Le bar de la plage – 18, 19 et 20

Episode 18

Il peut arriver que le monde tourne rond.

C’était peut-être le cas ce matin.

Une lumière précoce, bizarrement agréable, jouait entre les ombres des claustras et des différents obstacles – fauteuils, plantes, livres, tasses – qui encombrent la terrasse. Dans ma tête, trottaient les premiers vers de la chanson de Gérard Manset “Il voyage en solitaire / Personne ne l’oblige à se taire”. J’ai suivi les recommandations de Jacques Chardonne, écrivain français du siècle dernier : je posai un pied léger sur la terre.

Forcément, cette succession concomitante d’instants harmonieux

(figure spatio-temporelle inédite selon Jean-Do qui s’y connaît en disciplines supra-mystérieuses) était inquiétante. Forcément, ça ne pouvait pas durer. C’était comme si un jour, un samedi après-midi par exemple, l’équipe de rugby d’Ecosse batte celle d’Angleterre, un psychologue viennois parvienne à guérir une patiente atteinte d’une dépression amoureuse et le dimanche ma tante cartomancienne en Cornouailles pronostique le tiercé gagnant ; bien sûr, le lundi, il ne pourrait faire que mauvais temps.

Ce matin, rien d’autre ne se passait, On n’entendait pas la mer ; elle avait dû se retirer jusqu’à l’horizon, les mouettes l’avaient suivie, grand calme dans le jardin.

J’imaginais quelques événements tout aussi plaisants :

. Personne ne s’avisait à vouloir faire le bonheur de ses semblables sur la terre ou au ciel, (ce genre d’ambition se termine toujours mal)

. On pouvait perdre son temps sans se sentir obligé de le retrouver ni de le rattraper.

. Les ingénieurs d’Aston Martin trouvaient enfin la solution pour que leurs voitures restent sur la route. Françoise Sagan n’aura plus d’accidents, Roger Nimier non plus.

La matinée s’éternisait.

Finalement, j’écoutai encore Chardonne : je posai un second pied léger sur le plancher.

 

Episode 19

Saint diable

Le soleil fracassait en cascade des milliers de rayons arrogants. Le grand brasier était allumé, le diable s’y réchauffait les extrémités.

On préparait tranquillement notre avenir : valait-il mieux louer Dieu ou vendre son âme au Diable ? On en était toujours au même point. Depuis le début. Depuis le temps où Socrate et Platon dansaient le sirtaki sur les quais du Pirée. Voilà comment, cette fois, on s’en est sorti.

Une nonchalance laiteuse baignait le bar de la plage et ses occupants quand, soudain, Leslie et son bikini occupèrent tout l’espace visuel disponible : spots de rouge éclatant dispersés sur une silhouette à contre-jour. Fin des interrogations existentielles de l’assistance.

Ce qui prouve bien au passage l’immense supériorité de Louis Réard, (entre nous, l’inventeur du bikini), sur la plupart des philosophes de la deuxième moitié du XIXème siècle et de la totalité du XXème, sans oublier les psychanalystes.

Toute tentative d’explication raisonnable est naturellement vouée à l’échec, résumons quand même : a) Leslie, tout aussi anglaise, est beaucoup plus sexy que Kate Moss ; b) Son bikini est beaucoup plus sexy que n’importe quel bikini qu’on a pu voir au cinéma depuis l’invention de celui-ci, y compris dans les films de James Bond.

Vous pensez que j’exagère ? Autres signes de l’effet « Leslie in bikini » : depuis, Jules et Jim n’ont rien dit de désagréable à l’encontre de Caro, Marie-Christine de V. aurait été demandée en mariage et cet après-midi Line n’a pas eu de nouveau chagrin d’amour.

Vous allez encore penser : « En voilà une histoire : une fille se pointe en bikini, encore une, d’accord elle est pas mal ; la terre s’arrête de tourner et le monde devient bon ? ». Eh oui. Le diable sait faire du soleil, beaucoup de soleil, même un peu trop parfois, surtout pour les Irlandaises à peau blanche, il habille des filles comme Leslie en bikini et plein de choses s’arrangent. Au bar de la plage pour le moment.

Et les autres, là-haut, ils s’y mettent quand ?

 

Episode 20

Un après-midi presque parfait

Les nuages s’entremêlaient en souplesse, laissant filtrer la juste quantité de lumière oblique nécessaire à dessiner les visages et former les reliefs. La mer n’était pas en reste. Les vagues glissaient en silence à la surface de l’eau, chacune à son tour, sans bousculade.

C’est très exactement dans ces conditions météorologiques qu’est programmée l’Apocalypse. Normalement, on a encore un peu de temps devant nous.

Les filles étaient sublimes. Caro, Line, Leslie, Marie, étaient si sublimes que personne, même ces deux teignes de Jules et Jim, n’auraient imaginé dire quelque chose de désagréable susceptible de faner leur teint ou de voiler l’arc-en-ciel de leurs yeux. Marie-Christine de V. avait reçu un message d’un prétendant qui lui proposait de venir le rejoindre dans son ranch du Botswana, « c’est quand même loin de Versailles » même pour une descendante présumée de  la duchesse de Choiseul, dame de cœur de ce bourlingueur de Bougainville.

Georges, le barman, venait de réussir une série de dry-martini qui aurait remporté le premier prix au Dry Martini World Contest qui se tient chaque année au Saint James Club, Kensingston, Londres. Le jury est constitué de personnalités légèrement excentriques (parmi elles pas mal d’anciens du Foreign Office et de l’équipe de rugby des Harlequins), toutes réputées pour leur goût très affûté en matière de spiritueux et cocktails divers.

Bref, en cet après-midi-là, le bar de la plage et ses habitants vivaient un de ces moments de grâce seulement connus du diable et de quelques tribus épargnées par la grippe espagnole, la psychanalyse et les prophètes.

