Le roman d’une psychose : « Un nom sur le sable » de Christian Tămaș

Orientaliste, prosateur, essayiste, traducteur de plusieurs langues, Christian Tămaş écrit une prose compliquée, avec une structure épique qui renvoie à la psychologie abyssale, focalisée sur le labyrinthe psychique et mental de l’homme.
Son nouveau roman Un nom sur le sable (Ars Longa, 2021) fait partie d’une trilogie : Le Chevalier noir (1992), La malédiction des cathares (1993). C’est un roman énigmatique où les fils narratifs se mêlent de manière à ne pouvoir se démêler qu’à la fin. Les aventures, les personnages, les scènes sont très bizarres.
Le romancier explore en fiction une maladie psychique qui modifie la réalité et plonge dans l’irréel. Dès l’incipit, le lecteur a l’impression de projection onirique par lieux, personnages, atmosphère, faits et objets étranges. La narration hétérodiégétique se déroule en France, en lieux réels, mais enveloppés dans l’irréalité du rêve. Les personnages ne sont que des fantoches, dépourvus de tout trait individuel, y compris celui principal, un homme sans physionomie, ni nom, un médecin bouleversé par un vécu bizarre. L’auteur surprend ses états contradictoires, ses gestes dictés par ses impulsions et l’angoisse d’une obsession : une femme en blanc, sans visage, un fantôme associé à la mort.

Les lieux traversés, les personnes rencontrées, les aventures dont il est témoin semblent des hallucinations, les projections de son imagination malade. Ils ont l’apparence du cauchemar avec la captivité dans l’indésirable et la conscience qui ne distingue plus entre le réel et l’irréel. Les obsessions envahissent le réel, altèrent la réalité. La femme rencontrée dans le train se dématérialise un instant sous les yeux de l’homme, soumise à la même métamorphose de l’irréel. C’est une femme sans visage, le fantôme de la femme en rouge qui porte accrochée à son cou la clé étrange découverte toujours sur les lieux où quelqu’un disparaît. La même ambiguïté persiste sur décors, personnages, objets, atmosphère.

Une scène se répète comme un motif en peinture : quelqu’un meurt brusquement, le médecin est sur les lieux, le témoin ; une femme en blanc, sans visage y apparaît comme un fantôme, on découvre une clé, celle du pendentif de la femme en rouge qui accompagne un homme étrange. Elle se montre aussi en haut des murailles du Mont St. Michel, son embrassement est mortel.

La suggestion de la mort est présente dans les aventures étranges où apparaissent les deux femmes et les éléments énigmatiques empruntés aux légendes celtiques et orientales : triskel, corneille, louve, clé, eau, lettres mystérieuses sur le sable.
La trame du roman tourne autour de la psychose d’un homme hanté par l’obsession d’une femme en blanc qui trouble sa vie et sa psychologie, et fait de lui sa victime. Les escapades nocturnes de l’homme semblent des hallucinations oniriques, l’apparence du réel est contredite par l’irréel des aventures, des lieux, des couleurs, par la présence d’un nom indéchiffrable sur le sable.

Le médecin vit le cauchemar de son esprit au seuil de la folie. Il avait tenté de guérir un homme souffrant de gynophobie (peur morbide de femmes accompagnée de haine), mais il s’est « contaminé » de la maladie de son patient, coupable de la disparition d’une femme dont le fantôme le hantait. Il est sous l’effet d’un transfert mental de personnalité du patient au médecin.

Le sujet du roman est donc la psychose, l’attaque de panique transférée au médecin. Les fantoches féminins, en blanc et en rouge, sont les images superposées de deux femmes, l’une du passé, l’autre du présent, confondues dans celle de la vie et de la mort.

À la fin on comprend que le médecin, victime de son patient pendant la thérapie, sera guéri par une femme qui lui apparaît en rêve, mais déformée par l’obsession de l’autre, empruntée au subconscient de son patient. Le fantôme en blanc de ses cauchemars est la femme médecin qui le surveille et le délivre de son obsession par un descensus ad inferos dans son subconscient pour trouver la source de sa maladie.

Le roman de Christian Tămaş explore un cas de psychanalyse, ce qui justifie la présence de l’onirique et du fantastique, l’irréel cauchemardesque où plonge le personnage. Le romancier s’intéresse à la psychologie, au soi profond où gisent les traumatismes refoulés qui peuvent perturber l’existence et déclencher d’impitoyables maladies psychiques.

Le fantastique onirique, l’exploration du soi, l’alternance réel/ irréel, le pathologique sont les éléments spécifiques à la prose de Christian Tămaş. Cela donne à ses romans la structure de labyrinthe, la vacuité des personnages, la focalisation sur leur psychique, la sensation d’irréalité, l’ambiguïté et la récurrence des expériences, la confusion entre la réalité et le rêve.

