Un collectionneur sous les tropiques

Thierry Jarrin – Gardien 1 – 2007

Bernard Hayot, président du groupe éponyme qui s’étend bien au-delà Antilles mais dont la maison mère se trouve en Martinique, a constitué une collection de plusieurs centaines d’œuvres d’artistes caribéens, ou caribéens d’origine à l’instar d’Hervé Télémaque (Haïti) ou Philippe Thomarel (Guadeloupe), avec quelques rares exceptions (comme le Chilien Roberto Matta). Car le collectionneur, également mécène, s’avère un acteur incontournable du paysage artistique caribéen autant par ses achats que par les expositions qu’il organise sur les cimaises de son musée du François, voire hors de Martinique (Paris, Miami). Ce mécénat explique sans doute, au-delà des goûts du collectionneur, l’éclectisme d’une collection dont les quelques œuvres reproduites ici ne rendent absolument pas compte.

Hervé Télémaque – Et la narine d’Amin n°2 – 1977

Bruno Pedurand – La découverte – 2008 -détail

Celle-ci comporte en effet aussi bien des peintures que des sculptures sur divers supports, des assemblages ou des photographies, œuvres figuratives et abstraites qui traduisent tantôt une technique sophistiquée tantôt relèvent d’un art brut. En réalité, en dehors des grandes installations qui y font défaut, cette riche collection apparaît largement représentative de l’art actuel, « moderne » ou « contemporain ».

Kelly Sinnapah Mary – Notebook of no return – 2018

On serait bien en peine de

Philippe Thomarel – Pon douwan mwen – 2011

définir la plupart de ces œuvres comme spécifiquement « caribéennes », du moins du point de vue formel. Les artistes bougent, ils sont soumis à des influences multiples, même si les plus audacieux tentent de sortir des sentiers battus autant par le choix des formes que par les matériaux (et parfois y parviennent, comme Ernest Breleur, ce que le tondo reproduit ici, de facture classique, ne montre pas). S’il fallait vraiment désigner des artistes immédiatement identifiables sinon comme précisément caribéens, du moins comme parties prenantes d’une certaine identité formelle, il faudrait se tourner vers les créateurs de « l’Ecole négro-caraïbe », Louis Laouchez et Serge Hélénon (dûment représentés dans l’exposition). Il faut distinguer, en effet, l’origine d’une œuvre, ce qui éventuellement l’inspire, de son rendu. Si, par exemple, le tableau de Kelly Sinnapah, guadeloupéenne de lointaine origine indienne, tableau représentant une jeune femme noire vêtue d’une longue robe blanche dans une jungle, joue à l’évidence sur un motif local, sa manière naïve n’a rien de proprement caribéenne (malgré le poids du Naïf haïtien dans le marché de l’art).

Khokho René Corail – La rue cases nègres – 1993

On ne saurait rendre compte ici de la diversité des œuvres de la cinquantaine d’artistes retenus dans l’exposition. Trop restreint pour être considéré comme significatif, un coup de sonde parmi quelques œuvres figuratives ne montre peut-être pas suffisamment que les artistes « caribéens » demeurent souvent, malgré tout, comme Kelly Sinnapah, imprégnés par des thématiques locales. C’est à l’évidence le cas ici chez Bruno Pedurand (la découverte de l’Amérique) et chez René-Corail (l’esclavage), peut-être chez Thierry Jarrin (le vaudou ?), mais l’on n’en dirait pas autant pour Breleur, Télémaque ou Thomarel, trois artistes dont l’imaginaire paraît se nourrir ailleurs.

Ernest Breleur – L’énigme du désir – 2014

La Collection sort de sa réserve, Fondation Clément, le François, Martinique, du 26 avril au 17 juillet 2021.

Poésies de Gratiant, paroles de Césaire chez HC Editions

Gilbert Gratiant (1895-1985), né en Martinique, blessé lors de la première guerre mondiale, est passé par la khâgne de Louis-le-Grand avant d’obtenir l’agrégation d’anglais. Nommé au lycée Schœlcher, en 1923, il eut comme élèves Césaire, Damas, Sainville… et fut l’un des fondateurs de la revue Lucioles (avec Octave Mannoni et Raymond Burgard). De retour en Métropole dès 1928, d’abord à Montpellier puis à Paris, il figura parmi les rédacteurs du premier numéro L’Etudiant noir (1935). En 1956, il participait au 1er Congrès international des écrivains et artistes noirs. Communiste jusqu’à la fin, il donna cette même année un article à Justice dénonçant la démission de Césaire du PCF. En 1960, il adhérait au Front antillo-guyanais pour l’autonomie. En 1963, il récoltait des fonds pour les emprisonnés de l’OJAM, comme il l’avait fait en 1948 pour les 16 de Basse-Pointe….

C’est néanmoins comme poète qu’il restera dans les mémoires. Poète créole d’abord, grâce à Fab’Compè Zicaque publié pour la première fois en 1950 et qui fit l’objet de plusieurs rééditions. Mais encore, ce qui est moins connu, comme l’auteur de très nombreux poèmes en français, souvent fidèles à la versification classique, restés pour la plupart inédits jusqu’à leur publication en 2017 en un fort volume de presque 600 pages, L’Île parle.

C’est que, professeur dès 1940 au prestigieux lycée parisien Claude-Bernard, il a toujours regardé de loin la mouvance négriste. Dans son article à l’Etudiant noir, significativement intitulé « Mulâtres… pour le bien et le mal », il écrivait : « … reconnaissant ce qui subsiste en moi d’âme nègre […] j’ai autant de plénitude dans ma joie à me sentir mulâtre martiniquais ou tout bonnement français en Vendômois » (où il enseigna avant l’agrégation).

On peut dire de lui qu’il fut à cheval entre les deux cultures. S’il ne reniait pas son ascendance nègre – ainsi, écrivait-il dans le poème « Barbare » retenu dans l’anthologie Poètes d’expression française publiée par Damas (1947) : « … Il me souvient bien qu’une moitié asservie de moi-même / A mâché son chagrin dans les cales obscures / Des négriers fuyant les corsaires en course… » –, c’est bien le communiste français qui évoque le « Mineur de choc des Dombetz et des Galles endiamantées » dans le poème « Litanie sauvage ».

Il y a des poèmes galants, comme celui-ci intitulé « Complainte de l’unique » : « Voyez comment le bras à l’épaule s’attache : / Passez vos mains parmi les cent bouclettes vagues / Où la nuque et l’oreille, en rougissant se cachent ».

Des poèmes de circonstance, comme celui en mémoire d’un dévoué docteur martiniquais : « Le grand frère sans le sou / Qui pourtant mettait dans la main / De la femme très misérable / Le pauvre argent du sauvetage » (« Le bon docteur Suffrin »).

Les Antilles sont partout présentes dans la première partie du recueil, « Poésies créoles en français » où se trouve reproduit le poème précédent. Suivent les « Poèmes de sympathie » (dont « Litanie sauvage »), les tableaux regroupés dans « Ma France provinciale », des « Poèmes romanesques » (dont la « Complainte de l’unique »), puis « Poèmes politiques », « Poèmes de la fantaisie », « Bestiaire », et pour finir quelques poèmes en créole, tirés ou non de Fab’Compè Zicaque, accompagnés de leur traduction française. Des poèmes pittoresques à l’instar de celui consacré aux taxis-pays (« … Chaque ni an grappe moune alentou-ï / Con mouche-à-miel assou succ-döge […] Piss tout moune lé palé ensen-m / Crié-a ka tchoué palé-a… ») qui s’étend sur plus de vingt pages !

La plupart des poèmes en français, en général non datés, ont été découverts après la mort du poète par sa fille Isabelle Gratiant qui les a sélectionnés et répartis dans les différentes sections de L’île parle. L’ouvrage est complété par la biographie de l’auteur en forme de chronologie et une brève présentation de l’homme et du poète par Jean-Louis Joubert, spécialiste ès littératures francophones. Quelques notes signées soit de Gilbert Gratiant lui-même (N.D.A.), soit d’Isabelle Gratiant (N.D.I.) apportent quelques éclaircissements, sans que l’ouvrage puisse pour autant passer pour une édition savante.

Gilbert Gratiant, L’Île parle – Poèmes inédits – Un demi-siècle en poésie (années 1931-1980), éd. établie par Isabelle Gratiant, Paris, HC-Editions, 2017, 560 p., 24,50 €.

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Le livre d’Entretiens de la journaliste MariJosé Alie avec Aimé Césaire est adroitement construit autour d’un épisode central, la retraite de Césaire en tant que maire de Fort-de-France, en 2001, après cinquante-six ans de règne. Agréablement écrit, il fait ressortir la ligne directrice de la politique martiniquaise de Césaire que les louvoiements successifs avaient pu obscurcir. Si l’idéal à atteindre est bien celui d’un peuple martiniquais entièrement maître de son destin, « il faut faire mûrir cette idée dans le peuple, ne rien lui imposer ; quand l’heure viendra, le peuple saura », déclarait-il en 1965. Quelque vingt ans plus tard, revenant sur cette question alors que la population comorienne de l’île d’Anjouan venait de réclamer (vainement) son retour dans le giron de la France, il renchérissait : « On ne peut rien faire sans l’aval du peuple, car ce qui peut arriver de pire, c’est qu’à un moment crucial, il vous désavoue ».

