Exposition « Pictural » : peinture actuelle en Martinique

Claude Cauquil

Après l’exposition tirée du fonds de l’entreprise Renault, présentant quelques grands noms des arts plastiques du XXe siècle, la Fondation Clément a eu l’excellente idée de réunir trente-cinq artistes martiniquais toujours actifs dans une exposition collective intitulée Pictural. « Pictural » comme peinture, même si l’on n’est pas surpris de trouver des exceptions au châssis rectangulaire habituel, tant les frontières entre peinture, sculpture, installation se sont désormais estompées.

Ernest Breleur

Si l’art contemporain, on ne le sait que trop, trop souvent déçoit (« le n’importe quoi ou le presque rien » selon la formule célèbre de Jean Clair), ce n’est nullement le cas des œuvres rassemblées ici, à quelques réserves inévitables près. Aucune mièvrerie dans cette exposition, et si les silhouettes « approximativement » dessinées sont de rigueur, ce n’est pas gaucherie ou maladresse mais simplement parce que l’avènement de la photographie a « tué » le dessin académique (sauf chez de rares récalcitrants qui font parfois figure désormais de révolutionnaires). On sait d’ailleurs, depuis Münch et d’autres, qu’une physionomie n’a pas besoin d’être exacte ni même précise pour être réaliste et expressive.

Jacqueline Fabien (détail)

Pictural mêle les œuvres abstraites et figuratives, récentes ou un peu plus anciennes, des chefs d’œuvre à côté de tentatives plus hasardeuses. Parmi les chefs d’œuvre, on rangera sans conteste possible le grand Christ bleu sans tête d’Ernest Breleur (1994)1, de la série des Christ, l’une des plus remarquables de cet artiste passé depuis à d’autres supports que la toile, une peinture sortie pour la circonstance d’une collection particulière. Mais ce serait une erreur de résumer l’exposition à ce seul tableau. On est frappé, au contraire, par le nombre et la diversité des talents qui s’expriment sur les cimaises de la fondation Clément. Celui des maîtres confirmés comme Serge Hélénon, qui rédigea avec Louis Laouchez le Manifeste de l’Ecole négro-caraïbe (1970), ou Victor Anicet, l’un des fondateurs, avec E. Breleur et d’autres, du groupe Fromajé (1984), ou encore René Louise, auteur pour sa part d’un Manifeste du marronisme moderne (1990)2. D’autres anciens comme Fred Eucharis, Hector Charpentier ou Christian Bertin, et tant d’autres plus récents3 que les Martiniquais ont l’habitude de voir exposer, sans compter une poignée de jeunes artistes prometteurs.

Thierry Jarrin

Avis aux amateurs : la plupart des œuvres exposées sont offertes à la vente. Les prix sont compris entre 800 € (une composition graphique de Fabienne Cabord, à la manière de certaines bandes dessinées) et 35000 € (un assemblage de personnages farfelus par Thierry Jarrin) : il y en a (presque) pour toutes les bourses !

Les deux exemples précédents démontrent que les artistes martiniquais n’hésitent pas à sortir des sentiers battus, voire à s’affranchir du cadre du tableau, comme dans la composition d’E. Breleur, Paysage Céleste (2018), intégrant des figurines, à l’intérieur comme à l’extérieur du cadre, qui accompagnent les petits personnages ventrus qui sont l’une de ses marques de fabrique récentes, ou à l’instar de Thierry Cauwet, lequel présente une ensemble de silhouettes féminines géantes peintes sur des feuilles de  plastique transparentes et accrochées au plafond de l’une des salles d’exposition. Et que dire de Louisa Marajo qui intègre ses tableaux dans une installation, Echafaudage baroque, où l’on reconnaît en particulier des bouts de palettes, un tréteau, une échelle en bois… ?

Dora Vital

Cette très riche exposition est une occasion précieuse d’apprécier les productions picturales les plus brillantes des Martiniquais. Un seul regret : qu’elle s’ouvre au moment où se clôt la période de pointe pour le tourisme. Car on ne peut que souhaiter que le plus de visiteurs possible venus de l’extérieur puissent se rendre compte de la diversité et de l’exceptionnelle qualité des expressions artistiques qui se développent sur notre petit bout de terre.

 

Pictural – Exposition collective – Martinique. Du 26 avril au 19 juin 2019, Fondation Clément, Le François, Martinique.

Catalogue avec de nombreuses illustrations en couleur, texte de Dominique Brebion, Fondation Clément, 2018, 62 p.

 

[1] Cf. Dominique Berthet, Ernest Breleur, HC-Editions – Fondation Clément, 2008.
S. Lander : https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/un-atelier-dans-la-jungle-ernest-breleur

2 Cf. Gerry L’Etang (dir.), La Peinture en Martinique, HC-Editions – Conseil général de Martinique, 2007.
S. Lander : https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/peintres-de-martinique/
et https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/breleur-et-laouchez-a-la-fondation-clement-en-martinique/

Comme, par exemple, Valérie John ou Ricardo Ozier-Lafontaine.
Cf. S. Lander : https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/les-palimpsestes-de-valerie-john/
et Le geste organique de Ricardo Ozier-Lafontaine, Antilla, n° 1823, 2018, p. 40-41.

