« Roger Federer jusqu’au bout de la nuit »

Il faut l’audace d’une petite maison d’édition comme Andersen pour publier un ouvrage consacré à un très grand du tennis qui ne soit ni une biographie ni un ouvrage de technique sportive. Difficile, au demeurant de qualifier le genre de ce petit livre. Pas un tombeau : Federer, né en 1981, est non seulement toujours vivant mais encore très présent dans les grands tournois de la planète. Pas une sotie, car s’il contient bien un grain de folie, on y chercherait en vain la moindre intention politique. Pas un épithalame même si le mariage de Roger et de Miroslava ainsi que le propre couple de l’auteur sont évoqués en passant. Pas une ballade non plus même s’il y a du merveilleux dans ce récit. Plutôt une balade dans les souvenirs d’une vie placée sous le signe du grand tennisman.

Extrait :

Federer m’a poussé à la faute. Souvent. Il a failli s’incruster dans les prénoms de mon fils. Il a imposé la date de ma demande en mariage. Le jour de ses trente ans. Forcément. Un dimanche d’automne, j’ai même frôlé l’avertissement. C’est une finale de Masters 1000. C’est face à Nadal. D’accord, c’est aussi le baptême de la fille. OK, les deux événements se déroulent simultanément. 11h45. Présentation de l’enfant à la communauté. Bon, ce portable dans la poche de mon costard, je le mets en mode avion ?…

L’imagination d’Arnaud Caël lui joue parfois des tours comme lors de cet horrible cauchemar dans lequel Federer n’aurait jamais existé ou aurait disparu de toutes les mémoires, seul l’auteur en ayant gardé le souvenir. Ce récit introspectif écrit d’une plume allègre est celui d’un fan qui – bien que naturellement gros dormeur est prêt à passer des nuits blanches pour ne pas rater un match aux antipodes. Et, comme de juste, il ne se contente pas de regarder l’idole jouer. Il participe, il s’escrime avec une raquette imaginaire tandis que les points perdus atterrissent dans le coussin du canapé.

On pourrait croire que l’auteur qui fut longtemps journaliste sportif a pu s’entretenir avec son héros. En réalité, pour autant que l’on puisse le suivre sur ce point, il n’aurait assisté qu’a une seule rencontre de Federer avec la presse, rencontre au cours de laquelle il n’aurait d’ailleurs pas réussi à lui poser une seule question. De fait, tout au long du livre, ce n’est pas le journaliste qui s’exprime mais l’amateur de tennis, partisan inconditionnel du « grand » Federer.

Arnaud Caël, Roger Federer jusqu’au bout de la nuit, Paris, Andersen, 2019, 77 p., 7,90 €.

 

 

Par Michel Lercoulois, publié le 16/05/2019 | Comments (0)
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Instants / instantanés : les « Haïkus Martinique » de Michel Herland

Le signe calligraphié d’un H parcourt le petit recueil poétique « Haïkus Martinique » de Michel Herland, universitaire, économiste, essayiste, romancier, poète.

Il s’inscrit ici dans la lignée des auteurs français francophones comme P. Claudel, P. Eluard, Stéphanie Le Bail…, lesquels, séduits par la force de cette forme ultra courte de la poésie japonaise, se sont efforcés de la transcrire dans notre langue. Les difficultés de l’exercice sont multiples car il ne suffit pas en effet d’amaigrir un alexandrin trop bavard, d’enfermer un sonnet dans un tercet.

Cinq syllabes, puis sept et à nouveau cinq rythment les trois lignes de vers enrichis d’allitérations, d’assonances, de sonorités suggestives, quelques rares rimes. La versification seule pourrait faire japonisant mais ne ferait pas le haïku. Il y faut aussi toutes les richesses d’un instant évoqué.

Soleil explosé
Du bas en haut des nuées
Le ciel embrasé

Loin d’être dans une imitation servile autant que vaine, M. Herland innove. Et les puristes de ne pas tolérer et de s’indigner de certains écarts ?

Pourtant si l’on veut rester fidèle à l’esprit japonais qui prône comme vertu première l’humilité (ce que Carlos Ghosn aurait dû savoir), si l’on veut considérer l’esprit du haïku dont l’essence est la pure simplicité, l’auteur, M. Herland, nous propose un ouvrage de poésie pure, sans filtre, nue. Originale dans le sens où c’est à l’origine de sa sensation, de sa pensée que sont saisis les mots. Il les organise et scande selon la métrique traditionnelle 7, 5, 7, bien sûr, mais le scandale réside dans l’innovation même : l’usage de la photographie ! Le critique orthodoxe dira à juste titre que le haïkiste doit suggérer son paysage, son portrait, son émotion et qu’il revient au lecteur de les construire. La beauté du poème s’enrichit de la vision de l’autre de sa sensibilité ! Certes, trois fois certes, c’est au lecteur de construire son roman, ou son poème à partir du travail, du don, de l’auteur.

Il ne s’agit pourtant pas pour Michel Herland d’apporter une illustration à la défaillance d’un imaginaire. Au contraire. La rusticité d’une photographie numérique, brute ou à peine retravaillée, renforce le rituel des haïkus. Et surtout, le prétexte-support ainsi offert invite le lecteur à s’aventurer lui-même dans les bois, au bord des rivières, à la recherche de ses propres images. À un safari dans sa propre photothèque.

D’ailleurs, voici un petit jeu. Car l’esprit du haïku est souvent ludique. Et l’illustration castratrice. Avant tout, mettez un cache sur les clichés de l’auteur, après la lecture d’un poème fermez les yeux, écoutez-regardez votre image intérieure… comparez à la sienne… relisez… construisez… déconstruisez.

Vous serez tantôt en harmonie avec l’auteur, parfois en désaccord avec sa morale implicite, mais l’invitation au « partage de mots et d’images » auquel nous convie M. Herland s’opère d’autant plus aisément que sa sincérité est totale. Nous retrouvons ici, épurés, en filigrane, ses pensées, croyances, parfois même un soupçon… de l’érotisme caractéristique de ses romans.

Une dernière innovation qui mérite d’être soulignée : le dépaysement. Ni l’Asie, ni l’Europe. La nature, tropicale, luxuriante, exotique, insolite fait de cet objet-livre si simple constitue une entrée en matière attachante pour un touriste par exemple. Autant qu’une chanson douce, familière aux cœurs antillais.

Imaginerait-on ce professeur d’économie, du haut de sa chaire, sensible aux beautés de la nature ? C’est aussi le paysage intérieur de M. Herland que nous partageons avec ses thématiques (les riches et les pauvres, l’injustice…)

C’est petit chez lui
Mais l’herbe ne manque pas
Il s’en accommode

 

Ses obsessions (la mort, le temps qui passe)

La nuit va tomber
Le vieux bateau s’assoupit
Au fond de la baie

Ses interrogations (sur la religion, les racines, le pouvoir), sa curiosité de l’Autre, son humour aussi… ou encore son regard aigu isolant dans l’espace un détail pertinent (un chat, un rocher)

Ce chat aux grands yeux
Dans la ville abandonnée
A quoi rêve-t-il ?

 

 

Michel Herland, Haïkus Martinique, Poèmes et photographies, Fort-de-France, K-Editions, 2018, 128 p., 15 €.

 

 

 “Le silence d’entre les neiges”, poèmes de Sonia Elvireanu

Pétri dans la perte tragique de l’être aimé, ce recueil de solitude, de silence et de neiges que l’auteur fouille avec effroi jusqu’à la tombée de la nuit, ce recueil où s’entrechoquent les abîmes et roulent infiniment les galets du verbe tels des blessures, ce recueil teinté par le sang des coquelicots et les horizons (… qui) abandonnent les étoiles amoureuses dans les herbes, ce recueil d’un exil intérieur n’est pas fait que de désespérance.

