Le bar de la plage – épisodes 48, 49 et 50

Episode 48

Eventualités

Et si…

C’était un matin épatant, un matin qui m’allait bien. Je n’avais pas encore bougé de mon lit mais je savais avec précision ce qui se passait à l’extérieur. La mer n’était pas pressée de remonter, les escadrilles de mouettes étaient occupées ailleurs, en train de harceler le sillage d’un chalutier de retour de la pêche, espérant y puiser leur déjeuner ; le jour hésitait encore entre plusieurs nuances de clair.

J’avais fait des séries de rêves imbéciles et merveilleux, dans lesquels j’imaginais que le monde était revenu à de meilleurs sentiments, qu’on y avait mis quelques haines en sourdine, le genre de bric-à-brac qui vous fait passer pour un naïf ou un idéaliste, et vous prive à tout jamais de la considération des gens sérieux.

Tant pis, l’actualité resterait privée de mon opinion …

Plus tard…

Jules était calme, c’est Caro qui commença :

– Tu sais ce que dit Bernadette Lafont dans une scène des
Cousins de Chabrol : « Ne m’aimez pas, ça m’encombre »,

Sublime, non ?

(Et en plus Caro était abonnée à la Cinémathèque…)

Je trouvais ça vraiment pas mal du tout mais je n’étais pas complètement amoureux de Caro, c’était plus facile.

En soirée…

La surface de l’eau était parfaitement lisse, le monde s’était invité avec son cortège de mystères et d’inconnues, on ne l’avait même pas reconnu. Avec lui, il y avait aussi le temps, cette affaire bien trouble des débuts et quelques infinis dont personne n’en voyait le bout.

Le monde batifolait, essayait de faire l’intéressant, le mieux était de faire comme si on ne l’avait pas vu.

Georges se saisit de l’essentiel :
– Ladies and Gentlemen, votre dry-martini is ready.

Et la réalité reprit le dessus.

 

Episode 49

Charivari varie

J’étais en train de repenser à Truman Capote, cet impossible petit bonhomme avec un stylo magique, et à son Breakfast at Tiffany’s. Quand même appeler son héroïne, cette adorable peste aux fréquentations plus que douteuses et qui vivait de ses charmes, tout en se foutant pas mal de son voisin de palier, amoureux transi, Holly Golightly – je fais le malin et traduis : « Sainte qui marche légèrement » –  ça ne manquait pas d’air. Ça avait même carrément l’air de se moquer du monde, enfin au moins de ceux qui seraient imperméables aux contre-pieds de cette langue de pute de Capote. Sacré Holly Goligthly, play it again.

On était vers minuit, solstice d’été, la mer crépitait des éclats du feu d’artifice qui se reflétaient à sa surface ; une farandole, mélange d’Arlequins, de Pierrots et de Colombines en costumes d’époque zigzaguait sur la plage ; de temps en temps elle se retournait sur elle-même comme pour reprendre de l’énergie ou récupérer l’un de ses membres en perdition

Par ici, une Colombine-Caro taquinait un Arlequin-Jules qui l’agaçait, impeccable dans son rôle d’ivrogne inspiré (partition et arrangements de Claude Nougaro : je suis sous, sous, sous, sous ton balcon, comme Romeo…ho, ho, Marie-Christine), un Pierrot-Jean-Do faisait des grâces devant une autre Colombine sexy : évidemment Leslie. Colombine-Louise de V. en grandiloquence, croyait voir la renaissance italienne derrière chaque arbre, ce n’était qu’Arlequin-Jim qui lui jouait des tours, Colombine-Line un peu rêveuse patientait elle attendait que son ami Pierrot descende de son croissant de lune où il s’était perché…

Cette nuit-là, le bar de la plage trainait des tonalités romantiques et inquiètes d’un ancien carnaval à Venise hésitant à retirer ses masques. On avait encore du temps à courir…

Le jour finit enfin par se lever, la farandole de la plage s’était disloquée dans les lambeaux de brume matinale. Les mouettes avaient repris leur position diurne.

– Alex Alexander, where are you ?
Leslie cherchait peut-être le chemin d’un petit déjeuner chez Tiffany…
– Hello Colombine, tu tombes bien : thé ou café ?

 

Episode 50

Brève expérience critique de la théorie du silence

Un jour, un sage aurait dit : « Entre ce qui est dit et qui n’a pas d’intérêt et ce qui est entendu et qui n’a pas d’importance, il y a pas mal de la place pour le silence ». A voir.

Il faut dire qu’en ce moment, la nature y mettait du sien. Les mouettes avaient émigré vers des eaux plus prometteuses, la mer était en pause et aucun intrus n’avait imposé sa présence bruyante au sable de la plage. Le minéral restait tout aussi muet. Les volcans éteints. Les night-clubs endormis. C’était peut-être ce qu’on appelle, sans vraiment faire attention à ce que cela veut dire : le silence. Le vrai silence : aucune onde sonore ne peut laisser supposer « qu’il y eût quelque chose à la place de rien » comme le racontait Leibniz les matins de doute.

