Les Mutins sont mutins

Ils sont mutins les Mutins, ces habitants d’un DOM imaginaire des Caraïbes, mutins dans les deux sens du terme. Révoltés d’abord, rebelles, insoumis, puisque le roman nous replace dans la grande grève et les émeutes de 2009 aux Antilles, à l’époque du président Sakko, contre la pwofitasyon, autrement dit l’exploitation outrancière dont les habitants se sentent victimes, levés à la fois contre les patrons locaux et l’Etat français employeur. Mais mutins aussi dans l’autre sens, espiègles, taquins, malicieux, badins, notamment au plan des mœurs, et surtout sexuelles, galipettes, cabrioles et culbutes, dont le livre nous fait part le plus crûment et innocemment du monde.

Ce mélange détonant donne au récit un intérêt constant, analyses politiques, économiques, philosophiques, toujours légères et brillantes, accompagné du déroulé de la vie des personnages, pris dans divers milieux, les jeunes indisciplinés de l’île, les autorités blasées et cyniques, les patrons, ces ‘grands Blancs’, créoles qui tiennent l’économie du pays.

L’humour est aussi au rendez-vous, avec le portrait amusant de deux hommes de main venus de Miami pour une basse besogne, Ted et Nat, faisant irrésistiblement penser, quoique de l’autre côté de la loi, aux célèbres et même immortels Dupond et Dupont.

Trois ou quatre strates sont en présence, les Métros, fonctionnaires européens profitant d’un climat béni et d’une ambiance facile, ‘heureux comme Dieu en France’, pour rappeler la fameuse formule ; les planteurs, riches capitalistes, îliens d’origine européenne, restant entre eux durant des générations,  arrivés d’ailleurs avant les esclaves africains qui, des siècles après, constitueront l’essentiel de la population, la troisième strate ; les autorités enfin, ministre envoyé au moment des troubles, préfet, cadres, agents chargés de la sécurité du territoire, militaires et barbouzes.

Tout ce petit monde subit le choc de la grève générale, des pénuries, des troubles et destructions, avant que négociations, compromis, ‘avancées sociales’, permettent finalement le retour au calme.

Le roman progresse avec une régularité horlogère, un véritable clockwork mechanism, un travail d’orfèvre, allant vers une fin brutale au niveau individuel, plus favorable au niveau collectif, conjuguant le loufoque au sinistre, le grave au comique, l’érotique au matérialiste, l’analyse lucide à la confusion des idées, dans un style éblouissant et un intérêt constant. On revit cette période qui a troublé jusqu’à la métropole, on partage les intrigues des puissants, leurs calculs froids et amoraux, les frasques des petits et des grands, le dolce farniente des tropiques, mais aussi leur aspect si triste, comme on sait depuis les écrits d’un grand anthropologue.

Personne n’échappe au regard ironique de l’auteur, pas davantage le grand poète local que l’agitateur syndical, la faiblesse de l’Etat et les magouilles des possédants. Il fallait un bon connaisseur de l’imbroglio politico-bureaucratique et du gaspillage économico-sociologique qui caractérisent ces anciennes colonies françaises, coincées (on pourrait dire ‘achetées’) entre un désir d’indépendance et la manne venue de l’autre côté de l’océan. Et Michel Herland est cet excellent connaisseur, à travers les divers postes qu’il a occupés dans l’ex-empire, en plus d’un conteur habile qui nous livre un ouvrage toujours amusant et stimulant.

La Mutine, Michel Herland, éd. Andersen, Paris, 2018, 296 p., 19,90 €.

Compte-rendu : « Fables d’identité – Pour retrouver l’Europe » de Carlo Ossola

Trois cent pages, ce n’est pas trop pour évoquer « le patrimoine commun de la mémoire européenne », « un entrelaces d’histoires à interpréter », des histoires qui seraient néanmoins sous-tendues par un principe commun, le « Souverain bien ». Telle est le défi que s’est lancé Carlo Ossola. Et il ne fallait pas moins qu’un érudit comme il l’est lui-même, professeur de « Littératures modernes de l’Europe néolatine » au Collège de France, pour le relever. Disons tout de suite notre admiration pour l’immense culture de l’auteur et son habileté à nous en transmettre une part. Car, à l’heure de la crise des « humanités » (de la lecture, de l’enseignement), il est bien clair que le patrimoine dont il s’agit se trouve plutôt sur les rayons des bibliothèques que dans la mémoire vivante des Européens, lesquels n’ont que des souvenirs diffus, pour ne pas dire confus, des quelques grands mythes, des quelques grandes œuvres dont on leur a « parlé », à l’école. L’auteur de ces lignes est suffisamment âgé pour que l’un de ses grands-pères sût encore, longtemps après ses études, quelques centaines de vers latins : nous n’en sommes plus là ! Autant dire que si ce livre devrait séduire un public intellectuel et curieux du passé, il risque de tomber rapidement des mains des acheteurs attirés par la conjonction des mots « identité » et « Europe » sur la couverture.

Aux XVIII et XIXe siècles, la pratique du « Grand Tour » était à la mode chez les jeunes hommes fortunés. Partis de Londres ou de Berlin, ils voyageaient jusqu’à Rome en faisant halte dans les hauts lieux d’une culture qui était alors véritablement la leur. Dans la première partie de son livre, C. Ossola nous invite à le suivre dans son propre Grand Tour, seize étapes d’un itinéraire tarabiscoté d’Anderlecht (Pays-Bas) à Rome, qui pousse vers l’Est jusqu’à Ankara et vers l’ouest jusqu’à Lisbonne (ou plutôt Belém). Chaque station est l’occasion d’associer aux vestiges de l’Europe d’antan une ou plusieurs grandes figures intellectuelles, de l’Antiquité au XXe siècle. Ainsi Anderlecht est l’occasion d’évoquer Erasme ; Fréjus : Sieyès, Trèves : Marx ; Belèm : Pessoa (et le Traité de Lisbonne), etc.

La deuxième partie dont la Divine Comédie constitue un fil conducteur assez lâche analyse les fondements de l’Europe tels que C. Ossola les perçoit : la quête et le devoir autour des personnages d’Ulysse et Enée ; l’amour et l’âme autour d’Éros et Psyché ; le « lieu commun » autour d’Aristote. Un dernier chapitre se penche sur le monde soviétique et sur les jugements par l’eau et par le feu tels qu’on les pratiquait au Moyen Âge, une note finale pour le moins incongrue, comme si le livre devait se conclure sur la part maudite de l’Europe (qui fait certes partie de son identité !)

C’est le précédent et pénultième chapitre qui soulève cependant le plus de questions. Abandonnant l’approche historique, l’auteur affronte directement la question de l’identité telle qu’elle se présente à lui aujourd’hui. Il commente en ces termes l’apparition du « village global » :

« Cette concentration de l’espace est allée de pair avec une disjonction du temps : en passant d’un quartier à l’autre de nos métropoles, nous changeons de siècle. D’un côté, des individus promis à de brillantes carrières, et, à une rue de là, des femmes voilées qui passent sans mot dire, des gamins sans avenir, des migrants sans nom. Le XXIe siècle des drones cohabite avec le XIe siècle des croisades (aujourd’hui dirigées en sens inverse) » (p.212-213).

Il ajoute un peu plus loin :

« L’appel à la civilisation oppose les civilisations ; elles deviennent incompatibles et il n’est pas d’une grande utilité de croire que le « progrès » (tel qu’il s’est développé en Occident aux XIXe et XXe siècles) soit un facteur d’unification » (p. 214).

Partant de ce constat du choc des civilisations, comment faire l’Europe, alors que – nous rappelle l’auteur – l’islam est déjà la religion la plus pratiquée à Bruxelles, un islam dont il n’a certes pas été question dans les « fables » qui constituent la mémoire européenne ? Rejetant les « solutions expéditives » (comme les expulsions), C. Ossola en appelle à la constitution d’un lieu commun où règnerait une tolérance très étendue :

« L’idée que je me forme de ce qui est juste ne peut servir de mesure à l’autre, car ce qui est juste doit être partagé par l’un comme par l’autre » (p. 219).

Autant dire qu’on fait litière des droits de l’homme ! Est-ce vraiment ce que souhaite l’auteur ? Sans doute pas puisqu’il compte sur la « perméabilité réciproque » des populations et des cultures pour construire la future Europe harmonieuse qui saura combiner les valeurs communautaires ancestrales (qui manquent désormais aux « modernes ») et l’émancipation de la femme (qui fait défaut, entre autres, chez nombre d’immigrés). Quels seraient alors les contours – adaptés à la réalité d’aujourd’hui – de la « politique avisée d’intégrations successives, comprenant le droit de migration » (p. 226) qui fut celle de l’Europe romaine ? Voilà ce qu’il faudrait nous dire. Citer un seul cas d’intégration réussie dans l’Italie du XXIe siècle (la petite ville de Riace en Calabre, p. 225-226) – même s’il s’avérait durable, or il est actuellement menacé – ne saurait être probant, cet exemple ne paraissant pas reproductible dans nos banlieues-ghettos.