La plume (et quelle plume !) d’Isabelle Poncet-Rimaud le souligne d’emblée en sa superbe préface : Il y a dans cette souffrance infinie, une certaine douceur que permet l’amour véritable, comme une berceuse secrète qui caresse l’âme au creux de l’être… Et Denis Emorine de confirmer dans sa postface : Pour Sonia, l’identité amoureuse est constitutive de son être parce que la relation privilégiée avec son mari défunt était fusionnelle.

C’est ainsi qu’une lumière soyeuse / (…) se métamorphose en fleur / répandant ses parfums telle la pulpe / savoureuse des fruits de l’été. Elvireanu fait appel au Levant, thème récurrent de ses rêves, mais également à des chevaux blancs / (…) dieux amoureux de l’Olympe et se met au pied de l’arbre de la vie. Des pommiers se font entremetteurs avec l’existence quand le trop-plein des matins vides émiette l’absence. L’arbre, seuil entre les mondes, ancre ses racines dans la glaise, enveloppe l’auteur et permet à sa nature rebelle de s’épanouir. On peut croire que la pomme miraculeuse symbolise peut-être cette relation antérieure qui ne pourrit pas (…) Seule, toujours plus éloignée / sous la gelée / (…) elle est encore sur la branche / un peu plus vieille / mais elle ne tombe pas.

Ainsi se perpétue, entre les neiges et en silence, le mystère de la mort mais aussi de la vie.

Ce livre est viscéralement lié à la nature, tout autant aux pluies noires qu’au bleu éblouissant du ciel. Fièvres et tourmente distillent leurs ravages mais les couleurs du temps dans une étoile prennent malgré tout le voile pudique d’une interrogation, peut-être d’un espoir de transcendance.

Certes, les mots restent auprès de toi, écrit avec ferveur Sonia Elvireanu. Mais avec une manière de timidité, elle ose une Prière de revenir émouvante. Finalement, le plus beau chant n’est-il dans la fidélité du souvenir, en d’autres termes, dans une rencontre perpétuelle ici esquissée ?

 

Sonia Elvireanu, Le silence d’entre les neiges. Préface d’Isabelle Poncet-Rimaud, postface de Denis Emorine, L’Harmattan, Paris, 2018

« Jusqu’à la cendre » de Claude Luezior

            Fulgurant ”JUSQU’À LA CENDRE” : ce recueil de Claude LUEZIOR, préfacé par Nicole HARDOUIN, est illustré d’une magnifique œuvre du peintre Jean-Pierre MOULIN intitulée  « Au delà du tunnel ».

Il faut savoir que l’art poétique de Claude Luezior se situe dans le domaine âpre et risqué du chercheur d’or : le poète y investigue un gisement intérieur, dont il connaît les failles et les ruissellements. Ou plutôt le jaillissement d’un magma dans lequel il fouille à mains nues. Ainsi la nuit prend-elle son incandescence. L’intériorité de l’écrivain à l’écoute des ébranlements du monde et des fissures de l’humain, provoque des turbulences dont nous avions ressenti les secousses sismiques lors du précédent ouvrage intitulé ”CLAMES”.

« JUSQU’À LA CENDRE », livre chauffé à blanc par la conscience de la finitude, brûle les flancs de la vie : conscience vive qui nous incendie, car, de fait, ses scories et leurs dévers fertilisent notre quotidien : en marge / de nos écritures / le goût acidulé / d’espaces (…) marge vierge / mais brûlante / où peut éclore / juste un graphe / de l’indicible (…) mot-clef / d’une parenthèse (p.23).

C’est un feu-témoin de nos faiblesses, un feu que l’on voit de loin. Signe des dieux en colère devant l’état spirituel du monde, cet embrasement se transmue en feu intérieur qui tourmente et épure tout poète-lecteur à l’écoute. Feu qui le torture de questions sans réponses et qui l’oblige à assembler ses mots à chaud, comme le ferait un orfèvre de l’indicible : ” éteindre en moi / ces restes d’incendie / qui ravagent ma peau / et couvent encore / les morsures/ de leurs exigences ” ( p.74).

L’homme est partagé entre cette brûlure intense de la quête poétique toujours renouvelée et le froid glacial de la solitude personnelle qui transforme le poète à la fois écorché et pyromane en mendiant de l’amour : ”décalque une fois encore / ces mots évanouis / qui nous ont fait vivre” (p.60). Par bonheur, se présentent, au jour le jour, des miracles en minuscules, comme la contemplation tranquille d’un jardin tendre, dont la pudeur est rafraîchissante : ”au cadastre de la pluie, un escargot (…) et son désir de feuille (…) Pour elle seule ; une toute petite morsure d’amour”. Sans oublier, en embuscade : une épaule / peuplée de tendresse / pour trébucher / parfois (…) une épaule / qui respire / au gré d’un sein / tout juste issu / du paradis / (…) son épaule fertile / nourrissant / mes carences ( p.56 ).

Cette profonde partition pourrait avoir été écrite par un Berlioz pour la partie scandée en vers puissants : ”violence / fracassée / que distillent / encore / les millénaires” (p.21) et par un Mozart pour une partie en prose, gravée en italique, plus coulée, plus légère : “atteint de folie pure, le voici qui traduit le verbe en vin” ( p.40).

 

Claude Luezior, Jusqu’à la cendre, Librairie-galerie Racine, Paris, 2018, 15 €.

Un recueil d’Isabelle Poncet-Rimaud

Isabelle Poncet-Rimaud Les soubresauts de l’âme ou la  révélation  de l’être dans Entre les cils,poèmes (Jacques André Éditeur, 2018)

            La poésie d’Isabelle Poncet-Rimaud a  toujours la beauté  de l’offre. Ce recueil ne fait pas exception. La citation de Marc-Henri Arfeux en épigraphe nous place d’emblée devant son caractère sacré: ” Aucun chemin,tel est le don […]”,même s’il semble inhabituel de supprimer ainsi la quête. Ici,la poétesse s’adresse à ce qu’il y a de plus élevé dans l’être humain: l’âme,souffle spirituel ( mot récurrent dans sa poésie),l’esprit, au sens de pensée, mais aussi le désir qui relie  les deux dans l’ être. Cette relation trinitaire prend la mesure de l’humain, c’est-à-dire son “épaisseur”:

L’âme écarte les rideaux
de l’esprir
juste assez pour que se glisse
l’être
et tâte de son épaisseur

            On a parfois l’impression que les métaphore coulent de source comme si l’ expression du sacré restait nue, dénuée d’artifice ou d’oripeaux,comme si, au coeur de l’être auquel Isabelle s’adresse, résidait l’art de recevoir le don de poésie. Celle-ci a le goût de la sensualité,de l’harmonie entre l’homme et sa résidence terrestre:

Elle porte la couleur de l’homme,
le revêt de la chair du monde.

(Poésie)

mais, sans doute doit-on rester humble, avant de passer à une étape supérieure. C’est certainement l’ expression d’une impuissance, une déploration explicite parce qu’il n’y a pas enchaînement mais rupture:

Pourquoi faut-il que le passage
procède toujours
d’une porte que l’on ferme?

Beaucoup de ces poèmes admonestent le lecteur,le mettent en garde contre toute invasion, la facilité d’envahir les terres ” de l’autre” dont “tu ne sais rien“. Chaque être est unique  et différent; le respect   semble ici la vertu cardinale. Pénétrer par effraction chez l’autre, c’est  accomplir un véritable viol,le déposséder de son essence.