En des termes plus lyriques, dans Ferrement (1960), cela s’énonce ainsi :

« Mon peuple / quand / hors de jours étrangers / germeras-tu une tête bien tienne sur tes épaules renouées / et ta parole […] quand / quand donc cesseras-tu d’être le jouet sombre / au carnaval des autres »

Même si cet extrait du poème « Hors des jours étrangers » est reproduit dans le livre, même si le Cahier d’un retour au pays natal y est cité à plusieurs reprises, ce n’est pas le poète qui intéresse M. Alie mais bien l’homme politique, le député fustigeant les ministres de la République accusés de ne pas tenir leurs promesses envers l’outre-mer et plus encore le maire de Fort-de-France à l’écoute de son peuple, lequel le lui rendra presque jusqu’à l’idolâtrie. D’où la violence de ses partisans contre ceux, à l’instar de Michel Renard ou Léon-Laurent Valère, qui osèrent le défier, lui ou son parti.

Rétrospectivement, il est permis de penser que le prestige dont jouissait Césaire auprès des Martiniquais lui aurait permis de les conduire où il aurait voulu, y compris jusqu’à l’indépendance. Son discours pourfendant le colonialisme (1950) – qui en fit un héros du tiers-monde – prouve suffisamment que l’hypothèse n’a rien d’absurde. Cependant Césaire savait sans doute – fût-ce intuitivement – que l’indépendance aurait conduit à des déceptions, à un désenchantement sans commune mesure avec ceux produits par la départementalisation de la Martinique qu’il avait lui-même obtenue en 1946.

Quoi qu’il en soit, Césaire, parce que, sorti du peuple, il savait parfaitement ce que celui-ci désirait, a choisi le parti de l’assimilation, quitte à revenir partiellement dessus, quitte à engendrer des frustrations toujours vives chez un certain nombre de Martiniquais qui se sentent des Français « entièrement à part » plutôt que des Français « à part entière », selon une formule due à Césaire lui-même.

M. Alie raconte bien la proximité affective réciproque entre Césaire et les Martiniquais. Son expression politique fut un « socialisme municipal » accompagné de dérives d’autant moins évitables qu’elles tenaient au caractère d’un maire qui se voulait avant tout serviteur de son peuple, à défaut d’en être le mentor.

Marijosé Alie, Entretiens avec Aimé Césaire, Bordeaux, HC-Editions, 2021, 128 p., 12,50 €.

Monchoachi, celui qui se réfugia dans la montagne

S’il est des personnages qui avancent dans la vie, entourés d’un halo de mystère, par leur rapport à l’existence, par ce qu’ils donnent peu à voir, peu à entendre, mais tellement à comprendre, il en est un qui incarne cette alchimie mystérieuse, le poète Monchoachi.

Dans le film d’Arlette Pacquit : La Parole Sovaj, présenté en avant-première à Tropiques-Atrium le 30 mars 2021 et en première diffusion sur Martinique la 1ère, le 6 avril suivant, André-Pierre Louis, alias Monchoachi, nous est présenté dans toute sa complexité et toute sa clarté. Chose étonnante, l’homme solitaire est descendu de la montagne du Vauclin, lui qui refuse tout projecteur, cultive l’absence plus que la présence. Il nous est apparu dans sa simplicité, son apparente fragilité, son sourire malicieux, sa modestie, son élégance.

Ce documentaire d’une belle poésie est un voyage qui brise les codes habituels pour offrir ce que la poésie a de plus éclaté et de plus rassemblé, de plus libre, de plus primitif, voire subversif, dans ce qu’elle offre à voir de ce qu’est la beauté.  Beauté des lieux habités. Celle de la force du verbe.

Dans la découverte de la magnificence de l’île, les sens sont en éveil. La caméra s’émerveille de ces lieux habités, particuliers, captant magnifiquement la diversité des paysages, semblable à la diversité des humains. Les lieux sont variés, ouverts, plus intimes, parfois clos, aérés, ou encore étouffants, toujours poétiques. La mer, étendue large et claire, la crique, coin des pêcheurs, lieu caché d’initiés. La caméra se promène, déniche et caresse, faisant surgir des images qui apaisent. Des images à contrario de ce monde prétendument civilisé, mondialisé, embouteillé. La forêt offre l’espace mystérieux des secrets, de la méditation, voire de la magie et l’arbre lieu de prière, symbole de force, de transmission. L’eau de la rivière purifie. La fumée du brulis donne à la terre toute la poésie qui lui revient. Nous sommes envahis de sensations diverses. Il n’est nulle beauté d’un lieu sans ceux qui y habitent. Et les êtres sont là, en osmose avec la terre, l’acceptant, la saluant, la caressant, s’en imprégnant, la chantant, la célébrant, la travaillant et la conque du lambi, accompagne le rythme du tambour.  Le son donne à vibrer. Les voix s’élèvent. Les voix alternent. Celle de l’homme aux pieds nus, puis la divine virtuose Callas, aérienne, la voix envoûtante de Dhaffer Youssef, s’éteignant en un souffle, tout comme celui de l’instrument.

A cela, s’ajoute le verbe. Affirmé d’emblée. « Chaque langue a une vision particulière du monde… Et cette langue vient du peuple » dit le poète.  A ce titre, c’est bien au peuple que la parole est donnée et le poète est le peuple. L’homme Monchoachi ne s’impose pas, mais se pose dans une posture au monde, aux côtés des agriculteurs, du pêcheur, d’autres artistes, d’autres anonymes, des vieux, des enfants, des jeunes, des d’âge mûr. Des gens à la fois simples et philosophes dans leur contact avec l’environnement, avec les autres. Les êtres parlent peu, chuchotent parfois mais ce qui est dit, pose tout son sens et la langue vit. Le créole dit la liberté du bonjour, car qu’est un bonjour, sinon l’envie du partage, sinon l’amorce de ce qui viendra après, clame le pêcheur ? Qu’est le poète sinon le tuteur du pied d’igname, ce tuteur solidaire de ce et de ceux qui gravitent autour de lui, dit l’agriculteur ? Qu’est donc le créole sinon une façon d’être au monde ? L’expression des savoirs populaires, l’expression de la liberté, du mouvement car langue orale. La langue bouge, vit, ne souffre aucun enfermement, ne supporte aucune rationalité, affirme le poète. Le créole est avant tout partage, rencontre, renouvellement permanent, la danse des sons, comme l’écriture du poète pourrait être la danse des signes. Le créole impose une présence à soi et aux autres, différente. N’est-il pas vrai qu’un corps bouge différemment en français, en anglais, en créole ? Et toujours, selon lui, La langue n’apparait pas identitaire. Peut-elle néanmoins, dans ce monde uniformisé aider à affronter le monde actuel ? Oui, répond avec conviction Monchaochi.

Les propos, les images, le son, rappellent l’essentiel humain, la particularité et la quintessence de la présence au monde.  Même si nous n’avons pas trouvé tous les codes d’accès de ce qu’est la poésie de Monchoachi.  En cela, ne suffit-il de recevoir ce qui nous est donné, sans chercher à vouloir tout mettre sous le joug de la raison ? Comme s’arrêter devant une toile qui nous subjugue sans qu’on ne la comprenne ? Faut-il toujours tout comprendre pour savoir juste accueillir ?

Le film est comme celle qui l’a réalisé, Arlette Pacquit. Feutré. Intense. Poétique. Comme un murmure qui roule. Un murmure qui chuchote ce qu’est la vie. La vraie. La voix superposée, sans intrusion, sans mise en avant, en écho aux propos de Monchoachi : « Qu’est-ce qu’écrire ? Qu’est-ce que penser face à un monde qui s’effondre ? Revenir à une parole qui sauvegarde ? ». La voix sobre, pose l’équation, suit le fil de la pensée du poète. Images et son disent non à cette surconsommation chronique, ce chaos moderne, ces décibels destructeurs. En les montrant justement. A contrario. Rapidement. Sans les nommer. La nature est là, majestueuse, rassurante et le rythme ralentit, repart, s’accélère, au rythme du chef d’orchestre qu’est la réalisatrice. Sa voix, rarement, sobrement, interpelle encore, en écho toujours aux mots du poète. En compréhension des mots du poète. « A quel instant, notre parole s’égara-t-elle ? Aujourd’hui, les peuples s’agglutinent, l’uniformité dissipe les dons, personne n’attend d’être invité par un sorcier… ». Le poète de la marge, celui qui, loin de chez lui, avait connu l’exil physique, ne se reconnaît pas dans ce monde qui l’exile du plus profond de lui. « Exil moral », sur son propre sol. Il ne se reconnait pas dans ces codes imposés.  Dans ce monde si semblable d’un lieu à l’autre de la planète, dans cette traversée qu’impose la mondialisation. Ce monde qui enlève toute spécificité à toute terre spécifique, la vidant de sa substantifique moelle. Ce monde qui domine, qui écrase, qui tue la singularité des peuples, qui tue leur culture, pour en imposer une autre, leur histoire pour en fabriquer une autre.

Si parfois, le fil conducteur semble se perdre, si parfois le spectateur erre, a le sentiment de ne pas avoir eu le temps de comprendre, d’assimiler, il n’en est rien, car la pensée fluctue, se cherche, comme le verbe, comme les êtres, et trace petit à petit le chemin de la découverte. Le visage, les propos de Jean-Elie Radiguet, pêcheur de son état ; le visage, les propos, de l’agriculteur Félix Euphrasie, sont à la même enseigne que les mots dits du poète. Illustration vivante, absolue, des mots écrits en mots-poème. Dans le vécu. Dans la singularité. Dans le lien à la langue. Celui à la nature. Une autre façon d’habiter l’île, la nôtre, dans sa particularité, nous est proposée.

