Le Glissant de Lasowski : décevant

Dix ans après la mort d’Edouard Glissant, il est plus que jamais présent dans le champ éditorial, avec, en 2020, deux volumes d’Actes, les deux premiers tomes de la trilogie de Loïc Céry consacrée à Edouard Glissant, une traversée de l’esclavage et, en 2021, la réédition des Manifestes de Glissant et Chamoiseau, enfin un Edouard […]

Alexandre, Raharimanana : deux auteurs de « Mémoire d’encrier »

Mémoire d’encrier, maison fondée en 2003 à Montréal par Rodney Saint-Eloi, publie des auteurs originaires de la Francophonie, québécois, bien sûr, mais également africains, antillais, haïtiens, malgaches, sans s’interdire pour autant les traductions. Cet éditeur entend, selon son manifeste, promouvoir la diversité, l’authenticité, les valeurs du vivre ensemble, tout en « confrontant l’histoire, le racisme et les inégalités ». Si son programme dépasse donc la littérature, celle-ci n’est jamais bien loin. En témoignent deux ouvrages récents, la Ballade du Martiniquais Alexandre, œuvre de poésie pure, ou Exil de Raharimanana dont l’intention politique apparaît fécondée par les contes.

°                              °

°

La Ballade de Leïla Khane d’Alfred Alexandre

Elle elle s’appelle Leïla Khane
Et la grâce où je l’exile lui donne le courage des vents du large

Nos lecteurs connaissent Alfred Alexandre (né en 1970 à Fort-de-France) essayiste[i], romancier et auteur de théâtre[ii]. Son nouvel opus ne se rattache à aucun des genres précédents. La Ballade de Leïla Khane est en effet un long poème amoureux. Une certaine Leïla s’adresse à son amant, lequel rapporte ses paroles. D’où le rappel incessant de la formule « Leïla dit ».

Leïla promène (ou « balade ») son interlocuteur des îles du Rosaire en face de Carthagène des Indes en Colombie, jusqu’à Santa-Maria au nord du pays, et au-delà jusqu’à Carthage dans l’actuelle Tunisie. Elle ne vient pourtant pas de l’antique Carthage, laquelle a donné son nom à la Carthagène espagnole et par ricochet à celle de Colombie. Comme l’indique l’auteur dans le prologue, son prénom évoque l’héroïne d’un conte arabo-musulman, qui rendit fou d’amour le poète Qaïs au point qu’on le surnomma « Majnoun Leïla » (le fou [d’amour] de Leïla).

Pourquoi Khane ? Selon le prologue le mot signifierait la grâce, « dans une langue oubliée ». Mais pourquoi y est-il orthographié « (K)hane » ? Le mot « hane » existe en français, c’est un terme du jeu de go, un coup en diagonal au contact d’une pierre adverse. Le mot « khan » existe aussi : il désigne un prince (tartare à l’origine). On peut dès lors spéculer sur le choix du nom propre Khane pour la femme aimée ; l’étymologie semble lui conférer une intention plutôt belliqueuse. Comme s’il fallait signifier que derrière les plus doux élans la guerre des sexes ne désarme jamais complètement.

Cependant une autre piste conduit à une interprétation radicalement opposée. Laila (ou Lilly) Khan est une chanteuse pachtoune pakistanaise. Or celle-ci s’est produite récemment en Tunisie – et sans nul doute à Carthage ! – dans des concerts dont l’intention affichée était de promouvoir la paix…

Alexandre est-il lui aussi amoureux de sa muse jusqu’à la folie ? On ne saurait le lui souhaiter. Le fait est en tout cas qu’il trouve de bien belles formules pour évoquer les « tendresses d’îles blotties en archipel », « les corps amoureux qui continuent de s’aimer longtemps encore après l’absence », ceux qui « dorment penchés sur l’horizon » ou encore « le grain salé de sa bouche posé sur mon épaule comme une pépite éclose de l’air marin ».

Le « dit de Leïla », destiné aussi bien à être déclamé sur une scène qu’à la lecture recueillie qui convient d’ordinaire à la poésie, frôle parfois l’érotisme cru :

« Leïla dit que le soir les îles dansent le ventre nu
près des hôtels où une jeune fille qui lui ressemble aguiche ».

D’autres fois, on est arrêté par un verset dont la syntaxe torturée interpelle :

« Leïla dit que ce n’est pas le vent qui les pousse
c’est la vie qui veut boire l’océan
et son goût somnolent les errances
et le temps des nomades
devançant les climats où aucune pluie
ne barre l’horizon du voyageur ».

Avec Leïla Khane, Alexandre a trouvé un ton très différent de celui de ses romans et de son théâtre. Sa première tentative en tant que poète apparaît incontestablement comme une réussite. On ne sait trop à quoi la comparer. Nous vient d’abord à l’esprit – même si la trame narrative est toute autre – le récit en prose poétique de Laurent Gaudé intitulé Salina, les trois exils. Trois exils comme les Islas del Rosario, Santa-Maria et Carthage sont trois dans la Ballade de Leïla. Et peut-être est-ce simplement une coïncidence mais le mot « exil(e) » est bien présent dans les deux vers mis en exergue.

Alfred Alexandre, La Ballade de Leïla Khane, Montréal, Mémoire d’encrier, 2020, 56 p., 12 €.

 

Tisser de Raharimanana

Raharimanana, né en 1967 à Tananarive, est déjà l’auteur d’une œuvre abondante, roman, poésie, théâtre, essais, chez divers éditeurs. Il publie pour la première fois chez Mémoire d’encrier.

