La Mutine de Michel Herland

Extrait de la revue Les Lettres françaises, février 2019

 

Voir aussi :

Les Mutins sont mutins

 

Bonnes feuilles : “La Mutine”

Par Jean-Pierre Han, publié le 04/03/2019 | Comments (0)
Dans: Critiques | Format: , ,
50 ans de théâtre africain francophone : émancipation, culbute, détour et invention (II)

Les années 2000 : construire au dessus du vide. Mais renverser les modèles, assumer la perte, c’est regarder en face la béance laissée par l’histoire coloniale et se résoudre à construire au dessus du vide, à inventer de l’inouï. Les années 2000 cristallisent une prise de conscience diasporique chez ces dramaturges en exil de leur histoire […] Lire plus »

50 ans de théâtre africain francophone : émancipation, culbute, détour et invention (I)

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L’édition 2019 de « Recherches en Esthétique »

N° 23, « Art et détournement », janvier 2019, 292 p., 23 €.

Chaque nouvelle livraison de la revue annuelle Recherches en Esthétique est attendue avec impatience par les amateurs d’art, tant les numéros successifs se sont révélés à chaque fois passionnants. Des numéros thématiques qui interrogent les rapports de l’art avec un certain nombre de concepts ou de pratiques – pour s’en tenir à quelques numéros récents : l’insolite, le trouble, les transgressions, l’engagement, le hasard, l’action – et qui ménagent, Martinique oblige, un espace pour présenter certains artistes de la Caraïbe, cette belle et savante revue, assortie de reproductions en noir et blanc ou en couleur, étant publiée en effet à Fort-de-France par les soins d’un professeur d’esthétique et critique d’art à l’Université des Antilles. Ce dernier, Dominique Berthet, fait appel à des auteurs d’origines diverses, souvent éminents, et l’on retrouve ainsi avec plaisir dans chaque numéro ou presque les contributions de Dominique Chateau et Marc Jimenez, deux professeurs émérites de la Sorbonne qui apportent une expérience et un recul qui ne peuvent être que le fruit d’une longue pratique de leur discipline. Car l’esthétique – puisqu’il s’agit de cela – est depuis toujours un terrain miné, source d’innombrables cabales et controverses.

Le dernier numéro explore donc les « détournements » dans l’art. Ceux-ci peuvent prendre diverses formes qui réclament chacune des analyses particulières : détournement d’un objet usuel (le morceau de toile cirée dans la Nature morte à la chaise cannée de Picasso (1912), les ready-made) ; détournement d’une œuvre existante, pratique bien plus ancienne que la Joconde moustachue de Duchamp dans la mesure où les peintres n’ont cessé de se copier (l’Olympia de Manet « inspirée » du Titien et de Goya qui elle-même « inspirera » Une moderne Olympia de Cézanne, etc.) ; détournement de l’œuvre, enfin, par le spectateur.

Comment interpréter ces pratiques ? Pour s’en tenir aux exemples « d’imitation » précédents, qu’y a-t-il de commun entre les démarches de Manet ou Cézanne, d’un côté, et Duchamp de l’autre ? Peut-être l’idée de révolution, les premiers entendant révolutionner la peinture tandis que le dernier s’attaque au fait même de l’art. Ce qui n’empêche pas une certaine révérence envers les maîtres du passé : les imiter, les travestir même, n’est-ce pas reconnaître leur importance ?

Les révolutions artistiques peuvent-elles contribuer à la révolution tout court ? Certains en ont rêvé. Concernant précisément la pratique du détournement, Bruno Péquignot cite dans son article la définition proposée par le premier numéro de l’Internationale situationniste (juin 1958) :

« S’emploie par abréviation de la formule détournement d’éléments esthétiques préfabriqués. Intégration de productions actuelles au passé des arts dans une construction supérieure… Le détournement à l’intérieur des sphères esthétiques anciennes est une méthode de propagande qui témoigne de l’usure et de la perte d’importance de ces sphères » (p. 18).

Chez Debord et les « situs », la déconstruction-reconstruction des œuvres d’art devait être une arme pour anéantir la « société du spectacle ». On sait ce qu’il en est advenu ! Ecoutons, à cet égard, le constat désabusé de Marc Jimenez qui s’entretient avec Dominique Berthet :

« Certes, on poursuit la critique de la production industrielle des biens et des images ; certes, on critique la pub, mais l’art postmoderne et post-avant-gardiste se fait facétieux, désabusé ou divertissant, et le monde de l’art, désormais, se contente largement d’un fonctionnement autoréférentiel, jusqu’à nos jours » (p.12).

Toute règle connaît des exceptions. M. Jimenez en souligne quelques-unes : des artistes féministes engagées, ou encore Banksi qui a déguisé le David de Michel Ange en terroriste, détourné le Radeau de la Méduse en soutien aux migrants.

Les frasques de l’art contemporain ne choquant plus guère, le regardeur en est réduit à s’amuser à reconnaître l’origine de telle ou telle pièce qui est le produit d’un détournement. On peut alors se demander, avec Christian Ruby, si les œuvres les plus provocatrices ne sont pas désormais le fait des internautes qui usent de « stratégies de débord à l’égard des images d’œuvres d’art ou de titres de tableaux afin de construire la critique des institutions culturelles et des habitudes de spectateurs » (p. 36).

On voudrait également signaler ici – même si elle ne concerne que marginalement la pratique des détournements – la contribution théorique de Fernando Rosa Dias (magistralement traduite du portugais) qui condense en une dizaine de pages l’évolution de l’art plastique depuis les icônes du Moyen-Âge, en exploitant la distinction deleuzienne de l’optique (la vision éloignée qui permet de saisir la signification de la scène représentée sur les tableaux de l’époque classique) et de l’haptique (la vision de près, en germe dans l’impressionnisme, qui brouille l’ensemble et force à se focaliser sur le détail, comme dans  le cubisme, l’art abstrait), jusqu’au degré zéro de l’image (les monochromes), la suite ne pouvant être que le retour à la figuration, sinon à l’art tel qu’on l’entendait jusque-là puisque, désormais, ce n’est plus « l’œuvre qui fait l’art pour sa qualité artistique » mais « l’art qui justifie l’œuvre » de manière parfaitement tautologique : c’est de l’art puisque je dis que c’est de l’art, le « je » en question pouvant être l’artiste auto-proclamé, un marchand, un commissaire d’exposition, un critique, un collectionneur… F.Rosa Dias conclut son article sur la dénonciation du « nouvel académisme, qui n’appartient plus à l’œuvre d’art et à sa dimension poïétique, mais à un académisme institutionnel du monde de l’art et à sa valorisation, un néo-académisme qui survient lorsque la critique de l’institution d’art est intégrée et légitimée par le fonctionnement même de celui-ci – où toute médiation optique et haptique de l’œuvre est emprisonnée dans une dimension conceptuelle de ‘l’art’ » (p. 63).