Michel Richard interprète Michel Foucault

« Comédien, se dit
de celui qui s’est fait un art,
 et, pour ainsi dire, un métier
de bien feindre les passions,
 les sentiments qu’il n’a point »
 (Le Littré)

Interpréter : traduire, servir, trahir, se servir de, se jouer de… Il y a mille manières d’endosser la défroque d’un personnage au théâtre, toutes aussi valables, au fond, puisque le théâtre, par définition, n’est qu’illusion et faux-semblant. Tout est dans le jeu, ou comme le dit encore le Littré dans le divertissement, la récréation. Le jeu du comédien n’est rien d’autre qu’un jeu, en effet, son jeu à lui qui s’amuse à exprimer l’autre du personnage, jusque dans ses accents les plus tragiques. S’y ajoute le jeu du spectateur qui feint la crédulité, comme lorsqu’il … joue … à se faire peur. Tout est dans le connivence, cette double convention chez l’un comme l’autre qui consiste à faire semblant d’y croire, soit, respectivement, de croire à ce que je fais et dis si je suis celui qui joue au comédien, à ce que je vois et entends si je suis celui qui joue au spectateur.

Si l’acte même du théâtre est si éloigné de la vérité, que dire du personnage lui-même ? Qu’il soit réel ou inventé, passé au moulin du théâtre, il n’est plus qu’un être de fiction, parfois plus proche de la vérité lorsque, sorti de l’imagination d’un auteur, il devient archétype, que lorsqu’il renvoie à une personne ayant réellement existé. Au risque que la personne en question qui est représentée au théâtre (au cinéma, dans un roman) devienne plus réelle dans l’esprit du public que cette personne elle-même.

Nous pensions à tout cela en observant le comédien Michel Richard interpréter sur un plateau le personnage de Michel Foucault, philosophe emblématique de la French theory. C’est le titulaire, de 1971 à sa mort en 1984, de la chaire d’Histoire des systèmes de pensée au Collège de France dont s’est saisi M. Richard, et plus particulièrement celui du dernier cours, en 1984 donc, qui portait sur le gouvernement de soi et des autres. Il a pris le parti de ne retenir que quelques phrases, parfois une seule, dans les conférences successives de cette année-là. Seule exception, un extrait plus copieux du discours inaugural de 1971 est inséré entre ces brèves citations. En tout état de cause, le propos de M. Richard n’est pas de nous enseigner en un petite heure la position de Foucault sur le thème de ses conférences de 1984, mais d’évoquer une personnalité. Puisque tous les mots du comédien sur le plateau sont des citations exactes de Foucault, il est patent que ce dernier, dans la dernière année de sa vie, et se sachant malade, s’est laissé aller à tenir en direction de son auditoire des propos provocateurs que l’on n’attend pas de la bouche d’un professeur au « Collège ». Lorsque, par exemple, avant une présentation critique du dernier ouvrage de Dumézil, il prétend que son public n’a pas dû le lire. Or, connaissant, justement, la nature de ce public – qui n’était pas que mondain – il y a fort à parier au contraire que nombre des assistants connaissaient le livre en question. Autre exemple, les interruptions plutôt abruptes des conférences apparaissent très éloignées des formes policées du discours académique.

La liberté de parole de Foucault autorise M. Richard à interpréter le personnage avec une totale liberté sans le trahir. On ne parle pas ici des différences physiques, lesquelles, en tout état de cause, importent assez peu au théâtre, mais du jeu du comédien qui exagère, à l’évidence, celui du professeur au Collège de France. Il n’est pas nécessaire d’aller fouiller sur internet pour vérifier que Foucault ne se couchait pas de tout son long sur le plateau de sa chaire et poursuivait son cours dans cette position ! L’exagération du jeu ne choque pas, dans ce cas, car elle s’accorde parfaitement avec le texte. Et l’on est subjugué par le spectacle de M. Richard agité, arpentant la scène, fouillant dans ses papiers, digressant dans ses propos. Lorsque nous l’avons vue, à l’occasion d’un séjour du comédien en Martinique, la pièce avait déjà beaucoup tourné, en France et ailleurs. Autant dire qu’elle était au point. Ajoutons pour finir que la magie tenait également au lieu où elle était présentée, un tout petit théâtre perché sur les hauteurs de Fort-de-France. Être au plus près du comédien, distinguer toutes les expressions de son visage, etc. : un rêve ici réalisé pour tous les spectateurs.  

Michel Richard, L’artiste et le « dire-vrai », d’après Michel Foucault.

A l’Espace A’zwèl, Martinique, le 12 avril 2019.

Par Selim Lander, , publié le 10/04/2019 | Comments (0)
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L’édition 2019 de « Recherches en Esthétique »

N° 23, « Art et détournement », janvier 2019, 292 p., 23 €.

