“Lumière, doucement” par Marian Draghici

            Dans une première approximation, l’œuvre peut-être considéré comme  un méta poétique dans lequel se fait jour un projet de vie exprimé dans une longue plainte, c’est-à-dire un lamento très caractéristique. Dans ce premier cas, c’est le processus d’écriture qui est prévalent.  Cependant dans une deuxième approximation, on peut envisager le recueil comme un regard sur soi mettant en cause un  biographème et aussi un regard autour de soi, mettant en cause (le milieu environnant). C’est alors le contenu qui constitue l’angle de vue principal. Trois phases qu’il faut prendre en considération pour se faire une idée générale de l’ensemble de l’énoncé, cependant que nous figurons sous forme de deux problématiques pour faciliter nos commentaires, celle de l’écriture des poèmes eux-mêmes et le contenu déposé dans ces poèmes.

Problématique du contenu.  Il s’évidente alors que ce que l’on est et ce que l’on ressent, et lieu  où l’on est sont d’une grande importance dans la logique du texte. De manière concrète, il revient à dire les choses de la vie de soi, c’est-à-dire de son vécu sous forme de projet de vie ; et également ce qu’on dit  du monde autour de soi et de l’au-delà. Alors il est évoqué tout ce que la poésie peut dire avec les moyens de la poésie au travers des motifs traités. Vient la politique sous forme d’envolées lyriques. C’est un  regard sur le monde qui  s’intéresse à l’Afrique (Ukulélé, Négresse). Avec insistances émerge le motif de la déchéance de l’homme (activité donnant ouverture sur l’au-delà) ; c’est en rapport à la quête de la femme morte qui a été source d’inspiration, donc source de poésie comme égérie ; justement cette créature partie concrètement pour l’au-delà revient sous forme de souvenir ou de fantôme. Ce qui donne lieu au motif de la nostalgie. Donc les caractères de l’œuvre s’affirment au travers de l’émergence des thèmes formés à l’occasion des mouvements de l’œuvre dans sa chimie sécrète.

L’œuvre affirme l’idée de l’existence de Dieu, mais sans préciser quelle place il occupe dans l’univers et la vie des gens. Flotte  dans l’air un certain élan religieux demeuré à l’état latent mais jamais formulé ou concrétisé d’aucune manière.

Problématique de l’écriture poétique. Dans son articulation se pose la question de la méfiance du poète à déterminer la forme pour dire qui épouse sa vérité. Par ailleurs il y a comme le refus d’un tout organisé dans un univers qui promeut le fragment des visions  ou images cubistes. On assiste à l’éclatement d’un monde,  de saisons,  en des éclats  de discours obscurs. En l’occurrence, il y a effacement de tous les signes grammaticaux d’un discours articulé qui porte un message cohérent. On offre le chaos du texte  pour exprimer le chaos d’un référent  qui échappe  à toute appréhension. Il s’agit d’éviter sciemment  toute résonance  entre signifiant et signifié.

On voit à l’œuvre  l’esthétique de l’œuvre qui correspond à  celle des « arts modestes »  qui privilégie le commun, le quotidien, le prosaïsme, le banal, le petit, une diminution de soi qui frise  l’effacement. D’une manière générale, tout est écriture ou l’écriture est tout, car  elle mène à tout, ou au contraire, tout mène à l’écriture. Mais écriture équivaut à poésie, et vice versa.

Dans notre commentaire, nous prendrons en compte les points suivants comme objet d’études, savoir : la quête de la Femme qui se mire dans trois miroirs. Elle est celle par qui tout arrive ici-bas comme dans l’au-delà. C’est le poète tournant autour de soi. En deuxième point : Le poète, sa conception de l’homme et ses relations avec le monde. C’est le poète  autour de soi. En troisième point : La poétique de l’œuvre qui donne les recettes de son écriture. Et l’œuvre comme méta poétique qui réfléchit sur la philosophie de la poésie.

La conclusion.  Reprendre l’idée de la quête de la femme pour montrer  le réel et l’irréel, le factuel et le fictif se combinent. Et finalement, il reste l’écriture qui est une machine à broyer à laquelle tout sert de carburant, qu’il s’agisse du factuel ou du fictif.

Le poète engagé en ses multiples casquettes. Si la poésie est une dans son essence, elle est multiple dans les thématiques traitées. Il en va autant du poète qui est susceptible d’arborer plusieurs casquettes. Tel est le cas de l’auteur des textes de notre recueil. Quand le poète lève la tête, il porte le regard sur le monde pour envisager ses problèmes en tant que poète philosophe réfléchissant sur la nature et le sort de l’homme ; ensuite en sa qualité de poète intellectuel il s’intéresse aux problèmes politiques de son pays et ses environs ; enfin en sa qualité de poète humaniste et cosmopolite, il plaide la cause de l’Afrique. A ce propos, il est bon de mentionner le poète homme spirituel féru de métaphysique qui élabore au sujet de la ville de Jérusalem dans sa dimension spirituelle.

Le poète et la politique. Dans le poème quelque chose de plus réel que le néant on a perçu un vrai élan politique dans lequel s’est élevé le cri du cœur du poète qui évoqué « le coup de feu de la révolte » (38). Dans un autre poème beaucoup plus long, savoir Bible Belgrade moi et le moulin de Také, il s’est fait plus explicite en exprimant sa joie à l’annonce de la mort de l’homme d’État dont la mort a symbolisé la fin de la dictature, et cela sur un ton de dérision. Il a écrit : « olé, olé Ceauşescu n’est plus ».

Le poète, sorti de sa tour d’ivoire, pose le bon regard sur le monde, c’est-à-dire un regard lucide capable de produire des analyses lucides et clairvoyantes, ce qui est à l’opposé du regard d’ivresse de l’homme ivre qui jette un regard trouble sur les événements. Généralement, l’ivresse atrophie notre capacité de jugement, ce qui, par voie de conséquence diminue notre capacité de participation. Donc sur le plan civil et social, l’ivrognerie est un crime contre la société, et les ivrognes sont condamnables. Le couperet du jugement tombe : ivrognerie revient à « gaspiller à son gré les années les plus belles ».

Autre mésaventure politique en temps et lieu : Situation géographique : les Balkans. Là mésaventure est présentée sous forme d’inconfort musicale du poète, mortellement incommodé par « la trompette du régiment ».

Selon toute évidence, cette sortie peut-être interprétée comme une protestation anti-militariste, exprimée dans une analyse restreinte ; mais si on veut élargir le spectre, on y lirait la condamnation générale du train administratif dans son mode de fonctionnement.

Par ailleurs, le poète se pose en victime d’un état de chose, d’une situation qu’il désapprouve, décrite en cet image négative « je suis un cheval / tombé dans une fontaine/ dans une fontaine dans les Balkans » (96).

Au demeurant, le poète dénonce une valse de gaspillage généralisé auquel tout le monde participe : gouvernants comme gouvernés. En effet, c’est tout le monde « qui se met à grignoter/ l’argent public »(97). Mais de manière particulière, le poète ne manque de s’autojuger en laissant percer l’idée d’autoculpabilité, mais fondue dans la sanction de culpabilité générale qui pèse sur la société tout entière. En définitive, c’est l’idée du « tous coupable » qui émerge à la surface.

Poète humaniste et africaniste. Dans deux longs poèmes, prenant le terme « négresse » pour motif, il présente un plaidoyer pour le Vieux Continent, célébré d’abord comme le centre de gravité du monde, ensuite c’est un bilan jouant le rôle de mise en garde à l’Afrique elle-même.

Comme centre de gravité. C’est l’Afrique, berceau de l’humanité tendant un miroir dans lequel la race humaine peut venir s’identifier et se reconnaître. L’image poétique de l’Afrique, c’est la « négresse », véritable totem qui cumule tous les traits humains, éprouve tous les sentiments humains dont le vaste cœur recèle de la place pour tout-venant. L’Afrique ouvre les bras à tout le monde.

Mise en garde. L’Afrique, le plus Vieux Continent, après des milliers d’années, a sombré dans un immobilisme et un attentisme inquiétants dont elle doit se réveiller. En effet « elle ne boit ni ne mange/ seulement s’arrête et attend/ l’air immobile, effrayant/ depuis des milliers d’années/ elle ne fait qu’attendre »(55).

Quant aux rapports personnels du poète avec l’Afrique, nous en ferons mention dans le motif ayant trait à la poétique.

Poésie et réflexions sur l’homme. Les réflexions sur l’homme fusent de partout au hasard des vers, réflexions qu’il suffirait de réunir en un bouquet pour les analyser. Cependant, le poète se fait plus constant et plus précis dans les allusions, dans le poème un sentiment vert en hiver.  Déjà le mot « hiver » dans le titre, est une bonne indication de « saison humaine » ou « saison de l’homme », mais à condition de tirer la saison vers son sens symbolique de néant du blanc à perte de vue et de solitude. On débouche alors facilement sur le désert. Après le poète associe l’homme à l’oiseau chantant haut perché, puis « à une cage/ d’où pousse un rameau abîmé/ par le vent sous la lune ». Donc situation très inconfortable dans un monde presque désenchanté, voire même désespéré. Enfin, nous croyons comprendre que l’homme est fondamentalement poète, et ce dernier est identifié à un oiseau.

Poésie et métaphysique. Le poète dans ses envolées lyriques touchant à diverses préoccupations exhale aussi des plaintes métaphysiques sous forme de prières adressées à des entités supérieures appartenant à des sphères situées au-delà du monde humain. Dans un poème fleuve qui est en fait une adresse à Dieu, il prend pour référent tantôt comme totem, investie du pouvoir divin, sur un plan général, mais également comme l’être le plus intime à soi. Quand il s’agit de Dieu, on s’adresse à lui de manière récurrente sous forme de « Dieu emmène-moi » (quatre occurrences), ou sous forme de « Dieu fasse que j’arrive à Jérusalem ». C’est l’expression de l’homme conscient de son impuissance cherchant du secours auprès d’une instance supérieure. Dans ce contexte dialogique, Jérusalem, la ville sacerdotale par excellence, joue un rôle essentiel.

D’abord, sur un plan général, c’est le lieu de la présence de Dieu qui, de ce fait, facilite la communication ; sur un plan particulier, Jérusalem est personnifié et se confond à l’être aimé ; « la nuit quand j’embrasse// la femme de ma vie à venir/ / j’embrasse Jérusalem montant au ciel » (102). Des textes épars expriment la même pensée de l’existence de relations des hommes avec des entités spirituelles dont les religions se font l’écho dans leur doctrine. Ainsi l’on peut recenser tout un champ lexical du religieux dans ces poèmes qui attestent du penchant métaphysique du poète. C’est le cas du poème le franc-tireur qui est qualifié en sous-titre de (poème pascal) Déjà dans le texte le salon du refusé, il est question de « lampe métaphysique  » (71).

Poétique de l’œuvre. Le point de vue du poète sur le sujet est résumé dans deux poèmes. Le premier qui a pour titre de l’art poétique 1983, nous donne une précieuse indication, dans la formule : « de la lumière, si peu » selon laquelle la poésie doit prioriser la sobriété, la juste mesure, le juste milieu en évitant tout excès de brillance, d’ornements excessifs, ni abonder dans l’art oratoire ou scripturaire emphatique ; c’est aussi abhorrer le spectaculaire ; encore moins verser dans un art de l’abondance expressive, encore moins la surabondance.

La seconde indication est suggérée par le poème : description d’après une autre nature. C’est une intention ou désir de rompre avec la poésie existante pour faire œuvre nouvelle ou d’avant-garde. Alors, c’est une perspective nouvelle ou une nouvelle esthétique qu’il importe d’analyser pour se rendre compte de quoi il s’agit. A nous d’en juger après analyse.

« De la musique avant toute chose »

Primauté du Signifiant. La poésie s’adresse à l’oreille en tant que flux phonétiques, et le sens émane du choc des sons vocaliques et consonantiques. L’œuvre articule avec précision la différence entre du signifiant en tant que tels beaucoup plus que du signifié. Le mot, reçu comme phonème, est considéré comme un système de sons composant une musique. En tout état de cause, l’accent est mis sur l’harmonie ou disharmonie sonore. Ce qui est en résonance avec la poétique de Paul Verlaine proclamant sa fameuse formule : « de la musique avant toute chose ».

Esthétique de la répétition. Cette esthétique vise le cumul, la redondance et le ressassement non seulement pour créer non seulement des résonances sonores, mais également souligner à l’eau forte les aspects jugés importants du texte. C’est donc un acte stylistique pour mettre l’emphase. Un premier exemple est fourni par le poème un hibou de dix tonnes où l’on lit : « et les chiens de garde : très lourd bruit des chiens de garde […] des chaînes- des chaînes ». Il s’évidente que cette reprise des termes vise à focaliser l’attention sur « chiens de garde » et « chaînes » (17).

