Instants / instantanés : les « Haïkus Martinique » de Michel Herland

Le signe calligraphié d’un H parcourt le petit recueil poétique « Haïkus Martinique » de Michel Herland, universitaire, économiste, essayiste, romancier, poète.

Il s’inscrit ici dans la lignée des auteurs français francophones comme P. Claudel, P. Eluard, Stéphanie Le Bail…, lesquels, séduits par la force de cette forme ultra courte de la poésie japonaise, se sont efforcés de la transcrire dans notre langue. Les difficultés de l’exercice sont multiples car il ne suffit pas en effet d’amaigrir un alexandrin trop bavard, d’enfermer un sonnet dans un tercet.

Cinq syllabes, puis sept et à nouveau cinq rythment les trois lignes de vers enrichis d’allitérations, d’assonances, de sonorités suggestives, quelques rares rimes. La versification seule pourrait faire japonisant mais ne ferait pas le haïku. Il y faut aussi toutes les richesses d’un instant évoqué.

Soleil explosé
Du bas en haut des nuées
Le ciel embrasé

Loin d’être dans une imitation servile autant que vaine, M. Herland innove. Et les puristes de ne pas tolérer et de s’indigner de certains écarts ?

Pourtant si l’on veut rester fidèle à l’esprit japonais qui prône comme vertu première l’humilité (ce que Carlos Ghosn aurait dû savoir), si l’on veut considérer l’esprit du haïku dont l’essence est la pure simplicité, l’auteur, M. Herland, nous propose un ouvrage de poésie pure, sans filtre, nue. Originale dans le sens où c’est à l’origine de sa sensation, de sa pensée que sont saisis les mots. Il les organise et scande selon la métrique traditionnelle 7, 5, 7, bien sûr, mais le scandale réside dans l’innovation même : l’usage de la photographie ! Le critique orthodoxe dira à juste titre que le haïkiste doit suggérer son paysage, son portrait, son émotion et qu’il revient au lecteur de les construire. La beauté du poème s’enrichit de la vision de l’autre de sa sensibilité ! Certes, trois fois certes, c’est au lecteur de construire son roman, ou son poème à partir du travail, du don, de l’auteur.

Il ne s’agit pourtant pas pour Michel Herland d’apporter une illustration à la défaillance d’un imaginaire. Au contraire. La rusticité d’une photographie numérique, brute ou à peine retravaillée, renforce le rituel des haïkus. Et surtout, le prétexte-support ainsi offert invite le lecteur à s’aventurer lui-même dans les bois, au bord des rivières, à la recherche de ses propres images. À un safari dans sa propre photothèque.

D’ailleurs, voici un petit jeu. Car l’esprit du haïku est souvent ludique. Et l’illustration castratrice. Avant tout, mettez un cache sur les clichés de l’auteur, après la lecture d’un poème fermez les yeux, écoutez-regardez votre image intérieure… comparez à la sienne… relisez… construisez… déconstruisez.

Vous serez tantôt en harmonie avec l’auteur, parfois en désaccord avec sa morale implicite, mais l’invitation au « partage de mots et d’images » auquel nous convie M. Herland s’opère d’autant plus aisément que sa sincérité est totale. Nous retrouvons ici, épurés, en filigrane, ses pensées, croyances, parfois même un soupçon… de l’érotisme caractéristique de ses romans.

Une dernière innovation qui mérite d’être soulignée : le dépaysement. Ni l’Asie, ni l’Europe. La nature, tropicale, luxuriante, exotique, insolite fait de cet objet-livre si simple constitue une entrée en matière attachante pour un touriste par exemple. Autant qu’une chanson douce, familière aux cœurs antillais.

Imaginerait-on ce professeur d’économie, du haut de sa chaire, sensible aux beautés de la nature ? C’est aussi le paysage intérieur de M. Herland que nous partageons avec ses thématiques (les riches et les pauvres, l’injustice…)

C’est petit chez lui
Mais l’herbe ne manque pas
Il s’en accommode

 

Ses obsessions (la mort, le temps qui passe)

La nuit va tomber
Le vieux bateau s’assoupit
Au fond de la baie

Ses interrogations (sur la religion, les racines, le pouvoir), sa curiosité de l’Autre, son humour aussi… ou encore son regard aigu isolant dans l’espace un détail pertinent (un chat, un rocher)

Ce chat aux grands yeux
Dans la ville abandonnée
A quoi rêve-t-il ?

 

 

Michel Herland, Haïkus Martinique, Poèmes et photographies, Fort-de-France, K-Editions, 2018, 128 p., 15 €.

 

 

« La Capitale » de Robert Menasse : le roman de l’UE

Robert Menasse est un écrivain autrichien, auteur en particulier d’Un messager pour l’Europe – Plaidoyer contre les nationalismes (trad. Buchet/Chastel, 2015). La Capitale (le cinquième de ses romans traduits chez Verdier) s’inscrit dans la ligne de cet essai. Derrière la satire des institutions européennes, perce en effet le regret que les nationalismes soient plus forts que l’idéal « post-national » – nous dirions fédéraliste – défendu dans le roman par le professeur viennois Alois Erhart, disciple d’un économiste, Armand Moens, dont le modèle pourrait être le Français Maurice Allais, prix Nobel d’économie, européen militant, lequel préconisait – comme le Moens du roman – la création d’un district fédéral où la capitale de l’Europe serait construite ex nihilo en lieu et place de Bruxelles.

La Capitale entremêle plusieurs fils. Cela commence par un meurtre dans un hôtel bruxellois et les divagations d’un cochon échappé d’on ne sait où. L’auteur nous transporte ensuite au sein de la Commission européenne où se prépare le Big Jubilee Project, lancé par la DG Comm, qui vise à redorer le blason de la Commission à l’occasion de son cinquantenaire. Martin Susman, un chef de service de la DG-Education et culture qui s’est saisie du projet proposera de faire témoigner les derniers survivants d’Auschwitz ; le but visé étant de rappeler que la première raison d’être de la construction européenne fut d’empêcher que se reproduisent les horreurs des camps. Auschwitz est précisément l’endroit choisi par Moens pour construire sa nouvelle capitale…

Mais l’on n’en a pas fini avec les cochons. Il y a ceux, en porcelaine, qui encadrent les quelques livres emportés par le professeur retraité David De Vriend dans la chambre de l’EHPAD où il finira ses jours. Et ceux bien réels du frère aîné de Martin Susman, Florian, qui a repris l’élevage de porcs familial, l’a fait prospérer, a fini par être élu président de l’EPP, l’Union des producteurs de porcs européens. D’où sa présence à Bruxelles pour tenter de convaincre les autorités européennes de négocier les exportations de porcs en Asie à la place des Etats nationaux qui se font concurrence au seul bénéfice des Chinois. Mais rien n’est simple dans l’UE et si l’Anglais George Morland de la DG Agri pousse le projet, il est freiné par Kai-Uwe Frigge de la DG Trade. Quant au cochon en liberté, il court toujours, provoquant un énorme événement médiatique…

Que deviendra ce cochon ? L’accord EU-Chine sera-t-il signé ? Le Big Jubilee Project verra-t-il le jour ? L’assassin de l’hôtel sera-t-il identifié, appréhendé ? Le professeur Erhart saura-t-il persuader les participants du Reflection Group « New Pact for Europe » de se rallier à ses idées novatrices ? Autant de questions, parmi d’autres, qui contraignent les lecteurs à aller jusqu’au bout de La Capitale, un roman qui nous introduit dans les arcanes de la Commission européenne sans jamais cesser de nous distraire.

Robert Menasse, La Capitale, traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Manonni, Lagrasse, Verdier, 2019, 441 p., 24 €.