Chaque nouvelle livraison de la revue annuelle Recherches en Esthétique est attendue avec impatience par les amateurs d’art, tant les numéros successifs se sont révélés à chaque fois passionnants. Des numéros thématiques qui interrogent les rapports de l’art avec un certain nombre de concepts ou de pratiques – pour s’en tenir à quelques numéros récents : l’insolite, le trouble, les transgressions, l’engagement, le hasard, l’action – et qui ménagent, Martinique oblige, un espace pour présenter certains artistes de la Caraïbe, cette belle et savante revue, assortie de reproductions en noir et blanc ou en couleur, étant publiée en effet à Fort-de-France par les soins d’un professeur d’esthétique et critique d’art à l’Université des Antilles. Ce dernier, Dominique Berthet, fait appel à des auteurs d’origines diverses, souvent éminents, et l’on retrouve ainsi avec plaisir dans chaque numéro ou presque les contributions de Dominique Chateau et Marc Jimenez, deux professeurs émérites de la Sorbonne qui apportent une expérience et un recul qui ne peuvent être que le fruit d’une longue pratique de leur discipline. Car l’esthétique – puisqu’il s’agit de cela – est depuis toujours un terrain miné, source d’innombrables cabales et controverses.

Le dernier numéro explore donc les « détournements » dans l’art. Ceux-ci peuvent prendre diverses formes qui réclament chacune des analyses particulières : détournement d’un objet usuel (le morceau de toile cirée dans la Nature morte à la chaise cannée de Picasso (1912), les ready-made) ; détournement d’une œuvre existante, pratique bien plus ancienne que la Joconde moustachue de Duchamp dans la mesure où les peintres n’ont cessé de se copier (l’Olympia de Manet « inspirée » du Titien et de Goya qui elle-même « inspirera » Une moderne Olympia de Cézanne, etc.) ; détournement de l’œuvre, enfin, par le spectateur.

Comment interpréter ces pratiques ? Pour s’en tenir aux exemples « d’imitation » précédents, qu’y a-t-il de commun entre les démarches de Manet ou Cézanne, d’un côté, et Duchamp de l’autre ? Peut-être l’idée de révolution, les premiers entendant révolutionner la peinture tandis que le dernier s’attaque au fait même de l’art. Ce qui n’empêche pas une certaine révérence envers les maîtres du passé : les imiter, les travestir même, n’est-ce pas reconnaître leur importance ?

Les révolutions artistiques peuvent-elles contribuer à la révolution tout court ? Certains en ont rêvé. Concernant précisément la pratique du détournement, Bruno Péquignot cite dans son article la définition proposée par le premier numéro de l’Internationale situationniste (juin 1958) :

« S’emploie par abréviation de la formule détournement d’éléments esthétiques préfabriqués. Intégration de productions actuelles au passé des arts dans une construction supérieure… Le détournement à l’intérieur des sphères esthétiques anciennes est une méthode de propagande qui témoigne de l’usure et de la perte d’importance de ces sphères » (p. 18).

Chez Debord et les « situs », la déconstruction-reconstruction des œuvres d’art devait être une arme pour anéantir la « société du spectacle ». On sait ce qu’il en est advenu ! Ecoutons, à cet égard, le constat désabusé de Marc Jimenez qui s’entretient avec Dominique Berthet :

« Certes, on poursuit la critique de la production industrielle des biens et des images ; certes, on critique la pub, mais l’art postmoderne et post-avant-gardiste se fait facétieux, désabusé ou divertissant, et le monde de l’art, désormais, se contente largement d’un fonctionnement autoréférentiel, jusqu’à nos jours » (p.12).

Toute règle connaît des exceptions. M. Jimenez en souligne quelques-unes : des artistes féministes engagées, ou encore Banksi qui a déguisé le David de Michel Ange en terroriste, détourné le Radeau de la Méduse en soutien aux migrants.

Les frasques de l’art contemporain ne choquant plus guère, le regardeur en est réduit à s’amuser à reconnaître l’origine de telle ou telle pièce qui est le produit d’un détournement. On peut alors se demander, avec Christian Ruby, si les œuvres les plus provocatrices ne sont pas désormais le fait des internautes qui usent de « stratégies de débord à l’égard des images d’œuvres d’art ou de titres de tableaux afin de construire la critique des institutions culturelles et des habitudes de spectateurs » (p. 36).

On voudrait également signaler ici – même si elle ne concerne que marginalement la pratique des détournements – la contribution théorique de Fernando Rosa Dias (magistralement traduite du portugais) qui condense en une dizaine de pages l’évolution de l’art plastique depuis les icônes du Moyen-Âge, en exploitant la distinction deleuzienne de l’optique (la vision éloignée qui permet de saisir la signification de la scène représentée sur les tableaux de l’époque classique) et de l’haptique (la vision de près, en germe dans l’impressionnisme, qui brouille l’ensemble et force à se focaliser sur le détail, comme dans  le cubisme, l’art abstrait), jusqu’au degré zéro de l’image (les monochromes), la suite ne pouvant être que le retour à la figuration, sinon à l’art tel qu’on l’entendait jusque-là puisque, désormais, ce n’est plus « l’œuvre qui fait l’art pour sa qualité artistique » mais « l’art qui justifie l’œuvre » de manière parfaitement tautologique : c’est de l’art puisque je dis que c’est de l’art, le « je » en question pouvant être l’artiste auto-proclamé, un marchand, un commissaire d’exposition, un critique, un collectionneur… F.Rosa Dias conclut son article sur la dénonciation du « nouvel académisme, qui n’appartient plus à l’œuvre d’art et à sa dimension poïétique, mais à un académisme institutionnel du monde de l’art et à sa valorisation, un néo-académisme qui survient lorsque la critique de l’institution d’art est intégrée et légitimée par le fonctionnement même de celui-ci – où toute médiation optique et haptique de l’œuvre est emprisonnée dans une dimension conceptuelle de ‘l’art’ » (p. 63).