 

 

Carlo Ossola, Fables d’identité – Pour retrouver l’Europe, Paris, PUF, 298 p. (dont 40 p. de notes et un index nominum de 12 p.), 2018, 21 €.

 

Le troisième tome des Œuvres complètes de Tchicaya U Tam’si

« Malheur au fou qui n’est pas fou chez les fous ! »

Il faut saluer la constance de Jean-Noël Schifano et des éditions Gallimard, lesquelles, après un premier volume en 2013 consacré à la poésie, un second en 2015 reprenant la trilogie romanesque Les Cancrelats, Les Méduses, Les Phalènes[i] clôturent les œuvres complètes  de T. U Tam’si avec un troisième volume qui contient à la fois son dernier roman, Ces fruits si doux de l’arbre à pain, une série de nouvelles et des contes.

Le roman, copieux (345 p.), publié en 1987 un an avant la mort de l’auteur, se déroule entièrement au Congo-Brazzaville juste après l’indépendance. Il est divisé en quatre parties inégales. La première, la plus brève, présente la famille au centre de l’histoire, Raymond Poaty, le père, juge, Isabelle, la mère, directrice d’école, Gaston, le fils aîné, étudiant en France, Sébastien, le second, à l’âge du bac, Marie-Thérèse dite Tchilolo, une fille dans les tourments de l’adolescence, enfin André, le petit dernier. Les deuxième et troisième parties, de plus de cent pages chacune, sont centrées respectivement sur la personne du juge, qui aspire à devenir procureur mais pas à n’importe quelle condition, et sur celle de Gaston, qui, de retour au pays, a intégré l’élite dirigeante à ses risques et périls. La quatrième partie ressort de la littérature fantastique avec la zombification de Gaston. Bien davantage que les romans précédents d’U Tam’si qui se situaient avant l’indépendance, Ces fruits si doux de l’arbre à pain est empreint d’un profond pessimisme. Foncièrement honnêtes, le juge comme Gaston n’ont pas leur place dans un pays aux mains de gouvernants corrompus. Les méchants gagnent à tout coup, la rhétorique révolutionnaire est mise au service des ambitions les plus cyniques et l’assassinat politique est le moyen le plus commode de se débarrasser de tous ceux qui refusent de participer à ce jeu sinistre.

U Tam’si affiche la couleur d’emblée : « Ils ont traîné l’indépendance dans la boue de Poto-Poto » (p. 35). Et quand le juge se déclare adversaire du parti unique, il ne reçoit en retour que de « grands éclats de rire » (p. 52). Dans un pays où « les canailles ont la partie belle dans les jeux retors de la politique » (p. 129), comment s’étonner que la concussion et les promotions canapé soient la règle ? Le pouvoir masque ses défaillances derrière des « incantations d’anticolonialisme comme cautère à tout » (p. 218), aussi ne s’étonne-t-on pas de la disgrâce de Gaston qui a voulu soutenir devant le bureau politique l’opinion suivant laquelle le colonialisme fut en réalité « la première grande révolution des temps modernes en Afrique », ajoutant : « Que nos peuples d’Afrique l’aient voulu ou pas. Que ces peuples aient été contraints ou pas, ça n’y change rien. Ils sont ce que cette révolution-là en a décidé » (p. 224).

C’est ici comme plus haut clairement l’auteur qui parle, Congolais vivant en France et qui considère son pays de loin. Mais cela n’enlève rien à un constat partagé par bien des auteurs africains, celui de l’échec dramatique des régimes issus de l’indépendance. Il n’est pas faux à cet égard d’incriminer les puissances ex-coloniales, puisqu’il est patent qu’elles ont soutenu des dictatures sanguinaires sous prétexte que l’ordre – quel qu’il soit – est préférable à la « chienlit ». U Tam’si suggère de façon assez transparente la responsabilité de la France en mettant en scène dans son roman l’agent français d’un certain « Flocat, l’homme du Général » (p. 255), Jacques Foccart, évidemment.

Ces fruits si doux de l’arbre à pain est un grand roman politique, toujours d’actualité, hélas ! Bien que ce que les romanciers racontent ne soit souvent rien de plus qu’une transcription de la réalité, il est malheureux qu’ils ne pèsent guère en matière d’influence. De fait, ce livre publié il y a plus de trente ans n’a pas davantage que d’autres changé la politique en Afrique, les dictateurs continuent à y prospérer. Il n’en est pas moins nécessaire pour les intellectuels de témoigner et de dénoncer, car si le silence vaut acceptation, la parole peut être moteur d’action. C’est pourquoi il est essentiel d’opposer un discours de vérité à la rhétorique creuse des démagogues.

Après Ces fruits si doux de l’arbre à pain, on pourra se détendre en lisant les nouvelles aux accents surréalistes réunies sous le titre de La Main sèche et les contes intitulés Légendes africaines. Notons d’ailleurs que des contes sont déjà présents dans le roman, en rapport avec l’intrigue et conformément à une tradition bien ancrée dans le « Continent ».

 

Tchicaya U Tam’si, Ces fruits si doux de l’arbre à pain – roman, La Main sèche – nouvelles, Légendes africaines – contes, Œuvres complètes III, Paris, Gallimard, coll. « Continents noirs », 2018, 739 p., 24 €.

[i] Cf. notre compte-rendu « Tchicaya U Tam’si, poète et romancier », Antilla, n° 1719, 3 juin 2016, p. 28-29.  / Tchicaya U Tam’si, poète et romancier (28 mai 2016) https://mondesfrancophones.com/espaces/afriques/tchicaya-u-tamsi-poete-et-romancier/

 

Par Michel Herland, , publié le 11/10/2018 | Comments (0)
Dans: Afriques | Format: ,

Humeur – La martingale d’Air France : le low cost au prix du luxe

Comment essayer de gagner sa vie contre des concurrents meilleurs que vous sur le plan de la qualité, offrant pour le même prix que vous des prestations incomparablement supérieures, ou inversement capables de fournir à leurs passagers des prestations basiques pour un prix bien inférieur au vôtre ? On connaît la stratégie officielle d’Air France : préserver une image de luxe en serrant autant que possible les coûts afin de ne pas perdre d’argent. Une stratégie doublement vouée à l’échec, parce que le luxe coûte cher par définition et en raison des exigences démesurées d’un personnel naviguant qui vit encore avec les habitudes d’antan, lorsque la concurrence n’était pas ce qu’elle est devenue, et se comporte en enfant gâté. On ne sait que trop l’attitude déraisonnable des pilotes qui se considèrent propriétaires de la compagnie, leurs grèves à répétition qui plombent autant l’image d’Air France que ses finances[i].

C’est ainsi que les clients ont vu peu à peu se dégrader la qualité du service. Exit donc l’image de luxe de la compagnie sauf pour les passagers de l’avant. Quant aux autres, ils sont traités non comme des hôtes mais comme des consommateurs qui ne méritent aucun égard particulier. Le mépris des clients n’est certes pas nouveau sur les lignes de l’outremer, où la compagnie, longtemps abritée derrière un monopole, entasse ses passagers dans des avions justement dénommés « bétaillères » par la clientèle. Las, même sur ces lignes qui furent longtemps les vaches à lait d’Air France, la concurrence s’est installée. Certaines compagnies offrent aux passagers de la classe inférieure – pour un prix moindre ou équivalent –  de meilleures prestations en termes de confort (ne serait-ce que la taille de l’écran individuel et le fonctionnement de la vidéo : pourquoi faut-il régulièrement réinitialiser le système en plein vol sur AF ?) et de service (des repas plus appétissants précédés d’un vrai apéritif au lieu de l’infâme « planteur » présenté dans une « mignonnette »).

Grâce à son réseau intérieur, Air France conserve certes un réel avantage pour les voyageurs qui combinent un vol long-courrier et un vol de ou vers la province (un avantage moins évident lorsque la correspondance exige de passer de Roissy à Orly ou vice versa). Mais si les vols long-courrier ne sont plus que des appendices commodes des vols intérieurs, si toute la clientèle qui ne se montre pas intéressée par ces vols combinés préfère voyager sur d’autres compagnies internationales, on ne donne pas cher de l’avenir d’Air France. Non que ça importe, en réalité : Air France a déjà coûté si cher aux contribuables français que le lien affectif qu’ils pouvaient avoir avec elle s’est rompu.

Tout cela est connu depuis longtemps (sauf apparemment par la majorité du personnel d’Air France accrochée à des privilèges qui ne sont plus de saison). Ce billet n’aurait pas lieu d’être sans une dernière ruse de la compagnie frisant la malhonnêteté, et nous ne sommes pas le seul à nous être fait attraper. Il s’agit de l’introduction d’un nouveau tarif légèrement inférieur pour des vols non modifiables – ce qui n’est pas nouveau – et sans bagage en soute – ce qui est nouveau mais n’est pas affiché de façon suffisamment claire pour que des passagers ne s’y laissent pas prendre et ne se retrouvent, au moment de l’embarquement, obligés de verser un supplément et de payer finalement plus cher que s’ils avaient choisi le tarif plus élevé ! Il était difficile de prévoir, en effet, qu’Air France allait adopter cette pratique jusqu’ici réservée aux compagnies étiquetées low cost. Et de pénaliser ainsi sa clientèle la plus populaire. Si les frequent flyers, qui empruntent plusieurs fois la ligne dans l’année et ne payent le plus souvent pas eux-mêmes leur billet, n’ont en effet pas besoin de bagage en soute, il n’en va pas de même pour ceux qui voyagent une fois l’an pour visiter la famille ou pour des vacances.

