Actes d’un colloque qui s’est tenu en 2019 à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Courbet, ce grand et beau livre permet de découvrir le maître du réalisme en peinture sous toutes ses facettes. Encore faut-il s’entendre sur le sens donné au terme « réalisme ». Selon Courbet lui-même dans une conférence sur l’enseignement de l’art (1861) : « Le fond du réalisme c’est la négation de l’idéal, à laquelle j’ai été amené depuis quinze ans par mes études et qu’aucun artiste n’avait jamais jusqu’à ce jour osé affirmer catégoriquement ». Il ajoutait : « L’art en peinture ne saurait consister que dans la représentation des objets visibles et tangibles pour l’artiste » et encore « l’art est tout individuel » (cité dans la contribution de Louis Ucciani, p. 206). Ces citations permettent de cerner tout l’ambiguïté d’un « réalisme » ainsi conçu. Négation de l’idéal, certes, c’est-à-dire rejet de toute une tradition qui s’est illustrée dans les tableaux religieux ou mythologiques jusqu’à Ingres. Mais le réel passant par le filtre de l’œil d’un artiste, le tableau ne saurait pour autant être considéré comme « objectif ». Ce qui est vrai pour le photographe l’est a fortiori pour le peintre. Il reste, comme le souligne Jean-Luc Marion dans sa préface, que « la peinture, chez Courbet, ne doit pas se faire à l’idée – par concept connu d’avance, donc par représentation – mais « à l’oeil » – dans le mouvement instinctif de l’acte de voir » (p. 9), lequel Courbet annonçait ainsi Cézanne même si ce dernier ira si loin dans la transgression du réel qu’on pourra voir en lui aussi bien un inspirateur du cubisme que de l’abstraction.
Il importe donc de distinguer le réalisme à la Courbet du « naturalisme » tel que l’entendait Hegel, c’est-à-dire l’imitation exacte de la nature. Un tableau comme L’Atelier du peintre (musée d’Orsay) qui « fait vrai » est pourtant une construction imaginaire, avec néanmoins certains personnages réels. Il n’en va pas de même, par exemple, de L’Hommage à Delacroix de Fantin-Latour, peint dix ans plus tard, où ne figurent que des personnes existantes (1). Enfin, d’autres tableaux de Courbet qui peignent des scènes « réelles », comme L’Enterrement à Ornans (également à Orsay) ne prétendent pas être des copies exactes. Ainsi de tels tableaux ne s’éloignent-ils pas seulement du réel parce qu’il sont transfigurés à travers l’œil du peintre ; ils s’en écartent, volontairement cette fois, dans des scènes de genre qui expriment une certaine vérité sans prétendre à l’exactitude.
À côté de plusieurs articles qui concernent la réception de Courbet dans différents pays (Belgique, Allemagne, Russie, Suisse, États-Unis), le reste de l’ouvrage traite de questions diverses. On découvre ainsi, à l’opposé de son ami Proudhon, qu’il accordait la même liberté sexuelle à la femme qu’à l’homme : « Il n’y a qu’un sot qui puisse dire que sa femme est exclusivement sienne. Elle est à tous les hommes et tous les hommes sont à elle ». C’est sans doute pourquoi il emprunta à Whistler sa maîtresse (dont il réalisa ce qui est sans doute son plus beau portrait de femme, Jo, la belle Irlandaise). Il établissait néanmoins une hiérarchie entre les femmes, considérant que celle « qui n’a pas les facultés d’esthétique et de dialectique (sic) doit être soumise et fidèle à l’homme » (cité par Thierry Sabatier, p. 170). Quant à lui, il n’éprouva jamais le besoin de se marier, même s’il eut une longue liaison avec une femme de onze ans son aînée et dont il eut un fils.
Courbet eut pendant plusieurs années un atelier à Ornans, sa ville natale, où il faisait travailler des peintres collaborateurs et amis, Cherubino Pata, Marcel Ordinaire, Jean-Jean Cornu qui « préparaient » ses tableaux. On l’a accusé d’avoir carrément fait commerce de faux en apposant sa signature sur des tableaux des mêmes lorsqu’il se fut installé en Suisse à La Tour de Peilz, une thèse que réfute Pierre Chessex dans son article.
Un article de Bruno Mottin s’efforce de recenser les tableaux peints par Courbet quand il était emprisonné à Sainte-Pélagie après l’épisode de la Commune, sachant que nombre de tableaux peints après sa sortie de prison pendant son séjour de convalescence dans la clinique du docteur Duval à Neuilly ont été, pour des raisons commerciales (la gloire du Communard !), signés et datés « Sainte-Pélagie 1871 ».
Les Actes rassemblent en tout seize contributions portant par exemple sur les dessins de Courbet, sur sa peinture du féminin, sur les relations entre son œuvre et les idées de Schopenhauer, de Carlyle, etc. On ne saurait trop en recommander la lecture à toutes les personnes désireuses d’en apprendre davantage sur ce peintre un peu oublié.
Benjamin Foudral et Frédérique Thomas-Maurin (dir.), Courbet Autrement, Besançon, Presses Universitaires de Franche-Comté / Musée départemental Gustave Courbet, 286 p., 35 €.
(1) Manet, Whistler, Baudelaire, etc., participant d’un courant réaliste qui voulait s’émanciper de Courbet (remarquablement absent du tableau).