            Pourtant,ne nous y trompons pas, ici l’harmonie n’est pas de mise. Isabelle évoque les”mots-cannibales“, “cruel,l’oiseau“, les “scories du temps“, une “griffure sur le mur /buté…  des mémoires“… Une nature  outragée par l’animal ou par l’homme qui infligent la mort,parfois pour survivre:

l’oiseau […]
vole l’argent
 frétillant
d’un ventre de poisson

            À quoi ou à qui renvoient ces stigmates? La nature tout entière est à l’œuvre pour mettre en garde l’homme contre le mal exercé parfois contre l’animal ou le végétal.

            Le don de soi qui est au coeur de cette poésie,dans son élévation,n’a rien d’inné. Il y a toujours une lutte entre soi et soi-même pour surmonter  la solitude de l’être  ou plutôt de l’âme  puisque ” la mort est inépuisable“.

            Que faire alors? Où réside l’espoir? Malgré une certaine sacralisation de la poésie, cette ” mystérieuse vision fugitive“,on perçoit une  forme de désenchantement voire de résignation dans Entre les cils, ne serait-ce que par le titre qui refuse de nommer le regard et peut-être la vision partagée qui devrait unir les hommes.

*

 La vie montre les crocs
quand l’heure approche
en vain.

            Lorsque Isabelle Poncet-Rimaud nomme la mort, ce n’est jamais pour l’apprivoiser puisque qu’elle est “inépuisable“,mais pour en souligner la rigidité : ” la mort /sur le carrelage froid / si froid”ou “la dalle froide“. Ici,la métaphore symbolise l’impuissance : j’aurais tant voulu[] j’aurais tant aimé...” s’exclame la poétesse puisque la mort nous prend toujours au dépourvu. On ne peut que déplorer que la vie continue vaille que vaille “sur les flots intranquilles/du temps“.  Allusion au Livre de l’intranquillité de Fernando  Pessoa?

            Qu’elle évoque avec beaucoup de pudeur et d’émotion  la perte du père ou de la mère,Isabelle Poncet-Rimaud déploie les “étendards de la mort” en une superbe métaphore filée ( page 32) pour mieux condamner l’absence, c’est-à-dire le manque,notre manque,notre vide intérieur devant la perte de ceux qui nous ont donné  la vie.

            N’y a-t-il donc que la violence d’un silence à opposer en vain  à la multitude comme dans ce bel oxymore si poignant où la personnification est essentielle.?

Le silence hurle
et joue des coudes
au milieu de la foule
[…]

*

            L’ homme  -et ses mots- semble parfois prisonnier,victime  de son impuissance, ( la mer d’impuissance), en exil perpétuel, à l’abri illusoire des vitres derrière lesquelles il contemple le monde de la ville, symbolisant l’enfermement de la condition humaine. Le citadin semble voué au statut de prisonnier.

            Comme elle est belle et accomplie cette poésie qui stigmatise “ l’impossible accord à jamais” de toute vie! Sans doute parce que nous devons faire le deuil de notre enfance  représentée par l’élément liquide, ” l’ eau des enfances“,- symbole du liquide amniotique et de l’arrachement au ventre maternel?- et devenir orphelins sans y être préparés.

Cette blessure encore
à la fenêtre de l’enfance
qui toujours claque
au vent de l’abandon

*

            On trouve également dans Entre les cils  le besoin de nommer pour mieux ressentir et transmettre -malgré  tout ?- une forme de plénitude. Ainsi avec  une  personnification sereine du silence, ombre bienveillante, dont la main et la tendresse se déploient en agissant  comme un baume universel:

La main du silence
bienfaisante
s’ouvre
voile
de tendresse dépliée

            Le silence, à la fois oppression et réconfort, est donc multidimensionnel et contradictoire: à la fois brutal et doux selon le moment.

            *

            Cette poésie vibre ” au fond de l’être” pour l’élever,parfois malgré lui, en construisant un chemin de libertés. Le monde est toujours présent, qu’il soit complice ou destructeur; l’amour toujours en mouvement ou réduit à l’immobilité comme si l’être humain était amputé d’un membre.

 L’alternative est belle dans son émotion,sa simplicité ontologique puisqu’il s’agit pour chacun d’entre nous de trouver:

la branche morte des  illusions ou la balle bondissante des amours partagées

mais avons-nous vraiment  le choix?

*

            De plus, l’amour ,souvent associé à l’eau: “les eaux amoureuses“, “l’eau des enfances” est une constante dans ce recueil. Il semble que la passion puisse sinon vaincre du moins atténuer les effets du temps dans Entre les cils. L’amour est peut-être un des chemins qui mènent  à la sagesse, pour Isabelle; il a force de vie, il est source d’enseignements même s’il est stigmate des impuissances, identité morcelée, dissimulation,”masque de nos carnavals“. Chez Isabelle, la contradiction -le mot est mal choisi certes- est synonyme d’interrogations fertiles.

.           On voudrait garder cette révélation au creux de la main jusqu’au seuil de la mort et oublier que,parfois ,”tu n’as pas su aimer“.

            Oui,forcément, il faudrait

un jour,peut-être
se souvenir
du verbe aimer

en oubliant, peut-être, la mort qui rôde. Peut-être… 

             Le va- et- vient de l’âme Animula vagula blandula[1]  entre souvenir et oubli anime Entre les cils au sens étymologique. Entre les deux, palpite l’ être humain nourri et souvent détruit par ses contradictions et une indéfinissable nostalgie. L’être, toujours insatisfait, reste un mystère parce qu’il se sent et se sait impuissant devant la mort,ce masque grimaçant. La poésie d’Isabelle Poncet-Rimaud restitue avec émotion la beauté évanescente et éternelle du monde malgré son incohérence, en des vers  inspirés dont certains sont de toute beauté.

            “Plus on voit ce monde, et plus on le voit plein de contradictions et d’inconséquences”,  constatait Voltaire.

            Mais entre les cils d’Isabelle Poncet-Rimaud jaillit l’intensité d’un regard,révélation de  l’être.

Cet article a paru en mars 2019 dans le numéro 1  de NORIA, revue littéraire et artistique dirigée par Giovanni Dotoli et Mario Selvaggio(AGA editriceaga/L’Harmattan)


[1]     in Marguerite Yourcenar: Les Mémoires d’Hadrien ( Gallimard)

Par Denis Emorine, publié le 15/04/2019 | Comments (0)
Dans: Critiques, Pratiques Poétiques

Michel Richard interprète Michel Foucault

« Comédien, se dit
de celui qui s’est fait un art,
 et, pour ainsi dire, un métier
de bien feindre les passions,
 les sentiments qu’il n’a point »
 (Le Littré)

Interpréter : traduire, servir, trahir, se servir de, se jouer de… Il y a mille manières d’endosser la défroque d’un personnage au théâtre, toutes aussi valables, au fond, puisque le théâtre, par définition, n’est qu’illusion et faux-semblant. Tout est dans le jeu, ou comme le dit encore le Littré dans le divertissement, la récréation. Le jeu du comédien n’est rien d’autre qu’un jeu, en effet, son jeu à lui qui s’amuse à exprimer l’autre du personnage, jusque dans ses accents les plus tragiques. S’y ajoute le jeu du spectateur qui feint la crédulité, comme lorsqu’il … joue … à se faire peur. Tout est dans le connivence, cette double convention chez l’un comme l’autre qui consiste à faire semblant d’y croire, soit, respectivement, de croire à ce que je fais et dis si je suis celui qui joue au comédien, à ce que je vois et entends si je suis celui qui joue au spectateur.

Si l’acte même du théâtre est si éloigné de la vérité, que dire du personnage lui-même ? Qu’il soit réel ou inventé, passé au moulin du théâtre, il n’est plus qu’un être de fiction, parfois plus proche de la vérité lorsque, sorti de l’imagination d’un auteur, il devient archétype, que lorsqu’il renvoie à une personne ayant réellement existé. Au risque que la personne en question qui est représentée au théâtre (au cinéma, dans un roman) devienne plus réelle dans l’esprit du public que cette personne elle-même.