Tisser, quoique composite, se présente à première vue comme un « essai » à ranger dans le genre aujourd’hui prolifique des écrits « décoloniaux ». Si le Discours sur le colonialisme de Césaire (1955), ancêtre de cette littérature, n’est pas cité, le poète martiniquais est bien présent par une longue citation de Moi, laminaire (1982) – « J’habite une blessure sacrée… » – qui donne le ton du livre. La conviction de l’auteur, exprimée tout au long du livre, est résumée ainsi : « le système colonial, père du système capitaliste » est un « ogre » qui commence par dévorer les peuples colonisés avant de s’attaquer à ses propres enfants (p. 87).

Si ce livre n’avait que cette thèse à défendre, on attendrait, au-delà des pétitions de principe, de véritables démonstrations, une présentation plus équilibrée, mais comme l’indique le titre, Tisser se veut d’abord un appel à la « révolte » (p. 54) qui mettra fin à toute violence.

« Je ne veux pas de cette laideur des corps meurtris. Je ne veux pas marcher avec la violence. Je veux m’épandre toujours dans la magnifique douceur, Je veux garder l’innocence. Je veux garder la légèreté » (p. 22).

Il s’agit donc de tisser de nouvelles relations entre les humains (il serait intéressant de rapprocher ici l’auteur non de Césaire mais de Glissant), sachant que, selon Raharimanana, toutes les chances d’une vie meilleure reposent désormais sur les femmes : « Nulle société ne pourrait survivre à ce système [capitaliste néocolonial] sans reconsidérer la place de la femme ».

Présentée ainsi, la pensée de Raharimanana paraîtra sans doute un peu courte, mais l’intérêt du livre est bien moins dans les thèses qu’il entend défendre que dans ce qui les illustre magnifiquement (à défaut de les démontrer). Puisant en effet dans la riche mythologie malgache, l’auteur nous fait partager un univers de contes et de légendes : depuis la création du monde par Ralanitra-Nanahary, le Ciel, principe mâle secondé par Ratany, la Terre, principe femelle, jusqu’à l’invention de l’agriculture et de l’élevage. On retiendra particulièrement, puisqu’il s’agit ici de tissage, comment le premier homme fut vêtu par une fille du Ciel avec du fil d’araignée, comment l’aiguille fut perdue au fond d’un puit, comment l’homme plongea pour la retrouver et dut échapper aux maîtresses des eaux, comment la première femme put alors utiliser les fils du ver à soie pour habiller ses enfants. S’il est vrai qu’à un méta-niveau tous les mythes se ressemblent, on s’émerveille de découvrir sous quelle forme ils se sont forgés sur l’Île Rouge de l’Océan Indien.

Filant la métaphore, Raharimanana se réfère au faso dan fani, le pagne tissé par les femmes burkinabè sur des métiers traditionnels, et remis à l’honneur par Thomas Sankara, pour appeler les peuples d’Afrique à renoncer au costume occidental (qui oblige à « porter sur sa propre peau l’aliénation », p. 84). Plus encore, il appelle à la constitution d’une société panafricaine de « sachants » (et non de savants) qui, tels le tisserand qui prend du recul pour juger l’avancement de son travail, sauront « sonder en profondeur et en connaissance, en connaissance et empathie les réalités et les désirs du continent, des personnes qui travaillent la question de la reconstruction, des personnes capables d’échapper à l’urgence du présent, qui savent se gérer de l’émotion que suscite la confrontation au spectacle de la pauvreté, qui persévèrent dans leurs actions sans dépendre de la reconnaissance des uns et des autres » (p. 85).

Que dire de plus, sinon former des vœux pour que l’appel de Raharimanana à ses frères soit entendu ?

Raharimanana, Tisser, Montréal, Mémoire d’encrier, 2020, 96 p., 14 €.

 

 

[i] https://mondesfrancophones.com/espaces/caraibes/la-part-intime-de-cesaire-un-essai-dalfred-alexandre/

[ii] https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/theatre-martinique-le-patron-dalfred-alexandre/

« L’Hérésie poétique » d’Alexandre Leupin

L’œuvre d’une vie. En rassemblant, en retravaillant, au moment où il s’apprêtait à mettre un terme à sa carrière universitaire, une vingtaine d’articles et contributions diverses, Alexandre Leupin nous a offert un panorama des centres d’intérêt qui ont occupé sa vie de chercheur pendant une trentaine d’années. Non qu’il n’ait écrit de nombreux autres livres, comme le confirme la page « Du même auteur », mais L’Hérésie politique, en couvrant l’ensemble du champ de ses recherches, constitue une sorte de bilan intellectuel. On y trouve aussi bien des textes sur le Moyen Âge, son domaine privilégié, que sur Proust, la religion, les arts plastiques, tous sujets qui ont fait l’objet de livres. Quant à Lacan et, Glissant, auxquels il a consacré d’autres ouvrages, ils sont constamment présents comme guides.

Ce livre qui impressionne déjà par son format, est trop divers pour qu’on puisse vraiment rendre compte de son contenu. En dehors des spécialistes de la pensée du Moyen Âge, chacun y trouvera pourtant de quoi se nourrir en fonction de ses curiosités. Déjà, le premier chapitre consacré au christianisme des premiers siècles devrait intéresser un grand nombre de lecteurs qui ne manqueront pas de faire le rapprochement entre ce que fut la « révolution chrétienne » et les manifestations actuelles d’une autre religion née également au Moyen-Orient. La comparaison entre l’épistémè sexuelle chrétienne et celle de l’antiquité gréco-romaine est à cet égard particulièrement éclairante. Rien de nouveau sous le soleil, aurait-on envie de commenter.