Malgré l’impression d’incohérence, délire, captivité obsessionnelle, le romancier mène le lecteur dérouté jusqu’à la fin pour lui livrer subtilement la clé du récit habilement imaginé et lui faire découvrir le mystère du nom indéchiffrable griffonné sur le sable, le leitmotiv du roman et le code de la compréhension du roman.

 

 

 

« Les Villages de Dieu » d’Emmelie Prophète

Ce livre au titre aux allures de reportage est encore un thriller où tout serait inventé et où tout serait vrai. De fait, une grande partie de la ville de Port-au-Prince – ses quartiers pauvres et périphériques – est tenue par des gangs qui se font régulièrement la guerre, avec des épisodes particulièrement violents comme, […] Lire plus »

« La Cérémonie des Inquiétudes » d’Alain Duault

Il y a des résurrections que là où il y a des tombeaux. Nietzsche

C’était la nuit où nous avions refusé de porter nos propres croix. Luezior

Dans le crépuscule aux dents de suie tout peut-il être atteint, tout peut-il encore être mordu sans cicatrices ?

Sous la langue, le poète garde goût des fruits croqués et / ou désirés.

L’auteur se demande s’il verra encore longtemps ce lait de l’enfance, ce débordement d’amour ?

Et de se poser cette lancinante question: comment savoir ce qu’il y a dans la poussière des chemins lorsque le loup s’est enfui peut-être on l’a tué / Dis que reste-t-il du vent de l’ombre de cet instant que reste-t-il  à marée montante dans l’anse cambrée de nos dunes lorsque, au galop, le cheval a disparu ?

Les mots, étoiles filantes dans un ciel d’interrogations, de souvenirs, se pressent vers un estuaire incertain baignant dans des crues rebelles.

Faut-il relever les paupières avec cette obsédante question :se remet-on jamais d’être né ?et qu’est-ce que l’on peut espérer assis sur le parfum du soir ?

Le poète voudrait tellement savoir si on peut encore se noyer dans une mer aux yeux de fruit défendu : il est temps de vouloir la vie, savoir si le temps, fondu dans l’eau des corps, peut être retenu juste pour revoir l’amante froissée dans la saumure de la nuit.

Rêves, doutes, certitudes, balaient, rident, le sable des jours : parfois la vie patine et c’est tellement difficile /D’être un homme /Un virage peut déchirer un visage au milieu de la tôle.

Fragilité de l’instant qui file comme sable dans les béances du cœur Dis que reste-t-il du vent de l’ombre de cet instant. L’assurance et l’offrande, peut-être juste  pour se rassurer et l’espoir car il faut bien vivre même avec des cicatrices  et même quand elle essuyait l’hiver avec ses larmes.

Entre flux et reflux des ombres et la gelée onctueuse et cendrée du temps, la force du souvenir s’articule toujours dans les pliures du désir.

Aimer c’est le nœud de l’espoir et du désespoir, c’est l’idée tremblante du possible, c’est draper des ombres dans l’éclat du rien. C’est une île dans le ciel/ Une île avec des hanches.

Sous la plume élégante de l’auteur les paysages s’animent de Venise à Hambourg à Hammamet et sa médina aux yeux véronèse, les souvenirs palpitent, vibrent comme des éclairs sur un corps d’orage.

Dans le remous des fantômes avec  brûlures et ressacs, la mémoire se fait rumeur, elle vrille les tempes, pousse, culbute et pourtant un poète qui donne mille vies/ N’abandonne pas car les chrysanthèmes se fanent quand même.

Pour Duault, le temps est un rouleau compresseur qui parfois, le broie: j’attends la fin:/ Du jour peut-être ou de cette vie qui coule si lente.

Omniprésente est la force du mot, j’ai écrit avec mes rêves mais aussi avec mon sang. L’ardeur qui pousse doute et foi  s’entrecroisent, se lacent dans une imploration: emporte-moi très loin; mais vers quel  rivage, vers quelle chute, vers quel après?

Le Féminin est omniprésent dans ce recueil: femmes fragiles, femmes vénéneuses, femmes-miroir, femmes-fileuses de sentes perdues, femmes-oiseaux dont les ailes viennent casser le désir bleu d’un moment où tout paraît possible : quand le ciel est clair comme un vers d’Apollinaire.

Lire La cérémonie des inquiétudes c’est tressaillir dans la nuit des silences et des questions, ce qui n’empêche pas une folle dérive de gravité dans le murmure du plus secret, du plus enveloppant, même si parfois les oiseaux ont des ailes de glace.