[i] On a récemment appris par la presse que la rémunération annuelle brute de chacun des 99 pilotes les mieux payés dépassait 300.000 €. Il fut un temps où la rémunération de certains pilotes dépassait celle du président de la compagnie ! Cette ère est révolue depuis l’avènement des « super managers » et le contrat du nouveau patron, le Canadien Ben Smith, lui permettra, en cas de succès, d’encaisser jusqu’à 4,25 millions € annuels. A titre de comparaison, les traders newyorkais se sont partagés 31,4 milliards $ de bonus au titre de l’année 2017, soit, en moyenne, « seulement » 184.220 $. Il y a environ 3500 pilotes à Air France qui gagneraient en moyenne 12.000 € par mois pour un co-pilote, 18.000 € pour un pilote et 20.000 € pour un instructeur.

Par Michel Herland, , publié le 24/09/2018 | Comments (0)
Dans: Economies | Format: , ,

La question des migrants : quelle réponse ?

La question des migrants qui se dirigent vers l’Europe ne cesse de défrayer la chronique : les drames qui se succèdent en Méditerranée, tombeau de milliers d’Africains attirés par le miroir aux alouettes, sans compter les épreuves de toutes sortes tout au long de leur périple ; les Asiatiques coincés à Calais dans l’attente improbables du miracle qui leur permettra de franchir la Manche ; ceux qui, ayant réussi à pénétrer en Europe, se font refouler à la frontière franco-italienne ; etc. Les raisons de se scandaliser ne manquent pas. Mais l’indignation est une réaction d’ordre moral et la réponse que l’on doit apporter aux candidats à l’installation en Europe ne saurait être guidée exclusivement par la morale : on le sent bien.

Le point de vue moral doit néanmoins être considéré. L’éthique libérale – éthique minimale dont se satisfont beaucoup d’humains peu ou pas altruistes – enseigne que chacun est libre de vivre comme il l’entend (premier principe) à condition de ne pas nuire à autrui (second principe). Il s’agit donc dans ce cas simplement de déterminer si c’est nuire à autrui que de ne pas accueillir un migrant qui frappe à notre porte. En d’autres termes, est-ce une faute morale que de s’abstenir de porter assistance à quelqu’un envers qui nous ne nous sommes nullement engagés ? Exemple : si un SDF frappe à ma porte et me demande de lui offrir une place sur le canapé du salon, est-il immoral de ma part de refuser de l’accueillir ? En dehors des bons Samaritains, la grande majorité d’entre nous répondra qu’il n’en est rien. Et selon qu’on sera plus ou moins généreux, on militera dans une association d’accueil, on fera des dons, ou l’on se contentera d’approuver l’action du gouvernement en direction des migrants. Ce sera en particulier le cas de tous ceux qui, n’ayant pas une idée bien nette sur la question d’accueillir ou pas et qui s’en remettent à l’opinion de la majorité telle qu’elle s’incarne dans l’Etat.

Il faut ajouter ici que le devoir d’hospitalité – qui va au-delà de l’éthique libérale minimale – est entendu depuis Kant comme un simple droit de visite pour l’étranger. Les auteurs qui tentent aujourd’hui de l’interpréter comme un droit de séjour indéfiniment extensible se réfèrent le plus souvent à une « citoyenneté cosmopolitique »[i] qui, si elle est une réalité autant pour certains migrants du Tiers-Monde que pour certains « bourgeois-bohèmes », s’avère difficilement tolérable par des peuples encore « enracinés » dès lors qu’elle menace leur personnalité essentielle (leur identité). Il n’est pas inutile de rappeler que la conception limitée du devoir d’hospitalité était aussi pour Kant un moyen de conforter sa position anticolonialiste.

On peut en effet renvoyer l’obligation morale aux migrants. Les gens du dehors sont également soumis à l’obligation de ne pas nuire à autrui : considérés de la sorte ils n’auraient aucun droit de s’installer là où l’on ne les a pas invités, à moins de se trouver en danger de mort ou d’être privés de liberté. Pour justifier cette exception – qui est le fondement du droit d’asile – on fait la balance des nuisances : comme il est à l’évidence plus nuisible pour un individu de mourir ou d’être emprisonné sine die que pour un autre d’être encombré par un visiteur indésirable, le premier est en droit (moral) d’exiger d’être accueilli et le second a le devoir de le recevoir. Ceci admis, ceux qui veulent limiter l’accueil aux seuls demandeurs d’asile reconnus comme tels mettent en avant le droit de la population autochtone à défendre ses valeurs (comme les libertés individuelles, la tolérance, l’égalité des femmes et des hommes) qui seraient menacées par les étrangers. Ils peuvent encore faire valoir un argument économique : dans un pays où sévit un chômage élevé, l’arrivée de nouveaux travailleurs aggrave le déséquilibre du marché du travail[ii].

Ainsi l’examen de la question des migrations du strict point de vue éthique renvoie-t-il dos à dos les partisans de l’accueil le plus large possible et ceux de la fermeture. Les premiers défendent une conception extensive du second principe en faveur des migrants : pour eux tout État qui leur interdit l’entrée commet une faute. Les seconds défendent également une conception extensive du second principe mais en faveur des autochtones : est coupable tout Etat qui laisse entrer les migrants (au-delà d’une stricte interprétation du droit d’asile).

Comment décider ? Dans un État démocratique, qui est peu ou prou le régime des pays européens, la réponse va de soi : le choix de la politique migratoire ne peut sortir que des urnes[iii]. On conçoit, dès lors, qu’il puisse s’avérer très différent d’un pays à l’autre. Quid en Europe ? Si le contrôle des frontières extérieures de l’Union, donc de l’entrée des migrants, est clairement du ressort de celle-ci, l’accueil est autre chose. Supposons que vingt-sept États sur vingt-huit soient d’accord pour accueillir les migrants (au-delà du droit d’asile) contre un seul qui n’en voudrait pas. Les vingt-sept premiers n’ont aucunement le droit de contraindre le dernier à accueillir des étrangers si sa population leur est majoritairement hostile, parce qu’elle redoute la contamination d’une autre culture, parce que le chômage y est trop élevé ou pour toute autre raison.

La question se présente tout autrement pour les bénéficiaires du droit d’asile (et pour les demandeurs d’asile tant que leur cas n’a pas été tranché). Dans la mesure où ce droit est régi par des conventions internationales, tout État membre de l’UE qui voudrait s’en exempter se mettrait au ban des nations et devrait être en toute logique soit contraint d’accueillir son quota de réfugiés, soit expulsé de l’Union.

août 2018

 

[i] Voir in Esprit n° 446 (juillet-août 2018) le volumineux dossier intitulé « Le courage de l’hospitalité » dans lequel les contributeurs plaident, au-delà du « secours » et de « l’accueil » des migrants, en faveur d’une « appartenance » dont les modalités pratiques demeurent néanmoins sujettes à discussion.

[ii] Même si certains s’obstinent contre toute logique à défendre l’idée contraire. L’argument suivant lequel les immigrés accepteraient des emplois dont les nationaux ne voudraient pas signifie simplement en effet que le marché du travail est empêché de revenir à l’équilibre en raison, entre autres, d’un salaire minimum trop élevé, des défaillances de la formation professionnelle… et avant tout d’une insuffisante volonté de poursuivre les employeurs de clandestins.

[iii] Au nom de la crainte du populisme certains contestent la validité d’un processus démocratique « du bas vers le haut, de l’opinion et des attentes populaires à l’action au sommet » (cf. Michel Wieviorka in Esprit, op. cit., p. 172). C’est soutenir que le peuple ignore ce qui est bon pour lui, contrairement à ses représentants réputés mieux éclairés, un raisonnement qui, à l’évidence, ne tient plus dès lors que les mandataires librement élus sont sur la même ligne que leurs mandants.

Qu’est-ce qu’une société juste ? Retour sur la « Théorie de la justice » de Rawls

Rima Hawi, John Rawls – Itinéraire d’un libéral américain vers l’égalité sociale, Paris, Classiques Garnier, 2016, 436 p.

Bien qu’on ne compte plus les publications en français consacrées à John Rawls (1921-2002), au point que ce dernier n’est pas loin d’avoir stérilisé le débat sur la justice sociale, ses trois (ou deux) principes de justice (selon la manière de compter) étant devenu l’horizon en quelque sorte indépassable de toute réflexion sur le sujet, l’entreprise de Rima Hawi apparaît entièrement légitime. Son livre, issu d’une thèse, combine les approches « archéologique » (les sources et les influences), « historique » (comment la pensée du maître s’est transformée au fil du temps) et « critique » (quelles objections ont été soulevées à l’encontre de la théorie de la justice rawlsienne). Autant dire que l’auteur nous offre une véritable somme, sans égale en langue française.