Bref, j’éprouvais cet état que l’on rencontre parfois au cœur de la nuit mais cette fois en plein jour, dans la pénombre rafraîchissante de ma chambre à l’heure de la sieste. Je répugnais à rejoindre la compagnie d’un livre… Ses phrases allaient se lancer dans un pénible tintamarre.

Le silence n’est pas un vide, c’est plutôt un trop-plein. Plongé en plein silence, on a l’impression inhabituelle de soudainement entendre son intérieur, d’être même envahi par cet intérieur…  Enfin pour ceux qui ont de l’intérieur ; les autres, dans ces cas-là, prennent peur et empoignent leur téléphone.

Allez écouter le silence… On n’entend plus, et encore en insistant, que le souffle de sa propre respiration. Et si elle s’arrêtait, comme ça, sans prévenir…

Leslie devait roder dans les parages, à la recherche de compagnie :
– ALEX ALEXANDER,  JE SUIS LA !!!
Je crois que je fus presque content de l’entendre…

(La question du silence n’est pas épuisée)

 

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 23/03/2020 | Comments (0)
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Le bar de la plage – 45, 46 et 47

Episode 45

Le matin des magiciennes

La beauté calme d’un jour qui émerge en venant de si loin, succédait doucement à la révérence de la nuit. Filtre bleuté sur l’ensemble du panorama. Caro porte toujours la même robe noire chic en soie mate, parfaitement décolletée qui l’habillait en début de soirée ; boucles brunes en cacade sur les épaules ; Jules égaré en penseur mélancolique remettait en question la mode et la logique : l’effet Caro By Night.

On avait connu le meilleur de nous-mêmes entre 3 heures et 5 heures 30 de la nuit – regards et dialogues incandescents, musique enveloppante comme un solo de Jimmy Hendrix, moiteur et pénombre – nous restait le pire : bientôt affronter cette lumière crue –soleil ardent pâle – venue de l’Est de la planète comme un projecteur blafard braqué sur le visage d’un suspect cueilli à son réveil, (Scène beaucoup vue au cinéma pendant la Guerre froide).

Pour l’instant… Leslie sortait de l’eau dans le simple appareil d’une déesse … (chant antique), elle avait dû perdre ses vêtements au poker ou les avait-elle confiés à une escouade de méduses qui en avait profité pour s’enfuir incognito ? Line promenait une myriade d’étoiles dans ses yeux, même Lauren Bacall qui s’y connaissait en regards extraordinaires n’avait jamais réussi un aussi joli tour, propriété privée des filles trop sensibles pour jouer la comédie. Au bord de l’eau, Marie sautillait avec des grâces de chat sauvage faussement effarouché que Gilbert tentait d’apprivoiser (remake d’Anna Karina).

– Alexander, je me meurs…

C’était Louise de V. en mode Bal à Versailles légèrement chiffonnée

– Je me meurs de bonheur…

Julien Clerc chantait les paroles d’Etienne Roda-Gil :

Sonnez crécelles, jouez violons
Si cette chanson vous rappelle
Le temps où vous étiez si belle
Où vous faisiez de vos jupons
Les voiles d’un bateau fanfaron

On ne demande jamais aux jolies femmes pourquoi elles ont l’air heureuses.  Un matin, c’est si fragile.

 

Episode 46

Courts contes de la condition humaine en territoires incertains

 Et Louise de V. annonça toute fière :

Je suis enceinte.

Décidemment, cela devenait une manie. De l’annoncer ou de l’être ? On verrait bien. Caro lui fit remarquer que tomber enceinte n’était en rien une obligation, que Simone de Beauvoir ne l’avait jamais été, Cléopâtre non plus, et que pour la fameuse Marie de Nazareth, l’affaire était encore très discutée. Précision, toujours selon Caro : « Dans la pratique, seules les femmes en charge de prolonger une lignée pour des raisons de protocole ou de fortune y sont astreintes »

Le ciel était si gris, la mer aussi, que la seule chose à faire était d’attendre. Que le jour se lève, que le nuit tombe, ou l’inverse, que l’ennemi arrive ou que Leslie décroise les jambes. Une langueur lisse, presque tiède, imprégnait l’atmosphère, on ressentait comme une sorte de renoncement – ou d’adaptation ultime de la volonté de l’homme à celle des éléments. Autrement dit, on était dans le même état d’esprit dépressionnaire que les habitants de la deuxième moitié du XXème siècle en Angleterre avant l’avènement d’Elvis Presley, de la minijupe  et des Beatles.

On se désintéressa progressivement de la gloire à venir de Louise de V. et de ses causes. Et du reste également (activité pour laquelle, c’est vrai, on disposait déjà d’une certaine virtuosité).

Dans Médium (Ed. Gallimard 2014) Philippe Sollers prévient que le monde est frappé de folie, qu’il est peuplé de fous et de folles furieuses qui s’agitent, dictent, dirigent ; il en signale quelques spécimens particulièrement toxiques : petite bourgeoise fréquentant les artistes, « elles parlent sans arrêt, toujours d’elles-mêmes » ; journalistes, radiophoniques et télévisuelles les pires ; psychanalystes à décolleté

(viennoises ou non, il ne précise pas). Pour y survivre il préconise de développer une contre-folie personnelle ; par exemple dire du mal des philosophes en place, blasphémer, raconter n’importe quoi et dans le désordre sur l’être et le néant ; surtout le néant : effet de stupeur garanti. Et encore et encore feinter la folie des autres ; faire semblant d’être là en restant dehors. Ne le répétez pas, j’ai essayé, cela marche assez bien.