Nous pensions à tout cela en observant le comédien Michel Richard interpréter sur un plateau le personnage de Michel Foucault, philosophe emblématique de la French theory. C’est le titulaire, de 1971 à sa mort en 1984, de la chaire d’Histoire des systèmes de pensée au Collège de France dont s’est saisi M. Richard, et plus particulièrement celui du dernier cours, en 1984 donc, qui portait sur le gouvernement de soi et des autres. Il a pris le parti de ne retenir que quelques phrases, parfois une seule, dans les conférences successives de cette année-là. Seule exception, un extrait plus copieux du discours inaugural de 1971 est inséré entre ces brèves citations. En tout état de cause, le propos de M. Richard n’est pas de nous enseigner en un petite heure la position de Foucault sur le thème de ses conférences de 1984, mais d’évoquer une personnalité. Puisque tous les mots du comédien sur le plateau sont des citations exactes de Foucault, il est patent que ce dernier, dans la dernière année de sa vie, et se sachant malade, s’est laissé aller à tenir en direction de son auditoire des propos provocateurs que l’on n’attend pas de la bouche d’un professeur au « Collège ». Lorsque, par exemple, avant une présentation critique du dernier ouvrage de Dumézil, il prétend que son public n’a pas dû le lire. Or, connaissant, justement, la nature de ce public – qui n’était pas que mondain – il y a fort à parier au contraire que nombre des assistants connaissaient le livre en question. Autre exemple, les interruptions plutôt abruptes des conférences apparaissent très éloignées des formes policées du discours académique.

La liberté de parole de Foucault autorise M. Richard à interpréter le personnage avec une totale liberté sans le trahir. On ne parle pas ici des différences physiques, lesquelles, en tout état de cause, importent assez peu au théâtre, mais du jeu du comédien qui exagère, à l’évidence, celui du professeur au Collège de France. Il n’est pas nécessaire d’aller fouiller sur internet pour vérifier que Foucault ne se couchait pas de tout son long sur le plateau de sa chaire et poursuivait son cours dans cette position ! L’exagération du jeu ne choque pas, dans ce cas, car elle s’accorde parfaitement avec le texte. Et l’on est subjugué par le spectacle de M. Richard agité, arpentant la scène, fouillant dans ses papiers, digressant dans ses propos. Lorsque nous l’avons vue, à l’occasion d’un séjour du comédien en Martinique, la pièce avait déjà beaucoup tourné, en France et ailleurs. Autant dire qu’elle était au point. Ajoutons pour finir que la magie tenait également au lieu où elle était présentée, un tout petit théâtre perché sur les hauteurs de Fort-de-France. Être au plus près du comédien, distinguer toutes les expressions de son visage, etc. : un rêve ici réalisé pour tous les spectateurs.  

Michel Richard, L’artiste et le « dire-vrai », d’après Michel Foucault.

A l’Espace A’zwèl, Martinique, le 12 avril 2019.

Par Selim Lander, publié le 10/04/2019 | Comments (0)
Dans: Critiques, théâtre | Format: , ,

Mon amour aux entrailles de temps… – Sexe et sensualité en poésie d’Aimé Césaire… Phallophanies ? (III)

Où allez-vous ma femme marron ma restituée ma cimarronne
le cœur rouge des pierres les plus sombres s’arrête de battre
quand passent cavaliers du sperme et du tonnerre
(La forêt vierge, Les armes miraculeuses)
Les citations césairiennes sont en italiques

TROISIÈME PARTIE : LE SEXE, LE COSMOS, LA RELIGION (Les phallophanies)

Maître de la Sancta Sanctorum, Crucifixion de saint Pierre. Rome

Le premier rêve que vit le poète est la métamorphose cosmique. L’homme participe aux grands cycles de la nature en se réincarnant dans les figures animales, certes ! mais aussi des matières végétale et minérale. Cette mutation se réalise par l’intercession de la poésie :
À la base de la connaissance poétique, une étonnante mobilisation de toutes les forces humaines et cosmiques… Autour du poème qui va se faire, le tourbillon précieux : le moi, le soi, le monde… Tout à droit à la vie. Tout est appelé. Tout attend…
C’est ici l’occasion de rappeler que cet inconscient à quoi fait appel toute vraie poésie est le réceptacle des parentés qui, originelles, nous unissent à la nature. En nous l’homme de tous les temps. En nous, tous les hommes. En nous l’animal, le végétal, le minéral. L’homme n’est pas seulement homme. Il est univers
[1]

Ce texte fondamental d’Aimé Césaire constitue la profession de foi de sa participation au monde par la voie d’une glorieuse métamorphose. L’appel au mythe ou à la religion apparaîtra ainsi dans l’expression de la sexualité, comme elle s’exprime transfigurée en images métaphoriques. L’imagerie sexuelle s’avance masquée dans le décor de la métamorphose. Elle s’exprime en images sublimées, le sexe évoquant non pas la sexualité ou le désir mais plutôt une germination charnelle dilatée à la dimension cosmique ; en effet, le sexe dont on perçoit l’exubérance mythique s’exprime par la voie de symboles telluriques et cosmiques, l’eau la terre, le ciel…
Le poète, dans un lyrisme prophétique invoque les forces cosmiques régénératrices et interpelle sa terre devenue un sexe offert aux forces cosmiques : … et toi, terre tendue terre saoule… je retrouverai le secret des grandes communications et des grandes combustions. Je dirais orage … Le ton est extatique avec une terre ivre de sexe, offerte saoule et délirante à la fécondation mythique qui lui ouvrira les voies de la régénération.
L’imagerie césairienne dont on perçoit l’exubérance mythique est riche en symboles ou métaphores par lesquels le sexe apparaît de façon évidente ou sous-jacente, masquée avec divers éléments telluriques et cosmiques. Un passage du Cahier… (Bordas 1947) offre de façon saisissante l’exemple de la sexualisation des divers éléments, la terre, la mer et le ciel :
… terre saoule
terre grand sexe levé vers le soleil
terre grande matrice girant au vertige ses bariolures de sperme
terre grand délire de la  mentule de Dieu
terre sauvage…
il me suffirait d’une gorgée de ton lait jiculi pour qu’en toi… et dorée d’un soleil…
la terre où tout est libre et fraternel, ma terre… je renouvelle ONAN qui confia son sperme à la terre féconde

Toujours dans le Cahier…, une nature sexuée, toute la nature, le paisible morne, l’élégant palmier, la mer si douce au corps :
… Au bout du petit matin… le gras téton des mornes avec l’accidentel palmier comme son germe durci… la jouissance saccadée des torrents… la grand’lèche hystérique de la mer…

