Ymelda met le Tout-monde en musique

« Nous allons ainsi le cercle ouvert de nos esthétiques relayées »
Édouard Glissant, Philosophie de la relation, Poétique III, 1990.

A tous ceux qui croiraient que le concept glissantien de Tout-Monde est sympathique mais peu réaliste la chanteuse d’origine haïtienne Ymelda Marie-Louise apporte le meilleur des démentis. Rappelons que selon Glissant lui-même, « la totalité [le Tout-monde] n’est pas ce qu’on dit être l’universel. Elle est la quantité finie et réalisée de l’infini détail du réel » (Traité du Tout-monde, Poétique IV, 1997). Ymelda réalise ce programme, pour autant qu’on puisse l’accomplir à une échelle humaine, en conjuguant – non pas mêlant – des êtres de chair et de sang, des musiciens haïtiens, martiniquais, burkinabé et qatari dans une œuvre polyphonique réunissant Orient et Occident.

« Les dieux venus de partout ont fondu dans le Tout-monde » écrit Glissant dans le roman Tout-monde (1993). Sans faire jamais référence au maître, Ymelda affiche néanmoins son œcuménisme lorsque, présentant ses musiciens, elle n’omet pas de préciser leurs obédiences distinctes (de l’islam au christianisme en passant par le vaudou) tout en plaçant son « concert » (à prendre également au sens premier de se concerter) sous l’invocation de son propre Dieu.

Ymelda, ses deux choristes et ses quatre instrumentistes aux racines souvent lointaines mais toujours vivantes sont emblématiques de l’identité rhizomatique mise en exergue par Glissant. Divers mais ouverts l’un à l’autre, ils produisent une musique puissante aux accents variés avec néanmoins une dominante africaine. La partie instrumentale est dominée par une section rythmique qui additionne trois percussionnistes, respectivement burkinabé (le leader qui joue également du n’goni, sorte de luth traditionnel), haïtien (aux congas) et martiniquais (au tambou bèlè). On a pu apprécier la combinaison de leurs sonorités différentes lorsque le trio, seul en scène, a fait la démonstration de sa virtuosité. On a goûté également le dialogue empreint de complicité entre la flute en roseau du musicien qatari et la voix de la chanteuse. Quant à cette dernière, elle séduit autant par sa voix chaude et bien timbrée que par ses textes où domine le créole haïtien ainsi que par sa belle présence sur la scène, la relation chargée d’empathie qu’elle instaure immédiatement avec la salle.

Le manque d’assurance qui transparaissait par instants lors de son concert à Fort-de-France ne la rendait que plus sympathique : il traduisait simplement une difficulté qui se présente à tous les interprètes du spectacle vivant n’ayant pas la possibilité de se produire régulièrement. Tel est hélas le lot des artistes de la Martinique où Ymelda a posé ses bagages.

 

Tropiques-Atrium, scène nationale de Fort-de-France, 18 mai 2018.

Chronique des Îles du vent – Guadeloupe & Martinique

Douze écrivains originaires de la Guadeloupe et de la Martinique témoignent leur commun attachement à leurs îles natales ou adoptives. Leurs écritures, en français ou en créole, associées à l’image ou à la musique du slam, en prose ou en vers, témoignent de la richesse de la créativité littéraire de la région. Inspirées par leurs aînés, mais libres de toute école, leurs plumes sont tout à la fois des Caraïbes et du Monde.

LES AUTEURS

Jimmy Anjoure-Apourou, Nicole Cage, Miguel Duplan, Frankito (Franck Salin), Michel Herland, Véronique Kanor, Serghe Kéclard, Gaël Octavia, Émeline Pierre, Michael Roch, Jean-Marc Rosier, TiMalo

EXTRAITS

« Ça faisait long d’temps qu’j’y étais pas revenu, fout’ mes pieds sur le sol de ma gwada pour rien, pour de faux, et jouer pour de faux au fils qui s’en revient après un long périple. Et pourquoi tout ce temps Je n’en sais fichtre rien, j’avais traîné, erré, marché sur toute la terre, en cherchant dans l’ailleurs une réponse à moi-même… Question à la peau dure, persistante et teigneuse comme de la mauvaise herbe. Pieds-à-poule, c’était ça, c’était la mauvaise herbe, celle délicate au sec à arracher d’un coup, mais qui les jours de pluie se laissait facilement foutre dans la brouette, pour faire un peu du propre en devant de la case… Pourquoi je pense à ça ? »
Jimmy Anjoure-Apourou, « Ophélie »

« Chaque homme est un lieu vide, un terrain vague, un désordre invisible socialement bien organisé. Mais quand on fouille la terre, des racines en chaos.
Chaque homme est un Big bang. Chaque homme est un lieu où se dealent des trêves.
Un atelier pour fistoler une vie, préparer une épitaphe.
Mais quand on fouille la terre, des ossements de rêves.
Chaque homme est un cimetière.
Chaque homme est un lieu-dit, phénix venu de Rien. Jérôme, fils d’Ébène en Haute Mer. Lise, fille du dehors. Vwazin sa ki ni ? Noukouchénoulévé. Mais quand on fouille la terre, aucune borne.
Chaque homme, au grand jour, est un kilomètre zéro, la solitude d’une autre
à qui rendre la pareille
une réplique ?
à qui défendre une idée
pour dire je suis. »
Véronique Kanor, « Les tôles de la nuit »

« Tu voulais juste sombrer dans les vagues. Un coup, pour voir, sombrer jusqu’au fond, presque à te noyer, à boire de l’océan et le laisser cramer le fond de ta gorge. Le laisser te brûler vif, lui, le sel marin, plutôt qu’elle, la chaleur accablante du Carême. Charles, ressaisis-toi. Tu voulais juste sombrer, pas te noyer.
J’ai pris la route du Sud, tracé droit sur l’océan. L’écume fraîche qui gicle, je n’avais que ça en tête : les giclures d’eau sablonneuse qui te rincent les pieds avant que tu te jettes dans la vague encore froide du dernier orage. Sous le pare brise de la vieille Corona, j’étais en nage. Ni les vitres abaissées, ni la vitesse de la bagnole ne suffisaient à refroidir le corps ou l’esprit. Je voulais juste plonger, et sombrer un bon coup. »
Michael Roch,« Jidé tombé du ciel »

 

Editions Sépia et K. Editions, 2018, 9 € • 202 pages

Théâtre-Martinique : « Le Patron » d’Alfred Alexandre

Cela se murmurait dans le milieu du théâtre martiniquais. Depuis qu’une deuxième pièce de ce jeune auteur a été montée sur les planches, cela ne fait plus de doute : une voix est née. On connaissait déjà le style puissant des romans d’Alfred Alexandre[i], à forte dimension sociale, on avait ressenti l’émotion produite par la dispute tragique des deux frères de La Nuit caribéenne, sa première pièce, créée en 2010, Le Patron confirme son sens du dialogue sur un mode moins violent quoique loin d’être apaisé[ii].

Ils sont deux dans un bar, après la fermeture, ressassant leurs malheurs. Ce bar est comme une île. Il va à vau-l’eau. Et c’est toute ma vie qui est pareil, dira la femme, celle du patron du titre de la pièce, parti pour toujours, on découvrira progressivement pourquoi. Son interlocuteur est le videur du bar, qui fut le confident du patron, le compagnon de ses virées. Il s’incruste dans une petite chambre de l’appartement au-dessus, malgré ses griefs envers la patronne qui ne cesse de le rabaisser. Elle menace de le chasser, mais elle est si seule…

La première réplique donne le « la » de ce texte qui mâtine sa dureté de poésie.

LA PATRONNE : Va falloir m’expliquer ce que tu fous encore, la gueule au vent, chez moi, à cette heure-ci. Allez ! Allume la lumière, que je te vois dans toutes tes manigances.

Et un peu plus loin, de la même : Je sais parfaitement ce que tu fais là. Je sais très bien pourquoi chaque soir, depuis deux semaines, tu viens poser ton ombre dans mes archipels et dans mon isolement.

Alfred Alexandre

Un cyclone se prépare, circonstance exceptionnelle, la hargne de la patronne semble s’atténuer : Toute cette attente, comment veux-tu que ça ne m’enlève pas le repos ? Toute cette attente… Tout ce mauvais temps qui vient et qui ne vient pas. C’est comme si on était sans boussole…Comme si on s’était perdus tous les deux ! Sans une carte pour se repérer entre les océans.