Le Moyen Âge qui se taille la part du lion dans cet ouvrage, peut sembler lointain à nombre de lecteurs. Il vaut pourtant la peine de s’y plonger. Sait-on, par exemple, que la Chanson de Roland (vers 1100), première manifestation d’un texte littéraire (profane) en français, dissimule derrière la glorification de la chevalerie et de la victoire des chrétiens sur les sarrasins l’annonce de la disparition de la féodalité au profit de l’Etat-nation ? La distinction entre les niveaux exotérique et ésotérique courra ainsi tout au long de l’ouvrage.

C’est le plus souvent sous la forme ésotérique que se dissimule l’hérésie mais il lui arrive de s’exposer crûment. Leupin en fournit un exemple flagrant dans Le Voyage de Charlemagne (daté du XIIe siècle), parodie des chansons de geste, satire qui tourne en dérision aussi bien la personne du roi que la religion, un texte qui, selon la formule imagée de Leupin, « ne cesse de parler de débandade ».

Les chapitres sur la fin’amor n’esquivent pas la question de la part de la réalité et de la fiction chez les troubadours. La réponse, cependant, demeurera suspendue, tant les poètes du Moyen Âge sont passés maîtres dans l’art de mêler trobar planh (simple, clair) et trobar clus (fermé, secret). Ici, le recours à la bande de Moebius – une clé de lecture tout au long du livre – apparaît particulièrement pertinent.

L’ésotérique triomphe et doublement dans les Ballades en jargon de François Villon dont le sens s’était totalement perdu jusqu’au siècle dernier, lorsque Pierre Giraud put les déchiffrer à partir des archives en vieux français du procès des Coquillards (Dijon, 1455). Ces ballades qui se présentent comme un catalogue de recettes à l’usage des mauvais garçons, sont également susceptibles d’une lecture symbolique opérée par Leupin.

Ce dernier termine son recueil par deux textes qui portent respectivement sur, d’une part, la nourriture et la sexualité chez Proust et Céline, et sur ce qu’on pourrait nommer le pansexualisme de Catherine Millet, d’autre part. Ou comment l’écriture littéraire peut apparaître, chez les modernes encore, l’illustration « poétique » d’une certaine « hérésie » des comportements.

 

Alexandre Leupin, L’Hérésie poétique – du Moyen-Âge à la modernité, Paris, Hermann, 2019, 448 p., 42 €.

« Une dernière brassée de lettres » de Claude Luezior

Poète, nouvelliste, romancier, auteur de livres d’art aussi, ayant une oeuvre considérable, recompensée de nombreux prix et distinctions dont le Prix de poésie de l’Académie Française et Chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres, Claude Luezior est avant tout un humaniste qui dénonce les iniquités sociales, les misères de la vie, l’indifférence face aux malheurs des autres.

Il use de tous les genres pour parler avec compassion des maux et des malheureux de la société, y compris la lettre comme dans Une dernière brassée de lettres (Paris, Éditions tituli, 2016). Il en imagine trente-deux pour surprendre des milieux sociaux très différents, d’un oeil perçant et ironique, habitué à observer et à diagnostiquer. Il met son livre sous le chapeau d’une assertion de Confucius : « Lorsque les mots perdent leur sens, les hommes perdent leur liberté. »

Claude Luezior se sert des mots pour éveiller les consciences, faire connaître la vérité cachée derrière les apparences, il devient la voix de ceux que l’on n’entend pas. Il sait donner sens à ses mots pour peindre le mal social, les misères de l’existence qu’il voit partout. Il n’a que les mots pour affronter la mort : « Se révolter. Être rebelle, passeur, pionnier. Apprivoiser l’héritage du désespoir. Bruire : faire entendre un murmure confus. Je murmure, je crie, je scie ma partition telle une cigale amoureuse. Je cisèle mes stridences, taille ma plume, affûte l’encre des heures qui butinent ma chair. »

Il lève un pan de voile du réel tel un coup de vent pour y jeter un coup d’œil compatissant, ironique, déçu, révolté. Il tisse ses phrases légèrement comme dans un jeu de mots pour piquer, persifler, faire sortir la vérité à la surface. Rien que pour nous rendre conscients des affres de la vie, de l’indifférence envers les malheureux dans un dialogue imaginaire avec soi-même et un autre à l’écoute de sa révolte.

L’auteur s’imagine parler aux interlocuteurs différents, hommes ou objets, liés par la dépendance, selon le milieu qu’il ironise avec subtilité : docteur, infirmier, homme de loi, architecte, styliste, politicien, ordinateur, télévision, masque, livre, Histoire, poésie, regard, cimetière, porte, fantôme.

Certaines lettres sont poétiques : Lettre à l’Absence, Lettre à Regards, Lettre à Orage. D’autres laissent les souvenirs tendres de l’adolescence se déposer sur les pages, alors que l’écriture tourne à la confession : Lettre à ma Cousine, Lettre Maison de famille.

Dans sa première lettre, l’écrivain pénètre dans le domaine médical pour dévoiler avec compassion et ironie le vrai visage de ce monde. Son destinataire est le tu générique, l’interlocuteur qui permet au locuteur de communiquer ses réflexions amères sur les prisonniers des maisons de retraite et nous faire comprendre la vieillesse, ses risques, la solitude, la dépendance, le verdict médical qui prive de liberté, à cause de l’impuissance physique ou de la maladie, malgré la lucidité de la sénescence : « Tu l’as mise en chaise, alors qu’elle pouvait encore marcher. D’allure secourable, le verdict fut la prison à perpétuité. Il fallait surtout relever le score de dépendance, question subsides et comptes de fin d’année ».