Dans ce que ce documentaire donne à voir, à entendre, dans « l’éclaté », « le rassemblé », tout est harmonie, tout flotte et tout est ancrage. Tout est aussi questionnement. Aussi bien le poète présent, discret, s’effaçant devant les mots, les laissant libres d’aller et de venir, de dire. Au gré des éléments, des événements, au gré des hommes, qui eux aussi, affichent le mouvement. Dans un ensemble de paysages posant la question de la langue, des coutumes, de la rencontre, celle de l’ermitage, de l’ancrage. Du sens de la vie. De nos ratages. De nos espoirs.

Mais au-delà de l’île, il est à comprendre la dimension universelle des mots du poète. L’enracinement d’un homme, d’où qu’il soit, se fait par la langue, les traditions, par son originalité, par ce fil qui le relie au plus lointain de son ascendance, de son histoire, par la façon dont il habite son lieu. Ancrage ne signifie pas repli ; ancrage s’allie à résistance. Il s’agit d’affirmer sa liberté, d’échapper au modèle unique, celui qui s’impose. D’échapper au bulldozer des temps modernes, visant à étouffer l’humain.

Tant à dire encore sur cette célébration d’un soir.

Monchoachi, le poète engagé, « gagé », enraciné, celui qui avait fui en Algérie, qui en était revenu, celui qui renvoie Dieu au ciel, s’il existe, qui néanmoins célèbre le sacré, pourrait être un moine tibétain, mais aussi un paysan palestinien défendant ses oliviers contre les colons, un Indien d’Amazonie luttant pour garder son espace vital, ou tout autre rebelle à l’engloutissement, à la disparition.

Peu importe que la profondeur de sa pensée parfois, désoriente, suppose un apprivoisement. Elle échappe ainsi à l’enfermement et laisse libre cours au cheminement.

Ce soir – là, l’homme « sovaj » à la parole « sovaj » n’a pas fui. Il était là, descendu de sa montagne du Vauclin. Ne se trouvant décidément pas assez intéressant pour être le personnage du film. Et d’ailleurs, dit-il : pourquoi faire un film sur moi ?  « Au-delà de moi, seules les idées comptent… » Et que les points de suspension accompagnent le chemin à suivre… Librement, car « Si tu es perdu sur le chemin, ne demande pas à celui qui connait la route ».

Merci à tous ceux qui ont permis que le documentaire existe. Qu’il soit vu.

Merci à Arlette Pacquit pour ce film qui vivra sa vie, vibrera et fera vibrer.

Merci à Monchoachi d’avoir accepté de nous donner à voir, à sentir, à vivre, à entendre, à recevoir « la parole sovaj »

 

 

 

 

 

 

Alexandre, Raharimanana : deux auteurs de « Mémoire d’encrier »

Mémoire d’encrier, maison fondée en 2003 à Montréal par Rodney Saint-Eloi, publie des auteurs originaires de la Francophonie, québécois, bien sûr, mais également africains, antillais, haïtiens, malgaches, sans s’interdire pour autant les traductions. Cet éditeur entend, selon son manifeste, promouvoir la diversité, l’authenticité, les valeurs du vivre ensemble, tout en « confrontant l’histoire, le racisme et les inégalités ». Si son programme dépasse donc la littérature, celle-ci n’est jamais bien loin. En témoignent deux ouvrages récents, la Ballade du Martiniquais Alexandre, œuvre de poésie pure, ou Exil de Raharimanana dont l’intention politique apparaît fécondée par les contes.

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La Ballade de Leïla Khane d’Alfred Alexandre

Elle elle s’appelle Leïla Khane
Et la grâce où je l’exile lui donne le courage des vents du large

Nos lecteurs connaissent Alfred Alexandre (né en 1970 à Fort-de-France) essayiste[i], romancier et auteur de théâtre[ii]. Son nouvel opus ne se rattache à aucun des genres précédents. La Ballade de Leïla Khane est en effet un long poème amoureux. Une certaine Leïla s’adresse à son amant, lequel rapporte ses paroles. D’où le rappel incessant de la formule « Leïla dit ».

Leïla promène (ou « balade ») son interlocuteur des îles du Rosaire en face de Carthagène des Indes en Colombie, jusqu’à Santa-Maria au nord du pays, et au-delà jusqu’à Carthage dans l’actuelle Tunisie. Elle ne vient pourtant pas de l’antique Carthage, laquelle a donné son nom à la Carthagène espagnole et par ricochet à celle de Colombie. Comme l’indique l’auteur dans le prologue, son prénom évoque l’héroïne d’un conte arabo-musulman, qui rendit fou d’amour le poète Qaïs au point qu’on le surnomma « Majnoun Leïla » (le fou [d’amour] de Leïla).

Pourquoi Khane ? Selon le prologue le mot signifierait la grâce, « dans une langue oubliée ». Mais pourquoi y est-il orthographié « (K)hane » ? Le mot « hane » existe en français, c’est un terme du jeu de go, un coup en diagonal au contact d’une pierre adverse. Le mot « khan » existe aussi : il désigne un prince (tartare à l’origine). On peut dès lors spéculer sur le choix du nom propre Khane pour la femme aimée ; l’étymologie semble lui conférer une intention plutôt belliqueuse. Comme s’il fallait signifier que derrière les plus doux élans la guerre des sexes ne désarme jamais complètement.

Cependant une autre piste conduit à une interprétation radicalement opposée. Laila (ou Lilly) Khan est une chanteuse pachtoune pakistanaise. Or celle-ci s’est produite récemment en Tunisie – et sans nul doute à Carthage ! – dans des concerts dont l’intention affichée était de promouvoir la paix…

Alexandre est-il lui aussi amoureux de sa muse jusqu’à la folie ? On ne saurait le lui souhaiter. Le fait est en tout cas qu’il trouve de bien belles formules pour évoquer les « tendresses d’îles blotties en archipel », « les corps amoureux qui continuent de s’aimer longtemps encore après l’absence », ceux qui « dorment penchés sur l’horizon » ou encore « le grain salé de sa bouche posé sur mon épaule comme une pépite éclose de l’air marin ».

Le « dit de Leïla », destiné aussi bien à être déclamé sur une scène qu’à la lecture recueillie qui convient d’ordinaire à la poésie, frôle parfois l’érotisme cru :

« Leïla dit que le soir les îles dansent le ventre nu
près des hôtels où une jeune fille qui lui ressemble aguiche ».

D’autres fois, on est arrêté par un verset dont la syntaxe torturée interpelle :

« Leïla dit que ce n’est pas le vent qui les pousse
c’est la vie qui veut boire l’océan
et son goût somnolent les errances
et le temps des nomades
devançant les climats où aucune pluie
ne barre l’horizon du voyageur ».

Avec Leïla Khane, Alexandre a trouvé un ton très différent de celui de ses romans et de son théâtre. Sa première tentative en tant que poète apparaît incontestablement comme une réussite. On ne sait trop à quoi la comparer. Nous vient d’abord à l’esprit – même si la trame narrative est toute autre – le récit en prose poétique de Laurent Gaudé intitulé Salina, les trois exils. Trois exils comme les Islas del Rosario, Santa-Maria et Carthage sont trois dans la Ballade de Leïla. Et peut-être est-ce simplement une coïncidence mais le mot « exil(e) » est bien présent dans les deux vers mis en exergue.

Alfred Alexandre, La Ballade de Leïla Khane, Montréal, Mémoire d’encrier, 2020, 56 p., 12 €.

 

Tisser de Raharimanana

Raharimanana, né en 1967 à Tananarive, est déjà l’auteur d’une œuvre abondante, roman, poésie, théâtre, essais, chez divers éditeurs. Il publie pour la première fois chez Mémoire d’encrier.

Tisser, quoique composite, se présente à première vue comme un « essai » à ranger dans le genre aujourd’hui prolifique des écrits « décoloniaux ». Si le Discours sur le colonialisme de Césaire (1955), ancêtre de cette littérature, n’est pas cité, le poète martiniquais est bien présent par une longue citation de Moi, laminaire (1982) – « J’habite une blessure sacrée… » – qui donne le ton du livre. La conviction de l’auteur, exprimée tout au long du livre, est résumée ainsi : « le système colonial, père du système capitaliste » est un « ogre » qui commence par dévorer les peuples colonisés avant de s’attaquer à ses propres enfants (p. 87).

Si ce livre n’avait que cette thèse à défendre, on attendrait, au-delà des pétitions de principe, de véritables démonstrations, une présentation plus équilibrée, mais comme l’indique le titre, Tisser se veut d’abord un appel à la « révolte » (p. 54) qui mettra fin à toute violence.

« Je ne veux pas de cette laideur des corps meurtris. Je ne veux pas marcher avec la violence. Je veux m’épandre toujours dans la magnifique douceur, Je veux garder l’innocence. Je veux garder la légèreté » (p. 22).

Il s’agit donc de tisser de nouvelles relations entre les humains (il serait intéressant de rapprocher ici l’auteur non de Césaire mais de Glissant), sachant que, selon Raharimanana, toutes les chances d’une vie meilleure reposent désormais sur les femmes : « Nulle société ne pourrait survivre à ce système [capitaliste néocolonial] sans reconsidérer la place de la femme ».

Présentée ainsi, la pensée de Raharimanana paraîtra sans doute un peu courte, mais l’intérêt du livre est bien moins dans les thèses qu’il entend défendre que dans ce qui les illustre magnifiquement (à défaut de les démontrer). Puisant en effet dans la riche mythologie malgache, l’auteur nous fait partager un univers de contes et de légendes : depuis la création du monde par Ralanitra-Nanahary, le Ciel, principe mâle secondé par Ratany, la Terre, principe femelle, jusqu’à l’invention de l’agriculture et de l’élevage. On retiendra particulièrement, puisqu’il s’agit ici de tissage, comment le premier homme fut vêtu par une fille du Ciel avec du fil d’araignée, comment l’aiguille fut perdue au fond d’un puit, comment l’homme plongea pour la retrouver et dut échapper aux maîtresses des eaux, comment la première femme put alors utiliser les fils du ver à soie pour habiller ses enfants. S’il est vrai qu’à un méta-niveau tous les mythes se ressemblent, on s’émerveille de découvrir sous quelle forme ils se sont forgés sur l’Île Rouge de l’Océan Indien.

