Episode 223
Trois fois rien
La météo marine était dans tous ses états. Succession aléatoire de fronts dépressionnaires, apparitions sporadiques de l’anticyclone des Açores, influence variable du Gulf Stream, le baromètre avait la danse de Saint-Guy ; bref le chaos. La miss météo locale errait entre ciré et bikini.
Nous, on s’en arrangeait très bien. A la différence des lanceurs de fusées interspatiales, des vendeurs de parasols ou des surveillants de baignades, aucune de nos inactivités n’est tributaires des caprices du temps.
Et rien sous la main pour remplir ce foutu bavardage dont je vous entretiens, en principe, à la fin de chaque mois, et on y était presque. A l’aide… les muses si vous avez un peu de temps libre, à la rigueur Madame de Sévigné si ça tombe un jour de grève des postes.
Jules dénoua la situation. La solution traînait au début du livre de Patti Smith M train. Je résume :
Un cow-boy solitaire et désabusé intervient bruyamment dans son sommeil, il lui dit : « ce n’est pas facile d’écrire sur rien. » Au matin, une fois réveillée, elle va prendre son petit déjeuner (toujours le même (un toast de pain complet, un ramequin d’huile d’olive et du café noir) au Café ‘Ino, sur Bedford Street à Greenwich Village. Elle réplique vertement au cow-boy insolent de son rêve «je suis certaine que je pourrais écrire indéfiniment sur rien. Si seulement je n’avais rien à dire «
Bon, j’étais quand même un peu paumé entre le cow-boy et Patti Smith.
Jules triomphait ; « Alex, tu vois qu’on arrive à faire des lignes sans avoir rien à dire, la preuve… »
Episode 224
Affaires étrangères
Et voilà… Une jolie marée descendante a emporté l’agitation des terres vers le large, nettoyé la plage des intrus ; elle a aussi offert un ciel serein aux évolutions des oiseaux de mer. Vu les piaillements et autres inconvénients qui en suivirent, ce n’est pas ce qu’elle avait fait de mieux.
Jean-Do revenait de voyage. Commentaires sur ses copines mathématiciennes à talons aiguille. Les filles ne les trouvèrent pas du meilleur goût, enfin elles étaient rassurées d’apprendre qu’elles n’avaient pas de rivales faisant les yeux doux dans les parages.
Jean-Do annonça qu’il avait découvert un endroit bien connu dans les sphères diplomatiques : le bar des Ambassades. Rien à voir avec le bar de la plage. Il paraît que Roger Peyrefitte en a déjà un peu parlé dans son livre « Les Ambassades » … personne ne l’a lu.
Selon le rapport de Jean-Do, le bar des Ambassades est peuplé d’élégantes personnes des deux sexes et de mœurs diverse. Leurs missions semblent tout aussi indéfinies que floues. Toutefois, le personnel est en permanence occupé à diffuser d’innombrables ragots et cancans aux quatre coins de la planète. Et autres prophéties classées top secret. A leur arrivée, quelques uns les prennent au sérieux, les autres en remplissent leur corbeille à papier.
Heureusement il y a les récréations. Dîners, réceptions, fêtes nationales locales, visites dites d’Etat. Là on réanime le protocole, le bar des Ambassades se pare d’une foule de petits drapeaux, une fanfare en rang et au garde-à-vous au pied de l’avion joue des musiques martiales et braillardes. Miles Davis aurait commencé par faire fusiller la section des cuivres et les tambours.
Et puis on remballe et on retourne au train-train quotidien : cocktails, flirts, bridges et partie de tennis…
Le Colonel était au courant, il avait déjà vu tout ça, quelque part…Lan Sue aussi… le bar des Ambassades, le Club nautique, le Cercle colonial, les ambiances moites et lascives des soirs de mousson, le champagne et les daiquiris qui adoucissent l’ennui de l’exil…on est loin de Bordeaux, le paquebot des Messageries Maritimes n’arrivera que dans un mois…il dit ; « Les grands fleuves d’Asie n’ont pas de marées descendantes. »
Et Leslie passa en coup de vent, elle n’avait même pas eu le temps d’enfiler la deuxième moitié de son bikini. Elle allait sans doute ailleurs…
Episode 225
Là c’était plus sérieux
Le Fastnet était en furie, on s’en fiche, on n’y était pas. Mais quand même…
Georges avait pris deux ris dans le grand store qui protège la terrasse, les filles avaient choisi l’option veste de quart. Informations marginales à l’intention de ceux que les aléas du climat intéressent, les autres peuvent passer directement au bar. Et là, la situation était à minima préoccupante.
Hier soir au Phare, Louise de V s’était montrée sombre…très sombre. Avait-elle renoncé à recruter un mari, troisième dans la fonction ? Versailles était-elle retombée aux mains de la populace ? La fêlure était-elle plus profonde ? Même l’humour britannique un peu débraillé de Leslie, façon cinquième bière avant la cloche, n’avait pas amélioré les choses. Evidemment, avec Louise, on était dans le registre no explain no complain. Elle n’avait pas été biberonnée à la rubrique courrier du cœur des magazines pour midinettes. Louise avait été pensionnaire « aux Oiseaux » (Notre-Dame des Oiseaux, un établissement privé d’éducation haut de gamme pour jeunes filles de bonne famille, à Verneuil-sur-Seine, Yvelines). Quoiqu’on dise de sa réputation, un peu snob, un peu stricte, discrètement très délurée, il en restait toujours quelque chose.
D’instinct, Vick, la jolie barmaid du Phare, avait doublé ou triplé la dose de gin dans ses martinis. On nota chez Louise une minime éclaircie, une avancée plus sérieuse sur la route de la cuite.
N’attendez pas de coup de théâtre, il n’y en a pas. Louise de V en sortit complètement réparée et un peu saoule. Ou l’inverse.
« Même les caractères les mieux trempés, restent humains… » dixit Caro.
(En prévisions ?)