Et si un papillon se mettait à battre des ailes quelque part à l’autre bout du monde, comme ça, sans raison apparente ? Vous connaissez la suite, papillon à Tokyo, tornade à Honolulu.  Faut-il souffrir d’un bizarre syndrome d’inquiétude chronique, ou d’un manque de vitamines ABC, pour aller imaginer le pire en plein milieu du meilleur ? Enfin, Shakespeare en parlait déjà : après le beau temps, l’orage, les éclairs, Elseneur, Lear et tout le bataclan.

On entrait en douceur dans les premiers moments de la soirée, l’air était toujours aussi délicieusement respirable, le monde nous foutait la paix : il était peut-être en grève ?

Cet après-midi, les papillons de Tokyo s’étaient tenus tranquilles, ça tient parfois à si peu de chose.

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 24/05/2019 | Comments (0)
Dans: Nouvelles | Format:

Le bar de la plage – 15, 16 et 17

Episode 15

Nocturnes exquises

 Mer lisse, clapotis timides et insistants, lumières tremblantes des lampions d’occasion.  La musique chaloupe, les filles se déhanchent, la nuit enveloppe dans ses moiteurs les vivants désarmés. Bienvenue au bar de la plage version Buena Vista Social Club !

Leslie avait lu dans un magazine britannique le récit des bouleversantes et renversantes aventures de la Princesse Margareth sous les tropiques, exactement dans son domaine de l’île Moustique, volupté à tous les étages. Tous les espoirs étaient permis.

On avait endossé les attributs du parfait caribbean lover : panama, cigare, chemises fleuries ; et regards de velours distanciés à la Ray Secundo des années folles.

Etes-vous cuba libre ou dry-martini ?  La sensualité affichée du Sud ou les séductions « feu sous la glace » des mijaurées friquées de la côte Est ?  Faulkner ou Fitzgerald ? C’est le genre de test finaud pour numéros d’été des magazines « life style ». Georges le barman, lui, avait signé un compromis historique : le rhum et le gin soûleraient le monde à parts égales.

Il est minuit et largement plus, Marie embrasse Gilbert pour la deuxième fois, Jules baragouine un espagnol exotique et troublant qui produit un effet hypnotique sur une Suissesse de passage, blonde et pâle, par chance pas encore amarinée aux nocturnes tropicales ; Leslie précise en connaisseuse « : « il y a le feu au lac ». Louise de V. en transe se démène sur un tempo de rumba comme si elle concourait pour le titre de Miss La Havane. Est-ce qu’il y a quelqu’un dans la salle pour postuler au titre de troisième mari de Louise ?

C’est l’heure où l’on se prend enfin pour quelqu’un d’autre : pratique quand on est peu fatigué de soi-même.  Autrefois, sur un autre fuseau horaire, le grand Jacques, d’une gorge en feu, déchirait le soleil des arènes au zénith, cela donnait : « c’est l’heure où les épiciers se prennent pour Garcia Lorca, les Anglaises se prennent pour la Carmencita. » Et l’on en avait les tripes toutes retournées.

Leslie se réincarna en Ava Gardner, période tonton Ernest à la Finca : elle se déshabilla et commença à chercher une piscine pour s’y noyer. J’essayai le costume de plusieurs personnages héroïques…Rock star, poète maudit, capitaine para sautant sur la Normandie à la tête de son régiment dans la nuit du 6 juin 1944…J’hésitais, aucune panoplie n’était vraiment à ma taille : trop vaste, trop glorieuse, trop romantique… J’allais devoir me contenter de la formule d’origine…

La lune veille, allonge des ombres imprécises. Enfin, le monde tourne sans nous, on en demandait pas tant.

 

Episode 16

Avis de recherche

Ce matin-là, la brume était légère comme de la ouate, le monde à peine visible, en flou : son meilleur profil. Au loin, on aurait dit que la mer s’était repliée sur elle-même.  Alanguies sur le sable, un groupe d’étoiles de mer se racontaient les péripéties de la nuit. Top secret.

C’était rédigé dans le style des affichettes sur lesquelles les gens appellent au secours parce qu’ils ont égaré une adorable petite chatte angora, leur trousseau de clés, ou leur tête.  En général, forte récompense promise à celui qui les rapportera.

Voici ce qu’on pouvait lire ce matin-là sur cette feuille de papier blanc écrite à l’encre bleue, épinglée sur un montant du bar de la plage :

Perdu temps
à ne rien faire,
perdu temps
à bavarder,
perdu temps
à écouter des chansons,
perdu temps
à regarder les filles danser,
perdu temps
à prendre la nuit pour le jour
Que celui qui les trouve, les garde.
Ils lui seront utiles,
on n’a jamais assez de temps à perdre.
Signé Old Farewell.

Line, d’une voix troublée, relut l’annonce. Et puis on s’est tous mis à la recherche des temps perdus par Old Farewell.

Il faudra qu’un jour on pense à le remercier… Je suis sûr que si on le croise, on reconnaîtra tout de suite que c’est lui.

 

Episode 17

Y a de la rumba dans l’air

Depuis quelques temps, il voyageait parmi nous avec sa guitare, un t-shirt imprimé « Please Love Me » ( texte originel de Michel Polnareff)  et chantait Blowing In The Wind.

– Et qu’est-ce que tu fais dans la vie ? lui avait demandé Jean-Do.
– J’écris des chansons.
– Pour de vrai ?
– Ben oui, comme Bob Dylan, Brian Ferry ou Benjamin Biolay

Il s’appelait Pete Sommerville. On sentait bien que ce n’était pas son vrai nom mais ça sonnait bien. Et en plus, il avait exactement l’allure du genre de chanteur qui plait aux filles. Remarquez que c’est quand même la base du métier. Si non, on peut toujours essayer de devenir bassiste, imprésario ou propriétaire d’une station de radio.

On était vers la fin de journée, une lumière gris-bleu rasante se mélangeait au bleu-vert profond de l’eau. Jules rouspétait. Par conviction. D’autant que l’autre soir Caro était revenue à la charge et avait entrepris de lui démontrer qu’on ne pouvait pas être désagréable toute sa vie. « Mais qu’est-ce que ça peut bien te faire ! » avait-il fini par lui lancer.

