Haïti qui danse et qui chante

Haïti 2020

Haïti, hélas ! Alors que la grogne contre le président Jovenel Moïse (« le petit planteur de bananes », élu en 2017) – tout aussi incapable ou indésireux que ses prédécesseurs d’améliorer la situation de son peuple – ne cesse point, il y a toutes les raisons de désespérer. Le peuple haïtien, si fier d’être le premier à s’être débarrassé du joug d’une puissance coloniale (la France, en l’occurrence, en 1804), et qui jouit à ce titre d’un extraordinaire prestige dans le Tiers-Monde et chez les tiers-mondistes, ne sait plus à quel saint se vouer. Les « loas » du culte vaudou ne l’aident pas mieux que les trois hypostases du Dieu chrétien à sortir de la misère et à échapper à la violence du pouvoir ou des bandes armées (elles-mêmes actionnées ou non par le pouvoir). La télévision nous montre jusqu’à plus soif les images des rues encombrées de piétons, de mendiants estropiés ou non, de vendeurs à la sauvette (quelques fruits ou quelques légumes posés sur un chiffon à même le sol) quand ce n’est pas des images de décharges en plein-air où des cochons disputent aux enfants quelques déchets réutilisables. Et nul n’ignore que le pays est loin d’avoir relevé toutes les ruines du séisme dévastateur du 12 janvier 2010.

Pour contrebalancer un tel bilan, on sait seulement qu’Haïti demeure un pays de culture : culture populaire avec ses peintres naïfs, culture savante avec ses poètes et ses écrivains. Parmi ces derniers, on n’oublie pas que l’un d’entre eux a été élu à l’Académie française et qu’une autre enseigne cette année au Collège de France. Mais l’on ne s’attend pas à être émerveillé par les prestations d’un ballet d’Haïti ou par ses chanteurs.

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Ayikodans

Dans le cadre d’une semaine « Haïti » organisée par Tropiques-Atrium, la « Scène nationale » de Martinique, pour commémorer le tremblement de terre, au cours de laquelle on put assister à des films, des conférences, entendre un poète, des chanteurs, une soirée fut consacrée à la danse. Le ballet Ayikodans, dirigé par le chorégraphe Jeanguy Saintus a présenté une pièce intitulée « Cri des Nago », une sorte de cérémonie sacrée présentée comme une invocation des divinités de la force et du feu (1).

On est séduit d’emblée par l’impression de force qui surgit de cette chorégraphie. Si ce n’est pas la grâce qui est convoquée ici, l’élégance, quant à elle, est tout le temps présente. La force est d’abord dans les corps musculeux des danseurs en majorité masculins. Quant à l’élégance, elle est partout, dans les costumes, dans les déplacements, dans la musique. Si la danse n’est pas aussi sophistiquée que chez certains chorégraphes contemporains, elle est efficace et les danseurs s’y plient parfaitement. Il y a beaucoup de sauts, de tremblements, d’amples mouvements des bras. A certains moments les danseurs se saisissent de casseroles, d’assiettes, accessoires rudimentaires en signe d’une vie réduite à l’essentiel. A un autre moment un bâton surgit, sans doute une référence directe au projet « Kita Nago », né après le séisme, qui a vu promener à bout de bras un gros bâton de 500 kilos d’un bout à l’autre de l’île en signe de résilience, de solidarité, du désir de se mettre ensemble pour construire.

Il faut dire ici l’importance de la musique qui accompagne mais ne s’impose pas, avec même de longues séquences silencieuses. La musique elle-même fait alterner les morceaux aux tambours et les chants a capella interprétés par Hadler Cherry et Renette Désir. A défaut de comprendre leur signification, on se laisse emporter par ces étranges mélopées qui ne sont pas la moindre contribution à la dimension cérémonielle de cette pièce.

Cri des Nagos, chorégraphie de Jeanguy Saintus, avec sept danseurs et rois danseuses.

 

Photo Paul Chéneau

 

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Chants

La soirée de clôture de cette semaine haïtienne a permis d’entendre trois personnalités de la scène musicale, soit dans leur ordre de passage le chanteur albinos James Germain, la jeune chanteuse Renette Désir (cf. supra) et pour finir Emeline Michel, la « reine » de la chanson haïtienne. Ces trois artistes – accompagnés par six instrumentistes dont la pianiste Yayol Ikawa – dont la renommée a dépassé les frontières de leur pays ont offert au public martiniquais un concert de qualité, les deux premiers dans le gospel, la dernière avec des chants à texte engagés, le plus souvent en langue française (2).

 

Tropiques-Atrium Scène nationale, Fort-de-France, 7 au 11 janvier 2020.

 

(1) Concernant les références au vaudou de cette pièce, voir l’article de Janine Bailly sur Madinin’art. https://www.madinin-art.net/cri-des-nago-une-ile-en-danse-et-en-transe/

(2) La Dominicaine Xiomara Fortuna, invitée en complément du trio, chante en espagnol sur de la musique latino sans grande originalité.

 

La Ribotte des petits

En Martinique, à la veille de Noël, les enfants ont droit à un mini festival de théâtre, la « Ribotte[i] des petits ».

Alors on a déménagé de Gingolph Gateau

Merveilleux et subtil spectacle auquel les jeunes enfants présents ont parfaitement accroché à entendre leurs questions ou commentaires à l’issue de la représentation. Deux comédiens sur le plateau qui se démènent sans compter et manipulent leurs accessoires avec une virtuosité confondante. Un théâtre d’objets sans parole en dehors d’une voix off qui intervient principalement pour introduire le prochain déménagement. Car il y en aura : de la maison initiale à l’hôtel, de l’hôtel à la maison dans la forêt, puis sur la lune, puis « nulle part » ! C’est donc l’histoire d’une famille comptant trois générations sous le même toit, les membres de la famille qui ne sont pas physiquement présents étant figurés par un soulier (la botte en caoutchouc rouge du petit frère, etc.).

Au départ, la scène est encombrée par des cartons et de ces grands sacs en matière synthétique souvent utilisés comme valises par des marchands à la sauvette ou pour le trabendo. Ces accessoires contenant eux-mêmes d’autres accessoires ne cesseront de bouger pour édifier de nouvelles constructions (un sofa, un lit, des arbres…). Avec des rubans adhésifs colorés on peut dessiner ce que l’on ne peut pas construire, comme la maison sur la photo. On a parlé de virtuosité, il en faut pour placer chaque carton à la bonne place et retrouver immédiatement celui dont on retirera tel ou tel objet. Or tout cela se fait sur un train d’enfer, le spectateur constamment tenu en haleine.

