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Synesthésies : les « Haïkus » de Michel Herland

Je suis vraiment touchée par ce volume d’une élégance exquise que j’ai vu, goûté et écouté en même temps, sous l’empire des sensations inouïes engendrées par une succession d’images et de paroles. On ne pourrait penser à un volume pareil s’il n’était porté par une expérience de vie et une sensibilité poétique. Depuis toujours les poètes interprètent la rencontre entre l’homme et la Nature, sachant que l’image deviendra poétique seulement si les sens du poète comme ceux du lecteur sont prêts à l’accueillir. Déjà aveugle, Borges avait témoigné dans sa Prière de sa reconnaissance pour avoir su reconnaître ce que des gens qui disposent encore de la vue ne savent pas voir. Il témoignait ainsi que nos sens, suffisamment éveillés, peuvent nous porter au-delà des trois dimensions.

Compagne de la contemplation, la sagesse, si elle vient avec l’âge, peut être la meilleure des amies. Ainsi le château de ce haïku, « Dominant la mer/ Quelques cailloux entassés/ Le château des pauvres » (8-9), nous rappelle-t-il, entre autres, le passage du temps dans de modestes cailloux, là où un géologue décrypterait les traces des siècles et des millénaires.

Comme rappelé dans l’Avant-dire, les haïkus traditionnels sont constitués de trois vers non rimés de cinq, sept et cinq syllabes. Avec une majuscule en début de vers et sans signe de ponctuation, ces haïkus évoquent une rencontre entre l’habité et l’inhabité, entre le passé et le présent d’une Martinique exotique.

Le saisissement provoqué par un coucher de soleil tropical (« Soleil explosé/ Du bas en haut des nuées/ Le ciel embrasé » – 6-7) rappelle la menace du volcan (« Enfants bleus-blancs-rouges/ Quel sera votre avenir/ Au pied du volcan ? » – 10-11). Cette Montagne Pelée, sommet de la Martinique provisoirement au repos, représente aussi bien un danger potentiel qu’un objet d’admiration pour les habitants de l’île : « Montagne Pelée/ Enfin sortie des nuées/ Belle comme un rêve » (110-111).

Un chat qui ravive le souvenir des maisons abandonnées (« Ce chat aux grands yeux/ Dans la ville abandonnée/ À quoi rêve-t-il ? » – 14-15) renvoie par contraste à la vie cachée derrière les murs des maisons encore vivantes : « Au mitan d’en-ville/ Dans ces petites maisons/ Quels amours se cachent ? » (98-99).

Un taureau solitaire bloqué par l’espace citadin (« Tu t’ennuies ô roi/ Tu regrettes les hommages/ D’un peuple soumis » – 82-83) renvoie peut-être pour sa part à l’image de la statue sans tête de Joséphine de Beauharnais (« Drapeau bleu blanc rouge/ La dame de Malmaison/ Soleil cou coupé » – 104-105), un rappel de l’histoire tout comme les statues monumentales aux formes brutes, têtes penchées, figées : « Tournés vers la mer/ Les Fantômes du passé/ Jamais n’oublieront » (26-27). Tandis que le taureau a trouvé finalement un abri plus tranquille : « C’est petit chez lui/ mais l’herbe ne manque pas/ Il s’en accommode » (32-33).

L’homme perdu dans des pensées complexes au sein d’une épaisse forêts (« Croisées du destin/ Dans l’entrelacs de la vie/ Quel chemin choisir ? – 12-13) trouvera un réconfort dans un rocher percé en bord de mer (« Un bien pour un mal/ Dans le roc déchiqueté/ Un cœur se dessine » – 28-29).

Ce ne sont que quelques exemples qui pourront éclairer le fonctionnement des synesthésies, soit ici dans l’espace martiniquais, un espace qui en ravive pour moi un autre, celui de Hier peut-être, lequel fait dialoguer les textes de Michel Ducobu, poète belge qui a atteint l’âge de la sagesse avec les photos de son fils, François Ducobu (1).

Souhaitons que ce don que nous fait Michel Herland avec son recueil puisse atteindre de nombreux lecteurs parmi ceux qui aiment la sérénité qui peut naître de la poésie accompagnée de belles images.

Michel Herland, Haïkus Martinique. Poèmes et photographies, Fort-de-France, Martinique, K. Éditions, 2018, 128 p., 15 €. (2)

(1) Rodica Gabriela Chira, “La poésie entre images et paroles”, Couleurs poésie 2.
https://www.couleurs-poesies-jdornac.com/2023/02/la-poesie-entre-images-et-paroles-rodica-gabriela-chira.html

(2) On peut commander le livre en s’adressant à la rédaction de Mondesfrancophones : redaction.mondesfrancophones@yahoo.com

Ce recueil a fait l’objet de recensions, avec des reproductions des photographies
– sur mondesfrancophones lors de sa parution, par Daouia Gacem :
Instants / Instantanés, les Haïkus Martinique de Michel Herland, Mondesfrancophones, 8 mai 2019.

Instants / instantanés : les « Haïkus Martinique » de Michel Herland


– sur madinin-art à la même date :

Instants / instantanés : les « Haïkus Martinique » de Michel Herland


– très récemment, sur Francopolis, sous la plume de Patrice Perron :
Michel Herland – Haïkus Martinique, Francopolis n° 188, printemps 2026.
http://www.francopolis.net/revues/P.Perron-M.Herland-2026-1.html