A mon avis, et aussi celui de Jean-Do, sans doute informé en douce par Line – les filles sont toujours au courant de ce genre de chose même si personne ne leur en a dit un mot – Jules passait à côté de ce qui crevait les yeux à tous : Caro était amoureuse de Jules.

Kate Atkinson, Anglaise d’Edimbourg, a écrit une série d’enquêtes menées par le détective Jackson Brodie ; dans la dernière « parti tôt, pris mon chien » elle prévient : « C’était le boulot des femmes d’améliorer les hommes. Et celui des hommes de résister à toute amélioration. » De mémoire de barman, Georges n’avait jamais vu Kate Atkinson au bar de la plage, Caro ne pouvait pas être au courant. Jules non plus.

La mer remontait pour la dernière fois de la journée, Pete Sommerville traînait avec sa guitare et fredonnait son éternel « Blowing in the wind ». – C’est peut-être la seule chanson qu’il connaît ? suggéra Jean-Do dont l’idole absolue était Françoise Hardy

Aux alentours de 20 heures, Jules déclara :
–  On a les mathématiciens et les chanteurs qu’on mérite

Caro répliqua :
– Les filles aussi.

Georges sentit que c’était le moment d’inaugurer la série des dry-martini du soir et d’allumer la radio. C’était Alain Souchon :

Y a de la rumba dans l’air
Le smoking de travers
J’te suis pas dans cett’ galèr’

Leslie laissa entendre qu’elle avait couché avec les Rolling Stones, Pete lui indiqua gentiment qu’il était venu tout seul, qu’il finissait de monter son groupe et qu’il espérait que ça pourrait quand même aller…

 

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 24/04/2019 | Comments (0)
Dans: Littératures | Format:

Le Bar de la plage – 12, 13 et 14

Episode 12

 Les rêves sont-ils solubles dans le dry-martini ?

Profitant d’une accalmie, la question s’était discrètement posée entre Georges le barman et moi-même. En cette fin de journée maussade, nous étions les deux seuls habitants du bar de la plage, au fond c’était aussi bien ainsi. Le verdict ne concernerait que nous deux.

Depuis la disparition des mythologies antiques, du moins dans la pratique, et la multiplication des psychanalystes viennois, les rêves traînent une mauvaise réputation. Ils intriguent, agacent, inquiètent. Les savants se cassent les dents sur leur merveilleuse alchimie, le voisinage soupçonne le rêveur de lui cacher quelque chose – pas faux – et fabule sur le pire.

Je l’avoue – en douce : j’ai toujours fait bon ménage avec les rêves. C’est un accommodement dont on ne peut guère se vanter auprès de son entourage –  la dénonciation rôde, autant garder tout cela pour soi. N’empêche que, de jour comme de nuit, éveillé comme endormi, la fréquentation des rêves est une des possibilités de salut les plus aimables offertes au genre humain pour échapper au tragique de sa condition. Ah si Malraux avait dit un truc dans le genre « Le XXème siècle sera rêveur ou ne sera pas » peut-être que la planète serait moins agitée… Mais le rêve est de nature fragile… Un souffle peut le briser. Un bruit importun, et il s’efface… Alors, le dry-martini ?

Le dry-martini est aussi dans certains milieux assez décriés. Surtout depuis la fin des années Gatsby le magnifique. On le taxe de snobisme décadent, il aurait de mauvaises influences sur les fonctions hépatiques et neurologiques. Tout ça c’est de la faute à Zelda, elle abusait du gin au détriment du vermouth.

N’empêche qu’en dépit de ces légers inconvénients, je considère que les rêves comme le dry-martini contribuent davantage à la bonne santé de l’humanité que tout le bric-à-brac enfiché au tableau d’honneur de l’Unesco. Et que se priver des uns ou des autres affaibliraient de façon profonde divers agréments de notre vie.

Georges, sans doute autant par conviction que par intérêt, approuvait ce point de vue : il avait vu des espoirs se noyer dans des dry-martini, des chagrins y cicatriser, des étoiles de mer s’envoyer en l’air ; enfin à sa connaissance aucun rêve n’avait  jamais été porté disparu à la suite d’une absorption de dry-martini. C’est déjà ça : au bar de la plage, les rêves n’étaient pas solubles dans le dry-martini.

Merci Georges ; je respirai profondément.  Je commençais doucement à rêver que je respirais profondément et que Georges me préparait le meilleur dry-martini de la création… J’allais mieux. Provisoirement, bien sûr.

 

Episode 13

Pluie et chuchotements

C’est vraiment le meilleur moment : quand il pleut.

Il n’y a personne pour encombrer le bord de mer, ni s’installer à la terrasse du bar de la plage et y tenir des conversations inutiles. Le genre de conversations bruyantes, péremptoires et pressées comme si elles avaient peur de ne pas arriver au bout avant que la marée montante ne les submerge. Ce qui, de mon point de vue, serait pourtant la meilleure solution. Pas d’enregistrement, pas d’archive : l’éternité ne pourra pas leur en tenir rigueur.

Les oiseaux prédateurs ne volent pas – manque de visibilité –Les mères crabes mystérieusement prévenues sortent de leurs abris et promènent les jeunes crabillons sans crainte d’être attaquées.

Les gouttes de pluie enchaînent d’interminables solos de batterie sur la surface de la mer et le toit des cabines de bain.  Quelques-unes, plus audacieuses, ou originaires de Polynésie, s’accrochent sur le dos des vagues et glissent ainsi à califourchon jusqu’au rivage.

La pluie tombe tiède ; ne pas enfiler de ciré ni de bottes : ce serait du gâchis. Caro avait juste superposé un chapeau de pêcheur sur ses boucles brunes, son t-shirt trempé redessinait ses seins.

C’est aussi le moment où l’on parle moins fort.

D’une voix amortie, Caro annonça sur la pointe des pieds :

– Je crois que je suis amoureuse.

Jules avait l’air de bon poil, il avait dû oublier Jim quelque part ou l’eau chargée d’embruns salés avait ramolli les épines qui d’habitude défendent les abords de son cerveau. D’un ton tout aussi neutre sortant tout droit des répliques distantes de Hughes Grant dans le film « Quatre mariages et un enterrement », il sous-titra la nouvelle situation :

– Excellente idée… vraiment excellente idée.