 

Fessenheim, catastrophe annoncée

Jean-Marie Brom, Floriane Dupré, André Hartz, Jean-Paul Klée, Olivier Larizza : Fessenheim et le dogme nucléaire français, Paris, Andersen, 2019, 205 p., 16,90 €.

Un livre à plusieurs voix qui se conjuguent pour dénoncer une situation proprement invraisemblable mais qui se prolonge pourtant depuis… 2007, la date prévue initialement pour la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim, après trente ans de service. Prolongée de dix ans cette année-là, un décret publié en avril 2017 a « abrog[é] l’autorisation d’exploiter la centrale de Fessenheim à compter de la date de mise en service de l’EPR de Flamanville ». Quand on sait les retards à répétition qui affectent la construction de la centrale de nouvelle génération censée porter haut le flambeau du nucléaire civil français, voire l’incertitude qui pèse sur son achèvement, on ne peut que saluer l’hypocrisie de la décision adoptée par le couple Hollande (président) – Royal (ministre de l’Environnement). Mais tout cela n’aurait pas vraiment d’importance s’il n’y avait péril en la demeure.

D’abord, le nombre d’incidents récurrents impressionne : la centrale de Fessenheim connaît trois fois plus de ces incidents en moyenne chaque année que les centrales françaises de la même génération. Par ailleurs, indépendamment des risques majeurs affectant toutes les centrales (attaque terroriste, chute d’un aéronef, accident majeur suite à une erreur humaine, par exemple), Fessenheim, qui est située sur une zone sismique, a été conçue pour résister à un tremblement de terre de magnitude 6,7 dont l’épicentre serait situé à 36 km de la centrale. Or il apparaît désormais que l’estimation de 6,7 est inférieure au séisme le plus dévastateur observé dans le passé, sachant par ailleurs que rien ne garantit que l’épicentre d’un nouveau séisme éventuel ne serait pas plus proche que 36 km. Un tremblement de terre pourrait entraîner l’inondation de la centrale soit par rupture de la digue du Grand Canal d’Alsace mitoyen, dont la ligne d’eau se trouve 8,50 mètres plus haut que le plancher de la centrale, soit par rupture du barrage en amont qui provoquerait une vague d’une dizaine de mètres de haut submergeant la centrale (voir Fukushima pour une estimation des dégâts). Inversement, une rupture du canal en aval viderait le canal et priverait Fessenheim de sa principale source de refroidissement.

Un doute existe également concernant la résistance de l’acier des deux cuves des réacteurs conçus pour résister trente ans alors que l’on a maintenant dépassé les quarante années d’exploitation. Indépendamment de l’usure normale des parois de la cuve due au bombardement neutronique en période d’exploitation normale de la centrale, les arrêts d’urgence – comme il y en eut plusieurs à Fessenheim – sont une cause supplémentaire de fragilité.

Pollution de la nappe phréatique située sous la centrale (la plus grande d’Europe), explosion semblable à celle d’une bombe atomique, … on se reportera au livre pour plus de détails sur les causes et les conséquences d’une catastrophe prévisible (sinon – heureusement – assurée). Etonnons-nous simplement ici que la décision de mettre fin au scandale que constitue le maintien en activité de Fessenheim soit du ressort du gouvernement de la seule France alors que si un accident majeur survenait, il affecterait tout autant les Allemands et les Suisses que les Français. Souvenons-nous de Tchernobyl : le nuage atomique ne connaît pas de frontière. Notons à cet égard que si l’Allemagne et la Suisse souhaitent, évidemment, la fermeture de Fessenheim, elles n’en font pas un casus belli, preuve qu’elles ne veulent pas voir (elles non plus) l’importance vitale de l’enjeu.

C’est bien dommage car tout prouve que le gouvernement français est quant à lui totalement inféodé au lobby nucléaire[i], puisqu’il s’obstine à maintenir en vie une centrale – comme le démontre le livre – non seulement dangereuse mais inutile ! Dangereuse, on l’a vu. Inutile car, fragile et très souvent à l’arrêt, son entretien coûte davantage que ce qu’elle rapporte. Mais pourquoi, dira-t-on, EDF tient-elle absolument à la maintenir en activité dans ces conditions ? Les auteurs expliquent que si l’entreprises nationale était contrainte par le gouvernement de fermer (au lieu de prendre la décision elle-même), l’Etat lui devrait une indemnité substantielle. On aimerait des précisions concernant le coût réel du mw produit à Fessenheim, même si l’on sait que tout ce qui concerne le nucléaire étant plongé dans une opacité voulue, il doit être bien difficile d’obtenir des données fiables en cette matière.

Cela étant, les auteurs présentent une démonstration impressionnante de l’absence de rentabilité du nucléaire civil français, laquelle n’est pas liée uniquement au « miroir aux alouettes » de l’EPR. La dette d’EDF, le coût de la mise en conformité des centrales (le grand carénage), celui du démantèlement, l’enfouissement des déchets, tout cela se chiffre en centaines de milliards ! Et l’on ne parle pas de l’argent déjà englouti pour sauver EDF et Areva du désastre (respectivement 3 et 5 milliards pour la seule année 2017). L’Etat râle mais il paye. Pourtant EDF comme Areva (désormais Orano) sont dans la main de l’Etat, qui détient respectivement 83,7% et 98% du capital de ces entreprises …

Et que dire des mensonges d’Etat destinés à nous (Français) persuader que, par exemple, notre électricité est la moins chère (d’Europe, du monde ?), alors que, dans la réalité, les citoyens de quinze des vingt-huit nations européennes payent leur électricité meilleur marché que nous (source Eurostat). Idem pour la soi-disant « indépendance énergétique » qui serait apportée par le nucléaire, alors que tout l’uranium est importé. Autre mensonge, celui qui vise à nous faire croire que la fermeture des centrales nucléaires allemandes se traduit par l’augmentation de la production des centrales à charbon. Car ceci n’a été vrai que pour les deux années qui suivirent la mise hors service de huit réacteurs sur dix-sept en 2011. Depuis, les centrales à charbon ferment progressivement tandis que les émissions de gaz à effet de serre se réduisent, le relais étant pris par les énergies renouvelables qui représentent désormais 36% de la production d’électricité, soit le double de la France ! Or les renouvelables reviennent moins cher que le nucléaire ! Selon l’estimation fournie par les auteurs, le coût du mwh nucléaire s’élève au minimum à 130 € contre 40 à 80 € pour l’éolien terrestre et 38 à 62 € pour la géothermie. L’éolien offshore et même le solaire sont également moins coûteux que le nucléaire.

Si l’apocalypse nucléaire à Fessenheim n’est pour l’instant qu’une menace, la catastrophe économique et financière du nucléaire français ne fera plus aucun doute pour qui aura consulté le dossier rassemblé par nos cinq auteurs. L’aveuglement, plutôt l’obstination dans l’erreur des gouvernements successifs de la France font frémir. D’autant qu’il est facile d’y voir l’illustration d’une incapacité plus générale à saisir à bras le corps – c.à.d. autrement qu’en paroles – les maux pourtant trop bien connus qui affectent le pays. Pour n’en citer que quelques-uns : la ghettoïsation et plus largement la rupture du lien social (voir les gilets jaunes), la désindustrialisation et le chômage, la crise des finances publiques, le naufrage de l’enseignement, …

Mais il est vrai que la politique énergétique demeure un exemple caricatural, tant les reculs dans ce domaine ont été patents, comme le prouvent non seulement les reports sine die de la fermeture de Fessenheim ou de l’EPR mais encore, et entre autres, le recul devant les bonnets rouges, la démission de Nicolas Hulot, les obstacles au développement des énergies renouvelables, etc.

