« Nous sommes tous repus » d’après Th. Bernhard

Le théâtre de Thomas Bernhard est rempli d’acrimonie et de fureur. Bernhard (1931-1989), autrichien, traumatisé par les années passées dans un internat nazi, à Salzbourg, n’a cessé de vitupérer contre ses compatriotes auxquels il reprochait leur complaisance envers Hitler tout autant que leur comportement après-guerre. Malade des poumons, hospitalisé à plusieurs reprises, il a développé une vision particulièrement pessimiste et cruelle de l’humanité en général. Le personnage masculin de Nous sommes tous repus mais pas repentis, adaptée du Déjeuner chez Wittgenstein (1984) par Séverine Chavrier (directrice du CDN Orléans/Centre-Val de Loire) sort d’ailleurs d’un hôpital psychiatrique, ce qui en fait un caractère bien choisi pour exprimer toute la violence bernhardienne.

Voss (ou Ludwig (la pièce s’intitule en allemand Ritter, Dene, Voss, soit les noms des trois acteurs fétiches de Th. B.), qui vient de sortir de l’hôpital, est accueilli par ses deux sœurs. Ou bien il n’est jamais sorti de l’hôpital et ses deux partenaires sont ses infirmières (quoique cela ne figure pas dans le texte et soit plutôt une suggestion de S. Chavrier dans sa note d’intention). Le dîner n’est en tout cas pas chez Wittgenstein (Paul W., ami de Th. B. et frère de Ludwig W.), lequel brille par son absence. En tout état de cause Nous sommes tous repus… est une adaptation avec des emprunts à d’autres pièces, voire d’autres auteurs, comme Nietzche.

Il n’est pas facile de mettre en scène Th. B. Pour ne citer qu’un exemple, La Place des héros dans la version de Lupka (Avignon 2016) ne fut pas le succès escompté[i]. S. Chavrier a fait quant à elle le pari de l’outrance. « Monter Bernhard aujourd’hui, écrit-elle, pour ramasser quelque chose qui est dit et redit dans son œuvre, c’est une manière de penser, de dire, de voir, de crier en silence, de vociférer du dedans, de ruminer en parlant, sûrement pas un geste formel et musicalement immaculé ». Et plus loin : « Il faudra que s’invente un théâtre burlesque et extravagant ».

Pari tenu, pari réussi. Après un prologue quasi muet pendant lequel on se demande où elle veut en venir, la température monte progressivement… en même temps que le niveau sonore. Le son joue ici un rôle essentiel, en particulier les crachouillements des disques joués à plein tubes et « scratchés » ou « tapotés » par Voss. Avec ces moments où la sono explose alternent heureusement (pour les oreilles peu habituées) des passages de musique classique brefs mais intacts et quelques intermèdes au piano par Dene. Le niveau sonore est de manière générale élevé, tellement que les micros dont sont pourvus les comédiens sont, dans ce cas, indispensables pour leur permettre de se fondre dans un univers où l’amplification domine.

Mais la musique et le son ne sont qu’un des éléments contribuant à l’effet « too much » – ici volontairement recherché. Il y a encore le jeu des comédiens et avant tout celui de Laurent Papot qui n’hésite jamais à en remettre dans la surenchère. Il est le clown – triste – qui mène son jeu sinistre avec une autorité telle que les deux comédiennes ne sont que ses comparses et ses victimes consentantes. Et l’on se met à leur place : comment faut-il se comporter face à un frère imprévisible qui passe sans transition de la gentillesse à la brutalité, d’un discours policé à une pantalonnade ? Voss est malade et, de ce simple fait, tout lui est permis, jusqu’aux pires excès, comme lorsqu’il simule (?) un viol ou recrache sur ses sœurs ce qu’il vient d’avaler. L’ « action » est en effet celle d’un repas de famille (à grand recours de vaisselle brisée). La pièce, dans le genre repas apocalyptique, rappelle en plus « énorme » Automne et Hiver de Lars Noren présentée par le Collectif Citron en Avignon en 2018[ii].

De temps à autre une vidéo en noir et blanc, tremblée, montre les comédiens dans des paysages d’hiver. Un moyen de détendre provisoirement l’atmosphère. Il arrive aussi que Voss se saisisse d’une petite caméra et filme des séquences de la pièce. Sans aucun souci de qualité, peut-être une parodie des abus de l’usage de la vidéo sur les plateaux de théâtre depuis quelques années ?

Une bizarrerie de ce spectacle si fort, en tout cas de la représentation à laquelle nous avons assisté. Elle s’est terminée classiquement par un noir qui a provoqué des applaudissements assez peu nourris, les spectateurs attendant le retour des comédiens sur le plateau… Or ils n’ont jamais réapparu, laissant tout le monde fort décontenancé. Provocation ? Dans quel but ?

Avec Marie Bos, Séverine Chavrier, Laurent Papot. M.E.S. Séverine Chavrier.

Théâtre Monfort, Paris, 5-9/11/2019.

[i] https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/avignon-2016-15-place-des-heros/

 

[ii] https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/avignon-2018-4-moliere-lars-noren-michele-cesaire-off/

Par Selim Lander, , publié le 07/11/2019 | Comments (0)
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« Pasionaria » de Marcos Morau : décapant mais…

Marcos Morau et le collectif La Veronal (Espagne) proposent des chorégraphies qui tranchent sur la production contemporaine et Pasionaria ne fait pas, à cet égard, exception. Dans un superbe décor « de théâtre » (signé Max Glaenzel) avec un escalier monumental, des trappes dans les marches, deux portes sur les côtés qui s’ouvrent ou ne s’ouvrent pas, un téléphone qui fonctionne ou pas, etc. les cinq danseuses et trois danseurs de Pasionaria font assaut de virtuosité… d’une manière hélas trop répétitive si bien que la magie du début tend à se diluer au fil de la représentation.

Ils représentent, nous précise le mot d’introduction, des êtres du futur « parfaitement conçus pour nous imiter…, des gadgets technologiques dépourvus de toute passion », ce qui correspond bien à la chorégraphie : des mouvements saccadés, des personnages en déséquilibre qui ne cessent de chuter et se rattrapent comme ils peuvent, comme des pantins désarticulés. On ne peut qu’admirer la précision et, disons-le, la beauté de ce ballet de robots maladroits interprété par des danseurs contorsionnistes.

