La question des migrants : quelle réponse ?

La question des migrants qui se dirigent vers l’Europe ne cesse de défrayer la chronique : les drames qui se succèdent en Méditerranée, tombeau de milliers d’Africains attirés par le miroir aux alouettes, sans compter les épreuves de toutes sortes tout au long de leur périple ; les Asiatiques coincés à Calais dans l’attente improbables du miracle qui leur permettra de franchir la Manche ; ceux qui, ayant réussi à pénétrer en Europe, se font refouler à la frontière franco-italienne ; etc. Les raisons de se scandaliser ne manquent pas. Mais l’indignation est une réaction d’ordre moral et la réponse que l’on doit apporter aux candidats à l’installation en Europe ne saurait être guidée exclusivement par la morale : on le sent bien.

Le point de vue moral doit néanmoins être considéré. L’éthique libérale – éthique minimale dont se satisfont beaucoup d’humains peu ou pas altruistes – enseigne que chacun est libre de vivre comme il l’entend (premier principe) à condition de ne pas nuire à autrui (second principe). Il s’agit donc dans ce cas simplement de déterminer si c’est nuire à autrui que de ne pas accueillir un migrant qui frappe à notre porte. En d’autres termes, est-ce une faute morale que de s’abstenir de porter assistance à quelqu’un envers qui nous ne nous sommes nullement engagés ? Exemple : si un SDF frappe à ma porte et me demande de lui offrir une place sur le canapé du salon, est-il immoral de ma part de refuser de l’accueillir ? En dehors des bons Samaritains, la grande majorité d’entre nous répondra qu’il n’en est rien. Et selon qu’on sera plus ou moins généreux, on militera dans une association d’accueil, on fera des dons, ou l’on se contera d’approuver l’action du gouvernement en direction des migrants. Ce sera en particulier le cas de tous ceux qui, n’ayant pas une idée bien nette sur la question d’accueillir ou pas et qui s’en remettent à l’opinion de la majorité telle qu’elle s’incarne dans l’Etat.

Il faut ajouter ici que le devoir d’hospitalité – qui va au-delà de l’éthique libérale minimale – est entendu depuis Kant comme un simple droit de visite pour l’étranger. Les auteurs qui tentent aujourd’hui de l’interpréter comme un droit de séjour indéfiniment extensible se réfèrent le plus souvent à une « citoyenneté cosmopolitique »[i] qui, si elle est une réalité autant pour certains migrants du Tiers-Monde que pour certains « bourgeois-bohèmes », s’avère difficilement tolérable par des peuples encore « enracinés » dès lors qu’elle menace leur personnalité essentielle (leur identité). Il n’est pas inutile de rappeler que la conception limitée du devoir d’hospitalité était aussi pour Kant un moyen de conforter sa position anticolonialiste.

On peut en effet renvoyer l’obligation morale aux migrants. Les gens du dehors sont également soumis à l’obligation de ne pas nuire à autrui : considérés de la sorte ils n’auraient aucun droit de s’installer là où l’on ne les a pas invités, à moins de se trouver en danger de mort ou d’être privés de liberté. Pour justifier cette exception – qui est le fondement du droit d’asile – on fait la balance des nuisances : comme il est à l’évidence plus nuisible pour un individu de mourir ou d’être emprisonné sine die que pour un autre d’être encombré par un visiteur indésirable, le premier est en droit (moral) d’exiger d’être accueilli et le second a le devoir de le recevoir. Ceci admis, ceux qui veulent limiter l’accueil aux seuls demandeurs d’asile reconnus comme tels mettent en avant le droit de la population autochtone à défendre ses valeurs (comme les libertés individuelles, la tolérance, l’égalité des femmes et des hommes) qui seraient menacées par les étrangers. Ils peuvent encore faire valoir un argument économique : dans un pays où sévit un chômage élevé, l’arrivée de nouveaux travailleurs aggrave le déséquilibre du marché du travail[ii].

Ainsi l’examen de la question des migrations du strict point de vue éthique renvoie-t-il dos à dos les partisans de l’accueil le plus large possible et ceux de la fermeture. Les premiers défendent une conception extensive du second principe en faveur des migrants : pour eux tout État qui leur interdit l’entrée commet une faute. Les seconds défendent également une conception extensive du second principe mais en faveur des autochtones : est coupable tout Etat qui laisse entrer les migrants (au-delà d’une stricte interprétation du droit d’asile).

Comment décider ? Dans un État démocratique, qui est peu ou prou le régime des pays européens, la réponse va de soi : le choix de la politique migratoire ne peut sortir que des urnes[iii]. On conçoit, dès lors, qu’il puisse s’avérer très différent d’un pays à l’autre. Quid en Europe ? Si le contrôle des frontières extérieures de l’Union, donc de l’entrée des migrants, est clairement du ressort de celle-ci, l’accueil est autre chose. Supposons que vingt-sept États sur vingt-huit soient d’accord pour accueillir les migrants (au-delà du droit d’asile) contre un seul qui n’en voudrait pas. Les vingt-sept premiers n’ont aucunement le droit de contraindre le dernier à accueillir des étrangers si sa population leur est majoritairement hostile, parce qu’elle redoute la contamination d’une autre culture, parce que le chômage y est trop élevé ou pour toute autre raison.

La question se présente tout autrement pour les bénéficiaires du droit d’asile (et pour les demandeurs d’asile tant que leur cas n’a pas été tranché). Dans la mesure où ce droit est régi par des conventions internationales, tout État membre de l’UE qui voudrait s’en exempter se mettrait au ban des nations et devrait être en toute logique soit contraint d’accueillir son quota de réfugiés, soit expulsé de l’Union.

août 2018

 

[i] Voir in Esprit n° 446 (juillet-août 2018) le volumineux dossier intitulé « Le courage de l’hospitalité » dans lequel les contributeurs plaident, au-delà du « secours » et de « l’accueil » des migrants, en faveur d’une « appartenance » dont les modalités pratiques demeurent néanmoins sujettes à discussion.

[ii] Même si certains s’obstinent contre toute logique à défendre l’idée contraire. L’argument suivant lequel les immigrés accepteraient des emplois dont les nationaux ne voudraient pas signifie simplement en effet que le marché du travail est empêché de revenir à l’équilibre en raison, entre autres, d’un salaire minimum trop élevé, des défaillances de la formation professionnelle… et avant tout d’une insuffisante volonté de poursuivre les employeurs de clandestins.

[iii] Au nom de la crainte du populisme certains contestent la validité d’un processus démocratique « du bas vers le haut, de l’opinion et des attentes populaires à l’action au sommet » (cf. Michel Wieviorka in Esprit, op. cit., p. 172). C’est soutenir que le peuple ignore ce qui est bon pour lui, contrairement à ses représentants réputés mieux éclairés, un raisonnement qui, à l’évidence, ne tient plus dès lors que les mandataires librement élus sont sur la même ligne que leurs mandants.

Qu’est-ce qu’une société juste ? Retour sur la « Théorie de la justice » de Rawls

Rima Hawi, John Rawls – Itinéraire d’un libéral américain vers l’égalité sociale, Paris, Classiques Garnier, 2016, 436 p.

Bien qu’on ne compte plus les publications en français consacrées à John Rawls (1921-2002), au point que ce dernier n’est pas loin d’avoir stérilisé le débat sur la justice sociale, ses trois (ou deux) principes de justice (selon la manière de compter) étant devenu l’horizon en quelque sorte indépassable de toute réflexion sur le sujet, l’entreprise de Rima Hawi apparaît entièrement légitime. Son livre, issu d’une thèse, combine les approches « archéologique » (les sources et les influences), « historique » (comment la pensée du maître s’est transformée au fil du temps) et « critique » (quelles objections ont été soulevées à l’encontre de la théorie de la justice rawlsienne). Autant dire que l’auteur nous offre une véritable somme, sans égale en langue française.

Une somme où chacun trouvera de quoi nourrir ses propres réflexions. Les philosophes et les penseurs de la politique s’intéresseront, par exemple, à la manière dont Rawls s’est nourri des pensées de Rousseau et de Kant, renouvelant du même coup les interprétations habituelles de ces deux auteurs. Les amateurs de la philosophie morale s’étonneront peut-être de découvrir chez Rawls les conditions suivant lesquelles l’esclavage (bizarrement absent de l’index) pourrait ne pas être injuste (p. 174). Quant aux économistes qui ne sont pas des spécialistes de la théorie du bien-être, la lecture de R. Hawi leur apportera sur ce point certains éclairages originaux.

On connaît essentiellement Rawls en raison du principe, découvert chez l’économiste William Fellner (1965), suivant lequel les inégalités sont admissibles si elles permettent d’améliorer la situation (ou les perspectives selon une autre formulation) des individus les plus défavorisés. On oppose ce principe dit du maximin au principe d’utilité. Dans un cas, en effet, il s’agit de maximiser le bien-être (l’utilité) d’une catégorie (à la limite d’un seul individu), dans l’autre cas de maximiser l’utilité moyenne. En réalité, explique Baumol, il suffit de poser que les fonctions d’utilité sont identiques et que l’utilité marginale est décroissante pour que l’utilitarisme aussi bien que Rawls conduisent au même résultat, c.à.d. à l’égalité parfaite (p. 306) ! Mais l’hypothèse d’identité des fonctions d’utilité n’est-elle pas absurde, les humains ne sont-ils pas tous différents ? Oui et non ! C’est ce qu’explique, pour sa part Harsanyi. Elles sont en tout cas moins différentes qu’on pourrait le penser. Pour rester en France, Pierre Bourdieu n’a-t-il pas bien montré que les préférences que l’on pourrait croire propres à chaque individu sont en réalité fortement dépendantes de son environnement social ? De là à conclure que les fonctions d’utilité sont fondamentalement les mêmes, il n’y a qu’un pas. Que franchit Harsanyi : selon lui, en effet, « utility functions are governed by the same basic psychological » (p. 299).

En tout état de cause, la théorie de la justice rawlsienne butte sur la définition de l’individu le plus défavorisé, puisqu’elle ne retient pas un critère de bien-être unique mais un indice composite. La question se pose alors immédiatement de la construction de cet indice. Le repérage de l’individu le plus défavorisé se complique encore, à l’évidence, dès lors que les fonctions d’utilité ne sont plus tenues pour identiques.

Les principes de justice de Rawls sont censés être produits par des individus représentatifs placés sous le « voile d’ignorance », un concept utilisé dès 1945 par Vickrey puis par Harsanyi (1953-1955). Ces représentants, des sortes de constituants, font abstraction de leurs atouts ou de leurs handicaps dans la compétition sociale. Comment cela serait possible, Rawls ne le dit pas. Il n’en est pas moins conscient du problème et avoue dans son grand livre, A Theory of Justice (1971), que ses principes pourraient aussi bien être fondés autrement, qu’ils ont le statut d’impératifs catégoriques (p. 185). Or Kant n’avait pas besoin du voile d’ignorance pour édifier sa morale. Il lui suffisait de postuler notre bonne foi.

Quoi qu’il en soit, le voile d’ignorance a suscité de vives contestations qui portent moins sur son caractère artificiel que sur ce que Rawls lui fait dire. Car Rawls ne postule pas que les individus représentatifs sont généreux et bienveillants. Il retient au contraire des homo œconomicus égoïstes. Comment, à partir de là, aboutir à une société régie par le maximin ? C’est la quadrature du cercle, sauf si l’on postule une aversion absolue au risque. Et c’est bien ce qui sera reproché à Rawls, lequel, reconnaissons-le, aura du mal à se défendre : affirmer, comme il le fait, que le maximin est la conséquence inévitable d’une situation – celle du voile d’ignorance – non de risque mais d’incertitude complète paraît un peu court.

