« Kalakuta Republik » : superbe !

Surprenante, étonnante plutôt, au sens premier du tonnerre qui tonne, cette pièce de Serge Aimé Coulibaly d’origine burkinabé, inspirée par le grand musicien nigérian Fela Kuti, qui a déjà beaucoup tourné (par exemple dans le In d’Avignon en 2017) et s’est couverte d’éloge, est un beau cadeau de Nouvel An de Tropiques Atrium-Scène Nationale aux Martiniquais. Ils sont sept, ou plutôt six, trois danseurs et trois danseuses, cinq Noirs et une Blanche, avec en sus le chorégraphe originaire du Burkina Faso, souvent présent sur le plateau, trois couples donc que l’on verra tous les trois en action dans un tableau final particulièrement frappant, lorsqu’ils quitteront le plateau et disparaîtront en haut des gradins, chaque danseur portant sa partenaire.

Photo Christophe Raynaud de Lage

Après un prologue un peu trop long, sans doute, l’entrée en scène de Coulibaly bouleverse l’ordre quelque peu mécanique qui s’est instauré. Le chorégraphe qui fait mine de partager les rôles – comme si chacun ne savait pas déjà parfaitement ce qu’il doit faire – fournit une sorte de contrepoint aux déplacements des danseurs. A partir de là, la pièce se déroule sans un temps mort, sans un instant de répit pour le spectateur en raison d’une chorégraphie que l’on pourrait dire « déconstruite », les danseurs jouant le plus souvent en solo dans un désordre organisé, les parties à deux, quatre ou six étant l’exception. Le décor évoque ces bars africains où l’on va pour boire, danser, éventuellement lever des filles vénales (côté masculin), trouver un client pas trop fauché (côté féminin). Pour ceux qui ont pu y assister, l’ambiance est proche de la pièce de théâtre Tram 93 adaptée du roman de Fiston Mwanza Mujila qui se déroule également dans un bistrot-boite de nuit.

Les quelques accessoires ont une part importante : un sofa fatigué, des chaises en plastique, une boite sur roulette qui sert de podium. Les sièges se mettront d’ailleurs à voler dans tous les sens, dans une séquence où l’on peut reconnaître comme un hommage à Pina Bausch. Les deux écrans contribuent à dérouter encore plus un spectateur déjà troublé par le fait que plusieurs actions se déroulent en même temps sur le plateau, lorsque les images font défiler une autre histoire que celle(s) racontée(s) par les danseurs (ville en ruine, cohorte de réfugiés). Idem pour les expressions énigmatiques qui se substituent parfois aux images (« La décadence peut être une fin », etc.).

Coulibaly sature en quelque sorte l’esprit du spectateur tout comme il sature l’espace du plateau avec sa chorégraphie que nous avons dite, faute de mieux, « déconstruite ». Elle mélange les genres : danse de boite de nuit ou d’Afrique, danse moderne ou classique. L’introduction d’une danseuse classique dans ce ballet contemporain est un des atouts de cette pièce, même si Marion Alzieu a tendance à faire de l’ombre à ses camarades, la danse classique possédant un pouvoir de fascination décidément incomparable.

Compagnie Faso Danse Théâtre avec Serge Aimé Coulibaly, Adonis Nebié, Marion Alzieu, Sayouba Sigué, Ahmed Soura, Ida Faho, Antonia Naouele. Musique : Yvan Talbot – Vidéo : Eve Martin.

En tournée à Fort-de-France le 12 janvier 2019.

Voir aussi l’article de Roland Sabra dans Madinin’art : http://www.madinin-art.net/kalakuta-republik-tout-ce-qui-brille-comme-fela-kuti-nest-pas-dor/

Renault : une entreprise investie/t dans l’art

Une exposition de la fondation Clément en Martinique

La Fondation Clément dont nos lecteurs savent quel rôle elle joue pour apporter l’art contemporain aussi bien aux Martiniquais qu’aux dizaines de milliers de touristes qui la visitent annuellement, organise désormais pendant chaque hiver une grande exposition en partenariat avec les musées nationaux ou des fondations amies, en sus des expositions consacrées aux artistes caribéens pendant le reste de l’année. Ce fut ainsi le cas, en partenariat avec le Centre Pompidou, pour Hervé Télémaque (2016) et les expressionnistes abstraits de l’Ecole de Paris (le Geste et la Matière, 2017), puis, avec la fondation Dapper, pour les artistes africains d’hier et d’aujourd’hui (Afriques, 2018). Voici maintenant une abondante sélection puisée dans les quelque 300 œuvres de la collection du constructeur automobile Renault.