Les tableaux s’enchaînent qui racontent des histoires différentes. Par exemple, puisque La Véronal revendique des influences du côté du cinéma, la collision entre la terre et une autre planète, comme dans Melancholia de Lars von Trier (une partie du fond de scène est occupée par une large fenêtre ouvrant sur des images du ciel nocturne et à un moment, donc, de la planète qui s’approche de plus en plus près de la terre jusqu’à la percuter).

Le musique alterne des morceaux classiques et des bruits électroniques quelque peu assourdissants.

Parmi les tableaux les plus frappants, on peut citer le duo des deux vigiles, au début, un trio compliqué de deux danseurs et une danseuse, une chorégraphie « assise » de toute la troupe sur le banc au pied de l’escalier. Le jeu avec les accessoires est bien pensé et ajoute une fantaisie bienvenue. Reste ce que nous notions en commençant : une chorégraphie qui surprend et séduit au début mais dont le charme finit par s’épuiser.

Avec Alba Barral, Angela Boix, Richard Mascherin, Nuria Navarra, Lorena Nogal, Shay Partush, Marina Rodriguez, Sau-Ching Wong.

Pavillon noir, Aix-en-Provence, 15-16 octobre 2019

Par Selim Lander, , publié le 17/10/2019 | Comments (0)
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Les « Quatre Saisons » de Vivaldi par le ballet Preljocaj junior

Un vrai moment de bonheur que cette pièce pour quatre danseuses et trois danseurs chorégraphiée par Anjelin Preljocaj assisté en la circonstance de Fabrice Hyber pour la « chaosgraphie » (sic) et les costumes. Un mariage incontestablement heureux et l’on s’émerveille de bout en bout à suivre les tableaux se succédant sur un train d’enfer, qui présentent pour commencer des cosmonautes revêtus de combinaisons transparentes et pour finir des animaux proches des porcs-épics, en passant par des elfes et quelques vamps. Inutile, ceci dit, de chercher à coller chaque chorégraphie sur une saison particulière (en quoi tel tableau accompagne-t-il l’hiver, par exemple, plutôt que le printemps ?) à moins de se montrer plus subtil que nous ne le sommes.

La musique, ici, est au service de la danse. En l’occurrence la musique entraînante de Vivaldi apparaît particulièrement appropriée pour développer une chorégraphie où la fantaisie le dispute à la virtuosité. Il y a plus de place ici pour le rire (même s’il s’extériorise peu, comme si un spectacle de ballet, quel qu’il soit, s’accompagnait obligatoirement d’une certaine solennité dans l’esprit du public) que pour l’émotion, et c’est très bien ainsi.

Les talents conjoints du chorégraphe et du « chaosgraphe » ne serviraient de rien s’il n’y avait également le talent des danseurs. Si cette pièce sollicite leurs talents des interprètes, elle repose tout autant sur leurs qualités de danseurs. A voir leur prestation dans les Quatre Saisons, les danseurs du ballet junior de Preljocaj n’ont pas beaucoup à apprendre de leurs aînés. Et ils ont cet irremplaçable atout : la fraîcheur de la jeunesse.

Avec Maxime Alvarez, Pierre-Antoine Bardot, Lucile Boulay, Alno Pälvike, Lana Renfrum, Benedict Sabularse, Emma Spinosi.

Au Pavillon noir, Aix-en-Provence, du 10 au 12 octobre 2019.

Par Selim Lander, , publié le 11/10/2019 | Comments (0)
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Les Francophonies de Limoges – Edition 2019

Les Francophonies de Limoges, dotées d’un nouveau directeur, Hassane Kassi Kouyaté, et rebaptisées Les Francophonies – Des écritures à la scène, offrent désormais deux festivals dans l’année : Les Zébrures de printemps et Les Zébrures d’automne. Quelques impressions d’un trop court séjour au festival d’automne.

Les leçons de vie de Sonia Ristic : Pourvu qu’il pleuve, M.E.S. Astrid Mercier

Les « pièces de restaurant » ne sont pas une exception au théâtre. On peut citer ainsi comme particulièrement remarquable Saigon de Caroline Guiela Nguyen. Pourvu qu’il pleuve qui se déroule également dans un restaurant séduit grâce à l’énergie de la mise en scène, laquelle fait passer les moments trop fréquents où l’auteur explique sa conception de la vie bonne, une conception d’ailleurs assez contradictoire puisque l’un des personnages invite au mouvement tandis qu’une autre appelle à se concentrer sur l’ici et le maintenant. Le défaut de l’écriture de cette pièce, en effet, est trop souvent d’expliquer au lieu de montrer. Trois serveuses et deux cuisiniers se racontent et défendent leurs points de vue. Par exemple l’un des cuisiniers, d’origine kurde, ne cesse d’engager son collègue, kurde également, à la fidélité à sa communauté et au mariage avec une fille de son peuple, comme il convient, selon lui, à un homme responsable, tandis que le second prône symétriquement la liberté, seule valeur qui vaille à ses yeux.

Heureusement, le couple de clients, lui, ne théorise pas. Il expérimente devant nous la difficulté de faire vivre une passion dès que diffèrent les objectifs des deux amants. Leurs scènes sont de loin les plus fortes, au-delà même de celles où sont évoqués les attentats du 13 novembre 2015 (la pièce est située dans un restaurant parisien proche des fusillades).

On aime également dans cette pièce la direction d’acteurs. Des trois comédiennes interprétant les serveuses, en particulier, dont les postures incongrues créent d’agréables diversions. Par rapport à la lecture publique de Pourvu qu’il pleuve à laquelle nous avions eu l’occasion d’assister au début des répétitions de l’équipe menée par A. Mercier, le résultat du travail accompli avec ces trois comédiennes est spectaculaire.

Avec Grégory Alexander, Jann Beaudry, Alexandra Déglise, Jérémie Edery, Ricardo Miranda, Karine Pédurand (dans le rôle de l’amante tenu par Daniely Francisque lors de la lecture), Maleïka Pennont.