En fin d’après-midi, le ciel vira au gris-beige, Jim revint à lui : Louise de V. n’était pas enceinte, elle s’était seulement trompée sur les signes avant-coureurs. Un phénomène assez fréquent depuis la plus haute Antiquité.

Georges installa une ligne de dry-martinis, le courant se remit à circuler dans nos cerveaux.

 

Episode 47

Le jour de gloire est un samedi

On ne peut pas toujours se tromper. Sauf à désespérer de la cartomancie et des bienfaits des sacrifices ancestraux.

Hier. Leslie avait été disqualifiée à l’élection de Miss Bikini sous prétexte qu’elle avait (encore) oublié d’en mettre une moitié ; finalement ses supporters la portèrent en triomphe comme les copains de Belmondo lorsque le jury du Conservatoire lui avait refusé le prix de comédie.

La veille. Caro et Jules s’étaient fait sortir au premier tour du concours de rock organisée par la Municipalité et le journal du coin.

Il était temps que ces malédictions s’épuisent.

Aujourd’hui. La mer produisait une parfaite houle à surfeurs, des galets s’embrouillaient joyeusement dans les remous du ressac, les mouettes enjouées cancanaient entre elles, comme à leur habitude indifférentes aux tribus voisines. Rien que pour contempler l’harmonie de ce moment à leur aise, les nuages avaient provisoirement suspendu leur trajectoire Sud-ouest / Nord-est. On est samedi :

. Au stade de Lansdowne Road à Dublin, dans quelques minutes l’équipe de rugby d’Irlande va affronter les Anglais, et peut-être les battre ; le public chante The Soldier’s Song.

. Les politiques font relâche. Dieu aussi ?

. Françoise Hardy écrit La maison où j’ai grandi, Mozart compose Cosi fan tutte (C’était aussi des samedi)

. Line reçoit un bouquet de fleurs d’un inconnu

. Le prochain 29 février, jour bonus octroyé par la Création et les approximations des supercalculateurs, tombera-t-il un samedi ?

Je me demande à quoi peuvent bien ressembler les dimanche…

 

 

 

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 27/02/2020 | Comments (0)
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Le bar de la plage – 39, 40 et 41

Episode 39

La tête en l’air. Samedi.

Comme à peu près chaque fois qu’on commence une journée par la fin, le plus grand flou régnait dans les esprits.

Jacques Chardonne spécialiste en art de vivre élégant, recommandait de « poser chaque matin un pied léger sur la terre ». Excellente résolution, bien sûr, cher Jacques, mais comment fait-on quand on se lève au jour tombant ?

Bref, pour différentes raisons liées à la récupération des fonctions vitales amoindries par une nuit dispersée, on avait laissé filer les heures avant de reprendre le cours normal des choses, histoire de ne rien froisser ou renverser par inadvertance, maladresse ou précipitation.

A peine quelques traces superficielles persistaient-elles : Louise de V. avait dansé un slow émouvant avec Jean-Do sur un morceau de Ray Charles, I Can’t Stop Loving You, ou… peut-être Georgia ; accoudés à leur verre de gin-tonic, Jules et Jim refaisaient brillamment le monde et la condition humaine, la nouvelle version n’était pas du goût de Caro, exténuée par leurs tirades apocalyptiques. Line avait momentanément anticipé un prochain chagrin d’amour, et Leslie…tiens, où était passée Leslie ? J’avais attendu Solange… (Le grand Jacques, l’autre, celui qui chantait Jeff avait raison : même la nuit il faut poser un pied léger sur la plage )

Les vagues – c’était marée haute –  se délassaient en déroulant nonchalamment à la bordure de la plage. Absence de vent brusque, douceur de la lumière du jour déclinant. (On était dispensé de la contemplation d’un de ses stupides couchers de soleil à grand spectacle). Même les mouettes se faisaient discrètes, elles devaient tenir leur séminaire du soir un peu à l’écart.

Un parfum de romantisme véniel – déjà de la nostalgie ? flottait sur le bar de la plage et ses habitants. Cela arrive quand on a cru un instant que le bonheur existait. La mer avait l’air de s’en fiche, sans doute parce qu’elle n’était pas pressée, qu’elle avait l’éternité pour elle et que tout à l’heure, elle allait redescendre faire un tour au large, au grand large même peut-être…

Je me sentais un peu vide, à vrai dire complètement vide. J’ai tenté quelque chose dans le genre : « c’est physique, purement physique »… et puis j’ai légèrement crâné :

– Rien de grave, Georges, un dry-martini fera l’affaire

 

Episode 40

Entre autres, le pari de Pascal aussi est truqué.