Filant la métaphore, Raharimanana se réfère au faso dan fani, le pagne tissé par les femmes burkinabè sur des métiers traditionnels, et remis à l’honneur par Thomas Sankara, pour appeler les peuples d’Afrique à renoncer au costume occidental (qui oblige à « porter sur sa propre peau l’aliénation », p. 84). Plus encore, il appelle à la constitution d’une société panafricaine de « sachants » (et non de savants) qui, tels le tisserand qui prend du recul pour juger l’avancement de son travail, sauront « sonder en profondeur et en connaissance, en connaissance et empathie les réalités et les désirs du continent, des personnes qui travaillent la question de la reconstruction, des personnes capables d’échapper à l’urgence du présent, qui savent se gérer de l’émotion que suscite la confrontation au spectacle de la pauvreté, qui persévèrent dans leurs actions sans dépendre de la reconnaissance des uns et des autres » (p. 85).

Que dire de plus, sinon former des vœux pour que l’appel de Raharimanana à ses frères soit entendu ?

Raharimanana, Tisser, Montréal, Mémoire d’encrier, 2020, 96 p., 14 €.

 

 

[i] https://mondesfrancophones.com/espaces/caraibes/la-part-intime-de-cesaire-un-essai-dalfred-alexandre/

[ii] https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/theatre-martinique-le-patron-dalfred-alexandre/

Anatomie du vandalisme martiniquais

Joséphine intacte

Mordre la main qui vous nourrit

Dans la foulée du mouvement Black Lives Matter et du déboulonnage des statues des anciens esclavagistes aux Etats-Unis, de jeunes Martiniquais se sont manifestés par un coup d’éclat. Le 22 mai 2020, jour férié en Martinique en commémoration de l’abolition de l’esclavage, ces jeunes (qualifiés, à l’américaine, d’« activistes ») n’ont trouvé rien de mieux que détruire deux statues de Victor Schœlcher (1804-1893) pourtant unanimement considéré comme le père de l’abolition de 1848. Cet acte a provoqué une certaine stupeur dans l’île. Car Schœlcher n’est pas une invention de la République destinée à humilier les Martiniquais qui se seraient tout seuls délivrés de leurs chaînes. Puisque telle est la fable avancée par ces militants « décoloniaux ». La réalité est pourtant différente, comme nous l’avons déjà brièvement rappelé[i] : on le sait, le gouverneur de la Martinique n’a pas attendu que lui parvienne la copie du décret signé le 27 avril à Paris pour proclamer l’abolition, le 23 mai, évitant ainsi que se poursuivent inutilement les violences déclenchées la veille, le 22 mai donc, dans la ville de Saint-Pierre. De ces faits avérés il ne peut être déduit que les Martiniquais ont arraché, à eux seuls, l’abolition, puisqu’en réalité la lenteur des liaisons maritimes n’avait pas empêché qu’il fût connu de tous, sur l’ile, que le gouvernement provisoire de la IIe République avait inscrit l’abolition, dès son install3ation le 25 février, parmi ses priorités. Les esclaves révoltés l’ont simplement précipitée. Le 24 mars, soit un mois exactement après le renversement de la monarchie et la proclamation de la République par Lamartine et Ledru-Rollin sur le parvis de l’hôtel de ville de Paris, le Journal officiel de la Martinique avait d’ailleurs publié une dépêche de François Arago, ministre de la Marine et des Colonies, confirmant la prochaine émancipation des esclaves. Le général Claude Rostoland, gouverneur de mars à juin 1848 n’a donc fait qu’anticiper une mesure qu’il savait déjà légale. En témoigne le préambule de son arrêté :

« Considérant que l’esclavage est aboli en droit, qu’il importe à la sécurité du pays de mettre immédiatement à exécution les décisions du gouvernement de la Métropole pour l’émancipation générale dans les colonies françaises, arrête en son article 1er que l’esclavage est aboli, à partir de ce jour, à la Martinique. »

Et Schœlcher(1804-1893) dans tout ça ? Il découvre l’esclavage à la fin des années 1820 lors d’un séjour à Cuba pour le compte de l’entreprise paternelle. De retour en France, devenu publiciste, il publie dans la Revue de Paris un article intitulé « Des Noirs », suivi trois ans plus tard par un premier ouvrage, De l’esclavage des Noirs et de la législation coloniale. Ce n’est cependant qu’à la suite d’un voyage aux Antilles, en 1840, suivi par d’autres voyages en Egypte, au Sénégal, qu’il se met à militer pour une abolition complète et immédiate. Nommé sous-secrétaire d’Etat en février 1848, il obtient que l’abolition soit décidée par décret, sans attendre donc une loi de la future Assemblée constituante. Il sera par la suite, et entre autres, député de la Guadeloupe puis de la Martinique.

On conçoit donc la stupeur des Martiniquais d’aujourd’hui lorsqu’ils découvrent les images montrant les « activistes » en train de faire tomber puis de détruire la statue de Victor Schœlcher par Marquet de Vasselot (1904), face à l’ancien palais de justice de Fort-de-France et, un peu plus tard, celle par Marie-Thérèse Julien Lung-Fou (1964) installée près de la mairie de la ville de Schœlcher (dont la face avait déjà été martelée). Les auteurs de ces actes se devaient de fournir quelques explications. Ils considèrent que Schœlcher n’est pour rien dans l’émancipation des esclaves martiniquais, qui se seraient libérés grâce à leurs seuls efforts ; ils lui reprochent d’avoir voulu indemniser les colons plutôt que les anciens esclaves. Il y aurait donc selon eux deux bonnes raisons de mettre fin au mythe Schœlcher et de casser les statues à son effigie.

Qu’y a-t-il derrière cette indemnisation des planteurs ? L’histoire est bien plus complexe que celle qu’ils présentent. Tout d’abord ils font bon marché de la conviction intime de Schœlcher : « Si la France doit une indemnité pour cet état social qu’elle a toléré et qu’elle supprime, elle la doit bien sans doute à ceux qui en ont souffert autant qu’à ceux qui en ont profité ». Ce n’est pourtant pas ce qui s’est produit : seuls les anciens maîtres ont reçu une indemnité, même si celle-ci s’est souvent révélée pour nombre d’entre eux comme une simple « monnaie de sable » puisque l’indemnité qui n’atteignait pas la moitié de la valeur vénale moyenne d’un esclave (430,40 francs contre 910,90 francs en Martinique) les a laissés encore endettés[ii]. Quant à Schœlcher, il est vrai qu’il a fini par adopter le point de vue des planteurs : « Sans indemnité, point de salaire, point de travail » aurait dit l’un des porte-paroles de la Martinique, le colon Pécoul ; or les « habitants » étaient à court d’argent. Au sein de la Commission pour l’abolition de l’esclavage, qu’il préside, Schœlcher s’est rangé à la solution d’une indemnisation partielle des colons qui sans être trop onéreuse pour la jeune République permettait de concilier l’affranchissement de tous les esclaves et la viabilité des colonies sucrières dont nul ne songeait à se débarrasser.

Les militants martiniquais ne se soucient guère de ces nuances. Ils proclament que « Schœlcher n’est pas [leur] sauveur » et souhaitent remplacer sa statue par celle de l’esclave Romain qui fut emprisonné le 22 mai 1848 pour avoir joué du tambour (tam-tam), un instrument qui était alors perçu comme un moyen d’appel à la révolte. En l’occurrence, c’est en voulant faire taire le tambour que l’on a déclenché la révolte, précipitant, comme on l’a dit plus haut, la signature de l’arrêté d’abolition. On s’étonne, au passage, de ce que les militants anticolonialistes ne s’en prennent pas à Aimé Césaire, lui qui a rendu à plusieurs reprises hommage à Schœlcher. Par exemple en 1958 dans un article de son journal, Le Progressiste : « Les peuples sont schoelchéristes d’instinct ». Ou plus tard encore, en 1982, à la tribune de l’Assemblée nationale : « Victor Schœlcher c’est, pour le résumer en trois mots, un humaniste, un militant des droits de l’homme, un socialiste ». Mais l’on ne touche pas à Césaire en Martinique et les activistes se gardent bien de mettre en cause son rôle dans la départementalisation de la Martinique (1946), laquelle permit l’alignement progressif des droits sociaux sur ceux de la Métropole, rendant de ce fait à terme toute indépendance impossible.

Certes, les quelques militants anticolonialistes martiniquais qui réclament la disparition « des symboles qui les insultent » – quitte à les faire eux-mêmes disparaître s’ils ne sont pas entendus assez vite – sont dans une quête identitaire a priori tout à fait respectable. L’indignation de la jeune fille qui les conduit est certainement sincère. L’appel à décoloniser la Martinique, pour irréaliste qu’il soit, n’est pas plus ridicule, après tout, que les slogans de mai68 qui appelaient à changer la vie : « Prenons nos désirs pour des réalités » (le capitalisme est toujours là), ou « Sous les pavés la plage » (qu’a-t-on découvert sous les statues ?).