D’autant que la pièce nous conduit de surprise en surprise. L’évocation du séjour sur la lune avec masques de cosmonautes (en carton) sur la musique du film de Kubrick nous transporte dans un univers aussi étrange que poétique. Dans une figure spectaculaire, les deux comédiens utilisent la bâche bicolore (comme les couvertures de survie mais légère comme un voile) qui a servi pour le sol lunaire, et construisent comme par miracle (ce ne peut être qu’un comédien portant l’autre sur ses épaules) une sorte de géant.

Alliant talent, vélocité et poésie Alors on a déménagé est un modèle de théâtre pour le jeune public.

 

Avec Gingolph Gateau (adaptation, m.e.s., scénographie) et Catherine Bussière d’après un livre de Peter Stamm

 

Dunes par L’Autre Bord compagnie

Changement radical d’ambiance avec cette création martiniquaise qui mélange plusieurs genres : music-hall, marionnettes, dystopie. Gravillon (marionnette fabriquée avec des calebasses) se désole de voir mourir son unique arbre. Il quitte son petit coin de terre, s’embarque sur les eaux et finit par s’échouer chez Edouard et Maribelle, frère et sœur patissiers. Cependant Maribelle est également une chanteuse de music-hall très douée. Or ce divertissement est prohibé comme le rappelle le représentant de l’ordre implacable en vigueur dans ce pays. Les aventures de Gravillon et de ses nouveaux amis ne font donc que commencer…

Tout n’est pas nécessairement très clair dans le déroulement de l’histoire et il faut parfois faire preuve d’une bonne intuition pour déchiffrer certains épisodes. Mais cela importe peu. Cette pièce s’apparente par au moins un côté à l’art (plastique) contemporain) : il n’est pas nécessaire de tout comprendre ; l’essentiel est d’être surpris, agréablement en l’occurrence.

Dans cette pièce volontairement disparate, tous les tableaux ne retiennent pas de la même manière l’attention. Les morceaux de music-hall, scandés par une musique entraînante et systématiquement interrompus par le représentant de l’ordre sont de loin les plus enlevés mais le jeune public n’a pas moins suivi avec une attention soutenue les évolutions – pas toujours évidentes – de la marionnette.

Pas de « Dunes » sans sable. Il s’agit en l’occurrence d’un sable un peu collant, proche de la pâte à modeler, pratique pour représenter les dunes du pays d’origine de Gravillon ou les vagues de la mer ou pour confectionner les gâteaux.

Mention particulière pour le soin apporté aux costumes et à la chorégraphie.

 

Avec Guillaume Malasné (m.e.s. et représentant de l’ordre), Caroline Savart (Maribelle) et Virgil Venance (Edouard et marionnettes).

 

Filles & Soie de et avec Séverine Coulon

Un spectacle très intéressant et d’abord par ce qu’il nous enseigne sur ce qu’il est admis aujourd’hui de ranger dans la catégorie « théâtre pour le jeune public ». Cette pièce coproduite par plusieurs institutions dont, par exemple, le réseau des professionnels du jeune public en Bretagne et qui bénéficie d’une aide à la création de la DRAC Bretagne peut donc être tenue à juste titre comme représentative du genre « jeune public » dans la perspective des institutions culturelles. Or de quoi s’agit-il exactement ? Avant tout de la performance d’une comédienne qui fait de sa surcharge pondérale le principal objet de la pièce.

C’est la première fois qu’il nous a été donner d’assister à une performance – certes pudique – mais avec ce que cela implique de volonté de choquer le public, adressée à des jeunes enfants. Beaucoup de ceux qui étaient présents en même temps que nous étaient, de fait, très jeunes.

Même si le personnage interprété par Séverine Coulon dégage davantage de narcissisme que d’humour, peut-être les financeurs qui n’avaient évidemment pas vu la pièce ont-ils estimé qu’il n’était jamais trop tôt pour faire comprendre aux petites têtes noires ou blondes que le surpoids ne devait pas être un objet de moquerie, ce qui semble, de fait, son principal enseignement.

Quant aux contes (Blanche-Neige, La Petite Sirène, Peau d’âne), ils sont réduits à un squelette et il n’est pas certain – sauf pour le second – qu’un spectateur qui ne les connaîtrait pas déjà comprendra de quoi il retourne. La comparaison est cruelle avec Pommerat qui a su renouveler l’histoire de Cendrillon sans la trahir.

Le dispositif, une cage ouverte vers le haut et dont les quatre côtés sont faits d’une toile qui se prête au dessin, aux projections. Blanche-Neige est représentée par une simple silhouette peinte, de même que la reine. Grâce à une entaille pratiquée dans l’un des murs, Blanche-Neige peut sortir de la cage. Le haut du corps de la comédienne se montre par-dessus le mur. Ses interventions en direct et ses considérations sur les inconvénients d’être grosse constituent l’essentiel du spectacle, comme on l’a dit. Pour la Petite Sirène l’un des murs s’élève ce qui permet de faire apparaître les jambes et les pieds de la comédienne dans des palmes tant qu’elle est encore sirène, dans des escarpins quand elle sera devenue femme.

Si l’on ne saurait dire que la scénographie manque d’imagination, on déplore la pauvreté des accessoires. Et si le but était de tuer la magie du conte, il est atteint (passé le début quand la silhouette de Blanche-Neige apparaît).

 

De et avec Séverine Coulon d’après Les Trois Contes de Louise Duneton

 

La Ribotte des petits, Tropiques-Atrium Scène nationale, 17-23 décembre 2019.

Egalement au programme deux spectacles musicaux : La Saison Macaya de Petit-Frère d’Ymelda Marie-Louise et Ti Kréol du collectif Ti Kréol.

[i] Ribote (avec un seul t) se dit en français d’une débauche de table et de boisson. Le mot est à prendre ici au sens de faire la fête.

La « Cendrillon » de Joël Pommerat m.e.s. par Camille de la Guillonnière

Une des pièces les plus connues de Joël Pommerat montée par une troupe de province dont la renommée ne nous était pas parvenue, on se demande ce que cela peut donner. La magie Pommerat opèrera-t-elle ? La réponse est oui et trois fois oui. Il est vrai que le texte est l’un des meilleurs du théâtre actuel. Cette réécriture du conte de Perrault est rien moins qu’un bijou de théâtre qui mêle l’émotion et le rire en prenant bien des libertés avec le conte sans jamais le trahir sur l’essentiel.