Si gentils ! Etranges étrangers de Joshua Sobol, M.E.S. Jean-Claude Berutti

On attendait beaucoup de cette pièce d’un auteur israélien renommé en particulier mais pas seulement pour son goût de la polémique. Sans parler de polémique, on s’attendait à plus de cri et de fureur dans une pièce confrontant un vieil israélien qui perd la mémoire, son auxiliaire de vie roumaine et l’amant africain de cette dernière. Mépris du vieux autant à l’égard du Noir que de son esclave roumaine, ressentiment de l’auxiliaire de vie envers son patron trop gâté par la vie (quand elle la compare à la sienne), haine du Noir envers des Israéliens peu accueillants en général à l’égard de ses frères de couleur. Sans parler des sentiments pour le moins ambigus qui peuvent gouverner les rapports amoureux entre un Noir à la situation précaire et sa maîtresse blanche.

Tout cela aurait pu faire une pièce à forte tension, ce qui n’aurait pas empêché, si l’auteur y tenait, une réconciliation générale. Hélas, Etranges étrangers baigne dans les bons sentiments du début à la fin. Alors on se contente d’admirer le décor (très réussi) et d’observer le jeu plus ou moins juste des comédiens. Et – au cas où l’on ne le serait déjà – l’on sort sensibilisé au destin 1) des vieux des pays riches, 2) des Européens de l’Est issus de pays moins riches et 3) des immigrés d’origine africaine encore plus pauvres. On sort surtout déçu d’une telle occasion manquée. On voit beaucoup de pièces sur les migrants, en ce moment, un genre auquel Etranges étrangers se rattache à un double titre (la Roumaine et l’Africain). Ces pièces muselées par le politiquement correct sont rarement des réussites.

Les deux comédiens « migrants », Mireille Bailly et Roger Atikpo, n’en sont pas moins très justes. La première a même bien failli, par moments, nous émouvoir… mais le texte ne lui en laissait pas le temps. Quant au « patron », Mathieu Carrière, s’il ne manque évidemment pas de métier, il nous a semblé un peu trop fringant dans ce rôle.

La langue de la pièce est une cause supplémentaire, et non des moindres, de notre déception. Car la note d’intention insiste aussi bien sur les « baragouinages » du texte hébreu original, conséquence des interactions entre un vieillard qui perd son vocabulaire et deux étrangers, que sur les efforts des deux traducteurs pour rendre ces « baragouinages ». Force est pourtant de constater que ces efforts ne conduisent guère au-delà du « petit nègre » des cours de récréation…

Virtuose ! The Puppet-Show Man : Yeung Faï

Si l’on peut parler de virtuosité, c’est bien à propos du marionnettiste chinois Yeung Faï. Parce que si nos marionnettistes à nous sont créatifs, inventifs, capables de nous émouvoir, force est de reconnaître qu’ils ne font pas le poids, question technique, comparés aux Asiatiques. La virtuosité n’est pas (simplement) un don ; elle n’existe pas sans un énorme travail. Cette même application, ce même sérieux dans l’apprentissage qui expliquent que les Chinois soient capables de dépasser les techniques occidentales qu’ils copient, et qu’ils raflent les premiers prix des concours de piano ou de violon, éclaire ce que virtuosité veut dire à propos d’un marionnettiste comme Yeung Faï.

Les enfants qui sont encore moins à même que nous d’évaluer ses prouesses techniques, prennent leur plaisir en regardant des combats où le gentil triomphe toujours. Pour l’adulte – enfin pour l’adulte pacifique – le Puppet show deviendrait vite fastidieux s’il n’y avait cette impressionnante virtuosité. Qu’on en juge : Le premier tableau présente la lutte entre une souris et un moustique qui l’empêche de dormir. Ensuite s’enchaînent les combats entre humains, guerriers ou … amoureux : il faut voir comment la jeune beauté renvoie dans les roses son vieil « amant » (à prendre au sens du XVIIe siècle ?) … avant de succomber (ouf ! pour les gérontes). Le spectacle se clôture sur un dernier combat, entre un tigre (heureuse diversion) et un homme.

Peut-on revenir un instant à la comparaison entre la Chine et nous ? Certes, les Chinois sont les plus forts et sont en passe de devenir « l’hégémon » au niveau mondial. Dont acte. Mais la technicité, la virtuosité ne sont pas tout. Dans le Puppet show, le spectateur adulte ne peut s’empêcher de trouver les duels bien répétitifs. Et nous avons remarqué que l’attention de certains enfants eux-mêmes avait tendance à se dissiper avant la fin d’un spectacle qui ne dure pourtant que trois quarts d’heure. Nous l’avions noté dans une précédente chronique consacrée au même artiste. Aussi devons-nous saluer les efforts qu’il a accomplis depuis pour « théâtraliser » davantage son spectacle en se montrant par exemple au-devant de son castelet, des diversions pleines d’humour qui interrompent agréablement les scènes de « bagarre ».

Le point fort du Puppet show, on l’a suffisamment dit, tient à la virtuosité du marionnettiste. Pour les exercices les plus difficiles l’artiste a besoin de ses cinq doigts pour animer une marionnette à gaine, (la tête et quatre membres) : on imagine la dextérité que cela suppose ! Cela explique au demeurant la petite taille de ces marionnettes qui doivent se mouvoir « comme les doigts de la main » (à ceci près que nous – commun des mortels – serions bien évidemment totalement incapables de nous servir de nos doigts comme le maître. Un mot, enfin, pour souligner la beauté plastique des marionnettes, l’expressivité des visages et l’élégance des costumes.

Nouveau cirque : Dany Ronaldo dans Fidelis Fortibus

Les clowns désormais ne se donnent plus des coups de pied aux fesses entre deux numéros plus prestigieux. Qui le regretterait ? Aujourd’hui un clown fait à lui seul le spectacle et raconte des histoires émouvantes et drôle. Il reste clown néanmoins en ce que ses histoires sont sans parole, ou presque, les mimiques y pourvoient. Il reste en outre un artiste circassien en ce qu’il possède suffisamment les techniques du cirque pour impressionner le public. Le clown est donc devenu une sorte de « généraliste » du cirque, moins bon acrobate ou jongleur qu’un « vrai » jongleur ou un « vrai » acrobate, par exemple, mais jongleur et acrobate quand même. Et naturellement il commencera par se montrer très maladroit dans ces techniques avant de démontrer au public qu’il en maîtrise néanmoins quelques tours.