Soirée calme et profonde, la lune restait discrète derrière le flou effiloché des nuages flânant tout en haut. On bavardait un peu, Caro, savante et en beauté, exposait :

« Au temps des Grecs anciens, il arrivait fréquemment que Socrate réunisse ses amis et disciples pour dîner. Au cours des repas qui souvent s’éternisaient, il avait l’habitude de pérorer, tandis que Platon prenait des notes, surtout au début, parce qu’à la fin Socrate lui-même était un peu confus. Un jour, Platon relut ses notes, les relia et inscrivit sur la couverture : Le Banquet by Platon. Je ne discute pas le fond mais il me semble qu’il y a là une légère entourloupe au droit d’auteur. »

Jules qui ne voulait pas être en reste, passa au premier plan :  il trancha « dans le genre arnaqueur, Pascal n’est pas mal non plus » puis il s’envola : « Pascal oui, le matheux célébré par le monde entier, tomba une nuit sur l’équation – de nos jours encore non résolue – dite l’équation à triple inconnue de Pierre Dac, vous savez : D’où vins-je ? Où vais-je ? Sur quelle étagère ? Et au petit matin, il nous fit le coup du pari : jouer l’éternité contre le temporel, croyez en Dieu, c’est le bon cheval. Même le moindre joueur de 4,21 au café du commerce aurait vu la faille. C’est ça Blaise, à force de raisonner, on finira bien par y croire. Eh bien non, le savoir et la croyance cheminent sur deux voies parallèles qui ne peuvent se réconcilier qu’à l’infini, et il n’a pas de station de métro qui desserve cet endroit-là. » Et Jules salua. J’applaudis Jules. Blaise Pascal essayait de reprendre de la hauteur mais la DCA l’avait salement touché…

Sous l’impact de ces révélations, et d’une ou deux autres qui suivirent, le monde aurait dû vaciller (légèrement) , les livres réécrits (en partie)… Il ne se passa rien, des anges étendirent leurs ailes brouillant toutes les communications avec l’extérieur, ainsi les foules ne furent pas mises au courant.

C’est aussi bien.

Maintenant le clair de lune est au complet avec réflexions irisées à la surface de l’eau et ombres ondulantes sur le sable. La terre tourne à peu près comme avant. Caro et Jules s’agacent.

Dry-martini du soir, espoir…

 

Episode 41

L’aube

On est là sur la plage, états d’âme au variable, de Mourir à Venise à Deauville 1966 avec une Mustang qui fait des appels de phare…

Hier au soir, on était allé à un concert. Formation classique de rock’n’roll : guitare, bassiste dégaine de Keith Richard, batteur, aux cuivres – un sax, une trompette, chanteur leader palot, un peu Rod Stewart, et choristes, forcément filles de pasteur de l’Alabama, condamnées aux « twenty feet from stardom ». N’empêche que c’était bien elles qui donnaient cette sonorité si blues à l’ensemble.

A l’entrée, Leslie a étendu deux types un peu trop sûrs d’eux qui trouvaient malin de la draguer en anglais sous prétexte qu’elle avait taillé la moitié de sa minijupe dans une reproduction de l’Union Jack. Caro en grande bringue brune, rouge à lèvres écarlate, robe chemise noire ondulant sur une paire de ballerines assorties, avait décidé de survoler tout ce qui naviguait en dessous d’un mètre soixante douze. Line était mélancolique (cela lui allait très bien), Louise de V boudait (raison inconnue).

Au final, le groupe balança un Honky Tonk Women qui nous avait emmenés au huitième ciel ; on y était resté jusqu’au bout de la nuit.

Un plafond de nuages, abondamment gris, interdit toutes velléités d’apparition aux rayons d’un soleil levant. La mer monte… ou descend… difficile de se prononcer. Absence de mouettes : trop tôt, les poissons du petit déjeuner étaient encore endormis.

Pas de moralistes en vue.

Jim se mit à exposer, savant comme s’il sortait d’un numéro des Cahiers du cinéma que : « Claude Lelouch, célèbre cinéaste français de la deuxième moitié du XXème siècle, a dit que la grande incertitude d’un tournage est l’humeur des acteurs. »

Brigitte Bardot devait être sacrément de bonne humeur quand elle danse le mambo dans Et Dieu créa la femme

C’était bien assez pour aujourd’hui.

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 18/12/2019 | Comments (0)
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Le bar de la plage – 36, 37 et 38

Episode 36

 Solange et les anges

Qu’est-ce que j’aimerais qu’il m’arrive aujourd’hui …

J’interrogeais ce futur encore vide en marchant en bordure de la planète, moitié sur le sable, moitié dans l’eau, et il était beaucoup plus tôt que d’habitude. La lumière pâle me fichait la paix, le reste des humains, absent, aussi.  Un bout de film me trottait dans la tête : une scène de Pierrot le fou – mon préféré de Godard – sur une plage en bordure de la Méditerranée, Anna Karina-Marianne en robe légère danse sous les pins en asticotant Belmondo-Ferdinand,  elle chante en boucle : j’sais pas quoi faire, qu’est-ce que je peux faire…C’était un peu comme au cinéma, à part que Anna Karina n’est pas venue, que Godard ne tourne pas et que Belmondo…eh bien, on ne le remplace pas comme ça…J’en étais là et j’avais du mal à écrire la suite du scénario sans retomber amoureux d’Anna Karina…

– Bonjour je m’appelle Alexander

– Bonjour, je m’appelle Solange.