Si le « pitch » demeure – Cendrillon, maltraitée par une horrible marâtre, rencontrera l’amour d’un prince (plutôt l’amitié en fait) grâce à l’intervention d’une gentille fée – Pommerat se permet en effet bien des infidélités. Nulle pantoufle de vair ici mais une chaussure du prince. La fée, fatiguée de son pouvoir, s’essaye maladroitement à des tours de magie. La marâtre, si elle est bien odieuse et accable Cendrillon comme il se doit, est surtout obsédée par son physique : tout le monde prend, dit-elle, ses filles (envers lesquelles elle ne montre aucune tendresse) pour ses sœurs. Deux filles, au demeurant, plus bêtes que méchantes. Quant à Cendrillon, bouleversée par la perte de sa maman, elle acceptera longtemps toutes les vexations, comme poussée par un sentiment de culpabilité. Enfin, Cendrillon et le Prince ne sont pas encore des jeunes gens accomplis, plutôt des enfants ou des adolescents trop jeunes pour tomber amoureux.

La comparaison de la m.e.s. de Camille de la Guillonnière avec celle de Pommerat, en 2012 (1), se révèle riche d’enseignements. Pommerat bénéficiait d’une production de prestige, avec en particulier un décor reproduisant de manière assez réaliste la « maison aux murs de verre » de la marâtre. Rien de tel pour C. de la Guillonnière, son décor est minimaliste : une estrade portant un lit en fer branlant et à l’arrière, posé sur un arceau, un rideau noir qui s’ouvrira pour les scènes se déroulant dans le palais royal. Or, on ne saurait dire que la nouvelle m.e.s. soit handicapée par la pauvreté du décor. On savait déjà qu’un grand texte n’avait pas besoin de grand-chose à cet égard pour passer la rampe : nouvelle confirmation ici.

Si Pommerat et la Guillonnière confient tous deux plusieurs personnages à certains comédiens, le second accentue le côté comique de la pièce en jouant sur une nouvelle répartition sexuelle des rôles, bien moins naturelle, avec le résultat heureux, selon nous, d’atténuer l’effet que peut avoir la méchanceté de la marâtre sur des jeunes spectateurs sensibles. Chez Pommerat, deux comédiennes interprètent à la fois les deux sœurs et, respectivement, la fée et le prince. C. de la Guillonnière confie les rôles des deux sœurs à deux comédiens, de surcroît l’un chétif et blanc de peau, qui jouera aussi le prince, l’autre grand et noir de peau, qui se sera chargé du rôle de la fée !

Autre innovation heureuse de C. de la Guillonnière, la comédienne qui interprète à la fois la narratrice (et accessoirement la maman) double ses discours en langage des signes. Ce petit bout de femme toute de noir vêtue, debout au-devant de l’estrade, face au public, capte immédiatement l’attention : on la suit fascinée tout autant par ses gestes que par les mots de Pommerat.

Faisant abstraction du décor, une pièce réussie exige, rappelons-le une fois encore, un bon texte, une bonne mise en scène et de bons comédiens. Quand les trois sont réunis, le succès est assuré. Qui ne voit que le théâtre contemporain souffre trop souvent des ambitions démesurées de metteurs en scène qui croiraient déroger en se contentant de servir un texte du répertoire ? Ce qui ne signifie évidemment pas qu’on ne puisse être à la fois auteur et metteur en scène : Pommerat et, un peu plus ancien, Jean-Luc Lagarce sont deux très bons exemples qui viennent immédiatement à l’esprit. Les exemples contestables sont plutôt ceux de metteurs en scène confirmés, pris un beau matin par la fièvre de l’écriture (et qui commencent le plus souvent par adapter un roman).

Pour en revenir à C. de la Guillonnière, comme tout bon metteur en scène, il a choisi un grand texte qu’il sert sans aucune servilité. Etant par ailleurs lui-même servi par de bons comédiens, ce qui se voit immédiatement aux changements de rôle : la capacité à rendre soudainement crédible un personnage complètement différent de celui qu’ils viennent d’interpréter est un signe qui ne trompe pas. Seule la jeune comédienne dans le rôle-titre paraît un peu en dessous. Elle partage en outre avec nombre de jeunes personnes de sa génération une diction inconstante qui empêche de saisir certaines répliques.

Cendrillon de Joël Pommerat, m.e.s. Camille de la Guillonnière avec Chloé Chazé, Frédéric Lapinsonnière, Aude Pons, Lise Quet, Mathieu Ricard, Clément Séjourné.

 

(1) https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/cendrillon-pommerat-ne-se-rate-pas/

 

En tournée à Tropiques-Atrium Scène nationale, Fort-de-France, 12-14 décembre 2019.

Aperçus du Martinique jazz festival 2019

Les Martiniquais ont de la chance. Leur rendez-vous annuel avec le jazz international les invite à de riches découvertes ou à faire plus ample connaissance avec des artistes reconnus mais, pour certains, jamais invités jusque-là dans leur île. Treize événements, en divers lieux de l’île, vingt-cinq ensembles : on peut difficilement imaginer une plus riche programmation. Si cette dernière accorde traditionnellement la plus grande place aux ensembles (afro-)caribéens ou latinos, avec cette année une forte présence de musiciens cubains, sans négliger les Martiniquais, elle ménage également des ouvertures vers d’autres musiques venues pour cette édition d’Angleterre, d’Espagne, de la Réunion, de France métropolitaine.

Les « notes » qui suivent ne concernent qu’une petite partie de cet océan musical.

Thomas et David « Enhco » sont deux frères tombés dans la musique dès le plus jeune-âge. Leur grand-père était le chef d’orchestre Jean-Claude Casadesus ; leur mère la soprano Caroline Casadesus et leur beau-père le violoniste jazz Didier Lockwood. David, l’aîné, s’est finalement tourné vers la trompette tandis que Thomas, son cadet de deux ans devenait pianiste et compositeur. Ils se sont produits en Martinique dans la formation du plus jeune, le Thomas Enhco Quartet avec Jérémy Bruyère à la contrebasse et Matthieu Chazarenc à la batterie. Rien que des instruments acoustiques amplifiés avec discrétion, le batteur se faisant lui aussi discret, une occasion pas si fréquente d’entendre une musique savante et épurée où le leader sait lui-même s’effacer quand il le faut pour céder la vedette à son brillant trompettiste de frère. Aussi talentueux l’un que l’autre, couronnés tous les deux par des Victoires du Jazz, leur complicité sur la scène fait plaisir à voir et leur duo – en l’absence des deux autres instrumentistes – est le meilleur moment du concert. On prend trop facilement pour acquis qu’un bon concert de jazz qui se respecte exige la présence d’une section rythmique : rien de plus faux. La batterie, surtout, avec son tempo mécanique, vient trop souvent contrarier la fluidité de la musique et freiner les élans des autres musiciens.