On ne saurait évidemment recenser ici les vingt-cinq articles (sans compter les revues de livres) de ce très riche numéro de Recherches en Esthétique. Il serait néanmoins dommage de ne pas au moins citer le focus de D. Berthet sur la Chèvre de Picasso (détournement d’objets) et les divers avatars de LHOOQ (détournement de la Joconde de Léonard de Vinci), l’article d’Isabel Nogueira sur l’avant-garde russe, celui d’Hugues Henri sur « Panchounette », branche bordelaise tardive du situationnisme, celui de Valentine Plisnier sur le Dîner de têtes, une photographie de Tony Saulnier.

La couverture de la revue reproduit une sculpture du Béninois Dominique Zinkpé faite d’un empilement « d’ibedjis », petites statuettes en bois représentant des jumeaux décédés.

 

 

 

Des images contrastées du Cameroun dans  les poèmes de Nathalie Étokè et de Jean-Claude Awono

Résumé

Dans leurs poèmes respectivement intitulés « Cameroun mon pays », « Mon pays » et « Puis mon pays », Nathalie Étokè (auteure du premier poème cité) et Jean-Claude Awono (auteur des deux derniers cités) orchestrent des métaphores et des métonymies pour révéler leurs acceptions du Cameroun ainsi que certaines facettes de ce pays aux lecteurs. À l’analyse du corpus, quelles images du Cameroun ces deux tropes essaimés dans les trois poèmes exposent-ils ?  Quels effets ces tropes peuvent-ils produire chez les lecteurs ? Et quels messages peut-on déduire de cette stratégie d’écriture ? Pour répondre à ces questions, l’analyse se fonde sur « Lire la poésie/Lire Supervielle », un article de Daniel Delas publié dans le collectif Lecture des amis inconnus (1980). Cet article met en avant une méthode herméneutique, laquelle cristallise les « mises en relation qui parcourent les poèmes en tous sens ». La stratégie d’étude repose sur les trois temps forts suivants prescrits par Delas : l’inventaire des métaphores et des métonymies dans les poèmes, leur contextualisation et leur interprétation.

 

Introduction

Depuis les années 1990, le champ poétique camerounais se présente comme une grande fenêtre à partir de laquelle certains poètes peuvent voir leur pays, le comprendre et remonter le fil de son histoire. Au cœur de ce champ, Nathalie Étokè ainsi que Jean-Claude Awono empruntent au langage ordinaire des termes et des images qu’ils enrobent d’un contexte particulier afin de traduire leurs acceptions du Cameroun.  Auteurs du corpus, la première citée a écrit « Cameroun mon pays » et le second « Mon pays » de même que « Puis mon pays ». Dans ces productions, une obsession tenace marque les deux écrivains également enseignants respectifs à Brown University aux États-Unis et à Yaoundé au Cameroun : toucher les cœurs des lecteurs pour susciter une amélioration de la réalité économique, socioculturelle et politique du Cameroun. En articulant l’étude autour de ces poèmes, nous cherchons à répondre aux préoccupations suivante s: 1. Quelles images du pays les métaphores et les métonymies essaimées dans les trois textes exposent-elles ? 2.  Quels effets ces tropes peuvent-ils produire chez les lecteurs ?

Au préalable, précisons que selon Patrick Bacry (1992 :288) dans  Les Figures  de style,  la métaphore consiste en  la « substitution ou l’accolement, dans le cours d’une phrase ou d’un vers, d’un mot à un autre situé sur le même axe paradigmatique. Ces deux mots recouvrent des réalités qui présentent une certaine similitude ou sont données comme telles. » Par exemple, « le printemps de la vie » est une métaphore pour parler de la jeunesse. Quant à la métonymie, c’est le « remplacement, dans le cours d’une phrase ou d’un vers, d’un substantif par un autre substantif, ou par un élément substantivé, qui peut lui être ordinairement associé sur l’axe syntagmatique du discours. » Exemple : « la salle applaudit », pour dire « les spectateurs ». Ces figures de style ressortissent à la rhétorique, art de bien parler, et elles se remarquent comme un ensemble de procédés que les deux poètes emploient pour persuader, convaincre.

De plus, dans cette étude, les poèmes et la poésie se veulent des productions autant qu’une forme d’expression littéraires caractérisées par l’utilisation harmonieuse des sons, des rythmes du langage et par une grande richesse d’images. Ils s’avèrent, par ricochet, un des terrains de prédilection où se cristallise l’expression métaphorique et métonymique flamboyante. En ce qui concerne le Cameroun, c’est un Etat d’Afrique centrale limité à l’Ouest par le Nigéria, au Nord par le Tchad, à l’Est par la Centrafrique, au Sud par le Gabon, le Congo et la Guinée équatoriale, au Sud-Ouest par l’Océan Atlantique. Sa capitale politique est Yaoundé, sa superficie couvre 475 444 kilomètres carrés et sa monnaie, c’est  le franc CFA.

De ce qui précède, nous procédons à cet « éclairage sur des images contrastées du Cameroun » dans le corpus sur la base d’une démarche analytique exposée par Daniel Delas dans « Lire la poésie/Lire Supervielle », du collectif Lecture des amis inconnus (1980). Le fondement de son procédé repose sur le principe selon lequel « la lecture d’un poème implique une méthode herméneutique qui prenne en compte les mises en relation qui parcourent le texte en tous sens et qui ait conscience de sa propre relativité » (p.24). Mais au fait, que révèlent les métaphores et les métonymies auxquelles recourent Étokè et Awono pour notifier le réel camerounais aux lecteurs ?  Et quels messages cette stratégie d’écriture véhicule –t-elle ?