La lettre suivante s’attaque à l’internet, le « Roi » de la postmodernité qui réclame soumission totale à ses esclaves, image d’une société alliée, totalement contrôlée par un cerveau artificiel où tout naturel est anéanti : « Je suis devenu ton esclave consentant, car ne pas te vénérer est abjuration de la modernité. Ne pas payer sa dîme au roi Internet est une manière de fraude intellectuelle. Pire ! C’est trahir le credo de notre société post-moderne, c’est nier le progrès qui sauve ».

L’auteur s’interroge sur la souffrance aux multiples visages,  celle de la mère d’un enfant handicapé aussi. Il est touché par son amour maternel, sa dévotion, son courage et son espoir. Face à la loi impitoyable, il la voudrait plus humaine. Il stigmatise la culture qu’il voudrait plus présente sur les chaînes de télévision, occupées par des émissions mineures, acculturelles.

L’Histoire, sa gloire morbide, le fanatisme du pouvoir ne cesseront-ils de fasciner sans tirer aucune leçon de ses horreurs ? « Tout empire rime avec délire ; derrière la gloire il faut voir les guerres et ses carnages », nous rappelle Claude Luezior.

Face à la barbarie, aux théories avec leur orgueil de tout déchiffrer, y compris l’insondable du Soi, l’univers onirique pris en charge par la psychanalyse, le Rêve poétique ne serait-il pas aussi illusoire que la gloire des « masques du pouvoir » ?

Et cependant c’est par le langage poétique que l’on résiste au quotidien ; on s’en échappe par sa catharsis pour accéder au spirituel :  « L’art en Poésie se situe surtout dans la rencontre amoureuse des mots, dans l’éclosion d’images, dans ce ventre gravide entre conscient et subconscient, dans cet espace à la limite des rêves où la plume instinctive déchiffre la source des dieux. Éclosion à la faille des phrases, au-delà des discours véhiculaires du quotidien. »Véritable ars poetica que l’on retrouve dans la  Lettre à Casimir : « La littérature est art de la langue. Écrire, c’est être à la faille des mots, là où se crée l’étincelle, l’image nouvelle. C’est être à l’écoute de leurs synapses. C’est malaxer le verbe, c’est rechercher, à l’interface de son conscient et de son  inconscient,  la part de Dieu (Gide), cette chose a priori indicible mais qui s’écoule par magie dans le fût d’une plume. […] Le poète est une manière de prêtre au langage sacré».

Une très belle lettre s’adresse aussi aux poètes, invités à quitter leur tour d’ivoire pour s’engager dans le social, faire de leurs plumes des armes  pour témoigner, dénoncer, se révolter, combattre : « La poésie n’est pas langue morte. Elle ne cesse de vivre au pays de Canaan. Mais pour cela, Poète, quitte ta tour d’ivoire : ensemble, il faut marcher ! ».

Claude Luezior s’interroge sur tant d’aspects de la vie, y compris sa vie d’écrivain, son lien affectif avec sa création, la solitude des livres qui s’empilent sans avoir bien des fois à qui parler, « éloquences dans les remous d’une marée livresque, d’un océan médiatique. »

Le masque ne pourrait manquer à son discours, car tout le monde  en porte : « greffe omniprésente à nos gestes quotidiens : jeux de dominance et de soumission. » L’auteur s’insurge aussi contre l’administration avec sa paperasse qui ignore l’homme réel, devenu page de statistique.

J’aime bien les lettres de Claude Luezior, ses réflexions qui dénoncent, ses piqures linguistiques où respirent la lucidité de l’humaniste et le  souffle poétique, sa sensibilité, les références intertextuelles de l’écrivain raffiné par la culture.

 

Claude Luezior, Une dernière brassée de lettres, Paris, Ed. Tituli, 2020.

« Au carrefour des tristesses » de Jean Dornac

Ce recueil a été magistralement organisé par Sonia Elvireanu, elle-même femme de lettres et critique littéraire. Jean Dornac est non seulement poète, mais également photographe et esthète : il a fondé le site Couleurs Poésies 2 où il accueille nombre d’écrivains contemporains dont il illustre les textes avec goût et de manière originale.

La présente démarche se situe hors les murs, puisqu’elle est élégamment publiée en Roumanie. Elle touche à l’universel. Le premier poème commence en effet par une ode à un pays aimé. Non celui de ses origines, mais celui du cœur, à savoir la Bretagne. De fait, cette recherche d’identité passe les frontières et se cristallise à travers l’écriture.

Sur les ressacs de l’amour (souvent avec un grand “A”), la vie ressemble à un bateau ivre, dans les roulis de l’inaccessible : parfum du désir / rêves insensés. L’être aimé est femme-terre, Gaïa, vol de goélands aux accents baudelairiens.

On l’a compris, Dornac élargit une vision qui, bien que sensuelle, dépasse l’attirance physique. Il parcourt les sentes humaines, s’engage sur les voies de la fraternité qui s’effiloche, de la paix constamment malmenée à nos portes, des Lumières qu’engloutit la violence omniprésente. Ses propos adossés à l’Histoire sont également contemporains face aux troubles sociaux, au virus avec sa couronne mortelle, à l’indifférence ambiante tout autant qu’au racisme endémique qui ronge les uns et les autres, à ces océans de souffranceEntre les deux rives d’une même humanité, il nous fait penser au poète Louis Delorme dont les vers furent autant de véhémences contre les injustices et d’appels à la beauté qui cicatrise.