Noter le réalisme de l’image des torrents surpris en copulation !  La terre métamorphosée en sexe ivre et gigantesque, matrice et mentule, puise sa force, à la fois dans la puissance solaire et dans le pouvoir végétal spermatique :
La mer apparaît sous forme d’une matrice d’où émerge la terre avec une touffe de cécropie dans la bouche. La cécropie est une plante médicinale appelée en Martinique, bois-trompette, active sous forme de décoction de feuilles en injections vaginales dans le traitement des pertes blanches (leucorrhée).
gorgée de ton lait  jiculi…Le jiculi, encore appelé peyotl  est une plante du type cactus dont le suc  lactescent produit une drogue hallucinogène, la mescaline. Pourquoi Aimé Césaire fait-il appel à cette étrange image du lait jiculi ? Nous proposons une interprétation fondée sur l’analogie consonantique entre jiculi et jaculari, mot latin qui signifie lancer, éjecter, d’où dérivent jaculatoire et éjaculation. Jiculi ferait appel à ce mot pour désigner le sperme. Par ailleurs, une convergence existe entre le lait et le sperme. En symbolique « le lait désigne le sperme : la théorie antique de la procréation croyait que celle-ci résultait de l’union du sperme blanc, au flux menstruel rouge. Ainsi, lait jiculi signifierait sperme, sens cohérent avec le contexte poétique environnant sexuellement chargé.
Dans ces champs sémantiques associés à l’eau s’entrecroisent la mer, les poissons, la rivière, la Lune : associés à la Terre, voici les fleurs, l’arbre, les racines, les mornes, les montagnes ; associés au feu apparaissent le soleil, le volcan, le sang. La nature tout entière semble engagée dans un vaste ballet sexuel d’où l’érotisme serait banni, mais où le génital éclate avec crudité en images éruptives, orageuses, vénéneuses : fornications de serpents venimeux, copulation aquatique, menstrues de cendres, vagins rongés par les souris , cavaliers du sperme et du tonnerre… , matrice calcinée, sexe violé,, sexe à serpent, sexe à venin, sexe putain, spermatozoïdes sombres, éjaculations éruptives,, vagins, testicules percés, sexe couteau, spermatozoïdes du viol, sexe brûlé…

Cette énumération, loin d’être exhaustive, laisse apparaître la connotation tragique du sexe en poésie césairienne. Nous sommes loin du sexe hilare et triomphant de René Depestre, du sexe élégiaque et voluptueux de Senghor :
« Je chante pour toutes les femmes que j’ai franchies avec les mille rames de mon innocence
Toutes les femmes que j’ai aimées à grands cris de bon soleil dans la nuit
Toutes les femmes Qui ont donné leurs rives heureuses à mes flots
…Miel éclatant du coït / pulsation majeure du monde
Ô douceur infinie de la femme… » (René Depestre, Élégie païenne)
« Je pleurerai dans les ténèbres au creux maternel de la terre
Je dormirai dans le silence de tes larmes
Jusqu’à ce qu’effleure mon front l’aube laiteuse de ta bouche » (Léopold Sédar Senghor, Tu as gardé longtemps…)
Autre image significative de la métamorphose cosmique : l’image de la femme dans le poème Dit d’errance (Corps perdu) :
Corps féminin île retournée
corps féminin bien nolisé
corps féminin écume né…
Le corps de la femme est extrait de la sphère humaine pour être transporté dans la sphère marine, … écume né… De plus ce corps féminin est sous l’emprise d’un transport sexuel. En effet, le mot nolisé possède plusieurs sens : dérivé du latin naulum, nolisé désigne le transport commercial, frais de transport. Il possède aussi un autre sens, le transport amoureux, sens choisi par Aimé Césaire. Ainsi, … corps féminin bien nolisé… doit être compris comme un corps féminin emporté par le transport amoureux.

LE SEXE ET L’EAU IMPURE

Le sexe césairien est un drame, l’expression d’une souffrance qui dépasse l’homme, englobant la nature dans un vaste tourbillon génital de sperme et de menstrues.
Le mot menstrues nous montre comment le poète génitalise la nature, y compris la femme et l’homme. L’écoulement sanguin périodique féminin, les règles, est clairement désigné dans deux poèmes de Soleil cou coupé : Désastre tangible et Transmutation. Le poète évite le mot « règles » pour employer le termes médical, menstrues, termes dont la laideur dysphonique a une forte charge négative. Désastre tangible met en scène un volcan (La Montagne Pelée) dont le sommet-cratère est toujours sous le bâillon des nuages – l’excrétion de cendres volcaniques, sèches, stériles, est désignée par l’image : menstrue de cendres remords de mandragore.
Quel serait le sens de cette étrange association de mots ?  Le poète emploie le mot menstrue selon une symbolique inhabituelle. Par effet d’inversion sémantique, la menstrue, fluide biologique féminin, est transformée en poussière sèche qui étouffe la mandragore, cette plante remède de sorcière qui, dit-on, constituait un remède contre la stérilité ; en effet, elle poussait au pied des gibets, nourrie par le sperme des suppliciés. Ainsi, la menstrue volcanique est maléfique car étouffant la plante génésique, elle détruisait toute espérance de régénération. Ainsi apparaît avec cette image, l’emploi dysphorique que fait le poète du terme génital, les menstrues.  Transmutation (Soleil cou coupé), hymne dédié à la magie de la main, présente dès l’ouverture, avec l’évocation des menstrues, une image particulièrement dégradante de l’eau féminine impure :
les cataractes ont suspendu aux fenêtres le linge que les femmes hygiéniques tachent de leurs menstrues…
On note dès l’abord, une hypallage, cette construction syntaxique inversée : c’est le linge qui est hygiénique et non la femme. Là encore, les règles féminines ont une valeur dévalorisante de souillure destructrice, saccage du temps. Le temps en effet, est lié à la périodicité du flux menstruel, symbole de l’écoulement du temps. L’hypotypose dévalorisante qu’impose le poète à ce passage du texte, ajoute la dégradation du temps à la flétrissure physique. Le mot cataracte évoque la chute d’eau, le flot qui tombe. Ainsi, la cohérence symbolique dans le sens négatif de la chute, semble signer un dessein net de la pensée poétique stigmatisant le sexe d’une couleur péjorative.

Et que penser de cet extrait du Cahier…, véritable bestiaire du sexe où les têtards, les oiseaux, les singes, les poissons, les crustacés, les loups, les souris, le sanglier (note : les loups, les souris, les sangliers sont des poissons), se mêlent en une étrange saturnale avec la chair, le sexe, les ovaires, les orifices sauvages du corps, fête païenne scandée par le cycle de la Lune et du Soleil ?
Et ces têtards en mi éclos de mon ascendance prodigieuse !…
… vienne le colibri
vienne l’épervier
vienne le bris de l’horizon
vienne le cynocéphale
vienne le lotus porteur du monde
vienne le dauphin une insurrection perlière brisant la coquille de la mer
vienne le plongeon des îles
… viennent les ovaires de l’eau où le futur agite ses petites têtes
viennent les loups qui pâturent dans les orifices sauvages du corps à l’heure où à l’auberge de l’écliptique se rencontrent ma lune et ton soleil  il y a les souris  qui à les ouïr d’agitent dans le vagin de ma voisine
il y a sous la réserve de ma luette une bauge de sangliers
il y a mon sexe qui est un poisson en fermentation vers des berges à pollen il y a tes yeux qui sont sous la pierre grise du jour un conglomérat de coccinelles…
Les têtards ouvrent le bal… l’œuf de la régénérescence éclot et livre les têtards que la métamorphose mènera vite à une maturité glorieuse, cet étrange orgueil [qui] soudain m’illumine. Nous baignons dans la symbolique lunaire féminine. La grenouille et son têtard issus de la terre sont porteurs du mythe de la fécondité et de mutations régénératrices marquées du sceau tellurique.
Dans cet extrait du Cahier… la sexualité apparaît cristallisée autour de deux thèmes : l’eau et la cavité, le creux. La thématique de l’eau est marquée par les symboles aquatiques : le lotus, le dauphin, le coquillage, la perle, les îles, l’eau génitale où baignent ovaires et poissons. Ce bain purificateur porte des lotus fleurs sacrées, des coquillages perliers, toutes espèces dont la germination est anéantie en eau trouble mais épanouie en eau lustrale purificatrice.
Noter l’image du coquillage perlier lourde de sens sexuel : la coquille et la perle, en imagerie sexuelle représentent la vulve et son clitoris. Même l’image du dauphin est porteuse d’une valeur sexuelle : delphis est le nom grec du dauphin, mammifère aquatique carnivore, mais aussi delphus, nom grec de l’utérus : un utérus didelphe est un utérus bifide, à deux cavités. Dans l’imaginaire poétique, le delphe représente aussi bien le dauphin, créature ichtyomorphe, que la matrice génitale. La connotation sexuelle de la coquille est bien établie, inspirant maints poèmes, contes et légendes. Mircea  Éliade a consacré des pages inspirées au mythe sexuel de la coquille et de la perle :
« Les huîtres, les coquilles marines, l’escargot, la perle, sont solidaires aussi bien de cosmologies aquatiques que du symbolisme sexuel. Tous participent, en effet, aux puissances sacrées concentrées dans les Eaux, dans la Lune, dans la Femme ; ils sont, en outre… des emblèmes de ces forces : ressemblance entre la coquille marine et les organes génitaux de la femme, relations unissant les huîtres, les eaux et la lune, enfin symbolisme gynécologique et embryologique de la perle, formée dans l’huître ». (2)
Cette image aquatique et perlière et coquillère contribue au symbolisme sexuel de la fécondité et de la régénérescence. La langue créole relève bien la connotation sexuelle de la coquille puisque faire l’amour se dit « coquer ». Par ailleurs notons que les mots huître et « huîtres saignantes », en créole, désignent respectivement le sperme et le sperme mélangé aux menstrues.
L’image de la fécondité de l’eau est reprise dans l’image : … viennent les ovaires de l’eau où le futur agite ses petites têtes … image claire de la fécondation lorsque les frétillantes petites têtes, les spermatozoïdes, atteignent l’ovaire.