Ceci dit, on est bien forcé d’accepter une tradition aussi bien établie… ce qui n’empêche pas d’apprécier particulièrement les musiciens, à l’instar de Keith Jarrett, qui osent s’en affranchir complètement.

Diego El Cigala (Espagne) est un chanteur de flamenco internationalement reconnu. Qui n’a jamais fredonné plus ou moins approximativement son fameux Lagrimas Negras ? Cela étant le « cante jondo » est d’abord une musique destinée à accompagner des danseurs. Et l’on se prenait, en écoutant El Cigala à regretter leur absence. D’autant que le chanteur, visiblement fatigué ce soir-là, n’a pas forcé sa voix et laissé beaucoup d’espace à ses musiciens ou à la violoniste Yilian Canizares invitée à faire un bœuf.

Cette même Yilian Canizares tenait la deuxième partie du concert de clôture dans la grande salle de « l’Atrium » de Fort-de-France. Gracieuse, virevoltante, elle est un farfadet qui chante et danse tout en jouant de son instrument. Bonne violoniste, avec une vois agréable, elle a tous les atouts pour devenir une grande. On aime ses chansons douces, ses variations au violon. Tout paraissait donc réuni pour un superbe concert… hélas gâché par de mauvais choix en matière d’accompagnement. D’abord la composition de son ensemble de quatre musiciens : guitare et basse électriques, batterie plus percussions cubaines, cela fait beaucoup pour la section rythmique, beaucoup pour accompagner un violon, instrument subtil par excellence. Un premier choix qui paraît d’autant plus aberrant que tous ces instruments étaient exagérément amplifiés, en particulier, mais pas seulement, la basse dont les coups de butoir non seulement s’imposaient par-dessus le violon mais faisaient entrer en résonance les cages thoraciques des auditeurs pas suffisamment éloignés des énormes baffles placés de chaque côté de la scène. Bref, si l’on espère beaucoup de cette artiste à l’évidence prometteuse, on voudrait pouvoir l’inciter à changer le format de ses concerts.

Theon Cross est un musicien londonien d’origine caribéenne qui a le culot de se présenter à la tête de son ensemble avec un… tuba ! Un instrument qu’on attend plutôt dans une fanfare à la Nouvelle-Orléans qu’en vedette dans un festival. Rien que pour ce culot, on a envie de saluer ce musicien. L’esprit fanfare est d’ailleurs confirmé par la composition du groupe qui met en vedette les cuivres – trombone (surtout) et saxo (peu présent) – à côté d’une guitare électrique et d’une batterie. Une chanteuse, plutôt une vocaliste, est également intervenue mais brièvement.  Le guitariste envoie de temps en temps des sons enregistrés.

Theon Cross a une personnalité sympathique, il se démène sur scène, ne quitte pratiquement jamais son instrument, ce qui prouve qu’il ne manque ni de souffle ni d’endurance. Force est de reconnaître, néanmoins, que le tuba n’est pas un instrument très séduisant. Quant à la musique, elle s’apparente à un free jazz passablement répétitif. Theon Cross est une curiosité, le genre de découverte que l’on fait dans un festival. L’écouter est une expérience particulièrement originale… ce qui ne signifie pas qu’il nous communique l’envie de passer ses disques en boucle.

Martinique Jazz festival, Tropiques-Atrium Scène nationale, 24 novembre – 8 décembre 2019.

Anquetil ressuscité par le théâtre

Anquetil tout seul une pièce de Roland Guenoun (adaptation et M.E.S.) d’après le livre de Paul Fournel.

Quel drôle de projet de vouloir raconter la vie de Jacques Anquetil sur une scène de théâtre ! On voit bien qu’un tel sujet est propre à séduire les adeptes de la « petite reine » (au moins les plus âgés – voir la fin de ce paragraphe) mais, que l’on sache, ces derniers ne fréquentent guère les théâtres. Alors s’agit-il d’une opération de politique culturelle, visant à séduire un public nouveau ? Le fait est que lors de la représentation à laquelle nous avons assisté, en Martinique, le patron du cyclisme de l’île était présent et a même prononcé un discours d’ouverture. Néanmoins, à considérer l’assistance, il y avait peu de têtes nouvelles et surtout bien peu de têtes de jeunes (cyclistes en l’occurrence) comme si le mythe Anquetil ne les concernait pas.

Coïncidence, la pièce était présentée en Martinique quelques semaines après la mort de Raymond Poulidor, une disparition abondamment commentée dans les gazettes qui nous avaient remis en mémoire la rivalité devenue une amitié entre Poulidor et Anquetil. Cette histoire est naturellement reprise dans la pièce qui rappelle par exemple que le premier – parce qu’il était le plus populaire (« Poupou ») – recevait une prime de départ plus élevée que le second lors des critériums ! La pièce rappelle également le mot d’Anquetil, qui se savait alors atteint du cancer qui allait l’emporter, à son désormais ami Poulidor (« éternel second » dans les courses) : « Cette fois encore tu ne seras pas le premier » (à mourir donc) …

De telles anecdotes, néanmoins, ne suffisent pas pour faire une pièce de théâtre. Aussi faut-il saluer Roland Guenoun qui a su lever nos réticences et créer un spectacle prenant qui rend bien compte de la personnalité et du talent hors norme de son héros, sans rien cacher de la souffrance du coureur cycliste, fût-il champion.

Le succès de la pièce repose sur une idée de mise en scène – mettre Anquetil sur son vélo face au public – et sur le choix d’un interprète, Matilia Malliarakis, non seulement totalement impliqué mais encore parfaitement crédible dans le rôle d’un coureur cycliste.

Il est accompagné par une comédienne, Clémentine Lebocey, une belle blonde platine qui joue les femmes qui comptèrent dans la vie d’Anquetil, à savoir sa compagne, la fille d’icelle devenue à son tour compagne d’Anquetil et la mère de sa fille, enfin cette fille, petite-fille donc de la première (la vie sentimentale d’Anquetil fut un peu compliquée !). Un troisième larron, Stéphane Olivié (sic) Bisson, complète la distribution. Il interprète divers personnages : un fan, Poulidor et des personnalités du cyclisme à cette époque (Antonin Magne, Geminiani : les anciens reconnaîtront).