Et le poète de s’exclamer avec des allures bibliques (mais également laïques) : Heureux les cœurs simples / Émus par le charme des fleurs (non celles que l’on met, au champ d’horreur, au bout d’un fusil, mais celles qui parsèment le val de Rimbaud…

Au carrefour des tristesses, mais également Au temps des solitudes, le poète doute, hésite, se rebelle, erre, se calfeutre dans les mots, véritables baumes face à la destinée. De manière poignante, il évoque les souvenirs émus de son frère, fibres et racines, tissage d’un propre soi-même.

Visions noires pour un monde où prolifèrent les scories. Mais au-delà des cendres, Jean Dornac perçoit, dans nos corps, des mémoires d’étoiles, pures étincelles. Rédemption où s’organise en intime communion le sens de nos vies.

Jean Dornac, Au carrefour des tristesses, Iasi, Ars Longa 2021

“Vers l’Est ou Dans l’ornière du temps” de Denis Emorine

Une identité trouble, vacillante

Poète, romancier, nouvelliste, dramaturge français contemporain, essayiste, traduit en plusieurs langues, Denis Emorine ne cesse d’interroger son identité éclatée dans toute son oeuvre. Une identité brisée entre l’Est où il retrouve ses racines slaves du côté de son père, et l’Ouest, qui l’enracine dans l’amour de sa mère, recherchée à travers les femmes rencontrées dans sa vie. Il la ressent comme une blessure que rien ne pourrait cicatriser, ni même l’amour d’une femme choisie pour la vie. Son recueil bilingue Vers l’Est ou Dans l’ornière du temps/ Verso l’Est o nel solco del tempo, traduit en italien par Giuliano Ladolfi, en témoigne : « Où que j’aille/ j’emporte avec moi/ une identité trouble/ vacillante/ chaque moment de bonheur est traversé par la mort ».

La mémoire tourmentée par les souvenirs d’un passé tragique l’accable et entrave son bonheur. Il le porte dans son sang comme un mal  qui nourrit la douleur et l’obsession de la mort. Le regard tourné vers l’Est, d’où viennent les barbelés, les camps de la mort, le poète ne saurait s’en libérer, car il a marqué à jamais la vie de ses parents et la sienne.

La mort et l’amour sont inséparables dans ses poèmes. Il les a connus depuis l’enfance. L’amour le plus profond est troublé par le frisson de la mort. Un cri de rage contre celle qui lui a enlevé les êtres les plus chers, et un autre de secours lancé à la femme aimée, voilà le fil rouge du recueil.

À l’Est c’est la mort qui lui fait peur, le tracasse, l’épuise. Il y voit le flot rouge du sang des victimes, l’amour déchiré par la guerre, les yeux bleus de sa mère et ses bras protecteurs, comme une hallucination.  Sa voix se fait celle de la douleur que l’on ne peut pas partager.

Il y a deux femmes dans la vie du poète : la mère et l’aimée. La première, il ne réussit pas à l’effacer de sa mémoire, ni la mort, ni la douleur de sa perte ; l’autre, c’est son seul appui, le refuge contre l’obsession de la mort qui empoisonne son bonheur. Mais c’est en vain qu’il s’agrippe à l’amour, rien ne peut le détourner de ses démons intérieurs.

Le passé, c’est l’enfer de la mort, le présent la blessure sans cesse ouverte par le souvenir d’une histoire tragique qui fait saigner le coeur de l’adulte. L’image de sa mère, jeune femme brune aux yeux bleus, le hante. Il se revoit petit garçon, égaré, « enfant tragique », à la recherche de l’amour de celle qu’il a perdue : « Il y aura des cendres dans ma tête/ mais toi/ oui/ Toi/ tu resplendiras toujours ». Son souvenir l’empêche de jouir d’un amour partagé pour l’éternité : « Depuis si longtemps/ les barbelés nous séparent/ il y aura toujours un fusil braqué sur toi ».

Sans le vouloir, il chemine vers l’Est par sa quête identitaire. Il retrouve ses racines slaves, il s’attache aux poètes russes, les rejoint dans la douleur. En même temps il implore son amour, cherche l’oubli, conscient cependant que celui-ci ne peut rien contre la mort : « Tu cherches l’oubli/ qui ne viendra plus jamais. »

Harcelé entre un passé douloureux et un présent plus heureux, embrouillé dans ces souvenirs, le poète ne trouve nulle part une consolation. Il porte en lui la mort comme une malédiction qui vient de l’Est.

Ce livre bilingue, fruit du travail de deux auteurs dont les sensibilités résonnent, nous fait découvrir une poésie grave, déchirante, d’une rare harmonie intérieure, et la musique des deux langues, français et italien.

 

Denis Emorine, Vers l’Est ou Dans l’ornière du temps/ Verso l’Est o nel solco del tempo, Giuliano Ladolfi editore, 2021. Traduction en italien par Giuliano Ladolfi, Préface d’Isabelle Poncet-Rimaud, 128 p., 12 euros.

 

 

 

 

 

Théâtre : « Hugo – l’exil, la rage, le rêve »

Alors que la plupart des théâtres sont fermés dans le monde pour cause de Covid, la Martinique fait exception. Pour combien de temps, nul ne le sait, mais l’on a pu voir en ce mois de janvier un montage de textes de Victor Hugo commenté et interprété par Paul Fructus. Le maintien de cette pièce au programme du Théâtre municipal n’était pas gagné d’avance et pas seulement à cause de la Covid, Victor Hugo étant devenu la cible des activistes martiniquais (les mêmes qui ont fracassé la statue du Schœlcher, le père de l’abolition de l’esclavage en 1948 !)[i]. Ainsi, le 26 juillet dernier, ont-ils entrepris d’enlever les plaques indiquant la rue Victor Hugo à Fort-de-France.