R. Hawi présente clairement ces controverses et bien d’autres, même si elle passe un peu vite sur les débats entre Rawls et Sen, son grand concurrent en matière de justice sociale. Ainsi aurait-elle pu davantage souligner que Rawls a fini par intégrer le concept de « capabilité ». Mais il faut surtout rendre hommage à son travail. Un bref compte-rendu d’ouvrage ne saurait pointer tous ses aspects les plus remarquables. « Tout » Rawls est dans le livre (à la seule exception de son ouvrage The Law of people[i]). Nous recommandons au lecteur de poursuivre jusqu’au dernier chapitre, « Une utopie réaliste », dans lequel il est démontré que la doctrine de Rawls n’est pas davantage compatible avec le capitalisme (même amendé par l’État-providence) qu’avec le socialisme d’État (la « dictature du prolétariat ») mais seulement avec soit une « démocratie de propriétaires », soit un « socialisme démocratique » (c.à.d. autogestionnaire), les deux pouvant d’ailleurs se combiner.

Nous n’avons rien dit jusqu’ici du « principe de liberté », pourtant le premier dans l’ordre lexicographique chez Rawls. Il serait dommage de passer par-dessus sans s’y arrêter car il pose deux questions. 1) Les libertés de base considérées par Rawls incluent-elles celle de participer aux décisions en matière de production ? Si l’on répond par l’affirmative à cette question, seul le socialisme démocratique sera retenu comme juste. 2) Le droit de vivre sans travailler (la « liberté réelle » au sens de Van Parijs) fait-il partie des libertés de base? R. Hawi ne considère qu’en passant cette dernière question, pourtant capitale, surtout aujourd’hui quand la fin du travail se profile à l’horizon. Rawls y a partiellement répondu dans Polical Liberalism (1993), ouvrage dans lequel il évoque le cas emblématique du « surfeur de Malibu » qui ne veut surtout pas prendre un emploi. Dans ce cas, suggère Rawls, une évaluation du gain en bien-être qu’il retire du loisir devrait être déduite de son allocation.

Pour terminer, précisons, après R. Hawi, que Rawls a dû admettre que les libertés juridiques rassemblées sous le vocable de « libertés de base » ne sauraient être garanties si chaque membre de la société ne bénéficiait pas d’un revenu décent. Ainsi son premier principe, supposé au départ absolument prioritaire, apparaît-il finalement subordonné à la nécessité « d’assurer, indépendamment du principe de différence, un minimum social qui couvre les besoins essentiels à une vie décente afin qu’il y ait un exercice effectif des libertés de base » (p. 379).

 

[i]The Law of people (1999) n’est d’ailleurs pas mentionné dans la bibliographie mais seulement la première version embryonnaire de 1993. Cet ouvrage ayant fait l’objet de peu de commentaires, nous nous permettons de renvoyer à notre article : « Une théorie normative de l’aide au développement », Région et Développement, n° 26, 2007, p. 131-145 et http://www.creum.umontreal.ca/IMG/pdf_Herland.pdf

 

« La Part intime » de Césaire : un essai d’Alfred Alexandre

Alfred Alexandre, Aimé Césaire – La part intime, Montréal, Mémoire d’encrier, 2014, 93 p.

 « À preuve les grands fagots de mots qui dans les coins s’écroulent »[i].

Encore un exercice de Césairolâtrie ! pourrait-on craindre en ouvrant ce petit livre consacré au « père » de la « nation » martiniquaise. Heureusement, la signature de l’auteur dont on connaît les qualités de romancier et de dramaturge[ii], tant de forme que de fond, rassure immédiatement. En même temps qu’elle interroge : qu’est-ce qu’un écrivain comme Alfred Alexandre peut bien avoir de nouveau à nous dire sur un Césaire qui a déjà fait l’objet de tant de proses plus ou moins savantes, plus ou moins bien inspirées ?

Il est vrai que le personnage est complexe : (un temps) intellectuel organique du mouvement communiste international mais hostile de facto à toute révolution ; pourfendeur du colonialisme, chantre de la négritude mais acteur majeur de la départementalisation de la Martinique et donc de sa dépendance ; compagnon de route du surréalisme, ami du peintre Wifredo Lam et, en même temps, arapède accroché à son banc de l’Assemblée nationale et à son fauteuil de maire de Fort-de-France ; brillant élève, reçu à l’École Normale Supérieure, mais qui échouera à l’agrégation des lettres, etc., etc. Alexandre, cependant, ne brode pas sur ces multiples facettes de la personnalité de son héros. Il traque le Césaire intime dans ses poèmes, dans les quelques commentaires auxquels il s’est livré à leur propos. Pensons à Proust qui écrivait : « Un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices »[iii]. Cet autre moi, si difficile à cerner, c’est donc lui le moi intime. Césaire en 2005 : « Ce “moi-même”, je ne le connais pas. C’est le poème qui me le révèle et même l’image poétique »[iv]. Et en 1975, dans un autre entretien : « Je ne m’appréhende qu’à travers un mot, qu’à travers le mot »[v]. Que l’on songe ici au récit biblique : c’est bien la capacité de nommer qui définit d’abord l’humanité.

« Avec de la terre, le Seigneur modela toutes les bêtes des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les amena vers l’homme pour voir quels noms il leur donnerait. C’étaient des êtres vivants, et l’homme donna un nom à chacun. L’homme donna donc leurs noms à tous les animaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes des champs » (Genèse, 2, 19-20).

De fait, on ne saurait penser sans le truchement des mots, mais chez Proust, chez Césaire, il s’agit de bien autre chose. Que ce soit par un effort conscient de verbalisation ou dans l’élan quasi-spontané de la création poétique, les grands auteurs de la littérature parviennent à extraire d’eux-mêmes une connaissance de ce que l’on appelle, faute de mieux, l’âme humaine, et nous aident ainsi à nous connaître nous-mêmes. Césaire,  au demeurant, lorsqu’il revenait sur sa poésie, en 1975, repoussait énergiquement tout égotisme, déclarant accorder un part prépondérante à ce que l’on pourrait appeler « la part des autres » dans son moi. « Me proférant, je ne me profère pas en tant que moi : je profère les autres ».  Vérité ou propagande du député-maire ? Alexandre se contente de citer sans la questionner l’explication offerte par Césaire : « Je ne peux imaginer, je considèrerai comme un monstre un Martiniquais qui ferait de l’art pour l’art ! Cela signifierait qu’il n’a jamais regardé en face de lui, ou à côté de lui. Il y a une sorte d’intolérance de la situation collective, cela m’engage »[vi]. Une profession de foi qui, quoi qu’il en soit, s’exprime à l’occasion dans le poème : « de quelle taiseuse douleur choisir d’être le tambour ? »[vii] Et nul n’ignore la formule fameuse du Cahier d’un retour au pays natal : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche. »

Sincère ou pas, Césaire ? Il est bien difficile de trancher une telle question ; tout au plus peut-on avancer qu’il l’était sans doute dans l’immédiat avant-guerre, au moment où, en pleine crise existentielle, il rédigeait le Cahier. Plus tard, la politique devient tellement présente dans sa vie qu’on ne sait plus trop qui parle en lui. Alexandre, pour sa part, évacue la question jusqu’à la toute fin de son essai. Il y répond alors par ce qui pourrait à première vue passer pour une pirouette :

« L’écrivain en représentation, tout comme le “je” qui murmure dans les poèmes, peuvent bien n’être qu’une pure création de l’auteur se jouant de son public : cela ne change rien à l’évidence du texte pris pour lui-même » (p. 89).

Alfred Alexandre

Dont acte. Mieux vaut, en effet, faire abstraction de la personne d’un auteur – plus précisément du personnage public, le seul directement accessible – lorsqu’on plonge dans son œuvre. « Plonger » : expression appropriée à propos de Césaire dont le poème se déploie tel un fleuve impétueux, charriant des mots étranges, qui bouscule et entraîne, avec des cris de suppliciés, des femmes plantes, des hommes stylets, des chevaux ailés, verbe puissant qui se refuse à une interprétation définitive, qui pourtant – Alexandre le souligne à bon droit – ne possède pas moins une (mystérieuse) évidence.

Néanmoins, objectera-t-on, si notre moi « véritable » n’est jamais accessible – pas plus à nous-mêmes qu’aux autres, au demeurant – quel sens cela a-t-il de chercher le Césaire « intime » ? La réponse est dans la citation précédente. Recueil après recueil, les poèmes présentent, à qui sait la voir, une vérité qui n’est peut-être pas tout à fait celle du Césaire « profond » mais qui est en tout cas celle du poète.

Alexandre n’est pas dans une démarche de déchiffrement littéral des poèmes les plus ésotériques du « sage de Fort-de-France ». René Hénane a consacré à cette tâche plusieurs ouvrages indispensables à tous ceux qui veulent bien être emportés par le fleuve césairien, tout en refusant de se laisser submerger par les images souvent opaques chères au poète[viii]. Si Alexandre cherche également des clefs pour entrer dans la poésie de Césaire, c’est la psychologie de l’auteur qui l’intéresse d’abord, approche inusitée qui se révèle ici particulièrement féconde. Qui aura pris connaissance des analyses d’Alexandre ne lira certainement plus Césaire tout à fait de la même manière qu’il le faisait auparavant.

Sans vouloir trop en dire, mentionnons, à titre d’exemple, à propos du Cahier, cette idée qu’il s’agit non seulement « d’un voyage à rebours mais du récit rétrospectif d’un itinéraire intérieur ». Ou encore, et pour finir, le dévoilement d’une « structure générale » des poèmes de Césaire, quasi-dialectique, en trois temps (pas toujours dans le même ordre) : « opacité / descente / remontée à la lumière ». À rapprocher de ce qu’écrivait Suzanne Roussy-Césaire :

« Le vrai poème, qui nous montre l’homme dans la terreur, dans le désespoir et même l’horreur, doit nous saisir hors de ces enfers et nous conduire aux mystérieuses plages de la consolation »[ix].

 

 

[i] Aimé Césaire, « Éboulis », Moi, laminaire. In La Part intime, p. 14.

[ii] Voir ici sa bibliographie : https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/theatre-martinique-le-patron-dalfred-alexandre/

[iii] Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, cité in Alexandre Leupin, Proust en bref, Genève, Furor, 2015, p. 95.

[iv] Aimé Césaire, Nègre je suis, nègre je resterai – Entretiens avec Françoise Vergès, Paris, Albin Michel, novembre 2005.

[v] Entretien avec Jacqueline Leiner (1975) in Tropiques – 1941-1945, Paris, Jean-Michel Place, 1978. In La Part intime, p. 11.

[vi] In La Part intime, p. 17.

[vii] « Grand sang sans merci », Ferrements. In La Part intime, p. 74.

[viii] Voir en particulier, de René Hénane, Les Jardins d’Aimé Césaire (Paris, L’Harmattan, 2003), Aimé Césaire, le chant blessé – Biologie et poétique et Glossaire d’Aimé Césaire (Paris, Jean-Michel Place, respectivement 1999 et 2004), ainsi que les ouvrages en collaboration consacrés à Moi Laminaire (Paris, L’Harmattan, 2012) et à Ferrements (Paris, Orizons, 2012). Tout récemment, R. Hénane a publié une synthèse ou plutôt une somme de ses travaux dans Aimé Césaire, une poétique (Paris, Orizons, 2018).

[ix] Suzanne Césaire, « Alain et l’esthétique », Tropiques, n° 2, juillet 1941, p. 56.

Par Michel Herland, , publié le 29/06/2018 | Comments (0)
Dans: Caraïbes, Césaire | Format: , ,

(Re)découvrir Vincent Placoly

« Nous ne sommes que les personnages
évanescents du rêve des ignorances »
V. Placoly.

Vincent Placoly

La vie et la mort de Marcel Gonstran, Paris, Denoël, 1971. Nouvelle édition, Caen, Passage(s), 2016, avec une préface de Max Rustal, un avant-propos et une « lecture » de Nicolas Pien, 147 p., 14 €.
Frères Volcans, Paris, La Brèche, 1983. Nouvelle édition, Caen, Passage(s), 2017, avec une préface de Maryse Condé et une « lecture » de Nicolas Pien, 154 p., 14 €.

