La Mutine de Michel Herland

Extrait de la revue Les Lettres françaises, février 2019

 

Voir aussi :

Les Mutins sont mutins

 

Bonnes feuilles : “La Mutine”

Par Jean-Pierre Han, , publié le 04/03/2019 | Comments (0)
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Requiems pour l’Europe

Claude Martin, La Diplomatie n’est pas un dîner de gala, Mémoires d’un ambassadeur, Ed. de l’Aube, 946 p., 29,90 €.
Régis Debray, L’Europe fantôme, Gallimard, « Tracts », 2019, 48 p., 3,90 €.

 

Claude Martin né en 1944, énarque et sinologue, a effectué la plus grande partie de sa carrière diplomatique en Chine avant de prendre la direction générale des Affaires européennes au Quai d’Orsay (1994-1998), puis d’être nommé ambassadeur à Berlin (1999-2007). Quant à Régis Debray, normalien, guérilléro en Amérique du sud, qui s’est tourné vers la sémiologie après un passage par l’Elysée de François Mitterrand, il est le prototype de l’intellectuel engagé. La publication presque simultanée de deux ouvrages sous leurs plumes est d’autant plus significative du désenchantement des Européens à l’égard de l’EU qu’il s’agit de deux individualités n’appartenant pas au même bord politique, l’ambassadeur Martin ne cachant pas son affinité avec Jacques Chirac. Leurs contributions au débat sont autant d’avis autorisés, de la part de Cl. Martin, diplomate qui a participé à l’élaboration de la politique européenne de la France, comme de R. Debray qui est un observateur attentif de cette même politique. Ce qu’ils écrivent n’ayant pas besoin de grandes explications, on se limitera pour l’essentiel à quelques citations qui sont à prendre comme une introduction à la lecture de leurs ouvrages.

Le premier extrait sera tiré du petit livre publié de Régis Debray qui inaugure la nouvelle collection «Tracts ».

« Ce n’est pas par servilité, mais par inculturation que l’extraterritorialité de droit américain est vécue comme naturelle. On ne comprendrait pas sinon qu’on accepte […] d’être taxé (acier et aluminium), racketté (les banques), écouté (la NSA), pris en otage (l’automobile allemande), commandé ou décommandé in extremis (militairement), soumis au chantage (nos entreprises en Iran), etc. » [i]

Qui niera que l’auteur a entièrement raison dans sa dénonciation de la faiblesse de l’Europe. Ici par rapport aux Etats-Unis mais l’on pourrait en dire évidemment autant par rapport au nouveau candidat à l’hégémonie mondiale, la Chine. De fait, les exemples cités, que tout le monde a en tête, ne peuvent que susciter l’indignation des Européens. Et l’on pourrait ajouter, entre autres, l’emprise des GAFA à laquelle nous semblons incapables de résister, avec l’unique espoir de les contraindre dans un avenir pas trop lointain à payer un impôt pas trop symbolique. Mais pourquoi n’avons-nous pas voulu susciter des GAFA européens comme l’ont fait les Chinois et les Russes ? Pourquoi, sachant l’usage qu’ils font des données récoltées, ne pas les avoir pas tout simplement bannis de notre continent au nom d’un impératif de sécurité ?

La liste des questions pourrait s’allonger ainsi indéfiniment. Reste à comprendre la passivité de l’UE dans toutes ces matières. R. Debray, on l’a vu, met d’abord en avant ce qu’il appelle notre « inculturation », à savoir « la dissolution de l’européanité dans l’occidentalité américanisée » (la subordination de la politique à l’économie conformément au dogme du laissez-faire, l’individualisme qui dissout le peuple en autant d’aspirants au statut envié de people, voire l’usage du globish pour communiquer entre Européens). A quoi s’ajoute la faiblesse (voire l’absence chez nombre de « citoyens européens ») d’un sentiment d’appartenance à l’Europe, laquelle faiblesse est liée en particulier, selon Debray, à l’incertitude sur ce que devraient être les frontières de l’UE : « une géographie élastique empêche l’appropriation culturelle d’un espace naturel car personne ne sait où l’Europe commence et où elle finit. Le Bosphore, la Laponie, l’Oural, Chypre ? ». Les illustrations des euro-billets, avec leurs monuments impossibles à identifier, ne sont qu’une preuve supplémentaire de la difficulté de faire naître une identité européenne forte. « L’euro est un billet de Monopoly […], illustration fantomatique d’un no man’s land incorporel ». On peut appeler à la rescousse, sur ce dernier point, l’ambassadeur Martin.

« À quoi allait ressembler « l’euro » ? écrit-il. À Bruxelles, les maquettes des billets circulaient. Elles étaient insipides. Pas un visage, pas un lieu, pas un site que l’on puisse identifier. ‘C’est volontaire, m’expliqua un membre de la Commission. Certains ont proposé de mettre sur les billets, comme sur les coupures nationales, les visages des grands Européens : Molière, Shakespeare, Goethe, Dante, Érasme, Cervantès. Mais tout le monde, parmi les Quinze, et bientôt parmi les Vingt-Huit, aurait voulu le sien ! Nous avons fait l’inverse : choisir des décors neutres, que personne ne pouvait s’approprier !’ C’est ce jour-là que je compris, un peu tard, que l’Europe, pleine d’âme et de saveurs dont j’avais rêvé, n’existerait jamais. Nous avions fait à Six un beau projet, nous l’avions à peu près sauvegardé à Neuf, puis à Quinze. Mais entre les Vingt-Huit, qu’avions-nous en commun ? La diversité géographique, climatique, économique, politique, et bien sûr culturelle, de l’immense ensemble que nous voulions rassembler aurait dû nous faire réfléchir. Pensions-nous vraiment possible, réaliste, de soumettre cette assemblée de peuples à des normes communes ? Il aurait fallu, avant toute chose, leur donner un sentiment d’appartenance à une même Communauté » (p. 799).

Les élargissements successifs – Royaume-Uni, Irlande et Danemark en 1973 ; Grèce en 1981 ; Espagne et Portugal en 1986 ; Suède, Finlande et Autriche en 1994 ; Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Malte, Pologne, République tchèque, Slovaquie et Slovénie en 2004 suivis de La Roumanie et la Bulgarie en 2007 ; Croatie en 2013 – sont vus à juste titre par tous les partisans d’une Europe (vraiment) Unie comme une erreur majeure. A preuve la position de l’ex-président Giscard d’Estaing rapportée par CL. Martin :

« L’entrée dans l’Union de ces quatre pays [la Suède, la Norvège[ii], la Finlande et l’Autriche] ne posait guère de problèmes. Ils étaient riches, développés, dotés d’administrations solides. Mais ils étaient ‘neutres’ (au moins pour trois d’entre eux), avec des traditions très différentes des nôtres. Leur adhésion allait alourdir la mécanique européenne, nous obliger à mettre quatre couverts supplémentaires autour de la table. La perspective d’avoir à accueillir, après ces quatre candidats, dix ou douze autres pays venus de l’Est, pesait sur les négociations. ‘Cela va faire trop !’ avait dit Giscard, dans une déclaration retentissante. L’ancien président mettait en garde contre ces élargissements successifs, il avait raison. On poursuivit la négociation sans l’écouter, mais avec prudence. On savait bien que le ‘petit élargissement’ en cours était une répétition du « grand élargissement » qui allait suivre » (p. 747).