Ce n’est qu’un moment de répit, les deux solitaires, écorchés vifs, sont voués à se déchirer, tandis que l’ombre de l’absent ne cesse de planer au-dessus d’eux.

LE VIDEUR : Que ça fait trois mois que je travaille ici, trois mois que toutes les paroles que vous faites descendre sur moi, elles ont l’odeur de la charogne.

Jusqu’à leur éventuelle rédemption… s’ils ne sont pas déjà trop abîmés par l’existence… On pense aux écrivains américains, à O’Neill, à Faulkner pour la dureté des dialogues et l’horizon irrémédiablement bouché.

La patronne est interprétée par Lucette Salibur, LA tragédienne de la scène martiniquaise à la diction toujours parfaite, un rôle dans lequel elle donne toute sa mesure. Elle est totalement crédible dans les états d’âme de son personnage à la fois fort et vulnérable, rongé par une souffrance qu’il voudrait ravaler mais qui finit par le submerger. Son partenaire, Éric Delor, joue avec autorité une partie il est vrai moins complexe, celle d’un homme dont les airs de faux dur ne dissimulent pas longtemps la fragilité et la soif d’amour.

Le décor est minimaliste : deux chaises, une table basse, en accord avec la M.E.S de Ruddy Silaire, sans fioritures, qui se contente, fort justement, de coller au texte dont les deux comédiens se font les porte-voix.

Le Patron d’Alfred Alexandre, création Tropiques-Atrium, Fort-de-France, 23 janvier 2018.

 

 

 

[i] Bord de Canal, Paris, Dapper, 2005, prix des Amériques insulaires 2006,

Les Villes assassines, Paris, Ecriture, 2011,

Le Bar des Amériques, Montréal, Mémoire d’encrier, 2016.

[ii] Les deux pièces sont publiées aux Editions Passage(s), coll. « Libres courts au Tarmac », Caen, 2016.

La Martinique et la Catalogne

À l’exception des Écossais, les responsables politiques de tous bords condamnent à qui mieux mieux les aspirations des Catalans à l’indépendance. Que les chefs d’État européens et le président de leur Conseil se montrent opposés à une telle volonté d’émancipation se comprend aisément : ils redoutent qu’une Catalogne indépendante n’encourage des mouvements séparatistes à l’intérieur de leurs propres frontières. Les États centralisés sont hostiles par nature à une autonomie un tant soit peu poussée ; même les États fédéraux (comme l’Allemagne) n’ont aucune envie que leur territoire se réduise, ni même de déléguer à l’échelon inférieur davantage de compétences que celles qui sont déjà les siennes. La règle, en l’occurrence, est simple : nul ne souhaite la diminution de ses pouvoirs. En France, l’enchevêtrement des compétences entres les différents niveaux de la puissance publique (départements, régions, État, pour s’en tenir à quelques-uns !) illustre bien l’impossibilité d’une véritable décentralisation dans un pays dont la tradition est à l’opposé. Ainsi, alors que la construction et l’entretien des bâtiments des établissements d’enseignement sont de la compétence des autorités locales, le ministère de l’Éducation « nationale » demeure une administration tentaculaire (le « mammouth ») et toute puissante.

Il n’y a pas de meilleure preuve de la soumission de la Commission européenne aux États que la prise de position de son président contre l’indépendance de la Catalogne. Aux yeux des fédéralistes, la Commission devrait être l’embryon du futur gouvernement de l’Europe. En réalité, elle n’est que l’instrument du Conseil, ce qui s’explique aisément puisque ses membres sont nommés par les chefs d’État. Ceci l’empêche de se laisser aller à la tendance à l’accroissement de ses pouvoirs qui serait naturellement la sienne si elle procédait directement d’un vote populaire. Faut-il rappeler que le principal obstacle à la naissance de la fédération européenne est dû à la présence des États qui conservent les prérogatives régaliennes (armée, justice, police, diplomatie, défense) qui devraient être confiées au niveau fédéral ? Seule la monnaie a été transférée jusqu’ici. Encore cela ne concerne-t-il que les pays de la zone euro, lesquels, d’ailleurs, se soucient comme une guigne des engagements souscrits à Maastricht (déficit budgétaire maximum de 3% – poids de la dette publique inférieur à 60% du PIB).

Admettons que la Catalogne (et l’Écosse, etc.) accèdent à l’indépendance. Ces provinces n’ont ni armée, ni réseau diplomatique, etc. Leur intérêt serait d’intégrer une Europe fédéralisée qui remplirait pour elles ces fonctions indispensables de manière bien plus efficace que si elles devaient s’en charger elles-mêmes. Nul n’ignore, en effet, que l’éparpillement des fonctions régaliennes entre les États, tel qu’il existe actuellement, est source non seulement de gaspillages mais encore d’impuissance.  Or les États, plus précisément leurs représentants au niveau européen, les « chefs d’État et de gouvernement » – ne souhaitent évidemment pas renoncer à des pouvoirs qui, bien que souvent illusoires sur le plan de l’action, leur apportent des avantages symboliques considérables (et dans une moindre mesure des avantages pécuniaires). La preuve en est que, même après avoir mesuré leur impuissance, même au comble de l’impopularité, même sévèrement battus, les leaders politiques ne pensent qu’à reconquérir leur poste. Autre preuve s’il en était besoin : le nombre d’aspirants au poste suprême alors que, regardé de sang froid, il n’y a rien de séduisant à se retrouver obligé, une fois élu, de renier la plupart de ses promesses. De là à reconnaître que le roi est nu, il y a en effet une distance que les politiques ne savent pas franchir. C’est pourquoi ils s’accrochent aux apparences du pouvoir. Ils travaillent dur ; ils prennent toute sorte de décisions. Sans nul doute conscients – ils ne sont pas idiots – qu’ils ne sont pas en mesure de choisir la bonne, ils se rabattent sur des politiques sous-optimales.

Prenons un autre exemple. Le nouveau chef d’État français a décidé de baisser la fiscalité sur le capital au détriment en particulier des retraités aisés qui subiront de plein fouet la hausse de la CSG. Pourquoi a-t-il pris cette décision ? Tout simplement parce que les chefs d’État européens n’ont réussi à se mettre d’accord ni pour ostraciser les paradis fiscaux hors d’Europe ni même pour mettre fin à la concurrence fiscale entre eux. Aussi absurde que cela puisse paraître, des pays européens ont la possibilité d’attirer les capitaux en offrant un taux d’imposition sur les bénéfices quasi nul ! Alors, évidemment, les autres sont « obligés » d’abaisser à leur tour les impôts sur les entreprises. N’importe quel observateur extérieur ne manquerait pas de remarquer que dans un espace où les capitaux, les marchandises et les hommes circulent librement, il est indispensable d’harmoniser les impôts (et les charges sociales), sauf à créer des distorsions indispensables. Eh bien, ce n’est pas ainsi que fonctionne l’Europe ! On ne s’étonnera pas qu’elle fonctionne si mal…

L’indépendance de certaines provinces et autres régions qui en ont le désir (à condition, évidemment, qu’il soit confirmé par un vote de la population concernée apportant toutes les garanties nécessaires[i]) est la meilleure des nouvelles pour les fédéralistes. Rappelons que le partage des pouvoirs, dans une fédération bien construite, obéit à la règle « d’exacte adéquation » : chaque collectivité, de la plus locale à la fédération elle-même, détient les pouvoirs qui sont les mieux assurés à son niveau[ii]. Dans une Europe fédérale il n’y a plus de place pour les États. La défense, la diplomatie, le commerce extérieur et le contrôle des frontières sont à l’instar de la monnaie prérogatives de la fédération. La culture, l’éducation, le développement économique, etc. relèvent du niveau immédiatement infra-étatique (la province ou la grande région). Les entités constitutives de ce niveau se distinguent principalement les unes des autres par des différences culturelles, linguistiques souvent, héritées de l’histoire (Catalogne / Castille ; Flandre / Wallonie, etc.). La construction des États a créé des séparations artificielles (comme entre les Catalans et les Basques espagnols et français) qu’il serait opportun de supprimer tant que le sentiment d’appartenance à une culture commune demeure suffisamment fort.