Répétition et leitmotiv.Une autre manière de répéter est le leitmotiv, qui est la reprise d’un même terme ou thème (ce qu’on nomme refrain dans un chant ou hymne), expression ou apostrophe dont l’exemple type est donné dans le poème fleuve Jérusalem. On commence avec le vers « Dieu emmène-moi » (quatre occurrences), remplacé par un autre vers exclamatif « ah quel harmonica rouge brillant » (deux occurrences).

À l’intérieur des vers le groupe nominal « harmonica rouge » est repris à maintes reprises. Ensuite c’est le cas pour le terme « Jérusalem » et le terme « femme » déjà dès la seconde strophe : « Dieu emmène-moi / de femme en femme/ à la femme de ma vie » (100).

Donc au long des vers du texte courant sur quatre pages, on nage dans un bain de sonorités dans les mêmes mots ou expressions qui reviennent pour produire une symphonie agréable ou dissonante selon ses préférences musicales.

Description d’après une autre nature. C’est un art du minuscule qui refuse toute convention orthographique pour abolir les formes et les structures phrastiques qui épousent la structure et l’organisation du monde. C’est un appel au chaos exprimé par le chaos de la phrase qui met tout élément sur le même plan générique et identitaire. C’est l’abolition de toute hiérarchie symbolisée dans les préséances de nom propre, d’origine, et bannissement tout signé de noblesse, ou d’académique par rapport au profane ou populaire, ou différence en noble et roturier. Tout est ramené sous le même ciel bas de l’indifférence, de non hiérarchie, ramener sous un même pied d’égalité du règne de la minuscule. Cet art se positionne sur la scène des arts modestes.

C’est art qui rassemble les frontières, les marges et les périphériques pour les fondre en un tout toponymique nous où tout s’égalise et s’assimile.

Autre caractère de l’œuvre : un art pour dire qu’il s’agit, qu’il revient à verser dans le prosaïsme, le langage commun du quotidien afin de s’identifier à l’art populaire qui se situe aux antipodes des arts savants et académiques souvent pétri de préciosité prenant le langage savant et élitiste pour véhicule. Sans pour autant abonder dans le simplisme.

Enfin, une esthétique du kitsch. C’est une esthétique du commun qui privilégie l’expression des choses banales et communes du quotidien frisant le prosaïsme. Le poète prend le contre-pied de l’idée qui veut que la poésie participe de ce qui sort de l’ordinaire en utilisant un langage châtié qui véhicule des sentiments et des idées susceptibles d’élever l’âme. Cet art du commun et du banal émaille les vers de vocables ou d’expressions de tous les jours, que l’on pourrait qualifier de lieux communs Dans le poème « lumière, doucement » et la lumière, si peu/ que ce soit/ pour allumer une paille/ sur les eaux », on ne peut qu’être surpris par le dernier vers « au bistrot ». On l’est davantage en lisant le titre du poème suivant (p. 17), un hibou de dix tonnes, car le terme « tonnes » est si peu usité en poésie. Mais l’auteur ne craint pas d’associer ou confondre langage ordinaire et langage poétique qui supposent l’usage d’un lexique choisi. Il a aussi comme objectif de conférer une essence de l’inattendu par l’emploi d’oxymore tel que « le tonnerre de l’harmonie trop forte ». Tout aussi inattendu dans un poème, l’expression « une poignée d’os » (19).

Métapoétique. Notre étude sur la poésie de Marian Drăghici nous a conduit à faire le départ entre poétique consistant dans le mode de création et d’écriture d’une œuvre, et méta poétique qui cherche à savoir ce que l’œuvre dit d’elle-même dans un processus d’autoanalyse ou d’autocritique. Cela trouve sa résonance dans l’œuvre de Gaston Bachelard dans son étude sur la poésie de Lautréamont où il est dit qu’ « il est complice de son œuvre ». En effet, on y décèle un double projet : un qui se limite à une analyse littéraire descriptive et objective qui dévoile les ficelles de création de l’oeuvre, et l’autre qui s’oriente vers la recherche scientifique afin de parvenir à des théories rationnelles et rigoureuses susceptibles de s’appliquer à toutes les œuvres de même nature. (Lautréamont, par Gaston Bachelard, Éditions Corti / Les essais) Pour ce qui regarde notre objet d’études, on constate que le poète écrit et regarde écrire ; et le poème se juge et s’autoanalyse dans une perspective d’autoréflexivité. Il importe maintenant de voir le processus dans le détail de ses différentes phases.

Première autoévaluation. Le poète a jugé que son travail poétique s’inscrit dans une perspective avant-gardiste se matérialisant dans la proposition d’une nouvelle prosodie qui remet en cause la prosodie de la poésie existante. C’est ainsi qu’il a qualifié sa poétique de Description d’après une autre nature (19). L’auteur annonce un renouvellement de la veine poétique, une nouvelle conception.

Seconde autoévaluation sur l’écriture poétique. Le poète affirme de manière implacable que l’écriture corrompt.  Et poésie et corruption, même s’il s’agit de l’idée vague « d’écriture », dans le poème Caracal ma Sighişoara » où il est affirmé que «  NB. À remarquer, avec un sentiment de cœur naturel, que le métier d’écrire corrompt / même le meilleur caractère  intègre d’un chien fidèle / comme mon vieux fox-terrier Carl Gustave< (88) Que faut-il en penser ? Dans une première analyse, nous pencherons pour l’idée que pour le poète l’écriture ne rend pas meilleur mettant en garde contre toute idée d’en faire une panacée ou thérapie contre les blessures de la vie, ni non plus être considérée comme une religion rédemptrice. Donc la poésie ne sauve ni ne rend personne meilleur. Cependant dans une seconde appréciation, notre analyse sera plus nuancée, c’est-à-dire moins affirmative. Ce qui nous a conduit à suggérer prudemment des interprétations. Alors nous croyons comprendre que le poète associe poésie et humour pour faire «  crever de rire ». En tout cas, c’est ce qu’il semble affirmer dans les vers suivants : « dans ces ténèbres j’écris/ réécris/ ainsi pour faire crever de rire/ la négresse » (p. 51). Peut-être une valeur thérapeutique qui passe par l’humour, il y a insistance sur la même idée plus loin dans le même poème, savoir : « l’art c’est à faire crever, / à faire crever/ de rire » (Ibid) !

Omniprésence de la poésie. Il parle de l’omniprésence de la poésie qui occupe tous les aspects de l’existence dans le quotidien du monde ici-bas, comme du monde de l’au-delà accessible au travers du rêve. Pour le premier élément, c’est la visibilité obsédante ou obsessionnelle de la poésie exprimée dans les poèmes « photographier le poème » (p.76). Et le geste d’écrire (pp.61-77). On est toujours dans la poésie, soit parce qu’on est entrain de l’écrire, ou parce que le poème est là par sa présence obsédante sur la page ou support matériel.

Trois visages du poète. Il y a trois manières de se manifester comme poète : Le poète dans l’acte d’écrire « dans ces ténèbres j’écris/ récris » (p. 51), «  poète par sa manière d’être » ; poète par son statut de médium, c’est-à-dire celui qui « photographie le franc-tireur » Il n’est qu’un médium, un photographe du texte poétique, qui émane ou s’origine du monde du rêve. Donc le poème est de source onirique.

Poésie et vocation et inspiration. On n’est pas loin d’assimiler poésie et religion compte tenu du fait que les deux obéissent au même mécanisme, aux mêmes exigences du sacrifice de soi. En effet, l’exigence d’un art requerrant une présence de tous les instants parce qu’il absorbe tout l’être dans son vécu quotidien et onirique ne souffre pas de concurrence. Ce sacrifice va jusqu’à la mort. Le rapport est vite établit entre poésie et mort. On parle alors de poésie tyrannique C’est comme un cas de possession quand la transe poétique vous tient : « depuis des jours et des nuits, depuis des semaines entières / un grand poème (gsp) me hante, son haleine surtout » (77).

Poésie et onirisme. La poésie vient du rêve d’où il sort tout armé, que le poème copie ou recopie comme un scribe. Alors ce qu’on nomme inspiration est un don du ciel accordé librement par les divinités. De plus, se fait jour la mise à contribution d’un imaginaire de l’air, selon les classifications de Gaston Bachelard. On a affaire au sommeil, au rêve (59).

Les trois piliers. Une œuvre bâtie sur trois piliers composant trois absolus : C’est à la fois l’absolu de la femme, l’absolu de l’écriture et l’absolu de la poésie, solidaires s’interpénétrant jusqu’à former un seul nœud ou triangle isocèle. Pour autant, chaque partie du triptyque pris séparément, conserve son autonomie fonctionnant selon sa logique interne, mais que l’on peut combiner pour obtenir un triangle dont les parties sont équidistantes et égales. On obtient le schéma suivant : La femme est poésie ; la poésie est femme, les deux s’obtenant par l’écriture qui est un processus sans fin. Parce qu’il s’agit de la poésie se faisant en tant que vaste d’exister. Les trois éléments ont des implications qu’il importe d’esquisser brièvement.

Pensée féministe ? Pensée féministe ou pas, il s’agit donc de l’absolu de la femme, mesure de toute chose, comme le croit Louis Aragon écrivant «  la femme est l’avenir de l’homme », c’est-à-dire à la fois en poésie et dans la vie. La femme est donc source de vie (comme amante ou épouse), et source d’écriture (comme muse et égérie). C’est alors Elsa. Avec André Breton, on verse beaucoup plus dans le mysticisme, dans l’idéal, dans le merveilleux avec une femme évaporée, mystérieuse comme venue d’ailleurs. C’est alors Nadja qui fait entrer ou descendre la littérature sur le macadam du quotidien, et selon le mouvement inverse fait basculer le réel dans la littérature.

L’écriture et l’écriture poétique. Il apparaît clair que le poète a quelque chose à dire sur la poésie : œuvre à thèses pour autant ? Nous n’irons pas jusque là. Seulement nous devons assumer que si le poète a quelque chose à dire sur sa poésie qui s’étend à la poésie tout court, il fait alors œuvre de « métapoétique ». Et si, dans sa démonstration on découvre les ficelles de construction du recueil, il s’agit d’un travail de « poétique ». Il se trouve que l’auteur fait coup double : en disant quelque chose sur la poésie, celle-ci parvient à dire quelque chose sur l’humanité et sur l’humaine condition.

Si, pour finir, nous devons insister sur la fonction de métapoétique pour mieux l’établir, nous nous contenterions de noter quelques vers du poème ukulélé où on lit : « pendant toute ma vie (n. 1953-m. 2009) / j’ai déchu en écrivant des vers/ à Lima dans un bar. […] les vers ne m’aidant à rien. / ni à porter le plus discrètement en moi la tombe de ma / femme » (92).

Filiation de la poésie de Marian Drăghici. Filiation surréaliste par le rôle de la femme. Le surréalisme, après tout, ne se départit pas d’une auréole de merveilleux. Donc on associe Elsa et Nadja. En effet, Marian Drăghici ne s’est pas privé des sources de l’onirisme qui ne manque pas de donner ouverture sur le rêve qui est la porte ouverte sur l’au-delà. Avec ça la mort n’est pas loin dont l’ombre n’arrête pas de planer sur l’univers de l’œuvre qu’elle teinte de lueurs sombres. On a donc la mort comme médium donc comme lieu de passage ou de transition. On a aussi la translation de la femme en trois épiphanies couvrant la totalité du Temps en ses trois parties : passé, présent, futur, comme résolution de l’équation ou problématique de l’existence en ses apories. ce qui est en résonance avec la profession de foi du surréalisme qui veut que « Tout porte à croire qu’il existe un certain point du temps où la vie et la mort, la communication et l’incommunication cessent d’être perçus de manière négative ». L’œuvre est donc surréaliste en ses présupposés herméneutiques, son écriture (automatique ou pas) et le rôle central assigné à la femme. Faisons maintenant quelques considérations sur l’écriture poétique.

Filiation par l’écriture poétique. Elle s’inscrit d’emblée dans le courant dit « littérature de l’immédiat contemporain » qui met en exergue une littérature en train de se faire dont une des figures de proue est le récent Prix Nobel de littérature fraçaise Patrick Modiano. Avec sans nul doute Annie Erneaux qui pratique une écriture plate accessible à un large public. En effet, entre autres particularités, c’est une écriture simple, dite blanche ou plate, à laquelle tout lecteur a accès facilement, sans toutefois par ailleurs, qu’il s’agisse d’œuvre simpliste ou à l’eau de rose comme dans les romans de gare ou d’évasion qui relèvent de la paralittérature.

 

Marian Drăghici, Lumière, doucement, L’Harmattan, 2018.