Le texte alterne judicieusement les soliloques d’Anquetil sur son vélo avec les dialogues et les passages narratifs. Si tout ceci ne fait pas une pièce de théâtre au sens strict, cela fait en tout cas un récit théâtralisé réussi.

En tournée au théâtre municipal de Fort-de-France du 28 au 30 novembre 2019.

 

 

 

Les Naïfs, Alana : deux « petites » expositions parisiennes

A côté de la « grande » exposition Vinci du Louvre qui attire les foules au point de ne pouvoir y assister sans avoir acheté sa place plusieurs jours à l’avance, d’autres expositions qui se tiennent parallèlement à Paris, moins ambitieuses et moins saturées, méritent qu’on leur consacre quelques heures. Ainsi de celles actuellement au musée Maillol et au musée Jacquemart-André. Deux expositions d’autant plus intéressantes qu’elles se situent presque aux deux extrémités de l’histoire de l’art : la peinture italienne (XIIIe-XVIe siècles) avec des œuvres encore primitives pour les plus anciennes mais toujours d’une grande perfection formelle ; l’art naïf de l’autre, un art moderne mais d’amateurs, qui nous touche en dépit de ces maladresses involontaires.

Camille Bombois – Fillette à la poupée

Les Naïfs du musée Maillol

Dina Vierny (1919-2009) qui fut le modèle de Maillol (1861-1944) et la compagne de la fin de ses jours a tenu une galerie d’art naïf à Paris. L’exposition présente quelques artistes qu’elle a défendus : Louis Vivin (1851-1936), Séraphine Louis (dite Séraphine de Senlis, 1864-1942), Dominique Peyronnet (1872-1943), André Bauchant (1873-1958), Camille Bombois (1883-1970), René Rimbert (1896-1991), Ferdinand Desnos (1900-1958) et Jean Ève (1900-1968). Une sélection resserrée donc, qui ne saurait en aucune façon constituer un panorama significatif de l’art naïf, même réduit à la France. En contrepartie, elle permet de se faire une très bonne idée de l’œuvre des artistes exposés. L’accrochage thématique facilite en outre les comparaisons. Quelques tableaux d’Henri Rousseau (dit le douanier Rousseau, 1844-1910), hommage à celui qui est considéré comme le père fondateur de l’art naïf démontrent qu’il serait absurde de chercher un quelconque « progrès » dans cet art. On n’attend pas d’un Bauchant, par exemple, qu’il peigne « mieux » que Rousseau : Il peint plus mal ! Cela n’empêche pas qu’il puisse être apprécié, l’amateur d’art naïf ne jugeant pas les artistes à l’aune de leurs compétences en dessin académique.

Ferdinand Desnos – Paul Léautaud et ses chats

Autant dire que la subjectivité, ici, règne en maître, tant du côté des artistes que des regardeurs. Les artistes, quant à eux, ne montrent jamais mieux leur imagination fantasque que dans les peintures de la nature, comme chez Henri Bauchant, pour ne citer à nouveau que lui, qui se peint à moitié caché par un massif de fleurs dont la taille apparaît, par comparaison, disproportionnée. Chats, singes, sangliers, chouettes, lions et perroquets envahissent des tableaux à côté desquels les natures mortes – pourtant regroupées dans une section intitulée « Les tables magnétiques » – apparaissent bien sages. Quant à la section des « Plaisirs quotidiens », elle met en exergue Bombois, lequel cultive un érotisme non dépourvu d’humour.

René Rimbert – Vue sur la ville ou La fenêtre ouverte

Contrairement à d’autres expositions consacrées à l’art naïf où le qualificatif de « naïf » ne soulève aucune difficulté, ce n’est pas toujours le cas ici. Ainsi de certains paysages marins ou, plus nettement encore, de l’œuvre entière de Jean Ève et de René Rimbert qui font preuve d’une maîtrise technique incontestable. Nulle naïveté, en effet, dans, par exemple, le tableau du second (qui n’était pas totalement autodidacte) en hommage à Vermeer avec une reproduction de la Jeune fille à la perle et un pan de mur lumineux évoquant la Vue de Delft tant vantée par Marcel Proust. Ce tableau savamment construit qui donne à voir à la fois l’intérieur d’une pièce et, à travers la fenêtre grande ouverte, l’extérieur, serait parfaitement à sa place dans une exposition consacrée à l’art « officiel ».

Qu’est-ce qui caractérise au premier chef l’art naïf sinon – paradoxalement ! – la volonté des peintres de reproduire exactement le sujet du tableau, comme chez Rousseau où toutes les feuilles d’une plante sont représentées les unes à côté des autres. Ce côté primitif des naïfs tient certainement au fait qu’ils sont en principe de purs autodidactes auxquels personne n’a appris comment il convient de tricher dans la représentation de la nature de telle sorte qu’elle ait « l’air » vraie. A contrario, les naïfs, en s’efforçant de copier exactement la nature, produisent de l’étrangeté. A cet égard, les marines de Dominique Peyronnet sont à la limite, hésitant entre la représentation qui se voudrait reproduction exacte de chaque vague et la méthode traditionnelle de la peinture qui met en œuvre les artifices nécessaires pour communiquer au spectateur la sensation qu’il regarde bien des vagues.

 

Lorenzo Monaco – L’annonciation

Les chefs d’œuvre de la collection Alana

Un événement assez extraordinaire que cette exposition de peintures pour une fois sorties de la demeure privée du couple de collectionneurs américains Alvaro Saieh[i] et Ana Guzman (d’où Alana). Des amateurs aussi éclairés que fortunés à en juger par la qualité des œuvres qu’ils ont accumulées.

Une photographie montre l’empilement des œuvres sur plusieurs niveaux dans leur appartement new-yorkais. Cet accrochage tout à fait contraire aux principes muséographiques actuels est restitué dans la première salle du musée Jacquemart-André, avec un résultat plutôt inattendu puisque loin d’être noyé sous une masse d’œuvres, le visiteur se sent plutôt agréablement immergé dans un univers merveilleux, immergé ou plutôt submergé par les couleurs éclatantes soigneusement restaurées, les ors des cadres et des tableaux.

La suite respecte l’ordre chronologique : « Les ors des primitifs italiens » (XIIIe-XIVe siècles), « Première Renaissance florentine » (début XVe, Paolo Uccello, Filippo Lippi, Fra Angelico), « Spiritualité florentine » (fin XVe, ateliers d’Andrea del Verrocchio et de Botticelli, Cosimo Roselli), « Grande peinture vénitienne » (XVIe, Jacopo Bassano, Tintoret, Véronèse), « La belle manière moderne à la cour des Médicis (XVIe, Pontormo, Bronzino), « Baroque » (fin XVIe-début XVIIe, Annibal Carrache, Orazio Gentileschi, Manfredi). La collection Alana donne à voir la grande transformation de la peinture au XVe siècle avec l’abandon des fonds d’or puis de la peinture à la détrempe sur bois au profit de la peinture à l’huile (moins brillante mais plus « vraie ») sur toile. Quant au XVIe siècle, il est celui où commencent à apparaître les sujets non religieux.