Mais depuis la mise en scène initiale, l’exil n’est-il pas programmé ? Dans ce recueil A. Duault se fait orant d’une poésie à méditer, oraison dans un repaire d’incertitudes où s’écoulent les traces, où passe la vie, où s’ordonnent les souvenirs

Le lecteur en garde précieusement  mémoire pour rêver, aimer dans les déchirures de la nuit et les soubresauts du jusant.

Alain Duault, La Cérémonie des Inquiétudes, Gallimard, Paris, 2020.

 

 

Poésies de Gratiant, paroles de Césaire chez HC Editions

Gilbert Gratiant (1895-1985), né en Martinique, blessé lors de la première guerre mondiale, est passé par la khâgne de Louis-le-Grand avant d’obtenir l’agrégation d’anglais. Nommé au lycée Schœlcher, en 1923, il eut comme élèves Césaire, Damas, Sainville… et fut l’un des fondateurs de la revue Lucioles (avec Octave Mannoni et Raymond Burgard). De retour en […] Lire plus »

Le Glissant de Lasowski : décevant

Dix ans après la mort d’Edouard Glissant, il est plus que jamais présent dans le champ éditorial, avec, en 2020, deux volumes d’Actes, les deux premiers tomes de la trilogie de Loïc Céry consacrée à Edouard Glissant, une traversée de l’esclavage et, en 2021, la réédition des Manifestes de Glissant et Chamoiseau, enfin un Edouard […]

Alexandre, Raharimanana : deux auteurs de « Mémoire d’encrier »

Mémoire d’encrier, maison fondée en 2003 à Montréal par Rodney Saint-Eloi, publie des auteurs originaires de la Francophonie, québécois, bien sûr, mais également africains, antillais, haïtiens, malgaches, sans s’interdire pour autant les traductions. Cet éditeur entend, selon son manifeste, promouvoir la diversité, l’authenticité, les valeurs du vivre ensemble, tout en « confrontant l’histoire, le racisme et les inégalités ». Si son programme dépasse donc la littérature, celle-ci n’est jamais bien loin. En témoignent deux ouvrages récents, la Ballade du Martiniquais Alexandre, œuvre de poésie pure, ou Exil de Raharimanana dont l’intention politique apparaît fécondée par les contes.

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La Ballade de Leïla Khane d’Alfred Alexandre

Elle elle s’appelle Leïla Khane
Et la grâce où je l’exile lui donne le courage des vents du large

Nos lecteurs connaissent Alfred Alexandre (né en 1970 à Fort-de-France) essayiste[i], romancier et auteur de théâtre[ii]. Son nouvel opus ne se rattache à aucun des genres précédents. La Ballade de Leïla Khane est en effet un long poème amoureux. Une certaine Leïla s’adresse à son amant, lequel rapporte ses paroles. D’où le rappel incessant de la formule « Leïla dit ».

Leïla promène (ou « balade ») son interlocuteur des îles du Rosaire en face de Carthagène des Indes en Colombie, jusqu’à Santa-Maria au nord du pays, et au-delà jusqu’à Carthage dans l’actuelle Tunisie. Elle ne vient pourtant pas de l’antique Carthage, laquelle a donné son nom à la Carthagène espagnole et par ricochet à celle de Colombie. Comme l’indique l’auteur dans le prologue, son prénom évoque l’héroïne d’un conte arabo-musulman, qui rendit fou d’amour le poète Qaïs au point qu’on le surnomma « Majnoun Leïla » (le fou [d’amour] de Leïla).

Pourquoi Khane ? Selon le prologue le mot signifierait la grâce, « dans une langue oubliée ». Mais pourquoi y est-il orthographié « (K)hane » ? Le mot « hane » existe en français, c’est un terme du jeu de go, un coup en diagonal au contact d’une pierre adverse. Le mot « khan » existe aussi : il désigne un prince (tartare à l’origine). On peut dès lors spéculer sur le choix du nom propre Khane pour la femme aimée ; l’étymologie semble lui conférer une intention plutôt belliqueuse. Comme s’il fallait signifier que derrière les plus doux élans la guerre des sexes ne désarme jamais complètement.

Cependant une autre piste conduit à une interprétation radicalement opposée. Laila (ou Lilly) Khan est une chanteuse pachtoune pakistanaise. Or celle-ci s’est produite récemment en Tunisie – et sans nul doute à Carthage ! – dans des concerts dont l’intention affichée était de promouvoir la paix…

Alexandre est-il lui aussi amoureux de sa muse jusqu’à la folie ? On ne saurait le lui souhaiter. Le fait est en tout cas qu’il trouve de bien belles formules pour évoquer les « tendresses d’îles blotties en archipel », « les corps amoureux qui continuent de s’aimer longtemps encore après l’absence », ceux qui « dorment penchés sur l’horizon » ou encore « le grain salé de sa bouche posé sur mon épaule comme une pépite éclose de l’air marin ».