L’affaire avait commencé à l’occasion des épreuves du baccalauréat, en 2019, lorsqu’une jeune fille de bonne famille martiniquaise a refusé de traiter le sujet (portant sur Hernani) au prétexte que Victor Hugo était présenté dans les programmes scolaires sous un jour uniquement favorable, oubliant son « racisme ». Accusation absurde[ii] s’il en est mais qui s’inscrivait parfaitement dans la vague du mouvement « décolonial » et qui a marqué certains esprits en Martinique, si bien qu’on pouvait se demander si les représentations de Hugo – l’exil, la rage, le rêve ne seraient pas perturbées. Il n’en fut rien, fort heureusement.

Et tant mieux car tout le spectacle démontre la générosité de Hugo, son souci des plus pauvres et des laissés-pour-compte. Qui n’a lu ses grands romans, Les Misérables, Notre-Dame de Paris ? Est-il encore besoin, après ça, d’ajouter quelque chose pour sa défense ? Poser la question, c’est y répondre, bien sûr.

Il n’y a pas d’extrait de ces romans dans le spectacle de Fructus mais de tant d’autres textes, violents ou tendres, deux sentiments, soit dit en passant, qui sont inhérents à toute révolte sociale.

Je ne suis pas, messieurs, de ceux qui croient qu’on peut supprimer la souffrance en ce monde, la souffrance est une loi divine, mais je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu’on peut détruire la misère (discours à l’Assemblée nationale, 9 juillet 1849).

Ce qui se dit en prose se dit aussi bien en vers :

Où vont ces enfants dont pas un seul ne rit
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
(Les Contemplations, « Melancholia »).

Chez Hugo la compassion se mêle à l’admiration. Voir le personnage de Gavroche ou ce jeune héros évoqué dans l’Année terrible, le moment le plus émouvant du spectacle, selon nous :

Sur une barricade, au milieu des pavés
Souillés d’un sang coupable et d’un sang pur lavés
Un enfant de douze ans est pris avec des hommes…

Il faudrait citer ce passage intégralement. Il se termine ainsi : La mort stupide eut honte et l’officier fit grâce.

Hugo croyait au progrès. Il l’a dit, en vers encore, dans un long poème, Une rougeur au zénith, qui date de 1875, à soixante-dix ans passé.

Nous avons ce rayon, l’idéal ; nous avons
Ce qu’avaient autrefois les pâles esclavons,
Les juifs, les huguenots et les noirs, l’espérance.
[…]
Au zénith, une flamme informe, le destin,
Le progrès, la confuse ébauche de la vie,
La lampe des penseurs d’un jour pâle suivie…

Le Hugo au cœur débordant d’amour, est tout aussi présent dans les choix de Fructus.

Amour des femmes : La belle fille heureuse, effarée et sauvage, / Ses cheveux dans les yeux, et riant au travers (Les Contemplations, XXI)

Amour pour Léopoldine, la fille trop tôt disparue : Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe / Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur (ibid., XIV)

Amour pour les petits-enfants : J’en ai deux ; Georges et Jeanne ; et je prends l’un pour guide / Et l’autre pour lumière, et j’accours à leur voix (L’Art d’être grand-père).

L’amour de Victor Hugo ne s’étendait cependant pas à tout le genre humain. Il n’en avait pas une goutte pour « Badinguet », l’empereur Napoléon III qui l’avait contraint à l’exil :

Il trousse sa moustache en croc et la caresse,
Sans que sous les soufflets sa face disparaisse
Sans que, d’un coup de pied l’arrachant à Saint-Cloud,
On le jette au ruisseau, dût-on salir l’égout !
(Les Châtiments).

La satire, l’anticléricarisme (y compris quand ils se teintent d’humour) font aussi partie de la panoplie de Victor Hugo. Tout cela est évoqué dans la pièce magistralement interprétée par un Fructus qui remplit à lui tout seul l’espace, déclame comme pas deux et qui, de surcroît, avec sa moustache et sa barbe blanche n’est pas sans ressembler quelque peu aux photos du vieil Hugo. Quant à ses commentaires, ils ne déparent pas avec les mots d’Hugo. On peut en juger par sa présentation du « prince des poètes ».

[Victor Hugo] : « Un équipage armé jusqu’aux dents de cris de révolte et d’amour. Et voici en figure de proue : Hugo le dandy, la coqueluche de ces dames. Au bastingage : Hugo l’incendiaire, pyromane du Second Empire. Au mât de misaine : Hugo l’ami des noirs et du bas peuple. Et tout là-haut, à la vigie, Hugo l’exilé ».

Le comédien est accompagné par une musicienne, Marie-Claire Dupuy, à divers instruments. Quoique ses interventions n’apparaissent pas toujours indispensables, son jeu au vibraphone retient l’attention. On apprécie, quoi qu’il en soit, que les instruments ne soient pas amplifiés et tout autant que Paul Fructus ne soit pas affublé d’un de ces horribles micros d’oreille qui servent de béquille à trop de comédiens aujourd’hui. Lui n’en a pas besoin !

 

PS : Le texte de la pièce est disponible auprès de la compagnie « Le temps de dire » (letempsdedire@orange.fr).