Par Guy Cetoute, publié le 08/09/2019 | Comments (0)
Dans: Critiques, Pratiques Poétiques | Format: ,

“Lumière, doucement” par Marian Draghici

Un art poétique totalisant

 Ce poète singulier fait de son oeuvre un ars poetica, ce qui le distingue de ses contemporains, mais un art poétique qui se nourrit sans cesse de son expérience orphique. Il refuse toute appartenance au postmodernisme et suit sa propre voie, à l’écoute de son seul démon intérieur : la poésie. Il est le plus prolifique auteur d’arts poétiques de son pays. Son anthologie lumière, doucement en est la meilleure preuve. La sélection des poèmes est faite par l’auteur selon deux principes : la cohérence thématique et l’art d’orfèvre.

Sous son emprise tyrannique, il vit la poésie intensément en vertu de son crédo littéraire, clairement exprimé dans le poème D’un autre temps, d’un autre âge poétique, en guise de préface. Pour Marian Drăghici, la Poésie est immersion dans un au-delà saisi par l’esprit. Elle devrait éblouir et sauver le monde par sa beauté. Ancré dans la métaphysique, le poème idéal, authentique, ne se révèle que dans le rêve, teinté d’une lumière et d’une beauté étranges. L’acte d’écrire n’est que la transcription de la vision du poème dans un langage poétique, le fruit d’un travail incessant sur le texte pour « plus d’expressivité/vérité esthétique, illusoire, peut-être », affirme-t-il. Le poète s’avère ainsi l’instrument par lequel le sacré se révèle à l’homme.

La poésie est avant tout inspiration, Logos, avant d’être l’art d’écrire : « Je n’avais plus rien rêvé depuis longtemps/Tout cela était rêvé, même déjà fumé./Comme tout y est d’ailleurs : rêvé, fumé./Eh, bien, j’ai rêvé dans un sommeil instantané à l’heure du soir/un poème divin. Le texte, écrit sur l’air, en lettres claires, dorées/se déroulait raide, lent, implacable/de haut en bas, du ciel vers la terre/[…] Au réveil, leur image mentale s’évanouissait en même temps que les derniers instants de sommeil./Le travail au poème – la cigarette, le café, la page blanche –/se consommait par des tentatives (tâtonnements) successives/de réécrire le poème rêvé, « idéal ».

L’art poétique de Marian Drăghici s’appuie sur le tragique de la vie, y compris son vécu, et le livresque. De multiples couches se superposent dans le palimpseste du texte : le réel concret, le biographique, la mémoire affective et culturelle dans un habile mariage de naturel et d’étrange qui donne l’impression paradoxale de compréhension/incompréhension de ses vers.

Sous la fascination/la torture de la poésie, un possédé au sens romantique de l’art, le poète projette son crédo sur le dramatisme de son existence avec un détachement lucide pour esquisser son autoportrait et sa relation avec le Poème. La mort de la femme aimée, l’axe tragique de son destin, lui provoque une profonde rupture au niveau existentiel/de conscience/de langage. Le moi poétique unique, profond, nourri de l’idéalité de la poésie, se dissout sous l’obsession de la mort et atteint la souffrance suprême, incapable de se libérer, uniquement d’assumer les masques de sa propre destruction. Sa conscience perçoit le dédoublement, la dissonance entre « mon moi mystique à côté du batracien athée »(«tuez-moi ou vous êtes criminel !».

Le poète est accablé par le quotidien dérisoire, son autoportrait teinté d’ironie se dégrade, vicié par l’alcool, l’antidote contre l’obsession de la mort. Dans les images de

la dégradation, le lecteur saisit une tentative d’anéantissement de la souffrance sous le masque de l’indifférence envers soi-même. Les métaphores du petit verre, de la négresse, de l’harmonica rouge deviennent les symboles de la déchéance, projetée en espaces exotiques, hallucinants, torrides, sensuels. Mais elles s’ouvrent vers de multiples sens : dionysiaque/thanatique/ sacré/érotique/orphique. Seuls l’amour et son souvenir peuvent défier la mort : « le soir depuis quelque temps/lorsque la nuit tombe/je vis tranquillement/en ton absence/avec ton image évanescente mais lumineuse » (le berceau de la chatte, une cantilène).

Les poèmes le franc-tireur, Bible Belgrade, moi et le moulin de Také, très amples et complexes, reprennent les obsessions du poète, en multipliant son image en masques de l’altérité (l’ange déchu, le franc-tireur, le coq en tôle, le chat faustien, le chien Carl Gustave), en scénarios oniriques aux allusions bibliques et littéraires, tout en déroulant des séquences biographiques dramatiques à partir de nouveaux motifs : le monde comme théâtre, la guerre de Yougoslavie.

Le poète s’assume l’expérience tragique de son destin poétique, en rêvant d’un grand poème, le guide de la survivance du poète, mais aussi l’impuissance de l’écrire.

La poésie de Marian Drăghici où le biographique intervient comme expression du thanatique, révélé en art, est structurée en séquences narratives/descriptives/confessives aux insertions de dialogisme poétique/intertextualité/ onirisme, en images plastiques d’un chromatisme prégnant, symbolique. Les sens se révèlent à travers le jeu sémantique entre la dénotation/ connotation qui entretient une certaine ambiguïté et étrangeté des images/du langage poétique et crée une poésie métatextuelle. Sa création élaborée, épurée

de tout détail vulgaire, refuse le sentimentalisme et les figures de style et n’en garde que la métaphore. De ce refus de l’ornement naît le raffinement stylistique, la plasticité des images poétiques et les tonalités graves, (auto)ironiques, persiflantes et même sarcastiques des poèmes, adoucies par le côté orphique de son lyrisme.

Selon le critique Alexandru Cistelecan, sa poésie se distingue par : la tension prophétique, le paroxysme de la vision, l’impétuosité de l’imagination, la vocation de l’illumination, le langage converti en prière. (1) Le poète s’identifie entièrement à la poésie qui est pour lui un modus vivendi ma manière d’être,/de rester,/de résister sous le soleil/comme individu unique» et une forme de mort (« pour le poète/chaque vers/chaque grand et véritable poème/ déclenche/le choc d’une mort instantanée.// autant de poèmes, de grands et véritables vers/dans la vie d’un poète,/autant de morts brusques/ succesives»).

Mais la poésie le conduit peu à peu à Dieu, sa voie poétique témoigne d’une évolution et d’un changement de paradigme : du sacré esthétique au sacré religieux (Jérusalem) : Marian Drăghici aspire à un art totalisant, ontologique et métaphysique à la fois. Il ne recherche pas l’autorité de l’intellect comme Valéry, mais la transcendance, l’illumination.

Marian Drăghici, lumière, doucement. Traduction et postface de Sonia Elvireanu. Préface de Michel Ducobu, Paris, l’Harmattan, 2018.

 

  1. Alexandru Cistelecan, « Le romantique dans le postmodernisme », Postface à Harrum, le livre de l’échec, Éditions Vinea, 2001.

“Le Silence entre les neiges” de Sonia Elvireanu

C’est une œuvre stimulante qui suscite tout aussi bien des émotions et des réflexions en s’adressant aux sens et à l’intellect. En ce sens se profile l’être entier dans sa sensibilité et ses capacités de jugement. Deux dominantes d’un texte qui donne à penser à sa nature binaire qu’il exprime de diverses manières : que ce soit sur le plan des sentiments, ou sur le plan des idées, et sur le plan de l’écriture poétique, autant de paramètres que notre étude s’ingéniera à mettre en relief au fil de nos analyses.

Comme premier caractère de l’œuvre, nous pouvons la considérer comme une poésie amoureuse. En effet, au centre de l’énoncé se développe une relation amoureuse et sentimentale fantomatique entre deux êtres vécue dans les interstices. Relation roseau qui plie et ne rompt pas, car dans la tendresse blessée et déchirée des deux tourtereaux, on ne compte pas les cris de détresse et les appels au secours.

Comme deuxième trait distinctif, on parlerait d’une poésie existentielle qui pose en creux les grandes questions de la destinée humaine dans les relations amoureuses et sentimentales, ou de la place de l’homme dans l’univers avec lequel il entretient des relations de réciprocités et d’engendrement réciproque.

En l’occurrence, il s’agit des êtres-monde proportionnés à la dimension de l’univers environnant afin de l’épouser en sa tripartition d’esprit, d’âme et de corps, dans l’harmonie des êtres-monde pour un engendrement réciproque. L’homme est à l’image du monde qui le reflète. Dans le contexte où nous nous plaçons, sur un plan religieux ou spirituel c’est la théologie du panthéisme, ou, sur un plan général, c’est la philosophie de l’écologie qui est à l’oeuvre. Dans un cas comme dans un autre, il existe un Dieu-nature qui sécrète la substance vitale.

Par ailleurs, le texte élabore une vision du monde, une manière de sentir, un mode d’être une conception esthétique qui privilégie la féerie, le kaléidoscope mettant en jeu l’être entier esprit, âme et corps ou les sens, notamment l’aspect arc-en-ciel, dominante symbolique du blanc, l’audition (musique, cris et chants), l’olfactif (parfums et autres odeurs).

Les différents états de l’humain :

L’homme solitaire.

Le poème à la page 14 met en scène l’homme seul, car le titre en fait foi : <La solitude de l’aube<’absence, le lierre dans les matins solitaires,/ drapant la solitude à l’aube ». Sur le même motif ; <Le Levant solitaire sous la neige< plaide en faveur de l’idée de solitude comme état du monde (19). La solitude du monde est susceptible d’avoir ses effets dans l’âme humaine. Ainsi, il en va dans le  recueil il est beaucoup question de la solitude des protagonistes. Autre aspect du motif : C’est l’expression du mal-être d’une existence au ralenti, et qui, de ce fait se replie dans le repos, le tassement et la redondance.

Automne et fatalité : « je me rappelle la lumière à travers les troncs/ et toi enchaîné à un arbre. / on s’est enlacés épouvantés, / le labyrinthe de brume nous a séparés/ cet automne viennois…… »(12)Les êtres sont hors de prise et au-delà de prise, inaccessibles à eux-mêmes et aux autres ; c’est alors le règne des ombres et des traces et des reflets. Les êtres comme ombres : C’est le cas du poème Psaume  qui nous informe que : « Les ombres ne prennent pas corps/ / ne se laissent pas embrasser,/ parfois il lui apparaît dans le rêve ,/ elle le recherche encore,/ lui murmure des paroles oubliées » (17).

Pour les êtres comme reflets : rôle du miroir. C’est une manière d’être inconsistant, inaccessible comme une ombre : « La frontière entre nous/ c’est l’ombre » (31)Pour les êtres comme traces. L’idée de <traces< est clairement suggéré par le poème Traces étrangères dans lequel est développée la pensée de l’être aux prises avec les choses du monde contre lesquelles il faut se battre pour exister ou du moins pour garder son identité : « dans le corps-souvenir,/ que j’ai perdu ma propre trace/ entre tant d’autres étrangères à moi,// qui veulent vivre en moi » (83).

Autre cas des êtres inaccessibles : « Au-dessus des nuages blancs à travers lesquels/ on a tant de fois flottés ensemble/ nous avons jeté l’ancre dans l’infini » (36).

Le désert humain

Nous comprenons le <désert< comme un monde dans lequel on se sent étranger, monde qui nous exclut parce qu’il est hostile. Par ailleurs, c’est un milieu dans lequel on se plaint ou ou souffre de solitude et de rejet. Sur un autre plan, on souffre de perte du sens de sa propre personne, et d’absence à soi. De plus, les êtres sont sous l’empire de l’automne <l’automne se met sous mes cils< (88). Sous l’empire de l’hiver. Un monde hostile : « Les instants , le tourbillon de neige parmi/ les ténèbres en moi/ l’épouvante faisant s’écrouler / les cailloux sur ma montagne » (14).

Tous les efforts pour joindre l’autre sont demeurés vains. Dabord : < je t’ai appelé, tu n’étais nulle part » Ensuite : <Je t’ai cherché, tu n’étais nulle part< Enfin : <j’ai crié ton nom, tu n’étais nulle , part< (11).

Le caractère religieux : le panthéisme.

Est en cause fondamentalement le rapport à l’univers, à la transcendance. Au centre de l’œuvre cela s’incarnent dans quelques manifestations humaines qui débordent le cadre des choses ordinaires, c’est-à-dire qui ne répond pas de la logique humaine des phénomènes, et que de ce fait nous attribuons au surnaturel ou le merveilleux.

Les êtres évoluent dans un univers où se produisent des événements qui se distribués sur deux échelles différentes : l’une qui participe du monde naturel, et l’autre qui relève du domaine du surnaturel. Donc double régime des faits dont celui répondant au nom du surnaturel retiendra la meilleure de notre attention dans cette chronique.

Le champ de définition du surnaturel en général. C’est le monde dans lequel l’homme exhale quelque chose de supérieur à lui-même qui se rapporte au domaine de l’indicible, de l’extase. Dans l’oeuvre, l’amour est exhaussé à un niveau supérieur et transcendant dont l’asymptote tend vers l’infini. Donc au monde fini s’oppose le monde infini dans lequel les conséquences des actes échappent aux contingences et limites spatio-temporelles.