L’appartement des collectionneurs

Antonio Vivarini – Saint Pierre exorcisant le démon

Les surprises abondent. Les peintres de la Renaissance pouvaient faire preuve d’autant de fantaisie que les naïfs. Comme Antonio Vivarini (actif de 1440 à 1476-1484) peignant saint Pierre Martyr exorcisant un démon ayant pris les traits d’une Vierge à l’Enfant (vers 1450). Ou cette descente de croix de Francesco Ubertini (ou Francesco d’Ubertino Verdi, dit Le Bacchiacca, 1494-1567) traitée sur un mode plus divertissant que tragique.

On sort ébloui de cette exposition où l’on s’est nourri de tellement de curiosités et de beautés ! Et l’on ne peut s’empêcher de comparer avec tant d’étalages d’art contemporain où l’œil cherche désespérément une œuvre à laquelle s’accrocher. Il y a certes – et heureusement ! – encore de grands artistes aujourd’hui (comme Francis Bacon qui fait l’objet en ce moment d’une rétrospective superbe à Pompidou) mais, à côté, combien de « faiseurs » qui ne doivent leur célébrité qu’à l’engouement de quelques collectionneurs fortunés ?

Le Bacchiacca – Descente de croix

 

Du Doyen Rousseau à Séraphine – les grands maîtres de la peinture naïve, Paris, Musée Maillol, 11 septembre 2019-19 janvier 2020.

La collection Alana – chefs-d’œuvre de la peinture italienne, Paris, Musée Jacquemart-André, 13 septembre 2019-20 janvier 2020.

Deux expositions de Culturespaces.

 

 

 

[i] Banquier d’origine chilienne.

Pinter, Zweig, Sagan : « L’Amant », « Marie-Antoinette », « Château en Suède »

L’Amant de Pinter au Guichet Montparnasse

Qui sait mieux que Pinter concocter des intrigues mettant en scène des couples qui se trompent sans montrer guère de culpabilité ? Sa pièce le plus souvent jouée ne s’intitule-t-elle pas Trahison ? Même ambiance ici avec le couple de Sarah et Richard. Sarah est à la maison. Richard, comptable, part tous les matins au bureau et ne revient que le soir. Alors, comme de juste, Sarah le trompe avec Max. Mais Richard est au courant et se montre tolérant. Il avoue d’ailleurs devant nous à sa femme qu’il rencontre lui-même régulièrement une prostituée. Tout est donc clair assez vite sauf que nous sommes chez Pinter et que nous nous attendons à être encore surpris, ce qui ne manquera pas de se produire. Il serait cruel de dévoiler de quelle façon…

La mise en scène et le jeu de Margaret Clarac et d’Alexandre Cattez qui interprètent les deux rôles principaux (un 3e comédien apparaît brièvement dans le rôle du laitier) rendent bien l’atmosphère pour le moins malsaine de la pièce. Aucune esbroufe n’est possible dans la mise en scène, l’étroitesse du plateau du Guichet Montparnasse ne le permettrait pas. Les textes de Pinter, au demeurant, n’exigent pas de grands moyens. Par contre l’exiguïté de la salle présente un avantage énorme pour des spectateurs pour une fois tous à égalité. Tous, en effet, au plus près des comédiens, sont réellement dans l’intimité du couple. Le spectateur est par nature voyeur : tout ce qui contrarie cette vocation nuit à sa réception de la pièce. Qui a vécu quelques représentations au dernier balcon (dit justement « poulailler ») d’un grand théâtre sait ce que veut dire la souffrance du spectateur trop éloigné de la scène. Rien de tel ici. Nous sommes tous, du premier au dernier rang, « chez » Sarah et Richard.

Cela présente également pour les comédiens l’avantage d’anéantir le fameux 4e mur du théâtre. Impossible en effet, dans ces conditions, d’ignorer les spectateurs. On ne peut plus jouer « entre soi » ; il faut impérativement jouer pour « eux », dans la salle. Evidemment, si un comédien n’est pas bien préparé ou en manque de forme, il ressentira plus fortement les réactions négatives du public, mais ce n’est pas l’hypothèse qu’il faut privilégier. En règle générale, la communication qui s’établit entre le public et le comédien sera pour ce dernier un avantage plutôt qu’un handicap.

M. Clarac et A. Cattez sont quant à eux parfaitement capables de nous entraîner dans les chamailleries de Sarah et de Richard et l’on se régale de cheminer avec eux jusqu’au dénouement. Seul bémol, qu’ils fassent preuve d’un peu trop de retenue dans les passages où doit se mimer la passion amoureuse. Mais nous avons assisté à la première, tout laisse penser qu’après quelques représentations la température aura monté.

M.E.S. et jeu Margaret Clarac et d’Alexandre Cattez. Guichet Montparnasse, 8 novembre 2019 – 5 janvier 2020.

 

Marie Antoinette d’après Stefan Zweig au Théâtre de Poche

Marie-Antoinette en 1783 par Elizabeth Vigée-Le Brun

Quoi de plus romantique que la destinée de Marie-Antoinette (1755-1793), née archiduchesse d’Autriche, épouse du futur Louis XVI en 1770, reine de 1774 à 1792, puis déchue au moment de l’avènement de la République et finalement guillotinée en 1793, devenue alors simple « veuve Capet », quelques mois après son époux, lequel fut par son inconsistance le véritable fossoyeur de la monarchie. Stefan Zweig, comme bien d’autres, s’est passionné pour ce destin hors norme et lui a consacré une biographie dans laquelle a puisé Marion Berry pour composer sa pièce. Un récit où alternent une voix féminine (Marion Berry elle-même) et une voix masculine (Thomas Cousseau).