S’il subsiste des compétences partagées entre entités composantes et composées dans une fédération bien ordonnée, il n’y a pas cependant de recouvrement. Par exemple, les polices municipales, provinciales et fédérale coexistent avec des missions différentes. De même pour le pouvoir législatif, etc. Reste l’économie. L’objection soulevée à l’égard des provinces qui souhaitent prendre leur indépendance est de cet ordre-là. On refuse leur émancipation au prétexte que leur départ appauvrirait le reste du pays. Dans l’UE actuelle, la redistribution s’exerçant principalement au niveau national, c’est effectivement le cas mais, d’une part, on ne voit pas quel droit invoquer pour s’opposer au principe d’autodétermination, d’autre part et surtout, dans une fédération bien organisée l’essentiel de la redistribution serait confiée au niveau fédéral[iii], ce qui permettrait de réduire bien plus efficacement les disparités que le système actuel qui laisse subsister des écarts considérables entre régions appartenant à des pays différents.

En résumé, l’accession à « l’indépendance » (à l’intérieur de l’UE) des provinces les plus riches de certains États devrait accélérer la disparition de ces États, une évolution éminemment favorable à la construction d’une authentique fédération européenne, puisque les provinces devenues autonomes (au sens de la théorie du fédéralisme) n’auraient aucune incitation à briguer les compétences de l’État-nation qui sont mieux exercées au niveau fédéral.

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Et la Martinique dans tout cela ? A la lumière de ce qui précède, de par ses spécificités historiques, culturelles, linguistiques et, naturellement, démographiques, ce territoire, aurait vocation à devenir une entité politique indépendante de la France, tout en restant à l’intérieur de l’Europe. Aimé Césaire avait envisagé l’hypothèse fédérale pour la Martinique mais dans le cadre français et non européen. En 1958, lors du congrès constitutif du PPM, il suggérait « la transformation des départements d’outre-mer en régions fédérales »[iv]. Peu après, lors des débats qui précédèrent l’adoption de la constitution de la Ve République, il préconisait de fondre la France et ses colonies dans une « république fédérative » où la Martinique aurait pu trouver sa place[v]. Enfin, deux ans plus tard, il avançait l’idée d’une vaste région des Antilles-Guyane rattachée à la France par des liens fédéraux[vi].

Martinique 2009
(photo J-M Hadida)

 

Par la suite, la mise en place de la régionalisation semble avoir étouffé toute velléité d’émancipation au point de voir les Martiniquais refuser quasi unanimement, en 2010, la proposition qui leur était faite d’opter pour l’article 74 de la Constitution (celui des ex-TOM) potentiellement riche d’une autonomie plus conséquente. Quant à la possibilité d’une indépendance à la catalane avec adhésion immédiate à l’Union Européenne, elle n’a jamais été proposée aux Martiniquais.

Le refus de l’indépendance, fût-il assorti du maintien dans l’UE, de la part de l’immense majorité de la population de l’île ne réclame pas de longues explications. On l’a suffisamment répété, la France y jouit d’une « légitimité » qui pour n’être bien souvent qu’« alimentaire » n’est pas moins bien réelle. On ne tue pas la poule aux œufs d’or, même si on ne l’aime pas, même si on lui reproche de ne pas pondre des œufs plus gros. Certes l’Europe apporte également des aides financières mais il s’agit de sommes sans commune mesure avec celles qui sont transférées par la Métropole. Qui serait assez bête pour lâcher la proie (la France en l’occurrence) pour l’ombre (l’Europe) ?

Ce n’est une surprise pour personne si les provinces et autres régions qui manifestent un désir d’indépendance sont déjà indépendantes … financièrement. En dehors de la Catalogne, de l’Écosse, de la Flandre, les provinces les plus riches de l’Italie connaissent également des poussées séparatistes. Les chiffres qui ont circulé lors du référendum consultatif qui s’est déroulé le 22 octobre dernier en Lombardie et Vénétie sont suffisamment probants : la Lombardie verse 60 milliards € de plus à l’État central italien qu’elle n’en reçoit (soit 6000 € par habitant) et la Vénétie 22 milliards (4000 € par habitant). On ne s’étonnera pas que les votants aient répondu oui à plus de 95% en faveur d’une autonomie accrue ![vii]

Qu’en est-il de la Martinique, de la Guyane, etc. à cet égard ? Si quelqu’un au ministère de l’Outremer a fait le calcul, il y a peu de chances qu’il soit jamais rendu public. Et pas seulement parce qu’il serait sans doute approximatif et arbitraire, tant les canaux par lesquels transitent les transferts de l’État sont nombreux et souvent opaques, sous forme de dépenses pures et simples, de réductions ou d’abandons d’impôts et de taxes, de dépenses indirectes[viii]… On pourrait néanmoins parvenir à un chiffre raisonnablement acceptable si la volonté politique était là. On sait qu’il n’en est rien. Les politiciens locaux n’ont aucun intérêt à faire apparaître une addition qui révèlerait leur incompétence (puisque les aides qu’ils demandent sont censées permettre à la Martinique de réduire sa dépendance aux aides). Quant au gouvernement central, il ne tient nullement à divulguer un chiffre susceptible d’alimenter un cartiérisme anti outremer au sein de la population métropolitaine. Car si le gouvernement (faisant exception ici à la règle énoncée au début de cet article) se montre plutôt demandeur d’une responsabilité accrue des instances politiques locales, s’il est, plus précisément, désireux de se débarrasser d’une part croissante des problèmes qu’il ne sait pas gérer lui-même, rien ne montre qu’il souhaite alimenter un mouvement de l’opinion qui pourrait conduire à terme à lâcher les derniers confettis de l’Empire. À cet égard, la perspective d’un référendum portant sur l’indépendance en Nouvelle-Calédonie en 2018 ne saurait faire illusion, dans la mesure où il est acquis que les Calédoniens (y compris la majorité des Kanak) ne veulent pas de l’indépendance, ou alors d’une indépendance purement nominale[ix].

 

[i] Pour une décision aussi lourde et controversée que celle-ci, il est permis de penser qu’un vote à la majorité des votants est insuffisant. La majorité des inscrits serait plus probante.

[ii] De là résulte le principe dit de « subsidiarité ».

[iii] Comme démontré dans notre thèse, Politique économique et partage du pouvoir dans une union monétaire, Université Paris-Dauphine, 1974.

[iv] Aimé Césaire, Ecrits politiques 3 – 1957-1971, éd. établie par E. de Lépine, Paris, Jean-Michel Pace, 2016, p. . Le terme exact serait régions « fédérées ».

[v]  Ibid., p. 28.

[vi] Ibid., p. 60. Sur « Le fédéralisme de Césaire », on pourra consulter notre article dans Esprit, n° 425, juin 2016.

[vii] La question de l’indépendance n’était pas posée. On peut noter en outre que les taux de participation ne furent guère élevés (37% et 57%).

[viii] Par exemple, dans la mesure où la France est un contributeur net au budget de l’UE, on pourrait considérer comme français les fonds européens en direction de la Martinique.

[ix] Sait-on bien que lorsque le gouvernement français transfère une compétence à la Nouvelle-Calédonie, il lui transfère également le budget nécessaire pour l’assumer. En d’autres termes, bien que la Nouvelle-Calédonie soit devenue responsable en matière d’éducation, par exemple, c’est le budget de la France qui continue à payer les traitements des professeurs, etc. (indexés à plus 73 % ou plus 93 % selon les lieux)…

Le théâtre aux Antilles – un numéro d’« Africultures »

Il n’est pas trop tard pour signaler un numéro d’Africultures (trimestriel), numéro double, qui fournit un panorama très complet de la création théâtrale aux Antilles françaises, même s’il ne rend pas compte, par la force des choses, des développements les plus récents puisqu’il fut publié au début de cette décennie. Cette réserve n’empêche pas qu’il constitue encore un instrument extrêmement précieux pour connaître les acteurs du théâtre antillais, toutes les personnes interrogées étant encore en activité. En effet, les entretiens avec ces personnalités du monde théâtral ne sont pas les morceaux les moins intéressants de cette publication qui, davantage qu’un numéro de revue, a toutes les apparences d’un ouvrage collectif (dirigé par Sylvie Chalaye et Stéphanie Bérard).