Le « dit de Leïla », destiné aussi bien à être déclamé sur une scène qu’à la lecture recueillie qui convient d’ordinaire à la poésie, frôle parfois l’érotisme cru :

« Leïla dit que le soir les îles dansent le ventre nu
près des hôtels où une jeune fille qui lui ressemble aguiche ».

D’autres fois, on est arrêté par un verset dont la syntaxe torturée interpelle :

« Leïla dit que ce n’est pas le vent qui les pousse
c’est la vie qui veut boire l’océan
et son goût somnolent les errances
et le temps des nomades
devançant les climats où aucune pluie
ne barre l’horizon du voyageur ».

Avec Leïla Khane, Alexandre a trouvé un ton très différent de celui de ses romans et de son théâtre. Sa première tentative en tant que poète apparaît incontestablement comme une réussite. On ne sait trop à quoi la comparer. Nous vient d’abord à l’esprit – même si la trame narrative est toute autre – le récit en prose poétique de Laurent Gaudé intitulé Salina, les trois exils. Trois exils comme les Islas del Rosario, Santa-Maria et Carthage sont trois dans la Ballade de Leïla. Et peut-être est-ce simplement une coïncidence mais le mot « exil(e) » est bien présent dans les deux vers mis en exergue.

Alfred Alexandre, La Ballade de Leïla Khane, Montréal, Mémoire d’encrier, 2020, 56 p., 12 €.

 

Tisser de Raharimanana

Raharimanana, né en 1967 à Tananarive, est déjà l’auteur d’une œuvre abondante, roman, poésie, théâtre, essais, chez divers éditeurs. Il publie pour la première fois chez Mémoire d’encrier.

Tisser, quoique composite, se présente à première vue comme un « essai » à ranger dans le genre aujourd’hui prolifique des écrits « décoloniaux ». Si le Discours sur le colonialisme de Césaire (1955), ancêtre de cette littérature, n’est pas cité, le poète martiniquais est bien présent par une longue citation de Moi, laminaire (1982) – « J’habite une blessure sacrée… » – qui donne le ton du livre. La conviction de l’auteur, exprimée tout au long du livre, est résumée ainsi : « le système colonial, père du système capitaliste » est un « ogre » qui commence par dévorer les peuples colonisés avant de s’attaquer à ses propres enfants (p. 87).

Si ce livre n’avait que cette thèse à défendre, on attendrait, au-delà des pétitions de principe, de véritables démonstrations, une présentation plus équilibrée, mais comme l’indique le titre, Tisser se veut d’abord un appel à la « révolte » (p. 54) qui mettra fin à toute violence.

« Je ne veux pas de cette laideur des corps meurtris. Je ne veux pas marcher avec la violence. Je veux m’épandre toujours dans la magnifique douceur, Je veux garder l’innocence. Je veux garder la légèreté » (p. 22).

Il s’agit donc de tisser de nouvelles relations entre les humains (il serait intéressant de rapprocher ici l’auteur non de Césaire mais de Glissant), sachant que, selon Raharimanana, toutes les chances d’une vie meilleure reposent désormais sur les femmes : « Nulle société ne pourrait survivre à ce système [capitaliste néocolonial] sans reconsidérer la place de la femme ».

Présentée ainsi, la pensée de Raharimanana paraîtra sans doute un peu courte, mais l’intérêt du livre est bien moins dans les thèses qu’il entend défendre que dans ce qui les illustre magnifiquement (à défaut de les démontrer). Puisant en effet dans la riche mythologie malgache, l’auteur nous fait partager un univers de contes et de légendes : depuis la création du monde par Ralanitra-Nanahary, le Ciel, principe mâle secondé par Ratany, la Terre, principe femelle, jusqu’à l’invention de l’agriculture et de l’élevage. On retiendra particulièrement, puisqu’il s’agit ici de tissage, comment le premier homme fut vêtu par une fille du Ciel avec du fil d’araignée, comment l’aiguille fut perdue au fond d’un puit, comment l’homme plongea pour la retrouver et dut échapper aux maîtresses des eaux, comment la première femme put alors utiliser les fils du ver à soie pour habiller ses enfants. S’il est vrai qu’à un méta-niveau tous les mythes se ressemblent, on s’émerveille de découvrir sous quelle forme ils se sont forgés sur l’Île Rouge de l’Océan Indien.