Il s’agit bien en effet d’un récit. Un récit instructif et distrayant à la fois, autant à cause de l’originalité du destin de Marie-Antoinette que du talent des deux interprètes. Même si l’on connaît l’histoire de France (et l’on peut gager que tel est bien le cas du public du Théâtre de Poche), il y a toujours quelque chose à glaner dans les informations apportées par S. Zweig. Demeure le mystère de cette femme si frivole qui a certainement prêté le flanc à la critique pour que les médisances et la haine se déchaînent à son encontre, qui a gaspillé les deniers publics sans compter et qui, pour autant que l’on sache, ne fut pas un parangon de fidélité conjugale, qui pourtant, aux heures sombres de la Révolution, s’est montrée bien plus forte que son mari. Pas assez néanmoins et, en tout état de cause, il lui était concrètement impossible de se substituer à un roi toujours présent pour, par exemple, commander aux troupes restées fidèles.

Si, à la sortie de la pièce, le mystère demeure entier, personne ne regrette sa soirée. A côté du théâtre documentaire, fort en vogue de nos jours, le théâtre-récit démontre avec une pièce comme celle-ci toute sa légitimité.

Adaptation, M.E.S. Marion Bierry. Avec Marion Bierry et Thomas Cousseau. Théâtre de Poche Montparnasse. A partir du 5 septembre 2019.

 

Château en Suède de Françoise Sagan au Théâtre de Nesle

Château en Suède est la première pièce de Françoise Sagan (alors âgée de 24 ans), la meilleure de l’avis général et la plus souvent jouée sur les planches. C’est une sorte de vaudeville, drôle et brillant où tout le monde trompe tout le monde allègrement, à ceci près que la neige empêche de s’éloigner du château pendant plusieurs mois et que le mari de la comtesse Eléonore menace de mort toute personne qui regarderait sa femme d’un peu trop près. Or voici que le jeune cousin qui a débarqué au château ne manque pas d’être fort épris. La comtesse cèdera-t-elle ? A quelle extrémité la jalousie poussera-t-elle le mari ? Ce petit monde ne manque pas de personnages pittoresques à l’instar de Sébastien, le frère snob et caustique d’Eléonore installé à demeure au château, la tante Agathe, maîtresse des lieux, une Ophélie à l’esprit quelque peu dérangé qui ne devrait logiquement pas être là, un valet raide qui s’exprime maladroitement à la troisième personne.

La jeune troupe qui a entrepris de monter la pièce ne manque pas d’enthousiasme et, bien que constituée principalement d’amateurs, de talent. Les habits dix-huitième imposés par la tante, le plus souvent approximatifs, introduisent une note de fantaisie supplémentaire. Jean-François Bertin qui interprète Sébastien et domine toute la troupe de sa haute taille au point de paraître trop grand pour la minuscule scène du Théâtre de Nesle (lui-même à peine moins exigu que le Guichet Montparnasse), tire fort bien son épingle du jeu dans un rôle qui exige de se montrer brillant. Indiana Loessin, co-metteuse en scène, incarne en Eléonore une jeune première primesautière à souhait. Les autres comédiennes et comédiens ne déméritent pas. Ils ont tous l’air de s’amuser (ce qui est d’ailleurs la moindre des choses dans une comédie). Bref, pour qui veut se détendre de manière intelligente, cette production du Château en Suède est un choix tout trouvé.

M.E.S Indiana Loessin et Jean-Baptise Clarenc. Avec Constance Berté, Jean-François Bertin, Joffrey Bluthé, Laetitia Goirand, Indiana Loessin, Antoine Meslin, Guillaume Schoettlé. Théâtre de Nesle les 10,17 et 24 novembre et les 5, 6 et 7 décembre 2019.

Par Selim Lander, , publié le 12/11/2019 | Comments (0)
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« Nous sommes tous repus » d’après Th. Bernhard

Le théâtre de Thomas Bernhard est rempli d’acrimonie et de fureur. Bernhard (1931-1989), autrichien, traumatisé par les années passées dans un internat nazi, à Salzbourg, n’a cessé de vitupérer contre ses compatriotes auxquels il reprochait leur complaisance envers Hitler tout autant que leur comportement après-guerre. Malade des poumons, hospitalisé à plusieurs reprises, il a développé une vision particulièrement pessimiste et cruelle de l’humanité en général. Le personnage masculin de Nous sommes tous repus mais pas repentis, adaptée du Déjeuner chez Wittgenstein (1984) par Séverine Chavrier (directrice du CDN Orléans/Centre-Val de Loire) sort d’ailleurs d’un hôpital psychiatrique, ce qui en fait un caractère bien choisi pour exprimer toute la violence bernhardienne.

Voss (ou Ludwig (la pièce s’intitule en allemand Ritter, Dene, Voss, soit les noms des trois acteurs fétiches de Th. B.), qui vient de sortir de l’hôpital, est accueilli par ses deux sœurs. Ou bien il n’est jamais sorti de l’hôpital et ses deux partenaires sont ses infirmières (quoique cela ne figure pas dans le texte et soit plutôt une suggestion de S. Chavrier dans sa note d’intention). Le dîner n’est en tout cas pas chez Wittgenstein (Paul W., ami de Th. B. et frère de Ludwig W.), lequel brille par son absence. En tout état de cause Nous sommes tous repus… est une adaptation avec des emprunts à d’autres pièces, voire d’autres auteurs, comme Nietzche.

Il n’est pas facile de mettre en scène Th. B. Pour ne citer qu’un exemple, La Place des héros dans la version de Lupka (Avignon 2016) ne fut pas le succès escompté[i]. S. Chavrier a fait quant à elle le pari de l’outrance. « Monter Bernhard aujourd’hui, écrit-elle, pour ramasser quelque chose qui est dit et redit dans son œuvre, c’est une manière de penser, de dire, de voir, de crier en silence, de vociférer du dedans, de ruminer en parlant, sûrement pas un geste formel et musicalement immaculé ». Et plus loin : « Il faudra que s’invente un théâtre burlesque et extravagant ».

Pari tenu, pari réussi. Après un prologue quasi muet pendant lequel on se demande où elle veut en venir, la température monte progressivement… en même temps que le niveau sonore. Le son joue ici un rôle essentiel, en particulier les crachouillements des disques joués à plein tubes et « scratchés » ou « tapotés » par Voss. Avec ces moments où la sono explose alternent heureusement (pour les oreilles peu habituées) des passages de musique classique brefs mais intacts et quelques intermèdes au piano par Dene. Le niveau sonore est de manière générale élevé, tellement que les micros dont sont pourvus les comédiens sont, dans ce cas, indispensables pour leur permettre de se fondre dans un univers où l’amplification domine.