Le poète Aimé Césaire fait preuve d’une profonde culture scientifique ; au moment (1939) où fut écrit le Cahier… nos connaissances sur la biologie de l’hérédité étaient sommaires : le rôle que pouvaient jouer les spermatozoïdes dans le support de l’hérédité étaient quasi inconnu ; quant au support des potentialités futures d’un individu, elles étaient totalement ignorées car l’hélice de l’A.D.N, support de l’hérédité, ne fut découverte que plusieurs années plus tard.

Plusieurs images sexuelles qui structurent ce texte du Cahier… se réfèrent à la thématique du creux, de la cavité. Elles évoquent, en effet des creux, des cavités sexuelles siège d’une agitation grouillante, pullulant d’une faune inhabituelle dans cet habitat, c’est le moins qu’on puisse dire !  L’image du creux, de la cavité, est un archétype universel féminin. Habituellement elle évoque la cavité protectrice, le nid, le refuge, l’intimité. Par un effet d’inversion d’image et de signification, les cavités évoquées dans cet extrait du Cahier… sont menaçantes, habitées par des animaux grouillants, mordants : loups, souris, sangliers, coccinelles. Le sexe féminin devient une zone de grouillante dévoration. Mais cet univers menaçant n’est que la première épreuve vite effacée par un univers de félicité et de « deuxième naissance » avec, après le regard du désordre, l’heureuse apparition de l’hirondelle, de la menthe et du genêt…  dans l’espérance d’une lumière astrale.

Dans le Cahier… la béance des orifices sauvages où viennent paître les poissons-loups crée une brèche dans l’intimité du corps. La perte de substance se prolonge dans l’image de la souris-poisson rongeant le vagin, image génitale malsaine que l’on retrouve dans certaines légendes où le sexe de la femme est un « vagin denté » Ainsi, l’on ne peut qu’être frappé par cette succession d’images dévorantes, carnassières, poisson-loup, souris de mer, poisson sanglier, grouillant dans la cavité humide vaginale. Ce ballet ichtyomorphe autour du poisson dévorant se trouve en cohérence avec le sexe en fermentation sur les berges à pollen… – le pollen, graine fécondante.  Le chaos sexuel est clairement identifié :
il y a mon sexe qui est un poisson en fermentation vers des berges à pollen il y a tes yeux qui sont sous la pierre grise du jour un conglomérat de coccinelles… vision métaphorique d’une transformation évolutive après fécondation, avec agitation ce qui est cohérent avec l’agitation vermiculaire des spermatozoïdes autour des ovaires de l’eau… l’agitation des souris dans le vagin de ma voisine… La mer figure comme un ventre habité par les ovaires animalisés, les orifices sauvages, le vagin, au sein duquel s’agite le sexe mâle… L’acte sexuel prend une dimension cosmique, … l’heure où à l’auberge écliptique se rencontrent ma lune et ton soleil… Cette copulation cosmique entre une lune masculine et un soleil féminin se fait lors de l’éclipse, c’est-à-dire la conjonction astrale lune-soleil. Dans beaucoup de mythologies, l’éclipse est considérée comme la destruction par dévoration, d’un astre par l’autre. Au lieu de l’acte d’amour, nous assistons au meurtre rituel. Le chaos grouillant disparaît laissant place au verbe élégiaque d’une incantation recueillie.
Avec l’hirondelle de menthe et de genêt s’ouvre une ère élégiaque de glorieuse gestation. Elle prend le visage lumineux de l’espérance renaissante et d’une prière à l’astre de toutes les fécondations, le soleil :
et toi astre de ton lumineux fondement tirer lémurien du sperme insondable de l’homme la forme non osée que le ventre tremblant de la femme porte tel un minerai…

LA RELIGIOSITÉ DU SEXE : Les phallophanies

                                                                 … tu m’as donné de la boue et j’en ai fait de l’or
(Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Hommage à Paris)
Le sens de l’érotisme échappe à quiconque n’en voit pas le sens …
(Georges Bataille)

L’apparition du sexe en poésie césairienne se fait le plus souvent sous une forme symbolique, forme masquée qui ajoute au mystère de l’image et lui donne une dimension magique. L’érotisme, contrairement à la pornographie, ne dévoile pas l’organe ou l’acte sexuel.  Son objectif est d’allumer le désir et s’il est absent de la poésie césairienne cela marque bien le fait que cette poésie n’a pas vocation à éveiller la tension sexuelle. Elle signifie que les mots crus du sexe, tels phallus, rut, coït, seins, sperme, vagin, fornication, sperme, menstrues, spermatozoïdes, fécondation, éjaculation, virginité violée… ont pour vocation d’être avant tout le support d’images éveillantes.
Cette démarche apparaît crûment dans un grand nombre de poèmes. Le sexe est paré d’une évidente religiosité, sacralisant l’anatomie sexuelle, jusqu’à lui donner une sainte dimension. En effet, l’humain est doté d’une capacité qui permet l’expression d’une sorte de piété cosmique par la simple exhibition de ses organes sexuels. Un exemple en est donné par l’image de l’arche, à l’ouverture du poème Les armes miraculeuses
Les armes miraculeuses
la plus belle arche et qui est un jet de sang
la plus belle arche et qui est un cerne lilas
la plus belle arche et qui s’appelle la nuit
et la beauté anarchiste de tes bras mis en croix
de la beauté eucharistique et qui flambe de ton sexe au nom duquel
je saluais le barrage de mes lèvres violentes
La strophe s’ouvre sur une imagerie de pure symbolique sexuelle. L’arche évoquée ne semble pas avoir de rapport avec le vaisseau de Noé, mais plutôt avec l’arche, coquillage bivalve dont les lèvres sont armées de dents. La connotation sexuelle du coquillage est bien connue : dans toutes les mythologies, la coquille représente le sexe féminin. Le contexte semble s’accorder avec l’hypothèse du coquillage, comme le montre le tableau du peintre Odilon Redon, La naissance de Vénus, avec une superbe arche-coquillage entre les lèvres dentées de laquelle s’étire lascivement une femme nue, l’ensemble ressemblant étonnamment à une vulve ouverte, berceau de Vénus.
la plus belle arche et qui est un jet de sang…
allusion au sang menstruel « eau néfaste par excellence… le sang menstruel lié aux épiphanies de la mort lunaire… symbole parfait de l’eau noire… »
La plus belle arche qui est un cerne lilas… le mot cerne a la même étymologie que le mot cercle, archétype de la mythologie universelle avec une double symbolique : l’éternel recommencement et l’enceinte close, intime, féminoïde dans l’imaginaire mythique. Cette arche qui s’appelle la nuit cernée de lilas apparaît comme une image sexuelle évoquant le sexe féminin sombre et ténébreux, soutenu par la couleur lilas, un mauve violet pastel.
Ainsi dans cet exemple, s’articulent plusieurs images qui relèvent à la fois de la religion et de la sexualité, entrelacées. La fin de la strophe met en scène le personnage christique dans une scène à la beauté eucharistique, où apparaissent trois symboles mythiques : la croix, le feu, le sexe.
La religiosité des images de cet extrait de poème, sublime beauté anarchiste, relève de la pure sexualité, dénuée d’érotisme, et s’achève sur un baiser génital. L’image sexuelle, culte du vagin ou du phallus, n’est pas morte avec le christianisme : elle a été simplement recyclée et sacralisée de manière subtile.