Filant la métaphore, Raharimanana se réfère au faso dan fani, le pagne tissé par les femmes burkinabè sur des métiers traditionnels, et remis à l’honneur par Thomas Sankara, pour appeler les peuples d’Afrique à renoncer au costume occidental (qui oblige à « porter sur sa propre peau l’aliénation », p. 84). Plus encore, il appelle à la constitution d’une société panafricaine de « sachants » (et non de savants) qui, tels le tisserand qui prend du recul pour juger l’avancement de son travail, sauront « sonder en profondeur et en connaissance, en connaissance et empathie les réalités et les désirs du continent, des personnes qui travaillent la question de la reconstruction, des personnes capables d’échapper à l’urgence du présent, qui savent se gérer de l’émotion que suscite la confrontation au spectacle de la pauvreté, qui persévèrent dans leurs actions sans dépendre de la reconnaissance des uns et des autres » (p. 85).

Que dire de plus, sinon former des vœux pour que l’appel de Raharimanana à ses frères soit entendu ?

Raharimanana, Tisser, Montréal, Mémoire d’encrier, 2020, 96 p., 14 €.

 

 

[i] https://mondesfrancophones.com/espaces/caraibes/la-part-intime-de-cesaire-un-essai-dalfred-alexandre/

[ii] https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/theatre-martinique-le-patron-dalfred-alexandre/

« L’Hérésie poétique » d’Alexandre Leupin

L’œuvre d’une vie. En rassemblant, en retravaillant, au moment où il s’apprêtait à mettre un terme à sa carrière universitaire, une vingtaine d’articles et contributions diverses, Alexandre Leupin nous a offert un panorama des centres d’intérêt qui ont occupé sa vie de chercheur pendant une trentaine d’années. Non qu’il n’ait écrit de nombreux autres livres, comme le confirme la page « Du même auteur », mais L’Hérésie politique, en couvrant l’ensemble du champ de ses recherches, constitue une sorte de bilan intellectuel. On y trouve aussi bien des textes sur le Moyen Âge, son domaine privilégié, que sur Proust, la religion, les arts plastiques, tous sujets qui ont fait l’objet de livres. Quant à Lacan et, Glissant, auxquels il a consacré d’autres ouvrages, ils sont constamment présents comme guides.

Ce livre qui impressionne déjà par son format, est trop divers pour qu’on puisse vraiment rendre compte de son contenu. En dehors des spécialistes de la pensée du Moyen Âge, chacun y trouvera pourtant de quoi se nourrir en fonction de ses curiosités. Déjà, le premier chapitre consacré au christianisme des premiers siècles devrait intéresser un grand nombre de lecteurs qui ne manqueront pas de faire le rapprochement entre ce que fut la « révolution chrétienne » et les manifestations actuelles d’une autre religion née également au Moyen-Orient. La comparaison entre l’épistémè sexuelle chrétienne et celle de l’antiquité gréco-romaine est à cet égard particulièrement éclairante. Rien de nouveau sous le soleil, aurait-on envie de commenter.

Le Moyen Âge qui se taille la part du lion dans cet ouvrage, peut sembler lointain à nombre de lecteurs. Il vaut pourtant la peine de s’y plonger. Sait-on, par exemple, que la Chanson de Roland (vers 1100), première manifestation d’un texte littéraire (profane) en français, dissimule derrière la glorification de la chevalerie et de la victoire des chrétiens sur les sarrasins l’annonce de la disparition de la féodalité au profit de l’Etat-nation ? La distinction entre les niveaux exotérique et ésotérique courra ainsi tout au long de l’ouvrage.

C’est le plus souvent sous la forme ésotérique que se dissimule l’hérésie mais il lui arrive de s’exposer crûment. Leupin en fournit un exemple flagrant dans Le Voyage de Charlemagne (daté du XIIe siècle), parodie des chansons de geste, satire qui tourne en dérision aussi bien la personne du roi que la religion, un texte qui, selon la formule imagée de Leupin, « ne cesse de parler de débandade ».

Les chapitres sur la fin’amor n’esquivent pas la question de la part de la réalité et de la fiction chez les troubadours. La réponse, cependant, demeurera suspendue, tant les poètes du Moyen Âge sont passés maîtres dans l’art de mêler trobar planh (simple, clair) et trobar clus (fermé, secret). Ici, le recours à la bande de Moebius – une clé de lecture tout au long du livre – apparaît particulièrement pertinent.

L’ésotérique triomphe et doublement dans les Ballades en jargon de François Villon dont le sens s’était totalement perdu jusqu’au siècle dernier, lorsque Pierre Giraud put les déchiffrer à partir des archives en vieux français du procès des Coquillards (Dijon, 1455). Ces ballades qui se présentent comme un catalogue de recettes à l’usage des mauvais garçons, sont également susceptibles d’une lecture symbolique opérée par Leupin.