Le rapprochement avec les soixante-huitards n’est pas fortuit, on constate dans les deux cas la même capacité à s’illusionner propre à la jeunesse. A-t-on réfléchi que l’enfance et la jeunesse sont les seuls moments de la vie où se vérifie le slogan communiste : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » ? Les enfants (dans les sociétés prospères) ne voient-ils pas en effet tous leurs besoins satisfaits grâce au travail des parents ? C’est le temps de l’idéalisme ; en vieillissant on devient en général plus réaliste (non qu’il faille s’en féliciter).

Joséphine abattue

Des statues ou des statuts ?

Les activistes martiniquais ne se sont pas seulement attaqués à Schœlcher. Le 26 juillet 2020, dans la ligne du mouvement « décolonial  », ils ont descendu de son piédestal et fracassé la statue de l’impératrice Joséphine de Beauharnais (née à la Martinique), une sorte d’emblème de l’île qui trônait sur la place principale de Fort-de-France, « la Savane », face à un autre emblème, la « Bibliothèque Schœlcher »[iii] ; une statue en marbre de Carrare, due au sculpteur Gabriel Vital Dubray, plus grande que nature, inaugurée en 1859,… et décapitée en 1991 par une autre génération de militants. Ce même 26 juillet, Pierre Belain d’Esnambuc connut le même traitement que Joséphine. Sa statue par Marcel Armand Gaumont, également sur la Savane mais face à la mer, avait été érigée en 1935 pour marquer le trois-centième anniversaire de la fondation de la colonie par ledit Belain d’Esnambuc. Auparavant, dans la nuit du 9 au 10 juillet, toujours à Fort-de-France, le buste d’Ernest Deproge[iv] par Bennetot (1930) avait été déboulonné et laissé à terre (mais intact !). D’autres actions, sporadiques, se poursuivent. Ainsi dans la nuit du 28 au 29 août, le buste du général de Gaulle dans la commune du Robert a-t-il été maculé de peinture et couvert d’inscriptions parmi lesquelles « Nous ne sommes pas français ».

Pas Français vraiment ? Consultés en 2010 sur le point de savoir s’ils souhaitaient passer du régime des départements d’outre-mer (DOM, article 73 de la Constitution) au régime des (ex) territoires d’outre-mer (TOM, article 74 de la Constitution), les Martiniquais ont répondu non à 80% (79,31%). Leur crainte était que le supplément d’autonomie permis par l’article 74 ne se traduisît par un désengagement de l’Etat (la peur du « largage »). Critiquer le colonialisme est commode ; accepter l’indépendance est autre chose. Les Martiniquais – comme tous les peuples de l’Outre-mer français au demeurant – peuvent (certains d’entre eux du moins) désirer l’indépendance ; ils ne peuvent pas la vouloir dès qu’ils prennent en considération tout ce dont ils seraient privés s’ils coupaient le cordon ombilical qui les rattache à la Métropole. Seuls des jeunes le plus souvent, ou des personnes plus âgées mais – ce qui est plus rare – encore détachées des contingences de ce monde, peuvent envisager de rompre avec le confort garanti par la République et se retrouver dans la situation des citoyens des îles indépendantes voisines. En 2019, le PIB par habitant aux parités de pouvoir d’achat était de l’ordre de 12000 « $ internationaux » à La Dominique, l’île la plus proche au Nord, 16000 à Sainte-Lucie, la plus proche au Sud contre… 28000 à la Martinique[v]. Le compte est vite fait et les Martiniquais, qui savent compter, sont conscients qu’ils n’atteindraient jamais leur niveau de vie actuel sans les transferts de la Métropole. Bien que la somme nette des concours financiers reçus par la Martinique ne fasse l’objet d’aucun calcul officiel – ni le gouvernement français ni les politiques de l’île ne tenant à ce qu’il soit connu – 6000 € par habitant est une estimation qui circule et qui semble raisonnable[vi]. A titre de comparaison, un célibataire bénéficiaire du RSA reçoit annuellement 6720 €. Le rapprochement est très approximatif mais, considéré sous cet angle, tout se passe comme si la Métropole versait à chaque Martiniquais, du bébé au vieillard, un RSA, entretenant ainsi l’économie de « consommation sans production »[vii].

On comprend alors pourquoi la question du statut de la Martinique est pipée. Les politiques et les constitutionnalistes peuvent concevoir des formes différentes d’intégration de la Martinique dans la République, les changements ne seront jamais que cosmétiques. Car la population veille au grain : elle veut bien que certaines compétences, comme le transport par exemple, soient dévolues à la Collectivité Territoriale de Martinique (CTM[viii]) mais il est hors de question que la Martinique devienne une région autonome comme dans une fédération authentique où l’exercice d’une compétence par une collectivité composante va de pair avec son financement par la collectivité elle-même. Personne n’imagine que la Martinique puisse financer sur ses propres ressources les traitements de ses fonctionnaires pléthoriques et surpayés[ix].

Joséphine fracassée

« Il est interdit d’interdire »

Est-ce parce que les prisons sont pleines ? En France, tous les délinquants jamais convoqués devant le juge ou qui s’en tirent avec un simple rappel à la loi ne sont pas vraiment encouragés à s’amender. Violences, trafics illicites fleurissent donc au désespoir des policiers qui constatent la vanité de leurs efforts. Tout ceci est connu. Mais on peut faire mieux (si l’on peut dire) dans le genre : laisser faire, face à un acte délictueux, en demandant aux forces de l’ordre de ne pas intervenir. On se souvient comment, en Métropole, un récent ministre de l’Intérieur a pu au nom de « l’émotion » excuser une manifestation interdite. En Martinique, le 22 mai, les « activistes » qui ont fracassé la statue de Schœlcher n’ont pas été davantage dérangés que les jeunes gens criant « Justice pour Adama ! » en période de confinement. Ils ont disposé de tout le temps dont ils avaient besoin pour accomplir leur travail, à visage découvert et sous l’œil des badauds et des télévisions locales qui filmaient la scène. Les polices nationale et municipale, pourtant toutes proches ne sont pas intervenues. Si les officiels ont à peu près unanimement condamné ce vandalisme, les acteurs de ce coup d’éclat bien qu’aisément reconnaissables n’ont pas, à notre connaissance, été inquiétés. On n’avait pourtant encore rien vu ! Puisqu’il était si facile de mettre à bas le patrimoine jugé attentatoire à la dignité des « colonisés », pourquoi ne pas taper plus fort ? Les activistes ont donc fait savoir par le biais de leurs porte-paroles (qui paraissent à découvert dans les médias) qu’ils donnaient jusqu’au 26 juillet au maire de Fort-de-France pour faire disparaître les deux statues de Joséphine et d’Esnambuc jugées par eux offensantes. Le maire n’a pas dit carrément non : tout en refusant l’ultimatum, il a répondu qu’il nommerait une commission chargée de statuer… sur le sort des statues. Mais comme, à la date du 26, la commission n’avait toujours pas fait de proposition et que les statues étaient toujours en place, les activistes ont tenu parole : ils se sont rendus sur la Savane, ont fait tomber les statues de leur socle et les ont cassées en morceaux (voir plus haut). Puis ils ont fièrement transporté la tête d’Esnambuc pour la jeter dans la cour de la Préfecture. Tout cela à nouveau sous l’œil des caméras et sans que les forces de l’ordre interviennent. Que les autorités les aient laissé faire alors qu’elles étaient prévenues en dit long sur la déliquescence de l’Etat de droit dans notre pays.

Car les textes sont clairs. Le Code du patrimoine (titre 6, livre 2 chapitre 2) consacre une section (la troisième) aux objets classés et aux objets inscrits. Or il se trouve que parmi tous les monuments ayant fait l’objet de dégradations diverses, l’un (la statue de Joséphine) est inscrit depuis 1992 à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques. A la lecture de cette section, il ressort d’une part (article L622-24) que « le propriétaire ou l’affectataire domanial [le maire de Fort-de-France en l’occurrence] a la responsabilité de la conservation de l’objet mobilier classé ou inscrit qui lui appartient ou qui lui est affecté » et d’autre part (article L622-28) que« le déplacement des objets mobiliers classés ou inscrits appartenant à l’Etat, aux collectivités territoriales ou à leurs établissements publics a lieu sous le contrôle scientifique et technique des services de l’Etat [la DAC Martinique sous l’autorité du préfet] chargés des monuments historiques ». Parler de forfaiture serait trop fort, ni le maire ni le préfet ne se sont comportés de manière criminelle. Il n’empêche que le non-respect du Code du patrimoine constitue bien un délit dont ils se sont rendus coupables et dont ils devraient rendre compte si la loi avait encore un sens dans ce pays. Car ce n’est pas rien que laisser détruire une part du patrimoine national quand on pourrait facilement l’empêcher.

On objectera qu’empêcher les dégradations aurait entraîné des violences, que des militants auraient été brutalisés. Peut-être, mais faut-il rappeler ici que force doit rester à la loi et que l’Etat dispose pour ce faire du monopole de la contrainte légitime.

 

[i]https://mondesfrancophones.com/espaces/politiques/Schœlcher-fracasse/

[ii] Cette question particulièrement complexe de l’indemnité versée aux seuls colons est désormais bien documentée par les historiens. Voir la synthèse de Cécile Ernatus, « L’indemnité coloniale de 1849, logique de solidarité ou logique coloniale ? », Bulletin de la Société d’Histoire de la Guadeloupe, n° 152, janvier-avril 2009.

[iii] Construit initialement pour abriter les 10 000 volumes de la bibliothèque de Victor Schœlcher qu’il avait légués à la Martinique, ce bâtiment Art nouveau à structure métallique dû à l’architecte Pierre-Henri Picq a été inauguré en 1893.

[iv] Ernest Deproge (1852-1921), mulâtre, assimilationniste, président du conseil général, député extrême gauche.