 

Qui lit encore Placoly (1946-1992), pas en France ou dans la Francophonie mais même à la Martinique où il est né, a milité, enseigné ? Il est pourtant l’auteur de trois romans dont les deux premiers La vie et la mort de Marcel Gonstran et L’Eau-de-mort Guildive furent d’abord publiés par Maurice Nadeau dans sa collection « Lettres nouvelles », une référence. Aussi la réédition entreprise par les éditions Passage(s) ne doit-elle pas être saluée seulement pour son courage ; elle offre une occasion à ne pas manquer de découvrir, pour les jeunes lecteurs, ou de redécouvrir pour les plus anciens, un auteur prolifique et reconnu en son temps (prix La Casa de las Americas 1983 pour sa pièce Dessalines ou la passion de la liberté ; prix Frantz Fanon 1991 pour Une journée torride, recueil d’essais et de nouvelles).

Placoly romancier n’a pas cultivé la langue faussement populaire mais en réalité si savante portée sur les fonts baptismaux par Glissant et élevée par Chamoiseau, qui mêle au français des formes syntaxiques et des syntagmes empruntés au créole antillais. Par contre La vie et la mort de Marcel Gonstran révèle une forte tonalité surréaliste dans laquelle il est loisible de repérer l’influence (revendiquée) d’Alejo Carpentier et sans doute aussi de Césaire et du Rimbaud d’Une saison en enfer – tonalité qui fait le principal intérêt littéraire de ce roman avec sa construction faussement linéaire.

Comme l’indique le titre, le premier livre de Placoly raconte la vie et ultimement la mort d’un personnage nommé Marcel Gonstran[i]. Celui-ci, Antillais, a émigré à Paris et occupe un poste de manœuvre chez Renault (p. 35). Il tombe amoureux d’Eleonora (sic) qui se révèle bretonne et prostituée. Il a d’elle un enfant trisomique, l’enfant mourra, les parents se sépareront. Plus tard le héros épousera Léna (Héléna), une gloire du bal Blomet (« lieu où nègres et fils de nègres venaient danser bombax » – p. 120), qui mourra avant lui. Dans ses souvenirs rôde une autre belle, Excellentia, la jeune Antillaise dont il fut amoureux avant de s’exiler.

Considérons pour commencer Eleonora, aux yeux semblables « à deux sexes rapprochés (p. 28), dont la chemise de satin bleu est « gonflée de soupirs » (p. 30). Et son amoureux : « le grand merveilleux nègre aux aboiements de fauve nègre penché sur un apeuré blond sexe » (p. 38). Ou Madame Marthe, figure fugitive de l’initiatrice aux mystères du sexe qui « avait les cuisses arrondies comme des tours, et du chiendent entre les jambes » (p. 43) et qui lui « ouvrit tous ses pacages comme à un effréné poulain » (p. 44).

« Dans un jour mat que la lèpre défigure » (p. 48) notre héros se souvient des chiens qui « s’éreintaient à suivre le facteur qui s’éloignait, pareil, sur sa monstrueuse monture, aux écarts de la fiction » (p. 49).

Tout cela n’est rien à côté d’un conte, vite interrompu au demeurant, qui commence ainsi : « Quand Bentham fut mort, on lui fit des noces de campagne. Sa femme, née fertile, en robe verte vint. Ses cheveux lui tombaient jusqu’aux pieds, et de ses cils, comme d’un fourré de mangles, une envolée de petits oiseaux morts » (p. 52). Qui est ce Bentham ? On n’en voit qu’un : Jeremy Bentham (1748-1832), le pape de la philosophie utilitariste. Mais que viendrait-il faire dans cette galère, voilà une question à laquelle nous n’apporterons aucune réponse. Même incertitude à propos de Mrs Belmont, la femme aux « mains d’algues » (p. 105), réputée ethnologue (p. 106).

La vie et la mort de Marcel Gonstran est un roman de jeunesse. Placoly n’a que 25 ans quand il est publié. Inévitablement, il y a mis beaucoup de lui-même, à commencer par son expérience de jeune Antillais transplanté à Paris pour ses études. Mais le livre aborde d’autres préoccupations d’ordre plus directement politique qui sont la marque de nombre de Martiniquais de la « Génération 46 », à commencer par ceux avec lesquels il créera, à son retour de France, le Groupe Révolution Socialiste (GRS), affilié à la IVe Internationale (trotskyste). Dans le roman, les deux passages à la gloire de Simon Bolivar nous rappellent que Placoly et le GRS luttaient pour l’indépendance de la Martinique[ii] ; le personnage de Marcel, ouvrier chez Renault, personnifie tous les ressortissants des départements d’outremer, déjà marqués par un fort chômage, qui furent incités à émigrer en Métropole, laquelle avait alors besoin demain d’œuvre[iii] ; la scène de possession sexuelle observée par Marcel enfant semble rappeler les abus des maîtres blancs au temps de l’esclavage ; le récit intitulé « La grève du Sud » fait sans doute référence à l’insurrection qui enflamma le sud de la Martinique en 1870 et aux massacres qui s’ensuivirent ; le génocide des Indiens Caraïbes par les premiers colons est évoqué de manière très allusive avec l’apparition « de très grandes femmes [aux] mains grasses et [aux] cheveux enduits de roucou », tandis que les « hommes assistent à l’écart à la mort de leurs chevaux, en se demandant par où le mal a bien pu pénétrer » (p. 85).

Que dire, enfin, de l’attitude d’adoration et de soumission de Marcel face à Eleonora la Bretonne ? Si l’on ne saurait y voir sans plus de preuve un élément autobiographique, elle renvoie clairement à l’aliénation de l’homme noir confronté au monde des Blancs telle qu’elle fut analysée par Fanon – autre Martiniquais – dans Peau noire, masques blancs (1952).

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Changement total de sujet et de style avec Frères Volcans. Une décennie s’est écoulée entre les deux livres, le temps de la maturité. L’écriture s’est assagie et la thématique s’est resserrée autour de la peinture de la société de Saint-Pierre de la Martinique par un colon « éclairé », au moment de l’abolition de l’esclavage, en 1848, par le gouvernement provisoire de la (deuxième) République française. Le choix d’un tel porte-parole en a surpris plus d’un et n’est sans doute pas pour rien dans le changement d’éditeur. D’autant qu’il contient dans la postface où Placoly s’exprime directement un éloge inconditionnel de l’abolitionniste français Victor Schœlcher (p. 133), reprenant celui de son narrateur (p. 84), qui a pu étonner de la part d’un homme très engagé à gauche. Ce livre vaut pourtant (ou d’autant plus ?) d’être lu et le cent-soixante-dixième anniversaire de l’abolition y incite particulièrement.

Roman historique, Frères Volcans met en scène en effet plusieurs personnes ayant joué un rôle important lors de l’abolition, à côté de nombreux personnages de fiction, dont le narrateur, ses proches et ses deux serviteurs, anciens esclaves qu’il a affranchis et qui le servent avec un respect presque amical. La santé du narrateur – jamais nommé – n’est pas bonne ; il est hanté par la mort comme l’auteur peut-être si Placoly se savait déjà malade à l’époque où il écrivit ce livre. Mais le vrai sujet est bien celui d’une société corrompue par l’esclavage (p. 72), qui noie ses turpitudes dans les « agréments de la vie coloniale ». Que l’esclavage soit un crime, « un asservissement qui dure contre toute raison, et dont nous devrons rendre compte demain » (p. 57), tel est le message central de la première partie du livre qui se situe juste avant l’abolition. L’autorité quasi sans limite dont jouit le maître crée une habitude de violence chez les oppresseurs, comme lors de cet épisode du roman où le supplice d’un nègre sur une Habitation « n’affecta pas la continuation de la journée » pour les invités venus prendre le bon air sur les hauteurs du bourg du Prêcheur (p. 77). Le corollaire de cette attitude est évidemment la haine chez les opprimés : « la haine du maître nous rassemble » avoue Abder, le serviteur (p. 80).

Loin des analyses qui mettent en avant l’acceptation (forcée) de leur condition par les esclaves et expliquent ainsi la stabilité – toute relative – des sociétés esclavagistes, Placoly, par l’intermédiaire de son narrateur, n’y voit qu’une tactique : « Je ne crois pas que les nègres aient peur de nous. En baissant le front dans la mission quotidienne de l’esclavage, ils mettent leurs corps à l’abri pour les combats futurs » (p. 60). Plus loin, nous apprendrons que les Blancs non plus n’ont aucune crainte : « Les maîtres n’ont jamais eu peur de leurs esclaves » (p. 99).

Le livre oppose au narrateur ses commensaux partisans de l’esclavage. Leurs arguments se résument à peu de choses : une propriété (les nègres) qu’ils jugent honnêtement acquise et la situation qu’ils estiment privilégiée (!) de leurs esclaves par rapport aux ouvriers des manufactures et plus généralement aux pauvres d’Europe. Citant Schoelcher, le narrateur rappelle pourtant que si les ouvriers parisiens eux-mêmes « ont apposé leur signature malhabile au bas de la pétition universelle » en faveur de l’abolition, c’est bien la preuve que la privation de la liberté impose aux esclaves un surplus de misère (p. 70-7).

La dépendance des colonies des Antilles par rapport à la Métropole (« si l’Europe fermait les yeux nous n’existerions plus » – p. 53) est dénoncée, de même qu’est bien noté l’agacement soulevé par les demandes constantes des colons (« Vous ne pouvez pas imaginer combien la colonie déprime les Français. Vous vous agitez comme des alevins dans un bocal, déposant dossier sur dossier sur le bureau de la Marine, qu’on ne lit pas » – p. 40). À quelques mots près, rien n’a changé sous le soleil !

La deuxième partie de Frères Volcans est une chronique de l’abolition telle qu’elle fut vécue à Saint-Pierre, qui colle d’aussi près que possible aux événements réels. Les « créoles » laissent faire parce qu’ils ne pourraient guère résister et encore parce qu’ils « savent que l’abolition de l’esclavage n’entamera en rien leur pouvoir réel » (p. 101). Quant aux « nègres », un « nouveau bagne » se dresse devant eux : « ils considèrent la liberté comme origine de toutes choses. Mais la liberté des lois n’existe pas. C’est pourquoi la race noire maintient autant qu’elle peut la fête des rues et qu’elle ignore la nécessité économique du travail » (p. 102).

Du point du style, rien de plus dissemblables, on l’aura sans doute remarqué, que l’écriture baroque et fantasque de Marcel Gonstran et celle de Frères Volcans, un récit qui aurait pu sortir de la plume d’un colon lettré du XIXe siècle, nourri aux Lumières du siècle précédent et qui ne se sentait   « prisonnier d’aucune race » (p. 92), formule qui n’est pas sans évoquer également le Fanon de la conclusion de Peau noire, masques blancs : « Ce n’est pas le monde noir qui me dicte ma conduite »[iv].

Notons pour finir que si Placoly aimait explorer des facettes très différentes de la langue française, comme on le voit à la lecture de ces deux romans, il ne négligeait pas pour autant le créole, puisqu’il a écrit dans cette idiome plusieurs pièces à destination du public populaire de la Martinique.

 

 

[i] Pour une analyse détaillée de La vie et la mort de Marcel Gonstran on peut se reporter à Jean-Georges Chaly, Vincent Placoly, un créole américain, Fort-de-France, Desnel, 2008, consacré en fait à ce seul ouvrage.

[ii] Ce militantisme valut à Placoly d’être menacé d’expulsion, conformément au décret du 15 septembre 1960 qui permettait au Gouvernement de muter en Métropole tout fonctionnaire domien – à l’instar du professeur Placoly  – jugé séditieux. Ajoutons que selon le témoignage d’une de ses élèves au collège Ernest-Renan (Fort-de-France) pendant l’année scolaire 1972-1973, Placoly fut un professeur de lettres aussi charismatique que non-conformiste, qui discourait avec brio devant ses petits élèves… au risque de leur faire négliger l’apprentissage de la grammaire.

[iii] Le transfert de main d’œuvre était organisé par une agence nationale, le Bumidom (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outremer) actif de 1963 à 1981.

[iv] Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952, p. 184. La phrase qui suit est encore plus directement adressée aux chantres de la Négritude : « Ma peau noire n’est pas dépositaire de valeurs spécifiques ».

