Comptes-rendus

Cézanne à Château Noir

Cezanne à Château Noir (sans accent sur le « e » dans le titre de ce livre conformément à la mode provençale), mérite d’être distingué parmi les innombrables ouvrages consacrés à Cézanne autant en raison de ce qu’il apporte à la compréhension de la peinture du maître d’Aix que par l’histoire du Château Noir qui fut pour lui une source d’inspiration, tout comme pour les érudits et les peintres qui y résidèrent ou le visitèrent à sa suite.

Le Château Noir est une propriété (fermée à la visite) située en contrebas du plateau de Bibémus sur la route entre Aix-en-Provence et le Tholonet. Cézanne approchait de la cinquantaine quand il y prend une chambre qu’il gardera jusqu’à l’achèvement de son atelier des Lauves, au nord d’Aix. Le peintre Marsden Hartley (connu en particulier pour ses Sainte-Victoire « fauves ») occupera la Maison Maria, sur le domaine de Château Noir en 1927-1929. En 1928 Léo Marchurtz s’installera dans la maison principale ; il y restera jusqu’à sa mort en 1976. D’autres peintres y passeront des séjours plus ou moins prolongés : Francis Tailleux de 1939 à 1951, Pierre Tal Coat de 1940 à 1950, André Masson de 1946 à 1956. Enfin des peintres surtout américains suivront jusqu’à aujourd’hui. Quant à Léo Marchurtz, outre son propre travail de peintre, il montera à Château Noir un atelier de gravure où seront produites en particulier des lithographies de Tal Coat et de Masson.

La découverte des œuvres de ces divers artistes, leurs rapports à Cézanne, n’est qu’une partie d’un livre qui se penche également sur le travail des historiens de l’art. Erle Loran, arrivé le premier, en 1926, et qui s’était logé à l’atelier des Lauves où il demeura pendant trois années, a photographié les motifs pour les comparer aux tableaux de Cézanne, à la recherche des lois susceptibles d’expliquer les distorsions introduites par le peintre. Dans son ouvrage, Cezanne’s Composition (1943), il présente une série de « diagrammes », ou de schémas, qui décomposent les tableaux comme par exemple ceux de la carrière de Bibémus (« un théâtre de dévastation » selon Fabienne Verdier) » et montrent comment Cézanne a su introduire une « dynamique » dans sa peinture. En 1933, Marschutz, déjà logé à Château Noir, a rencontré John Rewald qui venait d’entamer une thèse sur Cézanne. Ils entreprirent alors de photographier à nouveau les motifs, parfois accompagnés par deux historiens d’art, Fritz Novotny et surtout Lionello Venturi qui était en train d’établir le premier catalogue raisonné du peintre d’Aix. Ils découvrent ainsi que si Cézanne faisait fi des lois de la perspective, il la suggérait en modulant les couleurs et qu’il adoptait souvent une position surélevée par rapport au motif, comme s’il planait légèrement au-dessus. Au début des années 1950, un autre peintre, Pavel Machotka, est entré en scène. Grâce à des photographies couleur, il a mis en évidence la manière dont Cézanne combinait les aplats horizontaux ou verticaux, les touches douces ou plus nettes pour exprimer les changements de profondeur et de perspective. Plus tard installé en Italie, Machotka peindra des tableaux de paysage aux contours plus nets que chez Cézanne mais témoignant de la même « distanciation », dépourvus de toute activité humaine, avec des bâtiments aux murs aveugles.

Le livre consacre un chapitre à certains philosophes qui éprouvèrent le besoin de découvrir les sites de Cézanne afin de mieux le comprendre, comme Heidegger qui se rendra à plusieurs reprises sur les chemins de Cézanne ou Maurice Merleau-Ponty qui passera l’été 1960 à la Bertrane, la maison occupée par la famille Tailleux sur le route du Tholonet après qu’elle ait quitté le Château Noir. C’est là où Merleau-Ponty commencera la rédaction de L’Oeil et l’Esprit. Les deux philosophes insistent sur le processus qui commande le pinceau du peintre, ce que Heidegger nomme la « pensée méditante » par opposition à la « pensée calculante ». Il s’agissait, selon Cézanne lui-même, de faire émerger ce qu’il appelait une « sensation ». En réponse à une question du peintre R.P. Rivière, il aurait précisé : « le travail et le raisonnement doivent développer la sensation colorée ». On perçoit ainsi comment Cézanne en est venu non seulement à bousculer les formes mais à transgresser les couleurs jusqu’à introduire des taches de vert dans le ciel de ces derniers tableaux, tout ceci expliquant qu’on ait pu le considérer à la fois comme le précurseur du cubisme et de l’art abstrait. Quant à lui, il se présentait simplement comme « le primitif d’un genre nouveau ».

William Drea Adams et Thierry Maugenest, Cezanne à Château Noir – L’histoire d’une fascination, Bordeaux, Éditions Hervé Chopin, 2025, 256 p., 49 €.

PS/ Thierry Maugenest publie parallèlement chez le même éditeur un roman inspiré de faits et qui met en scène des personnages réels, Dans l’ombre de Cezanne – Le Résistance à Château Noir, 2026, 256 p., 19,50 €.