Le président Macron a récemment reporté de dix ans (à 2035) l’obligation inscrite dans la loi de Transition énergétique (de 2015) de ramener à 50% la part du nucléaire dans le mix énergétique français (au lieu de 72% actuellement). Au train où vont les choses, tout porte à croire que cet objectif ne sera, une fois de plus, pas tenu. Et ce en dépit de tous les gains en termes d’emplois attendus de la croissance verte.

[i] Un tel état de fait est certes ancien mais il n’est pas anodin – et les auteurs ont raison de le souligner – que le premier ministre actuel soit un ancien dirigeant d’Areva (directeur des affaires publiques de 2007 à 2010).

 

Les deux derniers tomes des “Ecrits politiques” d’Aimé Césaire

Ma vie est toujours en avance d’un ouragan 
(« La femme et la flamme », Soleil cou coupé, 1948)
Les commencements sont lyriques, la suite l’est moins 
(Entretien avec B. Paulino-Néto, 1989)

On sait la longévité exceptionnelle de la carrière politique d’Aimé Césaire (1913-2008) : maire de Fort-de-France de 1945 à 2001, député de la Martinique de 1945 à 1993. Césaire est par ailleurs célébré comme homme de lettres. On n’est donc pas surpris s’il a laissé, à côté de ses poèmes et de ses pièces de théâtre, nombre de textes à caractère directement ou indirectement politique : des discours à l’Assemblée nationale (repris pour la plupart dans le premier tome des Ecrits politiques) et d’autres interventions devant cette même Assemblée, des discours adressés aux Martiniquais, le plus souvent repris dans l’organe de son parti, le PPM (Parti progressiste martiniquais), des discours à portée universelle comme ceux sur le colonialisme (1950) ou sur la négritude (1987). Césaire était par ailleurs une personnalité de premier plan fréquemment sollicitée par les journalistes pour des entretiens.

Les interventions devant l’Assemblée nationale ont fait récemment l’objet d’une étude stylistique approfondie, que nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs, de la part de René Hénane[i]. Césaire, nourri d’une culture classique qui fait tristement défaut aux homme et aux femmes politiques d’aujourd’hui, était en effet un redoutable rhétoriqueur.

L’ensemble des textes à portée politique ont été réunis par les soins d’Edouard de Lépine et René Hénane dans une collection de cinq volumes (plus de 2000 pages en tout) dont les deux derniers viennent de paraître. Les césairiens et césairistes de tout bord ont désormais à leur disposition une mine de documents jusqu’alors dispersés et difficilement accessibles, voire inaccessibles. La première chose à faire est donc de saluer le travail d’archiviste des deux responsables de cette édition, sans oublier celui de l’éditeur, Jean-Michel Place, chargé de mettre en forme cette masse d’écrits.

A-t-on suffisamment souligné que Césaire était un personnage tragique, pris entre, d’une part, ses propres convictions anticoloniales et le sens qu’il donnait à la dignité de l’homme noir et, d’autre part, l’attachement à la France du peuple martiniquais dont il s’était fait le héraut ? Un vrai dilemme cornélien. Comme le Cid, Césaire était pris en effet entre son sens de l’honneur (qui le poussait à vouloir l’indépendance) et son amour, celui pour son peuple en l’occurrence (qui le poussait au contraire à demander toujours plus à la France). C’est en l’occurrence le second qui l’a emporté. Et sans doute aurait-il pu difficilement en aller autrement de la part de celui qui définissait la politique comme « aider les humbles » c’est-à-dire « les aimer » (Ecrits politiques, vol. 5 – ci-après EP 5 – p. 146), de celui que les habitants de Fort-de-France appelaient en retour « Papa Aimé » ou « Papa Césè », et si l’on se souvient enfin de la ferveur de la foule qui accompagna le cortège de son cercueil à travers la ville.

Autonomie

Mais, dira-t-on, Césaire s’est fait le défenseur de « l’autonomie » de la Martinique ! Et de fait, après avoir porté devant l’Assemblée nationale, en 1946, le projet de loi portant la transformation des colonies de Martinique, Guadeloupe, Guyane et de la Réunion en départements français, le PPM adopta bien ce mot d’ordre. Après quelques hésitations : en 1958, Césaire proposait de transformer la Martinique en une région fédérée (EP 3 – p. 25), en 1961 il mettait en avant le mot « autogestion » (EP 3, p. 148). C’est à compter du 3e congrès du PPM, en 1967, que le terme « autonomie » est définitivement retenu (EP 3, p. 232).

Les quatrième et cinquième tomes des Ecrits politiques vont de 1972 à la mort de Césaire en 2008. En 1980, le 8e congrès du PPM retint le mot d’ordre suivant : « Autonomie pour la nation martiniquaise, étape de l’histoire du peuple martiniquais en lutte depuis trois siècles pour son émancipation définitive » (EP 4, p. 267). Cette formulation traduit une tension à l’intérieur du parti entre ceux qui auraient voulu indiquer clairement que l’indépendance était le but et ceux qui, à l’instar de Césaire, s’y refusaient, en considérant à juste titre qu’un tel objectif « ne correspond[ait] ni au niveau de lutte, ni au niveau de conscience du peuple martiniquais » (p. 264).

L’élection de François Mitterrand en 1981 et les perspectives ouvertes par la création des régions se sont traduites par une pause dans les revendications autonomistes : « je proclame solennellement un moratoire politique concernant le problème du statut juridique » (29 mai 1981, EP 4, p. 275). Par la suite, Césaire n’emploiera plus guère le mot autonomie, même si l’objectif demeurera ; il parlera plus volontiers « d’approfondissement de la régionalisation » (5 mai 1988, EP 5, p. 37) en insistant sur l’idée de responsabilité. Car si les Martiniquais constituent bien une « nation », ils sont pris dans un système délétère :

« Le peuple martiniquais doit se sentir responsable, et d’abord responsable de lui-même, et responsable de son histoire. Il ne peut toujours incriminer l’autre (c’est toujours la faute de l’autre), croire que le secours, cela viendra de l’autre. Tendre la main, être aidé. C’est cela qui crée la mentalité d’assisté. C’est parce que nous sommes dans un système où le seul recours qui était laissé aux gens, c’était précisément l’assistance. C’est contre cela qu’il faut lutter » (France Antilles, 9 juin 1985, EP 5, p. 172-173).

Comment s’y prendre pour acquérir la responsabilité souhaitée ? La question restera sans réponse. On ne peut tenir en effet pour telle l’appel à une « utopie refondatrice » (ibid.). Par ailleurs, les déclarations tonitruantes contre l’assistanat s’accompagnent en pratique, chez Césaire, de revendications constantes adressées à l’Etat français afin qu’il augmente ses dépenses en Martinique (c’est l’objet de la plupart de ses interventions en tant que député). L’argumentation, tantôt implicite, tantôt explicite, est toujours la même (c’est également celle des « indépendantistes » néo-calédoniens, par exemple) : nous ne sommes pas prêts mais grâce à une aide accrue de la Métropole nous pourrons investir, nous développer, transformer notre île en une économie prospère, après quoi nous pourrons voler de nos propres ailes. L’expérience n’a-t-elle pas suffisamment démontré, pourtant, que l’assistance n’a jamais produit qu’une prospérité factice qui s’effondrerait en même temps qu’elle ?

Les deux derniers tomes des Ecrits politiques renferment une abondante matière et de magnifiques formules que le lecteur se plaira à découvrir, comme celle-ci, à propos du droit au travail : « on lui a substitué le droit à la pitance et à la survie, autant dire la sportule[ii] de l’esclavage » (8 mai 1981, EP 4, p. 270). Ou, dans le discours de Miami : « Nous sommes tout simplement du parti de la dignité et du parti de la fidélité. Je dirai donc ; provignement[iii], oui ; dessouchement, non » (26 février 1987, EP 4, p. 527).