C’est par hasard que Renault fait figure de pionnier en matière de « corporate art ». Un cadre supérieur de l’entreprise, Claude Renard, ami d’André Malraux, eut l’idée de rapprocher le monde

Le mur bleu

de l’entreprise et celui des artistes contemporains. Avec le soutien de Louis Dreyfus, le PDG de l’époque, des artistes ont été invités à travailler dans les ateliers. Ils pouvaient faire appel, en cas de besoin, aux compétences des « Renault ». Ainsi Jean Dubuffet a-t-il utilisé une machine destinée à l’agrandissement des maquettes d’automobiles pour réaliser ses grandes œuvres en relief, comme le Mur bleu (1967-1968, 350 x 700 cm). Autre exemple, récent : la sculpture de métal et de résine conçue par Jean-Luc Moulène inspirée de la carrosserie du quadricycle électrique Twizzy, réalisée avec des techniciens de l’entreprise (Body vs Twizzy, 2011).

La sculpture la plus monumentale ayant voyagé jusqu’en Martinique, sculpture animée par un moteur électrique, Requiem pour une feuille mortede Jean Tinguely (1967, 305 x 1105 x 80 cm), dont l’affiche ne donne qu’une idée très incomplète, n’impressionne pas seulement par sa dimension. Au-delà de l’intention satirique évidente et la référence aux Temps modernes, cette construction fantasque dont les rouages se mettent en branle quand ils veulent et rarement tous ensemble, recèle une véritable valeur esthétique.

Certaines œuvres sont de simples reproductions de pièces ou de sous-ensembles des automobiles Renault comme Red Hot Exhaust (2014) de la Britannique Angela Palmer, version agrandie du pot d’échappement d’une Formule 1, ou les grandes compositions d’Erró, à l’instar de Renaultscape (1984), d’où surgissent une prolifération d’éléments mécaniques peints avec une exactitude minutieuse. Du même Erró, grand prêtre de la figuration narrative, on remarque la série dans laquelle il a juxtaposé des reproductions remarquablement soignées de tableaux emblématiques de l’histoire de la peinture (comme la Vierge à l’enfant de Jean Fouquet in Madonna, 1984) à des photos retouchées des habitacles des voitures.

Madonna

Renaultscape

 

Au-delà des pièces confectionnées dans les ateliers de Renault, la collection s’est enrichie d’œuvres de commandes installées à l’intérieur ou à l’extérieurs de divers bâtiments de l’entreprise. Parmi les artistes sollicités, Victor Vasarely semble occuper une place éminente à voir le nombre d’œuvres sélectionnées pour l’exposition du François. Idiosyncrasie de la commissaire de l’exposition ou simple reflet du poids de cet artiste dans la collection, le fait est que les recherches cinétiques de Vasarely – pour importantes qu’elles demeurent pour l’histoire de l’art – apparaissent aujourd’hui bien démodées (au même titre que d’autres courants comme le suprématisme, etc.)

Forever not

Un artiste parmi les plus contemporains, le Chinois Ha An est représenté ici par une pièce agréablement décorative constituée d’idéogrammes fabriqués à partir de néons récupérés, Forever not (2015), « Oui, c’est toujours non » suivant la traduction française littérale. On est avec une telle œuvre au cœur des ambiguïtés d’un certain art contemporain où le message (ou le gag[i]) importe davantage que la maîtrise technique, et la séduction facile davantage qu’une véritable recherche esthétique.

Robert Doisneau

Sait-on que Robert Doisneau fut pendant une quinzaine d’années, avant et après la deuxième guerre mondiale, le photographe officiel de Renault, réalisant non seulement des photos publicitaires mais encore un recensement systématique des ateliers, bureaux d’étude, cantines, et autres lieux où se déroulait le quotidien des ouvriers et des employés de l’entreprise. La photographie reproduite ici, variante du thème du déjeuner sur l’herbe, laisse apparaître à l’arrière-plan deux exemplaires – cabriolet et berline – de la voiture sans doute la plus élégante de toute l’histoire de la marque, la Vivaquatre.

 

Renault, l’art de la collection, Fondation Clément, Le François, Martinique, 9 décembre 2018 au 17 mars 2019.

[i] Le titre fait référence aux démêlées de l’artiste avec sa commanditaire.

Des marionnettes. De la Chine et l’Occident

Il y a des artistes que l’on a plaisir à revoir, tel Yeung Faï qui a déjà  visité la Martinique, il y a trois ans, et qui revient vers nous à l’occasion de la Ribotte des petits, le festival des enfants organisé par Tropiques Atrium en ce mois de décembre. Yeung Faï est sympathique, les jeux de son visage très expressif font aussi partie du spectacle mais celui-ci vaut avant tout pour la virtuosité du marionnettiste né à Hong-Kong. S’il nous est difficile d’en juger exactement – les marionnettistes qui se produisent en Europe utilisant d’autres techniques – nous croyons volontiers le programme qui le présente comme un « virtuose » de son art.