Quant à l’homme lui-même, il est portraituré comme une créature angélique affranchi des lois de la pesanteur. On touche aux parages de l’absolu ; et l’admiration absolue de l’homme touche a à la sacralité de l’homme. C’est aussi l’homme monde ou l’homme-univers. Dans ce contexte, le sacré signifie : respect, admiration.

Donc le texte érige en dogme l’existence de valeurs supérieures. Ces données étant posées, il importe maintenant de les actualiser par des exemples tirés de l’énoncé que représente le recueil.

1-Champ lexical du religieux. Nous avons souligné des mots et expressions relevant du domaine religieux dont voici une liste non exhaustive : « la ceinture de Dieu » (page 42) ; « l’au-delà » (page 26) ; la déesse « Isis » (page 34). La visiteuse venant du Yémen pour rencontrer le roi Salomon « Reine de Saba ». Deuxième occurrence du vocable Dieu : « l’autre Dieu, au-dessus de l’arc-en- ciel » ; les trois termes associés aux Rois mages visitant l’enfant Jésus « l’encens, la myrrhe et l’or »  (page 37) ; le terme « psaume » (page 37), un livre de la Bible ; le vocable promesse dans l’expression « promesse sainte » (page 41) ; le terme « anges » (page 115) ; le terme « prière » (page 117), etc.

2-Goût du merveilleux. C’est d’une part l’expression de l’anthropomorphisme de la nature agissant comme l’être humain. On apprend d’un côté que « le sable chante » (page 51) ; de l’autre, on écrit « le soleil se meurt » (page 112). La même propension à l’anthropomorphisme : « la nature comme par-dessus le visage des nuages » (page 46).

Pour ce qui est de l’homme, il est investi de pouvoirs surnaturels lui permettant d’agir sur les éléments ou de résonner avec eux. Par exemple, on met en évidence le pouvoir de la protagoniste sur le soleil : « elle attire le soleil sur les sentiers » (page 47). Dans le même poème, il est question des « ombres par-dessus le soleil traînent sous les pas ».

C’est aussi l’idée de l’être-monde ou être-univers pour véhiculer la pensée de l’homme irradiant hors de l’ordinaire pour irradier vers l’extraordinaire. Tout prend un sens nouveau planant au-dessus du prosaïsme pour s’élever à l’indicible et l’extase promouvant un être voisinant entre homme et ange en rapport avec la réflexion de Blaise Pascal postulant que « l’homme n’est ni ange ni bête ».

Cet être médian se signale par des actes et un milieu très caractérisé. Sur le plan du toponyme, c’est l’univers du blanc, signe de l’innocence et de la pureté. Le « blanc » dont il est question est « le blanc primordial » (page 39). Pour ce qui est des « actes », ils sortent de l’ordinaire, c’est ce qu’on nomme le merveilleux.

Dans le poème « Le jeu des anges », il y a inversion des valeurs. Les anges se conduisent comme des hommes – « Les anges descendent sur les trottoirs ». Et les homme comme des anges – « les gens tombent fauchés/ ils deviennent anges et entrent en jeu » (page 115). L’homme et la quête de l’innocence : « nourriture miraculeuse naît dans mon corps ». Il y a comme une incorporation homme-nature, ce qui implique désincorporation préalable de l’homme « le Levant plonge dans ma chair,/ s’allonge sur le pré au tréfonds de moi » (page 40). L’homme et la quête du salut. Le salut suppose nouvelle naissance ou renaissance. On part de l’idée de « retour chez soi » qui signifie à la fois « se redécouvrir » mais autrement « c’est aussi une renaissance du monde environnant » tout autant « une renaissance de soi » (page 32).

L’idée de « renaissance » est au cœur de la conception du salut du christianisme. Nous chassons sur le terrain des chrétiens et de leur dogme central.

Le poème « Chant solitaire » développe la pensée « d’espérance », celle « d’une maison » qui pourrait se rapprocher de « l’espérance du ciel ou la maison du Père ». Jésus a promis « une demeure à ses disciples » (Évangile de Jean, chapitre 14).  Dans le poème « Son paradis », c’est l’utilisation d’un article de foi central croyance au paradis pour les chrétiens (page 87). Le poème « Chevaux blancs » mélange christianisme « arbre de vie » dont la Bible fait mention dans le livre Révélation et paganisme en mentionnant le terme « Olympe ». Le poème « L’arbre de vie » confirme l’idée du motif chrétien déjà évoqué .

Il y a une vraie adhésion à la symbolique de « l’arbre de vie » que le protagoniste s’approprie sans complexe en consignant par écrit : « arbre de ma vie d’avant et d’après ma naissance,/ arbre seuil entre les mondes » (page 90).  Il y a comme une quête spirituelle. C’est le désir de flotter par-dessus les, d’échapper à tout ce qui pèse et nous cloue au sol. Rêve réalisé puisque la protagoniste est « transparente comme l’air ».

Quant au protagoniste il est revenu à l’aube « pour ressentir l’infini » (page 28).

L’homme et la quête de l’innocence et de la pureté. Ce désir s’incarne dans la débauche de blancheur qui épouse la neige immaculée. Les êtres pénètrent dans cet océan blanc qui se tasse parfois, mais s’accumule dans le silence complice. Ce motif religieux de ceux qui cherchent la paix que seul l’univers de l’au-delà peut procurer. C’est aussi reprendre le sens oublié de la vie. Finalement on recense tout à la fois une quête de spiritualiste d’innocence, de pureté, de renaissance.

 

Sonia ELVIREANU, Le silence d’entre les neiges, Paris, L’Harmattan, 2018.

 

Par Guy Cetoute, publié le 22/08/2019 | Comments (0)
Dans: Critiques, Pratiques Poétiques | Format: ,

Bohemian Rhapsody ou Aimez-vous Queen?

 

                                            Viens, mon beau chat, sur mon cœur amoureux;

                                               Retiens les griffes de ta patte,

                                               Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,

                                               Mêlés de métal et d’agate (Charles Baudelaire)

 

En 2010, Brian May, le guitariste de Queen, révélait déjà à la BBC qu’un film allait être consacré à cette formation et à Freddie Mercury, le chanteur légendaire du groupe, celui qui, en 2009, avait été élu <<ultime dieu du rock>> par OnePoll – un institut de sondage britannique – sur une liste des 4000 plus grands chanteurs, ayant devancé Elvis Presley de quelques voix.

Pour le rôle de Freddie Mercury était envisagé le comédien Sacha Baron Cohen, déjà séduit par l’idée du film: <<Si Sacha n’avait pas insisté encore et encore, nous n’en serions pas là. Nous ne l’avons pas choisi. Il nous a choisis>>, avouait avec enthousiasme Brian May.

Mais rien n’annonçait à ce moment-là la gestation si longue et difficile de ce film, si lente qu’on eût cru que le long métrage ne sortirait jamais, attendu que les accoucheurs n’arrivaient pas à se mettre d’accord sur les détails…

Brian May et Roger Taylor, le batteur du groupe, ont constitué la société Queen Films pour pouvoir être associés à la production et la superviser. C’est malheureux, parce que ça voulait dire que nul réalisateur n’aurait les mains libres et que le film serait dépourvu d’un fil conducteur et d’une vision d’ensemble, quelque outrée qu’elle soit, mais assumée.

Le cinéaste pressenti fut Dexter Fletcher. Lui tout comme Sacha Baron Cohen, de même qu’une partie du public envisageaient un film extravagant et étoffé, en accord avec la personnalité très riche, imprévisible et dionysiaque de Freddie Mercury. Un film plutôt pour adultes; de toute façon interdit aux moins de 14-16 ans, alors que les deux Queen escomptaient un film tous publics. Malheureusement, ce sont eux qui ont eu le dernier mot. Ce qui en résulta fut un film monotone, naïf, édulcoré, sans Baron Cohen et Dexter Fletcher qui renoncèrent au projet pour ne pas se mêler à <<ce biopic trop lisse sur Freddie Mercury>>, qui <<frise l’hagiographie.>> (Télérama)

Mais la presse Outre-Atlantique n’eut pas tant d’humour et décréta que <<ce film n’aurait jamais dû exister.>>

Quant à moi, je préfère le fini à l’inéxistant, vu que toute chose, aussi mauvaise qu’elle soit, cache dans ses entrailles quelque chose de bon, un brin de vérité, un peu d’émotion.

Malgré tout, le film fut tourné et devint le quatrième plus gros succès de la 20th Century Fox après Avatar (2009) de James Cameron, avec 2 787 965 000 dollars de recettes, Titanic (1997), du même réalisateur, avec 2 186 772 000 dollars et Star Wars I (1999) de George Lucas avec, au box-office, 1 027 044 000 dollars.

Sorti en 2018 et réalisé par Bryan Singer, Bohemian Rhapsody a eu 903 655 000 dollars de recettes.

Mais ce film ne se vante pas seulement du succès commercial, il a reçu

également bien des récompenses en 2019:

– l’Oscar du meilleur acteur pour Rami Malek, l’interprète de Freddie Mercury

– l’Oscar du meilleur montage pour John Ottman

– l’Oscar du meilleur montage de son pour John Warhurst et Nina Harstone

– l’Oscar du meilleur mixage de son

– le Golden Globe du meilleur film dramatique

– le Golden Globe du meilleur acteur

– le BAFTA du meilleur acteur

– le BAFTA du meilleur son

et pas mal de nominations:

– à l’Oscar du meilleur film

– au BAFTA du meilleur film britannique

– au BAFTA du meilleur montage

– au BAFTA des meilleurs costumes.

Alors, par où commencer?

 

FREDDIE ET SA FAMILLE

            L’action du film commence en 1970, à Londres, lorsque Freddie Mercury, de son vrai nom Farrokh Bulsara, avait 24 ans. De ses premières années de vie, on nous parle, par une analepse, lors d’une réunion de famille dans la maison des Bulsara et c’est ainsi qu’on nous fait savoir qu’il est né dans le protectorat britannique de Zanzibar (un archipel dans l’Océan Indien, faisant partie de nos jours de la Tanzanie) et que ses parents étaient originaires de l’Etat indien du Gujarat, mais de religion zoroastrienne, vu que leurs ancêtres perses vivaient sur le territoire correspondant aujourd’hui à l’Iran. C’est la conquête arabo-islamique qui les en avait chassés. Ses parents étant des fonctionnaires britanniques, le futur Freddie Mercury commence son éducation à la St. Peter’s Boys School, une école-internat très réputée. Le biopic nous apprend qu’ici Freddie a pratiqué la boxe, a pris des cours de piano et a constitué son premier groupe de musique. D’autres sources nous disent qu’il était très bon élève, même brillant, très doué pour le dessin, le sport, la musique (il chantait Ȏ sole mio) et qu’il aimait jouer du théâtre, surtout des rôles féminins, travesti. En 1963 éclate la révolution qui allait apporter à Zanzibar l’indépendance et en 1964 les Bulsara, en tant que fonctionnaires britanniques, doivent déserter l’île d’Unguja pour s’établir en Angleterre lorsque Freddie devait avoir dans les 18 ans.

A Londres, Freddie fait des études d’art, mais sans passer son diplôme de fin d’études. D’ailleurs, il avait trop de tempérament pour un graphiste, il était un dionysiaque et donc né pour faire de la musique. Monserrat Caballé (1933-2018) appréciait que, s’il avait été chanteur d’opéra, il eût pu chanter comme ténor et baryton à la fois.

 

LA NAISSANCE DU GROUPE QUEEN

Le film commence avec Freddie en quête d’un groupe de musique qui le prenne pour soliste. Il avait déjà été le chanteur du groupe Ibex, devenu Wreckage (Naufrage) à sa suggestion, et Sour Milk Sea. Maintenant il fait la cour au groupe Smile formé de Brian May (guitariste) et Roger Taylor (batteur) qui avaient été délaissés par leur soliste que Freddie connaissait. Il intègre le groupe en 1970 et le bassiste John Deacon les rejoint en 1971. Tous quatre feront Queen, mais ce nom fut choisi par Freddie Mercury. Cela devait être très à son goût, parce que très irrévérencieux, choquant et puis dans l’argot britannique queen signifie <<homosexuel>>.

Mais qui sont-ils ces quatre mecs dont la légende nous parle?

Brian May est un auteur-compositeur et astrophysicien. Il a composé beaucoup de tubes de succès de Queen tels que: We will rock you, Save me, Now I’m here, The show must go on.

Le batteur Roger Taylor est lui aussi un auteur-compositeur qui a fait des études de médecine pour devenir dentiste, mais il plaqua l’idée pour décrocher finalement une licence en biologie. C’est lui qui a composé les fameux tubes Radio Ga Ga, A Kind of Magic ou I’m in love with my car.