On ne saurait évidemment recenser ici les vingt-cinq articles (sans compter les revues de livres) de ce très riche numéro de Recherches en Esthétique. Il serait néanmoins dommage de ne pas au moins citer le focus de D. Berthet sur la Chèvre de Picasso (détournement d’objets) et les divers avatars de LHOOQ (détournement de la Joconde de Léonard de Vinci), l’article d’Isabel Nogueira sur l’avant-garde russe, celui d’Hugues Henri sur « Panchounette », branche bordelaise tardive du situationnisme, celui de Valentine Plisnier sur le Dîner de têtes, une photographie de Tony Saulnier.

La couverture de la revue reproduit une sculpture du Béninois Dominique Zinkpé faite d’un empilement « d’ibedjis », petites statuettes en bois représentant des jumeaux décédés.

 

 

 

« Doubles vies » d’Olivier Assayas

Branché et pétillant

Olivier Assayas serait-il notre Woody Allen ? C’est ce que son film donne à penser. Le petit monde peint dans Doubles vies, celui des bourgeois intellos parisiens, évoque en effet irrésistiblement celui des bourgeois intellos version Manhattan de W. Allen. Et Léonard, l’écrivain « autofictif » et pataud (joué par un Vincent Macaigne au mieux de sa forme) qui réussit néanmoins à plaire aux dames, ne peut pas ne pas faire penser aux personnages joués par W. Allen lui-même dans ses films. Ceci dit, nous sommes bien en France, à Paris, dans des appartements meublés avec goût mais sans ostentation en dehors des murs couverts de livres ou une affiche de Bill Viola au mur. Bien sûr, quand on se rencontre, on ne manque pas de mentionner Thomas Bernhard ou Lars Noren, Visconti ou Haeneke et, cela va de soi, de parler « boutique », c’est-à-dire principalement d’édition et accessoirement de politique, puisque l’un des principaux personnages est un éditeur (Guillaume Canet) qui publie entre autres les livres de son ami Léonard et que ce dernier est en couple avec l’assistante d’un homme politique. On parle aussi du métier d’acteur et de télévision puisque la femme de l’éditeur (Juliette Binoche) interprète une policière criminologue dans une série télévisée.

Au-delà des intrigues amoureuses sans conséquence qui justifient le titre, Doubles vies, le film soulève quelques questions qui ne peuvent que passionner tous les spectateurs qui s’intéressent de près ou de loin aux métiers d’écrivain, d’éditeur et de critique. On excusera un (modeste) critique s’il s’attarde sur ce dernier aspect. La maison d’édition a recruté une jeune spécialiste du numérique (Christa Theret dont l’élocution « jeuns » et chuintate est quasi inaudible pour une oreille rassise), accessoirement la maîtresse de son patron. (Pour faire bonne mesure précisons que l’épouse de ce dernier – donc la comédienne – n’est pas en reste puisqu’elle-même couche avec l’auteur. Seule la compagne (Nora Hamzawi) d’i-celui semble exempte de tout adultère, trop occupée qu’elle est à jongler avec ses deux téléphones et sa tablette et par tous ses voyages en province pour soutenir son homme politique, … lequel est homosexuel au demeurant).

Mais revenons à la critique littéraire. Dans l’une des scènes du film, la jeune personne spécialiste du numérique explique doctement que les critiques des journaux patentés sont une espèce en voie de disparition. Ils ont le tort, en effet, de laisser parler leur sensibilité – encore que… mais admettons que ce soit le cas – alors que ce qui devrait importer à un éditeur, c’est uniquement de toucher son « cœur de cible ». Or, pour ce faire, continue la jeune personne, il existe des algorithmes capables d’identifier les lecteurs potentiels et de leur faire parvenir les messages adéquats (bientôt rédigés par d’autres algorithmes).

Concernant maintenant le métier d’éditeur, sont évoqués les e-books censés devoir « tuer » les livres-papier, ce qui est loin d’être le cas, jusqu’à présent en tout cas. Le film soulève la question sans y répondre mais la conclusion est bien que le métier du livre sera inéluctablement transformé, que le papier disparaîtra tout comme les critiques. Quant à la politique, puisqu’on en parle aussi assez longuement dans le film, il ressort des discussions entre les personnages de Doubles vies que, à l’heure de la « postvérité », les politiciens n’ont plus aucune chance de rétablir la confiance dans leur profession, chacun d’entre nous se racontant ses propres histoires sans souci de véracité.

