Jean-Marie Rouart a écrit un livre qui aurait dû s’intituler : « Ma Vie est un Roman »,
il en aurait ainsi parfaitement annoncé le contenu.
Hélas, ce titre a déjà été utilisé par Aurélien Kluziak en 2008, et l’expression reprise tout récemment par Nicolas Sarkozy à l’issue de son procès…
Dommage, car l’ouvrage de Jean-Marie Rouart correspondait bien à ce concept, Paris n’en étant qu’un des acteurs, le champ d’action dépassant largement le territoire de la capitale.
En fait le vrai sujet c’est la vie de l’auteur, vie qui a toutes les caractéristiques d’un roman-bilan, ce qui l’étonne encore, parvenu aujourd’hui à l’âge de 83 ans.
Rouart, né en 1943, s’émerveille de la vie qu’il a eu la chance de mener, d’autant plus qu’il explique être parti de très bas, comme il l’écrit dans les premières lignes du premier chapitre.
Nous ne partagerons pas tout-à-fait sur cette affirmation, car on a quand même plus de chances de réussir quand on naît à Neuilly dans une famille qui a produit tant de célébrités dans le domaine culturel, notamment des peintres et des collectionneurs*.
J’en connais beaucoup qui, à cette époque, n’ont jamais eu les moyens de s’offrir une chambre de bonne dans un immeuble Art déco de Montparnasse, avec vue sur le Sacré Cœur et Notre Dame, à deux pas de la Closerie des Lilas…
Il possède un solide héritage culturel familial, même si sur le plan financier la situation s’était détériorée.
Son livre débute ainsi :
« De la fenêtre de ma mansarde qui dominait les toits en zinc, j’imaginais que Paris contenait les clés d’une vie aventureuse riche en rencontres. Tant de romans m’incitaient à y croire. Ils suscitaient en moi le désir de rejoindre les passions et les fièvres de leurs héros. Mais la ville semblait sourde à mes appels. Ses monuments impressionnants autant que les luxueux appartements des beaux quartiers me paraissaient irrémédiablement fermés. Par quelle magie leurs portes s’ouvriraient-elles ? Le désespoir me gagnait. Et si rien ne m’arrivait ?
Ces portes, pourtant, se sont ouvertes. J’étais loin d’imaginer qu’elles se montreraient si accueillantes. Que Paris recèlerait pour moi tant de trésors, que ses rues froides et hostiles deviendraient le théâtre d’une vie de rêves réalisés. »
C’est ce curieux itinéraire que je décris, fait d’enthousiasmes, de rencontres, de passions amoureuses, dans ce Paris qui maintenant a pris la forme de mon cœur : de ses aspirations folles et de ses enchantements irréels.
J.-M. R.
Rien de tel que les premières lignes de ce livre, et une phrase de son auteur, pour en définir le contenu.
La construction de son roman est originale, il a choisi une déambulation dans Paris, chaque chapitre se passant dans un lieu qu’il a soit habité, soit fréquenté, soit visité.
Les 19 chapitres sont donc consacrés à des lieux différents, parfois hors de la capitale, contrairement aux promesses du titre.
Et chaque chapitre est l’occasion de découvrir un personnage réel, célèbre ou non.
On pourrait tenter une comparaison avec la méthode Modiano, qui explore Paris quartier par quartier, en essayant de se souvenir de ce qui s’y est passé en des temps révolus, dans une brume mémorielle qui s’estompe au fil du livre.
Au contraire, chez Rouart, tous les souvenirs sont d’une précision diabolique, et il a l’art de nous faire assister à la scène, témoin l’entretien avec Matthieu Galey, dans sa villa Frochot. Il décrit le sévère critique de l’Express, tout fier de raconter la manière heureuse dont il a pu acheter la demeure à Sylvie Vartan, et la fin malheureuse de son histoire, qui résonne comme une morale de fable de La Fontaine.
On se régale aussi à l’écouter décrire la personnalité « fantasque, déroutante, originale et parfois dans ses excès exaspérante » de Gonzague St Bris, dans un duplex donnant sur la rue Pelouze.
Étonnante également la phrase d’accueil proférée par le majordome de la maison de la rue St James, une impasse très chic du chic Neuilly : « Monsieur n’est pas là ».
« Et l’on voyait surgir un être bondissant qui vous accueillait dans un festival de pétillements de ses yeux bleus » … Il s’agissait de Jean d’Ormesson.
Ce dernier n’habitait pas vraiment sa maison, il parcourrait le monde avec la curiosité de plonger dans des eaux tièdes et ensoleillées. L’eau était son domaine de prédilection, et il adorait citer toutes les eaux dans lesquelles il s’était baigné, sur tous les continents.
Certains lieux, comme le Café de la Mairie, place St Sulpice, lui permettent de partir à la recherche de tous les gens qui ont fréquenté le quartier, à commencer par Hemingway, qui avait croisé un troupeau de chèvres en descendant la rue Notre Dame des Champs.