J’allais vers l’ouest, elle en arrivait.

– Vous faites une très jolie Solange

Jamais Jean-Luc Godard, et encore moins Eric Rohmer, autre cinéaste d’en haut, n’auraient mis un dialogue aussi médiocre dans un de leurs films. Solange devait être en plus une fille indulgente, ou elle avait l’habitude qu’on lui dise qu’elle était jolie : elle ne m’en a pas tenu rigueur. Ou bien je ne m’en suis pas rendu compte. (Perte de lucidité assez fréquente dans les premières secondes qui suivent un coup de foudre).

On a marché côté à côte, vers l’est évidemment, c’est dans cette direction que Solange allait ; j’en revenais, j’imaginais que connaître déjà un peu le terrain pouvait me donner un léger avantage.

Un peu plus loin, Solange s’est tournée vers moi et à dit :

– Alexander, tout à l’heure, avant que l’on se rencontre, une bande d’anges m’accompagnaient, et puis ils ont disparu ; ils ont dû penser que je n’étais pas quelqu’un d’intéressant ou d’assez bien pour eux.

Même Godard n’aurait jamais pu inventer un truc comme ça pour Anna Karina.

Maintenant, je savais ce qui allait se passer aujourd’hui : j’allais tenir compagnie à Solange.

Les anges sont décidemment des imbéciles.

 

Episode 37

Les filles qui ont de beaux yeux
gagnent à être connues …

 On a beau dire, être pour ou contre, c’est vérifié à travers les âges et le cinéma. Regardez Quai des brumes : Michèle Morgan, petit béret de traviole et imper serré à la taille, devient célèbre en une réplique. Gabin, l’air du mec à qui on ne la fait pas, s’approche, la regarde d’un peu plus près et balance : «  t’as  de beaux yeux, tu sais ! »  Et une carrière s’envole. Parfois, il y a des dégâts. Aragon, vieille gloire poético-communiste de la première moitié du siècle dernier, vieille cocotte vers la fin, est devenu fous des yeux d’une Elsa épouse Triolet, révolutionnaire internationale de la ligne Paris-Moscou, on disait ses yeux irrésistibles.

Et Richard Burton, pur gallois, pur malt, était quand même un peu dingue des yeux violet-améthyste d’Elizabeth Taylor, le violet devait être sa couleur préférée. Pour Liz, c’était plutôt l’améthyste. A en croire Stendhal, la duchesse de Sanseverina avait un regard pétillant à anesthésier tous les comtes de Mosca et leurs descendants. Marc Lavoine, le chanteur, s’avoue aussi vaincu :

Elle a les yeux revolver, elle a le regard qui tue

Elle a tiré la première ; m’a touché, c’est foutu

Elles ont gagné, drapeau blanc, on se rend.

Jeudi, en fin de journée,  il y avait une brise légère en provenance du large, j’avais l’âme dans le vague et les idées en maraude, je refusais catégoriquement d’entamer la conversation avec les mouettes brailleuses.

Bizarrement, sans raison apparente, je pensais à Louise de V.  Sans doute parce que l’autre soir, on en avait parlé avec Jim. C’est entendu, Louise est parfois un peu emportée, ses anciens maris, enfin seulement deux pour le moment, en gardent d’excellents souvenirs ; son empressement tout versaillais (de la haute époque) à tomber amoureuse comme on s’agenouille à la cathédrale le dimanche au coup de sonnette du bedeau, étonne les milieux conservateurs. Je crois que Jim a un peu le béguin pour elle. Peut-être pire.

Vers la fin, il avait dit quelque chose comme « Alexander, est-ce que tu as fait attention, as-tu remarqué comme Louise de V. a de beaux yeux ? »…..

 

Episode 38

Rien ne s’est passé comme prévu.

C’est toujours un peu comme ça. L’équipe du bar de la plage n’a pas gagné le tournoi interplages de volley-ball mixte. On s’est consolé, vous savez bien : la victoire et la défaite, ces deux imposteurs… Louise de V n’a pas trouvé de troisième mari ; ce n’était pas la saison. Depuis le début de la semaine, Leslie se baladait dans un bikini entier, on préférait la version 50%. Bonne surprise : Paul McCartney que maintenant tout le monde appelle Macca, vient à 76 ans de sortir son 17ème album solo. Il est superbe. Comme l’a dit un philosophe normand : un vieux pommier ne donne pas de vieilles pommes. Remarquez que Verdi à 36 ans avait déjà composé 37 opéras, avant d’arrêter de composer en désaccord avec le nouvel air du temps. Pas des conditions idéales pour un musicien. Mozart avait déjà écrit plus de 600 oeuvres avant cette 35ème année fatale. Nicolas de Staël peint plus de 250 tableaux pendant ses derniers mois passés en Provence. Epuisant.

Epuisé, j’ai allumé la radio. Le monde y criait. J’ai éteint la radio. Je n’aurais pas dû allumer la radio.