Dany Ronaldo est issu d’une famille pratiquant le cirque depuis des générations. Il s’exprime (quelques mots) en italien, ce qui le ferait paraître déplacé dans un spectacle rangé sous l’égide de la Francophonie si sa metteuse en scène, Lotte van den Berg, n’était Belge (quelle peut être la part de la M.E.S. dans un tel spectacle ? voilà une question à laquelle il est impossible de répondre à moins d’être dans le secret de la fabrication). On ignore tout autant si Fidelis fortibus (fidèle courageux – fortuna favet fortibus : la chance favorise l’audacieux) est un requiem à la tradition familiale. Il montre en tout cas, à sa façon, la fin du cirque artisanal réunissant quelques artistes sous un modeste chapiteau. Au début, en effet, D. Ronaldo est environné des tombes de ses anciens camarades. Celles de la ballerine-trapéziste pour laquelle il avait un béguin secret, celle de l’acrobate qui fut l’amant de la précédente, celle du dompteur, celle de deux ou trois musiciens et bien sûr celle du directeur-magicien. Chaque tombe de sciure et surmontée d’une croix qui porte les accessoires de chacun. Puisque tous les vrais artistes ont disparu, Ronaldo, le Monsieur Loyal du cirque, s’efforce de refouler les spectateurs entrés manifestement par erreur sous le chapiteau… Et ceci constitue le commencement du spectacle, son premier gag, suffisamment long pour énerver les spectateurs et les mettre dans l’attente du moment où Ronaldo va vraiment commencer, c’est-à-dire s’efforcer – maladroitement évidemment – de se substituer à ses camarades absents. On n’en dira pas davantage, on se gardera en particulier de dévoiler l’apothéose finale. Disons simplement que les numéros qui s’enchaînent ne sont pas que drôles, que Ronaldo crée une atmosphère poétique, tendre et mélancolique. On rit à Fidelis fortibus mais avec retenue. L’empathie avec l’artiste dégingandé qui se débat avec des accessoires qui ne lui étaient pas destinés mais dont il fera tout de même quelque chose est la plus forte.

Créolité : Mayola de et avec Sergio Grondin

Un Réunionnais d’adoption, passionné par la culture créole, a conçu un spectacle inclassable – « conférence théâtralisée » semble le plus proche de la vérité – dans lequel il s’interroge sur l’identité réunionnaise, la part de sa musique (« maloya » est le nom d’une musique traditionnelle de l’île qui accompagnait le travail en commun de la terre – « lasoté » en créole martiniquais) et de sa langue créole, les menaces qui pèsent sur elle du fait de la scolarisation et de l’omniprésence des médias en français, sans parler de la mondialisation. Sergio Grondin est visiblement habité par son sujet et Maloya est à même de faire toucher du doigt aux spectateurs non avertis certaines contradictions psychologiques des insulaires ultramarins, pris qu’ils sont entre l’univers des parents ou plus souvent désormais des grands-parents ou arrière-grands-parents, et celui de la France et de la modernité.

Les Réunionnais sont représentés par leurs noms inscrits sur des cartons posés sur le plateau. Petit à petit il se couvre de ces noms, jusqu’à la fin où S. Grondin les entoure d’un grand cercle de sable figurant l’île. La M.E.S. est inventive et il n’y a rien à redire au fond à Maloya, sinon qu’il brasse des lieux communs pour les initiés (mais, encore une fois, la pièce ne semble pas leur être destinée). On remarque particulièrement un beau poème en créole récité par S. Grondin (sans surtitres, sans doute dans le but de concentrer les spectateurs sur la musicalité de la langue) et le tableau final avec l’embrasement du plateau. Une citation d’Edouard Glissant invite à méditer sur le fait de la diversité dans le « chaos-monde ».

M.E.S. David Gauchard, interprétation Sergio Grondin, musique Kwalud.

Machinations : Cœur minéral de Martin Bellemare, M.E.S. Jérôme Richer

Il faut se méfier des commandes. L’auteur se trouve alors confronté à un sujet qu’il n’aurait pas spontanément choisi et obligé de rendre sa copie même si le sujet ne l’a pas spécialement inspiré. Certes, avec du métier on produira toujours un texte honnête… mais peut-être pas un grand texte. Est-ce qui est arrivé à Martin Bellemare ? Le fait est que cet auteur s’est bien trouvé sélectionné pour écrire une pièce sur les migrations (les « migr’actions ») à l’issue d’un festival à Conakry et qu’il est un auteur suffisamment expérimenté – plusieurs fois primé – pour répondre honorablement à la commande.

Auteur québécois, il a pris comme protagoniste un Guinéen immigré au Québec où il travaille pour une société minière, laquelle a des intérêts en Guinée et même, plus précisément, dans son village natal. Un cas d’école puisque les statistiques officielles canadiennes indiquent que 7 sociétés minières de ce pays opèrent en Guinée (chiffre de 2017), le plus souvent sous forme de sociétés mixtes (c. à d. avec une participation de l’Etat guinéen). Par ailleurs l’exploitation de la bauxite en Guinée a donné lieu à plusieurs scandales récents à propos, en particulier, des déplacements récents de population. On voit tout de suite ce que le sujet de Cœur minéral peut avoir de pertinent.

De fait, Boubacar, dès son arrivée au village, doit affronter la colère de la population représentée par son chef et surtout par un jeune homme à la parole virulente. A l’arrière-plan, comptant les points, le collègue canadien de Boubacar et le représentant guinéen de la société mixte qui exploite le site (comme par exemple la Compagnie des Bauxites de Guinée, la CBG, dont l’Etat détient 49 % et qui compte une participation de Rio Tinto-Alcan).

La pièce adopte elle-même une forme mixte, à la fois dialoguée et chorale (qui fait intervenir plusieurs narrateurs). Elle enchaîne les séquences brèves tantôt dans le village, tantôt à Conakry, sachant que les récits des uns ou des autres autorisent des excursions. Par exemple lorsque Boubacar raconte une anecdote vécue dans le métro parisien.

La pièce réunit une comédienne cantonnée au rôle de principale narratrice (quelque peu didactique, Cœur minéral se voulant également documentaire) et cinq comédiens dans des emplois divers, le nombre de personnages étant supérieur à celui des comédiens. Les séquences s’enchaînent sans que la logique de leur succession soit toujours évidente, les dialogues s’interrompent rapidement, ce qui nous fait regretter que les personnages et les situations ne soient pas davantage approfondis. En contrepartie, une telle construction permet des morceaux de bravoure et l’auteur ne s’en prive pas.