Préjugés

Césaire n’était pas exempt de préjugés. Ainsi quand il opposait à un « monde noir » fondé « sur une volonté essentielle de réconciliation, d’harmonie » un « monde blanc » intrinsèquement violent (9 novembre 1979, EP 4, p. 239). Cette vision idyllique de la négritude ne correspond guère à une Afrique postcoloniale en proie aux luttes fratricides !

Il existe au sein des diasporas africaines un fort ressentiment contre les Blancs, lié à l’esclavage. Loin de s’atténuer avec le temps, comme on pourrait normalement s’y attendre, il ne fait que croître et le les demandes de réparation se multiplient dans de nombreux pays. Ce retour vers le passé et le rejet par les Noirs martiniquais (entre autres) de la responsabilité de leurs déboires actuels sur les ex-colons esclavagistes contredit précisément ce que déclarait Césaire en 1985 (voir supra). Pourtant, interrogé là-dessus, loin de reconnaître le rôle de certains politiciens ou intellectuels plus ou moins bien intentionnés dans l’entretien d’un tel état d’esprit, Césaire n’y voyait qu’une donnée de l’histoire dont il fallait simplement prendre acte (8 décembre 2004, EP 5, p. 275).

Le 13 novembre 1975, le député Césaire a pris la parole à l’Assemblée nationale pour critiquer d’une manière globale la politique de la France outre-mer. C’est à cette occasion, à propos du projet d’installation en Guyane de « trente ou quarante mille immigrants venus d’Europe », qu’il prononça l’expression « génocide par substitution » (EP 1, p. 218). Les Ecrits nous enseignent qu’il ne s’agissait pas d’une parole manifestement excessive dans la bouche de Césaire, comme on peut en dire au fil d’un discours polémique, mais que cela correspondait à une sorte d’obsession. Interrogé à la radio, en décembre de la même année, « il s’agit tout simplement […] de remplacer une population par une autre » (EP 4, p. 102), déclare-t-il. Trois ans plus tard, il reprend le propos dans le cadre de la campagne aux élections législatives, en l’appliquant cette fois à la Martinique.

« J’ACCUSE enfin le gouvernement d’avoir mis sur pied un plan de substitution qui compromet chaque jour davantage l’équilibre racial de notre population et d’avoir mis en train, moins publiquement qu’en Guyane sans doute mais tout aussi efficacement, un plan de recolonisation qui doit faire de nous des hommes qui seront, à bref délai, des minoritaires dans leur propre pays » (p. 184-185, n.s.).

Interrogé par un journaliste de Rouge (l’organe de la LCR, trotskiste), il déclare carrément :

« Nous sommes même biologiquement – c’est mauvais de dire ça, ça fait vraiment raciste ! – menacés, c’est un pays dont l’équilibre va être rompu, qui est envahi par tous les anciens pieds-noirs, rapatriés d’Indochine, d’Algérie, et c’est le peu de pouvoir politique que nous ayons qui va être arraché » (p. 199, n.s.).

En 1981, c’est de « liquidation culturelle » qu’il sera question (p. 314). En 1989, il défendra encore l’idée sinon l’expression elle-même : « Je ne crois pas du tout qu’il s’agisse de xénophobie ou de nationalisme étroit » (EP 5, p. 56).

De nos jours, les personnes qui emploient l’expression « grand remplacement » à propos de l’accroissement de la part des musulmans dans la population française sont considérées comme des fascistes. L’exemple de Césaire nous confirme la difficulté qu’il y a à se vouloir simultanément nationaliste (même non « étroit ») et de gauche.

De par son nationalisme, Césaire ne pouvait qu’être en opposition frontale avec le mouvement de la créolité aussi bien qu’avec Glissant et son Tout-monde. Interrogé par le journal Le Monde, Césaire soutenait que la créolité était réductrice par rapport à la négritude (12 avril 1994, EP 4, p. 155). La question n’est pas aussi théorique qu’il y paraît, même si les politiciens martiniquais contemporains ne s’y arrêtent guère. Elle ne concerne rien moins en effet que cette « identité martiniquaise » que Césaire se vantait d’avoir « réveillée », au moment où il renonçait à son poste de député (EP 5, p. 125).

 

Aimé Césaire, Ecrits politiques, série dirigée par Edouard de Lépine et René Hénane, cinq volumes, Paris Jean-Michel Place, 2013-2018 (avec le concours de la Fondation Clément)
Vol. 4 – 1972-1987, 542 p., 2018

Vol. 5 – 1988-2008, 433 p., 2018 (accompagné d’un index de l’ensemble de la série)

Editions établies par Edouard de Lépine

 

[i] https://mondesfrancophones.com/espaces/politiques/aime-cesaire-le-bossuet-des-antilles-de-lart-oratoire-a-lassemblee-nationale-2/

[ii] Les comestibles que les riches romains faisaient distribuer à leurs clients.

[iii] Marcotter (pour la vigne).

Par Michel Herland, , publié le 29/03/2019 | Comments (0)
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La Mutine de Michel Herland

Extrait de la revue Les Lettres françaises, février 2019

 

Voir aussi :

Les Mutins sont mutins

 

Bonnes feuilles : “La Mutine”

Par Jean-Pierre Han, , publié le 04/03/2019 | Comments (0)
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Requiems pour l’Europe

Claude Martin, La Diplomatie n’est pas un dîner de gala, Mémoires d’un ambassadeur, Ed. de l’Aube, 946 p., 29,90 €.
Régis Debray, L’Europe fantôme, Gallimard, « Tracts », 2019, 48 p., 3,90 €.

 

Claude Martin né en 1944, énarque et sinologue, a effectué la plus grande partie de sa carrière diplomatique en Chine avant de prendre la direction générale des Affaires européennes au Quai d’Orsay (1994-1998), puis d’être nommé ambassadeur à Berlin (1999-2007). Quant à Régis Debray, normalien, guérilléro en Amérique du sud, qui s’est tourné vers la sémiologie après un passage par l’Elysée de François Mitterrand, il est le prototype de l’intellectuel engagé. La publication presque simultanée de deux ouvrages sous leurs plumes est d’autant plus significative du désenchantement des Européens à l’égard de l’EU qu’il s’agit de deux individualités n’appartenant pas au même bord politique, l’ambassadeur Martin ne cachant pas son affinité avec Jacques Chirac. Leurs contributions au débat sont autant d’avis autorisés, de la part de Cl. Martin, diplomate qui a participé à l’élaboration de la politique européenne de la France, comme de R. Debray qui est un observateur attentif de cette même politique. Ce qu’ils écrivent n’ayant pas besoin de grandes explications, on se limitera pour l’essentiel à quelques citations qui sont à prendre comme une introduction à la lecture de leurs ouvrages.

Le premier extrait sera tiré du petit livre publié de Régis Debray qui inaugure la nouvelle collection «Tracts ».

« Ce n’est pas par servilité, mais par inculturation que l’extraterritorialité de droit américain est vécue comme naturelle. On ne comprendrait pas sinon qu’on accepte […] d’être taxé (acier et aluminium), racketté (les banques), écouté (la NSA), pris en otage (l’automobile allemande), commandé ou décommandé in extremis (militairement), soumis au chantage (nos entreprises en Iran), etc. » [i]

Qui niera que l’auteur a entièrement raison dans sa dénonciation de la faiblesse de l’Europe. Ici par rapport aux Etats-Unis mais l’on pourrait en dire évidemment autant par rapport au nouveau candidat à l’hégémonie mondiale, la Chine. De fait, les exemples cités, que tout le monde a en tête, ne peuvent que susciter l’indignation des Européens. Et l’on pourrait ajouter, entre autres, l’emprise des GAFA à laquelle nous semblons incapables de résister, avec l’unique espoir de les contraindre dans un avenir pas trop lointain à payer un impôt pas trop symbolique. Mais pourquoi n’avons-nous pas voulu susciter des GAFA européens comme l’ont fait les Chinois et les Russes ? Pourquoi, sachant l’usage qu’ils font des données récoltées, ne pas les avoir pas tout simplement bannis de notre continent au nom d’un impératif de sécurité ?