Chacun sait, et Cl. Martin le premier, que le ver est dans le fruit dès 1973 avec l’admission de la Grande-Bretagne

« Le ‘virus britannique’ l’avait [l’Union] usée. Au fond, l’Angleterre n’avait jamais cessé, depuis son adhésion, de contester les règles, et l’esprit même de l’entreprise communautaire. Elle avait « renégocié » à deux reprises les conditions de sa participation au budget commun, et finalement cassé les mécanismes financiers qui organisaient la solidarité entre les États membres. Elle s’était employée à abattre, peu à peu, les barrières qui protégeaient le marché européen de la concurrence extérieure. Et elle s’était opposée de toutes ses forces à ce que ce marché, dans lequel il y avait déjà à ses yeux trop de ‘politiques communes’, soit davantage organisé et régulé » (p. 742).

Erreur ou stratégie cette adhésion britannique ? Erreur pour les chefs d’Etat partisans d’une Europe supranationale, sans doute, mais stratégie gagnante, hélas, pour ses opposants, le président français Pompidou, par exemple, et bien sûr les Anglais eux-mêmes qui seront les premiers à pousser en faveur des élargissements suivants :

« Le Foreign Office […] aurait voulu aller vite dans le processus d’élargissement [aux PECO], pour diluer un peu plus la solidarité communautaire » (p. 752). Et encore : « Les Britanniques attendaient de l’élargissement qu’il dilue un peu plus l’affreux système communautaire » (p. 769).

Aveuglement ou stratégie la création d’une Union monétaire ne marchant que sur une seule jambe, puisque privée de son complément nécessaire, un budget à la hauteur de celui d’une fédération, alors qu’on se contentait d’imposer des contraintes sur les déficits nationaux[iii] ? Aveuglement pour ceux qui espéraient qu’un Union bien ordonnée ne tarderait pas à se mettre en place, mais stratégie gagnante pour ceux qui, Allemagne en tête, tireront leur épingle du jeu.

« Cette union monétaire, ce n’était rien d’autre, à terme, que l’imposition à tous d’un moule budgétaire unique. Les États membres allaient se priver des moyens d’agir au profit de leurs peuples. Cela n’aurait eu de sens que si l’on avait parallèlement prévu, dans le Traité [de Maastricht], des moyens d’action permettant à l’Union d’assurer aux Européens le bien-être, la stabilité et le développement qu’ils ne pourraient plus attendre de leurs gouvernements nationaux. Ce n’était, hélas, pas le cas. Je le trouvais finalement bien triste, ce bateau européen dans lequel j’avais décidé de monter à nouveau. Et pourtant, il fallait embarquer » (p. 744).

L’ancien ambassadeur n’a pas de mots assez durs pour l’élargissement de l’Europe à l’Est. Il y voit pour sa part une faute majeure des pays fondateurs :

« Ceux-ci avaient organisé leur propre souffrance. Ils allaient injecter dans des économies concurrentes toutes les ressources nécessaires pour que celles-ci viennent en retour les déstabiliser, et partiellement les détruire. Et ils avaient surtout anéanti leur beau projet, leur rêve. L’Europe allait devenir un vaste marché sans pilote, sans ambition politique » (p. 846).

Bien sûr, on pouvait toujours croire à un sursaut : « Les ‘supranationalistes’ croyaient leur heure venue. L’Union, quand elle compterait vingt-sept ou vingt-huit membres, ne pourrait plus, selon eux, fonctionner en maintenant la règle de l’unanimité, qui bloquait toute décision » (p. 826). On sait ce qu’il en est advenu : « En attendant, l’Union pataugeait dans un imbroglio institutionnel. Ce président du Conseil Européen et ce haut représentant allaient s’ajouter aux nombreuses ‘autorités’, le président du Conseil des ministres, le président de la Commission, le président de la Zone euro, le président de la Banque centrale qui parlaient déjà au nom de l’Europe dans leurs domaines respectifs. Sans oublier le président du Parlement européen qui prétendait, lui aussi, ‘faire entendre la voix des peuples européens’ sur la scène internationale. Face aux vrais ‘Grands’ dont les responsables tenaient, eux, dans une même main les pouvoirs politique, économique, monétaire et militaire, l’Union, allait rester, malgré les gadgets dont elle se parait, un ensemble sans cohésion. Un corps obèse, mou et sans tête. Face aux grandes puissances, on avait créé une impuissance » (p. 850).

Chirac, le chef de l’Etat français du temps où Cl. Martin tenait l’ambassade à Berlin, comme son homologue allemand Schroeder persistaient à se croire capables, en unissant leurs forces, d’influencer l’Europe dans le bon sens : « À vingt-huit, nous ne pourrons plus négocier quoi que ce soit. Mais à deux, trois ou quatre, nous pouvons encore définir une stratégie. La clé, c’est une bonne entente entre la France et l’Allemagne » (p. 813). Mais est-ce toujours d’actualité ? Si l’on ne niera pas l’importance de l’existence d’un axe franco-allemand, force est de constater qu’il s’avère désormais impuissant à faire vivre en Europe une cohésion pourtant indispensable dans bien des domaines cruciaux.

Il n’est pas moins vrai que Français et Allemands n’ont cessé d’imaginer des formules (noyau dur, Europe à plusieurs vitesses) pour permettre à ceux qui le voulaient d’avancer et que la facilitation par le Traité de Lisbonne de la mise en œuvre des « coopérations renforcées » peut apparaître comme le résultat de ces efforts. Néanmoins, ces formes de coopération, si elles se développent, ne suffiront pas pour faire revivre l’espoir d’un Fédération européenne authentique à la portée d’une génération.

Février 2019.

[i] Nous citons L’Europe fantôme d’après les bonnes feuilles publiées dans Le Monde du 14 février.

[ii] La Norvège n’adhèrera finalement pas.

[iii] « Schroeder (le chancelier allemand) et Chirac (le président français) attaquaient ensemble, l’ordre européen établi, et notamment les règles introduites depuis Maastricht dans la conduite des politiques budgétaires. ‘Ces règles sur la limitation du déficit à 3 %, le plafonnement de la dette, n’ont aucun sens ! En période de récession, il faut des politiques de relance !’ proclamèrent-ils dans une adresse commune à la Commission » (p. 848).

 

Par Michel Herland, , publié le 25/02/2019 | Comments (7)
Dans: Comptes-rendu, Europe | Format: , ,

“Le Déparleur” de Michel Herland

Ou comment dire le tragique au quotidien

Il vient en silence s’allonger, ou mieux dit se recroqueviller sur un banc de bois brut, dos au public, et le spectacle commence. Par un chant enregistré, qui parle de nantis et de pauvres, de riches et de démunis, un peu à la façon, dans l’air et les paroles, de ce qui fut « Le Chant des Canuts ». Au refrain qui clamait « C’est nous les Canuts, nous sommes tout nus », fait écho le « C’est nous les clochards, c’est vous les jobards ».

Le ton est donné, il planera sur la salle le fantôme d’Aristide Bruant. Mais  plus encore celui de Jehan Rictus, dans « Les Soliloques du Pauvre ». Car du banc se lève, pour tenir la scène, le seul Déparleur, qui pendant plus d’une heure dira sa vie vécue sous le signe des déboires et du boire, de la déveine familiale et des amours malheureuses ; dira aussi le monde comme il ne va pas, comme il s’embourbe et déraille ; dira la vie et la mort, celle-ci ouvrant et fermant le discours : la première apostrophe — en direction des passants de la rue, en direction des spectateurs de la salle — n’affirme-t-elle pas « Y a des jours où je voudrais être déjà dans le trou » ? Et le monologue se conclut sur ce chant québécois de Raymond Lévesque, qui à lui seul résumerait le propos, à la fois d’espoir et de désespérance :

« Quand les hommes vivront d’amour
Il n’y aura plus de misère
Les soldats seront troubadours
Mais nous serons morts, mon frère. »

Le déparleur a naufragé sa vie, et pourtant il résiste, son bateau échoué sur ce bout de trottoir, entre papiers éparpillés au sol, qu’on imagine souillés et gras, ou encore pages de journal froissées après lecture, puisqu’aussi bien au cours de son “soliloque” il en utilisera, et nous dira qu’après des “Flaubert et des Baudelaire”, elles sont devenues aujourd’hui sa seule pitance littéraire. Il résiste, et se souvient. Et continuera à dérouler le fil, qu’importe, prétend-il, si nul ne s’arrête, si nul ne lui répond, si tous passent leur chemin. Ainsi que l’a formulé Édouard Glissant, « le déparleur ne s’attend pas à ce que les autres l’écoutent : il parle à la volée. Si on réagit c’est tant mieux, sinon ça lui est égal ». Alors il parle, le Déparleur, pour exorciser, pour être encore et encore, jusqu’au bout de ses jours. Il “déparle”, comme le fou, comme l’ivrogne, comme le clochard, marginalisés et qui par la parole nient l’inhumanité à laquelle la société prétendrait les réduire. 