John Deacon est un auteur-compositeur et diplômé en électronique. On lui doit les extraordinaires tubes I want to break free, Another one bites the dust, You’re my best friend. Père de six enfants, il se retire de la vie publique en 1997. Il a beaucoup aimé et apprécié Freddie.

Freddie Mercury – auteur-compositeur de Bohemian Rhapsody, Love of my Life, Don’t stop me now, Somebody to love, We are the Champions est <<l’Edith Piaf des années ’80>>, comme on le définit dans un film documentaire.

En tant que graphiste, Freddie a dessiné le logotype du groupe, dont on fait état dans le film, connu sous le nom de Queen Crest: au milieu il y a un Q majuscule encadré de symboles évoquant les signes zodiacaux des quatre membres du groupe: deux Lions – Roger Taylor et John Deacon – , un Cancer – Brian May – et une Vierge – Freddie Mercury.

Le groupe Queen a vendu 300 millions d’albums au monde entier. Selon un sondage d’opinion commandé en 2007 par la BBC, Queen est <<le meilleur groupe britannique de tous les temps.>>

La complexité de leur musique est due à leur riche formation, à leur amour de la musique et à la complexité de leurs études. L’un d’eux affirme dans le film: <<Personne ne sait ce que Queen veut dire, vu que Queen signifie plusieurs choses à la fois.>> Et c’est vrai. Leur musique est comme une fontaine: on en voit la surface limpide, mais jamais le fond. Leur musique est faite de clartés et de ténèbres.

Et, Freddie Mercury, celui du film, d’arguer:

<< Nous sommes quatre inadaptés… (…) qui chantent pour d’autres inadaptés, pour les proscrits du fond de la salle.>>

 

LOVE OF MY LIFE

            C’est toujours en 1970-1971 qu’il rencontre Mary Austin (Lucy Boyton), la femme de sa vie. Elle était vendeuse dans une boutique de vêtements et la petite amie de Brian May lorsque Freddie l’a connue. Heureusement la relation avec Brian n’était pas sérieuse et Freddie a pu le remplacer sans tapage. Elle fut la femme qui sut se faire aimer par un homosexuel, tout en ayant le mérite de l’avoir compris et soulagé. Le film réussit à nous dire quelque chose de son amour malheureux et contrarié, plein de patience et de compréhension, mais il faut avouer que les documentaires et les interviews disent plus que le film ne le fait.

Dans une interview, elle a avoué qu’il avait été un soulagement d’apprendre justement  de Freddie qu’il était gay et qu’elle avait senti tout le temps qu’il avait besoin d’être accepté et aimé tel qu’il était: un homosexuel, un génie nerveux, une star capricieuse, un dionysiaque. Ce qu’elle a réussi à faire. Son aveu m’a vraiment saisie, vu qu’en général les amours sont égoïstes; on voit dans l’autre rien qu’un partenaire, il n’est pas envisagé avec ses attentes, ses rêves, ses idéaux, sa capacité, la vie qu’il aurait voulu se faire…

Quelle femme extraordinaire, Mary Austin! Dans une autre interview elle raconte qu’elle avait prié Freddie de lui faire un enfant et que celui-là a refusé en disant qu’il ne pouvait plus faire l’amour avec une femme, qu’il ne voulait pas d’enfant, plutôt se procurer encore un chat…  Dans le film de Bryan Singer, on nous fait apprendre que Mary était enceinte en 1985, avant le concert Live Aid. Ce n’est pas vrai. C’est une licence cinématographique, d’accord, mais nous devons préciser que c’est à peine en 1990 qu’elle rencontre le peintre Piers Cameron qui lui fera deux enfants et que Freddie a eu juste le temps de devenir le parrain de l’aîné, avant de mourir.

Quelle femme extraordinaire! Elle a valu tout l’amour et toute la reconnaissance de Freddie Mercury, qui lui a légué sa maison du quartier de Kensington, un pourcentage sur les futures ventes de ses disques et la moitié de sa fortune, après avoir légué 500 000 livres à son amant et coiffeur, Jim Hutton, et autant de livres à son cuisinier et à son assistant à domicile. Le reste de sa fortune a été partagé entre Mary et sa famille.

 

LES CHATS

            Ce film est plein de chats. Et pour cause. La vie et les maisons de Freddie furent peuplées de chats: chats noirs, chats blancs, chats gris. Chats sages ou espiègles, ils furent ses compagnons qu’il dorlota tout le long de sa vie. Parce que Freddie ressemblait aux chats et les chats à Freddie.

Les chats sont des créatures solitaires et mystérieuses, mais qui savent apprécier la bonne compagnie, dont ils n’ont pas absolument besoin. Ils peuvent s’en passer volontiers. Ils vous laissent les caresser tandis qu’ils pensent avoir d’autres choses à faire. Freddie, lui, il avait besoin d’un groupe, de sa famille, d’une femme qui l’aime et le comprenne, de salles qui l’acclament, mais, en même temps, il avait sa vie à lui, sulfureuse, ténébreuse, avec des fêtes orgiaques et beaucoup d’amants et de cocaïne. Une vie qui permettait de mettre en place toutes les fantaisies du monde! C’était la liberté absolue des chats, ces créatures <<dont l’humeur est vagabonde>>. C’était la vie sans limites, sa vie même, dont nous nous doutons, mais dont ce film ne nous parle aucunement, en nous laissant sur notre soif. Et puis les chats de ce film sont trop sages, trop simples éléments de décor, trop dépourvus de spontanéité, alors que les chats, tels que Freddie aimait, sont pleins de vie, imprévisibles et pleins de personnalité.

 

FREDDIE MERCURY ET RAMI MALEK

            Après le refus de Sacha Baron Cohen de jouer dans un film qui ne répondait pas à ses attentes, la meilleure variante de Freddie Mercury fut considérée Rami Malek, l’acteur qui s’est adjugé tous les grands prix: l’Oscar, le Golden Globe, le BAFTA. Je regrette ouvertement l’absence de Baron Cohen de ce film. Il est vrai qu’avec lui le biopic eût été tout autre, un film fellinien qui aurait également rendu compte de l’autre Freddie Mercury, <<le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé>>, dont le <<front est rouge encor du baiser de la Reine>>, portant <<le Soleil noir de la Mélancolie>>, ce Freddie Mercury qui avait <<deux fois vainqueur traversé l’Achéron:/Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée/Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.>> (Gérard de Nerval)

C’est ce Freddie Mercury que j’ai désespérément cherché dans ce film sans l’avoir nulle part trouvé. Sacha Baron Cohen aurait offert une version de Freddie Mercury. Rami Malek n’est qu’un sosie. Le sosie parfait, il est vrai, mais rien qu’un sosie.

Mais la manière dont Rami Malek s’approprie rationnellement la personnalité d’autrui est remarquable. Entre la vie de Mercury et celle de Malek il y a des similitudes. Ils sont nés tous les deux de couples d’immigrants. Les parents de Malek, né le 12 mai 1981, à Los Angeles, viennent d’Egypte. Mercury et Malek ne sont pas protestants comme la plupart des Anglais et des Américains. Malek fut élevé dans la religion copte orthodoxe. Pour tous les deux, le succès fut un peu long à venir. Après ses études universitaires, Malek travailla comme livreur de pizzas, ayant du mal à trouver des rôles, alors que Freddie, y compris celui du film, avant de finir ses études, travaillait comme ouvrier à l’aéroport.

Avant de percer dans Bohemian Rhapsody, il s’était déjà fait connaître par la série Mr. Robot (2015), où il a eu le premier rôle.

 

Freddie Mercury et Rami Malek

 

BOHEMIAN RHAPSODY

Le film fait état des tournées que le groupe a eues aux Etats-Unis pendant les années 1974-1975: Detroit, Cleveland, Atlanta, Memphis, Denver, Pittsburg, New York, New Orleans, Houston, Boston – <<rien n’est plus spectaculaire que l’Amérique>>, conclut un membre du groupe: c’est leur premier grand succès, c’est la confirmation de leur talent!

De retour en Angleterre, ils vont travailler dans un endroit isolé, une sorte de ferme, où Freddie Mercury compose Bohemian Rhapsody – une œuvre d’une complexité étonnante, apparemment capricieuse, sans ligne directrice ni refrain, où Freddie met toute sa force, toute sa souffrance; on a l’impression qu’il ressent son propre  corps comme un cachot et que, par les notes de cette chanson, il essaye de s’en évader, de rompre avec le passé, de s’assumer une nouvelle identité. Il a voulu tout faire entrer dans cette œuvre. C’est le point de rencontre de <<Shakespeare avec la tragédie grecque>>, tandis qu’au-dessus flotte <<la joie sans limites du théâtre lyrique>>. Par cette composition, Freddie romp les barrières de son corps et celles du rock. C’est Bohemian Rhapsody, c’est-à-dire <<la Rhapsodie sauvage>>, <<que nul ne peut apprivoiser>> qui <<n’a jamais, jamais connu de loi>>, qui s’échappe à tout contrôle, à toute règle et que le producteur d’EMI n’aime pas, parce que trop longue, et Freddie lui lance une sorte de <<Gare à toi!>> avant de casser les vitres de son bureau.

Bohemian Rhapsody (1975), qui fait partie de l’album A Night at the Opera, fut le seul single à avoir été deux fois premier des classements du Royaume-Uni: lors de sa sortie, le tube demeure premier des classements durant neuf semaines d’affilée et lors de sa réédition de 1991, après la mort de Freddie Mercury, encore cinq semaines. En 2002, il se trouvera en première place du sondage Guinness Hit Singles, désignant le meilleur single britannique de tous les temps.

La vidéo de Bohemian Rhapsody s’ouvre par une image qui évoque l’effigie de Marlene Dietrich, cette bisexuelle célèbre à laquelle ce film rend hommage par une affiche collée à un mur, dans une rue fréquentée par Freddie.

 

SUIS-JE GAY?

Le film insiste – et pour cause – sur l’homosexualité de Freddie Mercury et sur l’homosexualité en général, en mettant un accent aigu sur le besoin si grand, si intense de ces hommes de se faire accepter; par eux-mêmes et par les autres. Dans Bohemian Rhapsody, le chanteur dit à un moment donné: <<Quelquefois je voudrais n’avoir jamais été né.>>

Paul Prenter, le premier assistant de Freddie, celui qui l’embrasse si passionnément sur les lèvres pendant qu’il enregistre La Rhapsodie bohémienne, lui avoue une fois, en voiture:

<<Je crois que mon père aurait voulu que je meure que d’être ce que je suis.>>

Ils sont tous les deux sur la banquette arrière, évoquant <<les proscrits du fond de la salle.>>

Freddie a, lui aussi, des relations difficiles avec son père. Ce sont les pères qui souffrent davantage lorsqu’ils devinent l’orientation sexuelle <<à l’inverse>> des fils. C’est comme si toute leur descendance était menacée.

Le réalisateur Bryan Singer essaye de présenter le monde homosexuel sous un nouveau jour: Freddie présente son amant à ses parents et son père l’accepte. Au concert Live Aid participent Mary, le mari de celle-ci et Jim, l’amant de Freddie; ils sont ensemble et ont l’air bons amis.

Ecoutez: c’est un peu trop idyllique, sinon idiot. Et ce n’est pas la faute au réalisateur, plutôt au scénariste – Anthony Mc Carten. En réalité, nous savons que Mary était jalouse. Même à l’enterrement de Freddie, elle refuse à Jim une place de choix, dans la première voiture du cortège. Elle n’a pas réussi à lui pardonner d’avoir été préféré, d’avoir été le vrai et dernier compagnon de Freddie Mercury!

Au lieu  d’enchaîner de telles scènes pénibles, le réalisateur et le scénariste auraient pu se pencher sur la relation de Freddie et de Jim Hutton pour aider vraiment le public à pouvoir avoir de la sympathie ou au moins tolérer ce genre de relations. Ils auraient pu faire leurs choux gras du livre Mercury and Me, écrit par Jim Hutton sur les sept ans passés avec Freddie, à l’instar de Scott Thorson, le chauffeur et l’amant du pianiste de music-hall Valentino Liberace (1919-1987). Leur histoire d’amour fut adaptée par le réalisateur Steven Soderberg, dans Behind the Candelabra (Ma vie avec Liberace), sorti en 2013, et ce film s’appuie vraiment sur le livre de Scott Thorson.

Jim nous dit des choses vraiment piquantes sur Freddie Mercury. Le chanteur avait le trac avant de monter sur scène, <<un vrai paquet de nerfs>>. Sa relation avec la star a été mouvementée. Freddie avait trop de tempérament pour qu’on puisse filer avec lui le parfait amour. <<On ne se battait pas, c’était juste des combats verbaux>>, nous assure Jim.

Joli, non?

 

LA BACCHANALE

Freddie Mercury était l’homme à travailler ferme et à se divertir ferme!

<<J’aime faire de chaque chanson une performance>>, dit Freddie, et c’est vrai; il était un perfectionniste.