Conformément au discours qu’il véhicule, O. Assayas a bien identifié sa cible ; son film ne peut que plaire à tous les bobos auxquels il est destiné et qui constituent le second public du cinéma après les ados et ados attardés qui se régalent des blockbusters. Quoi qu’il en soit, en ce qui nous concerne, on l’aura compris, nous n’avons pas boudé notre plaisir !

 

Par Selim Lander, , publié le 11/02/2019 | Comments (0)
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« Kalakuta Republik » : superbe !

Surprenante, étonnante plutôt, au sens premier du tonnerre qui tonne, cette pièce de Serge Aimé Coulibaly d’origine burkinabé, inspirée par le grand musicien nigérian Fela Kuti, qui a déjà beaucoup tourné (par exemple dans le In d’Avignon en 2017) et s’est couverte d’éloge, est un beau cadeau de Nouvel An de Tropiques Atrium-Scène Nationale aux Martiniquais. Ils sont sept, ou plutôt six, trois danseurs et trois danseuses, cinq Noirs et une Blanche, avec en sus le chorégraphe originaire du Burkina Faso, souvent présent sur le plateau, trois couples donc que l’on verra tous les trois en action dans un tableau final particulièrement frappant, lorsqu’ils quitteront le plateau et disparaîtront en haut des gradins, chaque danseur portant sa partenaire.

Photo Christophe Raynaud de Lage

Après un prologue un peu trop long, sans doute, l’entrée en scène de Coulibaly bouleverse l’ordre quelque peu mécanique qui s’est instauré. Le chorégraphe qui fait mine de partager les rôles – comme si chacun ne savait pas déjà parfaitement ce qu’il doit faire – fournit une sorte de contrepoint aux déplacements des danseurs. A partir de là, la pièce se déroule sans un temps mort, sans un instant de répit pour le spectateur en raison d’une chorégraphie que l’on pourrait dire « déconstruite », les danseurs jouant le plus souvent en solo dans un désordre organisé, les parties à deux, quatre ou six étant l’exception. Le décor évoque ces bars africains où l’on va pour boire, danser, éventuellement lever des filles vénales (côté masculin), trouver un client pas trop fauché (côté féminin). Pour ceux qui ont pu y assister, l’ambiance est proche de la pièce de théâtre Tram 93 adaptée du roman de Fiston Mwanza Mujila qui se déroule également dans un bistrot-boite de nuit.

Les quelques accessoires ont une part importante : un sofa fatigué, des chaises en plastique, une boite sur roulette qui sert de podium. Les sièges se mettront d’ailleurs à voler dans tous les sens, dans une séquence où l’on peut reconnaître comme un hommage à Pina Bausch. Les deux écrans contribuent à dérouter encore plus un spectateur déjà troublé par le fait que plusieurs actions se déroulent en même temps sur le plateau, lorsque les images font défiler une autre histoire que celle(s) racontée(s) par les danseurs (ville en ruine, cohorte de réfugiés). Idem pour les expressions énigmatiques qui se substituent parfois aux images (« La décadence peut être une fin », etc.).

Coulibaly sature en quelque sorte l’esprit du spectateur tout comme il sature l’espace du plateau avec sa chorégraphie que nous avons dite, faute de mieux, « déconstruite ». Elle mélange les genres : danse de boite de nuit ou d’Afrique, danse moderne ou classique. L’introduction d’une danseuse classique dans ce ballet contemporain est un des atouts de cette pièce, même si Marion Alzieu a tendance à faire de l’ombre à ses camarades, la danse classique possédant un pouvoir de fascination décidément incomparable.

Compagnie Faso Danse Théâtre avec Serge Aimé Coulibaly, Adonis Nebié, Marion Alzieu, Sayouba Sigué, Ahmed Soura, Ida Faho, Antonia Naouele. Musique : Yvan Talbot – Vidéo : Eve Martin.

En tournée à Fort-de-France le 12 janvier 2019.

Voir aussi l’article de Roland Sabra dans Madinin’art : http://www.madinin-art.net/kalakuta-republik-tout-ce-qui-brille-comme-fela-kuti-nest-pas-dor/

Renault : une entreprise investie/t dans l’art

Une exposition de la fondation Clément en Martinique

La Fondation Clément dont nos lecteurs savent quel rôle elle joue pour apporter l’art contemporain aussi bien aux Martiniquais qu’aux dizaines de milliers de touristes qui la visitent annuellement, organise désormais pendant chaque hiver une grande exposition en partenariat avec les musées nationaux ou des fondations amies, en sus des expositions consacrées aux artistes caribéens pendant le reste de l’année. Ce fut ainsi le cas, en partenariat avec le Centre Pompidou, pour Hervé Télémaque (2016) et les expressionnistes abstraits de l’Ecole de Paris (le Geste et la Matière, 2017), puis, avec la fondation Dapper, pour les artistes africains d’hier et d’aujourd’hui (Afriques, 2018). Voici maintenant une abondante sélection puisée dans les quelque 300 œuvres de la collection du constructeur automobile Renault.