Un spectacle en dix tableaux, pour évoquer le lourd passé comme pour  suggérer le présent, séparés par ce qu’on appellerait au cinéma “fondus au noir ”, tantôt sur un jingle de musique cap-verdienne, tantôt sur des poèmes écrits par Pierre Jean Jouve ou Michel Lecourlois, et dits par une autre voix off, sensuelle et profonde. Dix tableaux qui abordent mille sujets, tout en suivant longtemps — mais à la fin il s’effiloche — le fil rouge d’une assez sombre saga familiale : un père buveur, violeur et qui jettera à la rue, pour s’être rebellé contre sa tyrannie, le fils maudit ; une mère trop tôt disparue ; une jeune sœur prématurément envolée dans de tragiques circonstances…  Je retiendrai, de ce parcours fictionnel éminemment humain, l’histoire incestueuse qui lie le frère et “sa Julie” de sœur, belle comme les stars des affiches ; incestueuse pour d’aucuns moralisateurs et friands de tabous, mais si vraie et si touchante telle qu’imaginée et contée par le comédien-écrivain Michel Herland ! Puisque “déparler”, c’est aussi faire venir au jour les choses qu’en secret on taisait au profond de soi ! Je garderai aussi intacte l’émotion qui saisit quand se forment au dos des mots les images de la si petite Marie, de la si petite boîte où on l’enferme, de la plus petite encore où dormiront ses cendres… Là est l’acmé du récit, qui bascule de la harangue publique à la confession intime, l’instant où se dévoile la nature cachée mais tendre de l’homme.

En dépit du réel plaisir éprouvé, je reprendrai une formule chère à ma grand-mère, qui nous mettait en garde par ces mots : « Le trop est l’ennemi du bien ». Si le spectacle pèche un brin, c’est plutôt par le “trop” que par le “pas assez” : beaucoup de sujets divers abordés, trop de déplacements plus ou moins maîtrisés sur scène, trop d’élégance dans le vêtement — mais sans doute le décalage entre le langage argotique de la rue et le costume-chapeau haut-de-forme est-il voulu, comme signifiant une sorte de décadence ou de déclassement, en accord avec ce bel usage du terme “villégiaturer” pour nommer un séjour en prison… Resserrer l’ensemble autour de quelques idées-force aurait peut-être donné un poids plus grand encore au propos. Cependant, que ces quelques remarques, bénignes en somme, n’empêchent pas de saluer une bien belle performance, qui intéresse, interpelle, intrigue parfois, qui peut faire naître indignation ou émotion,  mais qui jamais ne laissera indifférent !

Fort-de-France, le 2 février 2019

Photo Paul Chéneau

Les Mutins sont mutins

Ils sont mutins les Mutins, ces habitants d’un DOM imaginaire des Caraïbes, mutins dans les deux sens du terme. Révoltés d’abord, rebelles, insoumis, puisque le roman nous replace dans la grande grève et les émeutes de 2009 aux Antilles, à l’époque du président Sakko, contre la pwofitasyon, autrement dit l’exploitation outrancière dont les habitants se sentent victimes, levés à la fois contre les patrons locaux et l’Etat français employeur. Mais mutins aussi dans l’autre sens, espiègles, taquins, malicieux, badins, notamment au plan des mœurs, et surtout sexuelles, galipettes, cabrioles et culbutes, dont le livre nous fait part le plus crûment et innocemment du monde.

Ce mélange détonant donne au récit un intérêt constant, analyses politiques, économiques, philosophiques, toujours légères et brillantes, accompagné du déroulé de la vie des personnages, pris dans divers milieux, les jeunes indisciplinés de l’île, les autorités blasées et cyniques, les patrons, ces ‘grands Blancs’, créoles qui tiennent l’économie du pays.

L’humour est aussi au rendez-vous, avec le portrait amusant de deux hommes de main venus de Miami pour une basse besogne, Ted et Nat, faisant irrésistiblement penser, quoique de l’autre côté de la loi, aux célèbres et même immortels Dupond et Dupont.

Trois ou quatre strates sont en présence, les Métros, fonctionnaires européens profitant d’un climat béni et d’une ambiance facile, ‘heureux comme Dieu en France’, pour rappeler la fameuse formule ; les planteurs, riches capitalistes, îliens d’origine européenne, restant entre eux durant des générations,  arrivés d’ailleurs avant les esclaves africains qui, des siècles après, constitueront l’essentiel de la population, la troisième strate ; les autorités enfin, ministre envoyé au moment des troubles, préfet, cadres, agents chargés de la sécurité du territoire, militaires et barbouzes.

Tout ce petit monde subit le choc de la grève générale, des pénuries, des troubles et destructions, avant que négociations, compromis, ‘avancées sociales’, permettent finalement le retour au calme.

Le roman progresse avec une régularité horlogère, un véritable clockwork mechanism, un travail d’orfèvre, allant vers une fin brutale au niveau individuel, plus favorable au niveau collectif, conjuguant le loufoque au sinistre, le grave au comique, l’érotique au matérialiste, l’analyse lucide à la confusion des idées, dans un style éblouissant et un intérêt constant. On revit cette période qui a troublé jusqu’à la métropole, on partage les intrigues des puissants, leurs calculs froids et amoraux, les frasques des petits et des grands, le dolce farniente des tropiques, mais aussi leur aspect si triste, comme on sait depuis les écrits d’un grand anthropologue.

Personne n’échappe au regard ironique de l’auteur, pas davantage le grand poète local que l’agitateur syndical, la faiblesse de l’Etat et les magouilles des possédants. Il fallait un bon connaisseur de l’imbroglio politico-bureaucratique et du gaspillage économico-sociologique qui caractérisent ces anciennes colonies françaises, coincées (on pourrait dire ‘achetées’) entre un désir d’indépendance et la manne venue de l’autre côté de l’océan. Et Michel Herland est cet excellent connaisseur, à travers les divers postes qu’il a occupés dans l’ex-empire, en plus d’un conteur habile qui nous livre un ouvrage toujours amusant et stimulant.

La Mutine, Michel Herland, éd. Andersen, Paris, 2018, 296 p., 19,90 €.

Compte-rendu : « Fables d’identité – Pour retrouver l’Europe » de Carlo Ossola

Trois cent pages, ce n’est pas trop pour évoquer « le patrimoine commun de la mémoire européenne », « un entrelaces d’histoires à interpréter », des histoires qui seraient néanmoins sous-tendues par un principe commun, le « Souverain bien ». Telle est le défi que s’est lancé Carlo Ossola. Et il ne fallait pas moins qu’un érudit comme il l’est lui-même, professeur de « Littératures modernes de l’Europe néolatine » au Collège de France, pour le relever. Disons tout de suite notre admiration pour l’immense culture de l’auteur et son habileté à nous en transmettre une part. Car, à l’heure de la crise des « humanités » (de la lecture, de l’enseignement), il est bien clair que le patrimoine dont il s’agit se trouve plutôt sur les rayons des bibliothèques que dans la mémoire vivante des Européens, lesquels n’ont que des souvenirs diffus, pour ne pas dire confus, des quelques grands mythes, des quelques grandes œuvres dont on leur a « parlé », à l’école. L’auteur de ces lignes est suffisamment âgé pour que l’un de ses grands-pères sût encore, longtemps après ses études, quelques centaines de vers latins : nous n’en sommes plus là ! Autant dire que si ce livre devrait séduire un public intellectuel et curieux du passé, il risque de tomber rapidement des mains des acheteurs attirés par la conjonction des mots « identité » et « Europe » sur la couverture.