En 1976, Freddie s’achète un grand appartement au 12, Stattford Terrace, à Kensington, le quartier le plus luxueux de Londres, réservé à la haute bourgeoisie. Il s’embourgeoise, il est cousu d’or, mais reste un bohème et n’oublie pas Mary Austin, en lui achetant un appartement à proximité.

Au 12, Stattford Terrace, les fêtes n’ont pas de cesse. Elles sont noyées dans de la vodka et du whisky, les convives sont pour la plupart travestis et presque personne ne refuse le sexe et la cocaïne. La démesure y est reine. Un participant à une de ces bacchanales, que j’ai croisé par le biais d’un documentaire, avoue se croire voué aux affres de l’enfer pour y avoir été une seule nuit. Vous comprenez?! Freddie aimait les éclairs. Nous l’avons vu maintes fois habillé de vêtements sur lesquels zigzaguaient des éclairs. Cet homme était un éclair: il était brillant, séducteur, mais son approche pouvait être dangereuse. Il a vécu under pressure et nous avertit par une chanson que my love is dangerous:

<<Je suis quelqu’un qui aime flirter avec les extrêmes. Chacun de nous est un cocktail d’ingrédients divers>> disait-il et c’est vrai.

Que reste-t-il dans ce film de cet univers dionysiaque et sulfureux où <<je est un autre>>, illuminé seulement par des éclairs?

Eh bien, rien!

Comment ça, rien?! Pourtant une scène nous en parle…

Oui, et elle le fait mal, étant pénible, fausse et dépourvue de fantaisie: Freddie y apparaît dans un manteau écarlate, bordé d’hermine, ayant sur la tête une réplique parfaite de la couronne royale britannique. C’est presque blasphématoire!

Il est vrai, Freddie apparaît costumé de cette manière en 1986, au stade de Wembley, lors d’un concert sur deux soirées, à guichets fermés, afin de promouvoir l’album A Kind of Magic. Mais c’est tout à fait autre chose, c’est sur scène et il n’y a rien de vulgaire! Les auteurs du film ont copié la scène et l’ont copiée mal, en la plaçant maladroitement. La fantaisie leur a fait  défaut.

Mais la scène la plus pénible de la bacchanale ratée du film est celle où les trois autres membres de la formation Queen, présents à la fête avec leurs femmes, se lèvent sans aucune raison sensible dégoûtés et s’en aillent! Mais les perles jetées devant les invités n’étaient pas pour eux! Les perles étaient pour les dionysiaques capables de se baisser humblement pour les ramasser et les apprécier. Sacha Baron Cohen avait raison quand il a affirmé que Brian May et Roger Taylor avaient voulu se présenter sous un jour très favorable, au détriment de Freddie: la scène se veut moralisatrice, mais tout ce qu’elle réussit n’est qu’ à être  pénible.

 

LA PETITE VILLE DE MONTREUX – LA GRANDE ABSENTE DE CE FILM

            En 1977, Queen sort l’album News of the World, avec les tubes très aimés We are the Champions (Freddie Mercury) et We will rock you (Brian May), qui finissent numéro 1 aux Etats-Unis.

En 1978, les membres du groupe arrivent pour la première fois à Montreux, en Suisse, enregistrer aux Mountain Studios l’album Jazz. A partir d’ici, leur vie se déroulera entre Londres et Montreux. Entre Freddie et la ville de Montreux, il n’y a pas de coup de foudre. Bien au contraire: Freddie la trouve monotone et ennuyeuse et rien ne fait pressentir le grand amour qui les unira pour l’éternité. Montreux a su attendre.

De grands moments de la vie de Freddie Mercury et de Queen ont eu lieu à Montreux. Eh bien, qu’est-ce qui passe dans ce film de tout ce qu’ils ont vécu là?

Rien! Absolument rien! Montreux n’y est pas mentionné! C’est une honte! Aucune image de cette ville ni du lac Léman, avec ses mouettes et ses cygnes que Freddie aimait tant vers la fin de sa vie, sachant bien qu’il n’allait plus les voir n’entre dans ce film!

En 1981, a lieu à Montreux la rencontre des deux titans, Freddie Mercury (1946-1991) et David Bowie (1947-2016), qui créent et enregistrent le fameux Under Pressure qui sort en 1982.

En 1991, quand Freddie filait depuis quatre ans du mauvais coton, le groupe enregistre à Montreux l’album Made in Heaven, qui sortira après la mort de Mercury, en 1995. L’album renferme la dernière chanson écrite par Freddie – A Winter’s Tale. Ce fut sa manière de rendre hommage à cette ville tranquille… C’est ainsi qu’il entra dans la légende, porté au sombre bord par les eaux du lac Léman.

Cinq ans après sa mort, le 21 novembre 1996, (Freddie est décédé le 24 novembre) une statue à la mémoire du chanteur, située face au lac, sculptée par Irena Sedleckà, est inaugurée à Montreux, en présence de Montserrat Caballé, Maurice Béjart, Brian May, Roger Taylor et Claude Nobs, le fondateur et directeur du Festival de jazz de Montreux.

 

A-T-IL ÉTÉ UNE RUPTURE?

En 1981, Queen soutient un concert en Argentine, au stade Amalfitani de Buenos Aires. Ce fut un grand succès: <<Maradona nous a rejoints sur scène>>, se souvient avec enthousiasme Brian May… Le réel Brian May, celui dont les journaux nous parlent. Quant à May du film, il n’en souffle pas mot, laissant l’événement  d’Amalfitani s’effacer dans la nuit des temps.

Le personnage de May, le réalisateur Bryan Singer et surtout le scénariste Anthony Mc Carten ne soufflent pas mot, non plus, de la tournée en Afrique du Sud, pays pratiquant à l’époque l’apartheid, que les Queen ont entreprise en 1984 pour donner justement neuf concerts, en violant délibérément un embargo culturel des Nations Unies!

Mais le film fait grand état de la décision de Mercury, prise toujours en 1984, de se rendre à Munich avec Paul Prenter, son assistant, afin  d’enregistrer son premier album solo, chez CBS Records, pour 4 millions de dollars! Freddie allait les quités! Les membres du groupe sont sidérés!

Eh bien, ils n’avaient pas de quoi. Freddie n’est pas le premier du groupe à avoir commencé une carrière solo. C’est Roger Taylor qui l’avait déjà fait en 1981 avec l’album Fun in space. Et puis, en 1984, ils avaient pris, de commun accord, la décision de faire une pause, de prendre congé les uns des autres pour quelque temps.

Le fruit de cette expérience de Munich est l’album Mr. Bad Guy, sorti en 1985, qui aura un disque d’or, mais le public n’est pas au rendez-vous et l’album ne rencontrera pas le succès commercial escompté. Et pourtant les chansons qui s’y trouvent ne sont pas du tout mal, elles sont très Freddie Mercury, surtout Living on my own, Love me like there’s no tomorrow ou bien My love is dangerous.

Une bêtise jouissant de beaucoup de place dans le film et qui arrive même à fausser la personnalité de Freddie Mercury repose sur l’idée que l’assistant Paul Prenter eût isolé complètement la star, se faisant finalement renvoyer pour ne lui avoir pas parlé du concert Live Aid!!!

Vous imaginez?!? Freddie Mercury pris pour un enfant et traité de la sorte! Et puis ce n’est pas vrai! Paul Prenter sera mis à la porte, mais deux années plus tard, en 1987, après une fête qu’il avait donnée et qui avait laissé la maison de Freddie en pagaïe…Ce fut la goutte qui fit déverser le vase. Et puis, Fredie était déjà fatigué, en 1987 il allait apprendre qu’il avait le sida, il n’en pouvait plus et Prenter fut licencié. C’est la variante officielle… Nous croyons que Freddie Mercury l’avait congédié parce qu’il savait trop de détails sur sa vie. L’interview qu’il donnera après trouve sa place dans le long métrage. Prenter arrondit <<le petit tas de secrets>>, mais le réalisateur s’avère être de nouveau <<pudique>> et le film omet les vérités cruelles que l’interview a livrées: deux amants de Freddie Mercury étaient déjà morts du sida. Ajoutons que Prenter lui-même sera mort du sida en 1991, trois mois avant Freddie. Même Jim Hutton qui sera le compagnon de Freddie dès 1980 mourra du sida en 2010. Il y a là  l’endroit et l’envers de leur passion.

 

On parle un peu dans ce biopic d’une tournée du groupe en Amérique du Sud: c’est le festival Rock in Rio de 1985 qui a réuni un public de 325 000 personnes. Les quatre Queen ouvrent le festival le 12 janvier et toujours eux jouent pour le clore, le 19.

L’événement le plus marquant, choisi pour clore ce film fut le concert humanitaire  Live Aid, donné le 13 juillet 1985 conjointement à Londres, au Stade d’Wembley, et à Philadelphie, au John F. Kennedy Stadium, pour soulager la famine en Afrique. Au Wembley Stadium, Queen joua à côté de David Bowie, Paul Mc Cartney, Dire Straits, Phil Collins, Led Zeppelin, Duran Duran.

La prestation de vingt et une minute du groupe Queen a été remarquable. Freddie Mercury a volé la vedette à tous et a fait main basse sur le stade: 72 000 spectateurs n’arrêtaient pas de chanter et de taper dans les mains.

Et, le grand David Bowie (nous attendons un biopic sur lui aussi) de conclure:

<<C’était vraiment un homme capable de tenir l’assistance dans le creux de sa main.>>

Le moment final du long métrage de Bryan Singer est très réussi. Tous les acteurs sont à la hauteur et brûlent les planches. Rami Malek ne chante pas. Ce qu’on entend, c’est soit la voix de Mercury, soit celle de Marc Martel, un chanteur canadien, qui s’est fait remarquer comme le sosie vocal de Freddie.

 

CE QUE LE FILM NE DIT PAS ET C’EST DOMMAG

            En 1983, Freddie Mercury assiste au Royal Opera House à Un Ballo in masquera de Verdi, qu’il aimait beaucoup, son opéra favori étant Il Trovatore. En 1987, l’année où il connaissait déjà le nom de la maladie maligne dont il souffrait, les autorités de Barcelone l’ont contacté pour lui demander d’écrire la chanson officielle des Jeux Olympiques prévus pour 1992. Il a accepté et a sollicité Montserrat Caballé de chanter avec lui Barcelone. Leur concert en duo aura lieu en 1988. Mais ils se sont rencontrés en privé aussi et on dit qu’elle avait été séduite…

C’est toujours en 1988 qu’il rencontre lady Diana à Royal Vauxhall Tavern – un club prisé par les homosexuels – où la princesse vient déguisée en homme pour s’entretenir avec lui sans se faire remarquer.

Ce sont des détails de la vie aventureuse de Freddie Mercury qui eussent enrichi le film, en le rendant plus passionnant et plus étonnant.

 

LA FIN DE L’AVENTURE TERRESTRE

Freddie Mercury savait qu’il avait le sida dès 1987, l’année où mourut, souffrant de la même maladie, Valentino Liberace, le pianiste de music-hall. Dans le film de Bryan Singer, Freddie affirme à un moment donné que <<dans le temps qui me reste encore à vivre, je veux faire ce que je sais le mieux faire: de la musique!>>

Phrase exceptionnelle, il faut en convenir, qui fait souvenir du plus célèbre des homosexuels et du plus grand romancier du monde – Marcel Proust – qui essayait de rattraper le temps perdu par le truchement de l’écriture, afin de duper la mort. Et il a réussi. Par l’intermédiaire de l’art, la mort devient éphémère, une simple rivière à passer pour rejoindre les trois arbres et découvrir leur vérité suprême.

Freddie Mercury s’éteint le 24 novembre 1991, à Londres. Ses obsèques ont lieu à Kensal Green, un cimetière de l’ouest de Londres, en présence de Montserrat Caballé, Brian May, Roger Taylor, John Deacon, Mary Austin, Jim Hutton, David Bowie, Phil Collins, Elton John, Ringo Starr. Il avait demandé que ses funérailles respectent le rite zoroastrien: donc, il fut incinéré et, tandis que le cercueil en chêne était englouti par les flammes, la voix enregistrée de Montserrat Caballé entonnait un air d’Il Trovatore, son opéra favori.

C’est ainsi qu’il nous quitta. Et nous avons commencé à apprendre à vivre en regrettant qu’il soit parti si vite, lui, le dionysiaque, l’homme le plus aimé, le champion de tous les champions qui aient jamais vécu.