Si nous osions, nous hasarderions une comparaison entre l’Extrême-Orient et l’Occident. Chacun a désormais conscience que le centre de gravité du monde est en train de se déplacer à toute vitesse vers la Chine, laquelle fait ce qu’elle veut dans ce qu’elle estime son pré carré (voir ses implantations en mer de Chine du Sud, la « route de la soie », etc.), comme en Afrique, son nouveau terrain d’exercice, ce qui ne l’empêche pas d’avancer ses pions ailleurs (un seul exemple : les « châteaux » prestigieux du Bordelais), grâce à la formidable puissance financière acquise par des pratiques commerciales non-concurrentielles. Qu’est-ce que cela peut bien signifier sinon que les Chinois sont les meilleurs ? Les meilleurs pour jouer des rapports de force, certes, face au « ventre mou de l’Europe » et à celui guère moins mou des USA (qu’obtiendra Trump au-delà de ses rodomontades ?), mais cela ne suffit pas, il y faut encore l’application et, osons le mot, le talent. Continue reading Des marionnettes. De la Chine et l’Occident »

Un artiste martiniquais méconnu

Il existe sur les hauteurs de Fort-de-France une route à l’écart de la circulation prisée par les sportifs. Trois kilomètres à plat à parcourir dans les deux sens en marchant, en courant ou à vélo autant de fois que désiré. Le paysage agreste, gouffres profonds, arbres géants, lianes qui tombent depuis le haut des cimes, fleurs exotiques et oiseaux joueurs, seulement ponctué par quelques modestes demeures avec parfois une chèvre alanguie, ou le vestige d’une installation périmée, inspirerait au romantisme si nous n’étions en Martinique, terre des paradoxes, le moindre n’étant pas que les édiles qui ne cessent de vanter la vocation touristique de l’île ne se pressent guère pour envoyer sur le terrain les employés des services techniques municipaux ou autres afin qu’ils effectuent les travaux de nettoyage et d’entretien qui leur incombent. C’est en particulier le cas de cette route bordée de divers « encombrants » (réfrigérateur ou congélateur rouillé, canapé défoncé, …) et autres VHU (véhicules hors d’usage), tandis que des fils électriques peuvent traîner sur le sol pendant des mois, avant que quiconque se décide à intervenir. Continue reading Un artiste martiniquais méconnu »

Marionnettes belges

Soleil couchant de et avec Alain Moreau.

Le monde francophone ne se résume pas au partage d’une langue (aussi diverse soit-elle selon les endroits). Il est aussi le lieu de créations multiples dans les domaines les plus variés. Et la partie francophone de la Belgique, la Wallonie, s’illustre d’une manière toute particulière par ses spectacles de marionnettes. Le passage en Martinique de Soleil couchant d’Alain Moreau est l’occasion de faire connaître à nos lecteurs ce théâtre très particulier, car il s’agit bien de théâtre joué dans des salles dédiées et présenté dans les plus grands festivals. Nous gardons ainsi en mémoire Silence d’Isabelle Darras et Julie Tenret, vue en Avignon en 2014, une pièce muette, pleine d’optimisme bien que son cadre soit celui d’une maison de retraite et les personnages manipulés par les auteures-interprètes un vieux couple dont la femme mourra avant la fin de la pièce[i]. L’Herbe de l’oubli de J.-M. d’Hoop (Cie Point Zéro) se rattache à un théâtre documentaire ; elle s’intéresse aux survivants de Tchernobyl, ceux qui vivent juste à côté de la « zone d’exclusion », et fait intervenir des témoignages filmés[ii]. Dans les deux cas cependant, la partie principale reste aux marionnettes.

Dans Soleil couchant – pièce muette comme Silence – la marionnette portée est de taille humaine, le marionnettiste la tient derrière la tête, ce qui lui permet de la faire bouger, l’autre bras rentré dans une manche de la poupée, complétant ainsi l’illusion d’un personnage manchot mais vivant, capable d’utiliser le seul bras qui lui reste.

Du vieillard d’Alain Moreau, on voit d’abord la tête, un peu plus grosse que nature, portant lunette et qui laisse deviner, quand il cesse de s’activer, comme font certains vieillards incapables de rester en place, et se tourne vers le public, le faciès un peu hébété de qui n’est plus tout à fait présent. Puis il y a cette main dont il n’arrive pas toujours à maîtriser le tremblement. Il est sur une plage, derrière lui un château de sable ruiné mais suffisamment solide pour qu’il puisse s’y asseoir quand il faut. On entend le bruit des vagues. Au début, il s’occupe, maladroitement, à planter des petits piquets supportant un bout de tissu qui flotte dans le vent comme un drapeau ou une manche à air (le terme le plus précis serait peut-être celui de « faveur », ces brins de tissu cousus sur la voile et qui s’orientent convenablement seulement lorsqu’elle est correctement bordée). Après, après, il se passe beaucoup de choses pendant les cinquante minutes du spectacle qu’il serait malséant de dévoiler. Sans jamais quitter ce petit bout de plage, territoire dérisoire d’un vieillard à la dérive.

Si, au début, on est un peu gêné par la présence tellement visible d’A. Moreau, on l’oublie bien vite pour ne plus se concentrer que sur la poupée, sauf quand celle-ci, devenue vivante à nos yeux et capable d’initiatives propres, « décide », à deux reprises, d’inviter son manipulateur dans le jeu. Le dispositif très simple fait appel à un ventilateur dissimulé à cour pour faire le vent et à un projecteur posé à jardin pour créer les ombres de la fin de journée. Une musique discrète intervient par moments. À la fin le vent forcira, le bruit des vagues se fera plus fort. Comme il se doit, le marionnettiste se détachera de sa marionnette sans que celle-ci devienne pour autant moins crédible.