Une somme où chacun trouvera de quoi nourrir ses propres réflexions. Les philosophes et les penseurs de la politique s’intéresseront, par exemple, à la manière dont Rawls s’est nourri des pensées de Rousseau et de Kant, renouvelant du même coup les interprétations habituelles de ces deux auteurs. Les amateurs de la philosophie morale s’étonneront peut-être de découvrir chez Rawls les conditions suivant lesquelles l’esclavage (bizarrement absent de l’index) pourrait ne pas être injuste (p. 174). Quant aux économistes qui ne sont pas des spécialistes de la théorie du bien-être, la lecture de R. Hawi leur apportera sur ce point certains éclairages originaux.

On connaît essentiellement Rawls en raison du principe, découvert chez l’économiste William Fellner (1965), suivant lequel les inégalités sont admissibles si elles permettent d’améliorer la situation (ou les perspectives selon une autre formulation) des individus les plus défavorisés. On oppose ce principe dit du maximin au principe d’utilité. Dans un cas, en effet, il s’agit de maximiser le bien-être (l’utilité) d’une catégorie (à la limite d’un seul individu), dans l’autre cas de maximiser l’utilité moyenne. En réalité, explique Baumol, il suffit de poser que les fonctions d’utilité sont identiques et que l’utilité marginale est décroissante pour que l’utilitarisme aussi bien que Rawls conduisent au même résultat, c.à.d. à l’égalité parfaite (p. 306) ! Mais l’hypothèse d’identité des fonctions d’utilité n’est-elle pas absurde, les humains ne sont-ils pas tous différents ? Oui et non ! C’est ce qu’explique, pour sa part Harsanyi. Elles sont en tout cas moins différentes qu’on pourrait le penser. Pour rester en France, Pierre Bourdieu n’a-t-il pas bien montré que les préférences que l’on pourrait croire propres à chaque individu sont en réalité fortement dépendantes de son environnement social ? De là à conclure que les fonctions d’utilité sont fondamentalement les mêmes, il n’y a qu’un pas. Que franchit Harsanyi : selon lui, en effet, « utility functions are governed by the same basic psychological » (p. 299).

En tout état de cause, la théorie de la justice rawlsienne butte sur la définition de l’individu le plus défavorisé, puisqu’elle ne retient pas un critère de bien-être unique mais un indice composite. La question se pose alors immédiatement de la construction de cet indice. Le repérage de l’individu le plus défavorisé se complique encore, à l’évidence, dès lors que les fonctions d’utilité ne sont plus tenues pour identiques.

Les principes de justice de Rawls sont censés être produits par des individus représentatifs placés sous le « voile d’ignorance », un concept utilisé dès 1945 par Vickrey puis par Harsanyi (1953-1955). Ces représentants, des sortes de constituants, font abstraction de leurs atouts ou de leurs handicaps dans la compétition sociale. Comment cela serait possible, Rawls ne le dit pas. Il n’en est pas moins conscient du problème et avoue dans son grand livre, A Theory of Justice (1971), que ses principes pourraient aussi bien être fondés autrement, qu’ils ont le statut d’impératifs catégoriques (p. 185). Or Kant n’avait pas besoin du voile d’ignorance pour édifier sa morale. Il lui suffisait de postuler notre bonne foi.

Quoi qu’il en soit, le voile d’ignorance a suscité de vives contestations qui portent moins sur son caractère artificiel que sur ce que Rawls lui fait dire. Car Rawls ne postule pas que les individus représentatifs sont généreux et bienveillants. Il retient au contraire des homo œconomicus égoïstes. Comment, à partir de là, aboutir à une société régie par le maximin ? C’est la quadrature du cercle, sauf si l’on postule une aversion absolue au risque. Et c’est bien ce qui sera reproché à Rawls, lequel, reconnaissons-le, aura du mal à se défendre : affirmer, comme il le fait, que le maximin est la conséquence inévitable d’une situation – celle du voile d’ignorance – non de risque mais d’incertitude complète paraît un peu court.

R. Hawi présente clairement ces controverses et bien d’autres, même si elle passe un peu vite sur les débats entre Rawls et Sen, son grand concurrent en matière de justice sociale. Ainsi aurait-elle pu davantage souligner que Rawls a fini par intégrer le concept de « capabilité ». Mais il faut surtout rendre hommage à son travail. Un bref compte-rendu d’ouvrage ne saurait pointer tous ses aspects les plus remarquables. « Tout » Rawls est dans le livre (à la seule exception de son ouvrage The Law of people[i]). Nous recommandons au lecteur de poursuivre jusqu’au dernier chapitre, « Une utopie réaliste », dans lequel il est démontré que la doctrine de Rawls n’est pas davantage compatible avec le capitalisme (même amendé par l’État-providence) qu’avec le socialisme d’État (la « dictature du prolétariat ») mais seulement avec soit une « démocratie de propriétaires », soit un « socialisme démocratique » (c.à.d. autogestionnaire), les deux pouvant d’ailleurs se combiner.

Nous n’avons rien dit jusqu’ici du « principe de liberté », pourtant le premier dans l’ordre lexicographique chez Rawls. Il serait dommage de passer par-dessus sans s’y arrêter car il pose deux questions. 1) Les libertés de base considérées par Rawls incluent-elles celle de participer aux décisions en matière de production ? Si l’on répond par l’affirmative à cette question, seul le socialisme démocratique sera retenu comme juste. 2) Le droit de vivre sans travailler (la « liberté réelle » au sens de Van Parijs) fait-il partie des libertés de base? R. Hawi ne considère qu’en passant cette dernière question, pourtant capitale, surtout aujourd’hui quand la fin du travail se profile à l’horizon. Rawls y a partiellement répondu dans Polical Liberalism (1993), ouvrage dans lequel il évoque le cas emblématique du « surfeur de Malibu » qui ne veut surtout pas prendre un emploi. Dans ce cas, suggère Rawls, une évaluation du gain en bien-être qu’il retire du loisir devrait être déduite de son allocation.

Pour terminer, précisons, après R. Hawi, que Rawls a dû admettre que les libertés juridiques rassemblées sous le vocable de « libertés de base » ne sauraient être garanties si chaque membre de la société ne bénéficiait pas d’un revenu décent. Ainsi son premier principe, supposé au départ absolument prioritaire, apparaît-il finalement subordonné à la nécessité « d’assurer, indépendamment du principe de différence, un minimum social qui couvre les besoins essentiels à une vie décente afin qu’il y ait un exercice effectif des libertés de base » (p. 379).

 

[i]The Law of people (1999) n’est d’ailleurs pas mentionné dans la bibliographie mais seulement la première version embryonnaire de 1993. Cet ouvrage ayant fait l’objet de peu de commentaires, nous nous permettons de renvoyer à notre article : « Une théorie normative de l’aide au développement », Région et Développement, n° 26, 2007, p. 131-145 et http://www.creum.umontreal.ca/IMG/pdf_Herland.pdf

 

« La Part intime » de Césaire : un essai d’Alfred Alexandre

Alfred Alexandre, Aimé Césaire – La part intime, Montréal, Mémoire d’encrier, 2014, 93 p.

 « À preuve les grands fagots de mots qui dans les coins s’écroulent »[i].

Encore un exercice de Césairolâtrie ! pourrait-on craindre en ouvrant ce petit livre consacré au « père » de la « nation » martiniquaise. Heureusement, la signature de l’auteur dont on connaît les qualités de romancier et de dramaturge[ii], tant de forme que de fond, rassure immédiatement. En même temps qu’elle interroge : qu’est-ce qu’un écrivain comme Alfred Alexandre peut bien avoir de nouveau à nous dire sur un Césaire qui a déjà fait l’objet de tant de proses plus ou moins savantes, plus ou moins bien inspirées ?

Il est vrai que le personnage est complexe : (un temps) intellectuel organique du mouvement communiste international mais hostile de facto à toute révolution ; pourfendeur du colonialisme, chantre de la négritude mais acteur majeur de la départementalisation de la Martinique et donc de sa dépendance ; compagnon de route du surréalisme, ami du peintre Wifredo Lam et, en même temps, arapède accroché à son banc de l’Assemblée nationale et à son fauteuil de maire de Fort-de-France ; brillant élève, reçu à l’École Normale Supérieure, mais qui échouera à l’agrégation des lettres, etc., etc. Alexandre, cependant, ne brode pas sur ces multiples facettes de la personnalité de son héros. Il traque le Césaire intime dans ses poèmes, dans les quelques commentaires auxquels il s’est livré à leur propos. Pensons à Proust qui écrivait : « Un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices »[iii]. Cet autre moi, si difficile à cerner, c’est donc lui le moi intime. Césaire en 2005 : « Ce “moi-même”, je ne le connais pas. C’est le poème qui me le révèle et même l’image poétique »[iv]. Et en 1975, dans un autre entretien : « Je ne m’appréhende qu’à travers un mot, qu’à travers le mot »[v]. Que l’on songe ici au récit biblique : c’est bien la capacité de nommer qui définit d’abord l’humanité.