 

[i] Cf. https://mondesfrancophones.com/espaces/politiques/anatomie-du-vandalisme-martiniquais/

Schœlcher fracassé

[ii] La jeune personne se fonde sur le discours de V. Hugo lors d’un banquet commémorant l’abolition de l’esclavage (en 1879). Un discours dans lequel V. Hugo prend très clairement parti en faveur de la colonisation de l’Afrique, ce qui est certes condamnable – surtout a posteriori, quand on sait comment les choses se sont passées – mais n’est en aucune façon – sauf, bien sûr, pour les soi-disant « éveillés » (woke) – une profession de foi raciste.

Le deuxième tome du « Glossaire » des termes césairiens par René Hénane

Qui n’a expérimenté le plaisir de se plonger au hasard dans un dictionnaire ? Pas une page sans quelque découverte étonnante ! Alors, s’il y a un cadeau à faire aux amateurs de mots rares pour le prochain Noël, il n’est pas besoin de chercher plus loin que le Glossaire d’Hénane, un cadeau que tous les amoureux de la poésie de Césaire jugeront par ailleurs indispensable de se faire à eux-mêmes. Comme le prince des poètes franco-antillais nourrissait lui-même son ésotérisme dans des dictionnaires, à la recherche de termes rares (et abscons), il n’est que trop facile de se laisser emporter par la puissance incontestable de son lyrisme sans en percevoir tout le sens. Cela ne saurait satisfaire pourtant les vrais amoureux du verbe césairien. Ces derniers peuvent certes se lancer eux-mêmes, armés d’anciens dictionnaires et de quelques encyclopédies, dans la recherche du sens caché de tel ou tel vers, mais tout le monde n’ayant pas la vocation ni le temps de devenir un philologue averti, il est plutôt recommandé de se reporter aux divers ouvrages d’Hénane.

René Hénane qui a côtoyé Aimé Césaire pendant qu’il était en poste en Martinique comme médecin militaire à la tête du service de santé Antilles-Guyane, s’est pris de passion pour la poésie du maître tant et si bien que, le temps de la retraite venu, il s’est consacré à la rude tâche de la déchiffrer. S’en est suivie une douzaine de livres parmi lesquels Aimé Césaire, une poétique couronné par l’Académie française[i] et un Glossaire des termes rares dans l’œuvre d’Aimé Césaire dont voici donc le deuxième tome.

Cette nouvelle moisson ne décevra pas les lecteurs du premier tome. Le spectre, cette fois, s’est élargi à l’ensemble de l’œuvre, y compris les écrits politiques et les articles de la revue Tropiques publiée à Fort-de-France pendant la 2ème guerre mondiale, revue dans laquelle on pouvait lire par exemple la mention pour le moins mystérieuse des « champs que nous voulons éternellement catalauniques » ! Rien à voir avec la Catalogne ou je ne sais quel catalogue : il s’agit en réalité, nous apprend Hénane, du territoire des Gaulois catalaun qui fut le théâtre de la défaite d’Attila en 451…  Si Wikipedia aurait pu nous éclairer à cet égard, il n’en est pas de même de l’expression latine caput mortuum utilisée dans un discours à l’Assemblée Nationale non au sens premier de tête de mort ou au sens actuel d’une variante de violet mais bien au sens en usage – jadis ! – chez les parlementaires d’une question demeurée sans solution. De même, Wikipedia ne saurait nous expliquer la signification du mot « cippe » dans le Cahier d’un retour au pays natal : comme l’indique le contexte, il ne s’agit pas d’une stèle de pierre mais d’un vieil instrument de torture ; idem pour le « chevalet » ou le « frontal », autres instruments de torture.

Le tome II se clôt sur un lexique des métaphores créées par Césaire. Si certaines sont faciles à déchiffrer, comme « l’alcool de tes seins » (le lait), d’autres réclament davantage de réflexion, à l’instar du « tronc brûlé vif des simarubas » : celui qui ignore que simaruba est le nom d‘un arbre au tronc rougi – appelé gommier aux Antilles – ne percevra pas que Césaire ne pense pas ici à un arbre en train de brûler mais d’un arbre bien vivant, au milieu d’une forêt. Quant à la « langue bifide que ma pureté révère », il ne s’agit nullement de la langue d’un féroce serpent mais du bilinguisme (créole + français) des Antillais… Autre énigme, les « arbres à hauts talons » dans lesquels Hénane ne voit aucune image surréaliste mais la description fidèle des ficus dont les racines aériennes s’enfoncent dans la terre comme le talon pointu d’une chaussure de femme. Etc…

 

René Hénane, Glossaire des termes rares dans l’œuvre d’Aimé Césaire, Paris, Jean-Michel Place, tome I, 2004, 144 p., 16 €, tome II, 2020, 94 p., 16 €.

 

[i] René Hénane : Ma conscience et son rythme de chair… Aimé Césaire, une poétique. Voir notre compte-rendu dans Esprit, octobre 2018.

Par Michel Herland, publié le 03/12/2020 | Commentaires (2)
Dans: Césaire, Comptes-rendus | Format: ,

Entrevue avec Yanick Lahens

Une entrevue avec Yanick Lahens, co-lauréate du Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde 2020 Repris du National (Port-au-Prince) daté du 11 novembre 2020     À l’occasion de l’attribution à Paris, le 24 octobre 2020, du prestigieux Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde 2020 à la romancière et essayiste Yanick Lahens, le […]

« La noyée d’Onagawa » de Marilyne Bertoncini

La noyée d’Onagawa nous renvoie par son titre vers le drame. Et c’est bien un livre troublant inspiré par le réel le plus dramatique, une catastrophe naturelle : le tsunami qui a ébranlé les côtes japonaises du Pacifique en mars 2011. Onagawa, petit port de pêche, à 400 kilomètres de Tokyo, a été d’un coup englouti par les eaux déchaînées de l’océan.