Une pièce hypnotique, émouvante, d’un réalisme poétique qui ne peut que toucher les petits, les grands et encore davantage les vieux spectateurs qui voient s’approcher le naufrage.

Soleil Couchant de et avec Alain Moreau (qui a également réalisé la marionnette).

Tropiques-Atrium, 27 octobre 2018

[i] https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/billet-davignon-2014-1-silence/

[ii] https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/avignon-2018-16-jean-michel-dhoop-hakim-bah-off/

L’art cubain contemporain à la Fondation Clément

Grâce à une politique de formation très active, avec des écoles d’art disséminées dans les provinces, dont les meilleurs éléments se retrouvent ensuite à l’Institut Supérieur des Arts de La Havane, Cuba est une pépinière de plasticiens de grand talent. Aussi n’était-ce que justice, de la part de la Fondation Clément, que de faire connaître quelques-uns d’entre eux à son public. C’est chose faite avec l’exposition Buena Vista – art contemporain de Cuba qui présente les œuvres de dix-huit créateurs en mettant l’accent sur leur diversité, de l’abstraction à la vidéo d’animation. Notons que certains d’entre eux (Abel Barroso, Sandra Ramos, Lazaro Saavedra, Toirac) étaient déjà regroupés lors de la 12e Biennale d’art contemporain de la Havane, en mai-juin 2015, dans l’exposition intitulée El pendulo de Foucault[i] et qu’Abel Barroso avait en outre été le sujet d’une exposition individuelle à la Fondation Clément au tout début 2015.

Mendive

Une visiteuse devant l’installation de M. Poblet

Les artistes les plus emblématiques de l’art cubain présents au François sont sans doute Kcho, Mendive et Poblet. Une sculpture du premier, né en 1970, un agencement de petites barques en bois, ouvre l’exposition. Au-delà de l’esthétique, la barque omniprésente chez Kcho (sous forme d’installations, de sculptures, de peintures) se veut référence directe à l’exil de tant de Cubains fuyant le régime castriste et, sinon la misère, la pauvreté. Manuel Mendive, né en 1944, qui fait figure d’ancêtre dans cette sélection, est l’artiste le plus ancré dans la tradition cubaine, organisant des performances collectives qui allient le body painting, la musique, la déambulation de type carnavalesque et les rituels yorubas[ii]. Présentes dans l’exposition, deux de ses sculptures en tissu et une peinture où apparaissent des figures de la santeria. Quant à Mabel Poblet, née en 1986, la benjamine du groupe, elle expose un travail très méticuleux, « City Scape », un grand tondo fabriqué avec des bouts de photographies disposés en relief, ainsi qu’une installation en forme de rideau dans la même matière.

D’Abel Barroso, né en 1977, on retrouve les jeux de construction en bois et des reproductions dérisoires (également en bois) des objets technologiques, comme l’ordinateur branché sur internet dont les Cubains sont trop souvent privés.

Pérez Pollo

Toirac

Sans vouloir présenter une revue exhaustive, il serait dommage de ne pas signaler particulièrement des artistes comme Michel Perez Pollo, né en 1981, pour la pureté du dessin, José Angel Toirac, né en 1966, pour l’humour caustique, Belkis Ayon, 1967-1999, maîtresse de l’estampe décédée prématurément, Reynerio Tamayo, né en 1968, pour sa vitalité très pop (voir l’affiche), ou encore Sandra Ramos pour ses vidéos empreintes d’une poésie enfantine.

Barroso

Buena Vista – art contemporain cubain, Fondation Clément, Le François, Martinique, du 28 septembre au 18 novembre 2018.

Ajoutons que l’exposition Décolonisons le raffinement consacrée au plasticien haïtien Edouard Duval-Carrié se poursuit, toujours à la Fondation Clément, jusqu’au 17 octobre.

 

[i] Cf. Hélène Sirven, « Impressions de voyage : réception de l’exposition dans le contexte insulaire cubain », Recherches en Esthétique, n° 21, 2016.

[ii] On a pu parler à propos de ses interventions dans la rue d’une « action régénérative » [qui] replonge la population dans le monde syncrétique où l’ancestralité africaine et la quotidienneté caribéenne entrent en synchronisation ». Patricia Donatien, « Mendive : les pouvoirs de l’action artistique rituelle », Recherches en Esthétique, n° 23, 2018 (numéro consacré à « Art et action »).

Par Selim Lander, , publié le 01/10/2018 | Comments (0)
Dans: Périples des Arts | Format: , ,

Avignon 2018 (17) Marianne Piketty – Abdelwaheb Sefsaf – OFF (musiques)

Pour finir cette session 2018 du festival, deux spectacles musicaux aux antipodes l’un de l’autre, de la musique classique à celle d’aujourd’hui. Autant dire que l’appréciation que l’on en fera est surdéterminée par les goûts de chaque auditeur/spectateur.