Ce dernier termine son recueil par deux textes qui portent respectivement sur, d’une part, la nourriture et la sexualité chez Proust et Céline, et sur ce qu’on pourrait nommer le pansexualisme de Catherine Millet, d’autre part. Ou comment l’écriture littéraire peut apparaître, chez les modernes encore, l’illustration « poétique » d’une certaine « hérésie » des comportements.

 

Alexandre Leupin, L’Hérésie poétique – du Moyen-Âge à la modernité, Paris, Hermann, 2019, 448 p., 42 €.

« Une dernière brassée de lettres » de Claude Luezior

Poète, nouvelliste, romancier, auteur de livres d’art aussi, ayant une oeuvre considérable, recompensée de nombreux prix et distinctions dont le Prix de poésie de l’Académie Française et Chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres, Claude Luezior est avant tout un humaniste qui dénonce les iniquités sociales, les misères de la vie, l’indifférence face aux malheurs des autres.

Il use de tous les genres pour parler avec compassion des maux et des malheureux de la société, y compris la lettre comme dans Une dernière brassée de lettres (Paris, Éditions tituli, 2016). Il en imagine trente-deux pour surprendre des milieux sociaux très différents, d’un oeil perçant et ironique, habitué à observer et à diagnostiquer. Il met son livre sous le chapeau d’une assertion de Confucius : « Lorsque les mots perdent leur sens, les hommes perdent leur liberté. »

Claude Luezior se sert des mots pour éveiller les consciences, faire connaître la vérité cachée derrière les apparences, il devient la voix de ceux que l’on n’entend pas. Il sait donner sens à ses mots pour peindre le mal social, les misères de l’existence qu’il voit partout. Il n’a que les mots pour affronter la mort : « Se révolter. Être rebelle, passeur, pionnier. Apprivoiser l’héritage du désespoir. Bruire : faire entendre un murmure confus. Je murmure, je crie, je scie ma partition telle une cigale amoureuse. Je cisèle mes stridences, taille ma plume, affûte l’encre des heures qui butinent ma chair. »

Il lève un pan de voile du réel tel un coup de vent pour y jeter un coup d’œil compatissant, ironique, déçu, révolté. Il tisse ses phrases légèrement comme dans un jeu de mots pour piquer, persifler, faire sortir la vérité à la surface. Rien que pour nous rendre conscients des affres de la vie, de l’indifférence envers les malheureux dans un dialogue imaginaire avec soi-même et un autre à l’écoute de sa révolte.

L’auteur s’imagine parler aux interlocuteurs différents, hommes ou objets, liés par la dépendance, selon le milieu qu’il ironise avec subtilité : docteur, infirmier, homme de loi, architecte, styliste, politicien, ordinateur, télévision, masque, livre, Histoire, poésie, regard, cimetière, porte, fantôme.

Certaines lettres sont poétiques : Lettre à l’Absence, Lettre à Regards, Lettre à Orage. D’autres laissent les souvenirs tendres de l’adolescence se déposer sur les pages, alors que l’écriture tourne à la confession : Lettre à ma Cousine, Lettre Maison de famille.

Dans sa première lettre, l’écrivain pénètre dans le domaine médical pour dévoiler avec compassion et ironie le vrai visage de ce monde. Son destinataire est le tu générique, l’interlocuteur qui permet au locuteur de communiquer ses réflexions amères sur les prisonniers des maisons de retraite et nous faire comprendre la vieillesse, ses risques, la solitude, la dépendance, le verdict médical qui prive de liberté, à cause de l’impuissance physique ou de la maladie, malgré la lucidité de la sénescence : « Tu l’as mise en chaise, alors qu’elle pouvait encore marcher. D’allure secourable, le verdict fut la prison à perpétuité. Il fallait surtout relever le score de dépendance, question subsides et comptes de fin d’année ».

La lettre suivante s’attaque à l’internet, le « Roi » de la postmodernité qui réclame soumission totale à ses esclaves, image d’une société alliée, totalement contrôlée par un cerveau artificiel où tout naturel est anéanti : « Je suis devenu ton esclave consentant, car ne pas te vénérer est abjuration de la modernité. Ne pas payer sa dîme au roi Internet est une manière de fraude intellectuelle. Pire ! C’est trahir le credo de notre société post-moderne, c’est nier le progrès qui sauve ».

L’auteur s’interroge sur la souffrance aux multiples visages,  celle de la mère d’un enfant handicapé aussi. Il est touché par son amour maternel, sa dévotion, son courage et son espoir. Face à la loi impitoyable, il la voudrait plus humaine. Il stigmatise la culture qu’il voudrait plus présente sur les chaînes de télévision, occupées par des émissions mineures, acculturelles.

L’Histoire, sa gloire morbide, le fanatisme du pouvoir ne cesseront-ils de fasciner sans tirer aucune leçon de ses horreurs ? « Tout empire rime avec délire ; derrière la gloire il faut voir les guerres et ses carnages », nous rappelle Claude Luezior.

