Retour au Parc de Floirans, face à la grande conque qui abrite l’orchestre.
Il fait toujours aussi chaud, le thermomètre frise les 30° à 21 h, mais les cigales ont disparu, remplacées par les grillons…
Chopin et Mendelssohn, avec leurs 2 concertos, font salle comble en ces 2 soirées des 11 et 12 août. Il semblerait qu’avec ceux de Beethoven, les concertos de Chopin soient les plus recherchés et appréciés.
La soirée commence par une intervention d’un présentateur mélomane, qui vient éclairer le public sur quelques faits historiques au sujet des compositeurs au programme.
Une première remarque, Mendelssohn, Schuman et Chopin sont nés à la même époque, en 1809 pour le premier cité, et en 1810, pour les 2 autres.
Il rappelle la précocité de Mendelssohn, comparable à celle de Mozart, faisant référence au grand Goethe qui a écouté les 2 enfants jouer à l’âge de 5 ans, mais à 50 ans d’intervalle, prêtant à Mendelssohn une plus grande maturité.
Mais si ce dernier, brillant en toutes matières, restera une grande intelligence dans le monde musical, il ne bénéficiera pas, à mon sens, du génie de Mozart : brillant, mais sans le plus d’âme qui met Wolfgang Amadeus au-dessus des autres.
« Ah frappe toi le cœur, c’est là qu’est le génie ». (Alfred de Musset – 1832).
Au sujet de Schumann, dont le concerto pour piano fait partie des meilleurs, il rappelle, qu’arrivant juste après Beethoven, il subit toute sa vie la pression des Allemands qui attendaient l’éclosion d’un nouveau maître de son niveau. Cette lourde attente devait frapper tous les musiciens allemands du 19ème siècle. Schumann ne put jamais s’en dégager, d’où sa dépression, bien qu’il fut soutenu par ses nombreux amis dont Mendelssohn.
Le Sinfonia Varsovia, direction Martijn Dendieve
Cet orchestre est un habitué du festival. Véritable couteau suisse, il est capable de tout faire. Ce soir nous l’avons trouvé un peu amaigri, avec une petite quarantaine de musiciens, presque l’étiage d’un orchestre de chambre, ce qui ne nuit pas à l’interprétation d’un concerto, le soliste n’étant pas écrasé par la puissance de l’orchestre.
Le chef, Martijn Dendievel, est un jeune directeur belge, en train de percer au niveau international. Violoniste à 3 ans, puis violoncelliste, il est connu pour sa direction des opéras de Mozart et Da Ponte.
De grande taille, il domine l’orchestre et se penche souvent pour communiquer avec le pianiste, dont il tient le plus grand compte : il y a une vraie collaboration entre lui et les 2 solistes de la soirée.
Il nous régalera avec l’ouverture des Hébrides de Mendelssohn et celle de Manfred de Robert Schumann. Mais ces œuvres bien que passionnées restent un peu trop cérébrales, et elles ont du mal à entraîner l’enthousiasme de l’auditeur. Il manque quelques phrases mélodiques faciles à mémoriser.
Et pourtant dans les Hébrides, ces îles écossaises battues par les vents, Mendelssohn traduit la fougue et l’élan de la mer et de son âme, un combat romantique que l’on retrouve chez Schumann, qui décrit les combats intérieurs et les tensions non résolues de Lord Byron.
Jean-Paul Gasparian*
Âgé de 31 ans, Jean-Paul Gasparian est un jeune et brillant pianiste français, d’origine arménienne, dont il a célébré la musique dans un album « Origins », couronné d’un Diapason d’Or. Depuis plusieurs années, il a acquis une réputation internationale, en se produisant sur les plus grandes scènes.
Son entrée sur scène est assez surprenante : s’il entre d’un pas résolu et dynamique, il ressemble de loin, avec sa veste blanche un peu trop ample, son pantalon noir, et son nœud-pap de la même couleur, à Yves Montand dans le film « Garçon ».
Les esprits les plus facétieux pourraient penser à lui commander un café et deux croissants.
Mais si son costume de scène reste à rajeunir, son jeu est d’emblée séduisant. Après une période de rodage dans le premier mouvement, il prend toute sa dimension dans l’andante, où il maîtrise la lenteur, fait partager, avec une grande sensibilité, tout le lyrisme du concerto, en complète osmose avec le jeune chef. Voilà un duo que l’on reverra sûrement, et qui aura encore le temps de se perfectionner.
Dans le dernier mouvement, le presto, il change de braquet et nous démontre tout son dynamisme dans un final incandescent.
Puis seul en scène, il nous livrera un Nocturne (suite n° 2) de Chopin, qui laissera le public l’ovationner debout.
Il faut ici remarquer que dans les bis, les pianistes, après avoir surmonté l’écueil du morceau principal, se sentent soulagés, libérés, et se lâchent totalement, nous délivrant alors le meilleur de leur art.
François-Frédéric Guy
Ce dernier succède à Jean-Paul Gasparian, pour jouer le 1er concerto pour piano de Chopin, le clou du spectacle.
C’est un pianiste chevronné, âge de 57 ans, grand spécialiste de Beethoven.
Il officie depuis 2012 en tant que chef d’orchestre, et il a été ovationné au théâtre des Champs-Élysées à Paris en 2020 après avoir dirigé du clavier les 5 concertos de Beethoven.
Et finalement, compte tenu des difficultés résultant de la collaboration nécessaire mais difficile entre le chef et le pianiste solo, j’en viens à m’interroger sur le bien-fondé d’une direction opérée depuis le piano, ce qui résout tout conflit potentiel entre les deux. Lars Vogt l’avait prouvé en son temps !

Face à face Dendievel/Guy
Revenons au concerto.
Il démarre sur les chapeaux de roue : le pianiste à peine assis, le chef lance l’orchestre et au bout de trois mesures lui passe le relais.
C’est le début du premier mouvement, cet immense « Allegro Maestoso », qui fait chavirer les cœurs. Impossible de résister à l’émotion qui vous envahit, c’est magique, c’est Chopin, Chopin est magique. Et pendant les 29 minutes du morceau, le public subjugué va vibrer, écoutant religieusement ce qui est certainement l’un des plus beaux concertos au monde.
Un seul regret, nous n’avons pas retrouvé dans le troisième mouvement, le « Rondo Vivace », cet incomparable duo entre le piano et la flûte. Il manquait un bon flûtiste dans cet orchestre polonais.
Chopin aurait pu être le meilleur musicien français, après tout son père était français, mais il a toujours revendiqué la nationalité polonaise, celle de sa mère. Il restera donc le plus grand musicien polonais !
Et dans mon panthéon, je le place juste après Mozart, Beethoven et Rossini.
En conclusion, une belle soirée, avec de bons compositeurs, un bon orchestre et deux bons solistes. Et un public ravi !