<<Freddie ne pourra jamais être remplacé>>, allait conclure John Deacon.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Roger Federer jusqu’au bout de la nuit »

Il faut l’audace d’une petite maison d’édition comme Andersen pour publier un ouvrage consacré à un très grand du tennis qui ne soit ni une biographie ni un ouvrage de technique sportive. Difficile, au demeurant de qualifier le genre de ce petit livre. Pas un tombeau : Federer, né en 1981, est non seulement toujours vivant mais encore très présent dans les grands tournois de la planète. Pas une sotie, car s’il contient bien un grain de folie, on y chercherait en vain la moindre intention politique. Pas un épithalame même si le mariage de Roger et de Miroslava ainsi que le propre couple de l’auteur sont évoqués en passant. Pas une ballade non plus même s’il y a du merveilleux dans ce récit. Plutôt une balade dans les souvenirs d’une vie placée sous le signe du grand tennisman.

Extrait :

Federer m’a poussé à la faute. Souvent. Il a failli s’incruster dans les prénoms de mon fils. Il a imposé la date de ma demande en mariage. Le jour de ses trente ans. Forcément. Un dimanche d’automne, j’ai même frôlé l’avertissement. C’est une finale de Masters 1000. C’est face à Nadal. D’accord, c’est aussi le baptême de la fille. OK, les deux événements se déroulent simultanément. 11h45. Présentation de l’enfant à la communauté. Bon, ce portable dans la poche de mon costard, je le mets en mode avion ?…

L’imagination d’Arnaud Caël lui joue parfois des tours comme lors de cet horrible cauchemar dans lequel Federer n’aurait jamais existé ou aurait disparu de toutes les mémoires, seul l’auteur en ayant gardé le souvenir. Ce récit introspectif écrit d’une plume allègre est celui d’un fan qui – bien que naturellement gros dormeur est prêt à passer des nuits blanches pour ne pas rater un match aux antipodes. Et, comme de juste, il ne se contente pas de regarder l’idole jouer. Il participe, il s’escrime avec une raquette imaginaire tandis que les points perdus atterrissent dans le coussin du canapé.

On pourrait croire que l’auteur qui fut longtemps journaliste sportif a pu s’entretenir avec son héros. En réalité, pour autant que l’on puisse le suivre sur ce point, il n’aurait assisté qu’a une seule rencontre de Federer avec la presse, rencontre au cours de laquelle il n’aurait d’ailleurs pas réussi à lui poser une seule question. De fait, tout au long du livre, ce n’est pas le journaliste qui s’exprime mais l’amateur de tennis, partisan inconditionnel du « grand » Federer.

Arnaud Caël, Roger Federer jusqu’au bout de la nuit, Paris, Andersen, 2019, 77 p., 7,90 €.

 

 

Par Michel Lercoulois, publié le 16/05/2019 | Comments (0)
Dans: Critiques | Format: , , ,

Instants / instantanés : les « Haïkus Martinique » de Michel Herland

Le signe calligraphié d’un H parcourt le petit recueil poétique « Haïkus Martinique » de Michel Herland, universitaire, économiste, essayiste, romancier, poète.

Il s’inscrit ici dans la lignée des auteurs français francophones comme P. Claudel, P. Eluard, Stéphanie Le Bail…, lesquels, séduits par la force de cette forme ultra courte de la poésie japonaise, se sont efforcés de la transcrire dans notre langue. Les difficultés de l’exercice sont multiples car il ne suffit pas en effet d’amaigrir un alexandrin trop bavard, d’enfermer un sonnet dans un tercet.

Cinq syllabes, puis sept et à nouveau cinq rythment les trois lignes de vers enrichis d’allitérations, d’assonances, de sonorités suggestives, quelques rares rimes. La versification seule pourrait faire japonisant mais ne ferait pas le haïku. Il y faut aussi toutes les richesses d’un instant évoqué.

Soleil explosé
Du bas en haut des nuées
Le ciel embrasé

Loin d’être dans une imitation servile autant que vaine, M. Herland innove. Et les puristes de ne pas tolérer et de s’indigner de certains écarts ?

Pourtant si l’on veut rester fidèle à l’esprit japonais qui prône comme vertu première l’humilité (ce que Carlos Ghosn aurait dû savoir), si l’on veut considérer l’esprit du haïku dont l’essence est la pure simplicité, l’auteur, M. Herland, nous propose un ouvrage de poésie pure, sans filtre, nue. Originale dans le sens où c’est à l’origine de sa sensation, de sa pensée que sont saisis les mots. Il les organise et scande selon la métrique traditionnelle 7, 5, 7, bien sûr, mais le scandale réside dans l’innovation même : l’usage de la photographie ! Le critique orthodoxe dira à juste titre que le haïkiste doit suggérer son paysage, son portrait, son émotion et qu’il revient au lecteur de les construire. La beauté du poème s’enrichit de la vision de l’autre de sa sensibilité ! Certes, trois fois certes, c’est au lecteur de construire son roman, ou son poème à partir du travail, du don, de l’auteur.

Il ne s’agit pourtant pas pour Michel Herland d’apporter une illustration à la défaillance d’un imaginaire. Au contraire. La rusticité d’une photographie numérique, brute ou à peine retravaillée, renforce le rituel des haïkus. Et surtout, le prétexte-support ainsi offert invite le lecteur à s’aventurer lui-même dans les bois, au bord des rivières, à la recherche de ses propres images. À un safari dans sa propre photothèque.

D’ailleurs, voici un petit jeu. Car l’esprit du haïku est souvent ludique. Et l’illustration castratrice. Avant tout, mettez un cache sur les clichés de l’auteur, après la lecture d’un poème fermez les yeux, écoutez-regardez votre image intérieure… comparez à la sienne… relisez… construisez… déconstruisez.

Vous serez tantôt en harmonie avec l’auteur, parfois en désaccord avec sa morale implicite, mais l’invitation au « partage de mots et d’images » auquel nous convie M. Herland s’opère d’autant plus aisément que sa sincérité est totale. Nous retrouvons ici, épurés, en filigrane, ses pensées, croyances, parfois même un soupçon… de l’érotisme caractéristique de ses romans.

Une dernière innovation qui mérite d’être soulignée : le dépaysement. Ni l’Asie, ni l’Europe. La nature, tropicale, luxuriante, exotique, insolite fait de cet objet-livre si simple constitue une entrée en matière attachante pour un touriste par exemple. Autant qu’une chanson douce, familière aux cœurs antillais.

Imaginerait-on ce professeur d’économie, du haut de sa chaire, sensible aux beautés de la nature ? C’est aussi le paysage intérieur de M. Herland que nous partageons avec ses thématiques (les riches et les pauvres, l’injustice…)

C’est petit chez lui
Mais l’herbe ne manque pas
Il s’en accommode

 

Ses obsessions (la mort, le temps qui passe)

La nuit va tomber
Le vieux bateau s’assoupit
Au fond de la baie

Ses interrogations (sur la religion, les racines, le pouvoir), sa curiosité de l’Autre, son humour aussi… ou encore son regard aigu isolant dans l’espace un détail pertinent (un chat, un rocher)

Ce chat aux grands yeux
Dans la ville abandonnée
A quoi rêve-t-il ?

 

 

Michel Herland, Haïkus Martinique, Poèmes et photographies, Fort-de-France, K-Editions, 2018, 128 p., 15 €.

 

 

 “Le silence d’entre les neiges”, poèmes de Sonia Elvireanu

Pétri dans la perte tragique de l’être aimé, ce recueil de solitude, de silence et de neiges que l’auteur fouille avec effroi jusqu’à la tombée de la nuit, ce recueil où s’entrechoquent les abîmes et roulent infiniment les galets du verbe tels des blessures, ce recueil teinté par le sang des coquelicots et les horizons (… qui) abandonnent les étoiles amoureuses dans les herbes, ce recueil d’un exil intérieur n’est pas fait que de désespérance.

La plume (et quelle plume !) d’Isabelle Poncet-Rimaud le souligne d’emblée en sa superbe préface : Il y a dans cette souffrance infinie, une certaine douceur que permet l’amour véritable, comme une berceuse secrète qui caresse l’âme au creux de l’être… Et Denis Emorine de confirmer dans sa postface : Pour Sonia, l’identité amoureuse est constitutive de son être parce que la relation privilégiée avec son mari défunt était fusionnelle.

C’est ainsi qu’une lumière soyeuse / (…) se métamorphose en fleur / répandant ses parfums telle la pulpe / savoureuse des fruits de l’été. Elvireanu fait appel au Levant, thème récurrent de ses rêves, mais également à des chevaux blancs / (…) dieux amoureux de l’Olympe et se met au pied de l’arbre de la vie. Des pommiers se font entremetteurs avec l’existence quand le trop-plein des matins vides émiette l’absence. L’arbre, seuil entre les mondes, ancre ses racines dans la glaise, enveloppe l’auteur et permet à sa nature rebelle de s’épanouir. On peut croire que la pomme miraculeuse symbolise peut-être cette relation antérieure qui ne pourrit pas (…) Seule, toujours plus éloignée / sous la gelée / (…) elle est encore sur la branche / un peu plus vieille / mais elle ne tombe pas.

Ainsi se perpétue, entre les neiges et en silence, le mystère de la mort mais aussi de la vie.

Ce livre est viscéralement lié à la nature, tout autant aux pluies noires qu’au bleu éblouissant du ciel. Fièvres et tourmente distillent leurs ravages mais les couleurs du temps dans une étoile prennent malgré tout le voile pudique d’une interrogation, peut-être d’un espoir de transcendance.

Certes, les mots restent auprès de toi, écrit avec ferveur Sonia Elvireanu. Mais avec une manière de timidité, elle ose une Prière de revenir émouvante. Finalement, le plus beau chant n’est-il dans la fidélité du souvenir, en d’autres termes, dans une rencontre perpétuelle ici esquissée ?

 

Sonia Elvireanu, Le silence d’entre les neiges. Préface d’Isabelle Poncet-Rimaud, postface de Denis Emorine, L’Harmattan, Paris, 2018

« Jusqu’à la cendre » de Claude Luezior

            Fulgurant ”JUSQU’À LA CENDRE” : ce recueil de Claude LUEZIOR, préfacé par Nicole HARDOUIN, est illustré d’une magnifique œuvre du peintre Jean-Pierre MOULIN intitulée  « Au delà du tunnel ».

Il faut savoir que l’art poétique de Claude Luezior se situe dans le domaine âpre et risqué du chercheur d’or : le poète y investigue un gisement intérieur, dont il connaît les failles et les ruissellements. Ou plutôt le jaillissement d’un magma dans lequel il fouille à mains nues. Ainsi la nuit prend-elle son incandescence. L’intériorité de l’écrivain à l’écoute des ébranlements du monde et des fissures de l’humain, provoque des turbulences dont nous avions ressenti les secousses sismiques lors du précédent ouvrage intitulé ”CLAMES”.

« JUSQU’À LA CENDRE », livre chauffé à blanc par la conscience de la finitude, brûle les flancs de la vie : conscience vive qui nous incendie, car, de fait, ses scories et leurs dévers fertilisent notre quotidien : en marge / de nos écritures / le goût acidulé / d’espaces (…) marge vierge / mais brûlante / où peut éclore / juste un graphe / de l’indicible (…) mot-clef / d’une parenthèse (p.23).

C’est un feu-témoin de nos faiblesses, un feu que l’on voit de loin. Signe des dieux en colère devant l’état spirituel du monde, cet embrasement se transmue en feu intérieur qui tourmente et épure tout poète-lecteur à l’écoute. Feu qui le torture de questions sans réponses et qui l’oblige à assembler ses mots à chaud, comme le ferait un orfèvre de l’indicible : ” éteindre en moi / ces restes d’incendie / qui ravagent ma peau / et couvent encore / les morsures/ de leurs exigences ” ( p.74).

L’homme est partagé entre cette brûlure intense de la quête poétique toujours renouvelée et le froid glacial de la solitude personnelle qui transforme le poète à la fois écorché et pyromane en mendiant de l’amour : ”décalque une fois encore / ces mots évanouis / qui nous ont fait vivre” (p.60). Par bonheur, se présentent, au jour le jour, des miracles en minuscules, comme la contemplation tranquille d’un jardin tendre, dont la pudeur est rafraîchissante : ”au cadastre de la pluie, un escargot (…) et son désir de feuille (…) Pour elle seule ; une toute petite morsure d’amour”. Sans oublier, en embuscade : une épaule / peuplée de tendresse / pour trébucher / parfois (…) une épaule / qui respire / au gré d’un sein / tout juste issu / du paradis / (…) son épaule fertile / nourrissant / mes carences ( p.56 ).

Cette profonde partition pourrait avoir été écrite par un Berlioz pour la partie scandée en vers puissants : ”violence / fracassée / que distillent / encore / les millénaires” (p.21) et par un Mozart pour une partie en prose, gravée en italique, plus coulée, plus légère : “atteint de folie pure, le voici qui traduit le verbe en vin” ( p.40).

 

Claude Luezior, Jusqu’à la cendre, Librairie-galerie Racine, Paris, 2018, 15 €.