Je balançais entre optimisme et pessimisme, j’en cherchais la différence profonde. Elle s’échappait. Auquel s’adonner ? A qui se fier avant de se lever pour la suite de la journée ? Chacun exposait ses arguments, ses avantages, ses mensonges. Peut-être n’étaient-ils l’un et l’autre que les deux faces d’un même miroir aux alouettes ? Autant de trompe-l’œil et d’attrape-gogo déployés par des psychanalystes viennois farceurs en mal de clientèle…

« Le destin, le destin, petits mortels » clamaient les Grecs anciens à l’ombre de l’Olympe. On peut voir les choses comme ça …

J’ai tourné le dos au soleil levant, à la marée montante et j’ai essayé de me rendormir. Une pensée refusait de s’évaporer :

–  Il ne manquerait plus que Georges soit en rupture de stock de dry-martini…

 

 

 

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 16/11/2019 | Comments (0)
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Le bar de la plage – 33, 34 et 35

Episode 33

Un léger malentendu

Acte I

– Va, je ne te hais point.

Ainsi Chimène congédie Rodrigue, son amant, qui vient quand même de tuer son père. Tout cela est dans Le Cid, pièce écrite par Pierre Corneille –  première représentation en 1637, et le mystère demeure quant aux véritables intentions de la belle. Etait-ce, et contrairement aux apparences, une sublime et ultime déclaration d’amour, comme le soutiennent certains lettrés – vous savez, la fameuse feinte de litote, la favorite des professeurs de français-latin-grec ? Ou s’agissait-il plutôt, et je penche pour cette version, d’un avis de rupture pur et simple, suivi d’une mise à la porte avec circonstances atténuantes. (Un moindre mal).

C’est aussi ce que Caro, moderne tragi-comédienne à boucles brunes et bikini rouge vif, assise en majesté sur le tabouret de coin du bar de la plage, venait d’annoncer, il y a moins d’une heure, à Jules, esprit amoureux et d’ordinaire caustique et mal embouché :

– Jules, va, je ne hais point.

(Evidemment, les filles qui préparent un doctorat de littérature comparée ne disent jamais : « Jules, va te faire foutre », ce qui serait moins chic mais, peut-être, plus clair)

Acte II

Le soleil déclinait sur l’horizon sans qu’on puisse lui en vouloir, les mouettes en bataille commentaient à pleine voix comme si elles étaient concernées par cette histoire dont elles ignoraient naturellement tout – à croire qu’elles étaient branchées sur Internet – les vagues s’allongeaient sur la plage, indifférentes… Le monde tournait encore.

Jules était perplexe.

Allez donc savoir ce qui se passe dans la tête des filles. Mystère et boule de gomme, comme le pronostiquait justement le sage. Et ce serait d’ailleurs tout à fait impoli et périlleux de tenter d’y aller voir sans y avoir été invité.

(Entre nous, c’est bien ce qu’aurait dû savoir cet imbécile d’Althusser, fameux philosophe franco-marxiste des années 60-80, avant d’étrangler sa femme Hélène dans leur appartement de la rue d’Ulm). Bref, une pensée secrète est faite pour le rester, Bien que ne vivant qu’au XVIIème siècle, Corneille, lui, était déjà au courant.

Depuis plusieurs heures, Caro ne parlait plus à Jules, et Jules faisait sa mauvaise tête. Les éléments aussi boudaient : le jour n’en pouvait plus, un croissant de lune l’avait remplacé.

Intervention de Line, spécialiste en vrais et faux chagrins d’amour :

– Caro ne l’a pas fait exprès, elle répétait.

– Elle répétait quoi ?

Caro va bientôt jouer dans le Cid et on lui a donné le rôle de Chimène, alors elle répète son texte, Ses sentiments pour Jules n’ont rien à voir

 

Episode 34

Un lent après-midi vers le Paradis

Vers midi, la pluie s’était installée pour de bon : clapotis polyphonique des gouttes à la surface de l’eau et sur les feuillages des arbres. Les mouettes sont rangées, serrées les unes contre les autres et silencieuses. On se gargarise de l’odeur tiède de l’air mouillé. Atmosphère favorable à un ennui rêveur, sans préméditation ni arrière-pensées. A se demander si l’ennui lui-même ne serait pas un privilège…Tenez…

Quand la paix fut revenue à l’été 1945, et qu’un peu plus tard, il fut débarrassé de toutes fonctions d’envergure, Winston Churchill, homme politique anglais vivant au siècle précédent, commença par s’ennuyer ; par la suite il se remit à peindre des aquarelles – manie très british, avec la culture des roses trémières et la mise en désordre de jardins fouillis.

Michel Houellebecq, auteur français encore en activité, raconte que « pour écrire, il faut s’asseoir à une table, s’ennuyer et attendre que quelque chose passe par la tête. »  Et à quoi pensait donc le vicomte de Chateaubriand, romantique grandiloquent d’autrefois, sur son rocher face à la colère de l’océan, sur les côtes de la Bretagne nord ?

Bon, pour l’instant, il était seulement question de s’ennuyer. Pas de devenir célèbre ou de faire l’intéressant.