« Avec de la terre, le Seigneur modela toutes les bêtes des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les amena vers l’homme pour voir quels noms il leur donnerait. C’étaient des êtres vivants, et l’homme donna un nom à chacun. L’homme donna donc leurs noms à tous les animaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes des champs » (Genèse, 2, 19-20).

De fait, on ne saurait penser sans le truchement des mots, mais chez Proust, chez Césaire, il s’agit de bien autre chose. Que ce soit par un effort conscient de verbalisation ou dans l’élan quasi-spontané de la création poétique, les grands auteurs de la littérature parviennent à extraire d’eux-mêmes une connaissance de ce que l’on appelle, faute de mieux, l’âme humaine, et nous aident ainsi à nous connaître nous-mêmes. Césaire,  au demeurant, lorsqu’il revenait sur sa poésie, en 1975, repoussait énergiquement tout égotisme, déclarant accorder un part prépondérante à ce que l’on pourrait appeler « la part des autres » dans son moi. « Me proférant, je ne me profère pas en tant que moi : je profère les autres ».  Vérité ou propagande du député-maire ? Alexandre se contente de citer sans la questionner l’explication offerte par Césaire : « Je ne peux imaginer, je considèrerai comme un monstre un Martiniquais qui ferait de l’art pour l’art ! Cela signifierait qu’il n’a jamais regardé en face de lui, ou à côté de lui. Il y a une sorte d’intolérance de la situation collective, cela m’engage »[vi]. Une profession de foi qui, quoi qu’il en soit, s’exprime à l’occasion dans le poème : « de quelle taiseuse douleur choisir d’être le tambour ? »[vii] Et nul n’ignore la formule fameuse du Cahier d’un retour au pays natal : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche. »

Sincère ou pas, Césaire ? Il est bien difficile de trancher une telle question ; tout au plus peut-on avancer qu’il l’était sans doute dans l’immédiat avant-guerre, au moment où, en pleine crise existentielle, il rédigeait le Cahier. Plus tard, la politique devient tellement présente dans sa vie qu’on ne sait plus trop qui parle en lui. Alexandre, pour sa part, évacue la question jusqu’à la toute fin de son essai. Il y répond alors par ce qui pourrait à première vue passer pour une pirouette :

« L’écrivain en représentation, tout comme le “je” qui murmure dans les poèmes, peuvent bien n’être qu’une pure création de l’auteur se jouant de son public : cela ne change rien à l’évidence du texte pris pour lui-même » (p. 89).

Alfred Alexandre

Dont acte. Mieux vaut, en effet, faire abstraction de la personne d’un auteur – plus précisément du personnage public, le seul directement accessible – lorsqu’on plonge dans son œuvre. « Plonger » : expression appropriée à propos de Césaire dont le poème se déploie tel un fleuve impétueux, charriant des mots étranges, qui bouscule et entraîne, avec des cris de suppliciés, des femmes plantes, des hommes stylets, des chevaux ailés, verbe puissant qui se refuse à une interprétation définitive, qui pourtant – Alexandre le souligne à bon droit – ne possède pas moins une (mystérieuse) évidence.

Néanmoins, objectera-t-on, si notre moi « véritable » n’est jamais accessible – pas plus à nous-mêmes qu’aux autres, au demeurant – quel sens cela a-t-il de chercher le Césaire « intime » ? La réponse est dans la citation précédente. Recueil après recueil, les poèmes présentent, à qui sait la voir, une vérité qui n’est peut-être pas tout à fait celle du Césaire « profond » mais qui est en tout cas celle du poète.

Alexandre n’est pas dans une démarche de déchiffrement littéral des poèmes les plus ésotériques du « sage de Fort-de-France ». René Hénane a consacré à cette tâche plusieurs ouvrages indispensables à tous ceux qui veulent bien être emportés par le fleuve césairien, tout en refusant de se laisser submerger par les images souvent opaques chères au poète[viii]. Si Alexandre cherche également des clefs pour entrer dans la poésie de Césaire, c’est la psychologie de l’auteur qui l’intéresse d’abord, approche inusitée qui se révèle ici particulièrement féconde. Qui aura pris connaissance des analyses d’Alexandre ne lira certainement plus Césaire tout à fait de la même manière qu’il le faisait auparavant.

Sans vouloir trop en dire, mentionnons, à titre d’exemple, à propos du Cahier, cette idée qu’il s’agit non seulement « d’un voyage à rebours mais du récit rétrospectif d’un itinéraire intérieur ». Ou encore, et pour finir, le dévoilement d’une « structure générale » des poèmes de Césaire, quasi-dialectique, en trois temps (pas toujours dans le même ordre) : « opacité / descente / remontée à la lumière ». À rapprocher de ce qu’écrivait Suzanne Roussy-Césaire :

« Le vrai poème, qui nous montre l’homme dans la terreur, dans le désespoir et même l’horreur, doit nous saisir hors de ces enfers et nous conduire aux mystérieuses plages de la consolation »[ix].

 

 

[i] Aimé Césaire, « Éboulis », Moi, laminaire. In La Part intime, p. 14.

[ii] Voir ici sa bibliographie : https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/theatre-martinique-le-patron-dalfred-alexandre/

[iii] Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, cité in Alexandre Leupin, Proust en bref, Genève, Furor, 2015, p. 95.

[iv] Aimé Césaire, Nègre je suis, nègre je resterai – Entretiens avec Françoise Vergès, Paris, Albin Michel, novembre 2005.

[v] Entretien avec Jacqueline Leiner (1975) in Tropiques – 1941-1945, Paris, Jean-Michel Place, 1978. In La Part intime, p. 11.

[vi] In La Part intime, p. 17.

[vii] « Grand sang sans merci », Ferrements. In La Part intime, p. 74.

[viii] Voir en particulier, de René Hénane, Les Jardins d’Aimé Césaire (Paris, L’Harmattan, 2003), Aimé Césaire, le chant blessé – Biologie et poétique et Glossaire d’Aimé Césaire (Paris, Jean-Michel Place, respectivement 1999 et 2004), ainsi que les ouvrages en collaboration consacrés à Moi Laminaire (Paris, L’Harmattan, 2012) et à Ferrements (Paris, Orizons, 2012). Tout récemment, R. Hénane a publié une synthèse ou plutôt une somme de ses travaux dans Aimé Césaire, une poétique (Paris, Orizons, 2018).

[ix] Suzanne Césaire, « Alain et l’esthétique », Tropiques, n° 2, juillet 1941, p. 56.

Par Michel Herland, , publié le 29/06/2018 | Comments (0)
Dans: Caraïbes, Césaire | Format: , ,

(Re)découvrir Vincent Placoly

« Nous ne sommes que les personnages
évanescents du rêve des ignorances »
V. Placoly.

Vincent Placoly

La vie et la mort de Marcel Gonstran, Paris, Denoël, 1971. Nouvelle édition, Caen, Passage(s), 2016, avec une préface de Max Rustal, un avant-propos et une « lecture » de Nicolas Pien, 147 p., 14 €.
Frères Volcans, Paris, La Brèche, 1983. Nouvelle édition, Caen, Passage(s), 2017, avec une préface de Maryse Condé et une « lecture » de Nicolas Pien, 154 p., 14 €.

 

Qui lit encore Placoly (1946-1992), pas en France ou dans la Francophonie mais même à la Martinique où il est né, a milité, enseigné ? Il est pourtant l’auteur de trois romans dont les deux premiers La vie et la mort de Marcel Gonstran et L’Eau-de-mort Guildive furent d’abord publiés par Maurice Nadeau dans sa collection « Lettres nouvelles », une référence. Aussi la réédition entreprise par les éditions Passage(s) ne doit-elle pas être saluée seulement pour son courage ; elle offre une occasion à ne pas manquer de découvrir, pour les jeunes lecteurs, ou de redécouvrir pour les plus anciens, un auteur prolifique et reconnu en son temps (prix La Casa de las Americas 1983 pour sa pièce Dessalines ou la passion de la liberté ; prix Frantz Fanon 1991 pour Une journée torride, recueil d’essais et de nouvelles).

Placoly romancier n’a pas cultivé la langue faussement populaire mais en réalité si savante portée sur les fonts baptismaux par Glissant et élevée par Chamoiseau, qui mêle au français des formes syntaxiques et des syntagmes empruntés au créole antillais. Par contre La vie et la mort de Marcel Gonstran révèle une forte tonalité surréaliste dans laquelle il est loisible de repérer l’influence (revendiquée) d’Alejo Carpentier et sans doute aussi de Césaire et du Rimbaud d’Une saison en enfer – tonalité qui fait le principal intérêt littéraire de ce roman avec sa construction faussement linéaire.

Comme l’indique le titre, le premier livre de Placoly raconte la vie et ultimement la mort d’un personnage nommé Marcel Gonstran[i]. Celui-ci, Antillais, a émigré à Paris et occupe un poste de manœuvre chez Renault (p. 35). Il tombe amoureux d’Eleonora (sic) qui se révèle bretonne et prostituée. Il a d’elle un enfant trisomique, l’enfant mourra, les parents se sépareront. Plus tard le héros épousera Léna (Héléna), une gloire du bal Blomet (« lieu où nègres et fils de nègres venaient danser bombax » – p. 120), qui mourra avant lui. Dans ses souvenirs rôde une autre belle, Excellentia, la jeune Antillaise dont il fut amoureux avant de s’exiler.