Le Concert idéal

Drôle de nom pour l’ensemble de cordes de Marianne Piketty, car enfin quelle œuvre humaine pourrait raisonnablement se qualifier ainsi, l’idéal n’étant pas par définition inatteignable ? Peu importe, à vrai dire : nous sommes là pour écouter de la musique, ou plutôt écouter-voir puisque le charme des concerts de cet ensemble tient autant à leur mise en scène qu’à la qualité de l’interprétation. C’est en effet une très bonne idée que d’ajouter à l’écoute des morceaux une « lecture visuelle », les déplacements des musiciens sur le plateau mettant en évidence la contribution de chaque instrument à la partition comme aucun concert traditionnel – chaque instrumentiste assis à sa place devant son pupitre – n’est capable de la faire. Point de chaise ici (sauf pour la violoncelliste), les autres instrumentistes jouent debout et peuvent s’éloigner de leur pupitre (sauf la contrebassiste et donc la violoncelliste) lorsque le moment est venu pour elles (ou eux) de se mettre en valeur. Elles sont quatre (deux violons et les deux déjà nommées) plus M. Piketty, violon solo. Ils sont deux (alto et théorbe).

C’est merveille que de voir les musiciens se toiser, s’approcher ou, au contraire, prendre de la distance suivant l’évolution de la partition. Quant à M. Piketty, telle un farfadet, elle semble constamment en déplacement, invitant telle ou tel instrumentiste, tantôt proche des deux autres violons, tantôt seule à l’avant-scène au plus près du public, voire à genoux devant lui pour finir un mouvement.

L’ensemble interprète ou plutôt entremêle les Saisons de Vivaldi et celles de Piazzolla. Ici encore, cette innovation sans nul doute choquante pour les puristes s’avère féconde. La confrontation de deux musiques aussi différentes mais qui font pourtant appel aux mêmes instruments invite aux comparaisons et aide à mesurer l’évolution de la musique entre le XVIIIe siècle de Vivaldi et le XXe siècle de Piazzolla.

Direction musicale : Marianne Piketty ; M.E.S. : Jean-Marc Hoolbeck

Si loin si proche

Troisième volet d’une trilogie de « récits concerts », après Medina Merika (prix du festival Momix 2018) et Murs, Si loin si proche s’intéresse à un moment de l’histoire des immigrés algériens en France, celui de « l’impossible » retour. On a eu beau construire une maison « au bled » bien plus spacieuse que l’appartement HLM en France, quand le moment est venu de l’habiter, avec des enfants français et surtout francisés, c’est plus difficile que prévu, si difficile qu’on finit par renoncer. Pas tout à fait d’ici mais moins encore de là-bas, malgré les vicissitudes liées à la condition d’immigré on finit par trouver son nouveau pays plus accueillant que le pays d’origine.

Cette situation qui est celle de ses parents, Abdelwaheb Sefsaf la raconte ou la chante dans ce spectacle qui joue à la fois sur sa verve et son bagout et sur la musique de son complice Georges Baux (l’arrangeur, entre autres, des Mains d’or de Bernard Lavilliers) renforcé ici par Nestor Kéa.

Paroles : « La maison, c’est pas pour moi, c’est pour vous », dira mon père toute sa vie. Depuis sa construction jusqu’à aujourd’hui, notre maison restera une sorte de maison témoin avec meubles neufs n’ayant jamais servi, chaîne stéréo encore dans son carton, salon style Louis XXIII (comme disait mon grand frère) encore dans son cellophane pour éviter « les taches de gras ».

Chanson : Arbres Déracinés Nous naissons de l’horizon Pour vivre Sous votre ciel Et nos fruits sont amers

Compagnie « Nomade in France » ; M.E.S. A. Sefsaf ; musique « Aligator »

 

 

 

 

 

Avignon 2018 (16) Jean-Michel d’Hoop – Hakim Bah – OFF

L’Herbe de l’oubli : Tchernobyl

Dans ou devant une carcasse de maison des personnages passent et repassent, de drôles de personnages avec des cous trop longs, des têtes trop grosses quand ce n’est pas l’ensemble qui est énorme chez eux. Il y a encore sur le plateau une sorte de chat monstrueux et même un cheval mort. Et j’oubliais le petit garçon à l’allure très étrange qui bouge comme un pantin. Ces êtres-là ne sont pas plus de vrais humains que de vrais animaux mais ils pourraient l’être puisque nous sommes à Tchernobyl (Tchernobyl : l’absinthe en ukrainien, soit l’herbe de l’oubli), pas dans la centrale, bien sûr, mais à côté, dans la zone d’exclusion (la « réserve radiologique naturelle » – sic) ou juste autour. Des membres de la compagnie Point Zéro sont allés enquêter sur place. Ils ont rapporté des images, des témoignages à partir desquels J.-M. d’Hoop (auteur et M.E.S.) a bâti un spectacle remarquable, instructif, émouvant, drôle parfois et éminemment poétique grâce aux marionnettes (de Ségolène Denis) dont la compagnie s’est fait une spécialité. Une seule marionnette à fils, celle du petit garçon, les autres sont des êtres hybrides, une grand-mère par exemple sera faite d’une comédienne dont un bras figurant le cou a la main dans la tête de la marionnette, tandis que l’autre bras est enfilé dans sa robe. Il faut deux comédiens, l’un portant l’autre, pour faire les géants, avec à nouveau un bras (celui du comédien qui est porté) en guise de cou. Dans ce cas, contrairement à la grand-mère, les corps des comédiens sont entièrement dissimulés derrière d’amples habits.