  1. De la quintessence du corpus et du cadre analytique

« Cameroun mon pays » de Nathalie Étokè constitue le premier élément du corpus. Il s’agit d’un mélange de prose et de vers imbriqués qui apparaît en sixième position dans un collectif de 18 textes publiés en 2008, sous la direction de Joseph Fumtim, et au titre éponyme de Cameroun mon pays.  De Jean –Claude Awono, les deux autres titres « Mon pays » et « Puis mon pays » occupent respectivement la 10e et la 11e position dans son recueil À l’affut du matin rouge (2006), préfacé par E. Njoh Mouellé.  Dans cet ensemble de 46 vers qu’il nomme « Mon pays », le poète prend sur lui de mettre le Cameroun en exergue en le désignant comme son « héritage » (v.2), sa « chanson » (v. 17), son « enfance » (v.29), etc. À la suite de « Mon pays », « Puis mon pays » a été forgé en 32 vers au total, répartis en trois strophes. C’est une composition qui captive le lecteur par sa beauté.

Dès lors, l’étude des métaphores et des métonymies dans ces trois productions, à la manière de Daniel Delas, n’en est qu’instructive. Précisons-en donc le cadre théorique. Pour Daniel Delas, l’engagement poétique, tel que le corpus s’en ressent, peut être à la fois esthétique, littéraire et politique. L’essayiste explique que le discours poétique est un langage de la connotation, soumis aux lois de la langue naturelle (la dénotation), et tout poème s’avère lui-même un nouveau langage dans la mesure où il crée des objets et établit entre eux de nouvelles relations. Au sujet du décryptage du texte poétique qui nous intéresse ici, l’auteur de « Lire la poésie/Lire Supervielle » (p.24-29) suggère dans cet article que l’analyste procède en trois temps : d’abord, l’examen des divers plans de texte (et dans le cas présent, l’agencement stylistique), pour dégager les métaphores et les métonymies, selon qu’elles apparaissent pertinentes dans l’intelligibilisation de l’expression poétique. Il est donc question d’effectuer un inventaire de ces faits de style dans le corpus. Ensuite, à partir des plans ou faits de style relevés plus haut, il faut mettre en relation des rapports que la connotation entretient avec la dénotation, c’est-à-dire  énoncer le contexte  qui éclaire l’utilisation de la trope. Enfin, il faudra « décrypter les mises en relation qui  parcourent le texte en tous sens » (Delas 1980 :29), autrement dit, préciser la signification, l’intérêt ou le message du trope. Compte tenu des contraintes éditoriales, nous nous focaliserons ici surtout sur l’inventaire et la dimension interprétative, qui font alors office de boussole de l’étude.

  1. Des images prégnantes du Cameroun dans le corpus

Cette articulation   de l’étude  correspond au premier temps fort  de la démarche de Daniel Delas, pour qui l’analyste des tropes dans un texte poétique doit commencer par examiner l’agencement  stylistique de la production. Sous forme d’un inventaire, cela revient à « dégager les métaphores et les métonymies, selon qu’elles apparaissent pertinentes dans l’intelligibilisation de l’expression poétique. » (Delas 1980 : 24)

  • Le pôle métaphorique d’Étokè et d’Awono dans le corpus

Les métaphores participent de la littérarisation de l’expression poétique dans « Cameroun mon pays », « Mon pays » et « Puis mon pays ». Rappelons, d’emblée, que du grec metaphora, la métaphore, fondée sur l’idée du transfert, est un trope qui opère un transfert de sens entre mots ou groupe de mots, fondé sur un rapport d’analogie plus ou moins explicite (Robrieux 1998 :21). Exemple : « Ce bras (Dieu) qui rend la force aux plus faibles courages/Soutiendra ce roseau plié par les orages. ».(Voltaire, Zaire, Acte3, scène1.  Dans cet exemple, la métaphore porte sur  « un roseau »,  et sur «  plié ».  On comprend alors qu’il est question d’un être humain. Il existe deux principales formes de métaphores : in praesentia, où comparant et comparé se trouvent en présence l’un de l’autre dans le même énoncé ; et in abstentia qui consiste en l’ellipse du comparé. Cette dernière opère non seulement un transfert sémantique, mais aussi une substitution de termes.

C’est précisément à cette technique qu’Étokè recourt lorsqu’elle écrit, pour signifier le Cameroun, aux vers 49 et 50 : « le pays est le pire des cauchemars ». Cette expression est utilisée par la poétesse vers la fin du poème pour insinuer certaines réalités politiques et  socioéconomiques  du  Cameroun.

La même stratégie stylistique s’avère caractéristique de l’art poétique d’Awono qui, dans « Mon pays »,  fait usage des cinq termes suivants, en rapport avec le Cameroun : « mon héritage » (v.2) ; « mon sentier » (v10.) ; « ma chanson » (v.17) ; « mon enfance » (v27.) ; « ma victoire » (v.34). La tonalité un tantinet enjouée de ces expressions cède place  à une autre  plus grave, dans le poème « Puis mon pays », lorsque le poète  déclare : « C’est dans les typhons et les bourrasques (v.7) / Qu’il a été calibré (v.8)/ Il a été en moi un avortement (v27) ». Dans ce cas, les expressions qui ressortissent à l’analogie dans le transfert sémantique sont: « les typhons », « les bourrasques » et « un avortement ».  Toutes riment avec l’idée de la violence.  Qu’en est-il de l’inventaire des métonymies ?

  • Le pôle métonymique d’Étokè et d’Awono dans le corpus

Notons d’entrée de jeu que, du grec metonumia, la métonymie consiste en  l’emploi d’un nom pour un autre.  C’est un trope par lequel un terme se substitue à un autre  en raison d’un rapport de contigüité, de coexistence ou de dépendance (Robrieux  1998 :29). Il existe plusieurs formes de métonymies :

-contenant/contenu, par exemple : « boire une bouteille » pour boire du vin.

– Lieu/chose ou personnes’y trouvant, par exemple : « Etoudi » pour le Président de la République du Cameroun.

-Objet propre/personne ou entité collective, par exemple : les « blouses blanches » pour les infirmiers et les médecins.

En fait, du point de vue du fondement de ces métonymies, l’on a chaque fois un rapport de contigüité donné par la langue elle-même (Bacry 1998 : 35).  Étokè emploie surtout la forme de métonymie où la partie est désignée pour le tout, et le tout par sa partie.  Alors, d’un côté, elle affirme que le Cameroun est une « Terre fertile en despotes » (v26), « l’Afrique en miniature » (vers 8). Au surplus, elle cite les dix régions du pays pour évoquer le Cameroun lui-même, des vers 16 à 25.   D’un autre côté, elle liste des « leaders charismatiques assassinés » et des « voix étranglées », à partir des vers 30, pour dire des « combattants de la liberté » (Fumtim 2008 : 62), assimilés au pays lui-même. Le sort de ces « leaders charismatiques » et celui de ces « voix épuisées » rime avec le tragique.