La liste des questions pourrait s’allonger ainsi indéfiniment. Reste à comprendre la passivité de l’UE dans toutes ces matières. R. Debray, on l’a vu, met d’abord en avant ce qu’il appelle notre « inculturation », à savoir « la dissolution de l’européanité dans l’occidentalité américanisée » (la subordination de la politique à l’économie conformément au dogme du laissez-faire, l’individualisme qui dissout le peuple en autant d’aspirants au statut envié de people, voire l’usage du globish pour communiquer entre Européens). A quoi s’ajoute la faiblesse (voire l’absence chez nombre de « citoyens européens ») d’un sentiment d’appartenance à l’Europe, laquelle faiblesse est liée en particulier, selon Debray, à l’incertitude sur ce que devraient être les frontières de l’UE : « une géographie élastique empêche l’appropriation culturelle d’un espace naturel car personne ne sait où l’Europe commence et où elle finit. Le Bosphore, la Laponie, l’Oural, Chypre ? ». Les illustrations des euro-billets, avec leurs monuments impossibles à identifier, ne sont qu’une preuve supplémentaire de la difficulté de faire naître une identité européenne forte. « L’euro est un billet de Monopoly […], illustration fantomatique d’un no man’s land incorporel ». On peut appeler à la rescousse, sur ce dernier point, l’ambassadeur Martin.

« À quoi allait ressembler « l’euro » ? écrit-il. À Bruxelles, les maquettes des billets circulaient. Elles étaient insipides. Pas un visage, pas un lieu, pas un site que l’on puisse identifier. ‘C’est volontaire, m’expliqua un membre de la Commission. Certains ont proposé de mettre sur les billets, comme sur les coupures nationales, les visages des grands Européens : Molière, Shakespeare, Goethe, Dante, Érasme, Cervantès. Mais tout le monde, parmi les Quinze, et bientôt parmi les Vingt-Huit, aurait voulu le sien ! Nous avons fait l’inverse : choisir des décors neutres, que personne ne pouvait s’approprier !’ C’est ce jour-là que je compris, un peu tard, que l’Europe, pleine d’âme et de saveurs dont j’avais rêvé, n’existerait jamais. Nous avions fait à Six un beau projet, nous l’avions à peu près sauvegardé à Neuf, puis à Quinze. Mais entre les Vingt-Huit, qu’avions-nous en commun ? La diversité géographique, climatique, économique, politique, et bien sûr culturelle, de l’immense ensemble que nous voulions rassembler aurait dû nous faire réfléchir. Pensions-nous vraiment possible, réaliste, de soumettre cette assemblée de peuples à des normes communes ? Il aurait fallu, avant toute chose, leur donner un sentiment d’appartenance à une même Communauté » (p. 799).

Les élargissements successifs – Royaume-Uni, Irlande et Danemark en 1973 ; Grèce en 1981 ; Espagne et Portugal en 1986 ; Suède, Finlande et Autriche en 1994 ; Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Malte, Pologne, République tchèque, Slovaquie et Slovénie en 2004 suivis de La Roumanie et la Bulgarie en 2007 ; Croatie en 2013 – sont vus à juste titre par tous les partisans d’une Europe (vraiment) Unie comme une erreur majeure. A preuve la position de l’ex-président Giscard d’Estaing rapportée par CL. Martin :

« L’entrée dans l’Union de ces quatre pays [la Suède, la Norvège[ii], la Finlande et l’Autriche] ne posait guère de problèmes. Ils étaient riches, développés, dotés d’administrations solides. Mais ils étaient ‘neutres’ (au moins pour trois d’entre eux), avec des traditions très différentes des nôtres. Leur adhésion allait alourdir la mécanique européenne, nous obliger à mettre quatre couverts supplémentaires autour de la table. La perspective d’avoir à accueillir, après ces quatre candidats, dix ou douze autres pays venus de l’Est, pesait sur les négociations. ‘Cela va faire trop !’ avait dit Giscard, dans une déclaration retentissante. L’ancien président mettait en garde contre ces élargissements successifs, il avait raison. On poursuivit la négociation sans l’écouter, mais avec prudence. On savait bien que le ‘petit élargissement’ en cours était une répétition du « grand élargissement » qui allait suivre » (p. 747).

Chacun sait, et Cl. Martin le premier, que le ver est dans le fruit dès 1973 avec l’admission de la Grande-Bretagne

« Le ‘virus britannique’ l’avait [l’Union] usée. Au fond, l’Angleterre n’avait jamais cessé, depuis son adhésion, de contester les règles, et l’esprit même de l’entreprise communautaire. Elle avait « renégocié » à deux reprises les conditions de sa participation au budget commun, et finalement cassé les mécanismes financiers qui organisaient la solidarité entre les États membres. Elle s’était employée à abattre, peu à peu, les barrières qui protégeaient le marché européen de la concurrence extérieure. Et elle s’était opposée de toutes ses forces à ce que ce marché, dans lequel il y avait déjà à ses yeux trop de ‘politiques communes’, soit davantage organisé et régulé » (p. 742).

Erreur ou stratégie cette adhésion britannique ? Erreur pour les chefs d’Etat partisans d’une Europe supranationale, sans doute, mais stratégie gagnante, hélas, pour ses opposants, le président français Pompidou, par exemple, et bien sûr les Anglais eux-mêmes qui seront les premiers à pousser en faveur des élargissements suivants :

« Le Foreign Office […] aurait voulu aller vite dans le processus d’élargissement [aux PECO], pour diluer un peu plus la solidarité communautaire » (p. 752). Et encore : « Les Britanniques attendaient de l’élargissement qu’il dilue un peu plus l’affreux système communautaire » (p. 769).

Aveuglement ou stratégie la création d’une Union monétaire ne marchant que sur une seule jambe, puisque privée de son complément nécessaire, un budget à la hauteur de celui d’une fédération, alors qu’on se contentait d’imposer des contraintes sur les déficits nationaux[iii] ? Aveuglement pour ceux qui espéraient qu’un Union bien ordonnée ne tarderait pas à se mettre en place, mais stratégie gagnante pour ceux qui, Allemagne en tête, tireront leur épingle du jeu.

« Cette union monétaire, ce n’était rien d’autre, à terme, que l’imposition à tous d’un moule budgétaire unique. Les États membres allaient se priver des moyens d’agir au profit de leurs peuples. Cela n’aurait eu de sens que si l’on avait parallèlement prévu, dans le Traité [de Maastricht], des moyens d’action permettant à l’Union d’assurer aux Européens le bien-être, la stabilité et le développement qu’ils ne pourraient plus attendre de leurs gouvernements nationaux. Ce n’était, hélas, pas le cas. Je le trouvais finalement bien triste, ce bateau européen dans lequel j’avais décidé de monter à nouveau. Et pourtant, il fallait embarquer » (p. 744).

L’ancien ambassadeur n’a pas de mots assez durs pour l’élargissement de l’Europe à l’Est. Il y voit pour sa part une faute majeure des pays fondateurs :

« Ceux-ci avaient organisé leur propre souffrance. Ils allaient injecter dans des économies concurrentes toutes les ressources nécessaires pour que celles-ci viennent en retour les déstabiliser, et partiellement les détruire. Et ils avaient surtout anéanti leur beau projet, leur rêve. L’Europe allait devenir un vaste marché sans pilote, sans ambition politique » (p. 846).