« L’entre-deux » : Olivier Larizza après « L’Exil »

Ma poésie a l’air hirsute de mon yéti préféré, « Violet solitude », L’entre-deux.

Qu’est-ce qu’un poète ? Une éponge qui se gonfle de sensations pour se vider aussitôt, sans chercher la rime ni la raison ? Cette définition, qui est loin de couvrir tout le champ de la poésie, devrait néanmoins convenir à Olivier Larizza qui explique dans la préface de son nouveau recueil, L’entre-deux (la suite qu’il vient de donner à L’exil[i]), qu’il a écrit ses poèmes dans un état de fulgurance dû « à la fascinante incongruité et à l’exaltation déstabilisante » dans laquelle il baignait, lui le Strasbourgeois envoyé – grâce ou simple hasard – aux Antilles pour occuper un poste de maître de conférences à l’université. Il y restera douze ans avant de rejoindre un poste de professeur dans le sud de la France, douze années bien remplies pendant lesquelles il publiera plusieurs romans, essais, livres de contes, etc. à côté de ses travaux académiques.

Sa poésie dont il est question ici, égotiste et impudique s’il en fut, s’avère passionnante par ce qu’elle révèle de la personnalité d’un jeune homme (il a 28 ans quand il débarque en Martinique), curieux de tout et habile à saisir l’insolite partout où il se trouve, par exemple chez ce chien à l’air cabot d’une hyène de Walt-Disney, lequel chien devient d’ailleurs l’occasion d’une digression métaphysique :

Le museau du clebs frémit mendiant sa pitance comme nous mendions aussi notre feu de ce jour (« Tombant à l’eau », p. 68).

Jeune homme facilement épris, comme il se doit à cet âge : Les fées cabriolaient elles ont des jambes longues à défaillir (« Ô les dauphines ! », p. 69). Comment résister en effet à d’aussi charmantes tentations ? Combien de fois m’as-tu reproché que je n’assumais pas le couple Non je n’assume pas la grandeur de nous deux c’est trop géant pour le prétentieux passereau que je suis (« Violet solitude », p. 51). D’autant que, Adonis aux yeux de velours (« À l’évanouie », p. 59), il est conscient de sa valeur sur le marché de la drague et fier de son vit étincelant de puissance grenat (« Lumière de toi », p. 34), un organe évoqué à maintes reprises sous des intitulés variés depuis le simple attribut jusqu’à l’anatomique pénis en passant par la bite, la pine, le dard, le braquemart voire le gros bras réticulé !

Quand Larizza écrit de la poésie Larizza s’amuse. Par exemple en détournant quelques vers bien connus des grands ancêtres, Mallarmé, Ronsard, Lamartine, d’autres sans doute, comme ici Césaire dans une citation particulièrement transgressive, donc iconoclaste d’Un Cahier du retour au pays natal :

J’habite une blessure secrète (au lieu d’une blessure sacrée chez Césaire)
J’habite rue des flamboyants
J’habite aussi (bien sûr) ma bite (« Le Virtuel », p. 64).

N’allons pas croire pour autant que Larizza soit un vulgaire prédateur à dénoncer sur Me too : On dira que je suis machiste ou misogyne c’est faux J’adore les aubergines (« Dimanche au Bakoua », p. 57) ! À preuve le magnifique poème d’amour intitulé simplement « Tu es » (p. 19) qui se termine ainsi :

Je voudrais te ressusciter dans la clarté des jours qui jamais ne te friperaient Ta vieillesse serait un scandale-courbaril Tes jambes faites de bronze & de lumière m’enserraient à la maltaise Tes seins dans le couloir bleuté de l’horizon s’arrondissent & jubilent je pose un baiser-brasier sur le chiaroscuro de nos ébats Tu es l’éclair qui a explosé les limaces de l’ennui Tu es ma capitale ma Barcelone ma GALAXIE.

Ainsi Larizza, l’adepte d’une poésie égo forte, provocante et jubilatoire se révèle-t-il aussi parfois un  grand romantique.

 

Olivier Larizza, L’entre-deux, Andersen, « Confidences », Paris, 2018, 78 p., 6,90 €.

 

[i] https://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/poesie-%C2%AD-la-martinique-dolivier-larizza/

La grande biographie de Frantz Fanon par David Macey

David Macey, Frantz Fanon, une vie, Paris, La Découverte, 2e éd. 2013, 599 p.

Bien que parue il y a déjà quelques années, il est encore temps de faire connaître largement cette biographie exemplaire d’une figure particulièrement remarquable du tiers-mondisme révolutionnaire. En ces temps d’aphasie idéologique où l’individualisme néolibéral n’a pas d’autres concurrents crédibles que le populisme nationaliste ou une religion rétrograde, il n’est pas inutile de rappeler que des hommes et des femmes ont combattu jusqu’au sacrifice de leurs vies pour un monde où la liberté, l’égalité et la fraternité ne seraient pas de vains mots. Que les résultats n’aient pas été à la hauteur de leurs espérances n’entache en rien la valeur de leur idéal.

En 1957 Frantz Fanon, médecin des hôpitaux psychiatriques en poste à Blida (Algérie), soupçonné à juste titre d’intelligence avec les rebelles, est expulsé. Replié à Tunis, capitale du FLN en exil, il devient l’un des principaux rédacteurs de El Moujahid, l’organe de propagande du FLN et l’un des porte-parole internationaux du Front, tout en poursuivant sur place son travail de psychiatre. En février 1960,il est nommé représentant permanent du gouvernement provisoire de la République algérienne à Accra (Ghana).Atteint par la leucémie, il est soigné brièvement à Moscou, continue à travailler, à écrire, à voyager, rencontrant Sartre et Beauvoir à Rome. Il s’éteint à 36 ans, fin 1961. L’indépendance de l’Algérie sera proclamée l’année suivante.

D. Macey relate les étapes d’une existence aussi brève que bien remplie, la jeunesse en Martinique, la guerre dans les rangs de la France libre aux côtés des alliés, les études médicales à Lyon, les premiers pas professionnels à l’hôpital de Saint-Alban auprès du psychiatre Tosquelle, initiateur de la psychothérapie institutionnelle, puis l’Algérie… Homme d’action, Fanon a pourtant d’abord marqué son empreinte par l’intermédiaire de ses livres. Le Frantz Fanon de Macey est donc avant tout une biographie intellectuelle, obéissant aux exigences du genre,avec 54 pages de notes et un index nominorum de 10 pages.

Des trois livres de Fanon, le plus connu aujourd’hui reste sans doute le premier, Peau noire, masques blancs (1952) car le schéma psychologique qu’il décrit, celui d’un être – le Noir en l’occurrence – déterminé par le regard de l’autre – le Blanc –demeure malheureusement d’actualité. Dans les termes de Fanon, l’aliénation du Noir ne relève pas d’abord d’une philogénèse ou d’une ontogénèse mais d’une sociogénèse. Si Fanon emprunte au Sartre des Réflexions sur la question Juive et de l’Être et le Néant, le phénomène de « l’être pour autrui », il ne manque pas cependant de souligner la différence entre le juif, victime de l’antisémitisme seulement s’il est dépisté, et le Noir « surdéterminé de l’extérieur » parce qu’immédiatement repérable par la couleur de sa peau[i].

Peau noire, masques blancs comporte une autre critique de Sartre qui mérite d’être rappelée car elle tient à la position de Fanon à l’égard de la négritude. D’une manière plutôt inattendue Fanon se déclare partisan de la version senghorienne (« l’émotion est nègre comme la raison hellène »[ii]ou comtienne (« les Noirs sont les champions du sentiment »[iii]) qui essentialise le Noir. Tandis que Sartre, dans sa préface à Orphée noir(1948), l’anthologie des poètes noirs rassemblée par Senghor, voit la négritude comme un simple moment dialectique (l’antithèse de la thèse proclamant la supériorité du Blanc, la synthèse devant réaliser « une société sans races »), Fanon soutient que « la conscience noire se donne comme densité absolue, comme pleine d’elle-même »[iv].

Cela n’empêche pas Fanon de déclarer aussi bien, en conclusion de son livre, qu’il ne doit « pas s’attacher à faire revivre une civilisation nègre injustement méconnue » et qu’il n’a « ni le droit ni le devoir d’exiger réparation pour ses ancêtres domestiqués ». Ne se faisant « l’homme d’aucun passé », il refuse d’être « esclave de l’Esclavage qui déshumanisa nos pères »[v].

Cette conclusion annonce le Fanon révolutionnaire des deux ouvrages suivants. « Moi homme de couleur, je ne veux qu’une chose : … Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme »[vi].

L’An V de la Révolution algérienne publié chez Maspéro en 1959 est un livre de propagande… disparate. Son but est avant tout de faire voir la guerre d’indépendance sous son meilleur jour possible, d’attirer les sympathies de la gauche, de susciter de nouvelles vocations de porteurs de valises et de conforter le FLN comme unique représentant légitime du peuple algérien. Le premier chapitre, « L’Algérie dévoilée » est celui qui résonne le plus aujourd’hui puisque l’auteur y identifiait « la liberté du peuple algérien… à la libération de la femme, à son entrée dans l’histoire…, à la destruction du colonialisme et à la naissance d’une nouvelle femme »[vii].

Fanon est resté psychiatre jusqu’au bout. Comme l’An V…, l’ouvrage ultime, Les Damnés de la Terre (1961) aborde dans un chapitre la relation entre guerre coloniale et troubles mentaux, mais l’essentiel dans cette bible du tiers-mondisme (dixit l’éditeur Maspéro) est bien de convaincre de la nécessité d’une révolution dans les pays colonisés, avec passage obligé par une phase de violence[viii]. Cela étant, il est permis de penser que le principal intérêt de ce livre, aujourd’hui, réside dans la critique formulée par l’auteur, dès 1961, à l’encontre de la « bourgeoisie nationale » des pays nouvellement indépendants. Il dénonce« l’inégalité dans l’enrichissement et dans l’accaparement », les « gangs » où « l’esprit jouisseur domine », qui « ne servent à rien » sinon à faire le lit du néocolonialisme[ix]. Fanon stigmatise également les partis uniques, les « dictatures tribales »[x], la pléthore administrative[xi].

D. Macey souligne à juste titre (p. 515) la contradiction inhérente aux Damnés de la terre, ouvrage dans lequel Fanon théorise à la fois le détournement de la révolution par la bourgeoisie nationale et, à partir de l’exemple algérien, la possibilité pour un peuple de se gouverner lui-même et de résister aux tendances corruptrices : « Il faut avant tout se débarrasser de l’idée très occidentale, très bourgeoise donc très méprisante que les masses sont incapables de se diriger »[xii]. Fanon, on le sait, n’a pas vécu assez longtemps pour savoir laquelle de ses deux théories était la bonne !

Si l’histoire du XXe siècle a fait le lit du Fanon révolutionnaire, elle lui a donné raison avec l’accession des colonies à l’indépendance. Pourtant la Martinique elle-même, devenue département français à l’issue de la deuxième guerre mondiale[xiii], n’a jamais réclamé son indépendance, une « exception » face à laquelle un fils de l’île ne pouvait rester indifférent. Deux articles[xiv] d’EL Moudjahid lui sont consacrés,plutôt optimistes à l’égard d’une indépendance future. Dans le premier, Fanon décrypte les signes d’une renaissance culturelle antillaise, prolégomènes de l’émergence d’une nation martiniquaise. Dans le second, il interprète les émeutes sanglantes de décembre 1959[xv]comme la « première manifestation de l’esprit national antillais ». En privé, l’apôtre de la révolution violente se montrait cependant moins optimiste. Un Guyanais, le docteur Bertène Juminer, rapporte les propos suivants de Fanon à propos de ces émeutes : « Il s’agit d’un simple défoulement, un peu comme certains rêves érotiques. On fait l’amour avec une ombre. On souille son lit. Mais le lendemain tout rentre dans l’ordre. On n’y pense plus »[xvi]. On ne saurait mieux dire et ce ne sont pas les « événements de 2009 », cinquante ans plus tard, qui pourraient en faire douter[xvii].