Sous la signature de la seconde, ce numéro d’Africultures s’ouvre sur une brève histoire du théâtre aux Antilles françaises depuis le XVIIIe siècle (la construction d’un « vrai » théâtre remonte à 1780 à Pointe-à-Pitre, en 1786 à Saint-Pierre de la Martinique) jusqu’à nos jours, avec les péripéties liées à la Révolution française, les tournées des troupes métropolitaines, les premières écritures insulaires, la division entre théâtre populaire et théâtre bourgeois, l’évolution des thématiques de la comédie vers les pièces engagées à partir de l’impulsion donnée par Césaire dans les années 1950 et 1960 : traductions en créole de pièces du répertoire, pièces ressuscitant des figures héroïques de la geste antillaise célèbres ou anonymes, pièces plus intimistes mettant en scène sous une forme ou sous une autre ce qu’il convient d’appeler le « malaise antillais ». Les auteurs écrivent désormais le plus souvent dans un français souvent saupoudré de créole, lequel reste la langue de la comédie toujours populaire.

Un autre article sous la même signature fait le point sur les institutions et les lieux consacrés au théâtre dans la période récente depuis la création de l’Office Municipal d’Action Culturelle par Césaire dans sa ville de Fort-de-France en 1971 et du Centre des Arts et de la Culture à Pointe-à-Pitre en 1978 jusqu’à la construction des bâtiments imposants dotés de tous les équipements nécessaires au spectacle vivant sous toutes ses formes, et bénéficiant tous deux du label « scène nationale » : l’Artchipel en Guadeloupe (1996) et l’Atrium en Martinique (1998).

Publié en 2010, ce numéro ne pouvait faire l’impasse sur les grèves générales qui avaient secoué les « départements français d’Amérique », l’année précédente, pendant plusieurs semaines. Ainsi reprend-il le Manifeste des créateurs culturels du Kolektif Sonny Rupaire (Guadeloupe), pendant du Manifeste pour les produits de haute nécessité rédigé – côté Martinique – lancé par Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau et quelques autres. Plus précisément – on n’oserait dire « plus concrètement » – il s’agissait pour les signataires guadeloupéens d’aider leur île « à changer de stature par une reformulation inédite et multiple de son vouloir ».

En dehors de quelques articles ciblant un objet particulier, par exemple celui consacré par Alvina Ruprecht aux Théâtres d’Outre-Mer en Avignon (TOMA) installés dans la chapelle du Verbe incarné depuis 1998, les entretiens avec les principaux acteurs (auteurs, metteurs en scènes, comédiens) du théâtre antillais constituent l’essentiel du numéro. Malgré les redondances inévitables, ces entretiens, au nombre de vingt-sept, permettent au lecteur intéressé – le plus souvent, sans doute, habitué à voir des spectacles antillais – d’établir un lien particulier avec des femmes et des hommes dont il a lu les pièces ou qu’il a vu jouer sur scène sans les connaître pour autant. Et même s’il a la chance de les connaître un peu, il en apprendra bien davantage sur ces femmes et ces hommes, non seulement sur leurs parcours souvent compliqués mais encore sur ce qui fonde leur personnalité d’artiste.

Parcours compliqués mais qui se limitent pour l’essentiel à des allers-retours entre les Antilles et la Métropole, les échanges avec le reste de la Caraïbe ou avec les Amériques du Nord ou du Sud étant quasi-inexistant. Si, entre Guadeloupe et Martinique, ils fonctionnent relativement bien (encore que ce ne soit pas l’avis général), avec les autres îles de la Caraïbe la relation est totalement asymétrique dans la mesure où les troupes des autres îles invitées sont totalement prises en charge (voyage, cachet, per diem) tandis que les troupes des Antilles françaises sont en quelque sorte missionnées au titre de l’action culturelle à l’étranger et simplement hébergées, dans le meilleur des cas, aux frais de leurs hôtes.

Une difficulté particulière relevée par plusieurs acteurs du théâtre est celle de l’absence de formation de haut niveau des comédiens aux Antilles françaises. Cela se ressent chez certains comédiens professionnels autoproclamés. Des stages organisés ponctuellement sous la direction de formateurs venus d’ailleurs ne suffisent pas, d’autant que certains comédiens locaux n’ont pas toujours la disponibilité nécessaire pour les suivre. Curieusement, les auteurs sont plutôt mieux lotis. Deux concours, organisés par l’association Textes en Paroles et par l’association Ecritures Théâtrales Contemporaines en Caraïbe (ETC-Caraïbe), permettent de repérer les meilleurs textes (une fois admis les alea propres à tout concours) et de leur donner une audience par des lectures publiques, l’édition, voire des aides à la production. ETC-Caraïbe organise en outre régulièrement des stages d’écriture sous la houlette d’auteurs de théâtre chevronnés, des stages qui ont permis l’éclosion d’une pléiade d’auteurs parmi lesquels quelques-uns sont en train d’acquérir une notoriété méritée. Un concours est également organisé en direction des lycéens, garantie que la relève sera présente.

On ne saurait passer en revue ici tous les entretiens réunis dans Africultures. On s’en tiendra à deux auteurs, l’un chevronné, couronné par le prix Goncourt pour l’un de ses romans et l’autre appartenant à la génération suivante et promis à un brillant avenir. Patrick Chamoiseau a écrit une dizaine de pièces, la plupart dans la période anti-colonialiste des années 60-70, quand, de son propre aveu, « le monde était plus simple ». Disciple revendiqué d’Edouard Glissant, il explique pourquoi il s’est tourné aujourd’hui vers une esthétique contemporaine où domine, selon lui, « l’incertain, le chaos, le désordre » et qui ne peut mettre en scène que « des identités composites et toujours en devenir ». Alfred Alexandre, dont l’œuvre tant romanesque que théâtrale dégage une violence contenue, décrète avec une belle lucidité le crépuscule du mouvement nationaliste tout en soulignant la rémanence de forces révolutionnaires mais qui n’ont d’autre horizon que la « stratégie du chaos » (encore le chaos mais dans un sens, ici, négatif), puisque, aussi bien, ce qui désormais motive véritablement les gens, aux Antilles comme ailleurs, c’est « l’argent et la réussite individuelle, loin de la liberté et de l’égalité [qui furent les] objectifs des générations antérieures ». Fermez le ban !

« Emergences caraïbe(s) : une création théâtrale archipélique », dir. Sylvie Chalaye et Stéphanie Bérard, Africultures n° 80/81, Paris, L’Harmattan, 2010, 292 p., 22 €.

 

En noir et blanc et en couleurs : Jean-Luc de Laguarigue et Michel Rovélas s’exposent à la Fondation Clément

Les expositions qui se succèdent à la Fondation Clément permettent au public martiniquais et aux nombreux touristes venus visiter l’Habitation du même nom de découvrir les œuvres d’artistes le plus souvent connus et reconnus, ce qui est un gage de qualité. Si tous les Martiniquais connaissent les photographies en noir et blanc de Jean-Luc de Laguarigue, parions qu’ils n’ont encore jamais eu l’occasion d’admirer autant de celles-ci en grand format, dans des tirages de qualité parfaite, et qui, au-delà de leur évident mérite esthétique, construisent la mémoire d’une Martinique proche dans le temps mais paraissant infiniment lointaine, tant les changements furent rapides au cours des dernières décennies.

Contempler les portraits de J-L de Laguarigue (né en 1956), c’est plonger en effet dans un passé que les plus jeunes doivent juger reculé au moins jusqu’au temps mythique de l’amiral Robert (sous le régime de Vichy), alors que les plus anciens remontent seulement à 1974. Les photographies ne trompent pas : force est de constater combien les gens des campagnes vivaient précairement dans les années 70 du siècle dernier, et même au-delà, avant la généralisation des droits sociaux. Les cases nègres n’étaient pas, alors, des vestiges auxquels les touristes pressés jettent un rapide coup d’œil, en passant. En planches ou en parpaings grossièrement enduits, couvertes de quelques tôles, pourvues à l’intérieur de meubles bricolés, souvent bancals, avec une image pieuse au mur et, seul signe éventuel de modernité, un antique téléviseur, elles étaient habitées par toute une population laborieuse.

Mais ce qui frappe le plus dans ces portraits en buste ou en pied, c’est la dignité des personnes représentées. On pardonnera au presque vieillard qui écrit ces lignes de considérer que si l’évolution vertigineuse qui a saisi l’humanité grâce au progrès technique accéléré a permis un enrichissement sans précédent et mis à la portée de chacun, du moins dans nos pays, des biens toujours nouveaux (et donc de plus en plus éphémères), cette évolution n’est pas toujours pour le meilleur. Il n’y a pas de personnes en surpoids sur les photos de Laguarigue, et pour cause ! Bien sûr, il ne s’agit pas de pousser la frugalité trop loin, n’empêche que les centenaires d’aujourd’hui, si nombreux(ses) en Martinique, semblables aux personnes photographiées ont pour la plupart vécu à la dure pendant la plus grande partie de leur existence. Qui ferait le même pronostic de longévité à l’égard des générations plus jeunes gavées de junk food et bourrées de cholestérol ?