Bien sûr, on pouvait toujours croire à un sursaut : « Les ‘supranationalistes’ croyaient leur heure venue. L’Union, quand elle compterait vingt-sept ou vingt-huit membres, ne pourrait plus, selon eux, fonctionner en maintenant la règle de l’unanimité, qui bloquait toute décision » (p. 826). On sait ce qu’il en est advenu : « En attendant, l’Union pataugeait dans un imbroglio institutionnel. Ce président du Conseil Européen et ce haut représentant allaient s’ajouter aux nombreuses ‘autorités’, le président du Conseil des ministres, le président de la Commission, le président de la Zone euro, le président de la Banque centrale qui parlaient déjà au nom de l’Europe dans leurs domaines respectifs. Sans oublier le président du Parlement européen qui prétendait, lui aussi, ‘faire entendre la voix des peuples européens’ sur la scène internationale. Face aux vrais ‘Grands’ dont les responsables tenaient, eux, dans une même main les pouvoirs politique, économique, monétaire et militaire, l’Union, allait rester, malgré les gadgets dont elle se parait, un ensemble sans cohésion. Un corps obèse, mou et sans tête. Face aux grandes puissances, on avait créé une impuissance » (p. 850).

Chirac, le chef de l’Etat français du temps où Cl. Martin tenait l’ambassade à Berlin, comme son homologue allemand Schroeder persistaient à se croire capables, en unissant leurs forces, d’influencer l’Europe dans le bon sens : « À vingt-huit, nous ne pourrons plus négocier quoi que ce soit. Mais à deux, trois ou quatre, nous pouvons encore définir une stratégie. La clé, c’est une bonne entente entre la France et l’Allemagne » (p. 813). Mais est-ce toujours d’actualité ? Si l’on ne niera pas l’importance de l’existence d’un axe franco-allemand, force est de constater qu’il s’avère désormais impuissant à faire vivre en Europe une cohésion pourtant indispensable dans bien des domaines cruciaux.

Il n’est pas moins vrai que Français et Allemands n’ont cessé d’imaginer des formules (noyau dur, Europe à plusieurs vitesses) pour permettre à ceux qui le voulaient d’avancer et que la facilitation par le Traité de Lisbonne de la mise en œuvre des « coopérations renforcées » peut apparaître comme le résultat de ces efforts. Néanmoins, ces formes de coopération, si elles se développent, ne suffiront pas pour faire revivre l’espoir d’un Fédération européenne authentique à la portée d’une génération.

Février 2019.

[i] Nous citons L’Europe fantôme d’après les bonnes feuilles publiées dans Le Monde du 14 février.

[ii] La Norvège n’adhèrera finalement pas.

[iii] « Schroeder (le chancelier allemand) et Chirac (le président français) attaquaient ensemble, l’ordre européen établi, et notamment les règles introduites depuis Maastricht dans la conduite des politiques budgétaires. ‘Ces règles sur la limitation du déficit à 3 %, le plafonnement de la dette, n’ont aucun sens ! En période de récession, il faut des politiques de relance !’ proclamèrent-ils dans une adresse commune à la Commission » (p. 848).

 

Par Michel Herland, , publié le 25/02/2019 | Comments (8)
Dans: Comptes-rendu, Europe | Format: , ,

“Le Déparleur” de Michel Herland

Ou comment dire le tragique au quotidien

Il vient en silence s’allonger, ou mieux dit se recroqueviller sur un banc de bois brut, dos au public, et le spectacle commence. Par un chant enregistré, qui parle de nantis et de pauvres, de riches et de démunis, un peu à la façon, dans l’air et les paroles, de ce qui fut « Le Chant des Canuts ». Au refrain qui clamait « C’est nous les Canuts, nous sommes tout nus », fait écho le « C’est nous les clochards, c’est vous les jobards ».

Le ton est donné, il planera sur la salle le fantôme d’Aristide Bruant. Mais  plus encore celui de Jehan Rictus, dans « Les Soliloques du Pauvre ». Car du banc se lève, pour tenir la scène, le seul Déparleur, qui pendant plus d’une heure dira sa vie vécue sous le signe des déboires et du boire, de la déveine familiale et des amours malheureuses ; dira aussi le monde comme il ne va pas, comme il s’embourbe et déraille ; dira la vie et la mort, celle-ci ouvrant et fermant le discours : la première apostrophe — en direction des passants de la rue, en direction des spectateurs de la salle — n’affirme-t-elle pas « Y a des jours où je voudrais être déjà dans le trou » ? Et le monologue se conclut sur ce chant québécois de Raymond Lévesque, qui à lui seul résumerait le propos, à la fois d’espoir et de désespérance :

« Quand les hommes vivront d’amour
Il n’y aura plus de misère
Les soldats seront troubadours
Mais nous serons morts, mon frère. »

Le déparleur a naufragé sa vie, et pourtant il résiste, son bateau échoué sur ce bout de trottoir, entre papiers éparpillés au sol, qu’on imagine souillés et gras, ou encore pages de journal froissées après lecture, puisqu’aussi bien au cours de son “soliloque” il en utilisera, et nous dira qu’après des “Flaubert et des Baudelaire”, elles sont devenues aujourd’hui sa seule pitance littéraire. Il résiste, et se souvient. Et continuera à dérouler le fil, qu’importe, prétend-il, si nul ne s’arrête, si nul ne lui répond, si tous passent leur chemin. Ainsi que l’a formulé Édouard Glissant, « le déparleur ne s’attend pas à ce que les autres l’écoutent : il parle à la volée. Si on réagit c’est tant mieux, sinon ça lui est égal ». Alors il parle, le Déparleur, pour exorciser, pour être encore et encore, jusqu’au bout de ses jours. Il “déparle”, comme le fou, comme l’ivrogne, comme le clochard, marginalisés et qui par la parole nient l’inhumanité à laquelle la société prétendrait les réduire. 

Un spectacle en dix tableaux, pour évoquer le lourd passé comme pour  suggérer le présent, séparés par ce qu’on appellerait au cinéma “fondus au noir ”, tantôt sur un jingle de musique cap-verdienne, tantôt sur des poèmes écrits par Pierre Jean Jouve ou Michel Lecourlois, et dits par une autre voix off, sensuelle et profonde. Dix tableaux qui abordent mille sujets, tout en suivant longtemps — mais à la fin il s’effiloche — le fil rouge d’une assez sombre saga familiale : un père buveur, violeur et qui jettera à la rue, pour s’être rebellé contre sa tyrannie, le fils maudit ; une mère trop tôt disparue ; une jeune sœur prématurément envolée dans de tragiques circonstances…  Je retiendrai, de ce parcours fictionnel éminemment humain, l’histoire incestueuse qui lie le frère et “sa Julie” de sœur, belle comme les stars des affiches ; incestueuse pour d’aucuns moralisateurs et friands de tabous, mais si vraie et si touchante telle qu’imaginée et contée par le comédien-écrivain Michel Herland ! Puisque “déparler”, c’est aussi faire venir au jour les choses qu’en secret on taisait au profond de soi ! Je garderai aussi intacte l’émotion qui saisit quand se forment au dos des mots les images de la si petite Marie, de la si petite boîte où on l’enferme, de la plus petite encore où dormiront ses cendres… Là est l’acmé du récit, qui bascule de la harangue publique à la confession intime, l’instant où se dévoile la nature cachée mais tendre de l’homme.