Le décor, « moderne », se réduit à des parallélépipèdes rectangles en bois déplacés lors des changements de scènes par les comédiens. Ces derniers se tirent plutôt bien d’un exercice que certains d’entre eux ont jugé difficile, ce qui ne contredit pas ce que nous venons d’écrire.

Avec Morciré Bangoura, Moïse Bangoura, Fidele Baha, Ashille Constantin, Adrian Philip, Fatoumata Sagnane Condé.

 

Cirque – Aperçu sur le festival du CIAM 2019

Il existe dans la campagne aixoise, près du lieudit La Molière, le Centre international des arts du mouvement (CIAM), lequel, comme le nom ne l’indique peut-être pas suffisamment, est une structure vouée à faire découvrir le cirque aux heureux habitants du pays d’Aix(-en-Provence). Le festival annuel, programmé à l’automne, était riche cette année de sept spectacles (dont l’un intitulé « Cabaret » présentant plusieurs numéros), joués plusieurs fois, plus des ateliers. Quelques mots sur les deux seules pièces auxquelles nous fûmes en mesure d’assister, la première en particulier qui a fait forte impression.

Urban et Orbitch par le « clown » Bobitsch.

Pour une fois l’appellation « arts du cirque » n’est pas une outrance comme il y en a tant dans le parler d’aujourd’hui. Elle souligne à juste titre que le cirque est devenu une forme d’expression plus complexe qu’il ne fut, où s’inventent des fictions s’adressant plus souvent aux adultes, ou tout autant, qu’aux enfants. Où, si les clowns sont naturellement portés à broder des histoires, ils n’en ont nullement l’exclusivité. Quant à Bobitch (de son vrai nom Boris Arquier), qui se présente bien pour sa part comme un clown, sa pièce Urban et Orbitch pourrait être tout autant classée sous les rubriques théâtre gestuel ou théâtre d’objet. Il s’agit en effet de raconter une ou plutôt des histoires en utilisant davantage les mimiques que les mots – même si la parole n’est pas bannie – et en s’appuyant sur quelques objets récurrents.

Non seulement la parole a sa place mais Bobitch se révèle un beatboxeur talentueux capable de faire parler des personnages divers. Il est secondé par un régisseur de telle sorte que le bruitage devient un point fort de son spectacle. Ce dernier, néanmoins, vaut également, sinon surtout, par l’art dont fait preuve Bobitsch afin de rendre crédible le protagoniste de ses histoires « urbaines » face aux défaillances d’un service d’urgence, ou lorsqu’il se trouve confronté à un videur de boite de nuit, un barman, un trafiquant de drogues, un sans-abri, des graffeurs… qu’il parvient également à faire exister devant nous.

Les objets, on l’a dit, sont également importants. Une chaise roulante, une sonnette, un vaporisateur buccal, une paire de lunettes, une souris en caoutchouc autant d’accessoires qui nous deviennent vite familiers.

Urban et Orbitch est bien loin des pantalonnades des clowns d’antan. On rit, certes, aux passages les plus délibérément comiques, mais cette pièce est avant tout une balade poétique dans un univers déglingué au réalisme sous-jacent. Où le « nouveau cirque » rejoint le meilleur du théâtre contemporain.

Hold on de Corinne Linder

On n’en dira pas autant de la pièce en réalité augmentée de Corinne Linder, acrobate à la corde et au ruban passée à la caméra à la suite d’un accident. Le public doté de lunettes de réalité virtuelle et assis sur des chaises tournantes est situé (virtuellement) au centre de la piste, tantôt en bas, tantôt en haut, ce qui offre des points de vue contrastés sur les exhibitions de cinq jeunes acrobates féminines. Dans sa note d’intention C. Linder déclare vouloir atteindre le public qui ne fréquente pas habituellement le cirque tout en montrant à un public plus habitué une nouvelle manière de vivre le cirque contemporain. Gageons qu’elle atteindra son premier objectif. Quant au second, les habitués du cirque en jugeront. En ce qui nous concerne, nous nous avouons déçu par les performances des cinq acrobates bien moins spectaculaires que ce que nous avons pu voir dans la réalité simplement réelle.

 

 

 

 

 

 

 

 

Avignon 2019 – 15 « Outside » de Kirill Serebrennikov (IN)

Dernier spectacle du IN qui se clôture ce 23 juillet, d’un Russe mal vu des autorités de son pays au point qu’il a été empêché de venir présenter sa pièce en France, voilà de quoi mettre le spectateur dans les dispositions requises pour apprécier Outside. D’autant que la pièce se présente comme un hommage à un artiste chinois, dissident lui aussi, le photographe Ren Hang qui s’est suicidé à vingt-neuf ans. Pour intéressant qu’il soit, ce contexte n’est évidemment pas la condition suffisante de la réussite.

Pendant que les spectateurs s’installent, une équipe vêtue de combinaisons de travail noires s’active à coller une photo géante représentant des tours d’appartement vue du toit-terrasse de l’un d’entre eux, avec un homme nu plus grand que nature. Nous sommes d’emblée dans l’univers de Ren Hang, lequel a fréquemment installé ses modèles sur cette terrasse. La suite sera moins frappante visuellement que cette immense photo, signe sans doute que l’artiste Ren Hang dépasse l’artiste Serebrennikov, ou qu’une photo réussie transcende la réalité, car des hommes (intégralement) nus (et des femmes), nous en verrons dans la pièce, jusqu’à plus soif. On a l’habitude, en Occident, de galvauder les nouveaux riches russes, leur clinquant, leur goût pour des femmes hyper sexy juchées sur des talons interminables. Eh bien, cette pièce entre théâtre et music-hall semble davantage faite pour eux que pour les intellos spectateurs ordinaires du festival avignonnais. A ceci près qu’il y a davantage de beaux mecs que de belles femmes sur le plateau. Alors disons que Serebrennikov privilégie un sous-ensemble des Russes attirés par le clinquant, sans négliger tout à fait les autres. On ignore ce qu’il a fait pour déplaire aux autorités (il est vrai qu’il en faut peu, en Russie, pour être rangé parmi les opposants au régime) mais il est bien difficile de trouver quelque chose de transgressif dans Outside.