C’est par hasard que Renault fait figure de pionnier en matière de « corporate art ». Un cadre supérieur de l’entreprise, Claude Renard, ami d’André Malraux, eut l’idée de rapprocher le monde

Le mur bleu

de l’entreprise et celui des artistes contemporains. Avec le soutien de Louis Dreyfus, le PDG de l’époque, des artistes ont été invités à travailler dans les ateliers. Ils pouvaient faire appel, en cas de besoin, aux compétences des « Renault ». Ainsi Jean Dubuffet a-t-il utilisé une machine destinée à l’agrandissement des maquettes d’automobiles pour réaliser ses grandes œuvres en relief, comme le Mur bleu (1967-1968, 350 x 700 cm). Autre exemple, récent : la sculpture de métal et de résine conçue par Jean-Luc Moulène inspirée de la carrosserie du quadricycle électrique Twizzy, réalisée avec des techniciens de l’entreprise (Body vs Twizzy, 2011).

La sculpture la plus monumentale ayant voyagé jusqu’en Martinique, sculpture animée par un moteur électrique, Requiem pour une feuille mortede Jean Tinguely (1967, 305 x 1105 x 80 cm), dont l’affiche ne donne qu’une idée très incomplète, n’impressionne pas seulement par sa dimension. Au-delà de l’intention satirique évidente et la référence aux Temps modernes, cette construction fantasque dont les rouages se mettent en branle quand ils veulent et rarement tous ensemble, recèle une véritable valeur esthétique.

Certaines œuvres sont de simples reproductions de pièces ou de sous-ensembles des automobiles Renault comme Red Hot Exhaust (2014) de la Britannique Angela Palmer, version agrandie du pot d’échappement d’une Formule 1, ou les grandes compositions d’Erró, à l’instar de Renaultscape (1984), d’où surgissent une prolifération d’éléments mécaniques peints avec une exactitude minutieuse. Du même Erró, grand prêtre de la figuration narrative, on remarque la série dans laquelle il a juxtaposé des reproductions remarquablement soignées de tableaux emblématiques de l’histoire de la peinture (comme la Vierge à l’enfant de Jean Fouquet in Madonna, 1984) à des photos retouchées des habitacles des voitures.

Madonna

Renaultscape

 

Au-delà des pièces confectionnées dans les ateliers de Renault, la collection s’est enrichie d’œuvres de commandes installées à l’intérieur ou à l’extérieurs de divers bâtiments de l’entreprise. Parmi les artistes sollicités, Victor Vasarely semble occuper une place éminente à voir le nombre d’œuvres sélectionnées pour l’exposition du François. Idiosyncrasie de la commissaire de l’exposition ou simple reflet du poids de cet artiste dans la collection, le fait est que les recherches cinétiques de Vasarely – pour importantes qu’elles demeurent pour l’histoire de l’art – apparaissent aujourd’hui bien démodées (au même titre que d’autres courants comme le suprématisme, etc.)

Forever not

Un artiste parmi les plus contemporains, le Chinois Ha An est représenté ici par une pièce agréablement décorative constituée d’idéogrammes fabriqués à partir de néons récupérés, Forever not (2015), « Oui, c’est toujours non » suivant la traduction française littérale. On est avec une telle œuvre au cœur des ambiguïtés d’un certain art contemporain où le message (ou le gag[i]) importe davantage que la maîtrise technique, et la séduction facile davantage qu’une véritable recherche esthétique.

Robert Doisneau

Sait-on que Robert Doisneau fut pendant une quinzaine d’années, avant et après la deuxième guerre mondiale, le photographe officiel de Renault, réalisant non seulement des photos publicitaires mais encore un recensement systématique des ateliers, bureaux d’étude, cantines, et autres lieux où se déroulait le quotidien des ouvriers et des employés de l’entreprise. La photographie reproduite ici, variante du thème du déjeuner sur l’herbe, laisse apparaître à l’arrière-plan deux exemplaires – cabriolet et berline – de la voiture sans doute la plus élégante de toute l’histoire de la marque, la Vivaquatre.

 

Renault, l’art de la collection, Fondation Clément, Le François, Martinique, 9 décembre 2018 au 17 mars 2019.

[i] Le titre fait référence aux démêlées de l’artiste avec sa commanditaire.

Des marionnettes. De la Chine et l’Occident

Il y a des artistes que l’on a plaisir à revoir, tel Yeung Faï qui a déjà  visité la Martinique, il y a trois ans, et qui revient vers nous à l’occasion de la Ribotte des petits, le festival des enfants organisé par Tropiques Atrium en ce mois de décembre. Yeung Faï est sympathique, les jeux de son visage très expressif font aussi partie du spectacle mais celui-ci vaut avant tout pour la virtuosité du marionnettiste né à Hong-Kong. S’il nous est difficile d’en juger exactement – les marionnettistes qui se produisent en Europe utilisant d’autres techniques – nous croyons volontiers le programme qui le présente comme un « virtuose » de son art.