Leslie, naturiste tous temps, entreprit de se déshabiller, puis elle traversa la plage jusqu’aux premières vagues pour nager sous l’averse. En la voyant s’éloigner ainsi toute nue, Jules, à demi aphone, prolongea sa bonne humeur du jour :

– Excellente idée… vraiment excellente idée

Line avait glissé son bras sous celui de Jules et essayait de lui expliquer qu’il ne perdrait rien à être gentil avec ses semblables, peut-être même que certains d’entre eux, comme elle par exemple, l’apprécieraient davantage, et que d’ici à ailleurs le chemin pouvait être plus doux qu’il ne l’imaginait (là, elle charriait un peu). Jules hésitait, il n’avait plus de dialogues de film sous la main. Pas si facile que ça d’être soi-même. Socrate et Freud s’en étaient déjà aperçus.

Georges feignit de n’avoir entendu ni les uns ni les autres. C’est l’avantage des jours de pluie : ce sont les éléments qui ont le dernier mot.

 

Episode 14

On ne va quand même pas changer le cours des astres pour ça.

Aujourd’hui, la journée a commencé à l’envers. Par la fin : à 11h59 pm exactement ; il ne lui restait donc plus qu’une minute à courir. N’en cherchez pas la raison. Cela relève d’un mystère cosmique non répertorié. On verra plus tard si quelqu’un d’autre était au courant.

On était en route pour la journée la plus courte de notre existence, sans doute aussi la plus courte depuis que l’homme s’est mis en tête de compter le temps – «  pas vraiment la meilleure idée de la Création,  résuma Jean-Do, comme si le temps pouvait se laisser enfermer dans le cadran d’une montre ou les pages d’un agenda ». Sans oublier que tous ces astro-horlogers se sont quand même si bien gourés dans leurs calculs que, par ci-par là, il faut se rajouter 24 heures pour rattraper le temps perdu… Perdu où ? Par qui ?

Bon, on avait une minute devant nous à occuper et on était aussi embarrassé que si on avait un siècle, ou si on venait de nous annoncer que lundi prochain une planète en rupture d’orbite allait s’écraser sur nos têtes.

Ne dramatisons pas : personne ne nous demandait de faire les intéressants ou quelque chose d’inoubliable à destination des générations futures.

Le saxo de l’ami Pierrot-le fou d’amour joua le thème de la chanson de Gérard Manset « il voyage en solitaire / Nul ne l’oblige à se taire » (ma version préférée est la reprise par Alain Bashung), Jean-Do en profita pour embrasser la mathématicienne ultime qui l’accompagnait. Une poignée d’algorithmes partit en vrac. Le Colonel y vit – ou revit – comme une manifestation des esprits farceurs qui gambadaient sur les rives du Yang Tse Qiang les nuits de pleine lune. Vu l’urgence de la situation, Caro conclut une paix provisoire avec Jules. Une sérénité moelleuse s’étendit du bar de la plage aux confins de l’univers… Georges préparait des dry-martini. Le Colonel dit à Lan Sue :

– Laisse aller, c’est une valse

La mer remontait tranquillement. La lune s’en fichait. Une nouvelle journée débutait. On en avait encore pour un moment à se raconter des histoires pour ne pas aller se coucher.

 

Par Alexander Benett, , publié le 25/03/2019 | Comments (0)
Dans: Nouvelles | Format:

Le Bar de la plage – 9, 10 et 11

Episode 9

Beach Brother

 L’océan se laissait aller jusqu’à la plage en formant de gros rouleaux bourrés d’écume qui se couraient après avant de capoter sur le sable. C’était sans doute ce qui avait dû les attirer : les surfeurs.

Les camionnettes qui leur servaient d’hôtels étaient décorées de hiéroglyphes et d’autocollants touristiques qui racontaient leurs voyages.

Gary était Australien avec des tatouages polynésiens. Il était passé dans pas mal d’endroits où les vagues, la terre et les humains-surfeurs vivaient en bonne harmonie mais, depuis quelques années, la prolifération bruyante des dispositifs de sécurité (sirènes, sauveteurs hurlant dans des talkies-walkies), la cupidité des marchands et la multiplication des engins à moteur bruyants perturbaient la tranquillité des habitants des lieux ; ça le démoralisait. Moi aussi.

Je jurai de ne jamais quitter le bar de la plage tant qu’il y aurait Georges et des dry-martini ; ça laissa Gary songeur :

– Benett, je me demande comment tu fais pour boire un truc aussi bizarre, je veux dire si différent de la bière.

Il obtint de Georges qu’il approvisionnât le bar de la plage en bière et ils signèrent un pacte de non-agression concernant les goûts, les couleurs et les boissons de chacun.

On se remémora la séquence du film de Coppola « Apocalyspse Now » dans laquelle le lieutenant-colonel Bill liquide un village Viet pour que ses boys fassent du surf sur la plage. Colonel Bill adorait le surf et « l’odeur du napalm au petit matin », son vœu fut exaucé : l’aviation passa la forêt au napalm qui, par contre coup ou effet de souffle lissa les vagues. Ce cinglé de colonel Bill en était pour ses frais et le Vietnam pour une centaine de morts. Gary remît les choses en place :

– Benett, le surf est le sport le plus pacifique de la planète, ne te laisse pas prendre à ces conneries yankees.

Leslie céda à l’érotisme brûlant et inconfortable d’un minibus Volkswagen immatriculé à Sydney.

Un matin, de gros nuages plombaient l’horizon et l’océan avait rangé ses rouleaux ; Gary traînait comme une âme en peine :

– Benett, jure-moi que ce stupide idiot de colonel Bill n’est pas dans le coin !

J’aurais voulu le consoler en l’initiant aux bienfaits du dry-martini mais c’était trop tard, le minibus en provenance de Sydney était reparti à la recherche de nouvelles vagues.