Parmi les paysans représentés dans l’exposition, certains sont déjà âgés. Ils portent le poids des ans sans être pour autant accablés. Même si leurs muscles ont fondu, on les sent encore vigoureux, capables de manier une pioche et de marcher des kilomètres à pied sous le soleil. On ne refuse pas le progrès : ce serait absurde ! Admettons simplement qu’il va trop vite, que nous n’en sommes pas les maîtres et que nous laisserons nos descendants dans l’obligation d’inventer un autre mode de vie que le nôtre.

Laguarigue ne s’est pas intéressé qu’aux gens du peuple. Il a aussi photographié des « békés » (descendants des colons). Le contraste est saisissant. Bien que les différences sociales subsistent sans nul doute aujourd’hui, elles se sont énormément atténuées, tous jouissant désormais d’un confort minimum, chacun ou presque ayant désormais sa voiture (embouteillée, hélas !). Il n’en allait évidemment pas ainsi lorsque Laguarigue prit ses premiers clichés.

Les classes sociales n’ont guère d’occasions de se rencontrer. Quand cela se produit, c’est d’autant plus frappant, comme dans les portraits représentant une « da » (bonne d’enfant), un enfant blond sur ses genoux.

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Changement radical d’ambiance avec le Guadeloupéen Michel Rovélas, né en 1939, peintre qui pratique une forme d’expressionnisme abstrait dans la lignée de certaines œuvres exposées récemment à la Fondation Clément à l’occasion du cadre du cinquantenaire du musée Pompidou (exposition « Le Geste et la Matière »). Rovélas présente ici une série de grands tableaux au format 2x2m, intitulée « Grand or et peaux ». Sur des fonds colorés, travaillés en épaisseur, souvent à dominantes rouge et jaune, surgissent des formes vaguement circulaires dans des teintes de gris mais où le noir et à nouveau le jaune sont également présents. Parfois, un carré maladroitement dessiné d’un trait noir ou blanc vient également s’inscrire dans l’espace du tableau. Tel est le cas dans le n° 2 de la série, le plus spectaculaire avec le grand aplat rouge qui couvre le bas et le côté gauche du tableau. Libre à chacun d’interpréter comme il veut les formes qu’il a sous les yeux ainsi que les intentions de l’auteur. Le catalogue de l’exposition propose à ce double égard quelques hypothèses audacieuses. Dans le coin bas à droite du n° 7 se reconnaissent nettement deux silhouettes humaines fragmentaires : un visage d’homme, un bras et une cuisse de femme. Exception d’autant plus remarquable qu’elle est unique. S’agit-il d’un essai sans lendemain, de l’amorce d’une série future ? L’avenir nous le dira.

La série est complétée par des tableaux de taille moins imposante, toujours carrés (1x1m). On remarque d’abord le n° 5 (voir photo) – d’ailleurs repris sur l’affiche de l’exposition – qui bannit presque totalement les couleurs : un cercle noir ouvert (comme une gueule ?) sur un fond gris avec seulement quelques petites taches de rouge et de jaune. Est-ce un simple effet de contraste par rapport aux autres toiles plus colorées ? Quoi qu’il en soit, ce tableau est selon nous le joyau de cette exposition – remarquable de qualité comme nous l’avons déjà laissé entendre.

L’exposition des tableaux récents de Rovélas est complétée par ses sculptures. Plusieurs séries sont représentées : sculptures anthropomorphes (ou plutôt « robotmorphes ») à taille humaine, certaines en bambou hérissées de boulon, d’autres – particulièrement impressionnantes – en lamelles de métal, peintes en noir et, pour l’une, en rouge ; sculptures abstraites en bois (et boulons) ; enfin maquettes en carton de sculptures de petite dimension, également abstraites.

Deux expositions à ne pas manquer à la Fondation Clément en Martinique :
Jean-Luc de Laguarigue, Photographies habitées, du 5 mai au 28 juin 2017
Michel Rovélas, Or et peaux – Nouvelles mythologies, du 2 juin au 26 juillet 2017

 

Le Geste et la Matière (Paris 1945-1965)

Le quarantième anniversaire du Centre Pompidou à la Fondation Clément

Après le peintre Télémaque qui inaugurait, début 2016, les nouveaux espaces de la Fondation Clément en Martinique, une autre exposition en partenariat avec le Centre Pompidou vient d’ouvrir ses portes. Elle s’inscrit – comme d’autres un peu partout en France – dans le cadre des manifestations du quarantième anniversaire de l’installation du musée national d’Art moderne dans le bâtiment de Renzo Piano. Les collections du musée sont riches de quelque 120 000 pièces ! Autant dire qu’il peut se répandre en d’autres lieux que son siège parisien sans dégarnir ses cimaises.

L’exposition de la Fondation Clément permet ainsi de voir des œuvres, souvent majeures, qui demeurent le plus souvent cachées dans les réserves du musée. Le thème retenu pour la présente exposition est particulièrement intéressant puisqu’il s’agit de montrer comment l’art abstrait (non géométrique) s’est développé parmi les peintres installés à Paris (dont un certain nombre d’étrangers) pendant l’après-guerre. Le commissaire de l’exposition, Christian Briend, a fort intelligemment regroupé les œuvres en fonction soit de ce qu’elles évoquent pour le regardeur, soit de la manière dont elles sont « fabriquées ». Se succèdent ainsi les ensembles intitulés « L’informe » ; « Signes » ; « Paysagismes » ; « Constructions » ; « Terres » ; « Grilles » ; « Écriture »s ; « Véhémences » ; « Effacements ». Les peintres les plus connus du grand public comme Olivier Debré, Dubuffet, Hantaï, Hartung, Mathieu, Poliakoff, Soulages, Nicolas de Staël, Tal Coat, Zao Wou-Ki, etc. côtoient des artistes qui le sont moins au sein d’une sélection comptant une cinquantaine d’œuvres. Une seule ne vient pas du Centre Pompidou, un Poliakoff qui n’a pas eu besoin de voyager puisqu’il appartient à la Fondation Clément. De dimensions assez restreintes par rapport à ce que l’on a pu voir lors de l’exposition organisée naguère au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, elle n’est pas moins caractéristique de la manière de ce peintre.

Gérard Schneider (1956)

Les différences formelles entre les différents peintres adeptes de l’abstraction actifs à Paris pendant l’après-guerre expliquent sans doute pourquoi  les critiques ont eu du mal à leur trouver une étiquette commune : art informel, abstraction lyrique, tachisme, nuagisme, voire effusionnisme sont quelques-unes des expressions qui apparurent à cette époque. Christian Briend, dans le catalogue de l’exposition, suggère de suivre la proposition d’Éric de Chassey qui consiste simplement à reprendre l’expression « expressionnisme abstrait » consacrée à propos des homologues américains des peintres parisiens. Cela paraît en effet une suggestion à suivre, tant la plupart des œuvres exposées, bien que non figuratives, sont de fait « expressives ».

Georges Mathieu est le peintre le plus représenté dans l’exposition avec quatre œuvres (juste devant Soulages dont un tableau est repris pour l’affiche). Sa peinture la plus ancienne, dont le titre Frotissance (1946) est directement évocateur de formes molles, plus ou moins organiques, et que l’on ne goûtera pas forcément, n’est pourtant pas la moins intéressante car elle permet de mesurer combien cet artiste a pu évoluer entre les toiles de ses débuts et celles de l’âge mûr, lesquelles, en l’occurrence, deviendront sa marque de fabrique. La peinture la plus « récente » (elle ne date pourtant que de 1951), Un silence de Guibert de Nogent, est une magnifique composition où les traits nerveux tracés en utilisant directement le tube de peinture rouge se détachent sur des sortes d’idéogrammes noirs eux-mêmes tracés sur un fond gris très travaillé. Il est d’ailleurs intéressant de rapprocher la manière de Mathieu de celle de Hantaï – d’origine hongroise – dans son tableau daté de 1957. Ce peintre a employé en effet un tout autre procédé pour dessiner ses arabesques assez « mathieuiformes » (les deux artistes étaient d’ailleurs très proche à cette époque-là) : elles sont gravées avec une lame de rasoir dans l’épaisseur de la peinture noire, faisant ainsi apparaître un fond plus clair. « Le Geste et la Matière » : le titre retenu pour l’exposition résume bien la démarche de ces deux peintres. Mathieu et Hantaï procédaient par fulgurances. Judit Reigl – également hongroise et amie de Hantaï – s’est inscrite dans la même veine. N’a-t-elle pas intitulé Foudre l’un de ses deux tableaux qui figure dans la section « Véhémences » ? Même impétuosité chez le Suisse Gérard Schneider dans Opus15 C (daté comme le précédent de 1956).