Aux XVIII et XIXe siècles, la pratique du « Grand Tour » était à la mode chez les jeunes hommes fortunés. Partis de Londres ou de Berlin, ils voyageaient jusqu’à Rome en faisant halte dans les hauts lieux d’une culture qui était alors véritablement la leur. Dans la première partie de son livre, C. Ossola nous invite à le suivre dans son propre Grand Tour, seize étapes d’un itinéraire tarabiscoté d’Anderlecht (Pays-Bas) à Rome, qui pousse vers l’Est jusqu’à Ankara et vers l’ouest jusqu’à Lisbonne (ou plutôt Belém). Chaque station est l’occasion d’associer aux vestiges de l’Europe d’antan une ou plusieurs grandes figures intellectuelles, de l’Antiquité au XXe siècle. Ainsi Anderlecht est l’occasion d’évoquer Erasme ; Fréjus : Sieyès, Trèves : Marx ; Belèm : Pessoa (et le Traité de Lisbonne), etc.

La deuxième partie dont la Divine Comédie constitue un fil conducteur assez lâche analyse les fondements de l’Europe tels que C. Ossola les perçoit : la quête et le devoir autour des personnages d’Ulysse et Enée ; l’amour et l’âme autour d’Éros et Psyché ; le « lieu commun » autour d’Aristote. Un dernier chapitre se penche sur le monde soviétique et sur les jugements par l’eau et par le feu tels qu’on les pratiquait au Moyen Âge, une note finale pour le moins incongrue, comme si le livre devait se conclure sur la part maudite de l’Europe (qui fait certes partie de son identité !)

C’est le précédent et pénultième chapitre qui soulève cependant le plus de questions. Abandonnant l’approche historique, l’auteur affronte directement la question de l’identité telle qu’elle se présente à lui aujourd’hui. Il commente en ces termes l’apparition du « village global » :

« Cette concentration de l’espace est allée de pair avec une disjonction du temps : en passant d’un quartier à l’autre de nos métropoles, nous changeons de siècle. D’un côté, des individus promis à de brillantes carrières, et, à une rue de là, des femmes voilées qui passent sans mot dire, des gamins sans avenir, des migrants sans nom. Le XXIe siècle des drones cohabite avec le XIe siècle des croisades (aujourd’hui dirigées en sens inverse) » (p.212-213).

Il ajoute un peu plus loin :

« L’appel à la civilisation oppose les civilisations ; elles deviennent incompatibles et il n’est pas d’une grande utilité de croire que le « progrès » (tel qu’il s’est développé en Occident aux XIXe et XXe siècles) soit un facteur d’unification » (p. 214).

Partant de ce constat du choc des civilisations, comment faire l’Europe, alors que – nous rappelle l’auteur – l’islam est déjà la religion la plus pratiquée à Bruxelles, un islam dont il n’a certes pas été question dans les « fables » qui constituent la mémoire européenne ? Rejetant les « solutions expéditives » (comme les expulsions), C. Ossola en appelle à la constitution d’un lieu commun où règnerait une tolérance très étendue :

« L’idée que je me forme de ce qui est juste ne peut servir de mesure à l’autre, car ce qui est juste doit être partagé par l’un comme par l’autre » (p. 219).

Autant dire qu’on fait litière des droits de l’homme ! Est-ce vraiment ce que souhaite l’auteur ? Sans doute pas puisqu’il compte sur la « perméabilité réciproque » des populations et des cultures pour construire la future Europe harmonieuse qui saura combiner les valeurs communautaires ancestrales (qui manquent désormais aux « modernes ») et l’émancipation de la femme (qui fait défaut, entre autres, chez nombre d’immigrés). Quels seraient alors les contours – adaptés à la réalité d’aujourd’hui – de la « politique avisée d’intégrations successives, comprenant le droit de migration » (p. 226) qui fut celle de l’Europe romaine ? Voilà ce qu’il faudrait nous dire. Citer un seul cas d’intégration réussie dans l’Italie du XXIe siècle (la petite ville de Riace en Calabre, p. 225-226) – même s’il s’avérait durable, or il est actuellement menacé – ne saurait être probant, cet exemple ne paraissant pas reproductible dans nos banlieues-ghettos.

 

 

Carlo Ossola, Fables d’identité – Pour retrouver l’Europe, Paris, PUF, 298 p. (dont 40 p. de notes et un index nominum de 12 p.), 2018, 21 €.

 

Le troisième tome des Œuvres complètes de Tchicaya U Tam’si

« Malheur au fou qui n’est pas fou chez les fous ! »

Il faut saluer la constance de Jean-Noël Schifano et des éditions Gallimard, lesquelles, après un premier volume en 2013 consacré à la poésie, un second en 2015 reprenant la trilogie romanesque Les Cancrelats, Les Méduses, Les Phalènes[i] clôturent les œuvres complètes  de T. U Tam’si avec un troisième volume qui contient à la fois son dernier roman, Ces fruits si doux de l’arbre à pain, une série de nouvelles et des contes.

Le roman, copieux (345 p.), publié en 1987 un an avant la mort de l’auteur, se déroule entièrement au Congo-Brazzaville juste après l’indépendance. Il est divisé en quatre parties inégales. La première, la plus brève, présente la famille au centre de l’histoire, Raymond Poaty, le père, juge, Isabelle, la mère, directrice d’école, Gaston, le fils aîné, étudiant en France, Sébastien, le second, à l’âge du bac, Marie-Thérèse dite Tchilolo, une fille dans les tourments de l’adolescence, enfin André, le petit dernier. Les deuxième et troisième parties, de plus de cent pages chacune, sont centrées respectivement sur la personne du juge, qui aspire à devenir procureur mais pas à n’importe quelle condition, et sur celle de Gaston, qui, de retour au pays, a intégré l’élite dirigeante à ses risques et périls. La quatrième partie ressort de la littérature fantastique avec la zombification de Gaston. Bien davantage que les romans précédents d’U Tam’si qui se situaient avant l’indépendance, Ces fruits si doux de l’arbre à pain est empreint d’un profond pessimisme. Foncièrement honnêtes, le juge comme Gaston n’ont pas leur place dans un pays aux mains de gouvernants corrompus. Les méchants gagnent à tout coup, la rhétorique révolutionnaire est mise au service des ambitions les plus cyniques et l’assassinat politique est le moyen le plus commode de se débarrasser de tous ceux qui refusent de participer à ce jeu sinistre.

U Tam’si affiche la couleur d’emblée : « Ils ont traîné l’indépendance dans la boue de Poto-Poto » (p. 35). Et quand le juge se déclare adversaire du parti unique, il ne reçoit en retour que de « grands éclats de rire » (p. 52). Dans un pays où « les canailles ont la partie belle dans les jeux retors de la politique » (p. 129), comment s’étonner que la concussion et les promotions canapé soient la règle ? Le pouvoir masque ses défaillances derrière des « incantations d’anticolonialisme comme cautère à tout » (p. 218), aussi ne s’étonne-t-on pas de la disgrâce de Gaston qui a voulu soutenir devant le bureau politique l’opinion suivant laquelle le colonialisme fut en réalité « la première grande révolution des temps modernes en Afrique », ajoutant : « Que nos peuples d’Afrique l’aient voulu ou pas. Que ces peuples aient été contraints ou pas, ça n’y change rien. Ils sont ce que cette révolution-là en a décidé » (p. 224).