Si nous osions, nous hasarderions une comparaison entre l’Extrême-Orient et l’Occident. Chacun a désormais conscience que le centre de gravité du monde est en train de se déplacer à toute vitesse vers la Chine, laquelle fait ce qu’elle veut dans ce qu’elle estime son pré carré (voir ses implantations en mer de Chine du Sud, la « route de la soie », etc.), comme en Afrique, son nouveau terrain d’exercice, ce qui ne l’empêche pas d’avancer ses pions ailleurs (un seul exemple : les « châteaux » prestigieux du Bordelais), grâce à la formidable puissance financière acquise par des pratiques commerciales non-concurrentielles. Qu’est-ce que cela peut bien signifier sinon que les Chinois sont les meilleurs ? Les meilleurs pour jouer des rapports de force, certes, face au « ventre mou de l’Europe » et à celui guère moins mou des USA (qu’obtiendra Trump au-delà de ses rodomontades ?), mais cela ne suffit pas, il y faut encore l’application et, osons le mot, le talent. Continue reading Des marionnettes. De la Chine et l’Occident »

Un artiste martiniquais méconnu

Il existe sur les hauteurs de Fort-de-France une route à l’écart de la circulation prisée par les sportifs. Trois kilomètres à plat à parcourir dans les deux sens en marchant, en courant ou à vélo autant de fois que désiré. Le paysage agreste, gouffres profonds, arbres géants, lianes qui tombent depuis le haut des cimes, fleurs exotiques et oiseaux joueurs, seulement ponctué par quelques modestes demeures avec parfois une chèvre alanguie, ou le vestige d’une installation périmée, inspirerait au romantisme si nous n’étions en Martinique, terre des paradoxes, le moindre n’étant pas que les édiles qui ne cessent de vanter la vocation touristique de l’île ne se pressent guère pour envoyer sur le terrain les employés des services techniques municipaux ou autres afin qu’ils effectuent les travaux de nettoyage et d’entretien qui leur incombent. C’est en particulier le cas de cette route bordée de divers « encombrants » (réfrigérateur ou congélateur rouillé, canapé défoncé, …) et autres VHU (véhicules hors d’usage), tandis que des fils électriques peuvent traîner sur le sol pendant des mois, avant que quiconque se décide à intervenir. Continue reading Un artiste martiniquais méconnu »

Marionnettes belges

Soleil couchant de et avec Alain Moreau.

Le monde francophone ne se résume pas au partage d’une langue (aussi diverse soit-elle selon les endroits). Il est aussi le lieu de créations multiples dans les domaines les plus variés. Et la partie francophone de la Belgique, la Wallonie, s’illustre d’une manière toute particulière par ses spectacles de marionnettes. Le passage en Martinique de Soleil couchant d’Alain Moreau est l’occasion de faire connaître à nos lecteurs ce théâtre très particulier, car il s’agit bien de théâtre joué dans des salles dédiées et présenté dans les plus grands festivals. Nous gardons ainsi en mémoire Silence d’Isabelle Darras et Julie Tenret, vue en Avignon en 2014, une pièce muette, pleine d’optimisme bien que son cadre soit celui d’une maison de retraite et les personnages manipulés par les auteures-interprètes un vieux couple dont la femme mourra avant la fin de la pièce[i]. L’Herbe de l’oubli de J.-M. d’Hoop (Cie Point Zéro) se rattache à un théâtre documentaire ; elle s’intéresse aux survivants de Tchernobyl, ceux qui vivent juste à côté de la « zone d’exclusion », et fait intervenir des témoignages filmés[ii]. Dans les deux cas cependant, la partie principale reste aux marionnettes.

Dans Soleil couchant – pièce muette comme Silence – la marionnette portée est de taille humaine, le marionnettiste la tient derrière la tête, ce qui lui permet de la faire bouger, l’autre bras rentré dans une manche de la poupée, complétant ainsi l’illusion d’un personnage manchot mais vivant, capable d’utiliser le seul bras qui lui reste.

Du vieillard d’Alain Moreau, on voit d’abord la tête, un peu plus grosse que nature, portant lunette et qui laisse deviner, quand il cesse de s’activer, comme font certains vieillards incapables de rester en place, et se tourne vers le public, le faciès un peu hébété de qui n’est plus tout à fait présent. Puis il y a cette main dont il n’arrive pas toujours à maîtriser le tremblement. Il est sur une plage, derrière lui un château de sable ruiné mais suffisamment solide pour qu’il puisse s’y asseoir quand il faut. On entend le bruit des vagues. Au début, il s’occupe, maladroitement, à planter des petits piquets supportant un bout de tissu qui flotte dans le vent comme un drapeau ou une manche à air (le terme le plus précis serait peut-être celui de « faveur », ces brins de tissu cousus sur la voile et qui s’orientent convenablement seulement lorsqu’elle est correctement bordée). Après, après, il se passe beaucoup de choses pendant les cinquante minutes du spectacle qu’il serait malséant de dévoiler. Sans jamais quitter ce petit bout de plage, territoire dérisoire d’un vieillard à la dérive.