Je crois qu’on s’est promis de s’écrire des cartes postales pour reparler de tout cela.

 

Episode 10

Tempête sous un crâne

 Cela devait arriver, forcément : le bar de la plage est fermé. Trop de vent, trop de pluie, trop de vagues, trop de sable, trop de pessimisme : Georges le barman a rentré les chaises et les tables de la terrasse, ligaturé les parasols, arrimé les tabourets, et rabattu les grosses planches de bois qui verrouillent le bar et défendent les réserves de la cupidité des envahisseurs. Il a accroché une pancarte : « Fermé jusqu’à ce que je revienne ».

Je me suis assis à même le sable, le dos appuyé contre le bois rugueux du bar, les mains enfoncées au fond des poches de mon ciré. Les bourrasques en provenance du large s’acharnaient à vouloir m’arracher les cheveux.

Ce n’était pas tout à fait la fin du monde, seulement la mienne et d’une manière bien bizarre. Je me suis vu, cru, senti : immortel. Conséquence évidente : je n’allais pas mourir un jour, je n’allais plus mourir du tout. Je n’allais jamais disparaître ! Moi, Alexander Benett, fils d’une artiste peintre normande et d’un troisième ligne de rugby originaire d’Edimbourg et accessoirement diplomate au service de l’Angleterre, j’allais être le seul humain de la planète et peut-être de ses environs, à vivre éternellement. A voir tout ce qui se passerait sur terre au cours des milliards et des milliards d’années à venir, Et pourquoi pas assister à cette fameuse fin du monde pronostiquée par tous les savants ?  Et alors, où est-ce que j’irai vivre, moi l’éternel, quand il n’y aura même plus de monde ? Tout cela était naturellement parfaitement inimaginable, et pourtant, je le sentais, je le vivais, j’en tremblais, tellement cette évidente énormité s’était emparé de tout mon être jusqu’au plus profond de mes cellules.

J’ai dû m’évanouir, de trouille…

La nature s’est peu à peu calmée. Georges m’a ressuscité en remettant le matériel en place, j’ai recommencé à respirer. Il a préparé un martini-dry, j’ai recommencé à boire. L’essentiel avait survécu : le bar de la plage était ouvert et je savais de nouveau que j’allais mourir un jour.

 

Episode 11

Les grands films commencent par la fin

 On a revu la Dolce Vita. Dernières scènes : une bande de fêtards élégants, lunaires et solaires, envahissent la luxueuse maison d’un ami absent, pour y finir la soirée. Architecture modernissime épurée, intérieur blanc, escaliers blancs, murs-baies coulissants. Ils boivent, dansent, oublient et s’oublient. Une femme se déshabille. Au matin, le propriétaire de retour, les vire. Tout le monde est assez saoul, ils s’égayent à travers les arbres jusqu’au bord de la mer. Photographie en noir et blanc : l’élégance sombre des robes et des costumes s’imprime sur la pâleur du matin.   Des pêcheurs ramènent dans leur filet un énorme poisson, sorte de monstre marin échoué sur le sable… Il y a l’embouchure d’une rivière. Sur la rive opposée, une fillette souriante et rieuse interpelle Marcello Mastroianni- Rubini – le journaliste people – langage des signes par-dessus le bruit des vagues. S’entendent-ils ? Une fille revient rechercher Marcello.… Il ne reste que la mer, le matin, l’horizon vide. Tout est dit. L’éternité et des vies qui passent ; celle laborieuse des pêcheurs, celle de la fillette qui commence avec son cortège d’espérance, celle des autres, oisives, brillantes et vaines, et puis la mort qui rode dans l’œil du poisson. Les lumières se rallument. On avait presque oublié la fontaine de Trevi et le décolleté d’Anita…

Fellini savait ce qu’il faisait, il nous a un peu baladés, On n’a pas fait très attention. L’essentiel était ailleurs, à la fin. Maintenant on est au courant, on va pouvoir revoir le film, pour de bon, sans impatience. C’est toujours un peu comme ça qu’il faut faire avec les grands films.

L’océan faisait semblant de nous écouter, le vent ne voulait pas nous déranger. Les oiseaux de mer avaient leur compte, ils avaient déserté la scène.

On est resté encore un bon moment avec Marcello et ses belles amies…

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 06/03/2019 | Comments (0)
Dans: Nouvelles | Format: ,

Le Bar de la plage – 6, 7 et 8

Episode 6

C’était un temps à bonimenter

Les mouettes en profitaient pour tenir une sorte d’assemblée générale militante, chacune piaillait dans son coin de ciel comme si les autres étaient sourdes.

Fin de matinée, la mer moutonnait en demi-teinte ; l’atmosphère fluide, aux limites du cotonneux, absorbait les élancements ponctuels d’inquiétude. Cela ressemblait à ce qu’on imagine être le Paradis quand, au cours d’une session d’euphorie passagère, on se laisse aller au pire. Enfin, on l’a bien vu, Dieu a raté le Paradis. D’ailleurs il a à peu près tout raté. Bâclé. Le diabolo menthe et le dry-martini ne se sont pas faits en un jour, ni en six. Le Diable a beaucoup mieux réussi ses entreprises : normal, il ne s’est pas embarqué dans des scénarios injouables pour la plupart des humains. Il est resté dans le possible ordinaire ; à quelques exceptions près qui lui ont échappé comme Françoise Hardy, Françoise Sagan, David Bowie, Ray Charles, Calypso Rose, les Eagles quand ils ont composé Hôtel California et Ava Gardner dans la Comtesse aux pieds nus et les bars de Rome.

Line passait par là, avec ses yeux gris-vert et ses boucles dorées. Line ne bonimente pas, elle est beaucoup trop mélancolique pour ça. Toutes les filles devraient un peu ressembler à Line.

– Alexander Benett, sais-tu la différence entre un menteur et un bonimenteur ? Le menteur sait la vérité qu’il travestit à des fins personnelles, le bonimenteur se fiche complètement de la réalité… pas mal, non ? C’est raconté par un certain Harry G. Frankfurt, éminent professeur à Princeton, dans « l’art de dire des conneries », un traité tout ce qu’il y a de savant…

On ne pouvait pas dire si, en ce moment, Line était amoureuse ou pas, elle n’était pas profondément triste, c’est tout.