En ce qui concerne les poèmes « Mon pays » et « Puis mon pays » d’Awono, les métonymies y occupent également une place de choix. Ainsi, au vers 28 du premier poème cité, parlant du Cameroun, l’auteur le désigne par le mot « âme » dans la formule suivante : « J’ai porté ton âme ». Tel qu’employé, ce terme, « âme », contribue à personnifier le Cameroun.  Dans « Puis mon pays », on peut lire, du vers14 au vers17 : « Il faudra beaucoup de bras /Pour entasser ce pays que les pillages/ Ont mêlé aux gravats ». Le mot « bras », une partie du corps, est utilisé comme une indication de l’homme lui-même. La troisième strophe continue cette tendance métonymique basée sur l’évocation des parties du corps pour faire allusion à l’être humain, puisqu’ Awono y dit, à propos du Cameroun: «  Et son gâchis de sang versé/De cordons ombilicaux saqués/ Des placentas et des sexes truqués ». On le voit, métaphores et métonymies donnent pouvoir aux deux poètes de puiser dans un langage de connotation pour révéler  leur pays. Qu’en est –il alors des messages résultant de ces connotations et leurs dénotations

  1. De l’effet des métaphores et des métonymies ou des messages d’Étokè et d’Awono

Outre l’inventaire et l’analyse contextuelle des tropes, Delas (1980 :29) prescrit, pour une étude des textes poétiques, une dimension interprétative, dont l’objectif revient précisément à « décrypter les mises en relation qui parcourent le texte en tous sens. »  Décrypter, c’est dévoiler le sens. Il s’agit de répondre à la question « qu’est-ce que cela veut dire ? », en rapport avec les deux tropes étudiés.  En fait, que signifient ces deux fleurs de rhétorique employées dans le corpus ? Comment les comprendre ? A quoi servent-elles ?

Centrant des métaphores et des métonymies sur le Cameroun, qu’Étokè et Awono écrivent que c’est une « Terre fertile en despotes », « l’Afrique en miniature », « le pire des cauchemars », « Rio dos camaroes », « un avortement », un « gâchis de sang versé », etc., ils entreprennent d’exprimer des facettes de la réalité du pays. Leur démarche est similaire à celle d’autres poètes comme Charles Ngandé, François Sengat –Kuo, Paul Dakeyo  ou Patrice Kayo soucieux de styliser la vie de la nation, de refléter son histoire, au-delà de l’épanchement lyrique.  Ce faisant, les auteurs du corpus passent pour accoucheurs  de valeurs édifiantes, constructives,  moralement refondatrices (Mongo 2005 : 174). En effet, sur le plan économique, une métonymie telle que « bras » dans l’expression « Il faudra beaucoup de bras/ Pour entasser ce pays que les pillages/ Ont mêlé aux gravats » convie tout le monde, chacun dans sa sphère d’activité, à penser à construire le Cameroun et à arrêter de  distraire  les ressources  financières de l’Etat (Fumtim 2008 :44).

Sur le plan de l’histoire, et pour une prise de conscience collective, Étokè et Awono infèrent que le pays renaisse à ses origines mythiques et nationalistes. Car, en nommant des figures emblématiques du nationalisme camerounais, telles que Um Nyobe, Martin Paul Samba, etc.,  Étokè souhaiterait  que  chacun sache précisément d’où il vient, que chacun sache que Um  n’étaient guère un bandit, mais plutôt un fondateur et que ses compagnons de lutte et lui  ont versé leur sang sur le limon de la terre camerounaise. Toujours dans ce registre de l’histoire, la métonymie « Rio dos camaroes » (rivière des crevettes) mise en relief par l’un et l’autre poètes tient lieu d’indice par lequel ils proposent que le Cameroun s’appelle  un jour autrement, à cause des déterminations coloniales et alimentaires de l’expression portugaise «  camaroes » . Ce mot ne se rattache d’ailleurs à aucun symbole fort du pays.  Au contraire, parfois prémonitoire à la manière d’un redoutable atavisme, « camaroes » refait surface dans le sang des Camerounais et infecte leur agir et leur être (Fumtim 2008 : 44).

Sur le plan social, la déstructuration des parties du corps perceptible à travers les  métonymies articulées autour du « gâchis du sang versé », de « cordons ombilicaux saqués », des « placentas et des sexes truqués » est voulue pour éveiller l’intérêt de la communauté nationale à l’idée que la sécurité des citoyens et l’émigration soient considérées comme des défis majeurs du Cameroun. De même, la métaphore de l’« avortement » que semble le pays pour Awono interroge la ruine prématurée de certains jeunes dévoyés par des déviances de toutes sortes. Chacun doit travailler à  trouver des solutions idoines à ces plaies.  Car, lorsqu’on a peur, on ne reste plus chez soi, on aspire à quitter le pays.

Sur le plan de la géographie, lorsqu’Étokè se livre à une revue des dix chefs-lieux des régions en vue de traduire le Cameroun, lorsqu’elle le rend présent à la mémoire à travers la formule proverbiale  « Afrique en miniature », c’est pour un dessein précis. Elle plaide pour que les écrivains s’ingénient toujours plus à affirmer la présence du pays ainsi que sa singularité  géographique, de manière à le rendre plus visible au monde. Car, garants de la formation d’une conscience collective, nationale, ils permettraient à leurs concitoyens et aussi à d’éventuels  touristes de renaître aux savanes, aux rythmes et aux parfums soit de leur enfance, soit  des sites visités. En clair par  leur esthétisation des métaphores et des métonymies dans le corpus, Étokè et Awono veulent proposer un reboisement total, esthétique, moral, spirituel et culturel  du Cameroun.

Conclusion 

Tout compte fait, l’étude aura permis de constater que le langage poétique emprunte ses termes au langage ordinaire, qui a recours au contexte pour en définir les acceptions. Aussi, pour révéler au monde leurs acceptions du Cameroun, Nathalie Étokè et Jean-Claude Awono  se servent –ils des métaphores et des métonymies. Selon Robrieux (1998 : 23), la métaphore est une figure d’analogie réunissant des éléments sémantiques communs à deux isotopies. Dans le corpus, le Cameroun a été donné par exemple pour « pire des cauchemars », pour évoquer le labyrinthe redoutable qu’il est devenu pour certains dans le champ politique. Par métonymie, nous avons perçu un trope par lequel un terme se substitue à un autre en raison d’un rapport de contigüité, de coexistence ou de dépendance. (Robrieux 1998 : 28). Dans ce paradigme, plusieurs formules ont été citées, parmi lesquelles « Rio dos camaroes », une expression proverbiale utilisée par l’un et l’autre auteur pour référer au Cameroun.