Si, au début, on est un peu gêné par la présence tellement visible d’A. Moreau, on l’oublie bien vite pour ne plus se concentrer que sur la poupée, sauf quand celle-ci, devenue vivante à nos yeux et capable d’initiatives propres, « décide », à deux reprises, d’inviter son manipulateur dans le jeu. Le dispositif très simple fait appel à un ventilateur dissimulé à cour pour faire le vent et à un projecteur posé à jardin pour créer les ombres de la fin de journée. Une musique discrète intervient par moments. À la fin le vent forcira, le bruit des vagues se fera plus fort. Comme il se doit, le marionnettiste se détachera de sa marionnette sans que celle-ci devienne pour autant moins crédible.

Une pièce hypnotique, émouvante, d’un réalisme poétique qui ne peut que toucher les petits, les grands et encore davantage les vieux spectateurs qui voient s’approcher le naufrage.

Soleil Couchant de et avec Alain Moreau (qui a également réalisé la marionnette).

Tropiques-Atrium, 27 octobre 2018

[i] https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/billet-davignon-2014-1-silence/

[ii] https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/avignon-2018-16-jean-michel-dhoop-hakim-bah-off/

L’art cubain contemporain à la Fondation Clément

Grâce à une politique de formation très active, avec des écoles d’art disséminées dans les provinces, dont les meilleurs éléments se retrouvent ensuite à l’Institut Supérieur des Arts de La Havane, Cuba est une pépinière de plasticiens de grand talent. Aussi n’était-ce que justice, de la part de la Fondation Clément, que de faire connaître quelques-uns d’entre eux à son public. C’est chose faite avec l’exposition Buena Vista – art contemporain de Cuba qui présente les œuvres de dix-huit créateurs en mettant l’accent sur leur diversité, de l’abstraction à la vidéo d’animation. Notons que certains d’entre eux (Abel Barroso, Sandra Ramos, Lazaro Saavedra, Toirac) étaient déjà regroupés lors de la 12e Biennale d’art contemporain de la Havane, en mai-juin 2015, dans l’exposition intitulée El pendulo de Foucault[i] et qu’Abel Barroso avait en outre été le sujet d’une exposition individuelle à la Fondation Clément au tout début 2015.

Mendive

Une visiteuse devant l’installation de M. Poblet

Les artistes les plus emblématiques de l’art cubain présents au François sont sans doute Kcho, Mendive et Poblet. Une sculpture du premier, né en 1970, un agencement de petites barques en bois, ouvre l’exposition. Au-delà de l’esthétique, la barque omniprésente chez Kcho (sous forme d’installations, de sculptures, de peintures) se veut référence directe à l’exil de tant de Cubains fuyant le régime castriste et, sinon la misère, la pauvreté. Manuel Mendive, né en 1944, qui fait figure d’ancêtre dans cette sélection, est l’artiste le plus ancré dans la tradition cubaine, organisant des performances collectives qui allient le body painting, la musique, la déambulation de type carnavalesque et les rituels yorubas[ii]. Présentes dans l’exposition, deux de ses sculptures en tissu et une peinture où apparaissent des figures de la santeria. Quant à Mabel Poblet, née en 1986, la benjamine du groupe, elle expose un travail très méticuleux, « City Scape », un grand tondo fabriqué avec des bouts de photographies disposés en relief, ainsi qu’une installation en forme de rideau dans la même matière.

D’Abel Barroso, né en 1977, on retrouve les jeux de construction en bois et des reproductions dérisoires (également en bois) des objets technologiques, comme l’ordinateur branché sur internet dont les Cubains sont trop souvent privés.

Pérez Pollo

Toirac

Sans vouloir présenter une revue exhaustive, il serait dommage de ne pas signaler particulièrement des artistes comme Michel Perez Pollo, né en 1981, pour la pureté du dessin, José Angel Toirac, né en 1966, pour l’humour caustique, Belkis Ayon, 1967-1999, maîtresse de l’estampe décédée prématurément, Reynerio Tamayo, né en 1968, pour sa vitalité très pop (voir l’affiche), ou encore Sandra Ramos pour ses vidéos empreintes d’une poésie enfantine.

Barroso

Buena Vista – art contemporain cubain, Fondation Clément, Le François, Martinique, du 28 septembre au 18 novembre 2018.

Ajoutons que l’exposition Décolonisons le raffinement consacrée au plasticien haïtien Edouard Duval-Carrié se poursuit, toujours à la Fondation Clément, jusqu’au 17 octobre.

 

[i] Cf. Hélène Sirven, « Impressions de voyage : réception de l’exposition dans le contexte insulaire cubain », Recherches en Esthétique, n° 21, 2016.

[ii] On a pu parler à propos de ses interventions dans la rue d’une « action régénérative » [qui] replonge la population dans le monde syncrétique où l’ancestralité africaine et la quotidienneté caribéenne entrent en synchronisation ». Patricia Donatien, « Mendive : les pouvoirs de l’action artistique rituelle », Recherches en Esthétique, n° 23, 2018 (numéro consacré à « Art et action »).

Par Selim Lander, , publié le 01/10/2018 | Comments (1)
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