Que dire de plus sinon que la pièce est agréable à regarder. Elle procure à peu près le même plaisir que celui que l’on peut retirer de la contemplation des personnages mythologiques en tenu d’Êve ou d’Adam sur les cimaises des grands musées, un cran en-dessous si l’on est plus sensible à l’image qu’à la réalité qu’elle dépeint.

Il y a également une scène, au début, où la police politique fait irruption chez Serebrennikov (sur l’espace du plateau occupé par le comédien qui joue Serebrennikov), qui dialoguait jusque-là seul avec son ombre. Puis un asiatique interprétant Ren Hang apparaîtra et leurs bribes de dialogues ne seront pas l’élément le moins intéressant du spectacle. En russe surtitré néanmoins, ce qui force à choisir entre les belles personnes qui se trémoussent sur la scène, reproduisant parfois des poses captées par Ren Hang, et la compréhension du texte.

M.E.S, scénographie et dramaturgie Kirill Serebrennikov ; chorégraphie Ivan Estegneev, Evgeny Kulagin ; musique Ilya Demutsky ; avec douze comédiens/danseurs/musiciens.

Par Selim Lander, , publié le 24/07/2019 | Comments (0)
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Avignon 2019 – 14 « J’entrerai dans ton silence », « Music-Hall », « Moi aussi je suis Barbara » (OFF)

J’entrerai dans ton silence d’après Françoise Lefèvre et Hugo Horiot

Une pièce généreuse conçue par Serge Barbuscia à partir de l’histoire émouvante d’un jeune autiste que sa mère n’a pas voulu abandonner aux hôpitaux psychiatriques, la seule proposition qui lui était faite, qui s’est consacrée à son éducation, l’a imposé au collège qui ne voulait pas de lui, avec un extraordinaire résultat puisque son fils devenu adulte a trouvé sinon une vie complètement normale, du moins une vie d’écrivain, de comédien et de défenseur de la cause autiste, ce qui témoigne d’une aptitude certaine à communiquer.

La maman, Françoise Lefèvre, elle-même écrivaine, a décrit cette difficile aventure à deux dans un livre, Le Petit Prince cannibale (1990), couronné du Goncourt des lycéens. Le fils, Hugo Horiot (né en 1982) s’est fait connaître avec un récit autobiographique, L’Empereur, c’est moi (2013), suivi de Carnet d’un imposteur (2016).

« L’amour maternel ne peut être confiné dans la mièvrerie ou la naïveté, comme le voudraient certains. L’amour maternel est le moins mièvre des sentiments. C’est avant tout un acte de résistance contre la férocité du monde » a écrit la maman dans un autre livre, Se perdre avec les ombres (2004). La pièce de Serge Barbuscia fait très bien ressortir, à partir des textes de F. Lefèvre et H. Horiot, l’énergie, tissée d’obstination et de patience, qu’il faut pour aider un enfant en proie à des démons à sortir de lui-même, à s’accepter, à accepter l’autre. La mère et le fils se croisent, se frôlent sans se toucher comme pour illustrer la difficulté de communiquer. Elle (Camille Caraz) est le plus souvent en retrait (et même un peu trop distanciée parfois), à côté du fils qui se débat contre ses obsessions, un double dont il veut se débarrasser. Lui, au contraire (Fabrice Lebert), dans une perpétuelle agitation, en colère contre le monde entier, saute du et sur le lit (en pente vers le public), s’enroule dans un drap, grimpe sur les colonnes disposées en hémicycle qui sont à sa portée. Tout cela en exprimant le désespoir de ne savoir qui il est (il se débat contre un double intérieur) et de ne pas être compris du monde autour de lui. Serge Barbuscia qui intervient par moments directement dans la pièce représente le monde extérieur ; il devient à l’occasion le double de Hugo.

Une pièce généreuse, avons-nous dit, qui nous fait ressentir que les femmes et les hommes « différents » sont tout autant « humains » que nous, que leurs obsessions et leurs fantasmes sont simplement plus réels, plus vivants que les nôtres.

Adaptation et mise en scène Serge Barbuscia, composition Sonore Eric Craviatto.

 

Music-Hall de Jean-Luc Lagarce

On n’aime ou on n’aime pas Jean-Luc Lagarce, ses phrases alambiquées, son style répétitif. Quand on l’aime on se précipite sur tout ce qui se joue de lui.

Et moi, toujours la même chose, une vieille chose que j’ai mise au point, et depuis pas mal de temps, et qui me ressert très souvent, et pas plus tard que cet après après-midi,
pas plus tard,
et moi, souriante, lente et désinvolte,
la Fille qui en vit d’autres et se sortit toujours du marécage,
parce que marécage c’est,
ici aussi, riez, ici aussi,
et pas plus tard qu’aujourd’hui…

Celle qui s’exprime ainsi est une vieille actrice de music-hall qui a connu un certain succès, puis roulé sa bosse un peu n’importe où et qui maintenant se produit dans des salles misérables, à la recette, une recette qui souvent ne couvre même pas l’hôtel et le restaurant, d’autant qu’ils sont trois, elle a deux acolytes, deux faire-valoir, pas frais non plus, avec lesquels tout se partage à égalité.

On le devine, Music-Hall est une pièce qui charrie de l’émotion en veux-tu en voilà. Pour la faire passer, mieux vaut avoir affaire à des durs-à-cuire, de ceux qui en ont vu de toutes sortes au cours de leur carrière.

Il faut avoir roulé sa bosse, pris des coups, déchargé des camions dans le froid, s’être brûlé en été au métal des décors, avoir reçu quelques cailloux jetés par quelques enfants de la campagne, avoir mené vingt-cinq ans la troupe, « nous les héros, êtres épuisés ou juste mélancoliques, abandonnés et un peu ivres », pour pouvoir remuer les spectateurs avec ça, ce texte-là. Pour ne pas être à la surface ; pour le montrer de l’intérieur.

Là, c’est le metteur en scène qui parle, Eric Sanjou. Il dirige la compagnie Arène Théâtre basée à Moissac (Tarn-et-Garonne), joue également le deuxième boy dans la pièce aux côtés de Céline Pique et de Christophe Champain. On ne connaît pas leur pedigree à ces trois-là mais on veut bien croire, à les voir jouer, qu’ils n’ont pas trop de mal à s’identifier à leurs personnages. Ils font bien sentir que tout leur est effort, les changements de costumes comme de maquillage (à vue), les pas de danse, les chansons. Alors mieux vaut parler, se raconter, raconter éternellement les mêmes histoires. Non que ça console mais ça meuble et puis, même si tout n’est pas très exact, c’est tout de même la preuve qu’on a existé !