Le ressort théorique de l’étude s’est trouvé être une démarche herméneutique initiée par Daniel Delas dans « Lire la poésie/Lire Supervielle » du collectif Lecture des amis inconnus (1980). Ses temps forts ont pris en compte, aussi bien des images contrastées telles « Afrique en miniature », « pire des cauchemars », etc., que l’analyse du contexte et l’interprétation des  figures de style examinées. Il en découle l’idée que les  métaphores et les métonymies ont été travaillées par Étokè dans « Cameroun mon pays » et par Awono dans « Mon pays » et « Puis mon pays » pour humaniser toujours plus les potentiels lecteurs en particulier et le Cameroun en général, de sorte à contribuer au progrès moral, social, économique,  politique , technique et culturel du pays. Il y a là un véritable redimensionnement  de ces deux tropes ainsi  orchestrés pour nommer le Cameroun, agir sur les Camerounais et le transformer bénéfiquement sur la route de l’émergence.

 

Ouvrages cités

Awono, Iean-Claude, 2006. A l’affût du matin rouge. Yaoundé : CLE.

__________ « Pour solder le gâchis ». In: Fumtim, Joseph (Dir.). 2008 .Cameroun mon pays. Yaoundé: Editions Ifriqiya. 35-45.

Bacry, Patrick. 1998. Les figures de style. Paris : Belin.

Delas, Daniel. 1980. « Lire la poésie/ Lire Supervielle ». In : Delas, Daniel (Dir.). 1980. Lecture des amis inconnus. Paris : Belin. 24-29.

Etokè, Nathalie. 2008. « Cameroun mon pays ». In : Fumtim, Joseph (Dir.). 2008. Cameroun mon pays. Yaoundé: Editions Ifrikiya. 57-62.

Fumtim, Joseph (Dir.). 2008. Cameroun mon pays. Yaoundé: Editions Ifrikiya .

Mokwe, Edouard. 2016. « Une approche heuristique du texte poétique à l’Université de Buea… ». In : Mballa Ze, Barnabé, Mbassi Ateba, Raymond et Abada Medjo, Raymond (Dir.).2016. La Didactique de la littérature en contexte camerounais. Interrogations, dilemmes et modalités de transmission. Yaoundé : Africaine d’édition. 189-200.

Mongo, Pabé. 2005. La Nolica (La nouvelle littérature camerounaise) Du maquis à la cité. Yaoundé : PUY.

Robrieux, Jean-Jacques. 1998. Les figures de style et de rhétorique. Paris : Dunod

Toursel, Nadine et Vassevière, Jacques. 2001. Littérature : textes théoriques et critiques. Paris : A. Colin

Annexe : Le corpus

 

Cameroun mon pays

« Rio dos Camaroes », s’écrièrent les Portugais
Emerveillés par les innombrables crevettes qui se
prélassaient dans l’estuaire du Wouri.
Au gré des turbulences et des /turpitudes de l’Histoire, les
Allemands perdirent leur Kamerun qui devint
Cameroun pour les Français et Cameroon pour les
Anglais. Certains disent de ce pays qu’il est l’Afrique
en miniature. L’harmattan et la mousson y soufflent
à l’unisson. La savane du Nord épouse la forêt dense
du Sud. On y parle  anglais et français. Les Foulani cohabitent avec les Bantous. Les animistes, les
chrétiens et les musulmans coexistent sans heurt.
Bafoussam
Bamenda
Bertoua
Buéa
Douala
Ebolowa
Garoua
Maroua
Ngaoundéré
Yaoundé
Terre fertile en despotes
Le  Cameroun  c’est aussi le pays
Des révolutions
avortées et des  leaders
Charismatiques assassinés
Rudolf Duala Manga Bell
Martin Paul Samba
Ruben Um Nyobe
De ces voix
Etranglées par les mains invisibles de la dictature
Engelbert Mveng
De ces voix
Epuisées par l’adversité
Monseigneur Dogmo…
Que dire des artistes qui ont dans l’exil trouvé le
Chemin des honneurs ?
Feu Francis Bebey
Manu Dibango…
Que penser de la corruption environnante ? …
Que dire à une jeunesse dont le pays est le pire
des cauchemars
Pourquoi lui reprocher le rêve d’un ailleur
américain ou européen au bonheur incertain?

Nathalie Étokè, « Cameroun mon pays », in Joseph Fumtim (Dir.), Cameroun mon pays, Yaoundé, Ifrikiya, 2008, pp. 57-59.

 

Mon pays

Faut-il t’écrire à l’encre ou au feu
Ô mon pays mon héritage
Pour que rien n’efface plus ton nom
Sur la latérite et les fronts
Quel pas de soldat me faudrait-il marquer
Pour saluer ton drapeau
Quel paysan téméraire devenir
Pour te semer parmi la matrice poreuse
Des limons et des rêves
Mon pays mon sentier
J’ai heurté ton destin
Parmi l’héritage des falaises
Et la main sur le cœur
Je chante avec la bande
Victorieuse à l’unisson des lancinances
Qui donc  t’a appris

Ô mon pays ma chanson
À baigner tant dans l’océan
Ton buste d’okoumé
Ton offre de forêt ton présent de sahel
Brillent comme des montagnes allumées
Sur la masse de ton buste
Quel fragment de toi
Faut-il ajouter à l’horizon
Pour que le chant des vainqueurs
S’entonne dans la foi de la multitude
Mon pays mon enfance
J’ai porté ton âme
Parmi les tombes de ceux qu’on a tués

Et la main sur le cœur
Je chante avec la bande
Victorieuse à l’unisson des lancinances
Quel trappeur menace  tes matins
Ô mon pays ma victoire
Pour te faire tant flèche sur le lac Tchad
Et pour lancer tant contre le ciel
Ton char-des-dieux
Quels hommes en marche
Faut-il rejoindre pour brandir
L’enseigne offusquée de ton sang
Quel  océan appeler au
Secours de ton sahel

Quel boubou quelles sandales
Faut-il arborer
Pour danser dans l’averse frénétique
De tes tam-tams en délire

Jean-Claude AwonoÀ l’affût du matin rouge, Yaoundé, Clé, 2008, pp. 34-35.