Face à la barbarie, aux théories avec leur orgueil de tout déchiffrer, y compris l’insondable du Soi, l’univers onirique pris en charge par la psychanalyse, le Rêve poétique ne serait-il pas aussi illusoire que la gloire des « masques du pouvoir » ?

Et cependant c’est par le langage poétique que l’on résiste au quotidien ; on s’en échappe par sa catharsis pour accéder au spirituel :  « L’art en Poésie se situe surtout dans la rencontre amoureuse des mots, dans l’éclosion d’images, dans ce ventre gravide entre conscient et subconscient, dans cet espace à la limite des rêves où la plume instinctive déchiffre la source des dieux. Éclosion à la faille des phrases, au-delà des discours véhiculaires du quotidien. »Véritable ars poetica que l’on retrouve dans la  Lettre à Casimir : « La littérature est art de la langue. Écrire, c’est être à la faille des mots, là où se crée l’étincelle, l’image nouvelle. C’est être à l’écoute de leurs synapses. C’est malaxer le verbe, c’est rechercher, à l’interface de son conscient et de son  inconscient,  la part de Dieu (Gide), cette chose a priori indicible mais qui s’écoule par magie dans le fût d’une plume. […] Le poète est une manière de prêtre au langage sacré».

Une très belle lettre s’adresse aussi aux poètes, invités à quitter leur tour d’ivoire pour s’engager dans le social, faire de leurs plumes des armes  pour témoigner, dénoncer, se révolter, combattre : « La poésie n’est pas langue morte. Elle ne cesse de vivre au pays de Canaan. Mais pour cela, Poète, quitte ta tour d’ivoire : ensemble, il faut marcher ! ».

Claude Luezior s’interroge sur tant d’aspects de la vie, y compris sa vie d’écrivain, son lien affectif avec sa création, la solitude des livres qui s’empilent sans avoir bien des fois à qui parler, « éloquences dans les remous d’une marée livresque, d’un océan médiatique. »

Le masque ne pourrait manquer à son discours, car tout le monde  en porte : « greffe omniprésente à nos gestes quotidiens : jeux de dominance et de soumission. » L’auteur s’insurge aussi contre l’administration avec sa paperasse qui ignore l’homme réel, devenu page de statistique.

J’aime bien les lettres de Claude Luezior, ses réflexions qui dénoncent, ses piqures linguistiques où respirent la lucidité de l’humaniste et le  souffle poétique, sa sensibilité, les références intertextuelles de l’écrivain raffiné par la culture.

 

Claude Luezior, Une dernière brassée de lettres, Paris, Ed. Tituli, 2020.

« Au carrefour des tristesses » de Jean Dornac

Ce recueil a été magistralement organisé par Sonia Elvireanu, elle-même femme de lettres et critique littéraire. Jean Dornac est non seulement poète, mais également photographe et esthète : il a fondé le site Couleurs Poésies 2 où il accueille nombre d’écrivains contemporains dont il illustre les textes avec goût et de manière originale.

La présente démarche se situe hors les murs, puisqu’elle est élégamment publiée en Roumanie. Elle touche à l’universel. Le premier poème commence en effet par une ode à un pays aimé. Non celui de ses origines, mais celui du cœur, à savoir la Bretagne. De fait, cette recherche d’identité passe les frontières et se cristallise à travers l’écriture.

Sur les ressacs de l’amour (souvent avec un grand “A”), la vie ressemble à un bateau ivre, dans les roulis de l’inaccessible : parfum du désir / rêves insensés. L’être aimé est femme-terre, Gaïa, vol de goélands aux accents baudelairiens.

On l’a compris, Dornac élargit une vision qui, bien que sensuelle, dépasse l’attirance physique. Il parcourt les sentes humaines, s’engage sur les voies de la fraternité qui s’effiloche, de la paix constamment malmenée à nos portes, des Lumières qu’engloutit la violence omniprésente. Ses propos adossés à l’Histoire sont également contemporains face aux troubles sociaux, au virus avec sa couronne mortelle, à l’indifférence ambiante tout autant qu’au racisme endémique qui ronge les uns et les autres, à ces océans de souffranceEntre les deux rives d’une même humanité, il nous fait penser au poète Louis Delorme dont les vers furent autant de véhémences contre les injustices et d’appels à la beauté qui cicatrise.

Et le poète de s’exclamer avec des allures bibliques (mais également laïques) : Heureux les cœurs simples / Émus par le charme des fleurs (non celles que l’on met, au champ d’horreur, au bout d’un fusil, mais celles qui parsèment le val de Rimbaud…

Au carrefour des tristesses, mais également Au temps des solitudes, le poète doute, hésite, se rebelle, erre, se calfeutre dans les mots, véritables baumes face à la destinée. De manière poignante, il évoque les souvenirs émus de son frère, fibres et racines, tissage d’un propre soi-même.