Ces apparitions du sexe, à la fois nu et masqué, relève des phallophanies décrites par Alexandre Leupin. En effet, cet auteur montre le fait que l’art chrétien n’est pas spécialement pudique. Le corps du Christ, dénudé sur la croix ou à sa descente de croix, porte ses organes sexuels masqués par un pagne. Mais, étrangement, le phallus apparaît, énorme, sous la forme des muscles de la ceinture abdominale. À l’évidence, le phallus est bien là, majestueusement dilaté, comme le montrent les images, en fin de texte.
Ainsi, l’art chrétien n’a pas rejeté la représentation phallique mais l’expose sous une forme recyclée de l’anatomie du corps humain :
« … sous l’imaginaire pénien (sous le pagne de décence), se constitue un hypogramme ou un hypomorphe qui échappe à la représentation, tout en s’évoquant dans et par elle. Dès le Xe siècle, la phanie de la Chose christique va devenir le leitmotiv presque invisible de la Crucifixion… » [4].
La sacralisation du sexe en poésie césairienne se trouve vidée de sa composante génitale crue pour apparaître sous une forme imagée, dépassant le corps charnel pour prendre une dimension sacrée, cosmique, solaire :
et toi terre tendue terre saoule
terre grand sexe levé vers le soleil…
(Cahier d’un retour au pays natal )La terre est comparée à une forêt vierge et folle, expression qui semble être une réminiscence de la parole évangélique des dix vierges dont cinq étaient sensées et cinq étaient folles (cf. Évangile selon Saint Matthieu). La forêt vierge a une connotation de symbolique sexuelle. Cette image est essentiellement phallophanique avec la représentation d’une terre tendue, ivre, dont le grand sexe se dresse comme une offrande vers le soleil. Cette tension orphique de la terre vers l’astre solaire prend des dimensions mystiques.

Autre exemple de sacralisation du sexe, image matricielle féminine comme refuge ténébreux, matrice noire, se trouve dans le poème Défaire et refaire le soleil (Soleil cou coupé) :
mes gestes simples de la liberté de mes spermatozoïdes demeure matrice noire tendue de courtine rouge le seul reposoir que je bénisse d’où je peux regarder le monde éclater au choix de mon silence…
La poésie de cet extrait relève d’un saisissant contraste où les concepts de liberté et de religiosité figurent aux côtés de la sexualité crue d’une matrice et de spermatozoïdes, authentique exemple de phallophanie.

Le sexe n’est pas qualifié de façon génitale, sèche, abrupte mais toujours enveloppé du voile d’un adjectif qui l’embellit, le dilate aux dimensions du cosmos, comme l’académique vagin de la terre… (la pluie, Soleil cou coupé) … terre grande matrice girant au vertige ses bariolures de sperme… (Cahier…)
… j’attends le baptême du sperme. J’attends le coup d’aile du grand albatros séminal qui doit faire de moi un homme nouveau… (Aux écluses du vide Soleil cou coupé)
Un bouquet d’énigmes phallophaniques : Conquête de l’aube – Débris (Les armes miraculeuses) – (extraits, édition Gallimard 1946)
… Nous mourons d’une mort blanche…
… merveilleuse mort de rien. Une écluse alimentée aux sources les plus secrète de l’arbre du voyageur s’évase en croupe de gazelle inattentive
… la foire des sensitives en tablier d’ange…
voici aux portes plus polies que les genoux de la prostitution –
le château des rosées – mon rêve
où j’adore
du dessèchement des cœurs inutiles
(sauf du triangle orchidal qui saigne violent comme le silence des basses terres
jaillir
dans une gloire de trompettes libres à l’écorce écarlate cœur non crémeux, dérobant à la voix large des précipices d’incendiaires et capiteux tumulte de cavalcade !… pluie et or des balles de l’orgasme …
Ce poème parmi les plus ardus, nous donnera de nombreux exemples de phrases, de formules et de mots énigmatiques porteurs d’un sens parfaitement défini dans la sphère sexuelle. Il nous donne plusieurs exemples de phallophanies, c’est-à-dire d’images sexuelles masquées dans des scènes animales, végétales, terrestres, cosmiques ou même des scènes de supplice et de mort.
Texte empreint d’une profonde déréliction avec la symbolique de la mort blanche. Cette formule désigne l’orgasme ou « petite mort », état second extatique où la conscience se dissout.  Merveilleuse mort de rien…  Cette mort de rien évoque une mort sans objet, fabuleuse, une chute dans un doux néant. Ne serait-ce pas la douce mort orgasmique, l’anti-mort, cet état second extatique où la conscience se dissout ?
l’arbre du voyageur s’évase en croupe de gazelle inattentive…  qui n’a pas vu un arbre du voyageur, palmier tropical, ne peut saisir le sens de cette image. En effet, cet arbre est un réceptacle d’eau de pluie qui épanouit ses palmes comme le paon épanouit son plumage caudal, selon un éventail éployé. L’arbre du voyageur, symbole du renouveau de la vie associé à l’eau.
… la foire des sensitives en tablier d’ange… La métaphore se développe, ce palmier humide évoque la forme évasée d’une croupe de gazelle, notamment la gazelle du Cap. Ce bel animal présente la particularité d’avoir sur le dos une bourse cutanée, fermée par deux lèvres qui restent closes au repos. Les lèvres de la bourse dorsale dont l’intérieur est tapissé de pelage blanc s’écartent, à la course et le pelage blanc fait une grande tache blanche et soyeuse du plus bel effet – analogie sexuelle entre les lèvres de cette bourse dorsale et les lèvres vulvaires du sexe féminin. L’évocation sexuelle, la phallophanie, tient dans le mot tablier d’ange qui désigne l’image des lèvres vulvaires dilatées observées notamment chez la femme hottentote. En Europe, le tablier d’ange désigne le sac de toile suspendu sous le ventre du bélier pour l’empêcher de saillir les brebis.
Ces images complexes peuvent être comprises comme un espoir de régénérescence, d’espérance de vie portée par la femme dont l’eau, l’intimité humide et le palmier, sont les signes. Nous retrouvons, dans le poème Les armes miraculeuses ces signes de fécondation aquatique, de sexe et de gestation pour fêter la naissance de l’héritier mâle (Les armes miraculeuses)