Peu importe la technique, à vrai dire, pour le spectateur : c’est le résultat qui compte et il est ici saisissant. La lumière y est pour quelque chose ainsi que les témoignages, bien sûr, relayés par les acteurs, en particulier ceux des habitants de la région qui ne peuvent (pour des raisons économiques) ou ne veulent renoncer à leurs habitudes, au lopin où ils cultivent de quoi se nourrir contre toute prudence.

Nous avons vu naguère une pièce intitulée Tchernobyl[i] de Stéphanie Loïk, une pièce presque abstraite, jouant sur la mécanique des acteurs. L’Herbe de l’oubli est un objet théâtral complètement différent, qui conjugue documentaire et spectacle en jouant sur la diversité des outils qui sont mobilisés.

Compagnie « Point Zéro »

Convulsions

Ce texte signé Hakim Bah et m.e.s. par Frédéric Fisbach a reçu le prix RFI 2016, est lauréat de l’Aide à la création de textes dramatiques ARTCENA et a bénéficié d’une bourse Beaumarchais-SACD. A ces titres, il est révélateur du type de théâtre qui plaît à tous ces jurys. S’il y a des auteurs ou aspirants-auteurs parmi nos lecteurs, nous leur souhaitons donc de lire le texte en question ou, mieux, d’assister à une représentation, à Limoges (au Festival des Francophonies où une pièce précédente du même auteur, Le Cadavre dans l’œil, a été présentée en 2013) ou ailleurs car, plus que bien d’autres textes de théâtre, plus littéraires, ce dernier est fait avant tout pour la scène.

On ignore si Hakim Bah prévoyait que les comédiens échangent leurs rôles ou si c’est le choix du M.E.S., le fait est que cela crée un effet de distance sans affaiblir le texte. On sait par contre que l’introduction à l’oral de didascalies normalement superfétatoires (« Atrée dit », « Thyeste dit ») est bien une intention (un peu trop systématique) de l’auteur.

« Atrée, Thyeste » : les lecteurs qui 1) fréquentent le IN et 2) étaient présents au début du festival cette année s’en mordront les doigts si, après la prestation de Thomas Joly dans la cour d’honneur du Palais des papes, ils ne sont pas allés faire un tour du côté de chez Bah, histoire de comparer. Une erreur que nous avons, pour notre part, failli commettre, n’ayant repéré Convulsions qu’in extremis. C’est en effet un hasard assez extraordinaire que la concomitance de ces deux pièces la même année en Avignon, IN et OFF : le Thyeste de Sénèque écrit au temps de Jésus-Christ et la pièce ultra-contemporaine de Bah. On ne sera pas surpris si, théâtre pour théâtre, nous préférons Bah à Sénèque. Malgré les énormes moyens dont disposait Joly, il ne pouvait faire du texte de Sénèque et de ses « récitatifs » interminables une pièce susceptible de retenir longtemps l’intérêt. Tandis que Fisbach (qui fut d’ailleurs « artiste associé » au IN en 2007, avec les honneurs, lui aussi, … de la cour d’honneur) disposait d’un texte qui, pour notre bonheur, « part dans tous les sens », même si la rivalité d’Atrée et de Thyeste et le festin qui s’ensuivit sont globalement respectés. La présence intermittente d’un narrateur qui ne se prive pas d’encourager les divers personnages ajoute un piment supplémentaire.

La partition est partagée entre six comédiens, trois garçons et trois filles (ou dames ?) suivant une règle du jeu assez cruelle puisqu’elle nous oblige à comparer la manière dont chacune ou chacun interprète le même personnage que sa ou son camarade. Disons qu’elles et ils apportent des qualités différentes et qu’elles et ils ne réussissent pas toutes et tous aussi bien dans les divers personnages dont elles et ils sont chargés. C’est particulièrement le cas pour Lory Hardel excellente en fonctionnaire du service américain des migrations (dans la pièce Atrée a décidé de devenir résident américain !) et qui semble empêchée en Erope, épouse d’Atrée. Idem pour Nelson-Rafaell Madel (que les spectateurs martiniquais connaissent bien) toujours très bon sauf dans la scène du repentir d’Atrée dont on ne sait s’il la joue réaliste ou parodique (il est vrai que les intentions du texte sont loin d’être claires sur ce point).

Compagnie « L’Ensemble Atopique ».