– Alex, … Ne le répète pas, hein… Je mens tout le temps  et c’est épatant, tu sais. Très pratique.

Ce matin, les filles romantiques aussi se mettaient à mentir…

Georges, à l’aide !

 

Episode 7

Les larmes de la côte

C’était une situation nouvelle.

Line ne parlait plus, ne se moquait plus, ne riait plus : Line avait du chagrin. De quoi cela venait-il ou plutôt de qui ? On avait bien notre petite idée sur la réponse mais on allait quand même pas faire les  malins – je-sais-tout avec une fille qui a de la peine. Y compris Jules et Jim dont, en temps ordinaires, la délicatesse n’était pas le trait de caractère dominant.

Georges, le barman, tout en retenue, ordonna :

– Line, tu vas laisser tomber tes boissons sucrées de veilles filles, essaie le dry-martini, je te fais le meilleur que tu ne boiras jamais dans ta vie.

(Evidemment)

Et Line inaugura une longue série de dry-martini.

La vie se résume parfois à une seule chose : l’amour. Trois mille ans de littérature, autant d’expériences diverses, et le mystère reste entier. Einstein en personne s’est fait coller à l’oral sur la question, Madame du Châtelet, pourtant la grande amie de Voltaire, également.

Line n’avait plus d’amour dans sa vie, Line ne vivait plus, Line pleurait. Et une fille avec des cheveux bouclés et un petit nez retroussé qui pleure est la chose la plus désolante qui puisse arriver au bord de la mer, en été, ailleurs aussi, et à d’autres saisons aussi. Personne ne peut y résister, les plus égoïstes s’ouvrent, les plus cyniques se fendillent.

Les mouettes avaient baissé d’un ton leurs habituels jacassages, la marée hésitait à remonter, les éléments étaient à l’unisson du chagrin de Line. C’est peut-être ça, oui – la perspective d’une catastrophe climatique surnaturelle – qui ramena un peu de raison dans le cœur de Line. Phénomène extrêmement rare – le cœur a ses raisons que la raison, etc, tu connais ce que ce rusé de Pascal Blaise balançait à ses maîtresses en guise d’excuses au moment même où il les larguait.

N’empêche que, prenant tout le monde par surprise, Line abattit brutalement son poing sur le bar, faisant trembler la rangée de dry-martini et énonça le jugement dernier :

– Ce type n’est qu’un trou de balle !

Georges le barman enchaîna Julien Clerc sur la sono, paroles d’Etienne Roda Gil :

«  Hey, Niagara,

Je t’en prie sèche tes joues

Ne pleure pas

Hey, Hey, Hey,

Tu vas faire monter la Seine »

Line a ri et nous a embrassés, y compris Jule et Jim qui, revenus à leur état d’origine, étaient bien d’accord avec elle.

 

Episode 8

Entre-deux

Un après-midi de mauvais temps ; l’horizon inaccessible. On a envie de rester à l’intérieur de soi, peut-être rêvasser à quelques improbables fortunes. Les obsessions supra-ordinaires se calment, attendant sans impatience leur inévitable retour. Je baignais dans cet état d’esprit de ph neutre comme dans un liquide amniotique impénétrable où la mauvaise conscience de l’oisiveté n’est pas admise. Ça repose dit-on. Faux. C’est tout simplement une autre forme de vie, clandestine et voluptueuse, hors la loi dans les sociétés en ébullition. Un volcan qui n’éclabousse pas dans tous les sens, n’est pas éteint comme on le dit bêtement ; il est occupé ailleurs. Et tout le monde s’y laisse prendre… Jusqu’à ce qu’il remonte sur la scène. Forcément, ça surprend.

L’atmosphère du bar de la plage s’accordait aux tonalités étouffées du moment.  Leslie, pour une fois mélancolique, traînait en pull-chaussette noir qui s’harmonisait à la perfection avec ses couleurs naturelles d’Anglaise blonde aux yeux bleus. Elle dit :

– Alex Alexander, je me sens dépaysée.

(Sublime comme une héroïne de Bergman, énigmatique comme une phrase de Duras)

Le vieil homme était là ; la brume d’aujourd’hui lui allait mieux que les lumières trop aigües des jours de plein soleil : il avait relevé le col de sa veste et s’était enroulé dans une longue écharpe. Une de ses façons de se cacher du regard des autres… Pour ne pas les déranger ?  A la longue on s’était familiarisé avec ses apparitions épisodiques ; on se doutait bien qu’il venait ici à la rencontre de fantômes complices qui l’avaient sans doute accompagné autrefois. Peut-être Georges les avait-il connus lui aussi ?  Leurs conversations les ressuscitaient. Personne ne les aurait interrompues : les fantômes sont des personnes fragiles.

Do not disturb…

 

Par Alexander Benett, , publié le 04/02/2019 | Comments (0)
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Le Bar de la plage – 3, 4 et 5

Episode 3

Le lendemain de la nuit

Le soleil cognait comme une brute. Ça n’arrangeait pas les choses.

Lumière blanche, verticale, réalité aveuglante. On offrait le spectacle approximatif de l’espèce humaine en voie de néantisation.

Ne dramatisons pas non plus : certes l’allure générale n’était guère fringante et notre confiance dans l’avenir avoisinait le zéro, mais nous avions satisfait avec succès aux tests de conscience et de lucidité ordinaires. Jean-Do, encore un peu froissé par l’échec de sa tentative de séduction auprès de la demoiselle du vestiaire de la boite, ramenait sa science en bougonnant contre les limites récemment apportées à la théorie de la relativité en général et de l’amour du prochain en particulier. Caro le traita de « niais », (elle avait toujours rêvé de jouer Agnès dans l’Ecole des femmes).