[v] Données de la Banque Mondiale sauf pour la Martinique pour laquelle ce chiffre n’est pas disponible. Le montant de 28000 « $ mondiaux » est calculé à partir du rapport du PIB en € par habitant de la Martinique par rapport à la France, en tenant compte d’un surcoût de la vie de 20% à la Martinique.

[vi] Total des transferts budgétaires nets et de la « dépense fiscale », c’est-à-dire les diverses exonérations ou réductions fiscales.

[vii] Le taux de chômage est de l’ordre de 20% pour l’ensemble de la population active, 40% pour les hommes actifs de 15 à 29 ans.

[viii] La Martinique était depuis la création des régions, en 1982, une « région monodépartementale ». Cette aberration qui faisait coexister deux assemblées et deux exécutifs sur le même territoire a été corrigée par leurs fusions en 2015.

[ix] Les DOM dans leur ensemble avec 81 fonctionnaires pour 1000 habitants se placent second derrière l’Île-de-France (où se trouvent les administrations centrales). Quant au coût, les fonctionnaires martiniquais des trois fonctions publiques (d’Etat, territoriale, hospitalière) touchent un supplément de traitement de 40% par rapport à la Métropole et bénéficient d’un rabais de l’impôt sur le revenu.

 

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Un rappel en guise de post-scriptum

Le 14 juin, trois semaines après le saccage des statues de Victor Schœlcher en Martinique, et alors que les partisans de la cancel culture proposaient d’ostraciser rien moins que Colbert, accusé d’être l’auteur du Code noir[x], le président de la République Emmanuel Macron s’est adressé solennellement aux Français : « la République n’effacera aucun nom ou aucune trace de son histoire » et, plus précisément, « la France ne déboulonnera pas de statues ».

La cause était donc entendue ? Verba volant[xi]! Comme l’on ne pourrait imaginer que le préfet ait laissé faire les anticolonialistes martiniquais sans en avoir référé en haut lieu, pas plus que l’on ne saurait imaginer que le ministre de l’Intérieur de l’époque ait décidé de son propre chef de contredire aussi clairement la parole du Président – aucun des deux n’ayant d’ailleurs fait l’objet de sanctions – on doit en déduire qu’une poignée d’activistes est capable, dans ce pays, de contraindre la plus haute autorité de l’Etat à se déjuger au mépris de la loi.

Fort-de-France, 9 octobre 2020

[x] Voulu par Colbert mais promulgué après sa mort, en 1685, le Code noir était destiné à réguler les relations entre les maîtres et les esclaves des colonies françaises. Les articles 42 et 43 interdisent aux maîtres de torturer et de punir eux-mêmes de mort leurs esclaves.

[xi] Pawol an bouch pas chaj, disent les Martiniquais (littéralement : parole dans la bouche n’est pas à charge).

Les « Paysages célestes » d’Ernest Breleur

Un artiste aux multiples révolutions

Ernest Breleur – Série Paysages célestes -dimensions caisson 104x104x5cm

L’art contemporain met les artistes au défi d’être originaux. Pour être reconnu, il ne s’agit plus tant de plaire que de frapper les esprits. Celui qui demeure attaché à l’esthétique classique ne pourra acquérir la reconnaissance du monde de l’art qu’en innovant sur un autre plan, par exemple en s’exposant sur les murs des villes (Ernest Pignon-Ernest) ou en tirant le figuratif vers la caricature (Gérard Garouste). Une fois trouvé l’interstice dans lequel se glisser sans risquer d’être confondu avec un autre (celui qui se risquerait à l’imiter serait immédiatement discrédité), le plasticien contemporain, qui a lutté chèrement pour se faire une place, se contentera le plus souvent de capitaliser sur son acquis et produira des œuvres immédiatement identifiables par les amateurs (un tableau de Basquiat, un arbre en bronze de Penone…). Rares sont ceux – comme naguère Picasso – qui refusent de rester enfermés dans un style. Il faut en effet un certain héroïsme pour abandonner une formule qui marche, « mourir à soi-même », repartir à zéro pour inventer autre chose, rien ne garantissant que le public suivra. Il faut y être poussé par « une nécessité intérieure » comme tel est de son propre aveu le cas chez Ernest Breleur. Chez lui une exposition chasse l’autre, les œuvres récentes ne ressemblent pas aux œuvres plus anciennes, au risque de dérouter ses aficionados. Ceux qui suivent son travail savent néanmoins que les efforts pour entrer dans sa nouvelle démarche auront leur récompense. Chacune de ses révolutions esthétiques révèle une autre facette de sa sensibilité et touche chez nous une nouvelle corde.

Des grandes peintures sur toile des débuts aux caissons épurés d’aujourd’hui, en passant par les corps-sculptures élaborés à partir de radiographies, l’art de Breleur a donc connu plusieurs évolutions radicales qui ne concernent pas que le choix des matériaux utilisés ; c’est à chaque fois l’accouchement d’un nouvel univers sensible, une autre vision du monde qui DOIT se matérialiser dans l’œuvre sous l’effet de la nécessité intérieure évoquée à l’instant.

Depuis la tentative de construire un art proprement caribéen, vite reconnue comme une impasse pour sa créativité, jusqu’aux caissons épurés d’aujourd’hui, Ernest Breleur a donc changé de nombreuses fois de projet et de manière. La peinture d’abord, entre 1989 et 1992 avec les séries successives Mythologie de la lune, Série noire, Série grise, Série blanche, celles des grands Christ sans tête et des Tombeaux. En 1992, première grande rupture avec l’abandon de la peinture et l’exploitation d’un matériau radiographique, d’abord utilisé à plat agrémenté de gommettes, puis transformé en corps-sculptures présentés isolément ou en masse (Reconstitution d’une tribu perdue). En 2014, deuxième révolution, celle du Passage par le féminin, incarnation privilégiée du vivant. Le matériau radiographique est délaissé au profit des dessins de nuées de femmes aux formes rondes et de sculptures composites. Depuis 2018, les Paysages célestes sont le dernier avatar de cette période placée sous le signe de Vénus. Des « paysages » qui n’en sont peut-être qu’au sens de ce qui « tremble à la pointe de [nos] cils » (A. Breton)[i].

Un nouveau surréalisme ?

Ces œuvres qui feront l’objet d’une prochaine exposition parisienne sont autant de mini-installations à travers lesquelles Breleur tente à nouveau frais d’atteindre une poétique du féminin. La mère qui donne la vie, la vie qui conduit à la mort, l’au-delà, la mécanique du désir, autant de mystères dont la femme est la clef selon lui.

Joseph Cornell – Montgolfière

Breleur est en quête du « sublime », au sens de ce qu’il y a d’idéal, d’inexplicable dans l’art. Sa manière à lui de l’approcher se trouve désormais dans de grands caissons blancs où sont disposés quelques objets le plus souvent insolites mais qui font sens, des figurines, des petites peluches, des fanfreluches, des perles, et parfois – vestige d’une précédente série – le dessin d’une femme aux formes rondes, comme en apesanteur. Bien que l’idée de la caisse ou du caisson fasse inévitablement penser aux « boîtes » des surréalistes, cette lointaine parenté n’aide guère à comprendre les intentions de Breleur, car ce qui relevait chez les premiers d’un principe d’accumulation prend chez lui une autre signification. Ses caissons n’ont rien de commun, en effet, avec la Boîte-en valise de Duchamp (1936), par exemple, sorte de musée portatif à la construction compliquée, ou avec l’Hommage à Fourier de Gaston Puel (1948), l’une des boîtes bourrées d’objets collectionnées par André Breton. La comparaison avec Mongolfière de Joseph Cornell (vers 1935)[ii] est particulièrement édifiante puisque ce dernier entendait lui aussi fournir une image du féminin. Mais là où Cornell demeure dans l’explicite en reproduisant une silhouette de femme en ascension, Breleur se contente de poser quelques objets qui ressortissent plus ou moins directement de l’univers féminin, tout en laissant le champ libre à l’imagination du regardeur.

Une « poétique de la relation »

Ernest Breleur – Série paysages célestes – détail d’un autre caisson

Chez Breleur, le gabarit imposant du caisson, la blancheur immaculée de cadre, les fonds de ciel (qui marquent un discret retour de l’artiste à la peinture), la rareté des objets qui semblent flotter dans le vide, le travail sur les ombres, tout ici appelle à la méditation. Et si les objets, leur raffinement, l’élégance de la présentation évoquent clairement le féminin, les assemblages de Breleur ne sont pas moins autant d’énigmes proposés au regardeur.

Comme au théâtre ou au cinéma, où les silences sont souvent les moments les plus forts, c’est le vide ici et la blancheur qui créent la fascination. Pas le vide ni le blanc absolus, cependant. Contrairement aux monochromes parfaitement uniformes (voir les IKB de Klein) qui suscitent principalement l’ennui, le fond n’est pas entièrement blanc car nous sommes bien face à une représentation du ciel, même si elle ne couvre pas entièrement le fond du caisson et si les teintes en sont particulièrement délicates. Idem pour le vide qui n’est pas vacuité dépourvue de signification mais espace rempli d’objets épars s’attirant les uns les autres sous l’effet d’une force invisible créée par l’artiste. Une fois passée la première impression, plutôt ludique, l’intérêt principal de ces œuvres est alors de nous faire oublier le caractère anecdotique des objets qu’elles contiennent pour nous laisser accéder à une « poétique de la relation » qu’il n’est pas interdit d’interpréter, à la suite de Glissant, comme une manière particulière d’appréhender la Totalité-Monde.