 

[i] http://www.madinin-art.net/tchernobyl-forever-un-oratorio-mecanique/

Avignon 20108 (15) Gaudillère : « Pale Blue Dot » – IN

Wikileaks

Dernier spectacle du IN en ce qui nous concerne, Pale Blue Dot est consacré à « l’affaire Wikileaks ». Du théâtre documentaire solide, concocté (texte et m.e.s.) par Etienne Gaudillère, jeune comédien qui a créé sa compagnie « Y » en 2015 avant de monter Pale Blue Dot l’année suivante. Le titre serait tiré de la description de la terre vue par la sonde Voyager à quelques milliers de kilomètres : un point bleu pâle. Disons alors que la pièce est un zoom sur quelques individus qui voulaient « changer le monde » (au sens de notre petite terre perdue dans l’univers), à commencer par Julien Assange, fondateur de Wikileaks à la personnalité très affirmée, toujours confiné dans l’ambassade d’Equateur à Londres et le soldat Bradley (devenu Chelsea) Manning qui a approvisionné Wikileaks avec des « tonnes » de documents très compromettants pour l’armée et l’administration américaines.

Le sujet se prête au théâtre. Au théâtre d’aujourd’hui, avec la projection de la vidéo (on ne peut plus réelle) Collateral Murder qui montre l’assassinat à distance de civils irakiens par les soldats américains sur la vague suspicion (erronée : la vision sur un petit écran en noir et blanc par l’intermédiaire de caméras à longue distance étant tout sauf précise) qu’ils transportaient des armes, puis, pour mettre le comble à l’horreur le tir sur la voiture venue ramasser un blessé, qui contenait des enfants… Sur l’écran s’inscrivent également des échanges « Messenger » entre Manning et un correspondant auquel il fait part de ses états d’âme… Et au théâtre tout court avec des dialogues au sein de Wikileaks, entre Assange et les journalistes qui l’aideront à divulguer ses informations et, de l’autre côté, entre des membres de l’administration américaine. Une comédienne incarne Hilary Clinton, laquelle, du temps où elle était la secrétaire d’Etat d’Obama a prononcé des discours passablement contradictoires sur la liberté d’expression.

Des bureaux, ceux du ministre américain de la Défense, d’Assange, de ses collaborateurs sont déplacés sur le plateau au fur et à mesure du déroulement de l’histoire. Quatre panneaux deviennent une pièce fermée dans laquelle Assange reçoit les journalistes qui préparent avec lui la bombe Wikileaks.

Tout cela est fort bien représenté par onze comédiens. On se demande un peu – si l’on a passé un certain âge – à quoi riment les incursions soudaines d’une musique tonitruante : sans doute une concession à la jeunesse d’aujourd’hui qui semble avoir besoin pour exister de ce bruit à d’autres oreilles insupportables qu’elle qualifie de musique.

C’est un détail. Il importe davantage qu’on sorte de Pale Blue Dot convaincu de la résilience du « Système ». Que l’on sache, en effet, Wikileaks n’a pas empêché les Américains (et d’autres) de se mêler de la guerre en Syrie et, plus près de nous, les Panama Papers n’ont pas conduit à l’éradication des paradis fiscaux, y compris au sein de l’Europe (Irlande, Luxembourg, etc.). On est d’autant plus admiratif face aux lanceurs d’alerte et autre Assange qui se battent pour qu’éclate la vérité, puisque c’est quand même la condition première – à défaut d’être suffisante – de la moralisation de la vie publique.

Avignon 2018 (14) Phia Ménard – Julie Otsuka/Richard Brunel – IN

Saison sèche

Incontestablement l’un des événements du festival, très longuement applaudi, Saison sèche passe en force et ne peut pas laisser indifférent. Phia Ménard est une femme qui fut jadis un homme. Militante, elle n’a de cesse dans ses pièces chorégraphiées de dénoncer l’oppression de la femme par l’homme. Il s’agit donc de danse, une danse très contemporaine destinée à produire sur le spectateur des chocs à répétition. Le premier tableau montre des femmes vêtues d’une courte combinaison blanche dans un espace lui-même tout blanc pourvu d’un plafond qui monte et descend jusqu’à presque écraser les sept danseuses, comme pour mieux illustrer la domination de la société patriarcale. Vient ensuite le tableau de la danse rituelle inspirée de la secte des Haukas, au Ghana, filmée par Jean Rouch (Maîtres fous) : entièrement nues, peinturlurées de couleurs vives, les danseuses semblent effectivement se livrer à un rituel magique. Au tableau suivant, elles ont revêtu des habits masculins correspondant à des positions sociales différentes, du loubard au clergyman en passant par l’ouvrier, le pompier, le bourgeois, le sportif… Ces hommes commencent par se chamailler avant de se mettre en rang d’ognons et entament une « marche militaire » chorégraphiée comme en voit assez fréquemment dans les pièces contemporaines, celle-ci en l’occurrence particulièrement réussie. Arrive le dernier tableau, particulièrement spectaculaire qui fait le décor se déliter sous nos yeux, d’abord sans intervention humaine (les danseuses ayant momentanément disparu) : « le carton alvéolé épais et résistant, lorsqu’il est sec, devient mou dès qu’il est humidifié, et laisse apparaître des liquides visqueux noirs » (P. Ménard). Lorsque les danseuses reviennent, nues de nouveau, elles s’emploient à détruire ce qui reste de la « prison des hommes ».