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La biographie de Macey demeure l’irremplaçable porte d’entrée à Fanon auteur et acteur de la révolution après la fin de la deuxième guerre mondiale. Bien au-delà d’une simple introduction, il s’agit d’une étude approfondie qui replace Fanon dans le contexte intellectuel de l’époque et souligne ce que furent ses apports à la réflexion sur la négritude, la colonisation et la décolonisation. Par contre, on y chercherait en vainement le Fanon intime. Tout au plus apprend-on qu’il eut une fille, Mireille, née en 1948, avant d’épouser Marie-Josèphe Dublé dite Josie dont il eut un fils, Olivier, né en 1955. Une telle lacune est gênante à propos de l’auteur de Peau noire, masques blancs, ouvrage dans lequel il souligne l’aliénation des femmes noires (comme les héroïnes de Mayotte Capécia[xviii]) qui cherchent désespérément à épouser un Blanc.Or Michelle B, la maîtresse de Fanon, comme Josie sont deux Blanches. Et Fanon s’est marié en 1952, l’année même où il proclamait dans un livre son « besoin de se perdre dans la négritude absolument »[xix]. D. Macey ne s’étend pas là-dessus, se contentant de remarquer qu’« il est toujours dangereux d’accuser quelqu’un de mauvaise foi [‘l’inauthenticité’ de Mayotte Capécia, en l’occurrence] sans y sombrer à son tour » (p. 193).

Pour finir, deux erreurs factuelles à corriger. Il n’est pas exact, contrairement à ce qui est écrit p. 146, que les trois pièces de théâtre écrites par Fanon (en 1949) aient toutes disparu. Deux d’entre elles, L’Œil se noie et Les Mains parallèles sont désormais publiées[xx]. Les tapuscrits avaient été remis à Mireille Fanon-Mendès France, la fille de Fanon, par le frère de ce dernier, Joby Fanon, dans les années 1980. Sachant que D. Macey s’était entretenu avec M. Fanon-Mendès France lorsqu’il préparait sa biographie, et que les tapuscrits ont été déposés à l’IMEC dès 2001, il est surprenant qu’il ait laissé passer cette erreur.  Il n’est pas exact non plus (p. 90) – et dans ce cas c’est plus grave, en raison de ce que cela laisse supposer de l’attitude de Césaire envers Fanon – que le maître martiniquais ait rejeté du recueil Moi, laminaire, publié au Seuil en 1982, le poème qu’il avait consacré à Fanon[xxi].

 

[i] D. Macey, p. 203. Peau noire…, éd. du Seuil, p. 93.

[ii] Léopold Sédar Senghor, « Ce que l’homme noir apporte », L’Homme de couleur (1939).Peau noire…, op. cit., p. 102).

[iii] D. Macey, p. 200.

[iv] Peau noire…, p. 109.

[v]Peau noire…, p. 183, 185, 186.

[vi] Peau noire…, p. 187.

[vii] D. Macey, p. 429 et Sociologie d’une Révolution (2e éd. deL’An V…), 1966, p. 83.

[viii] « Le colonisé découvre le réel et le transforme dans le mouvement de sa praxis, dans l’exercice de la violence, dans son projet de libération »,  Les Damnés…, chap. 1, « De la violence », éd. La Découverte/Poche, p. 59. Voir également la préface de J.-P. Sartre : « le colonisé se guérit de la névrose coloniale en chassant le colon par les armes » (p. 29).

[ix] Les Damnés…, chap. 3, « Mésaventures de la conscience nationale », p. 149, 165, 167, 169.

[x] Les Damnés…, p. 175.

[xi] « … parce que de nouveaux cousins et de nouveaux militants attendent une place et espèrent s’infiltrer dans les rouages », Les Damnés…, p. 177.

[xii] Les Damnés…, p. 179.

[xiii] Loi du 19 mars 1946 transformant les colonies de la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane et la Réunion en départements français, dont le rapporteur fut Aimé Césaire.

[xiv] Repris in Frantz Fanon, Pour la révolution africaine, écrits politiques, Maspéro, 1964.

[xv] Trois morts abattus par les CRS.

[xvi] D. Macey, p. 445 et B. Juminer, « Hommage à Frantz Fanon », Présence africaine, n° 40, 1962, p. 139.

[xvii] Au premier trimestre 2009 un mouvement social de grande ampleur s’est traduit par une grève générale de plusieurs semaines en Guadeloupe et en Martinique. Cette situation pré-insurrectionnelle n’a cependant amené aucun changement notable aux plans politique ou social.

[xviii] Mayotte Capécia (Lucie Combette), Je suis Martiniquaise (1948), La Négresse blanche (1950).

[xix] Peau noire…, p. 109 et D. Macey, p. 202.

[xx] Les deux pièces sont publiées in Frantz Fanon, Écrits sur l’aliénation et la liberté, La Découverte, 2015.

[xxi] « Par tous mots guerrier-silex ». D. Macey ne mentionne d’ailleurs pas précisément Moi, laminaire mais un recueil intitulé Poésie (?).

Concurrence des identités – concurrence des ethnies

Un numéro spécial de la revue Esprit sur l’Europe

Intitulé « Nous, l’Europe et les autres », ce copieux dossier d’Esprit (dans le numéro de décembre 2017) aborde des sujets qui fâchent à côté de questions d’actualité (Brexit, Catalogne). On s’interroge à juste titre sur la culture européenne[i]. Les optimistes y voient le résultat d’un triple héritage, Athènes, Rome et Jérusalem, soit la synthèse quasi miraculeuse de trois apports : la démocratie et la philosophie, le droit et l’administration, enfin la transcendance et le monothéisme. Cependant, comme remarque Marcel Hénaff dans le premier article du dossier, L’Europe a cette particularité par rapport à d’autres grands ensembles culturels de n’avoir été que très brièvement un empire, la pax romana ayant vite cédé devant les invasions barbares. En est demeurée pour l’essentiel une organisation sociale dominée par des villes, espaces de liberté et de délibération. C’est dans leur cadre que se sont édifiées dans la douleur les nations européennes, des ensembles qui restaient influencés, via le christianisme, par l’ancien héritage mais qui n’en étaient pas moins, au nord de la Méditerranée, des terres « barbares ». L’influence civilisatrice s’est alors manifestée dans « le rejet – ou du moins dans l’ignorance ou la délégitimation – des cultures vernaculaires ». Mais, ajoute M. Hénaff, « cet arrachement ou cette séparation fut aussi une incroyable éducation. Ce fut une obligation de constamment penser dans un écart par rapport à soi »[ii]. D’où, sans doute, l’importance des dimensions critique et universaliste dans la culture européenne.

Néanmoins, l’histoire n’est pas un long fleuve tranquille. Selon M. Hénaff, encore, le « moment Luther » marque en effet un retour en force du « vernaculaire », avec les conséquences que l’on sait jusqu’au siècle dernier : guerres des religions, guerres des nations et leur cortège de violences et de massacres inouïs. La suite c’est aujourd’hui : après deux guerres mondiales fratricides, les Européens ont entrepris, non sans mal, de construire « un espace de consensus conflictuel, une insociable socialité des nations », sous l’invocation des droits de l’homme.

Dont acte. Mais comment l’Europe se sortira-t-elle  du nouveau défi que constitue la « révolution démographique »  mise en exergue par Albert Bastenier, le peuplement de l’Europe étant devenu, pour partie, « structurellement exogène » ? Dans la lignée de Frederik Barth[iii], l’auteur du second article invite à prendre en considération la frontière ethnique qui divise nos sociétés : « barrière sociale dressée entre la majorité autochtone et la minorité d’origine étrangère qui, l’une et l’autre, se catégorisent elles-mêmes et catégorisent l’autre sur la base de représentations culturelles en miroir »[iv].

Inutile de se voiler la face : « Depuis plusieurs décennies, nombre de nouveaux venus campent dans les sociétés européennes sans en faire véritablement partie et leurs enfants sont labellisés comme issus de l’immigration […] On ne peut pas parler d’un apartheid au sens strict, mais bien d’une forme de séparatisme social sur la base des origines ». Concrètement, « la frontière ethnique est une catégorie sociale de clôture que les majoritaires mettent en œuvre pour préserver leurs avantages sociaux […] Lorsque, parmi les minoritaires un grand nombre d’individus échouent à [la franchir], la frontière ethnique affirme sa fonction protectrice d’une identité humiliée » (p. 71-73).

Si le constat n’est pas nouveau, du moins l’auteur a-t-il le mérite d’appeler un chat un chat. Au-delà, comment lutter contre « l’enfermement identitaire » de nombre de personnes immigrées ou issues de l’immigration et leur « posture victimaire » ? La réponse de l’auteur n’incline guère à l’optimisme, du moins à court terme, puisque « l’affirmation des identités culturelles », tout comme « le séparatisme ethnique », sont surdéterminés par les rapports sociaux de production.

Même triste constat sans véritable ouverture au sujet de la haine anti-musulmane prônée en Allemagne par le mouvement Pegida (Patriotische Europaër gegen die Islamisierung des Abendlandes – Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident) et relayée par l’AfD (Alternativ fürDeutschland). La journaliste Carolin Emcke, qui vient de lui consacrer un livre[v], ne peut faire mieux que déplorer l’incapacité de l’Europe, telle qu’elle se présente aujourd’hui comme une construction principalement économique, à créer du « bien commun ». Il vaut peut-être la peine d’ajouter ici que les migrants et leurs descendants n’ont pas le monopole de la posture victimaire : sous les aspects d’un sentiment de dépossession, elle fonde tout autant les revendications de Pegida et des autres mouvements d’extrême droite.

Un entretien avec Ivan Krastev, auteur d’un essai remarqué sur le Destin de l’Europe[vi] permet d’en apprendre davantage. Spécialiste de la Mittel Europa, il commence par souligner que « le soutien le plus fort aux partis populistes et xénophobes ne provient pas des régions qui accueillent le plus de migrants mais bien de celles d’où le plus sont partis »[vii] (Pologne, Allemagne de l’Est, etc.). Il ajoute que la complaisance d’une majorité des populations des pays du groupe de Visograd envers les régimes autoritaires relève moins d’une tendance antidémocratique profonde que de la volonté d’avoir en face de soi un gouvernement réellement responsable (grâce à la concentration des pouvoirs) auquel on pourra ensuite demander des comptes.

La désespérance de nombre d’Européens s’explique sans doute principalement par la croyance véhiculée par les gouvernants et les medias suivant laquelle on ne peut rien modifier d’essentiel à l’état des choses, comme le résume la formule « TINA » (attribuée à Margareth  Thatcher) : There is no alternative. De fait, en Europe, on a beau changer de gouvernement, la politique ne change pas, ou guère. Ailleurs, comme remarque I. Krastev, en Russie ou en Chine, on peut changer de politique mais pas ceux qui sont au pouvoir. En tout état de cause, « TINA » entretient la méfiance des gouvernants à l’égard des gouvernés. De surcroît, beaucoup de ressortissants des pays de l’Est européen ont vécu la transition brutale du communisme au capitalisme comme un traumatisme. Il est tentant de voir dans leur expérience une réédition du processus d’acculturation vécu par les barbares au Moyen Âge. De tels bouleversements, s’ils s’avèrent bénéfiques à long terme, sont fatalement douloureux à court terme. On comprend qu’il n’en faille pas davantage pour faire le lit du populisme.

Cet entretien avec I. Krastev ouvre également des perspectives sur la question des migrations. Il n’est pas anodin que les pays les plus hostiles aux migrants extra-européens soient eux-mêmes fournisseurs de migrants intra-européens. Le traumatisme lié au changement de régime prend, chez beaucoup de ceux qui demeurent, la forme d’un sentiment d’échec[viii]. Chez ceux-là, la perte de la sécurité liée à un régime liberticide mais protecteur n’est pas compensée par l’accession à la prospérité promise. Dans ces conditions, l’arrivée d’allogènes ne peut être perçue que comme une menace. Néanmoins, estime toujours I. Krastev, tout est question de confiance dans le gouvernement : l’Allemagne, selon lui, démontre qu’il est possible d’intégrer des migrants, même nombreux, sans disruption majeure. Comme les citoyens ne demandent qu’à être gouvernés efficacement, on peut en déduire que l’AfD n’est pas près d’accéder au pouvoir dans ce pays.