Comme le mauvais temps avait découragé tous les importuns, curieux, familles nombreuses, psychanalystes viennois, il n’y avait que nous, et Georges, sur les tabourets du bar de la plage.  On avait éteint la radio. « Même la pluie avait l’air de s’ennuyer » (Ça, c’est Line qui l’a dit un peu plus tard, les filles délicieuses et tristes sont toujours un peu plus sensibles aux ambiances)

Et puis la mer a commencé imperceptiblement à descendre et la pluie a cessé. On a alors ressenti une sorte d’absence : le son avait disparu, l’air s’était vidé, nous aussi ;  comme si brusquement les idées s’étaient échappées, laissant là nos corps, sans guide, maintenu en place par le seul effet de l’attraction terrestre. On avait beau chercher, il fallait se rendre à l’évidence ; on était bel et bien abandonné à nous-mêmes. En soi, la situation n’était pas vraiment nouvelle, c’est ainsi depuis la plus haute Antiquité et le genre humain ne s’y est toujours pas vraiment fait, mais là, ça tombait mal : on s’ennuyait si bien, pourquoi a-t-il fallu que tout cela s’arrête ?

Jules, quand même, un peu inquiet, a lancé :

– Eh ! Georges, qu’est-ce qu’on va faire de nous ?

Georges sait préparer le dry-martini comme personne d’autres au monde, c’est déjà beaucoup.

 

Episode 35

Et Caro lut par-dessus mon épaule…

– Alex, comment peux-tu passer ton temps à écrire des bêtises pareilles …

La journée s’annonçait belle, c’est-à-dire à mon goût : lumières dans les gris-bleuté amortis et coefficient de marée moyen. Les grandes marées ont toujours un effet inquiétant sur les humains et les oiseaux vivant en bordure de l’océan… Caro était plantée là, derrière moi, avec ses airs d’érudites supérieures, et j’étais embarrassé. D’abord, ce que j’écrivais ne la regardait pas, enfin pas directement, secundo… (j’en avais aucune idée). Bref, je dégainai au jugé :

– Le vide, Caro, le vide ; le même mal avec les mêmes effets qui frappa Malraux jeune, Lévi-Strauss sous les tropiques et Marguerite Duras toute sa vie.

Caro s’emballa : « Dis encore une fois ça de Marguerite, Alex, et je ne te parle plus. »

Peut-être que je n’aurais pas dû ajouter « et pendant combien de temps ? » Le mal était fait.

Il y avait de la fâcherie dans l’air à l’heure où les premiers dry-martini s’alignaient sur le comptoir du bar de la plage.

Caro s’était ostensiblement rapprochée de Jules qui, ignorant la raison de ce soudain élan, en profitait béat. Louise de V continuait de bouder. (Inauguration de sa nouvelle tactique : voyez comme je suis malheureuse, est-ce qu’il y a quelqu’un dans la salle pour me consoler ?) Leslie avait enfin oublié de mettre une moitié de son bikini, elle avait vaguement entendu parler de l’affaire et entama une diversion :

– Will, le grand Will, aurait dit : Diourasse or not Diourasse, this is the second question.

Tu parles, en 400 ans, on n’avait toujours pas trouvé la réponse à la première.

Georges qui a une haute conception de l’harmonie et une expérience ancienne de la mécanique des groupes, composa une série spéciale de dry-martini, connue sous le label « peace and love » et dont la formule restait évidemment réservée à un petit nombre de barmen de haute lignée, un peu sorciers.

La lune s’était invitée dans le décor.

Un peu plus tard, Caro : « Alex, tu crois vraiment à ce que tu as dit tout à l’heure à propos de Marguerite Duras ? »

On était sur le sentier de la paix.

N’empêche, cette histoire de vide me tracassait…

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 13/10/2019 | Comments (0)
Dans: Chroniques | Format:

Le bar de la plage – 30, 31 et 32

Episode 30

On en parlait ces jours-ci

Louise de V. est finalement une femme de tête : elle avait annoncé qu’elle était enceinte, elle a oublié de le devenir. La planète lui en est reconnaissante, Jean-Do aussi.

Un banquier du nom d’Edouard Carmignac a offert à ses amis un concert privé des Rolling Stones au théâtre Mogador – « Un rêve d’enfant. » a-t-il dit comme pour s’excuser. Mike Jagger le remercia en s’adressant ainsi aux quelques 1800 invités : « Vous avez de la chance, Monsieur Carmignac est très généreux. Je ne le connaissais pas mais la Reine m’a dit grand bien de lui. »  Ça doit être sympa d’être un copain de cet Edouard, a dit Jules qui est un fan de la Reine d’Angleterre et des Rolling Stones.

Caro envisage d’écrire un roman « ivre, égoïste et désespéré ». Ça tombe bien, j’ai envie de lire un roman ivre, égoïste et désespéré. Comme ça on sera deux. En attendant, je lis La nièce de Fellini (Gilles Verdiani), par moments cela y ressemble.

Ici, il ne se passe rien, pas même le temps. C’est vous dire comme on y est bien. Forcément ce phénomène agace les psychanalystes viennois qui voient des névroses cachées derrière chaque verre de dry-martini. Ils intriguent pour que cesse ce privilège ruineux pour leur commerce, mais ils ont peu de chances d’y parvenir : il leur faudrait assécher la mer, cimenter la plage et interdire la production de dry-martini. Plus quelques autres fléaux comme la prohibition du bikini et des ciels étoilés. On a le temps de voir venir.