C’est ici comme plus haut clairement l’auteur qui parle, Congolais vivant en France et qui considère son pays de loin. Mais cela n’enlève rien à un constat partagé par bien des auteurs africains, celui de l’échec dramatique des régimes issus de l’indépendance. Il n’est pas faux à cet égard d’incriminer les puissances ex-coloniales, puisqu’il est patent qu’elles ont soutenu des dictatures sanguinaires sous prétexte que l’ordre – quel qu’il soit – est préférable à la « chienlit ». U Tam’si suggère de façon assez transparente la responsabilité de la France en mettant en scène dans son roman l’agent français d’un certain « Flocat, l’homme du Général » (p. 255), Jacques Foccart, évidemment.

Ces fruits si doux de l’arbre à pain est un grand roman politique, toujours d’actualité, hélas ! Bien que ce que les romanciers racontent ne soit souvent rien de plus qu’une transcription de la réalité, il est malheureux qu’ils ne pèsent guère en matière d’influence. De fait, ce livre publié il y a plus de trente ans n’a pas davantage que d’autres changé la politique en Afrique, les dictateurs continuent à y prospérer. Il n’en est pas moins nécessaire pour les intellectuels de témoigner et de dénoncer, car si le silence vaut acceptation, la parole peut être moteur d’action. C’est pourquoi il est essentiel d’opposer un discours de vérité à la rhétorique creuse des démagogues.

Après Ces fruits si doux de l’arbre à pain, on pourra se détendre en lisant les nouvelles aux accents surréalistes réunies sous le titre de La Main sèche et les contes intitulés Légendes africaines. Notons d’ailleurs que des contes sont déjà présents dans le roman, en rapport avec l’intrigue et conformément à une tradition bien ancrée dans le « Continent ».

 

Tchicaya U Tam’si, Ces fruits si doux de l’arbre à pain – roman, La Main sèche – nouvelles, Légendes africaines – contes, Œuvres complètes III, Paris, Gallimard, coll. « Continents noirs », 2018, 739 p., 24 €.

[i] Cf. notre compte-rendu « Tchicaya U Tam’si, poète et romancier », Antilla, n° 1719, 3 juin 2016, p. 28-29.  / Tchicaya U Tam’si, poète et romancier (28 mai 2016) https://mondesfrancophones.com/espaces/afriques/tchicaya-u-tamsi-poete-et-romancier/

 

Par Michel Herland, , publié le 11/10/2018 | Comments (0)
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Humeur – La martingale d’Air France : le low cost au prix du luxe

Comment essayer de gagner sa vie contre des concurrents meilleurs que vous sur le plan de la qualité, offrant pour le même prix que vous des prestations incomparablement supérieures, ou inversement capables de fournir à leurs passagers des prestations basiques pour un prix bien inférieur au vôtre ? On connaît la stratégie officielle d’Air France : préserver une image de luxe en serrant autant que possible les coûts afin de ne pas perdre d’argent. Une stratégie doublement vouée à l’échec, parce que le luxe coûte cher par définition et en raison des exigences démesurées d’un personnel naviguant qui vit encore avec les habitudes d’antan, lorsque la concurrence n’était pas ce qu’elle est devenue, et se comporte en enfant gâté. On ne sait que trop l’attitude déraisonnable des pilotes qui se considèrent propriétaires de la compagnie, leurs grèves à répétition qui plombent autant l’image d’Air France que ses finances[i].

C’est ainsi que les clients ont vu peu à peu se dégrader la qualité du service. Exit donc l’image de luxe de la compagnie sauf pour les passagers de l’avant. Quant aux autres, ils sont traités non comme des hôtes mais comme des consommateurs qui ne méritent aucun égard particulier. Le mépris des clients n’est certes pas nouveau sur les lignes de l’outremer, où la compagnie, longtemps abritée derrière un monopole, entasse ses passagers dans des avions justement dénommés « bétaillères » par la clientèle. Las, même sur ces lignes qui furent longtemps les vaches à lait d’Air France, la concurrence s’est installée. Certaines compagnies offrent aux passagers de la classe inférieure – pour un prix moindre ou équivalent –  de meilleures prestations en termes de confort (ne serait-ce que la taille de l’écran individuel et le fonctionnement de la vidéo : pourquoi faut-il régulièrement réinitialiser le système en plein vol sur AF ?) et de service (des repas plus appétissants précédés d’un vrai apéritif au lieu de l’infâme « planteur » présenté dans une « mignonnette »).

Grâce à son réseau intérieur, Air France conserve certes un réel avantage pour les voyageurs qui combinent un vol long-courrier et un vol de ou vers la province (un avantage moins évident lorsque la correspondance exige de passer de Roissy à Orly ou vice versa). Mais si les vols long-courrier ne sont plus que des appendices commodes des vols intérieurs, si toute la clientèle qui ne se montre pas intéressée par ces vols combinés préfère voyager sur d’autres compagnies internationales, on ne donne pas cher de l’avenir d’Air France. Non que ça importe, en réalité : Air France a déjà coûté si cher aux contribuables français que le lien affectif qu’ils pouvaient avoir avec elle s’est rompu.

Tout cela est connu depuis longtemps (sauf apparemment par la majorité du personnel d’Air France accrochée à des privilèges qui ne sont plus de saison). Ce billet n’aurait pas lieu d’être sans une dernière ruse de la compagnie frisant la malhonnêteté, et nous ne sommes pas le seul à nous être fait attraper. Il s’agit de l’introduction d’un nouveau tarif légèrement inférieur pour des vols non modifiables – ce qui n’est pas nouveau – et sans bagage en soute – ce qui est nouveau mais n’est pas affiché de façon suffisamment claire pour que des passagers ne s’y laissent pas prendre et ne se retrouvent, au moment de l’embarquement, obligés de verser un supplément et de payer finalement plus cher que s’ils avaient choisi le tarif plus élevé ! Il était difficile de prévoir, en effet, qu’Air France allait adopter cette pratique jusqu’ici réservée aux compagnies étiquetées low cost. Et de pénaliser ainsi sa clientèle la plus populaire. Si les frequent flyers, qui empruntent plusieurs fois la ligne dans l’année et ne payent le plus souvent pas eux-mêmes leur billet, n’ont en effet pas besoin de bagage en soute, il n’en va pas de même pour ceux qui voyagent une fois l’an pour visiter la famille ou pour des vacances.

[i] On a récemment appris par la presse que la rémunération annuelle brute de chacun des 99 pilotes les mieux payés dépassait 300.000 €. Il fut un temps où la rémunération de certains pilotes dépassait celle du président de la compagnie ! Cette ère est révolue depuis l’avènement des « super managers » et le contrat du nouveau patron, le Canadien Ben Smith, lui permettra, en cas de succès, d’encaisser jusqu’à 4,25 millions € annuels. A titre de comparaison, les traders newyorkais se sont partagés 31,4 milliards $ de bonus au titre de l’année 2017, soit, en moyenne, « seulement » 184.220 $. Il y a environ 3500 pilotes à Air France qui gagneraient en moyenne 12.000 € par mois pour un co-pilote, 18.000 € pour un pilote et 20.000 € pour un instructeur.

Par Michel Herland, , publié le 24/09/2018 | Comments (0)
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La question des migrants : quelle réponse ?