Considérons pour commencer Eleonora, aux yeux semblables « à deux sexes rapprochés (p. 28), dont la chemise de satin bleu est « gonflée de soupirs » (p. 30). Et son amoureux : « le grand merveilleux nègre aux aboiements de fauve nègre penché sur un apeuré blond sexe » (p. 38). Ou Madame Marthe, figure fugitive de l’initiatrice aux mystères du sexe qui « avait les cuisses arrondies comme des tours, et du chiendent entre les jambes » (p. 43) et qui lui « ouvrit tous ses pacages comme à un effréné poulain » (p. 44).

« Dans un jour mat que la lèpre défigure » (p. 48) notre héros se souvient des chiens qui « s’éreintaient à suivre le facteur qui s’éloignait, pareil, sur sa monstrueuse monture, aux écarts de la fiction » (p. 49).

Tout cela n’est rien à côté d’un conte, vite interrompu au demeurant, qui commence ainsi : « Quand Bentham fut mort, on lui fit des noces de campagne. Sa femme, née fertile, en robe verte vint. Ses cheveux lui tombaient jusqu’aux pieds, et de ses cils, comme d’un fourré de mangles, une envolée de petits oiseaux morts » (p. 52). Qui est ce Bentham ? On n’en voit qu’un : Jeremy Bentham (1748-1832), le pape de la philosophie utilitariste. Mais que viendrait-il faire dans cette galère, voilà une question à laquelle nous n’apporterons aucune réponse. Même incertitude à propos de Mrs Belmont, la femme aux « mains d’algues » (p. 105), réputée ethnologue (p. 106).

La vie et la mort de Marcel Gonstran est un roman de jeunesse. Placoly n’a que 25 ans quand il est publié. Inévitablement, il y a mis beaucoup de lui-même, à commencer par son expérience de jeune Antillais transplanté à Paris pour ses études. Mais le livre aborde d’autres préoccupations d’ordre plus directement politique qui sont la marque de nombre de Martiniquais de la « Génération 46 », à commencer par ceux avec lesquels il créera, à son retour de France, le Groupe Révolution Socialiste (GRS), affilié à la IVe Internationale (trotskyste). Dans le roman, les deux passages à la gloire de Simon Bolivar nous rappellent que Placoly et le GRS luttaient pour l’indépendance de la Martinique[ii] ; le personnage de Marcel, ouvrier chez Renault, personnifie tous les ressortissants des départements d’outremer, déjà marqués par un fort chômage, qui furent incités à émigrer en Métropole, laquelle avait alors besoin demain d’œuvre[iii] ; la scène de possession sexuelle observée par Marcel enfant semble rappeler les abus des maîtres blancs au temps de l’esclavage ; le récit intitulé « La grève du Sud » fait sans doute référence à l’insurrection qui enflamma le sud de la Martinique en 1870 et aux massacres qui s’ensuivirent ; le génocide des Indiens Caraïbes par les premiers colons est évoqué de manière très allusive avec l’apparition « de très grandes femmes [aux] mains grasses et [aux] cheveux enduits de roucou », tandis que les « hommes assistent à l’écart à la mort de leurs chevaux, en se demandant par où le mal a bien pu pénétrer » (p. 85).

Que dire, enfin, de l’attitude d’adoration et de soumission de Marcel face à Eleonora la Bretonne ? Si l’on ne saurait y voir sans plus de preuve un élément autobiographique, elle renvoie clairement à l’aliénation de l’homme noir confronté au monde des Blancs telle qu’elle fut analysée par Fanon – autre Martiniquais – dans Peau noire, masques blancs (1952).

°                              °

°

Changement total de sujet et de style avec Frères Volcans. Une décennie s’est écoulée entre les deux livres, le temps de la maturité. L’écriture s’est assagie et la thématique s’est resserrée autour de la peinture de la société de Saint-Pierre de la Martinique par un colon « éclairé », au moment de l’abolition de l’esclavage, en 1848, par le gouvernement provisoire de la (deuxième) République française. Le choix d’un tel porte-parole en a surpris plus d’un et n’est sans doute pas pour rien dans le changement d’éditeur. D’autant qu’il contient dans la postface où Placoly s’exprime directement un éloge inconditionnel de l’abolitionniste français Victor Schœlcher (p. 133), reprenant celui de son narrateur (p. 84), qui a pu étonner de la part d’un homme très engagé à gauche. Ce livre vaut pourtant (ou d’autant plus ?) d’être lu et le cent-soixante-dixième anniversaire de l’abolition y incite particulièrement.

Roman historique, Frères Volcans met en scène en effet plusieurs personnes ayant joué un rôle important lors de l’abolition, à côté de nombreux personnages de fiction, dont le narrateur, ses proches et ses deux serviteurs, anciens esclaves qu’il a affranchis et qui le servent avec un respect presque amical. La santé du narrateur – jamais nommé – n’est pas bonne ; il est hanté par la mort comme l’auteur peut-être si Placoly se savait déjà malade à l’époque où il écrivit ce livre. Mais le vrai sujet est bien celui d’une société corrompue par l’esclavage (p. 72), qui noie ses turpitudes dans les « agréments de la vie coloniale ». Que l’esclavage soit un crime, « un asservissement qui dure contre toute raison, et dont nous devrons rendre compte demain » (p. 57), tel est le message central de la première partie du livre qui se situe juste avant l’abolition. L’autorité quasi sans limite dont jouit le maître crée une habitude de violence chez les oppresseurs, comme lors de cet épisode du roman où le supplice d’un nègre sur une Habitation « n’affecta pas la continuation de la journée » pour les invités venus prendre le bon air sur les hauteurs du bourg du Prêcheur (p. 77). Le corollaire de cette attitude est évidemment la haine chez les opprimés : « la haine du maître nous rassemble » avoue Abder, le serviteur (p. 80).

Loin des analyses qui mettent en avant l’acceptation (forcée) de leur condition par les esclaves et expliquent ainsi la stabilité – toute relative – des sociétés esclavagistes, Placoly, par l’intermédiaire de son narrateur, n’y voit qu’une tactique : « Je ne crois pas que les nègres aient peur de nous. En baissant le front dans la mission quotidienne de l’esclavage, ils mettent leurs corps à l’abri pour les combats futurs » (p. 60). Plus loin, nous apprendrons que les Blancs non plus n’ont aucune crainte : « Les maîtres n’ont jamais eu peur de leurs esclaves » (p. 99).

Le livre oppose au narrateur ses commensaux partisans de l’esclavage. Leurs arguments se résument à peu de choses : une propriété (les nègres) qu’ils jugent honnêtement acquise et la situation qu’ils estiment privilégiée (!) de leurs esclaves par rapport aux ouvriers des manufactures et plus généralement aux pauvres d’Europe. Citant Schoelcher, le narrateur rappelle pourtant que si les ouvriers parisiens eux-mêmes « ont apposé leur signature malhabile au bas de la pétition universelle » en faveur de l’abolition, c’est bien la preuve que la privation de la liberté impose aux esclaves un surplus de misère (p. 70-7).

La dépendance des colonies des Antilles par rapport à la Métropole (« si l’Europe fermait les yeux nous n’existerions plus » – p. 53) est dénoncée, de même qu’est bien noté l’agacement soulevé par les demandes constantes des colons (« Vous ne pouvez pas imaginer combien la colonie déprime les Français. Vous vous agitez comme des alevins dans un bocal, déposant dossier sur dossier sur le bureau de la Marine, qu’on ne lit pas » – p. 40). À quelques mots près, rien n’a changé sous le soleil !

La deuxième partie de Frères Volcans est une chronique de l’abolition telle qu’elle fut vécue à Saint-Pierre, qui colle d’aussi près que possible aux événements réels. Les « créoles » laissent faire parce qu’ils ne pourraient guère résister et encore parce qu’ils « savent que l’abolition de l’esclavage n’entamera en rien leur pouvoir réel » (p. 101). Quant aux « nègres », un « nouveau bagne » se dresse devant eux : « ils considèrent la liberté comme origine de toutes choses. Mais la liberté des lois n’existe pas. C’est pourquoi la race noire maintient autant qu’elle peut la fête des rues et qu’elle ignore la nécessité économique du travail » (p. 102).

Du point du style, rien de plus dissemblables, on l’aura sans doute remarqué, que l’écriture baroque et fantasque de Marcel Gonstran et celle de Frères Volcans, un récit qui aurait pu sortir de la plume d’un colon lettré du XIXe siècle, nourri aux Lumières du siècle précédent et qui ne se sentait   « prisonnier d’aucune race » (p. 92), formule qui n’est pas sans évoquer également le Fanon de la conclusion de Peau noire, masques blancs : « Ce n’est pas le monde noir qui me dicte ma conduite »[iv].

Notons pour finir que si Placoly aimait explorer des facettes très différentes de la langue française, comme on le voit à la lecture de ces deux romans, il ne négligeait pas pour autant le créole, puisqu’il a écrit dans cette idiome plusieurs pièces à destination du public populaire de la Martinique.