 

Puis mon pays

Puis il y a eu mon pays
Parce que mon pays
Engeance de crevettes
Troupeau de camaroes n’avait su rien apporter d’autre
À ses pannes
Que l’excès d’eau et de requins
C’est dans les typhons et les bourrasques
Qu’il a été calibré
Et nourri aux hormones,
Il s’est bradé sur la place mondiale
Bradé jusqu’à son dernier limon
Jusqu’à son unique héros
Il faudra beaucoup de pelles

Il faudra beaucoup de bras
Il faudra beaucoup de libertés
Pour entasser ce pays que les pillages

Ont mêlé aux gravats
Il faudra l’entonner  dans la nuit
Avec des flambeaux et des mots arrimés

À des bourgeons et à des crèches
Des mots kpwangbwala et des mots forges
Pointés sur l’excès de  la déréliction
Chaque fois embusqué du côté mortel
Mon pays m’a frappé de plein fouet
Comme une cible d’obus
Pendant tout le trajet
Il a été en moi un avortement
À la cantonade

Et son gâchis de sang versé
De cordons ombilicaux saqués
Des placentas et des sexes truqués

À ouvert toutes les stérilités

Jean-Claude Awono, A l’affût du matin rouge, Yaoundé, Clé, 2006, pp. 36-37.

 

 

 

 

 

“Le Déparleur” de Michel Herland

Ou comment dire le tragique au quotidien

Il vient en silence s’allonger, ou mieux dit se recroqueviller sur un banc de bois brut, dos au public, et le spectacle commence. Par un chant enregistré, qui parle de nantis et de pauvres, de riches et de démunis, un peu à la façon, dans l’air et les paroles, de ce qui fut « Le Chant des Canuts ». Au refrain qui clamait « C’est nous les Canuts, nous sommes tout nus », fait écho le « C’est nous les clochards, c’est vous les jobards ».

Le ton est donné, il planera sur la salle le fantôme d’Aristide Bruant. Mais  plus encore celui de Jehan Rictus, dans « Les Soliloques du Pauvre ». Car du banc se lève, pour tenir la scène, le seul Déparleur, qui pendant plus d’une heure dira sa vie vécue sous le signe des déboires et du boire, de la déveine familiale et des amours malheureuses ; dira aussi le monde comme il ne va pas, comme il s’embourbe et déraille ; dira la vie et la mort, celle-ci ouvrant et fermant le discours : la première apostrophe — en direction des passants de la rue, en direction des spectateurs de la salle — n’affirme-t-elle pas « Y a des jours où je voudrais être déjà dans le trou » ? Et le monologue se conclut sur ce chant québécois de Raymond Lévesque, qui à lui seul résumerait le propos, à la fois d’espoir et de désespérance :

« Quand les hommes vivront d’amour
Il n’y aura plus de misère
Les soldats seront troubadours
Mais nous serons morts, mon frère. »

Le déparleur a naufragé sa vie, et pourtant il résiste, son bateau échoué sur ce bout de trottoir, entre papiers éparpillés au sol, qu’on imagine souillés et gras, ou encore pages de journal froissées après lecture, puisqu’aussi bien au cours de son “soliloque” il en utilisera, et nous dira qu’après des “Flaubert et des Baudelaire”, elles sont devenues aujourd’hui sa seule pitance littéraire. Il résiste, et se souvient. Et continuera à dérouler le fil, qu’importe, prétend-il, si nul ne s’arrête, si nul ne lui répond, si tous passent leur chemin. Ainsi que l’a formulé Édouard Glissant, « le déparleur ne s’attend pas à ce que les autres l’écoutent : il parle à la volée. Si on réagit c’est tant mieux, sinon ça lui est égal ». Alors il parle, le Déparleur, pour exorciser, pour être encore et encore, jusqu’au bout de ses jours. Il “déparle”, comme le fou, comme l’ivrogne, comme le clochard, marginalisés et qui par la parole nient l’inhumanité à laquelle la société prétendrait les réduire. 

Un spectacle en dix tableaux, pour évoquer le lourd passé comme pour  suggérer le présent, séparés par ce qu’on appellerait au cinéma “fondus au noir ”, tantôt sur un jingle de musique cap-verdienne, tantôt sur des poèmes écrits par Pierre Jean Jouve ou Michel Lecourlois, et dits par une autre voix off, sensuelle et profonde. Dix tableaux qui abordent mille sujets, tout en suivant longtemps — mais à la fin il s’effiloche — le fil rouge d’une assez sombre saga familiale : un père buveur, violeur et qui jettera à la rue, pour s’être rebellé contre sa tyrannie, le fils maudit ; une mère trop tôt disparue ; une jeune sœur prématurément envolée dans de tragiques circonstances…  Je retiendrai, de ce parcours fictionnel éminemment humain, l’histoire incestueuse qui lie le frère et “sa Julie” de sœur, belle comme les stars des affiches ; incestueuse pour d’aucuns moralisateurs et friands de tabous, mais si vraie et si touchante telle qu’imaginée et contée par le comédien-écrivain Michel Herland ! Puisque “déparler”, c’est aussi faire venir au jour les choses qu’en secret on taisait au profond de soi ! Je garderai aussi intacte l’émotion qui saisit quand se forment au dos des mots les images de la si petite Marie, de la si petite boîte où on l’enferme, de la plus petite encore où dormiront ses cendres… Là est l’acmé du récit, qui bascule de la harangue publique à la confession intime, l’instant où se dévoile la nature cachée mais tendre de l’homme.

En dépit du réel plaisir éprouvé, je reprendrai une formule chère à ma grand-mère, qui nous mettait en garde par ces mots : « Le trop est l’ennemi du bien ». Si le spectacle pèche un brin, c’est plutôt par le “trop” que par le “pas assez” : beaucoup de sujets divers abordés, trop de déplacements plus ou moins maîtrisés sur scène, trop d’élégance dans le vêtement — mais sans doute le décalage entre le langage argotique de la rue et le costume-chapeau haut-de-forme est-il voulu, comme signifiant une sorte de décadence ou de déclassement, en accord avec ce bel usage du terme “villégiaturer” pour nommer un séjour en prison… Resserrer l’ensemble autour de quelques idées-force aurait peut-être donné un poids plus grand encore au propos. Cependant, que ces quelques remarques, bénignes en somme, n’empêchent pas de saluer une bien belle performance, qui intéresse, interpelle, intrigue parfois, qui peut faire naître indignation ou émotion,  mais qui jamais ne laissera indifférent !