 

Article repris de Aica (association internationale des critiques d’art) Caraïbe du Sud (8-2020)
https://aica-sc.net/2020/08/26/les-paysages-celestes-dernest-breleur/

Voir également sur Mondesfrancophones :

Breleur et Laouchez à la Fondation Clément en Martinique

Un atelier dans la jungle : Ernest Breleur

 

[i]  « Quel est donc ce pays lointain / qui semble tirer tout sa lumière de ta vie / Il semble bien réel à la pointe de tes cils », André Breton, On me dit que là-bas, L’air de l’eau, 1934.

[ii] Joseph Cornell fut l’un des assistants de Duchamp pour la construction de ses boîtes. La « Femme- Montgolfière », originellement sans titre, est parfois baptisée « Tilly Losch » en référence à une danseuse, actrice et peintre new-yorkaise d’origine autrichienne.

Schœlcher fracassé

La statue de Schœlcher devant l’ancien palais de justice de Fort-de-France

Le 22 mai dernier, un petit groupe de Martiniquais a fait tomber et a fracassé les deux statues de Victor Schœlcher présentes sur l’île. Schœlcher est présenté dans les livres d’Histoire et par Césaire lui-même comme à l’origine du décret du 27 avril 1848 abolissant l’esclavage dans les colonies françaises. Il fut par la suite député de la Martinique à laquelle il offrit, par exemple, la bibliothèque qui porte son nom, à Fort-de-France. Mais c’est le 22 mai et non le 27 avril qui est férié en Martinique, en souvenir des émeutes du 22 mai 1848 qui précipitèrent la signature par le gouverneur, le 23 mai, d’un arrêté mettant fin à l’esclavage sur l’île, sans attendre l’arrivée du bateau apportant le décret officiel. On savait déjà sur l’île que le gouvernement provisoire de la IIe République avait inscrit l’abolition, dès son installation – le 25 février – parmi ses priorités. Le 22 mai n’a donc fait qu’anticiper l’entrée en vigueur sur l’île d’une décision prise au niveau national.

Dans leur communiqué, les auteurs des actes de vandalisme contestent le rôle de Schœlcher (« il n’est pas notre sauveur »), et font des esclaves révoltés les seuls auteurs de l’abolition. Ces actes ont été condamnés quasi-unanimement par la classe politique martiniquaise comme par l’évêché, à la fois au nom de la vérité historique (les émeutes ont seulement permis d’anticiper l’abolition de quelques jours) et du respect du patrimoine. Mais indignation n’est pas explication : comment comprendre des comportements à l’évidence contreproductifs, puisque, comme dans le cas du saccage de l’Arc de Triomphe par les Black blocs lors de la crise des gilets jaunes, ils ne font que renforcer l’attachement de l’immense majorité de la population à la République. Dans ces deux exemples, les « casseurs » sont des individus frustrés de se découvrir impuissants face à une situation jugée insupportable.

La même fracassée

Le « mal antillais » a été souvent analysé, par Frantz Fanon et d’autres. Il trouve son origine dans des facteurs objectifs d’ordre historique (colonisation, esclavage, déculturation) ou matériel (domination de l’économie par une minorité blanche, assistanat) auxquels s’ajoute souvent l’expérience d’un certain racisme. Partant de là, trois attitudes sont possibles.

1) La plus fréquente : une fuite en avant dans la consommation. On est conscient que l’économie de l’île est artificielle, que la Martinique est incapable de se nourrir elle-même, que le niveau de vie de tous, riches ou pauvres, dépend des transferts de la Métropole, mais autant en profiter aussi longtemps que ça dure, chacun, évidemment, à la mesure de ses moyens.

2) La fuite tout court vers la Métropole, le Canada, etc. où l’on pourra regagner une dignité jugée incompatible avec la vie en territoire dominé. Voir Fanon, Glissant pour ne citer que les plus célèbres. Quant à Césaire, parti à Paris entre 1932 et 1939 pour ses études, c’est encore dans cette ville que, devenu député inamovible de la Martinique, il s’installa avec sa famille de 1945 à 1993, ce qui était bien pratique pour fréquenter le monde des lettres et du théâtre.

3) La révolte impuissante. On voudrait l’indépendance mais elle est exclue puisque le peuple n’en veut pas. On voudrait partir mais l’on n’en a pas la force, d’autant que les protestataires sont (presque toujours) des fonctionnaires qui jouissent d’avantages matériels conséquents (qualité de vie, sur-rémunération par rapport à leurs homologues de Métropole). Ne reste plus alors que la posture indépendantiste de certains politiques et intellectuels, le plus souvent purement verbale, mais qui se traduira chez une infime minorité par des actes symboliques, comme des opérations coups de poing dans les supermarchés détenus par des « étrangers » (non noirs) ou à l’aéroport (instrument de « l’invasion » touristique), ou encore, comme lors de ce dernier 22 mai, la destruction de symboles du (néo-) colonialisme.

 

Carnaval d’hier et d’aujourd’hui

Vini Wè Mas Pasé (Viens voir passer le masque)

Une soirée théâtrale comme on en voit peu. Une vingtaine de comédiens enchaînent une série de tableaux vivants et souvent sonores évoquant le carnaval d’antan en Martinique. Le carnaval existe toujours, certes, et il va battre son plein du samedi 22 au mercredi 26 février. Mais il s’est transformé à la mesure de la population martiniquaise, certaines pratiques ont disparu. S’il demeure une tradition populaire, il est devenu plus bruyant (avec des camions portant des murs de baffles !), plus organisé. Les bals masqués chez des particuliers ont disparu, remplacés par des soirées payantes dans des propriétés privées encadrées par des vigiles. Mais les vidés (défilés) au son des tambours des « groupes à pied » qui se distinguent par leurs costumes, continuent à animer les rues de Fort-de-France et d’autres localités pendant des heures.

Le metteur en scène Hervé Deluge réinvente un carnaval à mi-chemin entre hier et aujourd’hui pour le plus grand plaisir des spectateurs martiniquais qui peuvent se reconnaître et retrouver des souvenirs du passé. La troupe est constituée de quinze amateurs et trois professionnels. Il y a donc fatalement des maladresses dans le jeu, la diction de certains, la pièce peine à démarrer mais l’on est quand même impressionné par le travail accompli. Le spectacle est surtout une réussite sur le plan visuel, avec une multiplicité de costumes et de masques, des jeux de lumières, des projections. Défilent devant nous Bêt à fé (luciolles), Médsen lopital, Béké (blanc créole), Mas lanmo (masque de la mort), diablesse (personnage mythique au pied fourchu censé entraîner les hommes à leur perte), mariages burlesques (hommes déguisés en femmes et inversement), Mariann lapofig (personnage dissimulé sous des feuilles de bananiers), Touloulous (des femmes entièrement couvertes, y compris la tête et les mains, de vêtement somptueux et qui prennent l’initiative d’inviter un homme à danser, lequel ne sait donc pas à qui il a affaire), etc. Des anecdotes qui nourrissent le carnaval sont rappelées, souvent à l’aide d’une vieille chanson.

Inévitable clou du spectacle, Vaval, le roi du carnaval, marionnette géante que l’on brûle traditionnellement pendant la nuit du mardi gras au mercredi des cendres. On l’attendait : il est descendu des cintres, blanche silhouette géante qui s’animera grâce aux images projetées sur lui. Tout carnaval est politique. Le défoulement ne s’exprime pas seulement par des mœurs dissolues. Le carnaval est l’occasion de faire savoir ce que l’on sur le cœur, de prendre à partie les politiciens, en particulier. Il est donc dans l’ordre des choses que le président de la République Emmanuel Macron (puisque la Martinique demeure française) et celui de la « Collectivité territoriale », Alfred Marie-Jeanne, soient interpellés sur les problèmes de l’heure comme la réforme des retraites, les gilets jaunes ou le chlordécone (un pesticide qui a empoisonné durablement les sols). Et, bien sûr, les maîtres de l’économie de l’île ne sont pas épargnés non plus. Pas plus que la population martiniquaise accro aux supermarchés. Quant à la langue de la pièce, elle alterne le français et le créole toujours vivant en Martinique.

Vini Wè Mas Pasé, comédie carnavalesque sur une idée originale de Lydie Bétis. Ecriture et M.E.S Hervé Deluge avec Rita Ravier, Christian Charles Denis et Alfred Fantône (comédiens et musiciens professionnels) et la participation de Dominique Guesdon : projection mapping ; Valérie Petris et Marc Olivier René : lumières ; Daniel Accamah : scénographie, accessoires ; Gabriel Talbo : costumes ; Yves Lamorandière : conseil historique. Théâtre municipal de Fort-de-France les 12, 13 et 14 février 2020.

Par Michel Herland, , publié le 13/02/2020 | Comments (0)
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Aperçus du Martinique jazz festival 2019

Les Martiniquais ont de la chance. Leur rendez-vous annuel avec le jazz international les invite à de riches découvertes ou à faire plus ample connaissance avec des artistes reconnus mais, pour certains, jamais invités jusque-là dans leur île. Treize événements, en divers lieux de l’île, vingt-cinq ensembles : on peut difficilement imaginer une plus riche programmation. Si cette dernière accorde traditionnellement la plus grande place aux ensembles (afro-)caribéens ou latinos, avec cette année une forte présence de musiciens cubains, sans négliger les Martiniquais, elle ménage également des ouvertures vers d’autres musiques venues pour cette édition d’Angleterre, d’Espagne, de la Réunion, de France métropolitaine.

Les « notes » qui suivent ne concernent qu’une petite partie de cet océan musical.