L’article conclusif du dossier fait le point sur les propositions récentes des présidents Junker et Macron en matière européenne. Selon le président français, comme il l’a déclaré à la tribune de la Sorbonne, le 26 septembre 2017, on aurait eu tort de vouloir « faire avancer l’Europe malgré les peuples »[ix]. Curieuse formulation ! Comme s’il y avait eu, d’un côté, des gouvernants prêts à s’immoler sur l’autel de l’Europe (car qu’est-ce que cela peut bien signifier, « faire avancer l’Europe », sinon faire reculer les États-nations ? En matière de souveraineté, il n’y a pas de jeu à somme positive : toute avancée de l’Europe se fait au détriment des États) et, de l’autre, des peuples résistant des quatre fers à la construction d’une Europe-puissance. Que certains peuples européens soient sur cette ligne, nul ne le contestera et les fédéralistes n’ont pas fini de déplorer qu’on ait laissé entrer ces loups-là dans la bergerie. Mais il y a également de nombreux peuples acquis à l’idée fédérale et qui ne demandent qu’à « avancer ». Le déficit d’Europe est du côté gouvernemental : qui le niera ? Où est le chef d’État, où est le « parti de gouvernement » qui aurait inscrit dans son programme la construction d’une fédération européenne hic et nunc avec qui voudrait y participer ? Ne cherchez pas ? Il n’y en a pas !

Mais le discours de Macron, dira-t-on ? M. Macron se présente en effet comme un partisan déterminé de l’Europe… en paroles. Il propose de grandes et belles choses en matières culturelle, éducative, sociale, financière, industrielle, militaire, électorale… Mais lorsqu’il s’agit de respecter la discipline communautaire, il ne fait pas mieux que ses prédécesseurs et s’empresse de produire des données truquées pour faire croire que la France entre – bien sûr ! – dans les clous des 3% de déficit public (quant à la dérive continue de la dette, personne n’en parle…) Quelle crédibilité, quelle influence peut avoir un président français quand il demande à ses pairs d’accepter plus d’Europe alors que lui-même s’avère incapable d’honorer les engagements européens de la France ?

Le dossier d’Esprit se termine par une citation de Jacques Delors listant les trois piliers de la construction européenne : « la concurrence qui stimule, la coopération qui renforce, la solidarité qui unit ». À cette glorieuse trilogie, F. Demarigny propose d’ajouter un quatrième terme : « la citoyenneté qui légitime » (p. 121). Dans son introduction au dossier, Anne-Lorraine Bujon en appellait à « l’invention démocratique » chère à Claude Lefort. Soit. Mais pour faire échec à la concurrence des identités (nationales, ethniques), où sont les forces politiques qui donneront un vrai coup d’accélérateur à la construction européenne (au sein de quel hypothétique « noyau dur » ?) Faut-il se contenter d’espérer une crise majeure qui obligerait les gouvernements européens à des solutions extrêmes impliquant des abandons de souveraineté significatifs ?[x] Ce n’est pourtant pas dans la logique gouvernementale !

C’est une preuve de l’impuissance actuelle du fédéralisme européen que celui-ci ne soit pas même mentionné dans le dossier d’Esprit. Qui en dehors des fédéralistes pourrait pourtant, dans quelques pays habitués à travailler ensemble depuis les origines de la CEE, et où les idéaux de La Haye sont restés vivants, susciter l’élan citoyen indispensable à la relance d’une Europe démocratique et sociale ?

 

 

 

[i] Cf. M. Herland, La culture comme ciment de l’Europe (13 novembre 2017) https://mondesfrancophones.com/espaces/frances/la-culture-comme-ciment-de-leurope/

[ii] Robert Hénaff, « L’Europe, une genèse paradoxale », Esprit, décembre 2017, p. 57.

[iii] Frederik Barth, Ethnic Groups and Boundaries. The Social Organization of Culture Difference (1969)

[iv] Albert Bastenier, « Veut-on vraiment sortir de l’enfermement identitaire ? », Esprit, décembre 2017, p. 63.

[v] Carolin Emcke, Contre la haine. Plaidoyer pour l’impur, Paris, Seuil, 2017 et « L’Europe contre la haine – Entretien avec Carolin Emcke », Esprit, décembre 2017, p. 75 sq.

[vi] Ivan Krastev, Le Destin de l’Europe. Une sensation de déjà-vu, Paris, Premier Parallèle, 2017.

[vii] « Une sensation de déjà vu – Entretien avec Ivan Krastev, Esprit, décembre 2017, p. 83.

[viii] Analyse à compléter sur ce point par le livre de l’économiste Pierre-Noël Giraud, L’Homme inutile. Une économie politique du populisme, Paris, Odile Jacob, 2018.

[ix] E. Macron cité par Fabrice Demarigny, « L’annonce d’une métamorphose attendue », Esprit, décembre 2017, p. 116.

[x] Philippe Huberdeau et Edouard Vidon, « L’Europe face aux risques extrêmes », Esprit, décembre 2017, p. 87 sq.

« Où va le monde » (et l’Europe) ?

Où va le monde ? Trois spécialistes français, trois européens convaincus, se sont posé la question dans un livre récent[i]. Pascal Lamy et Jean-Michel Baer sont passés par le cabinet  de  Jacques Delors à la Commission européenne avant d’occuper des postes de responsabilité au sein de cette même Commission (et pour P. Lamy, ensuite, à l’OMC). Nicole Gnesotto est titulaire de la chaire sur l’UE au Conservatoire national des arts et métiers et préside aux destinées de l’IHEDN[ii]. S’ils ne répondent pas à la question posée dans le titre – qui le pourrait ? – ils ne laissent pas moins entendre que l’Europe, de par ses valeurs, de par ses traditions serait – si elle existait sur la scène internationale – la mieux à même de contribuer à maîtriser les tensions qui caractérisent le monde d’aujourd’hui.

État des lieux

Ce livre, pour l’essentiel, analyse la situation du monde et de l’Europe dans la période récente. Ainsi les auteurs distinguent-ils trois étapes dans la dernière mondialisation : à une première phase heureuse (1985-2001) caractérisée par la croissance sans précédent des pays émergents, les progrès de la démocratie et, sur le plan idéologique, par la croyance dans la perfection des marchés et la fin de l’histoire (Fukuyama) a succédé une phase « douloureuse » à partir de 2001, inaugurée par les attentats du 11 septembre qui seront suivis par la guerre en Irak, puis la crise géorgienne en 2008, l’échec des révolutions arabes en 2011 et, sur le plan économique, la crise financière de 2008, avec la prise de conscience que la mondialisation ne profite pas à tous de la même manière, qu’il y a des vaincus à côté des vainqueurs, que les inégalités s’accroissent dans les pays du Nord. On pourrait croire le tableau suffisamment déprimant mais les auteurs ajoutent une troisième phase, à partir de 2013 (année marquée par l’annexion de la Crimée), celle « des crises et de l’impuissance » avec le ralentissement de la croissance chez les émergents, sa faiblesse ailleurs, l’apparition d’un Etat terroriste et la déconstruction accélérée du Moyen-Orient, une Turquie qui se « poutinise », l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis, les inquiétudes liées à la révolution technologique, etc.

Concernant l’Europe, les auteurs distinguent également trois étapes. La première (1950-1990) correspond à son « âge d’or », paix et prospérité, celui de l’Europe des six, qui s’élargit sans difficultés apparentes à neuf puis à douze, avec les prolégomènes d’une démocratie européenne (1979 : élection du Parlement au suffrage universel). La phase suivante (1990-2008) est celle de la « Grande Europe » avec l’entrée des PECO, l’euro, Schengen, un embryon de politique étrangère et de sécurité commune mais aussi celle des difficultés liées à l’hétérogénéité du nouvel ensemble. À partir de 2008 s’installe enfin « l’Europe des crises » : crise grecque, crise des réfugiés, Brexit, montée des nationalismes et de l’extrême droite, désenchantement général à l’égard de l’UE.

Si les auteurs s’accordent sur le constat, ils divergent quelque peu sur les leçons qu’on peut en tirer. P. Lamy a une approche « géoéconomique », il croit que le monde reste sur la pente du progrès, que la sortie de peuples entiers de la misère représente le phénomène majeur de notre époque et il constate que les conflits armés demeurent limités aux pays pas encore montés dans le train de la mondialisation. L’analyse de N. Gnesotto, par contre, est géopolitique. Pour elle, le phénomène majeur est la disparition de l’équilibre mondial qui était assuré, volens nolens, par les deux superpuissances nucléaires et son remplacement par une nouvelle configuration multipolaire par nature instable et lourde de dangers.

La dernière partie du livre est consacrée spécifiquement à l’Europe. Contrairement à celles qui précèdent, elle est signée collectivement par les trois auteurs. Elle résulte donc d’un compromis, ce qui explique peut-être qu’elle laisse souvent le lecteur sur sa faim. Certes, le tableau des faiblesses de l’Europe ne porte (malheureusement) pas à la contestation. Il n’est que trop vrai que l’UE pèche de ne pas savoir trancher la question de son identité (où sont les frontières de l’Europe ?), de son fonctionnement (quelles institutions pour une Europe regroupant une trentaine de pays ?), de son projet (rempart ou tremplin pour la mondialisation ?). Il est non moins vrai – et ceci découle de cela – que l’UE s’est montrée impuissante face à la crise financière importée des Etats-Unis, à la politique agressive de Poutine (Géorgie, Ukraine, incursions dans l’espace aérien de l’Europe, installation de missiles à Kaliningrad), au terrorisme islamique (pour preuve, en France, la prolongation indéfinie de l’état d’urgence sous une autre forme), à l’afflux des réfugiés et autres migrants.

Si l’Europe a néanmoins un point fort, il se trouve du côté des valeurs. Elle est en tête pour la lutte contre le réchauffement climatique, pour l’aide publique au développement (plus de 50% du total mondial si l’on ajoute l’Union et les Etats membres) comme pour l’assistance aux pays touchés par la guerre (Afghanistan, Palestine, Bosnie, Kosovo…). L’Europe incarne toujours à l’extérieur la liberté et les droits de l’homme, malgré la régression observée en Hongrie, en Pologne, en Slovaquie…

Tabous

Si rien de cela n’est négligeable, « l’Union est rarement considérée comme autre chose qu’un bailleur de fonds ». Il en ira ainsi tant que l’UE ne sera pas une puissance militaire, or les obstacles sont si grands à cet égard que les auteurs évoquent un véritable tabou. Parmi ces obstacles, on peut citer, la crainte de devoir renoncer au « parapluie » de l’OTAN, le fait que l’Europe s’est construite après la deuxième guerre mondiale pour faire la paix et pas la guerre… ce qui n’est pas incompatible, dans des pays comme la France, avec une certaine « obsession de la grandeur nationale » d’ailleurs attisée par la volonté de survie des diplomaties de ces pays.

Au-delà de l’exemple de la défense, les auteurs ont raison de souligner que l’impuissance de l’Europe traduit une « défaillance originelle », inscrite dans le pari de Jean Monnet aux termes duquel la construction économique de l’Europe conduirait in fine à l’intégration  politique. Il est vrai que l’élargissement à tout va de l’Union a rendu un accord sur des questions touchant au « nerf » des souverainetés nationales de plus en plus difficile à atteindre. Qui ne voit en effet que des compromis qui étaient encore possibles dans l’ensemble relativement homogène des six membres fondateurs ne le sont plus à vingt-huit ou à vingt-sept ? Sur ce dernier point, cependant, P. Lamy et ses co-auteurs ne manifestent aucun regret. Selon eux, accueillir au sein de l’Union les anciens pays du pacte de Varsovie était une « nécessité historique » (comme s’il n’y avait pas mille formules permettant de les associer sans leur donner le pouvoir de blocage réservé aux Etats membres !)[iii]. On est là face à un autre tabou – hélas très largement partagé et pas seulement par des partisans de l’Europe des nations qui sont très contents à chaque recul de la perspective fédérale.