La question des migrants qui se dirigent vers l’Europe ne cesse de défrayer la chronique : les drames qui se succèdent en Méditerranée, tombeau de milliers d’Africains attirés par le miroir aux alouettes, sans compter les épreuves de toutes sortes tout au long de leur périple ; les Asiatiques coincés à Calais dans l’attente improbables du miracle qui leur permettra de franchir la Manche ; ceux qui, ayant réussi à pénétrer en Europe, se font refouler à la frontière franco-italienne ; etc. Les raisons de se scandaliser ne manquent pas. Mais l’indignation est une réaction d’ordre moral et la réponse que l’on doit apporter aux candidats à l’installation en Europe ne saurait être guidée exclusivement par la morale : on le sent bien.

Le point de vue moral doit néanmoins être considéré. L’éthique libérale – éthique minimale dont se satisfont beaucoup d’humains peu ou pas altruistes – enseigne que chacun est libre de vivre comme il l’entend (premier principe) à condition de ne pas nuire à autrui (second principe). Il s’agit donc dans ce cas simplement de déterminer si c’est nuire à autrui que de ne pas accueillir un migrant qui frappe à notre porte. En d’autres termes, est-ce une faute morale que de s’abstenir de porter assistance à quelqu’un envers qui nous ne nous sommes nullement engagés ? Exemple : si un SDF frappe à ma porte et me demande de lui offrir une place sur le canapé du salon, est-il immoral de ma part de refuser de l’accueillir ? En dehors des bons Samaritains, la grande majorité d’entre nous répondra qu’il n’en est rien. Et selon qu’on sera plus ou moins généreux, on militera dans une association d’accueil, on fera des dons, ou l’on se contentera d’approuver l’action du gouvernement en direction des migrants. Ce sera en particulier le cas de tous ceux qui, n’ayant pas une idée bien nette sur la question d’accueillir ou pas et qui s’en remettent à l’opinion de la majorité telle qu’elle s’incarne dans l’Etat.

Il faut ajouter ici que le devoir d’hospitalité – qui va au-delà de l’éthique libérale minimale – est entendu depuis Kant comme un simple droit de visite pour l’étranger. Les auteurs qui tentent aujourd’hui de l’interpréter comme un droit de séjour indéfiniment extensible se réfèrent le plus souvent à une « citoyenneté cosmopolitique »[i] qui, si elle est une réalité autant pour certains migrants du Tiers-Monde que pour certains « bourgeois-bohèmes », s’avère difficilement tolérable par des peuples encore « enracinés » dès lors qu’elle menace leur personnalité essentielle (leur identité). Il n’est pas inutile de rappeler que la conception limitée du devoir d’hospitalité était aussi pour Kant un moyen de conforter sa position anticolonialiste.

On peut en effet renvoyer l’obligation morale aux migrants. Les gens du dehors sont également soumis à l’obligation de ne pas nuire à autrui : considérés de la sorte ils n’auraient aucun droit de s’installer là où l’on ne les a pas invités, à moins de se trouver en danger de mort ou d’être privés de liberté. Pour justifier cette exception – qui est le fondement du droit d’asile – on fait la balance des nuisances : comme il est à l’évidence plus nuisible pour un individu de mourir ou d’être emprisonné sine die que pour un autre d’être encombré par un visiteur indésirable, le premier est en droit (moral) d’exiger d’être accueilli et le second a le devoir de le recevoir. Ceci admis, ceux qui veulent limiter l’accueil aux seuls demandeurs d’asile reconnus comme tels mettent en avant le droit de la population autochtone à défendre ses valeurs (comme les libertés individuelles, la tolérance, l’égalité des femmes et des hommes) qui seraient menacées par les étrangers. Ils peuvent encore faire valoir un argument économique : dans un pays où sévit un chômage élevé, l’arrivée de nouveaux travailleurs aggrave le déséquilibre du marché du travail[ii].

Ainsi l’examen de la question des migrations du strict point de vue éthique renvoie-t-il dos à dos les partisans de l’accueil le plus large possible et ceux de la fermeture. Les premiers défendent une conception extensive du second principe en faveur des migrants : pour eux tout État qui leur interdit l’entrée commet une faute. Les seconds défendent également une conception extensive du second principe mais en faveur des autochtones : est coupable tout Etat qui laisse entrer les migrants (au-delà d’une stricte interprétation du droit d’asile).

Comment décider ? Dans un État démocratique, qui est peu ou prou le régime des pays européens, la réponse va de soi : le choix de la politique migratoire ne peut sortir que des urnes[iii]. On conçoit, dès lors, qu’il puisse s’avérer très différent d’un pays à l’autre. Quid en Europe ? Si le contrôle des frontières extérieures de l’Union, donc de l’entrée des migrants, est clairement du ressort de celle-ci, l’accueil est autre chose. Supposons que vingt-sept États sur vingt-huit soient d’accord pour accueillir les migrants (au-delà du droit d’asile) contre un seul qui n’en voudrait pas. Les vingt-sept premiers n’ont aucunement le droit de contraindre le dernier à accueillir des étrangers si sa population leur est majoritairement hostile, parce qu’elle redoute la contamination d’une autre culture, parce que le chômage y est trop élevé ou pour toute autre raison.

La question se présente tout autrement pour les bénéficiaires du droit d’asile (et pour les demandeurs d’asile tant que leur cas n’a pas été tranché). Dans la mesure où ce droit est régi par des conventions internationales, tout État membre de l’UE qui voudrait s’en exempter se mettrait au ban des nations et devrait être en toute logique soit contraint d’accueillir son quota de réfugiés, soit expulsé de l’Union.

août 2018

 

[i] Voir in Esprit n° 446 (juillet-août 2018) le volumineux dossier intitulé « Le courage de l’hospitalité » dans lequel les contributeurs plaident, au-delà du « secours » et de « l’accueil » des migrants, en faveur d’une « appartenance » dont les modalités pratiques demeurent néanmoins sujettes à discussion.

[ii] Même si certains s’obstinent contre toute logique à défendre l’idée contraire. L’argument suivant lequel les immigrés accepteraient des emplois dont les nationaux ne voudraient pas signifie simplement en effet que le marché du travail est empêché de revenir à l’équilibre en raison, entre autres, d’un salaire minimum trop élevé, des défaillances de la formation professionnelle… et avant tout d’une insuffisante volonté de poursuivre les employeurs de clandestins.

[iii] Au nom de la crainte du populisme certains contestent la validité d’un processus démocratique « du bas vers le haut, de l’opinion et des attentes populaires à l’action au sommet » (cf. Michel Wieviorka in Esprit, op. cit., p. 172). C’est soutenir que le peuple ignore ce qui est bon pour lui, contrairement à ses représentants réputés mieux éclairés, un raisonnement qui, à l’évidence, ne tient plus dès lors que les mandataires librement élus sont sur la même ligne que leurs mandants.

Qu’est-ce qu’une société juste ? Retour sur la « Théorie de la justice » de Rawls

Rima Hawi, John Rawls – Itinéraire d’un libéral américain vers l’égalité sociale, Paris, Classiques Garnier, 2016, 436 p.

Bien qu’on ne compte plus les publications en français consacrées à John Rawls (1921-2002), au point que ce dernier n’est pas loin d’avoir stérilisé le débat sur la justice sociale, ses trois (ou deux) principes de justice (selon la manière de compter) étant devenu l’horizon en quelque sorte indépassable de toute réflexion sur le sujet, l’entreprise de Rima Hawi apparaît entièrement légitime. Son livre, issu d’une thèse, combine les approches « archéologique » (les sources et les influences), « historique » (comment la pensée du maître s’est transformée au fil du temps) et « critique » (quelles objections ont été soulevées à l’encontre de la théorie de la justice rawlsienne). Autant dire que l’auteur nous offre une véritable somme, sans égale en langue française.