Thomas et David « Enhco » sont deux frères tombés dans la musique dès le plus jeune-âge. Leur grand-père était le chef d’orchestre Jean-Claude Casadesus ; leur mère la soprano Caroline Casadesus et leur beau-père le violoniste jazz Didier Lockwood. David, l’aîné, s’est finalement tourné vers la trompette tandis que Thomas, son cadet de deux ans devenait pianiste et compositeur. Ils se sont produits en Martinique dans la formation du plus jeune, le Thomas Enhco Quartet avec Jérémy Bruyère à la contrebasse et Matthieu Chazarenc à la batterie. Rien que des instruments acoustiques amplifiés avec discrétion, le batteur se faisant lui aussi discret, une occasion pas si fréquente d’entendre une musique savante et épurée où le leader sait lui-même s’effacer quand il le faut pour céder la vedette à son brillant trompettiste de frère. Aussi talentueux l’un que l’autre, couronnés tous les deux par des Victoires du Jazz, leur complicité sur la scène fait plaisir à voir et leur duo – en l’absence des deux autres instrumentistes – est le meilleur moment du concert. On prend trop facilement pour acquis qu’un bon concert de jazz qui se respecte exige la présence d’une section rythmique : rien de plus faux. La batterie, surtout, avec son tempo mécanique, vient trop souvent contrarier la fluidité de la musique et freiner les élans des autres musiciens.

Ceci dit, on est bien forcé d’accepter une tradition aussi bien établie… ce qui n’empêche pas d’apprécier particulièrement les musiciens, à l’instar de Keith Jarrett, qui osent s’en affranchir complètement.

Diego El Cigala (Espagne) est un chanteur de flamenco internationalement reconnu. Qui n’a jamais fredonné plus ou moins approximativement son fameux Lagrimas Negras ? Cela étant le « cante jondo » est d’abord une musique destinée à accompagner des danseurs. Et l’on se prenait, en écoutant El Cigala à regretter leur absence. D’autant que le chanteur, visiblement fatigué ce soir-là, n’a pas forcé sa voix et laissé beaucoup d’espace à ses musiciens ou à la violoniste Yilian Canizares invitée à faire un bœuf.

Cette même Yilian Canizares tenait la deuxième partie du concert de clôture dans la grande salle de « l’Atrium » de Fort-de-France. Gracieuse, virevoltante, elle est un farfadet qui chante et danse tout en jouant de son instrument. Bonne violoniste, avec une vois agréable, elle a tous les atouts pour devenir une grande. On aime ses chansons douces, ses variations au violon. Tout paraissait donc réuni pour un superbe concert… hélas gâché par de mauvais choix en matière d’accompagnement. D’abord la composition de son ensemble de quatre musiciens : guitare et basse électriques, batterie plus percussions cubaines, cela fait beaucoup pour la section rythmique, beaucoup pour accompagner un violon, instrument subtil par excellence. Un premier choix qui paraît d’autant plus aberrant que tous ces instruments étaient exagérément amplifiés, en particulier, mais pas seulement, la basse dont les coups de butoir non seulement s’imposaient par-dessus le violon mais faisaient entrer en résonance les cages thoraciques des auditeurs pas suffisamment éloignés des énormes baffles placés de chaque côté de la scène. Bref, si l’on espère beaucoup de cette artiste à l’évidence prometteuse, on voudrait pouvoir l’inciter à changer le format de ses concerts.

Theon Cross est un musicien londonien d’origine caribéenne qui a le culot de se présenter à la tête de son ensemble avec un… tuba ! Un instrument qu’on attend plutôt dans une fanfare à la Nouvelle-Orléans qu’en vedette dans un festival. Rien que pour ce culot, on a envie de saluer ce musicien. L’esprit fanfare est d’ailleurs confirmé par la composition du groupe qui met en vedette les cuivres – trombone (surtout) et saxo (peu présent) – à côté d’une guitare électrique et d’une batterie. Une chanteuse, plutôt une vocaliste, est également intervenue mais brièvement.  Le guitariste envoie de temps en temps des sons enregistrés.

Theon Cross a une personnalité sympathique, il se démène sur scène, ne quitte pratiquement jamais son instrument, ce qui prouve qu’il ne manque ni de souffle ni d’endurance. Force est de reconnaître, néanmoins, que le tuba n’est pas un instrument très séduisant. Quant à la musique, elle s’apparente à un free jazz passablement répétitif. Theon Cross est une curiosité, le genre de découverte que l’on fait dans un festival. L’écouter est une expérience particulièrement originale… ce qui ne signifie pas qu’il nous communique l’envie de passer ses disques en boucle.

Martinique Jazz festival, Tropiques-Atrium Scène nationale, 24 novembre – 8 décembre 2019.

Instants / instantanés : les « Haïkus Martinique » de Michel Herland

Le signe calligraphié d’un H parcourt le petit recueil poétique « Haïkus Martinique » de Michel Herland, universitaire, économiste, essayiste, romancier, poète.

Il s’inscrit ici dans la lignée des auteurs français francophones comme P. Claudel, P. Eluard, Stéphanie Le Bail…, lesquels, séduits par la force de cette forme ultra courte de la poésie japonaise, se sont efforcés de la transcrire dans notre langue. Les difficultés de l’exercice sont multiples car il ne suffit pas en effet d’amaigrir un alexandrin trop bavard, d’enfermer un sonnet dans un tercet.

Cinq syllabes, puis sept et à nouveau cinq rythment les trois lignes de vers enrichis d’allitérations, d’assonances, de sonorités suggestives, quelques rares rimes. La versification seule pourrait faire japonisant mais ne ferait pas le haïku. Il y faut aussi toutes les richesses d’un instant évoqué.

Soleil explosé
Du bas en haut des nuées
Le ciel embrasé

Loin d’être dans une imitation servile autant que vaine, M. Herland innove. Et les puristes de ne pas tolérer et de s’indigner de certains écarts ?

Pourtant si l’on veut rester fidèle à l’esprit japonais qui prône comme vertu première l’humilité (ce que Carlos Ghosn aurait dû savoir), si l’on veut considérer l’esprit du haïku dont l’essence est la pure simplicité, l’auteur, M. Herland, nous propose un ouvrage de poésie pure, sans filtre, nue. Originale dans le sens où c’est à l’origine de sa sensation, de sa pensée que sont saisis les mots. Il les organise et scande selon la métrique traditionnelle 7, 5, 7, bien sûr, mais le scandale réside dans l’innovation même : l’usage de la photographie ! Le critique orthodoxe dira à juste titre que le haïkiste doit suggérer son paysage, son portrait, son émotion et qu’il revient au lecteur de les construire. La beauté du poème s’enrichit de la vision de l’autre de sa sensibilité ! Certes, trois fois certes, c’est au lecteur de construire son roman, ou son poème à partir du travail, du don, de l’auteur.

Il ne s’agit pourtant pas pour Michel Herland d’apporter une illustration à la défaillance d’un imaginaire. Au contraire. La rusticité d’une photographie numérique, brute ou à peine retravaillée, renforce le rituel des haïkus. Et surtout, le prétexte-support ainsi offert invite le lecteur à s’aventurer lui-même dans les bois, au bord des rivières, à la recherche de ses propres images. À un safari dans sa propre photothèque.

D’ailleurs, voici un petit jeu. Car l’esprit du haïku est souvent ludique. Et l’illustration castratrice. Avant tout, mettez un cache sur les clichés de l’auteur, après la lecture d’un poème fermez les yeux, écoutez-regardez votre image intérieure… comparez à la sienne… relisez… construisez… déconstruisez.

Vous serez tantôt en harmonie avec l’auteur, parfois en désaccord avec sa morale implicite, mais l’invitation au « partage de mots et d’images » auquel nous convie M. Herland s’opère d’autant plus aisément que sa sincérité est totale. Nous retrouvons ici, épurés, en filigrane, ses pensées, croyances, parfois même un soupçon… de l’érotisme caractéristique de ses romans.

Une dernière innovation qui mérite d’être soulignée : le dépaysement. Ni l’Asie, ni l’Europe. La nature, tropicale, luxuriante, exotique, insolite fait de cet objet-livre si simple constitue une entrée en matière attachante pour un touriste par exemple. Autant qu’une chanson douce, familière aux cœurs antillais.

Imaginerait-on ce professeur d’économie, du haut de sa chaire, sensible aux beautés de la nature ? C’est aussi le paysage intérieur de M. Herland que nous partageons avec ses thématiques (les riches et les pauvres, l’injustice…)

C’est petit chez lui
Mais l’herbe ne manque pas
Il s’en accommode

 

Ses obsessions (la mort, le temps qui passe)

La nuit va tomber
Le vieux bateau s’assoupit
Au fond de la baie

Ses interrogations (sur la religion, les racines, le pouvoir), sa curiosité de l’Autre, son humour aussi… ou encore son regard aigu isolant dans l’espace un détail pertinent (un chat, un rocher)

Ce chat aux grands yeux
Dans la ville abandonnée
A quoi rêve-t-il ?

 

 

Michel Herland, Haïkus – Martinique (Poèmes et photographies), Fort-de-France, K-Editions, 2018, 128 p., 15 €.

 

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Haïkus – Martinique (poèmes et photographies) est en vente chez l’auteur au prix de 15 € + frais de port. Ecrire à l’adresse suivante :

herland-livres@laposte.net

Tropiques suivi de Miserere – Tropice urmat de Miserere, éd. bilingue, traduction en roumain de Sonia Elvireanu, Iasi, Ars Longa, 2020, 134 p. est également disponible chez l’auteur au prix de 10 € + frais de port. Ecrire à la même adresse.

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A la Martinique, ces deux ouvrages peuvent être également acquis à la librairie Le Papillon bleu à Fort-de-France.

 

« Tropiques » suivi de « Miserere » : un recueil de Michel Herland