Simon Hantaï (1957)

Rien de plus subjectif que le goût. Sans compter que la plupart des critères qui permettaient de juger les productions des peintres avant Cézanne ont perdu toute pertinence ! Dans ces conditions, il serait pour le moins hasardeux de vouloir élire des chefs d’œuvre parmi les cinquante et quelque tableaux qui ont sans conteste tous leur place dans ce panorama succinct d’un moment particulièrement riche de l’histoire de la peinture. Tout au plus pouvons-nous mentionner quelques-uns de ceux qui nous ont arrêté au fil du parcours de l’exposition : un René Duvillier, Diables de mer V (1962), enchevêtrement de flèches noirs avec quelques pointes de bleu ; un Zao Wou-Ki de 1961 dans lequel on est libre de reconnaître de grandes herbes courbées sous un ciel d’orage  ; un Olivier Debré, Grande ocre tache jaune pâle (1964) qui pourrait être l’ébauche d’un paysage champêtre ; un Soulages de 1956 (différent de celui de l’affiche) comme une porte faite de planches disjointes où le blanc, le brun, le rouge transpercent le noir caractéristique du maître ; un Bazaine, Vent de mer (1949) dans lequel on peine à reconnaître la mer et le vent, évocateur malgré tout de l’atmosphère de certaines toiles de Dufy ; un Hartung (originaire d’Allemagne) de 1964, radical, comme fendu verticalement à la manière d’un « zip » de Barnett Newman par un mince trait de lumière qui traverse le fond sombre. Une autre toile, de Jean Atlan (né en Algérie), La Kahéna (1958, qui emprunte son nom à une princesse africaine mythique) fait exception en raison de son caractère quasi-figuratif : comment ne pas

Zao Wou-Ki (1961)

reconnaître en effet dans les noirs de ce tableau en forme de vitrail les contours – certes stylisés – de deux figures dansantes ?

 

Le Geste et la Matière – Une abstraction « autre » – Paris 1945-1965. Fondation Clément, Le François, Martinique, du 22 janvier au 16 avril 2017.

Le Catalogue comprend, outre les reproductions des œuvres, l’introduction générale et celles des différentes séquences par Christian Briend ; un glossaire (cosigné avec Nathalie Ernoult) présentant les galeries, les salons, les critiques parisiens qui ont joué un rôle notable pour faire connaître « l’abstrait non géométrique » ainsi que quelques-unes des querelles suscitées par cette forme d’expression (comme celle du « chaud et du froid ») ; de rapides biographies des artistes (arrêtées à 1965) par les mêmes auteurs ; une liste des expositions collectives consacrées peu ou prou à ce courant ; une brève bibliographie.

 

Breleur et Laouchez à la Fondation Clément en Martinique

Breleur esquisseAprès la prestigieuse exposition consacrée à Télémaque qui inaugurait les nouveaux locaux de la Fondation Clément, au François, en Martinique[i], Bernard Hayot, le mécène de la fondation, a eu l’idée de présenter simultanément deux artistes martiniquais talentueux qui ont néanmoins emprunté des voies radicalement différentes. Louis Laouchez, né en 1934, fut le fondateur, en 1970, avec Serge Hélénon, de l’École négro-caraïbe, laquelle, suivant son manifeste, « fidèle à ses soubassements nègres, en appel(ait) à une urgence nécessité morale de mobiliser le monde culturel nègre, en particulier dans les Antilles ». On le voit, Césaire et le mouvement de la négritude ne sont pas bien loin. Ernest Breleur, né en 1945, était quant à lui dans une vision plus « glissantienne » quand il fondait, en 1984, avec d’autres, le groupe Fwomajé (Fromager), centré sur une Caraïbe ouverte sur le « Tout-monde ». Aux termes du manifeste de cette autre école, la Caraïbe était vue en effet comme un « carrefour de civilisations, de cultures et de peuples amérindiens, africains, asiatiques et européens ». Dans un tel « ‘contexte polysynthétique’, les apports civilisationnels et culturels modèlent la conscience du Caribéen, faisant  de lui un ‘Être composite’, doué d’une ‘conscience polyculaire’ ». Une vision qui « explore délibérément les racines multiples pour s’ouvrir librement sur le monde »[ii].

Depuis ces actes fondateurs, la distance entre les deux artistes n’a fait que s’accroître, Laouchez demeurant fidèle à la ligne qu’il s’était fixée, tandis que Breleur rompait dès 1989 avec Fwomajé pour créer l’ « Association martiniquaise des plasticiens contemporains » dont l’intitulé même indique une orientation opposée à tout « localisme »

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Oeuvre ernest BreleurLe vivant 2016L’exposition illustre d’autant mieux ce contraste que plus le temps passait et plus Ernest Breleur s’éloignait des sentiers battus. Devenu maître de la peinture (voir les séries successives « mythologie de la lune », « noire », « blanche », culminant dans ses extraordinaires « Christ » aux corps réduits à des moignons), il l’abandonne pour se lancer dans la confection de sculptures vaguement anthropomorphes, à base de matériau radiographique, colorées ou non, parfois rassemblées en de mystérieuses « tribus perdues »[iii]. Nouvelle évolution lors de ces dernières années dans la double direction dont rend compte la présente exposition. Sans abandonner le matériau radiographique, ou la feuille de plastique qu’il peut teinter par un procédé photographique, il les transforme en des sculptures plus abstraites ne ressemblant en rien aux guerriers des tribus de naguère. Leur titre collectif dit suffisamment ce qui l’intéresse aujourd’hui : « Le vivant, passage par le féminin ». Parallèlement à ce travail où le Breleur artiste tient la main du Breleur artisan, ou fabriquant, il a exécuté une série de dessins à l’encre intitulés « L’énigme du désir » dans lesquels la féminité se trouve encore exaltée.

L’exposition en cours dit l’essentiel à propos de l’œuvre de Breleur telle qu’elle se présente aujourd’hui : d’abord la rupture manifeste avec les séries précédentes plutôt mortifères (à commencer par ses peintures d’humains décapités) tandis que c’est la vie, à travers la féminité, qui explose aujourd’hui ; le caractère profondément ludique des dessins où s’ébattent des êtres le plus souvent anthropomorphes, ou plutôt gynomorphes, quand ils ne sont pas hermaphrodites, des femmes comme en lévitation, les parties génitales soulignées en rouge, dans ce qui pourrait être une réinterprétation totalement libre du « Bain turc » d’Ingres[iv] ; même fantaisie dans les sculptures où la femme, la coquette, est réduite à ses accessoires les plus superflus, les plus frivoles, miroirs, perles et fanfreluches ; le côté ouvertement kitch de toutes ces œuvres, leur humour, leur optimisme. À soixante-dix ans, notre poëte[v] entonne un hymne à la vie plus que réjouissant : enthousiasmant.

Breleur dessin

Ce que l’exposition ne peut qu’évoquer, c’est l’exceptionnelle fécondité de l’artiste. La salle réservée aux dessins à l’encre ne présente en effet qu’une toute partie du corpus accumulé en quelques années. Il faut examiner chacun de ces dessins de près : en dehors de quelques exceptions, qu’on devrait plutôt considérer comme des esquisses, le visiteur est submergé par la profusion des figures qui semblent multipliées à l’infini, tandis que l’arrière plan, faisant fond ou décor, est lui-même constitué d’un nombre incalculable de traits ou de points savamment agencés.