Une somme où chacun trouvera de quoi nourrir ses propres réflexions. Les philosophes et les penseurs de la politique s’intéresseront, par exemple, à la manière dont Rawls s’est nourri des pensées de Rousseau et de Kant, renouvelant du même coup les interprétations habituelles de ces deux auteurs. Les amateurs de la philosophie morale s’étonneront peut-être de découvrir chez Rawls les conditions suivant lesquelles l’esclavage (bizarrement absent de l’index) pourrait ne pas être injuste (p. 174). Quant aux économistes qui ne sont pas des spécialistes de la théorie du bien-être, la lecture de R. Hawi leur apportera sur ce point certains éclairages originaux.

On connaît essentiellement Rawls en raison du principe, découvert chez l’économiste William Fellner (1965), suivant lequel les inégalités sont admissibles si elles permettent d’améliorer la situation (ou les perspectives selon une autre formulation) des individus les plus défavorisés. On oppose ce principe dit du maximin au principe d’utilité. Dans un cas, en effet, il s’agit de maximiser le bien-être (l’utilité) d’une catégorie (à la limite d’un seul individu), dans l’autre cas de maximiser l’utilité moyenne. En réalité, explique Baumol, il suffit de poser que les fonctions d’utilité sont identiques et que l’utilité marginale est décroissante pour que l’utilitarisme aussi bien que Rawls conduisent au même résultat, c.à.d. à l’égalité parfaite (p. 306) ! Mais l’hypothèse d’identité des fonctions d’utilité n’est-elle pas absurde, les humains ne sont-ils pas tous différents ? Oui et non ! C’est ce qu’explique, pour sa part Harsanyi. Elles sont en tout cas moins différentes qu’on pourrait le penser. Pour rester en France, Pierre Bourdieu n’a-t-il pas bien montré que les préférences que l’on pourrait croire propres à chaque individu sont en réalité fortement dépendantes de son environnement social ? De là à conclure que les fonctions d’utilité sont fondamentalement les mêmes, il n’y a qu’un pas. Que franchit Harsanyi : selon lui, en effet, « utility functions are governed by the same basic psychological » (p. 299).

En tout état de cause, la théorie de la justice rawlsienne butte sur la définition de l’individu le plus défavorisé, puisqu’elle ne retient pas un critère de bien-être unique mais un indice composite. La question se pose alors immédiatement de la construction de cet indice. Le repérage de l’individu le plus défavorisé se complique encore, à l’évidence, dès lors que les fonctions d’utilité ne sont plus tenues pour identiques.

Les principes de justice de Rawls sont censés être produits par des individus représentatifs placés sous le « voile d’ignorance », un concept utilisé dès 1945 par Vickrey puis par Harsanyi (1953-1955). Ces représentants, des sortes de constituants, font abstraction de leurs atouts ou de leurs handicaps dans la compétition sociale. Comment cela serait possible, Rawls ne le dit pas. Il n’en est pas moins conscient du problème et avoue dans son grand livre, A Theory of Justice (1971), que ses principes pourraient aussi bien être fondés autrement, qu’ils ont le statut d’impératifs catégoriques (p. 185). Or Kant n’avait pas besoin du voile d’ignorance pour édifier sa morale. Il lui suffisait de postuler notre bonne foi.

Quoi qu’il en soit, le voile d’ignorance a suscité de vives contestations qui portent moins sur son caractère artificiel que sur ce que Rawls lui fait dire. Car Rawls ne postule pas que les individus représentatifs sont généreux et bienveillants. Il retient au contraire des homo œconomicus égoïstes. Comment, à partir de là, aboutir à une société régie par le maximin ? C’est la quadrature du cercle, sauf si l’on postule une aversion absolue au risque. Et c’est bien ce qui sera reproché à Rawls, lequel, reconnaissons-le, aura du mal à se défendre : affirmer, comme il le fait, que le maximin est la conséquence inévitable d’une situation – celle du voile d’ignorance – non de risque mais d’incertitude complète paraît un peu court.

R. Hawi présente clairement ces controverses et bien d’autres, même si elle passe un peu vite sur les débats entre Rawls et Sen, son grand concurrent en matière de justice sociale. Ainsi aurait-elle pu davantage souligner que Rawls a fini par intégrer le concept de « capabilité ». Mais il faut surtout rendre hommage à son travail. Un bref compte-rendu d’ouvrage ne saurait pointer tous ses aspects les plus remarquables. « Tout » Rawls est dans le livre (à la seule exception de son ouvrage The Law of people[i]). Nous recommandons au lecteur de poursuivre jusqu’au dernier chapitre, « Une utopie réaliste », dans lequel il est démontré que la doctrine de Rawls n’est pas davantage compatible avec le capitalisme (même amendé par l’État-providence) qu’avec le socialisme d’État (la « dictature du prolétariat ») mais seulement avec soit une « démocratie de propriétaires », soit un « socialisme démocratique » (c.à.d. autogestionnaire), les deux pouvant d’ailleurs se combiner.

Nous n’avons rien dit jusqu’ici du « principe de liberté », pourtant le premier dans l’ordre lexicographique chez Rawls. Il serait dommage de passer par-dessus sans s’y arrêter car il pose deux questions. 1) Les libertés de base considérées par Rawls incluent-elles celle de participer aux décisions en matière de production ? Si l’on répond par l’affirmative à cette question, seul le socialisme démocratique sera retenu comme juste. 2) Le droit de vivre sans travailler (la « liberté réelle » au sens de Van Parijs) fait-il partie des libertés de base? R. Hawi ne considère qu’en passant cette dernière question, pourtant capitale, surtout aujourd’hui quand la fin du travail se profile à l’horizon. Rawls y a partiellement répondu dans Polical Liberalism (1993), ouvrage dans lequel il évoque le cas emblématique du « surfeur de Malibu » qui ne veut surtout pas prendre un emploi. Dans ce cas, suggère Rawls, une évaluation du gain en bien-être qu’il retire du loisir devrait être déduite de son allocation.

Pour terminer, précisons, après R. Hawi, que Rawls a dû admettre que les libertés juridiques rassemblées sous le vocable de « libertés de base » ne sauraient être garanties si chaque membre de la société ne bénéficiait pas d’un revenu décent. Ainsi son premier principe, supposé au départ absolument prioritaire, apparaît-il finalement subordonné à la nécessité « d’assurer, indépendamment du principe de différence, un minimum social qui couvre les besoins essentiels à une vie décente afin qu’il y ait un exercice effectif des libertés de base » (p. 379).

 

[i]The Law of people (1999) n’est d’ailleurs pas mentionné dans la bibliographie mais seulement la première version embryonnaire de 1993. Cet ouvrage ayant fait l’objet de peu de commentaires, nous nous permettons de renvoyer à notre article : « Une théorie normative de l’aide au développement », Région et Développement, n° 26, 2007, p. 131-145 et http://www.creum.umontreal.ca/IMG/pdf_Herland.pdf

 

« La Part intime » de Césaire : un essai d’Alfred Alexandre

Alfred Alexandre, Aimé Césaire – La part intime, Montréal, Mémoire d’encrier, 2014, 93 p.

 « À preuve les grands fagots de mots qui dans les coins s’écroulent »[i].

Encore un exercice de Césairolâtrie ! pourrait-on craindre en ouvrant ce petit livre consacré au « père » de la « nation » martiniquaise. Heureusement, la signature de l’auteur dont on connaît les qualités de romancier et de dramaturge[ii], tant de forme que de fond, rassure immédiatement. En même temps qu’elle interroge : qu’est-ce qu’un écrivain comme Alfred Alexandre peut bien avoir de nouveau à nous dire sur un Césaire qui a déjà fait l’objet de tant de proses plus ou moins savantes, plus ou moins bien inspirées ?