 

 

[i] Pour une analyse détaillée de La vie et la mort de Marcel Gonstran on peut se reporter à Jean-Georges Chaly, Vincent Placoly, un créole américain, Fort-de-France, Desnel, 2008, consacré en fait à ce seul ouvrage.

[ii] Ce militantisme valut à Placoly d’être menacé d’expulsion, conformément au décret du 15 septembre 1960 qui permettait au Gouvernement de muter en Métropole tout fonctionnaire domien – à l’instar du professeur Placoly  – jugé séditieux. Ajoutons que selon le témoignage d’une de ses élèves au collège Ernest-Renan (Fort-de-France) pendant l’année scolaire 1972-1973, Placoly fut un professeur de lettres aussi charismatique que non-conformiste, qui discourait avec brio devant ses petits élèves… au risque de leur faire négliger l’apprentissage de la grammaire.

[iii] Le transfert de main d’œuvre était organisé par une agence nationale, le Bumidom (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outremer) actif de 1963 à 1981.

[iv] Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952, p. 184. La phrase qui suit est encore plus directement adressée aux chantres de la Négritude : « Ma peau noire n’est pas dépositaire de valeurs spécifiques ».

« L’entre-deux » : Olivier Larizza après « L’Exil »

Ma poésie a l’air hirsute de mon yéti préféré, « Violet solitude », L’entre-deux.

Qu’est-ce qu’un poète ? Une éponge qui se gonfle de sensations pour se vider aussitôt, sans chercher la rime ni la raison ? Cette définition, qui est loin de couvrir tout le champ de la poésie, devrait néanmoins convenir à Olivier Larizza qui explique dans la préface de son nouveau recueil, L’entre-deux (la suite qu’il vient de donner à L’exil[i]), qu’il a écrit ses poèmes dans un état de fulgurance dû « à la fascinante incongruité et à l’exaltation déstabilisante » dans laquelle il baignait, lui le Strasbourgeois envoyé – grâce ou simple hasard – aux Antilles pour occuper un poste de maître de conférences à l’université. Il y restera douze ans avant de rejoindre un poste de professeur dans le sud de la France, douze années bien remplies pendant lesquelles il publiera plusieurs romans, essais, livres de contes, etc. à côté de ses travaux académiques.

Sa poésie dont il est question ici, égotiste et impudique s’il en fut, s’avère passionnante par ce qu’elle révèle de la personnalité d’un jeune homme (il a 28 ans quand il débarque en Martinique), curieux de tout et habile à saisir l’insolite partout où il se trouve, par exemple chez ce chien à l’air cabot d’une hyène de Walt-Disney, lequel chien devient d’ailleurs l’occasion d’une digression métaphysique :

Le museau du clebs frémit mendiant sa pitance comme nous mendions aussi notre feu de ce jour (« Tombant à l’eau », p. 68).

Jeune homme facilement épris, comme il se doit à cet âge : Les fées cabriolaient elles ont des jambes longues à défaillir (« Ô les dauphines ! », p. 69). Comment résister en effet à d’aussi charmantes tentations ? Combien de fois m’as-tu reproché que je n’assumais pas le couple Non je n’assume pas la grandeur de nous deux c’est trop géant pour le prétentieux passereau que je suis (« Violet solitude », p. 51). D’autant que, Adonis aux yeux de velours (« À l’évanouie », p. 59), il est conscient de sa valeur sur le marché de la drague et fier de son vit étincelant de puissance grenat (« Lumière de toi », p. 34), un organe évoqué à maintes reprises sous des intitulés variés depuis le simple attribut jusqu’à l’anatomique pénis en passant par la bite, la pine, le dard, le braquemart voire le gros bras réticulé !

Quand Larizza écrit de la poésie Larizza s’amuse. Par exemple en détournant quelques vers bien connus des grands ancêtres, Mallarmé, Ronsard, Lamartine, d’autres sans doute, comme ici Césaire dans une citation particulièrement transgressive, donc iconoclaste d’Un Cahier du retour au pays natal :

J’habite une blessure secrète (au lieu d’une blessure sacrée chez Césaire)
J’habite rue des flamboyants
J’habite aussi (bien sûr) ma bite (« Le Virtuel », p. 64).

N’allons pas croire pour autant que Larizza soit un vulgaire prédateur à dénoncer sur Me too : On dira que je suis machiste ou misogyne c’est faux J’adore les aubergines (« Dimanche au Bakoua », p. 57) ! À preuve le magnifique poème d’amour intitulé simplement « Tu es » (p. 19) qui se termine ainsi :

Je voudrais te ressusciter dans la clarté des jours qui jamais ne te friperaient Ta vieillesse serait un scandale-courbaril Tes jambes faites de bronze & de lumière m’enserraient à la maltaise Tes seins dans le couloir bleuté de l’horizon s’arrondissent & jubilent je pose un baiser-brasier sur le chiaroscuro de nos ébats Tu es l’éclair qui a explosé les limaces de l’ennui Tu es ma capitale ma Barcelone ma GALAXIE.

Ainsi Larizza, l’adepte d’une poésie égo forte, provocante et jubilatoire se révèle-t-il aussi parfois un  grand romantique.

 

Olivier Larizza, L’entre-deux, Andersen, « Confidences », Paris, 2018, 78 p., 6,90 €.

 

[i] https://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/poesie-%C2%AD-la-martinique-dolivier-larizza/

La grande biographie de Frantz Fanon par David Macey

David Macey, Frantz Fanon, une vie, Paris, La Découverte, 2e éd. 2013, 599 p.

Bien que parue il y a déjà quelques années, il est encore temps de faire connaître largement cette biographie exemplaire d’une figure particulièrement remarquable du tiers-mondisme révolutionnaire. En ces temps d’aphasie idéologique où l’individualisme néolibéral n’a pas d’autres concurrents crédibles que le populisme nationaliste ou une religion rétrograde, il n’est pas inutile de rappeler que des hommes et des femmes ont combattu jusqu’au sacrifice de leurs vies pour un monde où la liberté, l’égalité et la fraternité ne seraient pas de vains mots. Que les résultats n’aient pas été à la hauteur de leurs espérances n’entache en rien la valeur de leur idéal.

En 1957 Frantz Fanon, médecin des hôpitaux psychiatriques en poste à Blida (Algérie), soupçonné à juste titre d’intelligence avec les rebelles, est expulsé. Replié à Tunis, capitale du FLN en exil, il devient l’un des principaux rédacteurs de El Moujahid, l’organe de propagande du FLN et l’un des porte-parole internationaux du Front, tout en poursuivant sur place son travail de psychiatre. En février 1960,il est nommé représentant permanent du gouvernement provisoire de la République algérienne à Accra (Ghana).Atteint par la leucémie, il est soigné brièvement à Moscou, continue à travailler, à écrire, à voyager, rencontrant Sartre et Beauvoir à Rome. Il s’éteint à 36 ans, fin 1961. L’indépendance de l’Algérie sera proclamée l’année suivante.

D. Macey relate les étapes d’une existence aussi brève que bien remplie, la jeunesse en Martinique, la guerre dans les rangs de la France libre aux côtés des alliés, les études médicales à Lyon, les premiers pas professionnels à l’hôpital de Saint-Alban auprès du psychiatre Tosquelle, initiateur de la psychothérapie institutionnelle, puis l’Algérie… Homme d’action, Fanon a pourtant d’abord marqué son empreinte par l’intermédiaire de ses livres. Le Frantz Fanon de Macey est donc avant tout une biographie intellectuelle, obéissant aux exigences du genre,avec 54 pages de notes et un index nominorum de 10 pages.

Des trois livres de Fanon, le plus connu aujourd’hui reste sans doute le premier, Peau noire, masques blancs (1952) car le schéma psychologique qu’il décrit, celui d’un être – le Noir en l’occurrence – déterminé par le regard de l’autre – le Blanc –demeure malheureusement d’actualité. Dans les termes de Fanon, l’aliénation du Noir ne relève pas d’abord d’une philogénèse ou d’une ontogénèse mais d’une sociogénèse. Si Fanon emprunte au Sartre des Réflexions sur la question Juive et de l’Être et le Néant, le phénomène de « l’être pour autrui », il ne manque pas cependant de souligner la différence entre le juif, victime de l’antisémitisme seulement s’il est dépisté, et le Noir « surdéterminé de l’extérieur » parce qu’immédiatement repérable par la couleur de sa peau[i].

Peau noire, masques blancs comporte une autre critique de Sartre qui mérite d’être rappelée car elle tient à la position de Fanon à l’égard de la négritude. D’une manière plutôt inattendue Fanon se déclare partisan de la version senghorienne (« l’émotion est nègre comme la raison hellène »[ii]ou comtienne (« les Noirs sont les champions du sentiment »[iii]) qui essentialise le Noir. Tandis que Sartre, dans sa préface à Orphée noir(1948), l’anthologie des poètes noirs rassemblée par Senghor, voit la négritude comme un simple moment dialectique (l’antithèse de la thèse proclamant la supériorité du Blanc, la synthèse devant réaliser « une société sans races »), Fanon soutient que « la conscience noire se donne comme densité absolue, comme pleine d’elle-même »[iv].