Ceci nous conduit à un troisième tabou – également partagé par les trois auteurs du livre – celui qui touche les mots « fédération », « fédéralisme », comme si le simple fait de les écrire risquait de décrédibiliser ceux qui les utilisent. Or les dernières pages du livre esquissent pourtant un agenda authentiquement fédéraliste : impôt européen (taxe carbone), suppression de la fraude, de l’évasion et de la concurrence fiscales, grand programme en faveur des innovations, salaire minimum (différencié au départ mais devant devenir le même à travers toute l’Europe), solidarité entre les régimes nationaux d’assurance chômage (ce qui, concrètement, signifierait la fusion de ces régimes, permettant, enfin, l’apparition d’un puissant « stabilisateur automatique »[iv]), politique de sécurité unique, à l’intérieur de l’UE, aux frontières, à l’extérieur (fichier « S » et droit d’asile unifiés, l’octroi des fonds structurels étant subordonné au respect des règles de l’Union en matière d’accueil des étrangers, défense et diplomatie européennes, aide au développement conditionnée à la régulation des flux migratoires[v]).

Tout n’est pas à inventer dans l’Europe d’aujourd’hui –  par exemple, en matière de sécurité, la création d’un fichier des passagers aériens est enfin décidée – mais faute d’une autorité supérieure aux Etats dans la plupart des domaines, les décisions, lorsqu’elles sont adoptées, sont toujours tardives et incomplètes et leur application n’est jamais garantie.

Quoi qu’il en soit, si le projet européen des auteurs se réalisait, toute timidité linguistique mise de côté, l’UE serait devenue une fédération authentique. Il ne peut donc que convenir aux partisans de l’Europe fédérale. On attendrait cependant de la part de grands technocrates rompus au fonctionnement concret de l’UE qu’ils nous en disent davantage sur les moyens qui permettraient de transformer le processus décisionnel actuel ou, à défaut, de faire en sorte que les Etats puissent s’entendre pour adopter le « nouveau contrat européen » proposé dans le livre. Comment, en d’autres termes, convaincre les Etats de faire leur nuit du 4 août ? Or si les auteurs posent bien deux conditions à la relance européenne, aucune ne répond à cette question ; elles supposent plutôt le problème résolu[vi]. Visiblement, ils n’attendent rien de la pression que pourrait exercer un mouvement populaire mené par les fédéralistes… Malheureusement, ils ne proposent rien en échange.

Autre lacune du livre et, là encore, des anciens technocrates européens eux-mêmes favorables à une intégration poussée devraient avoir au moins une part de la réponse : comment en est-on arrivé là ? Pourquoi, par exemple, les chefs d’Etat se sont-ils lancés dans une démarche d’élargissement de l’Europe sans un approfondissement préalable suffisant ? Est-il vrai, à cet égard, que  le président français Georges Pompidou a voulu l’entrée de la Grande-Bretagne précisément dans le but d’empêcher toute évolution ultérieure vers la fédération ? Et pourquoi a-t-il été suivi par ses pairs qui n’étaient pas tous, a priori, hostiles à une telle évolution ? Plutôt que de proposer un nième projet de relance qui a toutes les chances de rester lettre morte, c’est sur des sujets comme celui-ci que P. Lamy et ses co-auteurs auraient pu faire œuvre utile. Car on ne combat bien ses ennemis qu’en les connaissant.

[i] Pascal Lamy et Nicole Gnesotto avec Jean-Michel Baer, Où va le monde ?, Paris, Odile Jacob, 2017, 235 p., 19,90 €.

[ii] Institut des hautes études de la Défense nationale.

[iii] Les auteurs vont jusqu’à écrire que « la dynamique d’élargissement de l’Union peut être considérée comme la politique de stabilisation la plus réussie de la fin du siècle dernier » (p. 209), un discours difficile à entendre pour qui observe les tensions qui se développent à l’intérieur même de l’Europe.

[iv] À ce sujet, voir par exemple notre article « Retour sur la crise grecque » in Fédéchoses n° 169, 3ème trim. 2015.

Retour sur la crise grecque

[v] C’est, semble-t-il, ce qu’il faut entendre par l’affirmation suivant laquelle « l’APD doit se politiser » (p. 227).

[vi] Que l’Union soit une union concrète […] qui ne ferait plus du voisin un concurrent qui cherche à vous affaiblir en captant des recettes fiscales qui vous reviendraient, ou des emplois à coup de dumping fiscal ou social […] La seconde condition est que les Européens s’accordent enfin pour que l’Europe ait une existence politique… (p. 203).

Par Michel Herland, , publié le 30/12/2017 | Comments (0)
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La Martinique et la Catalogne

À l’exception des Écossais, les responsables politiques de tous bords condamnent à qui mieux mieux les aspirations des Catalans à l’indépendance. Que les chefs d’État européens et le président de leur Conseil se montrent opposés à une telle volonté d’émancipation se comprend aisément : ils redoutent qu’une Catalogne indépendante n’encourage des mouvements séparatistes à l’intérieur de leurs propres frontières. Les États centralisés sont hostiles par nature à une autonomie un tant soit peu poussée ; même les États fédéraux (comme l’Allemagne) n’ont aucune envie que leur territoire se réduise, ni même de déléguer à l’échelon inférieur davantage de compétences que celles qui sont déjà les siennes. La règle, en l’occurrence, est simple : nul ne souhaite la diminution de ses pouvoirs. En France, l’enchevêtrement des compétences entres les différents niveaux de la puissance publique (départements, régions, État, pour s’en tenir à quelques-uns !) illustre bien l’impossibilité d’une véritable décentralisation dans un pays dont la tradition est à l’opposé. Ainsi, alors que la construction et l’entretien des bâtiments des établissements d’enseignement sont de la compétence des autorités locales, le ministère de l’Éducation « nationale » demeure une administration tentaculaire (le « mammouth ») et toute puissante.

Il n’y a pas de meilleure preuve de la soumission de la Commission européenne aux États que la prise de position de son président contre l’indépendance de la Catalogne. Aux yeux des fédéralistes, la Commission devrait être l’embryon du futur gouvernement de l’Europe. En réalité, elle n’est que l’instrument du Conseil, ce qui s’explique aisément puisque ses membres sont nommés par les chefs d’État. Ceci l’empêche de se laisser aller à la tendance à l’accroissement de ses pouvoirs qui serait naturellement la sienne si elle procédait directement d’un vote populaire. Faut-il rappeler que le principal obstacle à la naissance de la fédération européenne est dû à la présence des États qui conservent les prérogatives régaliennes (armée, justice, police, diplomatie, défense) qui devraient être confiées au niveau fédéral ? Seule la monnaie a été transférée jusqu’ici. Encore cela ne concerne-t-il que les pays de la zone euro, lesquels, d’ailleurs, se soucient comme une guigne des engagements souscrits à Maastricht (déficit budgétaire maximum de 3% – poids de la dette publique inférieur à 60% du PIB).

Admettons que la Catalogne (et l’Écosse, etc.) accèdent à l’indépendance. Ces provinces n’ont ni armée, ni réseau diplomatique, etc. Leur intérêt serait d’intégrer une Europe fédéralisée qui remplirait pour elles ces fonctions indispensables de manière bien plus efficace que si elles devaient s’en charger elles-mêmes. Nul n’ignore, en effet, que l’éparpillement des fonctions régaliennes entre les États, tel qu’il existe actuellement, est source non seulement de gaspillages mais encore d’impuissance.  Or les États, plus précisément leurs représentants au niveau européen, les « chefs d’État et de gouvernement » – ne souhaitent évidemment pas renoncer à des pouvoirs qui, bien que souvent illusoires sur le plan de l’action, leur apportent des avantages symboliques considérables (et dans une moindre mesure des avantages pécuniaires). La preuve en est que, même après avoir mesuré leur impuissance, même au comble de l’impopularité, même sévèrement battus, les leaders politiques ne pensent qu’à reconquérir leur poste. Autre preuve s’il en était besoin : le nombre d’aspirants au poste suprême alors que, regardé de sang froid, il n’y a rien de séduisant à se retrouver obligé, une fois élu, de renier la plupart de ses promesses. De là à reconnaître que le roi est nu, il y a en effet une distance que les politiques ne savent pas franchir. C’est pourquoi ils s’accrochent aux apparences du pouvoir. Ils travaillent dur ; ils prennent toute sorte de décisions. Sans nul doute conscients – ils ne sont pas idiots – qu’ils ne sont pas en mesure de choisir la bonne, ils se rabattent sur des politiques sous-optimales.

Prenons un autre exemple. Le nouveau chef d’État français a décidé de baisser la fiscalité sur le capital au détriment en particulier des retraités aisés qui subiront de plein fouet la hausse de la CSG. Pourquoi a-t-il pris cette décision ? Tout simplement parce que les chefs d’État européens n’ont réussi à se mettre d’accord ni pour ostraciser les paradis fiscaux hors d’Europe ni même pour mettre fin à la concurrence fiscale entre eux. Aussi absurde que cela puisse paraître, des pays européens ont la possibilité d’attirer les capitaux en offrant un taux d’imposition sur les bénéfices quasi nul ! Alors, évidemment, les autres sont « obligés » d’abaisser à leur tour les impôts sur les entreprises. N’importe quel observateur extérieur ne manquerait pas de remarquer que dans un espace où les capitaux, les marchandises et les hommes circulent librement, il est indispensable d’harmoniser les impôts (et les charges sociales), sauf à créer des distorsions indispensables. Eh bien, ce n’est pas ainsi que fonctionne l’Europe ! On ne s’étonnera pas qu’elle fonctionne si mal…

L’indépendance de certaines provinces et autres régions qui en ont le désir (à condition, évidemment, qu’il soit confirmé par un vote de la population concernée apportant toutes les garanties nécessaires[i]) est la meilleure des nouvelles pour les fédéralistes. Rappelons que le partage des pouvoirs, dans une fédération bien construite, obéit à la règle « d’exacte adéquation » : chaque collectivité, de la plus locale à la fédération elle-même, détient les pouvoirs qui sont les mieux assurés à son niveau[ii]. Dans une Europe fédérale il n’y a plus de place pour les États. La défense, la diplomatie, le commerce extérieur et le contrôle des frontières sont à l’instar de la monnaie prérogatives de la fédération. La culture, l’éducation, le développement économique, etc. relèvent du niveau immédiatement infra-étatique (la province ou la grande région). Les entités constitutives de ce niveau se distinguent principalement les unes des autres par des différences culturelles, linguistiques souvent, héritées de l’histoire (Catalogne / Castille ; Flandre / Wallonie, etc.). La construction des États a créé des séparations artificielles (comme entre les Catalans et les Basques espagnols et français) qu’il serait opportun de supprimer tant que le sentiment d’appartenance à une culture commune demeure suffisamment fort.

S’il subsiste des compétences partagées entre entités composantes et composées dans une fédération bien ordonnée, il n’y a pas cependant de recouvrement. Par exemple, les polices municipales, provinciales et fédérale coexistent avec des missions différentes. De même pour le pouvoir législatif, etc. Reste l’économie. L’objection soulevée à l’égard des provinces qui souhaitent prendre leur indépendance est de cet ordre-là. On refuse leur émancipation au prétexte que leur départ appauvrirait le reste du pays. Dans l’UE actuelle, la redistribution s’exerçant principalement au niveau national, c’est effectivement le cas mais, d’une part, on ne voit pas quel droit invoquer pour s’opposer au principe d’autodétermination, d’autre part et surtout, dans une fédération bien organisée l’essentiel de la redistribution serait confiée au niveau fédéral[iii], ce qui permettrait de réduire bien plus efficacement les disparités que le système actuel qui laisse subsister des écarts considérables entre régions appartenant à des pays différents.