Il est vrai que le personnage est complexe : (un temps) intellectuel organique du mouvement communiste international mais hostile de facto à toute révolution ; pourfendeur du colonialisme, chantre de la négritude mais acteur majeur de la départementalisation de la Martinique et donc de sa dépendance ; compagnon de route du surréalisme, ami du peintre Wifredo Lam et, en même temps, arapède accroché à son banc de l’Assemblée nationale et à son fauteuil de maire de Fort-de-France ; brillant élève, reçu à l’École Normale Supérieure, mais qui échouera à l’agrégation des lettres, etc., etc. Alexandre, cependant, ne brode pas sur ces multiples facettes de la personnalité de son héros. Il traque le Césaire intime dans ses poèmes, dans les quelques commentaires auxquels il s’est livré à leur propos. Pensons à Proust qui écrivait : « Un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices »[iii]. Cet autre moi, si difficile à cerner, c’est donc lui le moi intime. Césaire en 2005 : « Ce “moi-même”, je ne le connais pas. C’est le poème qui me le révèle et même l’image poétique »[iv]. Et en 1975, dans un autre entretien : « Je ne m’appréhende qu’à travers un mot, qu’à travers le mot »[v]. Que l’on songe ici au récit biblique : c’est bien la capacité de nommer qui définit d’abord l’humanité.

« Avec de la terre, le Seigneur modela toutes les bêtes des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les amena vers l’homme pour voir quels noms il leur donnerait. C’étaient des êtres vivants, et l’homme donna un nom à chacun. L’homme donna donc leurs noms à tous les animaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes des champs » (Genèse, 2, 19-20).

De fait, on ne saurait penser sans le truchement des mots, mais chez Proust, chez Césaire, il s’agit de bien autre chose. Que ce soit par un effort conscient de verbalisation ou dans l’élan quasi-spontané de la création poétique, les grands auteurs de la littérature parviennent à extraire d’eux-mêmes une connaissance de ce que l’on appelle, faute de mieux, l’âme humaine, et nous aident ainsi à nous connaître nous-mêmes. Césaire,  au demeurant, lorsqu’il revenait sur sa poésie, en 1975, repoussait énergiquement tout égotisme, déclarant accorder un part prépondérante à ce que l’on pourrait appeler « la part des autres » dans son moi. « Me proférant, je ne me profère pas en tant que moi : je profère les autres ».  Vérité ou propagande du député-maire ? Alexandre se contente de citer sans la questionner l’explication offerte par Césaire : « Je ne peux imaginer, je considèrerai comme un monstre un Martiniquais qui ferait de l’art pour l’art ! Cela signifierait qu’il n’a jamais regardé en face de lui, ou à côté de lui. Il y a une sorte d’intolérance de la situation collective, cela m’engage »[vi]. Une profession de foi qui, quoi qu’il en soit, s’exprime à l’occasion dans le poème : « de quelle taiseuse douleur choisir d’être le tambour ? »[vii] Et nul n’ignore la formule fameuse du Cahier d’un retour au pays natal : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche. »

Sincère ou pas, Césaire ? Il est bien difficile de trancher une telle question ; tout au plus peut-on avancer qu’il l’était sans doute dans l’immédiat avant-guerre, au moment où, en pleine crise existentielle, il rédigeait le Cahier. Plus tard, la politique devient tellement présente dans sa vie qu’on ne sait plus trop qui parle en lui. Alexandre, pour sa part, évacue la question jusqu’à la toute fin de son essai. Il y répond alors par ce qui pourrait à première vue passer pour une pirouette :

« L’écrivain en représentation, tout comme le “je” qui murmure dans les poèmes, peuvent bien n’être qu’une pure création de l’auteur se jouant de son public : cela ne change rien à l’évidence du texte pris pour lui-même » (p. 89).

Alfred Alexandre

Dont acte. Mieux vaut, en effet, faire abstraction de la personne d’un auteur – plus précisément du personnage public, le seul directement accessible – lorsqu’on plonge dans son œuvre. « Plonger » : expression appropriée à propos de Césaire dont le poème se déploie tel un fleuve impétueux, charriant des mots étranges, qui bouscule et entraîne, avec des cris de suppliciés, des femmes plantes, des hommes stylets, des chevaux ailés, verbe puissant qui se refuse à une interprétation définitive, qui pourtant – Alexandre le souligne à bon droit – ne possède pas moins une (mystérieuse) évidence.

Néanmoins, objectera-t-on, si notre moi « véritable » n’est jamais accessible – pas plus à nous-mêmes qu’aux autres, au demeurant – quel sens cela a-t-il de chercher le Césaire « intime » ? La réponse est dans la citation précédente. Recueil après recueil, les poèmes présentent, à qui sait la voir, une vérité qui n’est peut-être pas tout à fait celle du Césaire « profond » mais qui est en tout cas celle du poète.

Alexandre n’est pas dans une démarche de déchiffrement littéral des poèmes les plus ésotériques du « sage de Fort-de-France ». René Hénane a consacré à cette tâche plusieurs ouvrages indispensables à tous ceux qui veulent bien être emportés par le fleuve césairien, tout en refusant de se laisser submerger par les images souvent opaques chères au poète[viii]. Si Alexandre cherche également des clefs pour entrer dans la poésie de Césaire, c’est la psychologie de l’auteur qui l’intéresse d’abord, approche inusitée qui se révèle ici particulièrement féconde. Qui aura pris connaissance des analyses d’Alexandre ne lira certainement plus Césaire tout à fait de la même manière qu’il le faisait auparavant.

Sans vouloir trop en dire, mentionnons, à titre d’exemple, à propos du Cahier, cette idée qu’il s’agit non seulement « d’un voyage à rebours mais du récit rétrospectif d’un itinéraire intérieur ». Ou encore, et pour finir, le dévoilement d’une « structure générale » des poèmes de Césaire, quasi-dialectique, en trois temps (pas toujours dans le même ordre) : « opacité / descente / remontée à la lumière ». À rapprocher de ce qu’écrivait Suzanne Roussy-Césaire :

« Le vrai poème, qui nous montre l’homme dans la terreur, dans le désespoir et même l’horreur, doit nous saisir hors de ces enfers et nous conduire aux mystérieuses plages de la consolation »[ix].

 

 

[i] Aimé Césaire, « Éboulis », Moi, laminaire. In La Part intime, p. 14.

[ii] Voir ici sa bibliographie : https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/theatre-martinique-le-patron-dalfred-alexandre/

[iii] Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, cité in Alexandre Leupin, Proust en bref, Genève, Furor, 2015, p. 95.

[iv] Aimé Césaire, Nègre je suis, nègre je resterai – Entretiens avec Françoise Vergès, Paris, Albin Michel, novembre 2005.

[v] Entretien avec Jacqueline Leiner (1975) in Tropiques – 1941-1945, Paris, Jean-Michel Place, 1978. In La Part intime, p. 11.

[vi] In La Part intime, p. 17.

[vii] « Grand sang sans merci », Ferrements. In La Part intime, p. 74.

[viii] Voir en particulier, de René Hénane, Les Jardins d’Aimé Césaire (Paris, L’Harmattan, 2003), Aimé Césaire, le chant blessé – Biologie et poétique et Glossaire d’Aimé Césaire (Paris, Jean-Michel Place, respectivement 1999 et 2004), ainsi que les ouvrages en collaboration consacrés à Moi Laminaire (Paris, L’Harmattan, 2012) et à Ferrements (Paris, Orizons, 2012). Tout récemment, R. Hénane a publié une synthèse ou plutôt une somme de ses travaux dans Aimé Césaire, une poétique (Paris, Orizons, 2018).

[ix] Suzanne Césaire, « Alain et l’esthétique », Tropiques, n° 2, juillet 1941, p. 56.

Par Michel Herland, , publié le 29/06/2018 | Comments (0)
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