Visions noires pour un monde où prolifèrent les scories. Mais au-delà des cendres, Jean Dornac perçoit, dans nos corps, des mémoires d’étoiles, pures étincelles. Rédemption où s’organise en intime communion le sens de nos vies.

Jean Dornac, Au carrefour des tristesses, Iasi, Ars Longa 2021

“Vers l’Est ou Dans l’ornière du temps” de Denis Emorine

Une identité trouble, vacillante

Poète, romancier, nouvelliste, dramaturge français contemporain, essayiste, traduit en plusieurs langues, Denis Emorine ne cesse d’interroger son identité éclatée dans toute son oeuvre. Une identité brisée entre l’Est où il retrouve ses racines slaves du côté de son père, et l’Ouest, qui l’enracine dans l’amour de sa mère, recherchée à travers les femmes rencontrées dans sa vie. Il la ressent comme une blessure que rien ne pourrait cicatriser, ni même l’amour d’une femme choisie pour la vie. Son recueil bilingue Vers l’Est ou Dans l’ornière du temps/ Verso l’Est o nel solco del tempo, traduit en italien par Giuliano Ladolfi, en témoigne : « Où que j’aille/ j’emporte avec moi/ une identité trouble/ vacillante/ chaque moment de bonheur est traversé par la mort ».

La mémoire tourmentée par les souvenirs d’un passé tragique l’accable et entrave son bonheur. Il le porte dans son sang comme un mal  qui nourrit la douleur et l’obsession de la mort. Le regard tourné vers l’Est, d’où viennent les barbelés, les camps de la mort, le poète ne saurait s’en libérer, car il a marqué à jamais la vie de ses parents et la sienne.

La mort et l’amour sont inséparables dans ses poèmes. Il les a connus depuis l’enfance. L’amour le plus profond est troublé par le frisson de la mort. Un cri de rage contre celle qui lui a enlevé les êtres les plus chers, et un autre de secours lancé à la femme aimée, voilà le fil rouge du recueil.

À l’Est c’est la mort qui lui fait peur, le tracasse, l’épuise. Il y voit le flot rouge du sang des victimes, l’amour déchiré par la guerre, les yeux bleus de sa mère et ses bras protecteurs, comme une hallucination.  Sa voix se fait celle de la douleur que l’on ne peut pas partager.

Il y a deux femmes dans la vie du poète : la mère et l’aimée. La première, il ne réussit pas à l’effacer de sa mémoire, ni la mort, ni la douleur de sa perte ; l’autre, c’est son seul appui, le refuge contre l’obsession de la mort qui empoisonne son bonheur. Mais c’est en vain qu’il s’agrippe à l’amour, rien ne peut le détourner de ses démons intérieurs.

Le passé, c’est l’enfer de la mort, le présent la blessure sans cesse ouverte par le souvenir d’une histoire tragique qui fait saigner le coeur de l’adulte. L’image de sa mère, jeune femme brune aux yeux bleus, le hante. Il se revoit petit garçon, égaré, « enfant tragique », à la recherche de l’amour de celle qu’il a perdue : « Il y aura des cendres dans ma tête/ mais toi/ oui/ Toi/ tu resplendiras toujours ». Son souvenir l’empêche de jouir d’un amour partagé pour l’éternité : « Depuis si longtemps/ les barbelés nous séparent/ il y aura toujours un fusil braqué sur toi ».

Sans le vouloir, il chemine vers l’Est par sa quête identitaire. Il retrouve ses racines slaves, il s’attache aux poètes russes, les rejoint dans la douleur. En même temps il implore son amour, cherche l’oubli, conscient cependant que celui-ci ne peut rien contre la mort : « Tu cherches l’oubli/ qui ne viendra plus jamais. »

Harcelé entre un passé douloureux et un présent plus heureux, embrouillé dans ces souvenirs, le poète ne trouve nulle part une consolation. Il porte en lui la mort comme une malédiction qui vient de l’Est.

Ce livre bilingue, fruit du travail de deux auteurs dont les sensibilités résonnent, nous fait découvrir une poésie grave, déchirante, d’une rare harmonie intérieure, et la musique des deux langues, français et italien.

 

Denis Emorine, Vers l’Est ou Dans l’ornière du temps/ Verso l’Est o nel solco del tempo, Giuliano Ladolfi editore, 2021. Traduction en italien par Giuliano Ladolfi, Préface d’Isabelle Poncet-Rimaud, 128 p., 12 euros.