Pour évoquer en poésie ce cauchemar, la poète doit mettre en oeuvre son talent poétique, une profonde sensibilité et un imaginaire de l’eau à même de nous faire ressentir la force terrible de la nature indomptable. Cette tragédie collective, relatée à l’époque par la presse partout au monde, aura suffisamment impressionné l’auteure pour qu’elle jaillisse après des années dans  son long poème épique La noyée d’Onagawa.

Ainsi le recueil est-il fait d’une suite de poèmes enchaînés à la manière des séquences de cinéma où la poète reprend les événements dramatiques racontés dans une dépêche. Elle appelle rêverie poétique ce poème narratif tel un fleuve, qui refait le film du séisme.

Marilyne Bertoncini poétise avec art un fait divers terrible et nous fait réfléchir aux désastres qui menacent l’homme dans son rapport avec la Nature. Un lyrisme délicat dans l’évocation du paysage d’avant la tragédie,  rappelant la grâce des estampes japonaises, se mêle au dramatisme du récit.On aime les paysages crayonnés par l’œil contemplatif, presque atemporels, en fort contraste avec les images effrayantes de l’océan déchaîné par le tsunami.

La poète crée un préambule à l’événement tragique, présenté graduellement, avec la lenteur d’une caméra promenée sur la côte japonaise pour surprendre l’atmosphère calme, de fin d’hiver, d’avant la floraison des cerisiers japonais.

Elle s’imagine la beauté sereine du paysage marin qui entoure Onagawa, la baie au creux d’une vallée bordée de collines escarpées, la rumeur étouffée de la ville, son rythme, l’atmosphère moelleuse de la journée. Les images se déroulent de l’arrière-plan vers le premier plan, comme dans un film.

Puis, d’un coup, la poète inscrit ce paysage dans le temps historique avec la précision d’une horloge comme pour graver la date de la Catastrophe dans la mémoire du lecteur : vendredi, le 11 mars, 14 heures, 46 ‘, 23 secondes locales, 2011.

Avant d’évoquer le désastre, elle retourne en arrière dans son temps, se rappelle la même journée à l’autre bout du monde, en France, pendant son voyage en train le long de la côte : le ciel sombre, nuageux, en couleurs changeantes, picturales, le vol d’un goéland. Puis elle revient sur Onagawa, évoque l’océan enragé, ses eaux orageuses, les immenses vagues de vingt mètres qui ravagent la côte, engloutissant hommes et maisons.

Le rythme du poème change suivant les faits racontés, la tension monte, devient insupportable, car la catastrophe est à son comble. La mort avale les gens avant qu’ils ne puissent avertir du danger leurs proches. L’océan ressemble au monstre mythique en colère qui détruit tout, c’est l’apocalypse qui déchire le calme d’avant.

La tragédie est là : toute une ville noyée dans les eaux, un vaste cimetière marin. Sur cette toile épouvantable de la mort, la poète peint le drame tout aussi troublant d’un couple japonais : la femme est balayée du toit d’une banque par une immense vague et noyée dans l’océan. Son message de terreur est retrouvé sur son portable après le drame.

Le rythme de l’évocation ne soulage point le lecteur, car une autre voix se fait entendre, celle du survivant, le mari de la noyée qui raconte au journaliste sa douleur muette, un autre drame: solitude, absence, vide, culpabilité face à l’impuissance de sauver sa femme. Poussé à sa quête par le désespoir, il fait des plongées sous-marines, fouille le Pacifique gorgé de cadavres et finit par y trouver la mort, un Orphée à la recherche de son Eurydice.

Marilyne Bertoncini refait la toile de la tragédie à la manière d’un peintre, son pinceau a la force de faire sentir le désastre. Elle donne aux vers une cadence accélérée, l’apparence de l’haleine d’un homme qui va du calme au terrifiant et aux images des couleurs apocalyptiques :

« Au large  d’immenses tourbillons /vertigineux vortex comme des puits sans fond / au cœur du Pacifique, /folles galaxies entraînant la nappe océane /et tout ce qu’elle porte /dans la béance noire / du monde. / La terre frénétique crachait le feu / et deux vagues accouplées, têtes dressées, bouches d’ogresses /se précipitèrent sur la côte pour arracher, vies, arbres, / maisons »

Hokusai – La grande vague de Kanagawa

La poète se fait alors la voix de la douleur muette pour évoquer la vie et la mort, la solitude et l’amour, autant de thèmes éternels. L’authentique de l’événement se mêle au poétique, la douceur à la cruauté, la sérénité de la vie à la terreur de la mort.

La rêverie poétique s’avère une poignante évocation d’un événement imprévu qui bouleverse d’un coup le destin des gens, basculés dans la tragédie. Elle fait réfléchir aux relations homme-Nature, de couple, à la vie menacée à chaque instant par la mort.

Un penchant vers les mythes et les paysages maritimes se fait sentir dans ce beau et émouvant poème épique comme d’ailleurs dans toute la poésie de Marilyne Bertoncini. Elle renvoie au mythe d’Orphée le drame du couple japonais et continue de s’interroger par le mythe sur la condition humaine, comme le remarque si bien Xavier Bordes dans sa superbe préface. Le critique y voit une parabole, « une représentation symbolique globale, planétaire, en notre siècle de désastres divers et de bouleversements climatiques. «

 

Marilyne Bertoncini, La noyée d’Onagawa, Jacques André éditeur, 2020, coll. Poésie XXI, 51 p.