Il évoque aussi le restaurant le Petit Basque, rue Servandoni, où le patron choisissait ses clients, de François-Marie Banier aux Rothschild, et la présence de Michel Déon surprenant de sa fenêtre, un soir où il neigeait, le photographe Robert Doisneau photographiant un vélo abandonné dans une cour, photo devenue célèbre.
Ce livre fourmille de faits et de détails, qui viennent illustrer la vie dans Paris dans la deuxième moitié du XXème siècle.
Dans un chapitre intitulé « Le Mirage du Quai Conti », il analyse le paradoxe de l’écrivain qui fait tout pour se faire élire, et qui une fois dans la place mesure la vanité de sa position.
On y croise aussi des femmes fantasques, troublantes, dangereuses.
Pendant la guerre d’Algérie, des factieux complotent contre de Gaulle.
Résidant rue du Cherche-Midi, l’auteur rencontre Pierre Perret, célèbre antigaulliste, qui critique sévèrement « les Illusions Perdues » de Balzac, avant d’avouer, repris par JMR, qu’il n’a jamais lu le livre…
Il avait alors comme voisin l’écrivain Michel Mohrt, avec qui il se lia d’amitié. Mais il ne découvrit que bien plus tard, par hasard, que ce dernier n’avait pas voté pour lui lors de son élection à l’Académie Française : curieuse amitié !
Il raconte ce dîner avec l’avocat Thierry Lévy, dans un bar à vin en bas de chez lui, où une discussion animée au Chablis sur les mérites littéraires de Drieu la Rochelle, lui valut d’être remarqué par deux vieux pochards qui le nommèrent sur le champ membre du jury des Deux Magots…
Ce livre est un régal.
Dans sa famille, on maîtrisait l’art du portrait, c’est ce en quoi excelle Rouart, mais lui au moyen des mots.
Ses descriptions sont brèves, rapides, nerveuses, ses phrases percutantes et le saisi des détails exemplaire.
On y retrouve les qualités du bon journaliste qu’il est.
Puisque ce livre évoque sa vie, il est judicieux de revenir sur sa carrière littéraire et journalistique. Il fut écrivain, essayiste et chroniqueur.
Sur le plan littéraire, il a écrit 43 œuvres, publiées chez 2 éditeurs principaux, Grasset et Gallimard.
C’est grâce à sa biographie du Cardinal de Bernis, parue en 1998 chez Gallimard, que j’ai eu la chance et le plaisir de le découvrir.
Son premier roman, « La Fuite en Pologne », fut publié chez Grasset en 1974, il avait alors un peu plus de 30 ans.
Signalons un Dictionnaire Amoureux de Jean d’Ormesson publié chez Plon en 2019, et « les Aventures du Pouvoir, de Morny à Macron » chez Bouquins la même année.
Sur le plan journalistique, il a fait une belle carrière, débutée au Magazine Littéraire avant d’entrer au Figaro en 1967 en tant que chroniqueur et grand reporter. A partir de 1975, il collabore au Quotidien de Paris dont il devient rédacteur en chef en 1979.
En 1986 il revient au Figaro pour créer le magazine « le Figaro Littéraire » qu’il dirigera pendant 18 ans. Viré en 2003, il va collaborer avec Paris-Match.
Académicien : il est élu en décembre 1997 à l’Académie Française à sa cinquième tentative, à la place de Georges Duby. Il y sera reçu un an plus tard par Hélène Carrère d’Encausse.
Il y siège depuis bientôt 30 ans.
Il a obtenu plusieurs prix littéraires :
-l’Interallié en 1977 pour « les Feux du Pouvoir »
-le prix Renaudot en 1983 pour « Avant-Guerre »
-le prix Jacques Audiberti en 2024 pour l’ensemble de son œuvre
Pour achever cette chronique sur une note humoristique, rappelons que cet académicien a eu une scolarité difficile, obtenant le premier bac à son troisième essai, et le second à sa deuxième tentative.
Il échouera ensuite à sa première année de droit et à sa première année de lettres.
Ce type de problème ne se pose plus aujourd’hui, puisque 96% des candidats sont reçus au bac du premier coup.
Mais cela met en valeur la persévérance de Jean-Marie Rouart…
En conclusion, nous citerons cette phrase du toulousain Christian Authier dans le Figaro Littéraire du 15 octobre 2026 :
« L’académicien invite à une déambulation pleine de charme dans la ville qui a abrité ses aspirations et ses enchantements ».
*Né dans une famille de peintres, Jean-Marie Rouart est le fils du peintre Augustin Rouart (1907-1997) et l’arrière-petit-fils des peintres et collectionneurs Henri Rouart et Henri Lerolle. Il est le petit neveu de Julie Manet.
Labellisé GSIA (Garanti Sans Intelligence Artificielle)