Je ne me sentais pas très bien non plus ; dans l’espèce de flou mollasson qui m’accablait, j’avais dû mal à démêler le passé du présent, les faiblesses du corps (système hépatique) des imperfections de l’esprit…

C’est dans ces instants incertains que les âmes vacillent, que les regrets se disputent aux remords, à moins que ce ne soit l’inverse. Eternelles rivalités entre la morale et la matière, etc…

Evidemment, tout cela laissait peu de place à l’optimisme.

Georges, le barman, entreprit de nous ramener à la vie, on ne lui en demandait pas tant.

Boisson préconisée ; le bloody mary, plus tonique. De préférence au martini-dry réservé aux personnes en bonne santé et au porto flip jugé films des années 50 avec bagnoles américaines, starlettes platine et caniches capricieux.

Un prétentieux vasouillard post-sartrien mal rasé qualifia à haute voix notre état de « mal-être existentiel ». Eh bien, tu sais ce que Zazie, oui oui, une descendante de la Zazie du métro, la fille de Raymond, lui a répondu :

« Mal-être ? Mal-être mon cul ! oui ».

Disparition des malentendus.

Il n’y avait plus qu’à attendre une nouvelle nuit qui nous guérirait de cette foutue journée.

Et comme le disait Françoise Sagan à Karl Marx en sortant de chez Régine ; « Charles, les nuits qui chantent seront toujours plus belles que les lendemains qui déchantent… »

 

Episode 4

Songe d’une nuit d’été

On avait mis au rancart tous les mystères irrésolus, toutes les questions restées sans réponse depuis la plus Haute Antiquité. Emporté par l’élan, on a fermé les cabinets des psychanalystes viennois farceurs ; enfin, on a sorti de nos esprits toutes les idées fumeuses sur la condition humaine et l’éternité, leurs prophètes et leurs guérisseurs.

Un désencombrement général de la planète était en cours.

On n’a même pas pris la peine d’établir un inventaire de toutes les inutilités dont s’est débarrassé. Il aurait tenu trop de place et, un jour ou l’autre, il y aurait bien eu un quidam pour venir réclamer un truc bizarre qui lui aurait soi-disant appartenu ou dont il se prétendrait l’auteur : quelque chose comme les dix commandements ou quelqu’un comme le mari de la Vénus de Milo.

Bref le grand nettoyage, urbi et orbi, sur la terre et au ciel, des clics et des claques, bien le bonjour au cloud…

J’ai quand même mis de côté les dix derniers numéros de Rolling Stone pour des jours plus sombres et un exemplaire de L’égoïste romantique ou journal d’Oscar Dufresne alias Frédéric Beigbeder, écrivain nightclubber du quartier de Saint-Germain des Près dans les années 90, utile pour étaler le gros temps.

La mer était moins froide, l’air plus léger, les mouettes moins bruyantes…

Leslie ne portait qu’une moitié de bikini, Line avait plus de bleu que de gris dans les yeux, Caro roulait des hanches, pieds nus, histoire de faire marcher Jules.

Georges servit une rangée de dry-martini et dit :

– Alors ?

Jules a répondu :

– On a gardé la musique.

Et je me suis réveillé.

 

Episode 5

A Junkie chic in July.

C’était mardi, on peut dire que ça tombait mal mais « enfin on ne peut pas toujours choisir son jour », comme a dit Georges le barman en préparant son premier dry-martini de la soirée. Les filles étaient déjà arrivées, en beauté, on était prêt au pire ; surtout quand on s’est aperçu que Leslie avait rejoint la bande. Elle avait conservé de ses années anglaises un accent, une minijupe et une absence totale de limites dans l’extravagance et les conduites dissolues. Evidemment, ce dernier point parfois nous arrangeait. Mais cela pouvait aussi nous entrainer dans des zones inconfortables pour des réveils sereins ; bref cette Leslie était un vrai danger public et privé.

Pendant la journée, les choses avaient été comme un mardi : de travers et de mauvais poil. Normal. Cela remonte à la plus haute Antiquité, c’est Georges qui nous a éclairé sur le phénomène : (avant d’être barman, il a été prof de latin) à l’époque des Romains-Latins, mardi se disait Mars Die, autrement dit le Jour de Mars, le dieu de la guerre dans le gouvernement de Jupiter ; avec cet héritage, vous conviendrez que c’est difficile d’espérer passer un mardi tranquille.

Enfin la paix était provisoirement revenue en début de soirée, à marée descendante. Les conversations légères et insignifiantes, sans rivalité ni préséance. Vertus apaisantes du dry-martini…

Leslie ne portait pas de culotte ! On s’en est vite rendu compte, surtout du côté des filles qui ne manquent jamais une occasion de jouer à la plus maligne.  Oubli ? Préméditation ?

Un peu nostalgique, je repensais au Duc de Saint Simon, rédigeant ses mémoires de bal à Versailles : princesses, duchesses, comtesses et autres coquines de diverses origines, révérençant devant le Roi, cul nu sous les crinolines. Grand Siècle.

Leslie finit par s’en aller avec Marie-Christine de V. à son bras, une rousse un peu emportée, élevée dans la meilleure société versaillaise, certes fraîchement divorcée de son deuxième mari. Il était presque trois heures du matin, on n’était plus mardi mais les choses avaient quand même mal tourné pour le clan des hommes.

– Georges, un dernier dry-martini et on ferme.

 

Par Alexander Benett, , publié le 11/01/2019 | Comments (0)
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Le Bar de la plage – 1 et 2

Episode 1

Pamela

– Ici on est bien

C’est Georges, le barman, qui l’a dit, et on l’a approuvé

Le bar de la plage est bien le meilleur endroit au monde pour vivre, enfin comprenons-nous bien, pour vivre une vraie vie, une vie débarrassées des inconvénients habituels que l’on rencontre un peu partout ailleurs : le travail, Dieu (qui on le sait maintenant, n’a pas écrit Imagine ni Blue Monk) les mauvais coucheurs et les jaloux de tous poils. La liste est longue et la marée montante.