Dans un festival où chacun tente de se monter le meilleur, cette pièce désenchantée, qui ne cherche à casser aucune brique, n’est pas, dans l’interprétation proposée ici, la moins convaincante. C’est même sans doute l’une de celles qu’on gardera le plus longtemps en mémoire.

 

Moi aussi je suis Barbara de Pierre Notte

De Pierre Notte, nous avons vu, dans ce festival, Les Couteaux dans le dos, une comédie fantastique, interprétée par cinq comédiennes, qui ne nous a pas laissé un souvenir impérissable. Trop de personnages pour qu’ils dépassent la caricature, trop de verbiage. Rien de tel avec Moi aussi je suis Barbara qui fait salle pleine en Avignon depuis plusieurs saisons. Ici les trois femmes de la famille, la mère qui eut sans doute son heure de gloire comme chanteuse (tiens, voilà qui évoque la pièce de Lagarce), la fille qui chante parfois en public (est-ce bien vrai ?) mais se réfugie la plupart du temps dans la cave (en fait sous la table de la cuisine) pour se taillader les bras, et celle qui se prend pour Barbara sont toutes des personnages complexes que nous quittons avec regret à la fin de la représentation.

Cela se passe donc dans la cuisine familiale. La mère, formidable Chantal Trichet, essaye de mettre un peu de bon sens dans sa couvée qui en est bien dépourvue. Il y a encore un fils mutique et qu’on verra peu. Quant au père, il est parti. « Partir », c’est justement ce que veut faire la fille qui se prend pour Barbara, mais il ne s’agit pas simplement pour elle de partir en voyage ou de déménager, contrairement à ce que veut croire la mère. Celle-ci, en tout cas, a fort à faire, elle est, mine de rien (car elle ne ressemble à rien, les cheveux en bataille, dans une blouse de souillon), le personnage principal, même si Pauline Chagne qui interprète Barbara avec une surprenante fidélité (attitudes, propos et chansons) lui dispute évidemment la vedette. Il serait injuste de ne pas mentionner également Barbara (sic) Lamballais, sa sœur dans la pièce, émouvante de bout en bout.

M.E.S. Jean-Charles Mouveaux, accompagnement au piano Clément Walker-Viry.

Avignon 2019 – 13 « La Brèche » de Naomi Wallace (IN)

Une « vraie » pièce de théâtre dans la programmation du IN, c’est donc encore possible ! On aurait pu en douter tant celle-ci semble vouée aux metteurs en scène démiurges qui fabriquent eux-mêmes une pièce à partir d’un roman ou d’un fait divers. Parfois avec succès, heureusement, mais l’on constate souvent, navré, que le « créateur de théâtre » a trop confiance en son talent, qu’on préférerait qu’il s’en tienne à son métier et puise dans le répertoire des auteurs dramatiques, déjà célèbres ou non.

Philippe Millot est un jeune metteur en scène qui accepte de se coltiner avec des textes écrits pour le théâtre par des auteurs professionnels, denrée rare dans le IN comme on vient de le noter. Il a choisi pour sa troisième mise en scène La Brèche (The McAlpine Spillway) de Naomi Wallace, américaine, née en 1960, dont sept pièces sont traduites aux Editions théâtrales.

La Brèche est donc une « vraie » pièce avec une intrigue, des personnages forts qui se découvrent progressivement, des rebondissements…, bref tout ce que les spectateurs « ordinaires » attendent quand ils ont payé leur place. Les personnages sont pris à deux moments différents, adolescents puis jeunes adultes. D’abord trois lycéens dont l’un a une sœur un peu plus âgée. Quand on les revoit plus tard, le frère se sera suicidé. Mais, fausse piste, la pièce tourne moins autour de l’élucidation de ce suicide et de la relation qu’entretenaient les trois garçons entre eux, qu’autour de la relation entre eux et la fille, ou plutôt des relations des garçons à la fille, le tout sur fond d’inégalités sociales criantes.

La construction de la pièce est impeccable, N. Wallace nous amène où elle veut et nous la suivons sans rechigner. En bannissant tout décor, sauf un banc blanc qui coupe la scène en deux, Ph. Millot nous force à nous concentrer sur le texte, rien que le texte. Est-ce pour cette même raison que le casting surprend ? D’après le texte, la fille est la plus sexy du lycée, ce qui n’est nullement le cas sur le plateau. Autre « erreur » de casting : le troisième garçon, celui qui tient un rôle de comparse est radicalement différent avant (nettement le plus petit de la bande) et après (de beaucoup le plus grand). Dans sa présentation de la pièce et de sa M.E.S Ph. Millot ne mentionne pas le casting ; tout au plus précise-t-il qu’il refuse le spectaculaire. Les effets de lumière sont présents mais discrets. Les comédiens sont munis de micro, ce qui leur évite d’avoir à hausser le ton, de même que leur jeu n’est jamais excessif.

Ph. Millot nous invite à un spectacle très cérébral et, dans son genre, très réussi.

Par Selim Lander, , publié le 23/07/2019 | Comments (0)
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Avignon 2019 – 12 « 4.48 Psychose » de Sarah Kane, « Le Moche » de Marius von Mayenburg (OFF)

4.48 Psychose avec Cécile Fleury

Sarah Kane est née en 1971 à Brentwood (Sussex). A 24 ans, elle fait jouer sa première pièce. A 29 ans elle se suicide dans l’hôpital de King’s College (Londres), laissant derrière elle cinq pièces de théâtre et deux scénarios de courts métrages. 4.48 Psychose est la dernière de ses pièces, publiée après sa mort, et la plus souvent jouée, d’abord en raison du télescopage inédit de la réalité et de la fiction (elle raconte la folie et les tendances suicidaires d’une jeune femme), ensuite parce que le rôle ne peut que tenter toutes les comédiennes de l’extrême.