Mais la musique et le son ne sont qu’un des éléments contribuant à l’effet « too much » – ici volontairement recherché. Il y a encore le jeu des comédiens et avant tout celui de Laurent Papot qui n’hésite jamais à en remettre dans la surenchère. Il est le clown – triste – qui mène son jeu sinistre avec une autorité telle que les deux comédiennes ne sont que ses comparses et ses victimes consentantes. Et l’on se met à leur place : comment faut-il se comporter face à un frère imprévisible qui passe sans transition de la gentillesse à la brutalité, d’un discours policé à une pantalonnade ? Voss est malade et, de ce simple fait, tout lui est permis, jusqu’aux pires excès, comme lorsqu’il simule (?) un viol ou recrache sur ses sœurs ce qu’il vient d’avaler. L’ « action » est en effet celle d’un repas de famille (à grand recours de vaisselle brisée). La pièce, dans le genre repas apocalyptique, rappelle en plus « énorme » Automne et Hiver de Lars Noren présentée par le Collectif Citron en Avignon en 2018[ii].

De temps à autre une vidéo en noir et blanc, tremblée, montre les comédiens dans des paysages d’hiver. Un moyen de détendre provisoirement l’atmosphère. Il arrive aussi que Voss se saisisse d’une petite caméra et filme des séquences de la pièce. Sans aucun souci de qualité, peut-être une parodie des abus de l’usage de la vidéo sur les plateaux de théâtre depuis quelques années ?

Une bizarrerie de ce spectacle si fort, en tout cas de la représentation à laquelle nous avons assisté. Elle s’est terminée classiquement par un noir qui a provoqué des applaudissements assez peu nourris, les spectateurs attendant le retour des comédiens sur le plateau… Or ils n’ont jamais réapparu, laissant tout le monde fort décontenancé. Provocation ? Dans quel but ?

Avec Marie Bos, Séverine Chavrier, Laurent Papot. M.E.S. Séverine Chavrier.

Théâtre Monfort, Paris, 5-9/11/2019.

[i] https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/avignon-2016-15-place-des-heros/

 

[ii] https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/avignon-2018-4-moliere-lars-noren-michele-cesaire-off/

Par Selim Lander, , publié le 07/11/2019 | Comments (0)
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« Pasionaria » de Marcos Morau : décapant mais…

Marcos Morau et le collectif La Veronal (Espagne) proposent des chorégraphies qui tranchent sur la production contemporaine et Pasionaria ne fait pas, à cet égard, exception. Dans un superbe décor « de théâtre » (signé Max Glaenzel) avec un escalier monumental, des trappes dans les marches, deux portes sur les côtés qui s’ouvrent ou ne s’ouvrent pas, un téléphone qui fonctionne ou pas, etc. les cinq danseuses et trois danseurs de Pasionaria font assaut de virtuosité… d’une manière hélas trop répétitive si bien que la magie du début tend à se diluer au fil de la représentation.

Ils représentent, nous précise le mot d’introduction, des êtres du futur « parfaitement conçus pour nous imiter…, des gadgets technologiques dépourvus de toute passion », ce qui correspond bien à la chorégraphie : des mouvements saccadés, des personnages en déséquilibre qui ne cessent de chuter et se rattrapent comme ils peuvent, comme des pantins désarticulés. On ne peut qu’admirer la précision et, disons-le, la beauté de ce ballet de robots maladroits interprété par des danseurs contorsionnistes.

Les tableaux s’enchaînent qui racontent des histoires différentes. Par exemple, puisque La Véronal revendique des influences du côté du cinéma, la collision entre la terre et une autre planète, comme dans Melancholia de Lars von Trier (une partie du fond de scène est occupée par une large fenêtre ouvrant sur des images du ciel nocturne et à un moment, donc, de la planète qui s’approche de plus en plus près de la terre jusqu’à la percuter).

Le musique alterne des morceaux classiques et des bruits électroniques quelque peu assourdissants.

Parmi les tableaux les plus frappants, on peut citer le duo des deux vigiles, au début, un trio compliqué de deux danseurs et une danseuse, une chorégraphie « assise » de toute la troupe sur le banc au pied de l’escalier. Le jeu avec les accessoires est bien pensé et ajoute une fantaisie bienvenue. Reste ce que nous notions en commençant : une chorégraphie qui surprend et séduit au début mais dont le charme finit par s’épuiser.

Avec Alba Barral, Angela Boix, Richard Mascherin, Nuria Navarra, Lorena Nogal, Shay Partush, Marina Rodriguez, Sau-Ching Wong.

Pavillon noir, Aix-en-Provence, 15-16 octobre 2019

Par Selim Lander, , publié le 17/10/2019 | Comments (0)
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Les « Quatre Saisons » de Vivaldi par le ballet Preljocaj junior

Un vrai moment de bonheur que cette pièce pour quatre danseuses et trois danseurs chorégraphiée par Anjelin Preljocaj assisté en la circonstance de Fabrice Hyber pour la « chaosgraphie » (sic) et les costumes. Un mariage incontestablement heureux et l’on s’émerveille de bout en bout à suivre les tableaux se succédant sur un train d’enfer, qui présentent pour commencer des cosmonautes revêtus de combinaisons transparentes et pour finir des animaux proches des porcs-épics, en passant par des elfes et quelques vamps. Inutile, ceci dit, de chercher à coller chaque chorégraphie sur une saison particulière (en quoi tel tableau accompagne-t-il l’hiver, par exemple, plutôt que le printemps ?) à moins de se montrer plus subtil que nous ne le sommes.

La musique, ici, est au service de la danse. En l’occurrence la musique entraînante de Vivaldi apparaît particulièrement appropriée pour développer une chorégraphie où la fantaisie le dispute à la virtuosité. Il y a plus de place ici pour le rire (même s’il s’extériorise peu, comme si un spectacle de ballet, quel qu’il soit, s’accompagnait obligatoirement d’une certaine solennité dans l’esprit du public) que pour l’émotion, et c’est très bien ainsi.

Les talents conjoints du chorégraphe et du « chaosgraphe » ne serviraient de rien s’il n’y avait également le talent des danseurs. Si cette pièce sollicite leurs talents des interprètes, elle repose tout autant sur leurs qualités de danseurs. A voir leur prestation dans les Quatre Saisons, les danseurs du ballet junior de Preljocaj n’ont pas beaucoup à apprendre de leurs aînés. Et ils ont cet irremplaçable atout : la fraîcheur de la jeunesse.

Avec Maxime Alvarez, Pierre-Antoine Bardot, Lucile Boulay, Alno Pälvike, Lana Renfrum, Benedict Sabularse, Emma Spinosi.

Au Pavillon noir, Aix-en-Provence, du 10 au 12 octobre 2019.

Par Selim Lander, , publié le 11/10/2019 | Comments (0)
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