Fort-de-France, le 2 février 2019

Photo Paul Chéneau

Au Bonheur des dames – Denise et Octave à la lumière de la proxémique

 Introduction

 L’anthropologue américain Edward T. Hall a créé la théorie des distances physiques entre les corps des humains dans leur interaction: la proxémie ou proxémique. L’étude des distances interindividuelles dans une société témoigne des relations interpersonnelles, de même que de la psychologie de l’espace. Il permet d’observer la gestuelle et le comportement des individus dans tous les domaines de leur vie: intime, personnelle, sociale, publique.  Ce sont là les quatre sphères proxémiques où se manifestent les quatre types de distances interindividuelles chez l’humain.[1]

Appliquée en littérature, la proxémique révèle la psychologie des personnages et les relations dans lesquelles ils s’engagent par besoin d’affection, de réussite familiale, professionnelle et sociale. La distance physique qu’ils imposent à l’autrui dévoile la nature de leurs rapports, une relation proche, sécurisante ou oppressante, éloignée.

Nous nous proposons d’analyser par la proxémique les relations entre les personnages romanesques du roman d’Émile Zola, Au Bonheur des dames. Du roman à la vie, de même que de la vie au roman, tout parle de l’espace et de la présence de l’homme à l’intérieur, seul ou en rapport avec les autres, car à part les solitaires indomptables qui cherchent le refuge dans la solitude et substituent l’individu par l’animal ou la nature, l’homme est un être social, donc en relation avec l’autrui.

Cependant, son intimité l’oblige à garder une certaine distance physique et psychique envers l’autre. Elle varie en fonction de sa culture, son comportement en est la preuve.

 

La proxémique de E. T. Hall

La proxémie ou proxémique, un concept créé par l’anthropologue américain Eward T. Hall, permet l’étude de la distance physique entre les personnes dans leur interaction.

Le besoin d’espace personnel impose une certaine distance face à l’autrui. Elle varie en fonction des personnes et des cultures.

E.T.Hall établit quatre sphères proxémiques et quatre catégories principales de distances interindividuelles chez l’humain: intime, personnelle, sociale et publique.[2] Chacune comporte le proche et le lointain, selon Hall. Voilà les distances proxémiques selon Hall :

– distance intime :  de 15 cm (mode proche) à 40 cm (mode éloigné); elle implique une grande implication physique et un échange sensoriel élevé.

– distance personnelle : de 45 cm à 75 cm (mode proche), à 125 cm (mode éloigné);

– distance sociale : de 120 cm à de 210 (mode proche), à 360 cm (mode éloigné);

– distance publique : de 360 cm à 750 cm (mode proche), au-delà de 750 cm (mode éloigné).

La distance intime est sécurisante par la confiance accordée à autrui, mais l’accès y est restreint, permis seulement aux personnes dans lesquelles nous avons confiance, car elle permet de se toucher et de s’embrasser (mari et femme, amant.e, ami.e). Dans la zone personnelle la distance est celle du bras étendu, le poing fermé, possible en famille, entre collègues, car c’est la zone de la communication.

Dans la zone sociale la distance est celle entre le chef et ses employés. Un objet s’interpose souvent entre les personnes: un guichet, un bureau, une table. Dans la zone publique, c’est la distance utilisée lorsqu’on parle à des groupes, aux étrangers, celle entre les représentations de l’administration et les citoyens.

La distance interpersonnelle dépend des rapports individuels, des sentiments et des activités des personnes concernées, du statut de l’interlocuteur.

La théorie ne serait qu’une belle réflexion sur un aspect de la vie si l’on ne pouvait pas l’appliquer dans certains domaines pour tirer des conclusions pertinentes sur la vie des gens. L’étude des distances entre les corps humains est liée à l’observation des gestes et des comportements à connotations  culturelles.

 

La proxémique en littérature. La relation entre les personnages romanesques : Émile Zola, Au Bonheur des dames

La proxémique peut s’appliquer en littérature, au roman surtout, pour établir les liens entre les personnages et leurs sentiments. La psychologie des personnages est intimement liée à l’espace où ils vivent et subissent leurs expériences heureuses ou traumatisantes. Ils évoluent dans toutes les sphères désignées par Hall, de l’espace intime à celui public, et ils connaissent tous les types de relations interpersonnelles. Parfois le même personnage évolue entre les extrêmes, telle Denise dans sa relation avec Octave Mouret dans le roman d’Émile Zola Au bonheur des dames.

Dans la sphère intime on retrouve le couple, femme/homme, qu’il soit marié ou en union libre, consentie et rendue publique, mais aussi celui qui a une relation d’amour secrète, l’amant et son amante. Dans l’espace personnel on admet les membres de la famille et les amis, dans l’espace social, les rapports se lient entre le manager, chef, patron et ses employés, dans l’espace public entre ceux qui subissent l’influence d’un leader ou ceux qui se réunissent pour donner des conférences ou partager leurs expériences.

L’espace intime qui témoigne des relations interpersonnelles intimes peut se modifier au fil de l’intrigue. Les personnages peuvent s’éloigner l’un de l’autre et passer d’une sphère à l’autre : personnelle, s’ils gardent une relation d’amitié et continuent de se voir et de se parler après leur séparation, surtout s’ils ont été liés par la naissance d’un enfant ; sociale s’ils cessent de se voir et se rencontrent par hasard grâce à leur profession; voire publique parfois.

Nous nous intéressons ici à la nature des relations entre deux personnages d’Émile Zola, Denise et Octave Mouret. Au début du roman Au bonheur des dames, la jeune fille est très éloignée du grand magasin qui rayonne sous la baguette d’Octave Mouret, son patron. Elle se trouve à l’extérieur, dans la sphère publique, car il n’y a aucun rapport entre elle et le patron qu’elle ne connaît même pas, ni entre elle et les autres employés. Il n’y a que le rêve d’une fille séduite par la splendeur de la ville incarnée par le magasin Au bonheur des dames. Elle le regarde de l’extérieur, c’est l’objet de son rêve, la distance qui la sépare de celui-ci correspond à celle d’entre le réel et le rêve inaccessible. La relation est univoque et de nature intérieure.