Cela n’empêche pas Fanon de déclarer aussi bien, en conclusion de son livre, qu’il ne doit « pas s’attacher à faire revivre une civilisation nègre injustement méconnue » et qu’il n’a « ni le droit ni le devoir d’exiger réparation pour ses ancêtres domestiqués ». Ne se faisant « l’homme d’aucun passé », il refuse d’être « esclave de l’Esclavage qui déshumanisa nos pères »[v].

Cette conclusion annonce le Fanon révolutionnaire des deux ouvrages suivants. « Moi homme de couleur, je ne veux qu’une chose : … Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme »[vi].

L’An V de la Révolution algérienne publié chez Maspéro en 1959 est un livre de propagande… disparate. Son but est avant tout de faire voir la guerre d’indépendance sous son meilleur jour possible, d’attirer les sympathies de la gauche, de susciter de nouvelles vocations de porteurs de valises et de conforter le FLN comme unique représentant légitime du peuple algérien. Le premier chapitre, « L’Algérie dévoilée » est celui qui résonne le plus aujourd’hui puisque l’auteur y identifiait « la liberté du peuple algérien… à la libération de la femme, à son entrée dans l’histoire…, à la destruction du colonialisme et à la naissance d’une nouvelle femme »[vii].

Fanon est resté psychiatre jusqu’au bout. Comme l’An V…, l’ouvrage ultime, Les Damnés de la Terre (1961) aborde dans un chapitre la relation entre guerre coloniale et troubles mentaux, mais l’essentiel dans cette bible du tiers-mondisme (dixit l’éditeur Maspéro) est bien de convaincre de la nécessité d’une révolution dans les pays colonisés, avec passage obligé par une phase de violence[viii]. Cela étant, il est permis de penser que le principal intérêt de ce livre, aujourd’hui, réside dans la critique formulée par l’auteur, dès 1961, à l’encontre de la « bourgeoisie nationale » des pays nouvellement indépendants. Il dénonce« l’inégalité dans l’enrichissement et dans l’accaparement », les « gangs » où « l’esprit jouisseur domine », qui « ne servent à rien » sinon à faire le lit du néocolonialisme[ix]. Fanon stigmatise également les partis uniques, les « dictatures tribales »[x], la pléthore administrative[xi].

D. Macey souligne à juste titre (p. 515) la contradiction inhérente aux Damnés de la terre, ouvrage dans lequel Fanon théorise à la fois le détournement de la révolution par la bourgeoisie nationale et, à partir de l’exemple algérien, la possibilité pour un peuple de se gouverner lui-même et de résister aux tendances corruptrices : « Il faut avant tout se débarrasser de l’idée très occidentale, très bourgeoise donc très méprisante que les masses sont incapables de se diriger »[xii]. Fanon, on le sait, n’a pas vécu assez longtemps pour savoir laquelle de ses deux théories était la bonne !

Si l’histoire du XXe siècle a fait le lit du Fanon révolutionnaire, elle lui a donné raison avec l’accession des colonies à l’indépendance. Pourtant la Martinique elle-même, devenue département français à l’issue de la deuxième guerre mondiale[xiii], n’a jamais réclamé son indépendance, une « exception » face à laquelle un fils de l’île ne pouvait rester indifférent. Deux articles[xiv] d’EL Moudjahid lui sont consacrés,plutôt optimistes à l’égard d’une indépendance future. Dans le premier, Fanon décrypte les signes d’une renaissance culturelle antillaise, prolégomènes de l’émergence d’une nation martiniquaise. Dans le second, il interprète les émeutes sanglantes de décembre 1959[xv]comme la « première manifestation de l’esprit national antillais ». En privé, l’apôtre de la révolution violente se montrait cependant moins optimiste. Un Guyanais, le docteur Bertène Juminer, rapporte les propos suivants de Fanon à propos de ces émeutes : « Il s’agit d’un simple défoulement, un peu comme certains rêves érotiques. On fait l’amour avec une ombre. On souille son lit. Mais le lendemain tout rentre dans l’ordre. On n’y pense plus »[xvi]. On ne saurait mieux dire et ce ne sont pas les « événements de 2009 », cinquante ans plus tard, qui pourraient en faire douter[xvii].

°                              °

°

La biographie de Macey demeure l’irremplaçable porte d’entrée à Fanon auteur et acteur de la révolution après la fin de la deuxième guerre mondiale. Bien au-delà d’une simple introduction, il s’agit d’une étude approfondie qui replace Fanon dans le contexte intellectuel de l’époque et souligne ce que furent ses apports à la réflexion sur la négritude, la colonisation et la décolonisation. Par contre, on y chercherait en vainement le Fanon intime. Tout au plus apprend-on qu’il eut une fille, Mireille, née en 1948, avant d’épouser Marie-Josèphe Dublé dite Josie dont il eut un fils, Olivier, né en 1955. Une telle lacune est gênante à propos de l’auteur de Peau noire, masques blancs, ouvrage dans lequel il souligne l’aliénation des femmes noires (comme les héroïnes de Mayotte Capécia[xviii]) qui cherchent désespérément à épouser un Blanc.Or Michelle B, la maîtresse de Fanon, comme Josie sont deux Blanches. Et Fanon s’est marié en 1952, l’année même où il proclamait dans un livre son « besoin de se perdre dans la négritude absolument »[xix]. D. Macey ne s’étend pas là-dessus, se contentant de remarquer qu’« il est toujours dangereux d’accuser quelqu’un de mauvaise foi [‘l’inauthenticité’ de Mayotte Capécia, en l’occurrence] sans y sombrer à son tour » (p. 193).

Pour finir, deux erreurs factuelles à corriger. Il n’est pas exact, contrairement à ce qui est écrit p. 146, que les trois pièces de théâtre écrites par Fanon (en 1949) aient toutes disparu. Deux d’entre elles, L’Œil se noie et Les Mains parallèles sont désormais publiées[xx]. Les tapuscrits avaient été remis à Mireille Fanon-Mendès France, la fille de Fanon, par le frère de ce dernier, Joby Fanon, dans les années 1980. Sachant que D. Macey s’était entretenu avec M. Fanon-Mendès France lorsqu’il préparait sa biographie, et que les tapuscrits ont été déposés à l’IMEC dès 2001, il est surprenant qu’il ait laissé passer cette erreur.  Il n’est pas exact non plus (p. 90) – et dans ce cas c’est plus grave, en raison de ce que cela laisse supposer de l’attitude de Césaire envers Fanon – que le maître martiniquais ait rejeté du recueil Moi, laminaire, publié au Seuil en 1982, le poème qu’il avait consacré à Fanon[xxi].

 

[i] D. Macey, p. 203. Peau noire…, éd. du Seuil, p. 93.

[ii] Léopold Sédar Senghor, « Ce que l’homme noir apporte », L’Homme de couleur (1939).Peau noire…, op. cit., p. 102).

[iii] D. Macey, p. 200.

[iv] Peau noire…, p. 109.

[v]Peau noire…, p. 183, 185, 186.

[vi] Peau noire…, p. 187.

[vii] D. Macey, p. 429 et Sociologie d’une Révolution (2e éd. deL’An V…), 1966, p. 83.

[viii] « Le colonisé découvre le réel et le transforme dans le mouvement de sa praxis, dans l’exercice de la violence, dans son projet de libération »,  Les Damnés…, chap. 1, « De la violence », éd. La Découverte/Poche, p. 59. Voir également la préface de J.-P. Sartre : « le colonisé se guérit de la névrose coloniale en chassant le colon par les armes » (p. 29).

[ix] Les Damnés…, chap. 3, « Mésaventures de la conscience nationale », p. 149, 165, 167, 169.

[x] Les Damnés…, p. 175.

[xi] « … parce que de nouveaux cousins et de nouveaux militants attendent une place et espèrent s’infiltrer dans les rouages », Les Damnés…, p. 177.

[xii] Les Damnés…, p. 179.

[xiii] Loi du 19 mars 1946 transformant les colonies de la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane et la Réunion en départements français, dont le rapporteur fut Aimé Césaire.

[xiv] Repris in Frantz Fanon, Pour la révolution africaine, écrits politiques, Maspéro, 1964.

[xv] Trois morts abattus par les CRS.

[xvi] D. Macey, p. 445 et B. Juminer, « Hommage à Frantz Fanon », Présence africaine, n° 40, 1962, p. 139.

[xvii] Au premier trimestre 2009 un mouvement social de grande ampleur s’est traduit par une grève générale de plusieurs semaines en Guadeloupe et en Martinique. Cette situation pré-insurrectionnelle n’a cependant amené aucun changement notable aux plans politique ou social.

[xviii] Mayotte Capécia (Lucie Combette), Je suis Martiniquaise (1948), La Négresse blanche (1950).

[xix] Peau noire…, p. 109 et D. Macey, p. 202.

[xx] Les deux pièces sont publiées in Frantz Fanon, Écrits sur l’aliénation et la liberté, La Découverte, 2015.

[xxi] « Par tous mots guerrier-silex ». D. Macey ne mentionne d’ailleurs pas précisément Moi, laminaire mais un recueil intitulé Poésie (?).