La mer est étale, sans réaction, si la pluie continue elle va être encore plus mouillée en surface qu’en profondeur, les oiseaux repliés à terre se taisent. Le silence des oiseaux est l’un des plus tristes qui existe. Tant mieux, il pleuvait. Par mauvais temps les filles sont moins énervées et la plupart d’entre elles ne portent pas de lunettes noires : on peut voir si elles ont de beaux yeux et essayer de deviner leurs pensées. La nouvelle venue a dit qu’elle s’appelait Pamela, un prénom de gourde à gros seins dans un feuilleton californien, peut-être que ce n’était pas son vrai prénom, qu’elle l’avait simplement emprunté pour nous snober. Trêve de préjugés et d’idées générales : toutes les Pamela ne sont pas égales. Il y a eu une Pamela Harriman, du nom de son dernier mari tout aussi prestigieux que les précédents, ambassadrice des Etats-Unis en France. Elle était très spirituelle, un peu mauvaise langue et mourut en prenant un bain dans la piscine du Ritz, place Vendôme, Paris.

– Le dry-martini s’accorde très bien avec une atmosphère humide, le vermouth prend alors une tonalité plus douce qui remet le goût naturel de l’olive au premier plan. Georges le barman sait de quoi il parle.

C’est agréable d’être triste sous un ciel triste, on a l’impression que parfois la nature accorde ses couleurs aux états d’âme des humains, quitte à les enjoliver. Attention. On ne doit pas composer avec la tristesse, céder le moindre pouce de terrain à l’idée réconfortante d’un possible heureux dénouement. Le bonheur, même sous la pluie, est un leurre mondial. Finalement, on a décidé de garder Pamela pour la suite.

Episode 2

Le vieux qui passait

Jules a dit : «  Tiens, on a du passage. »

– Un dry-martini, s’il vous plait. L’homme qui arrivait portait un costume de lin blanc écru comme en en voit sur les photos de JH Lartigue, et un panama ; à mon avis, plutôt pour le protéger des regards des autres que des rayons du soleil qui à l’heure qu’il était avait légèrement abdiqué de ses prétentions du midi.  Il avait la démarche encore assez ferme malgré le sable mou mais on sentait bien que, même s’il avait peut-être eu jadis la musculature d’un bon sprinter, le temps s’était chargé des basses œuvres. Il prit place au bar juste à côté de Caro, la seconde fille de Clarence, une grande bringue brune, fine et haute, qui terminait un doctorat de littérature comparée française-espagnole, et commanda.

Georges, le barman, apprécia cette marque de confiance et se prit de sympathie pour le visiteur. Il s’enquit aimablement. Sans donner de détails sur ses préférences concernant les différents dosages ou le mode de confection.

– Vous êtes de passage parmi nous ? Bienvenue

– Vous pouvez même dire de repassage… A une époque, il y avait un porte-manteau ici… En partant, j’y ai accroché une bonne partie de moi-même… Et puis, le temps, les lointains… Je suis repassé voir s’il était encore là…

Caro sursauta, … peut- être que… Et si ce vieux bonhomme, encore pas trop mal mais enfin… Si ce vieux bonhomme n’avait pas été ce fameux amoureux des saisons d’été dont sa mère lui parlait de temps en temps, elle s’enhardit :

– Et à cette époque, Monsieur, est-ce qu’il n’y avait pas une jeune femme qui s’appelait Clarence ? Le vieux posa son chapeau, l’histoire risquait d’être un peu longue, il hésita :

– Vous avez dit Clarence n’est-ce pas ? Une Clarence… Non, non, je ne crois pas. J’vois pas…

Caro était certaine qu’il mentait et que sur ce foutu porte-manteau il y avait aussi accrochés quelques jolies moments de la jeunesse de sa mère.

L’homme avait l’air sincèrement triste, de cette tristesse qu’on attrape un sale jour ou une mauvaise nuit en passant la ligne et qui ne vous quitte plus. Il remit son chapeau et salua Georges avant de s’éloigner.

On ne dérange pas les fantômes qui flirtent dans les branches des porte-manteaux.

Les filles des palaces, Guiboles Anatole

Deux chanson pour faire connaissance.

                                                           Les filles des palaces

Les filles des palaces
Ont vraiment la classe
Elles prennent toute la place
Ramassent les bravos
Et te disent « a ciao idiot »

Nice, au Carlton
Une Anglo-saxonne
A peine baronne
Me joue du saxophone
C’est la fille de Nelson

New-York, l’Astoria
Ni Rita, ni Zelda
Juste une Jennifer
Qui s’envoie en l’air
Au Cristal Roederer

Les filles des palaces
Ont vraiment la classe
Elles prennent toute la place
Ramassent les bravos
Et te disent « a ciao idiot »

Danieli, par ici Venise
Le sosie de la Vitti
Elle veut écouter du Verdi
Mince, il est déjà minuit
Y a déjà plus de chianti

Paris, Georges V
Une grande fille toute simple
Prénommée Hyacinthe
Navigue à l’absinthe
J’vais pas m’en plaindre

Les filles des palaces
Ont vraiment la classe
Elles prennent toute la place
Ramassent les bravos
Et te disent « a ciao idiot »

Barcelone Hilton
Yvonne fanfaronne
Elle n’est là pour personne
Même si ça vous étonne
Elle m’a à la bonne

Cette fille des palaces
A vraiment la classe
Elle prend toute la place
Ramasse les bravos
Et me dit « Reste donc idiot »

 

                                                                 Guiboles Anatole

Mes guiboles
Ont une allure folle
J’laisse tomber l’école
J’passe au music-hall

Mes guiboles
Ont une allure folle,
Elles affolent
Anatole

Entre mes guiboles
Anatole s’envole
C’est son alcool
C’est sa boussole

Mes guiboles
Ont une allure folle
J’laisse tomber l’école
J’passe au music-hall

Mes guiboles en cache-col
Anatole décolle
J’suis son atoll
On cabriole

Comme au pont d’Arcole
Mes guiboles
Farandolent
Anatole caracole

Mes guiboles
Ont une allure folle
J’laisse tomber l’école
J’passe au music-hall

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 05/11/2018 | Comments (0)
Dans: Pratiques Poétiques | Format: ,