Un recueil d’Isabelle Poncet-Rimaud

Isabelle Poncet-Rimaud Les soubresauts de l’âme ou la  révélation  de l’être dans Entre les cils,poèmes (Jacques André Éditeur, 2018)

            La poésie d’Isabelle Poncet-Rimaud a  toujours la beauté  de l’offre. Ce recueil ne fait pas exception. La citation de Marc-Henri Arfeux en épigraphe nous place d’emblée devant son caractère sacré: ” Aucun chemin,tel est le don […]”,même s’il semble inhabituel de supprimer ainsi la quête. Ici,la poétesse s’adresse à ce qu’il y a de plus élevé dans l’être humain: l’âme,souffle spirituel ( mot récurrent dans sa poésie),l’esprit, au sens de pensée, mais aussi le désir qui relie  les deux dans l’ être. Cette relation trinitaire prend la mesure de l’humain, c’est-à-dire son “épaisseur”:

L’âme écarte les rideaux
de l’esprir
juste assez pour que se glisse
l’être
et tâte de son épaisseur

            On a parfois l’impression que les métaphore coulent de source comme si l’ expression du sacré restait nue, dénuée d’artifice ou d’oripeaux,comme si, au coeur de l’être auquel Isabelle s’adresse, résidait l’art de recevoir le don de poésie. Celle-ci a le goût de la sensualité,de l’harmonie entre l’homme et sa résidence terrestre:

Elle porte la couleur de l’homme,
le revêt de la chair du monde.

(Poésie)

mais, sans doute doit-on rester humble, avant de passer à une étape supérieure. C’est certainement l’ expression d’une impuissance, une déploration explicite parce qu’il n’y a pas enchaînement mais rupture:

Pourquoi faut-il que le passage
procède toujours
d’une porte que l’on ferme?

Beaucoup de ces poèmes admonestent le lecteur,le mettent en garde contre toute invasion, la facilité d’envahir les terres ” de l’autre” dont “tu ne sais rien“. Chaque être est unique  et différent; le respect   semble ici la vertu cardinale. Pénétrer par effraction chez l’autre, c’est  accomplir un véritable viol,le déposséder de son essence.

            Pourtant,ne nous y trompons pas, ici l’harmonie n’est pas de mise. Isabelle évoque les”mots-cannibales“, “cruel,l’oiseau“, les “scories du temps“, une “griffure sur le mur /buté…  des mémoires“… Une nature  outragée par l’animal ou par l’homme qui infligent la mort,parfois pour survivre:

l’oiseau […]
vole l’argent
 frétillant
d’un ventre de poisson

            À quoi ou à qui renvoient ces stigmates? La nature tout entière est à l’œuvre pour mettre en garde l’homme contre le mal exercé parfois contre l’animal ou le végétal.

            Le don de soi qui est au coeur de cette poésie,dans son élévation,n’a rien d’inné. Il y a toujours une lutte entre soi et soi-même pour surmonter  la solitude de l’être  ou plutôt de l’âme  puisque ” la mort est inépuisable“.

            Que faire alors? Où réside l’espoir? Malgré une certaine sacralisation de la poésie, cette ” mystérieuse vision fugitive“,on perçoit une  forme de désenchantement voire de résignation dans Entre les cils, ne serait-ce que par le titre qui refuse de nommer le regard et peut-être la vision partagée qui devrait unir les hommes.

*

 La vie montre les crocs
quand l’heure approche
en vain.

            Lorsque Isabelle Poncet-Rimaud nomme la mort, ce n’est jamais pour l’apprivoiser puisque qu’elle est “inépuisable“,mais pour en souligner la rigidité : ” la mort /sur le carrelage froid / si froid”ou “la dalle froide“. Ici,la métaphore symbolise l’impuissance : j’aurais tant voulu[] j’aurais tant aimé...” s’exclame la poétesse puisque la mort nous prend toujours au dépourvu. On ne peut que déplorer que la vie continue vaille que vaille “sur les flots intranquilles/du temps“.  Allusion au Livre de l’intranquillité de Fernando  Pessoa?

            Qu’elle évoque avec beaucoup de pudeur et d’émotion  la perte du père ou de la mère,Isabelle Poncet-Rimaud déploie les “étendards de la mort” en une superbe métaphore filée ( page 32) pour mieux condamner l’absence, c’est-à-dire le manque,notre manque,notre vide intérieur devant la perte de ceux qui nous ont donné  la vie.

            N’y a-t-il donc que la violence d’un silence à opposer en vain  à la multitude comme dans ce bel oxymore si poignant où la personnification est essentielle.?

Le silence hurle
et joue des coudes
au milieu de la foule
[…]

*

            L’ homme  -et ses mots- semble parfois prisonnier,victime  de son impuissance, ( la mer d’impuissance), en exil perpétuel, à l’abri illusoire des vitres derrière lesquelles il contemple le monde de la ville, symbolisant l’enfermement de la condition humaine. Le citadin semble voué au statut de prisonnier.

            Comme elle est belle et accomplie cette poésie qui stigmatise “ l’impossible accord à jamais” de toute vie! Sans doute parce que nous devons faire le deuil de notre enfance  représentée par l’élément liquide, ” l’ eau des enfances“,- symbole du liquide amniotique et de l’arrachement au ventre maternel?- et devenir orphelins sans y être préparés.

Cette blessure encore
à la fenêtre de l’enfance
qui toujours claque
au vent de l’abandon

*

            On trouve également dans Entre les cils  le besoin de nommer pour mieux ressentir et transmettre -malgré  tout ?- une forme de plénitude. Ainsi avec  une  personnification sereine du silence, ombre bienveillante, dont la main et la tendresse se déploient en agissant  comme un baume universel:

La main du silence
bienfaisante
s’ouvre
voile
de tendresse dépliée

            Le silence, à la fois oppression et réconfort, est donc multidimensionnel et contradictoire: à la fois brutal et doux selon le moment.

            *

            Cette poésie vibre ” au fond de l’être” pour l’élever,parfois malgré lui, en construisant un chemin de libertés. Le monde est toujours présent, qu’il soit complice ou destructeur; l’amour toujours en mouvement ou réduit à l’immobilité comme si l’être humain était amputé d’un membre.

 L’alternative est belle dans son émotion,sa simplicité ontologique puisqu’il s’agit pour chacun d’entre nous de trouver:

la branche morte des  illusions ou la balle bondissante des amours partagées

mais avons-nous vraiment  le choix?

*

            De plus, l’amour ,souvent associé à l’eau: “les eaux amoureuses“, “l’eau des enfances” est une constante dans ce recueil. Il semble que la passion puisse sinon vaincre du moins atténuer les effets du temps dans Entre les cils. L’amour est peut-être un des chemins qui mènent  à la sagesse, pour Isabelle; il a force de vie, il est source d’enseignements même s’il est stigmate des impuissances, identité morcelée, dissimulation,”masque de nos carnavals“. Chez Isabelle, la contradiction -le mot est mal choisi certes- est synonyme d’interrogations fertiles.

.           On voudrait garder cette révélation au creux de la main jusqu’au seuil de la mort et oublier que,parfois ,”tu n’as pas su aimer“.

            Oui,forcément, il faudrait

un jour,peut-être
se souvenir
du verbe aimer

en oubliant, peut-être, la mort qui rôde. Peut-être… 

             Le va- et- vient de l’âme Animula vagula blandula[1]  entre souvenir et oubli anime Entre les cils au sens étymologique. Entre les deux, palpite l’ être humain nourri et souvent détruit par ses contradictions et une indéfinissable nostalgie. L’être, toujours insatisfait, reste un mystère parce qu’il se sent et se sait impuissant devant la mort,ce masque grimaçant. La poésie d’Isabelle Poncet-Rimaud restitue avec émotion la beauté évanescente et éternelle du monde malgré son incohérence, en des vers  inspirés dont certains sont de toute beauté.

            “Plus on voit ce monde, et plus on le voit plein de contradictions et d’inconséquences”,  constatait Voltaire.

            Mais entre les cils d’Isabelle Poncet-Rimaud jaillit l’intensité d’un regard,révélation de  l’être.

Cet article a paru en mars 2019 dans le numéro 1  de NORIA, revue littéraire et artistique dirigée par Giovanni Dotoli et Mario Selvaggio(AGA editriceaga/L’Harmattan)


[1]     in Marguerite Yourcenar: Les Mémoires d’Hadrien ( Gallimard)

Par Denis Emorine, publié le 15/04/2019 | Comments (0)
Dans: Critiques, Pratiques Poétiques

Michel Richard interprète Michel Foucault

« Comédien, se dit
de celui qui s’est fait un art,
 et, pour ainsi dire, un métier
de bien feindre les passions,
 les sentiments qu’il n’a point »
 (Le Littré)

Interpréter : traduire, servir, trahir, se servir de, se jouer de… Il y a mille manières d’endosser la défroque d’un personnage au théâtre, toutes aussi valables, au fond, puisque le théâtre, par définition, n’est qu’illusion et faux-semblant. Tout est dans le jeu, ou comme le dit encore le Littré dans le divertissement, la récréation. Le jeu du comédien n’est rien d’autre qu’un jeu, en effet, son jeu à lui qui s’amuse à exprimer l’autre du personnage, jusque dans ses accents les plus tragiques. S’y ajoute le jeu du spectateur qui feint la crédulité, comme lorsqu’il … joue … à se faire peur. Tout est dans le connivence, cette double convention chez l’un comme l’autre qui consiste à faire semblant d’y croire, soit, respectivement, de croire à ce que je fais et dis si je suis celui qui joue au comédien, à ce que je vois et entends si je suis celui qui joue au spectateur.

Si l’acte même du théâtre est si éloigné de la vérité, que dire du personnage lui-même ? Qu’il soit réel ou inventé, passé au moulin du théâtre, il n’est plus qu’un être de fiction, parfois plus proche de la vérité lorsque, sorti de l’imagination d’un auteur, il devient archétype, que lorsqu’il renvoie à une personne ayant réellement existé. Au risque que la personne en question qui est représentée au théâtre (au cinéma, dans un roman) devienne plus réelle dans l’esprit du public que cette personne elle-même.

Nous pensions à tout cela en observant le comédien Michel Richard interpréter sur un plateau le personnage de Michel Foucault, philosophe emblématique de la French theory. C’est le titulaire, de 1971 à sa mort en 1984, de la chaire d’Histoire des systèmes de pensée au Collège de France dont s’est saisi M. Richard, et plus particulièrement celui du dernier cours, en 1984 donc, qui portait sur le gouvernement de soi et des autres. Il a pris le parti de ne retenir que quelques phrases, parfois une seule, dans les conférences successives de cette année-là. Seule exception, un extrait plus copieux du discours inaugural de 1971 est inséré entre ces brèves citations. En tout état de cause, le propos de M. Richard n’est pas de nous enseigner en un petite heure la position de Foucault sur le thème de ses conférences de 1984, mais d’évoquer une personnalité. Puisque tous les mots du comédien sur le plateau sont des citations exactes de Foucault, il est patent que ce dernier, dans la dernière année de sa vie, et se sachant malade, s’est laissé aller à tenir en direction de son auditoire des propos provocateurs que l’on n’attend pas de la bouche d’un professeur au « Collège ». Lorsque, par exemple, avant une présentation critique du dernier ouvrage de Dumézil, il prétend que son public n’a pas dû le lire. Or, connaissant, justement, la nature de ce public – qui n’était pas que mondain – il y a fort à parier au contraire que nombre des assistants connaissaient le livre en question. Autre exemple, les interruptions plutôt abruptes des conférences apparaissent très éloignées des formes policées du discours académique.

La liberté de parole de Foucault autorise M. Richard à interpréter le personnage avec une totale liberté sans le trahir. On ne parle pas ici des différences physiques, lesquelles, en tout état de cause, importent assez peu au théâtre, mais du jeu du comédien qui exagère, à l’évidence, celui du professeur au Collège de France. Il n’est pas nécessaire d’aller fouiller sur internet pour vérifier que Foucault ne se couchait pas de tout son long sur le plateau de sa chaire et poursuivait son cours dans cette position ! L’exagération du jeu ne choque pas, dans ce cas, car elle s’accorde parfaitement avec le texte. Et l’on est subjugué par le spectacle de M. Richard agité, arpentant la scène, fouillant dans ses papiers, digressant dans ses propos. Lorsque nous l’avons vue, à l’occasion d’un séjour du comédien en Martinique, la pièce avait déjà beaucoup tourné, en France et ailleurs. Autant dire qu’elle était au point. Ajoutons pour finir que la magie tenait également au lieu où elle était présentée, un tout petit théâtre perché sur les hauteurs de Fort-de-France. Être au plus près du comédien, distinguer toutes les expressions de son visage, etc. : un rêve ici réalisé pour tous les spectateurs.  

Michel Richard, L’artiste et le « dire-vrai », d’après Michel Foucault.

A l’Espace A’zwèl, Martinique, le 12 avril 2019.

Par Selim Lander, publié le 10/04/2019 | Comments (0)
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