La distance physique entre elle et cet immeuble convoité est très éloignée, elle n’entrevoit aucune chance d’y accéder. Mais elle se rétrécit à mesure qu’elle ose s’en rapprocher. Dès qu’elle y pénètre, elle peut voir, toucher la marchandise, se confondre dans la foule des femmes assoiffées de luxe et de beauté. Elle passe ainsi de la sphère publique à la sphère sociale. Elle va développer sa carrière en relation étroite avec ce magasin et grâce à son intelligence commerciale et à son charme féminin elle réussit dans la vie.

Denise passe au domaine  social et sa vie sera comblée par son travail au Bonheur des dames. Ses relations avec les employés et son patron sont de nature sociale, mais celles avec l’espace qu’elle habite et ses objets devient personnelle, puis intime, dès avant la modification de sa relation avec son patron, Octave Mouret.

On peut donc parler d’une double relation dans le cas de Denise :

  1. entre la femme et un objet. Le magasin est créateur d’espace social qui sera peu à peu personnalisé, puis intimisé, investi d’affectivité. Ses objets subissent la même modification. Une relation affective naît entre Denise et l’espace intérieur du magasin qui est d’abord social, lui permettant d’évoluer dans l’administration et l’un personnel, puis intime, car elle y habite, reçoit une chambre à elle, qui deviendra son espace intime.
  2. entre la femme et l’homme. Dans l’espace social du magasin s’engagent des relations interpersonnelles de nature sociale ; d’une part, entre Denise et son patron, d’autre part, entre elle et le personnel du magasin, mais aussi entre elle et sa clientèle féminine. Celles-ci imposent une certaine distance, un comportement social en fonction de la hiérarchie à l’intérieur du magasin, au niveau de l’administration et du personnel, mais aussi à l’extérieur envers les clients de condition sociale différente.

Les relations interpersonnelles dans la sphère sociale ne sont pas immobiles, mais souples. Elles évoluent en deux directions : dans la carrière de Denise qui se distingue par une habilité commerciale innée lui permettant d’évoluer et d’occuper un poste supérieur ; dans ses relations avec le personnel et son patron. Dans la première situation, les relations sociales seront déterminées par sa promotion qui engendra des sentiments d’envie et de haine, car elle occupe la place d’un autre. Elle n’est plus la fille humble, heureuse d’être acceptée dans un poste modeste, mais elle devient une jeune femme habile, perspicace et intelligente, qui attire l’attention à son patron. Celui-ci veut faire d’elle son amante, mais Denise ne se laisse pas séduire par l’homme, car elle est forte de caractère, bien qu’elle ne soit pas indifférente à son charme. Elle finit par l’aimer et lui inspirer le respect et l’amour.

Le magasin qui lui était extérieur au début devient le sens de sa vie, elle finit par s’identifier avec lui. Toute son existente s’y attache, si bien que sa relation avec celui-ci évolue et connaît les quatre types de relations définies par Hall, mais en sens inverse, car la distance physique entre les deux est la plus éloignée au début et diminue jusqu’à devenir nulle, de même que les relations déterminées par celle-ci : publique, sociale, personnelle, intime.

La même évolution de la sphère publique vers l’univers intime sera enregistrée dans la relation entre Denise et Octave Mouret. La distance infranchissable entre le patron et une vendeuse sera convertie en relation intime et bénéfique par l’amour. Au début Denise ne représente que l’objet du désir de son patron qui y voit une proie facile à gagner grâce à son statut, mais il comprend que celle-ci n’est pas une femme légère à se laisser entraîner dans une liaison passagère avec un homme, encore moins avec son patron, mais une femme volontaire, d’honneur, un vrai caractère, dans laquelle Mouret trouvera un associé habile et qu’il finira par aimer et épouser.

C’est toujours dans la sphère sociale que la nature de la relation peut changer et se convertir en amitié, au début par pitié, ensuite par admiration pour les qualités de la personne de qui on se rapproche par confiance.

Denise illustre au mieux la souplesse des relations interpersonnelles qui évoluent de la sphère publique où la distance physique entre les humains est la plus éloignée à la sphère intime où elle sera nulle, car les corps finissent par s’aimer et se toucher. Cette modification n’est par le fruit de la ruse, des manoeuvres pour réussir et faire carrière, mais la suite d’une évolution sociale et personnelle.

Émile Zola donne ainsi un sens moral aux relations sociales interpersonnelles dans son roman Au bonheur des dames. Denise incarne leur côté positif, elle est à l’antipode de la passion destructive du roman Thérèse Raquin, un cas morbide dans le sillage du naturalisme que l’écrivain français représente.

 

Conclusions

La proxémique de T. E. Hall n’est pas une simple théorie, car elle naît de l’observation du comportement humain dans une société. Elle aide à l’étude de l’espace social et public, à la compréhension des relations humaines dans ces sphères de la vie, mais aussi dans la zone privée. Elle dévoile les différences de comportement social à travers les cultures du monde. Elle intéresse à la fois antropologues, sociologues, historiens, psychologues, architectes, peintres et écrivains.

Le monde humain est au fond l’histoire de l’homme dans le chronotope historique, c’est-à-dire l’être dans l’espace et le temps, sa relation flexible avec l’espace habité. Les psychologues ont développé la psychologie de l’espace, témoignant du rôle de l’espace dans la psychologie des gens et dans la construction de leur identité.

La proxémique en littérature rend compréhensibles les relations entre les personnages et l’espace romanesque, leur psychologie.

 

Bibliographie consultée

Hall, E.T, La Dimension cachée. Traduction en français par Amélie Petita, postface de Françoise Choay, Paris, 1978.

Molles, Abraham.& Rohmer, Elisabeth, Psychologie de l’espace,  Paris, Casterman, 1972.

Zola, Emile, La Paradisul femeilor, Traducere din limba franceză de Sarina Cassyvan, Bucureşti, Curtea veche, 2007.

Zola, Emile, Au bonheur des dames, […], Mockba, 1964.

Winkin, Yves, La Nouvelle Communication, Paris, Seuil, coll. « Points / Essais », 2000.

[1] E. T.Hall, La Dimension cachée (traduction de 1971), chapitre 10 (« Les distances chez l’homme »), p. 143-160.

[2] Ibidem.

Par Sonia Elvireanu, publié le 21/12/2018 | Comments (0)
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