Tout cela est bien fait, frappant même, on n’en disconviendra pas. Mais pourquoi faut-il que les tableaux s’étirent autant et finissent par lasser, la chorégraphie de chacun se révélant passablement répétitive. Quant à la métaphore de la prison où les femmes se trouvent enfermées par le patriarcat, elle a le mérite d’être parfaitement lisible dans le spectacle. A ceci près que l’apparition des hommes (les femmes déguisées en hommes) brouille complètement la thèse que P. Ménard souhaite défendre, dans la mesure où lesdits hommes enrégimentés et marchant en cadence semblent tout autant aliénés que les femmes, bien plus à vrai dire puisque celles-ci sont capables de faire tomber les murs de leur prison contrairement à leurs tortionnaires qui restent docilement encasernés. Quoi qu’il en soit, pour les images très fortes que l’on gardera du spectacle, ce dernier restera en effet un événement du festival.

« Je vous l’affirme : le patriarcat est une association de malfaiteurs, des enfants feignant de ne pas entendre, une usurpation, un crime contre l’humanité » – Thia Ménard.

Certaines n’avaient jamais vu la mer

Julie Otsuka est américaine – ce que son nom ne laisse pas deviner – et d’origine japonaise – ce qui se conçoit plus facilement. Elle s’est intéressée aux Japonaises (dites picture brides) qui ont été attirées aux-Etats-Unis, au début du XXe siècle, pour épouser des Japonais installés auparavant. Attirées par des lettres souvent rédigées par d’autres que leurs signataires et qui faisaient miroiter un paradis illusoire, si bien que la découverte de la réalité fut pour la plupart de ces femmes la déception qu’on imagine. Mais elles s’habituèrent, travaillant dur dans les champs, au début, puis s’installant mieux, avec le niveau de vie qui augmentait pour tout le monde. Des enfants naquirent qui était, eux, non seulement nés américains mais américains de culture, en décalage avec leurs parents. Puis survint l’attaque sauvage des kamikazes nippons sur Pearl Harbour, en décembre 1941, suivie par l’entrée de l’Amérique dans la deuxième guerre mondiale. Les Japonais installés aux Etats-Unis furent alors suspectés d’intelligence avec l’ennemi et parqués dans des camps.

J. Otsuka raconte donc cette histoire dans un livre (The Buddha in the Attic, 2011) traduit en 22 langues (Certaines n’avaient jamais vu la mer en français) et plusieurs fois récompensé (prix Femina étranger 2012 en France). Elle fait parler les femmes qu’elle a interrogées comme une unique voix qui raconte des expériences multiples, sans dialogue donc, dans un texte prenant dont nous donnons un échantillon ici (extrait du chap. 2, « La première nuit ») :

« … Ils nous ont prises avec gourmandise, voracité, comme s’ils attendaient ce moment-là depuis des siècles. Ils nous ont prises alors que nous souffrions toujours des nausées de la traversée, et que le sol tanguait encore sous nos pieds. Ils nous ont prises dans la violence, à coups de poing, chaque fois que nous tentions de résister […] Ils nous ont prises en nous priant d’excuser leurs mains calleuses, et nous avons tout de suite compris qu’ils étaient fermiers et non banquiers. Ils nous ont prises tranquillement […] Ils nous ont prises avec frénésie sur des draps aux taches jaunies. Avec aisance et sans histoire, car certaines d’entre nous avaient fait cela bien des fois… »

C’est donc avec un texte pareil que Richard Brunel, directeur de la Comédie de Valence (CDN Drôme-Ardèche) a décidé de bâtir une pièce. On sait ce que nous pensons des adaptations littéraires au théâtre : entreprise risquée ! De fait, Certaines n’avaient jamais vu la mer ne dépasse jamais le stade d’une illustration, loin d’avoir l’impact du livre. Ainsi la scène correspondant au passage que l’on vient de citer ne parvient-elle à rendre compte de manière satisfaisante ni de la violence ni de la tendresse contenues dans le texte. On reste constamment en-deçà, contemplant un beau livre d’images là où l’on devrait être bouleversé. Les huit comédiennes et trois comédiens jouent d’ailleurs un ton en-dessous, comme s’ils ne se sentaient pas concernés par un drame qui semble plutôt les amuser. Ils disparaissent dans la dernière scène interprétée par Natalie Dessay chargée d’évoquer les réactions des Américains blancs face à la disparition des Japonais regroupés dans des camps. Elle raconte, chante un peu (le moins qu’on attendait de sa part). Et la pièce s’achève sans scandale, n’ayant à vrai dire ni plu ni déplu.