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TotemsChangement complet d’ambiance dans la grande salle du rez-de-chaussée de la Fondation où sont exposées des œuvres récentes de Laouchez. C’est ici l’Afrique qui domine. L’artiste, en effet, a longtemps enseigné en Côte d’Ivoire, pays où il s’est occupé par la suite du développement de l’artisanat d’art. C’est dire que, chez lui, le retour aux racines africaines ne fut pas qu’idéologique ; sa palette, ses motifs sont directement imprégnés par ce qu’il a vu, ce qu’il a vécu sur la terre des ancêtres : les couleurs à dominante d’ocre, les silhouettes humaines simplifiées, l’écorce gravée, le bois sculpté. Le tableau intitulé « Hommages à Mandela » souligne, s’il en était besoin, cette présence centrale de l’Afrique dans l’imaginaire laouchien.

Arbre de vieSi l’on est donc très loin de l’univers de Breleur, il y a au moins un point commun entre les œuvres des deux artistes actuellement exposées en Martinique : leur regard optimiste sur le monde. Cela transparaît, chez Laouchez, dans la forme et l’attitude de ses figures humaines, comme en témoigne, par exemple, la toile « L’économiste sème à tous vents », parsemée de pièces de monnaie et dont l’intitulé est déjà tout un programme (voir ci-dessous). On remarquera d’ailleurs, sur certaines toiles dont celle-ci, la présence de plus en plus prégnante du blanc.

On aime particulièrement chez Laouchez les écorces gravées et peintes dans des camaïeux de bruns, comme l’« Arbre de vie » retenu dans l’exposition (ci-contre), ou les sculptures sur bois représentées ici par quelques « Totems » taillés dans des troncs d’arbre, agrémentés de touches de peinture, de pitons, parfois de clous. Au-delà de leur portée symbolique évidente, à la rencontre de la statuaire nègre et des « zémis » amérindiens, au-delà de leur exotisme revendiqué, ces sculptures imposantes dégagent la force tranquille d’un vieux maître sûr de sa manière et de son art.

L'économiste qui sème à tous vents

 

 

Ernest Breleur, Le vivant, passage féminin, Fondation Clément, Le François, Martinique, du 29 avril au 16 juin 2016

Chemins de mémoire de Louis Laouchez, du 27 mai au 14 juillet 2016

[i] Cf. http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/vous-avez-dit-telemaque-2/

[ii] Cf. Dominique Berthet, « Esthétique picturale d’aujourd’hui, Manifestes et diversité » in Gerry L’Étang (dir.), La Peinture en Martinique, Conseil Régional de Martinique et HC Éditions, Paris, 2007.

[iii] Cf. http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/un-atelier-dans-la-jungle-ernest-breleur/

[iv] Uniquement des femmes blanches. Faut-il en conclure que les préoccupations identitaires du début sont définitivement oubliées ? Sinon, faut-il voir cela comme de la provocation, ou comme la transgression d’un tabou, ou encore comme l’adaptation aux exigences du marché, et, dans chacune de ces trois hypothèses, cela se passe-t-il de manière consciente ou non ? On ne voit pas comment on pourrait répondre à de telles questions.

[v] Celui qui sait faire excellemment.

Leçon d’écriture (6) : « Lémistè 2 » de Monchoachi

Son baille lavoix, puis      malement
voix baille languaige

Lémistè 2Monchoachi publie, toujours chez Obsidiane, la suite de ses « Mystères ». Après Lémistè 1, Liber America[i], une plongée dans l’univers antillais, creuset d’influences multiples, il effectue dans Lémistè 2, Partition noire et bleue, son retour aux sources spécifiquement africaines. Les deux ouvrages ont en partage un même lyrisme qui mêle à la quête de ce qu’il y a d’essentiel dans l’humanité, un humour toujours sous-jacent et une sorte de préciosité.

Monchoachi est un poète ouvertement réactionnaire qui ne se cache pas sa détestation pour le monde moderne. Dans le précédent recueil, il n’avait pas de mots assez durs pour décrire les ravages de la société de consommation, la régression qu’elle induit en détruisant les identités particulières, le matérialisme qui abolit l’indispensable dimension du sacré. Dans ce recueil-ci, il affirme plus précisément sa position dans l’introduction en prose d’une partie du texte. Il y dénonce en des termes on ne peut plus explicites « la rationalité rapetissante, standardisante, nivelante, le fatalisme morne généré par un culte obtus rendu à l’évolutionnisme, et une vision historisante calamiteuse du temps, l’engloutissement dans une vie privée de ‘monde’, l’horizon borné de mièvres jouissances, l’assujettissement à des réjouissances mesquines, à des plaisirs pitoyables, le pullulement de langages abjects, les rets sans cesse resserrés d’un mode artificieux, fabriqué, bref la dégradation et l’impuissance absolues fantasmagoriquement converties en progrès exaltant et en liberté souveraine » (p. 84).

L’Afrique est-elle encore capable de résister à ces désordres ?  Elle a pu, écrit-il dans l’introduction d’une autre partie, préserver longtemps contre les illusions de la modernité, sa « perception du fabuleux hymen, la vision sublime de cette danse nuptiale, de cet étirement et de ce déploiement fondal », le « perpétuel va-et-vient », la « perpétuelle permutation » du « proche d’avec le lointain », de l’ « ici avec là-bas et ailleurs », du « présent, passé et venir ». En va-t-il encore ainsi aujourd’hui ? Son « incomparable hymne à la vie » (p. 136) résonne-t-il encore ? La dernière page du recueil n’incline pas à l’optimisme, car « qui sait encore écouter [les] histoires [des] vieilles femmes au bord de l’eau ? »

La poésie de Monchoachi se nourrit de ce double mouvement de révolte contre le monde moderne et de nostalgie d’un passé dont il voudrait sans doute croire qu’il n’est pas disparu pour toujours. Mais si Monchoachi est un homme aux convictions bien ancrées, elles restent à l’arrière-plan de sa poésie qui se révèle, dans Lémistè 2, comme un fabuleux hommage à l’Afrique éternelle, primordiale, tellurique, une Afrique où hommes et femmes ne font qu’un avec la nature qui nourrit leurs rites mystérieux et qu’ils égratignent à peine.

Le poète revient à plusieurs reprises sur la communion, la confusion entre la terre-mère et ses enfants.

La fillette qui s’engrossit au fur à furon et à fil elle rondit
et monde aussi augmente

Comme la terre nourricière, les femmes, les filles sont fécondes et à ce titre, les intermédiaires privilégiées de la relation entre les humains et la nature.

Noir le monde, meule dormante
terre fertile,
rouge lavie moun’, odorante,
blanc, parole eau,
silencieuse, graines de semailles
comme procession de filles torse nu
arc de lumière

Ou encore, cet aphorisme :

On pèche la silure dans une petite mare
et le silence dans la vulve de la mère

Les femmes, les mères, sont les plus enracinées dans la terre-mère ; elles sont porteuses du souvenir du temps des origines.

Cuisses écartées, les mères en sueur
Tremblantes battent des mains et
des pieds la terre qui a tout engendré, […]
la Poule du Coummencement
ensemble avec ses œufs,
l’igname et la bière, les haricots et les petits pois-terre
Et qui sait ce qu’elle sait

Femmes / Hommes : on est bien loin des femmes PDG et des « métrosexuels ». Chacune et chacun à sa place.

Fimelle le coquillage nacré, le poulpe
rai de lumière
dans les cavernes de la mer
Mâle « la fureur sacrée », l’esprit vengeur qui le premier
posa son pied sur la boue
et assécha la terre

Même séparation des rôles dans cette curieuse composition géographique :

Nord, direction néfaste, demeure vieilles femmes,
Sud, bons vents, porteurs de pluie
jeunes épousées aux hanches souples
Guerriers derechef dansant en cercle
passant de croissant au cercle,
bercent enfant qui grandit […]

L’éternel féminin se conjugue allègrement avec l’Afrique éternelle.

zyéux fémin
battement tit-bois yõnn’
battement quèquette coloquinte
déchirée rondie

La coquetterie n’empêche pas de jouer son rôle d’intercesseur avec les puissances de l’au-delà (à moins que ce ne soit justement ce qui les incitera à se montrer bienveillantes)

Douze jeunes filles parmi les griottes
trous beauté bord fesses,
douze servantes,
longues écharpes brodées

Pas de rite sans la part des hommes, sans le masque, tantôt figé dans un silence mortel, dans l’impénétrable l’arcane de ses yeux vides, tantôt plein de vie.