Par ailleurs, la connotation érotique se poursuit avec le fruit de la sensitive qui présente une morphologie rappelant le sexe féminin : fruit formé de deux valves glabres couvert sur ses bords de soies rouges et piquantes (Grand Dictionnaire universel Larousse) – images convergentes de sexualité entre la sensitive et le sexe féminin.
Dépoétisons de nouveau le texte selon l’ordre logique supposé des propositions : Le poète désigne un lieu, … voici aux portes… le château des rosées… Que sont ces portes plus polies que les genoux de la prostitution ?
Tout d’abord l’image des genoux polis de la prostitution renvoie à la coutume des adorateurs qui s’épuisaient publiquement en génuflexions et marches à genoux devant les idoles. Selon les Écritures saintes, la prostitution est définie comme l’action de s’abandonner à l’idolâtrie, en public.
Ces portes lisses, douces, luisantes, conduisent au château des rosées – image sexuelle onirique hautement symbolique que ce château des rosées, image surdéterminée par la symbolique de la protection féminine ! Le contenant protecteur présenté sous forme d’abri, grotte, caverne, maison, palais, château, chaumière, etc. apparaît comme l’un des grands archétypes de l’imaginaire. La rosée humide symbole de la régénération est liée à la fécondation : « la rosée prépare les voies de la fécondation » [5]. L’image de la porte, dans l’imagerie césairienne est liée à la représentation des voies génitales féminines et il est typique de voir apparaître, clairement mentionnés dans les poèmes de Césaire, les référents sexuels intimes, caverne, temple, château :
au-dessus de la forêt et jusqu’à la caverne dont la porte est un triangle… (La parole aux oricous, Soleil cou coupé)
Le lynch est un temple ruiné par les racines et sanglé de forêt vierge… (Lynch, Soleil cou coupé)
Ainsi, le château des rosées, image onirique césairienne, est surdéterminé par une symbolique de protection féminine. L’image de la rosée accentue la connotation sexuelle et régénératrice du château, la rosée humide, symbole « de la grâce vivifiante de la régénération… liée aux mythes de la fécondité
sauf du triangle orchidal qui saigne violent comme le silence des basses terres aux vendredis orphelins de la pierre et du vide…
Le poète se dit sauvé (sauf ayant le même sens que la locution “sain et sauf”) du triangle orchidal qui saigne violemment. Le triangle orchidal… est une claire représentation du sexe féminin et son saignement menstruel, connoté par le triangle pubien et l’orchidée dont la détermination sexuelle est évidente – image de génitalité crue comme nous en rencontrons fréquemment dans la poésie césairienne
dans une gloire de trompettes libres à l’écorce écarlate… tumulte de cavalcade…
La symbolique florale revient avec la gloire des trompettes libres. Cependant, la trompette évoquée ici n’est pas l’instrument de musique, la trompe millénaire, mais la fleur-trompette, encore appelée “trompette du jugement” ou stramoine fastueuse ; c’est la fleur de datura (datura stramonium), grande et belle fleur, de plus de vingt centimètres de long, allongée, évasée à son extrémité comme une trompette, pendant librement au bout de sa tige. La tige du datura à fleurs rouges ou roses est teintée de veinures rouges (d’où l’image écorce écarlate).
L’image de la fleur-trompette a des connotations multiples : elle rappelle le jaillissement des sens, l’ivresse, l’hallucination extatique de l’orgasme, la petite mort, la merveilleuse mort de rien. En outre, la trompette, ou trompe, est le salpinx, terme anatomique qui désigne la trompe de Fallope, conduit qui, chez la femme, relie l’ovaire à l’utérus, trompe au sein de laquelle l’ovule pondu chemine jusqu’à l’accueillante muqueuse utérine.
Ainsi l’image du datura et de la fleur-trompette est le vecteur d’un faisceau de symboles regroupant, à la fois, l’ivresse, la narcose, l’hallucination et la génitalité féminine. Le poète, dans l’onirisme de son château des rosées, échappe au malheur, à l’ambiance mortifère des eucalyptus géants et de la drosera irrespirable, en jaillissant dans une gloire de trompettes, dans le tumulte de ses sens enflammés de volupté (incendiaires, capiteux), en un mot, dans la merveilleuse petite mort orgasmique.
Notons l’emploi étrange de mots courants ayant une connotation sexuelle dans leur sens étymologique ou imagé comme tumultes de cavalcade.
Aimé Césaire, brillant latiniste, connaît l’étymologie de ces mots : tumulte vient du latin tumere (qui a donné tumeur) désignant ce qui est gonflé, dilaté, par exemple un sexe tumescent. Par ailleurs, le mot cavalcade, possède le sens imagé de comportement sexuel débridé (attesté par les dictionnaires), comportement du cavaleur qui part en cavale.

Les figures de conclusion nous amènent à considérer le fait qu’au cœur de sa poésie, Aimé Césaire a souvent privilégié l’imagerie et l’accent chrétiens. En effet, il est frappant d’observer la place éminente que tient le langage poétique, religieux, dans son écriture, souvent aux dépens de toute autre expression et ceci, préférentiellement, dans les écrits de jeunesse. En guise de conclusion, mettons en parallèle deux exemples entre autres, de l’écriture biblique et son écho césairien :

… Ô filles de Jérusalem, je suis noire et je suis belle… Ne vous étonnez pas que je sois brune, c’est le soleil qui m’a brûlée… [6, Cantique des Cantiques]
Ne faites pas attention à ma peau noire. C’est le soleil qui m’a brûlé… (Cahier…)
… ceins tes reins comme un homme fort… [7, Job]
Voici le temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme (Cahier…)

 

Références bibliographiques

1 – Aimé Césaire, « Poésie et connaissance », in : Tropiques 12 (1945) rééd. par Jacqueline Leiner, Paris, Jean-Michel Place, 1978, pp. 157-169,

2 – Mircea Eliade, Images et symboles, Gallimard, 1952, p.164.

3- Aimé Césaire, Poésie et connaissance, Tropiques, n°12, Jean Michel Place, 1945, pp.157-170.

4 – Alexandre Leupin, Phallophanies, La chair et le sacré, Éditions du Regard, 2000, p.81.

5 – J.Chevalier, A. Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, Bouquins Laffont, 1982, p.825.

6 – Cantiques des Cantiques, I, 4-5, La Grande Bible de Tours, Jean de Bonnot, 1975, p.730.

7 – Job, XXXVIII, 3, idem. p.727.

 

 

 

Par René Hénane, publié le 30/03/2019 | Comments (0)
Dans: Césaire, Critiques | Format: ,
Mon amour aux entrailles de temps… – Sexe et sensualité en poésie d’Aimé Césaire… Phallophanies ? (II)

Où allez-vous ma femme  marron ma restituée ma cimarronne le cœur rouge des pierres les plus sombres s’arrête de battre quand passent cavaliers du sperme et du tonnerre (La forêt vierge, Les armes miraculeuses)  (Les citations césairiennes sont en italiques) DEUXIÈME PARTIE: LE SEXE MÉTAPHORIQUE Contrairement à la démarche précédente du sexe cru et dru, éclatant […] Lire plus »

La Mutine de Michel Herland

Extrait de la revue Les Lettres françaises, février 2019

 

Voir aussi :

Les Mutins sont mutins

 

Bonnes feuilles : “La Mutine”

Par Jean-Pierre Han, publié le 04/03/2019 | Comments (0)
Dans: Critiques | Format: , ,
50 ans de théâtre africain francophone : émancipation, culbute, détour et invention (II)

Les années 2000 : construire au dessus du vide. Mais renverser les modèles, assumer la perte, c’est regarder en face la béance laissée par l’histoire coloniale et se résoudre à construire au dessus du vide, à inventer de l’inouï. Les années 2000 cristallisent une prise de conscience diasporique chez ces dramaturges en exil de leur histoire […] Lire plus »