Mais la barre est placée si haut qu’on ne va pas voir la pièce sans appréhension. La comédienne saura-t-elle se hisser à une telle hauteur, saura-t-elle rendre crédible la folie de son personnage, sachant qu’elle est tenue par le texte de l’abandonner et de le reprendre sans aucune transition, puisqu’elle doit interpréter également la psychiatre qui tente, sans trop y croire elle-même, de la ramener à la raison ?

Balayez ces craintes, allez voir Cécile Fleury dans Psychose. Il reste encore une semaine pour vous rendre cette année au théâtre La Luna et l’on peut gager que cette création du festival d’Avignon 2019 sera proposée en tournées (ou c’est à désespérer des programmateurs) et qu’on la reverra ici.

Contrairement à nombre de mises en scène qui situent la pièce dans une chambre d’hôpital, le M.E.S. Yves Penay a choisi un lieu neutre meublé d’un banc, d’une chaise, d’une petite table, des meubles que la comédienne fera beaucoup bouger, illustrant l’instabilité psychique de son personnage. Mais Cécile Fleury ne se contente pas de déménager les meubles, elle bouge elle-même presque constamment, ne serait-ce que la tête ou les mains. Tantôt couchée de tout son long sur le banc, tantôt recroquevillée sur la chaise, tantôt à terre, couchée ou à quatre pattes, les cheveux essuyant le sol, elle enchaîne les mots du texte, discours délirants ou plaintes désespérées, avec une vérité confondante. Son apparence physique renforce la crédibilité du personnage. La manière dont elle se transforme pour passer du rôle de la malade mentale à la psychiatre est confondante.

Bref du très beau théâtre, la découverte d’un personnage, d’une personne (les deux ici se confondent), lequel ou laquelle demeure, par le talent de la comédienne, profondément humain(e), malgré les délires et les souffrances de l’aliénation mentale.

 

Le Moche (der Hässliche)

Marius von Mayenburg, né pour sa part en 1972, est un auteur allemand prolifique. Le personnage éponyme du Moche est un ingénieur qui vient de réaliser une invention susceptible de faire la fortune de son entreprise. Hélas, le jour où il s’apprête à aller présenter son invention dans un congrès professionnel, il apprend que son assistant ira à sa place. Incrédule, il découvre que cela vient de ce que son visage est si disgracieux qu’il ne pourrait que faire fuir les acheteurs potentiels. « Incrédule » car il ignorait sa laideur (?). Il se tourne vers la chirurgie esthétique et son visage en sort si beau que sa vie en est complètement changée…

L’argument de la pièce qui amène à réfléchir sur la laideur, la beauté, la chirurgie réparatrice, ce que cela fait (sur soi et sur les autres) de se transformer en un autre, est évidemment intéressant. Elle est montée par le collectif « 15000 cm² de peau », des jeunes comédiens pleins d’enthousiasme mis en scène par l’une des leurs. Le décor est réduit à presque rien : une table recouverte d’un drap blanc lors des scènes d’opération (il y en aura plusieurs, le chirurgien devenu célèbre après sa réussite exceptionnelle) ou d’une étoffe chatoyante pour la transformer en lit de palace lors des scènes d’amour (l’ingénieur devenu entretemps un sex symbol).

Partie de presque rien, un homme si laid qu’on n’ose pas le montrer, après la transformation de ce dernier en apollon l’histoire prend des proportions de plus en plus délirantes. On adhère ou pas. Selon nous, on aurait pu tirer de la métamorphose du héros autre chose que la farce vers laquelle s’oriente la pièce. A noter cependant le tableau final où transparaît une émotion qu’on n’attendait plus.

Avignon 2019 – 11 « Lewis versus Alice » de Macha Makeïeff (IN)

Qu’il semble loin le temps où Macha Makeïeff imaginait et mettait en scène les Deschiens avec Jérôme Déchamp ! Désormais directrice de la Criée à Marseille, son ambition est montée de plusieurs crans. Elle est d’ailleurs, cette année, la personnalité incontournable du festival d’Avignon puisqu’elle est simultanément commissaire de l’exposition Trouble fête, Collection curieuse et choses inquiètes à la maison Jean Vilar et qu’elle a participé, le 10 juillet, à l’hommage rendu à Agnès Varda.

La voici donc seule à la barre de la pièce qu’elle a consacrée à Lewis Carroll et à sa créature littéraire, la petite Alice. Quand on songe, encore une fois, aux Deschiens, on imagine une pièce où règneront, en totale adéquation avec le projet, l’humour et la fantaisie la plus débridée. Il n’en est rien, hélas! Enfin rien est trop fort car la fantaisie est bien présente dans la série de scénettes qui composent la pièce mais l’ensemble manquant de continuité, l’attention faiblit, on ne regarde plus que d’un œil. Quant à l’humour, il y en a bien aussi, fatalement, mais on a du mal à le repérer dans la mesure où l’un des deux comédiens qui interprètent Lewis Carroll s’exprime en français avec un accent si désagréable qu’on ne l’écoute que d’une oreille. En outre, une grande partie du texte, en particulier mais pas seulement celui des chansons, est en anglais sous-titré avec une grande parcimonie, condamnant de facto les non-anglophones à rater tous les grains d’humour qu’elle contient sans doute.

Alice_Liddell_par L Carroll (1858)

C’est dire notre déception ! Quel souvenir restera-t-il de cette tentative ? Un livre d’images avec des beaux masques animaliers (qui cependant ne parlent pas), une belle musique jouée et chantée sur scène. Le décor est presque minimaliste : une structure à un étage censée évoquer le presbytère où L. Carroll (en réalité Charles Lutwidge Dodgson, 1832-1898) a passé son enfance, à moins que les arcades ne soient plutôt là pour rappeler la vénérable université d’Oxford où il enseigna les mathématiques et la logique pendant toute sa carrière. Le décor est immuable (sinon pour avancer ou reculer quelque peu), alors qu’on attendait qu’il se transforme pour nous transporter « de l’autre côté du miroir ».

L. Carroll aimait les petites filles, a priori sans passer à d’autres actes que les photographier. Et Alice au pays des merveilles a d’abord été écrit pour l’une d’elles, Alice Liddell. Si ce dernier point est évoqué, il est loin d’être central. La bizarre histoire d’amour entre Lewis et Alice n’est pas contée dans Lewis vs Alice.

Par Selim Lander, , publié le 21/07/2019 | Comments (0)
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