Nouveau masque aux yeux ardents,
masque aux yeux d’antilope
enchatonné de triangles noirs et rouges
peint oseille et sang sacrificiel

Monchoachi est un poète précieux. Ceci doit s’entendre au meilleur sens du terme. La poésie dite en vers libres est souvent décevante, lorsque la liberté n’est qu’une excuse pour la facilité. Rien de tel chez Monchoachi qui invente une langue faite de fulgurances, grâce à une syntaxe simplifiée alignant les propositions sans verbe, autant d’images riches de connotations qui se conjuguent de manière inattendue pour le lecteur.

Et que dire du vocabulaire ? L’irruption des mots et expressions tirés du créole antillais ou qui en sont directement inspirés sera peut-être perçue comme un maniérisme superflu, uniquement propre à perdre le lecteur auquel cet idiome est étranger. Il n’en est rien : il suffit pour s’en convaincre d’essayer de remplacer les mots créoles par leur traduction française (que l’on ne devrait pas avoir trop de mal à imaginer). La phrase n’est plus la même, la musique en est immédiatement moins colorée, moins vivante.

« Corps allégé du lãnmisè bésoin bisoin » : traduite en bon français (« le corps allégé de la misère et du besoin »), l’image reste sans doute poétique mais elle a perdu de son originalité et sa force n’est plus la même.

Au-delà du recours au créole, il y a chez Monchoachi un vrai bonheur de jouer avec les mots, en toute liberté … maîtrisée, comme dans ce tableau des lions arrêtés près d’un point d’eau.

Y font des choses (toutes sortes)
se lèvent et se couchent,
se couchent et se soient,
se couchent et s’assisent,
vont et viennent,
disposent eau (et) air,
Font toutes sortes […]

Ou dans le passage suivant, méditation baroque sur le mystère de l’univers et de la vie :

Toutes les ninivers qui or bitent
et toute la chose qui s’offre
les limbes qui tripotent les nuages
les vents qui broutent arbres
les graines qui clapotent colportent
monde invisible

Il faudrait encore parler de la typographie, particulièrement travaillée, et que l’on n’a pu reproduire ici. Les décalages successifs qui scandent la page éclairent le discours tout en ajoutant au propos une dimension proprement picturale. Parfois, une « fantaisie » typographique – qui n’en est pas vraiment une – signale l’importance d’un mot sur lequel le lecteur risquerait de passer top rapidement.

Pieds maïs-bois
fourrés
d o u c e m e n t
deux par deux dans la terre

 

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Lavérité mècibondié pas ni lendreitt ni lenvès
Ni viz-à-vis
Ni douvant-dèyè

 

Monchoachi, Partition noire et bleue (Lémistè 2), Paris, Obsidiane, coll. « Les Solitudes », 2015, 155 p., 17 €.

 

[i] http://mondesfr.wpengine.com/espaces/pratiques-poetiques/lemiste-liber-america-de-monchoachi/

La Guadeloupe et la Martinique à travers les cartes postales anciennes

Pineau GuadeloupeLa réédition de deux ouvrages de Gisèle Pineau et André Lucrèce respectivement consacrés à la Guadeloupe et à la Martinique est l’occasion d’un voyage dans le passé riche d’enseignements. Les premières cartes postales ne ressemblent en rien à celles que l’on trouve aujourd’hui sur les présentoirs des boutiques pour touristes. Pas de paysage de rêve – mer bleue, sable blond et cocotiers –, pas de fleurs exotiques, pas de pin-up plus ou moins dénudée assortie d’une légende égrillarde. Il y a un siècle en arrière, on ne connaissait pas la photographie en couleurs, ce qui rendait sans intérêt les photos de paysages ou de fleurs. Quant aux jeune femmes et dames, elles se baignaient tout habillées – comme nous le montrent, justement, les cartes postales anciennes. Celles-ci nous apportent en effet un témoignage proprement irremplaçable sur la vie de nos ancêtres. Il y avait bien, à cette époque, le journal L’Illustration, mais ce dernier couvrait surtout les grands événements ; ses reporters ne visitaient pas les coins reculés et s’intéressaient peu à la vie sans grandeur des classes laborieuses. Heureusement, grâce aux cartes postales, il nous reste des images des moindres villages ; et non seulement des villages mais de leurs habitants dans des situations festives ou dans des occupations tout-à-fait ordinaires, alors qu’aujourd’hui le respect du « droit à l’image » interdirait de photographier n’importe quel quidam, d’imprimer sa photo sur du carton et de la vendre à qui en voudra qui l’enverra par la poste à qui il voudra en ajoutant au verso un mot (qui se continuera parfois jusqu’au recto).

Qui, parmi nos lecteurs d’un certain âge, n’a eu entre les mains de ces vieilles cartes un peu jaunies, écrites à l’encre noire ou violette d’une plume hâtive ou appliquée, adressées à des grands parents depuis longtemps disparus ?

Les deux livres racontent la même histoire dans des lieux qui se ressemblent. Ne parle-t-on pas des « îles sœurs » à propos de la Martinique et de la Guadeloupe ? Il faut des événements extraordinaires, comme l’éruption de la Montagne Pelée en 1902 ou le cyclone qui frappa Pointe-à-Pitre en 1928, toujours liés à la ruine et à la désolation, pour les particulariser. Pour le reste, c’est toute la société de cette époque-là, autour de la première guerre mondiale, qui défile : bourgeois ou paysans, marchands ou pêcheurs, riches ou pauvres, en tenue des villes ou des champs, parfois en guenilles, au travail ou au repos. Les photos nous enseignent comment on était vêtu pour couper la canne, laver le linge, vendre quelques légumes ou des bonbons gwo siwo, et le dimanche aller à la messe ou excursionner. Nous pouvons comparer les coiffures, panamas, casques coloniaux, chapeaux bakoua pour les hommes, et chez les femmes le langage compliqué des coiffes nouées et des bijoux, collier-choux, chaîne-forçat, tété-négresse, créole, nid d’abeilles…

MARTINIQUE BROCHE_COUV_dos 16_160p.inddC’est le temps de la première révolution des transports, quand apparaissent les bateaux à vapeur, les automobiles, les taxis pays qui remplacent progressivement les voiliers, les calèches, les chars à bœufs. Mais l’on monte encore à cheval ou sur un mulet, le tramway est hippomobile, la barque se manœuvre avec des rames, et c’est au sabre d’abatis qu’on coupe la canne, à la force des muscles qu’on soulève les sacs de sucre et les tonneaux de rhum.

Ces anciens qui nous regardent fixement à travers l’objectif du photographe ne nous ressemblent guère. Ils sont marqués par le labeur, par les privations pour certains. Ils font encore partie du monde de toujours, celui où l’on se déplaçait le plus souvent à pied, où toute l’existence restait confinée à l’environnement le plus proche, où la vie, pour la plus grand nombre, se résumait à trimer sans cesse pour le repos de quelques-uns. Il y avait fort peu d’obèses, seuls les riches étant susceptibles de manger une nourriture qui les fasse grossir. Les journées de travail s’allongeaient de la pointe du jour à la tombée de la nuit, les vacances n’existaient pas, pas plus que les congés-maladie et les CHU. On mourrait tôt et dans la souffrance, usé. On ne lisait pas, faute de savoir lire et du temps disponible pour cela. On croyait à l’au-delà et que peut-être on serait sauvé.

Et aujourd’hui ? Aujourd’hui est un autre monde. Pour le meilleur et pour le pire.

Les textes de G. Pineau et d’A. Lucrèce apportent un utile contrepoint aux nombreuses cartes postales (trois cents pour la Guadeloupe, quatre cents pour la Martinique), en rappelant un épisode historique, une anecdote ou en attirant l’attention sur des détails des photographies que l’œil n’aurait pas nécessairement perçus. Les auteurs sont deux écrivains, la première plutôt romancière (L’Espérance-Macadam, etc.), le second plutôt essayiste (Les Antilles en colère, etc.). Chacun connaît bien son île, ses habitants. Leurs discours s’accordent à l’émotion que suscite une plongée dans un passé pas si éloigné dans le temps mais tellement différent de notre présent.

 

Gisèle Pineau, La Guadeloupe à travers la carte postale ancienne, Paris, HC Éditions, 2016, 128 p. (première édition en 2004 sous le titre Guadeloupe d’antan)

André Lucrèce, La Martinique à travers la carte postale ancienne, Paris, HC Éditions, 2016, 160 p. (première édition en 2004 sous le titre Martinique d’antan)