En résumé, l’accession à « l’indépendance » (à l’intérieur de l’UE) des provinces les plus riches de certains États devrait accélérer la disparition de ces États, une évolution éminemment favorable à la construction d’une authentique fédération européenne, puisque les provinces devenues autonomes (au sens de la théorie du fédéralisme) n’auraient aucune incitation à briguer les compétences de l’État-nation qui sont mieux exercées au niveau fédéral.

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Et la Martinique dans tout cela ? A la lumière de ce qui précède, de par ses spécificités historiques, culturelles, linguistiques et, naturellement, démographiques, ce territoire, aurait vocation à devenir une entité politique indépendante de la France, tout en restant à l’intérieur de l’Europe. Aimé Césaire avait envisagé l’hypothèse fédérale pour la Martinique mais dans le cadre français et non européen. En 1958, lors du congrès constitutif du PPM, il suggérait « la transformation des départements d’outre-mer en régions fédérales »[iv]. Peu après, lors des débats qui précédèrent l’adoption de la constitution de la Ve République, il préconisait de fondre la France et ses colonies dans une « république fédérative » où la Martinique aurait pu trouver sa place[v]. Enfin, deux ans plus tard, il avançait l’idée d’une vaste région des Antilles-Guyane rattachée à la France par des liens fédéraux[vi].

Martinique 2009
(photo J-M Hadida)

 

Par la suite, la mise en place de la régionalisation semble avoir étouffé toute velléité d’émancipation au point de voir les Martiniquais refuser quasi unanimement, en 2010, la proposition qui leur était faite d’opter pour l’article 74 de la Constitution (celui des ex-TOM) potentiellement riche d’une autonomie plus conséquente. Quant à la possibilité d’une indépendance à la catalane avec adhésion immédiate à l’Union Européenne, elle n’a jamais été proposée aux Martiniquais.

Le refus de l’indépendance, fût-il assorti du maintien dans l’UE, de la part de l’immense majorité de la population de l’île ne réclame pas de longues explications. On l’a suffisamment répété, la France y jouit d’une « légitimité » qui pour n’être bien souvent qu’« alimentaire » n’est pas moins bien réelle. On ne tue pas la poule aux œufs d’or, même si on ne l’aime pas, même si on lui reproche de ne pas pondre des œufs plus gros. Certes l’Europe apporte également des aides financières mais il s’agit de sommes sans commune mesure avec celles qui sont transférées par la Métropole. Qui serait assez bête pour lâcher la proie (la France en l’occurrence) pour l’ombre (l’Europe) ?

Ce n’est une surprise pour personne si les provinces et autres régions qui manifestent un désir d’indépendance sont déjà indépendantes … financièrement. En dehors de la Catalogne, de l’Écosse, de la Flandre, les provinces les plus riches de l’Italie connaissent également des poussées séparatistes. Les chiffres qui ont circulé lors du référendum consultatif qui s’est déroulé le 22 octobre dernier en Lombardie et Vénétie sont suffisamment probants : la Lombardie verse 60 milliards € de plus à l’État central italien qu’elle n’en reçoit (soit 6000 € par habitant) et la Vénétie 22 milliards (4000 € par habitant). On ne s’étonnera pas que les votants aient répondu oui à plus de 95% en faveur d’une autonomie accrue ![vii]

Qu’en est-il de la Martinique, de la Guyane, etc. à cet égard ? Si quelqu’un au ministère de l’Outremer a fait le calcul, il y a peu de chances qu’il soit jamais rendu public. Et pas seulement parce qu’il serait sans doute approximatif et arbitraire, tant les canaux par lesquels transitent les transferts de l’État sont nombreux et souvent opaques, sous forme de dépenses pures et simples, de réductions ou d’abandons d’impôts et de taxes, de dépenses indirectes[viii]… On pourrait néanmoins parvenir à un chiffre raisonnablement acceptable si la volonté politique était là. On sait qu’il n’en est rien. Les politiciens locaux n’ont aucun intérêt à faire apparaître une addition qui révèlerait leur incompétence (puisque les aides qu’ils demandent sont censées permettre à la Martinique de réduire sa dépendance aux aides). Quant au gouvernement central, il ne tient nullement à divulguer un chiffre susceptible d’alimenter un cartiérisme anti outremer au sein de la population métropolitaine. Car si le gouvernement (faisant exception ici à la règle énoncée au début de cet article) se montre plutôt demandeur d’une responsabilité accrue des instances politiques locales, s’il est, plus précisément, désireux de se débarrasser d’une part croissante des problèmes qu’il ne sait pas gérer lui-même, rien ne montre qu’il souhaite alimenter un mouvement de l’opinion qui pourrait conduire à terme à lâcher les derniers confettis de l’Empire. À cet égard, la perspective d’un référendum portant sur l’indépendance en Nouvelle-Calédonie en 2018 ne saurait faire illusion, dans la mesure où il est acquis que les Calédoniens (y compris la majorité des Kanak) ne veulent pas de l’indépendance, ou alors d’une indépendance purement nominale[ix].

 

[i] Pour une décision aussi lourde et controversée que celle-ci, il est permis de penser qu’un vote à la majorité des votants est insuffisant. La majorité des inscrits serait plus probante.

[ii] De là résulte le principe dit de « subsidiarité ».

[iii] Comme démontré dans notre thèse, Politique économique et partage du pouvoir dans une union monétaire, Université Paris-Dauphine, 1974.

[iv] Aimé Césaire, Ecrits politiques 3 – 1957-1971, éd. établie par E. de Lépine, Paris, Jean-Michel Pace, 2016, p. . Le terme exact serait régions « fédérées ».

[v]  Ibid., p. 28.

[vi] Ibid., p. 60. Sur « Le fédéralisme de Césaire », on pourra consulter notre article dans Esprit, n° 425, juin 2016.

[vii] La question de l’indépendance n’était pas posée. On peut noter en outre que les taux de participation ne furent guère élevés (37% et 57%).

[viii] Par exemple, dans la mesure où la France est un contributeur net au budget de l’UE, on pourrait considérer comme français les fonds européens en direction de la Martinique.

[ix] Sait-on bien que lorsque le gouvernement français transfère une compétence à la Nouvelle-Calédonie, il lui transfère également le budget nécessaire pour l’assumer. En d’autres termes, bien que la Nouvelle-Calédonie soit devenue responsable en matière d’éducation, par exemple, c’est le budget de la France qui continue à payer les traitements des professeurs, etc. (indexés à plus 73 % ou plus 93 % selon les lieux)…

La culture comme ciment de l’Europe

La France a échappé au pire et tous les partisans de l’Europe ont poussé un soupir de soulagement. Au premier tour de l’élection présidentielle sept candidats sur onze lui étaient hostiles, même si certains des sept, à l’extrême gauche, faisaient miroiter le rêve d’« États-Unis socialistes d’Europe débarrassés du capitalisme » (Nathalie Arthaud) ou d’une « Europe des travailleurs » (Philippe Poutou). Présente au second tour, la candidate du Front National, certes donnée perdante, ne pensait qu’à restaurer la souveraineté de la France dans tous les domaines (sans s’arrêter sur le coût ou simplement la possibilité d’une telle ambition dans une économie déjà mondialisée). Emmanuel Macron, le candidat qui est sorti des urnes, est sans doute le meilleur possible du point de vue européen à condition que ses convictions, indéniables, s’inscrivent dans une perspective réaliste de ce qu’il est possible de proposer aux pays partenaires. L’avenir dira s’il faut le compter parmi les bâtisseurs de l’Europe.

La construction européenne si souvent remise sur le métier peut s’achever à la suite de petits pas, lesquels, additionnés, aboutiraient à un véritable État fédéral, ou bien à la suite d’un grand cataclysme qui forcerait les Européens à s’unir. La proximité géographique est le ciment le plus évident de notre union. Elle ne suffit pas car, à ce compte, de proche en proche, l’UE aurait vocation à couvrir toute la planète ! Il y faut quelque chose de plus que l’on peut trouver dans la culture. Un article de Julia Kristeva dans une livraison récente de la NRF[i] insiste justement sur ce point. Pour elle, « l’Europe existe avant tout parce qu’il y a une culture européenne ». Et de décliner quelques repères : « le socle biblique, le miracle grec, les présocratiques, Aristote, Platon, le temps des cathédrales, les Lumières et les droits de l’homme, Dante, Shakespeare, Cervantès, Montaigne, Vinci, Mozart… »

C’est une « citoyenne européenne » qui s’exprime ainsi, d’origine bulgare, naturalisée française. Levons ici une objection qui pourrait se présenter. Intellectuelle cosmopolite, Julia Kristeva n’est pas représentative de la population de notre continent. À cela on répondra d’abord que le « peuple » lui-même est de plus en plus appelé à voyager hors des frontières, à se frotter à d’autres identités, et ensuite que ce sont bien les intellectuels qui peuvent entraîner un mouvement en faveur d’une Europe unie. En tout état de cause, il ne s’agit pas, pour chacun d’entre nous, de renier ses racines, mais plutôt de développer une « pluralité identitaire ». C’est d’ailleurs, comme le rappelle J. Kristeva, d’abord sur proposition française, puis européenne appuyé par le Canada, que l’Unesco a adopté en 2005 la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Elle rappelle également – au cas où l’on aurait tendance à l’oublier – que « les valeurs supposées universelles sont des créations du patrimoine européen ».

Ces valeurs incluent la nation autant que la liberté. Le « fait national » continue à s’imposer (sans aller chercher la Hongrie de Viktor Orban, il suffit de voir nos sept candidats à l’élection présidentielle) en dépit du « verrouillage politique par la raison économique » et des pressions centrifuges liées au réveil des identités régionales. Quant à la liberté, J. Kristeva oppose un modèle européen – qui mettrait en avant la « singularité » de chacun – à un modèle américain qualifié de « pragmatique ». Et il est vrai que notre modèle paraît mieux à même de résister au « libéralisme effréné qui exalte le consommateur en lui promettant le paradis des gagnants-gagnants où il sera cantonné dans des réserves communautaires formatées par les ‘traditions ancestrales’ ».

« Le sujet européen polyphonique pourra-t-il résister au choc des fondamentalismes religieux d’une part, de l’automatisation de l’espèce humaine par la convergence des techniques et de la finance d’une autre ? » Sans compter que notre époque est d’ores et déjà caractérisée par une série de phénomènes (divorces, crise de l’autorité paternelle, chômage, emprise de l’image et du numérique) qui affectent notre « faculté de juger » et au-delà toute notre « vie psychique ». Face à ce constat très négatif, pour « résister à la nouvelle barbarie du gangstéro-intégrisme, du tout-économique, qui s’empare de l’essor de la technique », quelles parades sont possibles ? J. Kristeva en appelle tout d’abord à la constitution d’une  anthropologie des religions, condition d’« un véritable travail laïc et critique » et d’un nouvel humanisme « destinal ». Lequel apparaît tout aussi nécessaire pour les minorités musulmanes[ii] que pour les chrétiens des pays ex-communistes.

Afin d’affronter la crise actuelle de civilisation, « la conception européenne d’identités plurielles, fondées sur le multilinguisme » est un atout. Reconnaissons avec J. Kristeva que, de par son histoire, de par sa culture, l’Europe peut constituer un îlot de résistance à la catastrophe annoncée. Encore faudrait-il qu’elle sorte de sa léthargie. Un nouveau président de la France, même plein de bonne volonté, n’y suffira pas. D’autant que celui qui vient d’être élu ne se montre guère offensif pour juguler les dérives du néocapitalisme. Si les intellectuels peuvent montrer le chemin, rien ne se passera sans un sursaut citoyen.

 

 

 

[i] Julia Kristeva, « Cette Europe où Je me voyage – Europe à contre-courant », La NRF, n° 623, mars 2017, p. 99-112.

[ii] « La présence arabo-musulmane » n’est cependant mentionnée qu’une foi en passant, comme un substrat supplémentaire de la civilisation européenne. Crainte d’être accusée d’islamophobie ?

Par Michel Herland, , publié le 13/11/2017 | Comments (1)
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