En dépit du réel plaisir éprouvé, je reprendrai une formule chère à ma grand-mère, qui nous mettait en garde par ces mots : « Le trop est l’ennemi du bien ». Si le spectacle pèche un brin, c’est plutôt par le “trop” que par le “pas assez” : beaucoup de sujets divers abordés, trop de déplacements plus ou moins maîtrisés sur scène, trop d’élégance dans le vêtement — mais sans doute le décalage entre le langage argotique de la rue et le costume-chapeau haut-de-forme est-il voulu, comme signifiant une sorte de décadence ou de déclassement, en accord avec ce bel usage du terme “villégiaturer” pour nommer un séjour en prison… Resserrer l’ensemble autour de quelques idées-force aurait peut-être donné un poids plus grand encore au propos. Cependant, que ces quelques remarques, bénignes en somme, n’empêchent pas de saluer une bien belle performance, qui intéresse, interpelle, intrigue parfois, qui peut faire naître indignation ou émotion,  mais qui jamais ne laissera indifférent !

Fort-de-France, le 2 février 2019

Photo Paul Chéneau

Les Mutins sont mutins

Ils sont mutins les Mutins, ces habitants d’un DOM imaginaire des Caraïbes, mutins dans les deux sens du terme. Révoltés d’abord, rebelles, insoumis, puisque le roman nous replace dans la grande grève et les émeutes de 2009 aux Antilles, à l’époque du président Sakko, contre la pwofitasyon, autrement dit l’exploitation outrancière dont les habitants se sentent victimes, levés à la fois contre les patrons locaux et l’Etat français employeur. Mais mutins aussi dans l’autre sens, espiègles, taquins, malicieux, badins, notamment au plan des mœurs, et surtout sexuelles, galipettes, cabrioles et culbutes, dont le livre nous fait part le plus crûment et innocemment du monde.

Ce mélange détonant donne au récit un intérêt constant, analyses politiques, économiques, philosophiques, toujours légères et brillantes, accompagné du déroulé de la vie des personnages, pris dans divers milieux, les jeunes indisciplinés de l’île, les autorités blasées et cyniques, les patrons, ces ‘grands Blancs’, créoles qui tiennent l’économie du pays.

L’humour est aussi au rendez-vous, avec le portrait amusant de deux hommes de main venus de Miami pour une basse besogne, Ted et Nat, faisant irrésistiblement penser, quoique de l’autre côté de la loi, aux célèbres et même immortels Dupond et Dupont.

Trois ou quatre strates sont en présence, les Métros, fonctionnaires européens profitant d’un climat béni et d’une ambiance facile, ‘heureux comme Dieu en France’, pour rappeler la fameuse formule ; les planteurs, riches capitalistes, îliens d’origine européenne, restant entre eux durant des générations,  arrivés d’ailleurs avant les esclaves africains qui, des siècles après, constitueront l’essentiel de la population, la troisième strate ; les autorités enfin, ministre envoyé au moment des troubles, préfet, cadres, agents chargés de la sécurité du territoire, militaires et barbouzes.

Tout ce petit monde subit le choc de la grève générale, des pénuries, des troubles et destructions, avant que négociations, compromis, ‘avancées sociales’, permettent finalement le retour au calme.

Le roman progresse avec une régularité horlogère, un véritable clockwork mechanism, un travail d’orfèvre, allant vers une fin brutale au niveau individuel, plus favorable au niveau collectif, conjuguant le loufoque au sinistre, le grave au comique, l’érotique au matérialiste, l’analyse lucide à la confusion des idées, dans un style éblouissant et un intérêt constant. On revit cette période qui a troublé jusqu’à la métropole, on partage les intrigues des puissants, leurs calculs froids et amoraux, les frasques des petits et des grands, le dolce farniente des tropiques, mais aussi leur aspect si triste, comme on sait depuis les écrits d’un grand anthropologue.

Personne n’échappe au regard ironique de l’auteur, pas davantage le grand poète local que l’agitateur syndical, la faiblesse de l’Etat et les magouilles des possédants. Il fallait un bon connaisseur de l’imbroglio politico-bureaucratique et du gaspillage économico-sociologique qui caractérisent ces anciennes colonies françaises, coincées (on pourrait dire ‘achetées’) entre un désir d’indépendance et la manne venue de l’autre côté de l’océan. Et Michel Herland est cet excellent connaisseur, à travers les divers postes qu’il a occupés dans l’ex-empire, en plus d’un conteur habile qui nous livre un ouvrage toujours amusant et stimulant.

La Mutine, Michel Herland, éd. Andersen, Paris, 2018, 296 p., 19,90 €.

Compte-rendu : « Fables d’identité – Pour retrouver l’Europe » de Carlo Ossola

Trois cent pages, ce n’est pas trop pour évoquer « le patrimoine commun de la mémoire européenne », « un entrelaces d’histoires à interpréter », des histoires qui seraient néanmoins sous-tendues par un principe commun, le « Souverain bien ». Telle est le défi que s’est lancé Carlo Ossola. Et il ne fallait pas moins qu’un érudit comme il l’est lui-même, professeur de « Littératures modernes de l’Europe néolatine » au Collège de France, pour le relever. Disons tout de suite notre admiration pour l’immense culture de l’auteur et son habileté à nous en transmettre une part. Car, à l’heure de la crise des « humanités » (de la lecture, de l’enseignement), il est bien clair que le patrimoine dont il s’agit se trouve plutôt sur les rayons des bibliothèques que dans la mémoire vivante des Européens, lesquels n’ont que des souvenirs diffus, pour ne pas dire confus, des quelques grands mythes, des quelques grandes œuvres dont on leur a « parlé », à l’école. L’auteur de ces lignes est suffisamment âgé pour que l’un de ses grands-pères sût encore, longtemps après ses études, quelques centaines de vers latins : nous n’en sommes plus là ! Autant dire que si ce livre devrait séduire un public intellectuel et curieux du passé, il risque de tomber rapidement des mains des acheteurs attirés par la conjonction des mots « identité » et « Europe » sur la couverture.

Aux XVIII et XIXe siècles, la pratique du « Grand Tour » était à la mode chez les jeunes hommes fortunés. Partis de Londres ou de Berlin, ils voyageaient jusqu’à Rome en faisant halte dans les hauts lieux d’une culture qui était alors véritablement la leur. Dans la première partie de son livre, C. Ossola nous invite à le suivre dans son propre Grand Tour, seize étapes d’un itinéraire tarabiscoté d’Anderlecht (Pays-Bas) à Rome, qui pousse vers l’Est jusqu’à Ankara et vers l’ouest jusqu’à Lisbonne (ou plutôt Belém). Chaque station est l’occasion d’associer aux vestiges de l’Europe d’antan une ou plusieurs grandes figures intellectuelles, de l’Antiquité au XXe siècle. Ainsi Anderlecht est l’occasion d’évoquer Erasme ; Fréjus : Sieyès, Trèves : Marx ; Belèm : Pessoa (et le Traité de Lisbonne), etc.

La deuxième partie dont la Divine Comédie constitue un fil conducteur assez lâche analyse les fondements de l’Europe tels que C. Ossola les perçoit : la quête et le devoir autour des personnages d’Ulysse et Enée ; l’amour et l’âme autour d’Éros et Psyché ; le « lieu commun » autour d’Aristote. Un dernier chapitre se penche sur le monde soviétique et sur les jugements par l’eau et par le feu tels qu’on les pratiquait au Moyen Âge, une note finale pour le moins incongrue, comme si le livre devait se conclure sur la part maudite de l’Europe (qui fait certes partie de son identité !)

C’est le précédent et pénultième chapitre qui soulève cependant le plus de questions. Abandonnant l’approche historique, l’auteur affronte directement la question de l’identité telle qu’elle se présente à lui aujourd’hui. Il commente en ces termes l’apparition du « village global » :

« Cette concentration de l’espace est allée de pair avec une disjonction du temps : en passant d’un quartier à l’autre de nos métropoles, nous changeons de siècle. D’un côté, des individus promis à de brillantes carrières, et, à une rue de là, des femmes voilées qui passent sans mot dire, des gamins sans avenir, des migrants sans nom. Le XXIe siècle des drones cohabite avec le XIe siècle des croisades (aujourd’hui dirigées en sens inverse) » (p.212-213).

Il ajoute un peu plus loin :

« L’appel à la civilisation oppose les civilisations ; elles deviennent incompatibles et il n’est pas d’une grande utilité de croire que le « progrès » (tel qu’il s’est développé en Occident aux XIXe et XXe siècles) soit un facteur d’unification » (p. 214).

Partant de ce constat du choc des civilisations, comment faire l’Europe, alors que – nous rappelle l’auteur – l’islam est déjà la religion la plus pratiquée à Bruxelles, un islam dont il n’a certes pas été question dans les « fables » qui constituent la mémoire européenne ? Rejetant les « solutions expéditives » (comme les expulsions), C. Ossola en appelle à la constitution d’un lieu commun où règnerait une tolérance très étendue :

« L’idée que je me forme de ce qui est juste ne peut servir de mesure à l’autre, car ce qui est juste doit être partagé par l’un comme par l’autre » (p. 219).

Autant dire qu’on fait litière des droits de l’homme ! Est-ce vraiment ce que souhaite l’auteur ? Sans doute pas puisqu’il compte sur la « perméabilité réciproque » des populations et des cultures pour construire la future Europe harmonieuse qui saura combiner les valeurs communautaires ancestrales (qui manquent désormais aux « modernes ») et l’émancipation de la femme (qui fait défaut, entre autres, chez nombre d’immigrés). Quels seraient alors les contours – adaptés à la réalité d’aujourd’hui – de la « politique avisée d’intégrations successives, comprenant le droit de migration » (p. 226) qui fut celle de l’Europe romaine ? Voilà ce qu’il faudrait nous dire. Citer un seul cas d’intégration réussie dans l’Italie du XXIe siècle (la petite ville de Riace en Calabre, p. 225-226) – même s’il s’avérait durable, or il est actuellement menacé – ne saurait être probant, cet exemple ne paraissant pas reproductible dans nos banlieues-ghettos.

 

 

Carlo Ossola, Fables d’identité – Pour retrouver l’Europe, Paris, PUF, 298 p. (dont 40 p. de notes et un index nominum de 12 p.), 2018, 21 €.

 

Le troisième tome des Œuvres complètes de Tchicaya U Tam’si

« Malheur au fou qui n’est pas fou chez les fous ! »

Il faut saluer la constance de Jean-Noël Schifano et des éditions Gallimard, lesquelles, après un premier volume en 2013 consacré à la poésie, un second en 2015 reprenant la trilogie romanesque Les Cancrelats, Les Méduses, Les Phalènes[i] clôturent les œuvres complètes  de T. U Tam’si avec un troisième volume qui contient à la fois son dernier roman, Ces fruits si doux de l’arbre à pain, une série de nouvelles et des contes.

Le roman, copieux (345 p.), publié en 1987 un an avant la mort de l’auteur, se déroule entièrement au Congo-Brazzaville juste après l’indépendance. Il est divisé en quatre parties inégales. La première, la plus brève, présente la famille au centre de l’histoire, Raymond Poaty, le père, juge, Isabelle, la mère, directrice d’école, Gaston, le fils aîné, étudiant en France, Sébastien, le second, à l’âge du bac, Marie-Thérèse dite Tchilolo, une fille dans les tourments de l’adolescence, enfin André, le petit dernier. Les deuxième et troisième parties, de plus de cent pages chacune, sont centrées respectivement sur la personne du juge, qui aspire à devenir procureur mais pas à n’importe quelle condition, et sur celle de Gaston, qui, de retour au pays, a intégré l’élite dirigeante à ses risques et périls. La quatrième partie ressort de la littérature fantastique avec la zombification de Gaston. Bien davantage que les romans précédents d’U Tam’si qui se situaient avant l’indépendance, Ces fruits si doux de l’arbre à pain est empreint d’un profond pessimisme. Foncièrement honnêtes, le juge comme Gaston n’ont pas leur place dans un pays aux mains de gouvernants corrompus. Les méchants gagnent à tout coup, la rhétorique révolutionnaire est mise au service des ambitions les plus cyniques et l’assassinat politique est le moyen le plus commode de se débarrasser de tous ceux qui refusent de participer à ce jeu sinistre.

U Tam’si affiche la couleur d’emblée : « Ils ont traîné l’indépendance dans la boue de Poto-Poto » (p. 35). Et quand le juge se déclare adversaire du parti unique, il ne reçoit en retour que de « grands éclats de rire » (p. 52). Dans un pays où « les canailles ont la partie belle dans les jeux retors de la politique » (p. 129), comment s’étonner que la concussion et les promotions canapé soient la règle ? Le pouvoir masque ses défaillances derrière des « incantations d’anticolonialisme comme cautère à tout » (p. 218), aussi ne s’étonne-t-on pas de la disgrâce de Gaston qui a voulu soutenir devant le bureau politique l’opinion suivant laquelle le colonialisme fut en réalité « la première grande révolution des temps modernes en Afrique », ajoutant : « Que nos peuples d’Afrique l’aient voulu ou pas. Que ces peuples aient été contraints ou pas, ça n’y change rien. Ils sont ce que cette révolution-là en a décidé » (p. 224).

C’est ici comme plus haut clairement l’auteur qui parle, Congolais vivant en France et qui considère son pays de loin. Mais cela n’enlève rien à un constat partagé par bien des auteurs africains, celui de l’échec dramatique des régimes issus de l’indépendance. Il n’est pas faux à cet égard d’incriminer les puissances ex-coloniales, puisqu’il est patent qu’elles ont soutenu des dictatures sanguinaires sous prétexte que l’ordre – quel qu’il soit – est préférable à la « chienlit ». U Tam’si suggère de façon assez transparente la responsabilité de la France en mettant en scène dans son roman l’agent français d’un certain « Flocat, l’homme du Général » (p. 255), Jacques Foccart, évidemment.

Ces fruits si doux de l’arbre à pain est un grand roman politique, toujours d’actualité, hélas ! Bien que ce que les romanciers racontent ne soit souvent rien de plus qu’une transcription de la réalité, il est malheureux qu’ils ne pèsent guère en matière d’influence. De fait, ce livre publié il y a plus de trente ans n’a pas davantage que d’autres changé la politique en Afrique, les dictateurs continuent à y prospérer. Il n’en est pas moins nécessaire pour les intellectuels de témoigner et de dénoncer, car si le silence vaut acceptation, la parole peut être moteur d’action. C’est pourquoi il est essentiel d’opposer un discours de vérité à la rhétorique creuse des démagogues.

Après Ces fruits si doux de l’arbre à pain, on pourra se détendre en lisant les nouvelles aux accents surréalistes réunies sous le titre de La Main sèche et les contes intitulés Légendes africaines. Notons d’ailleurs que des contes sont déjà présents dans le roman, en rapport avec l’intrigue et conformément à une tradition bien ancrée dans le « Continent ».

 

Tchicaya U Tam’si, Ces fruits si doux de l’arbre à pain – roman, La Main sèche – nouvelles, Légendes africaines – contes, Œuvres complètes III, Paris, Gallimard, coll. « Continents noirs », 2018, 739 p., 24 €.

[i] Cf. notre compte-rendu « Tchicaya U Tam’si, poète et romancier », Antilla, n° 1719, 3 juin 2016, p. 28-29.  / Tchicaya U Tam’si, poète et romancier (28 mai 2016) https://mondesfrancophones.com/espaces/afriques/tchicaya-u-tamsi-poete-et-romancier/

 

Par Michel Herland, , publié le 11/10/2018 | Comments (0)
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