Dans une interview pour une émission de télévision réalisée un soir d’été dans les jardins du Pershing Hôtel – rue Pierre 1er de Serbie, Paris VIIIe – l’écrivain Jean-Jacques Schulh a dit : « parler pour ne rien dire, c’est ce qu’il y a de mieux à faire, c’est comme ça qu’on arrive à dire des choses pas mal. Si on se fixe un objectif, c’est raté ».

Je ne sais pas trop pourquoi mais je trouve que c’est un peu la même chose quand on regarde les vagues.

Evidemment, tout ceci reste entre nous.

 

Episode 31

Impressions soleil couchant

On était là, à ne rien faire. C’est ce qu’on appelle parfois un destin. Les conditions climatiques incitaient à conserver cette attitude réservée, en harmonie avec l’atmosphère générale du lieu. Il convenait de se laisser aller aux élans des hormones et à la pente naturelle des sentiments.

La journée s’était donc écoulée sans controverses inutiles et nous étions très exactement à ce moment exquis et éphémère où la lumière trop brillante abandonne la scène aux jeux des ombres révélatrices des lignes et des teintes les plus subtiles.

Les yeux mi-clos, Line fixait au loin une invisible silhouette ondoyant sous les effets de la brise marine. Peut-être lui parlait-elle ? Intimes confidences muettes… Ses lèvres ne trahissaient aucun secret ; Line n’avait plus l’air triste.

Jules et Jim semblaient avoir conclu un accord unilatéral de non-belligérance avec la planète et ses habitants. Un ange nu passa, jouant de la guitare et traînant une banderole où était écrit « Peace and Love ».

Une mouette ricanière de mauvaise humeur lâcha d’un ton supérieur : « Et alors, que faîtes-vous de votre existence ? » C’est ainsi : il y a toujours quelque part des gens et des mouettes pour poser cette question et ordonner de se mettre en rangs et de marcher au pas ; même quand le grand mouvement des astres leur suggère de se taire. C’est sans doute pour se sauver d’eux et de leurs ordres qu’on a inventé le bar de la plage, Georges et le dry-martini (et peut-être aussi la terrasse de l’hôtel Belles Rives à Antibes).

Leslie intervint en croisant les jambes :

– Alex Alexander, à quoi penses-tu ?

(Chut, c’est une drôle d’histoire qui remonte à l’origine du monde…) Les derniers rayons du soleil de la journée jouaient sur ses cuisses dorées ; je me demandais comment on pouvait bien faire pour se transformer en rayon de soleil couchant…

 

Episode 32

C’était un temps à bonimenter

Les mouettes en profitaient pour tenir une sorte d’assemblée générale militante, chacune piaillait dans son coin de ciel comme si les autres étaient sourdes.

Fin de matinée, la mer moutonnait en demi-teinte ; l’atmosphère fluide, aux limites du cotonneux, absorbait les élancements ponctuels d’inquiétude. Cela ressemblait à ce qu’on imagine être le Paradis quand, au cours d’une session d’euphorie passagère, on se laisse aller au pire. Enfin, on l’a bien vu, Dieu a raté le Paradis. D’ailleurs il a à peu près tout raté. Bâclé. Le diabolo menthe et le dry-martini ne se sont pas faits en un jour, ni en six. Le Diable a beaucoup mieux réussi ses entreprises : normal, il ne s’est pas embarqué dans des scénarios injouables pour la plupart des humains. Il est resté dans le possible ordinaire ; à quelques exceptions près qui lui ont échappé comme Françoise Hardy, Françoise Sagan, David Bowie, Ray Charles, Calypso Rose, les Eagles quand ils ont composé Hôtel California et Ava Gardner dans la Comtesse aux pieds nus et les bars de Rome.

Line passait par là, avec ses yeux gris-vert et ses boucles dorées. Line ne bonimente pas, elle est beaucoup trop mélancolique pour ça. Toutes les filles devraient un peu ressembler à Line.

– Alexander Benett, sais-tu la différence entre un menteur et un bonimenteur ? Le menteur sait la vérité qu’il travestit à des fins personnelles, le bonimenteur se fiche complètement de la réalité… pas mal, non ? C’est raconté par un certain Harry G. Frankfurt, éminent professeur à Princeton, dans « l’art de dire des conneries », un traité tout ce qu’il y a de savant…

On ne pouvait pas dire si, en ce moment, Line était amoureuse ou pas, elle n’était pas profondément triste, c’est tout.

– Alex, … Ne le répète pas, hein… Je mens tout le temps et c’est épatant, tu sais. Très pratique.

Ce matin, les filles romantiques aussi se mettaient à mentir…

Georges, à l’aide !

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 26/09/2019 | Comments (0)
Dans: Chroniques | Format:

Le bar de la plage – 27, 28 et 29

Episode 27

Une fille jolie comme ça

Il est de ces jours qui n’annoncent rien d’autre qu’eux-mêmes. Epatants. L’espérance est définitivement une cause d’inquiétude inutile. Le ciel et la mer étaient à l’unisson : inoffensifs, parés d’un ennui indéfroissable.

Line, je vous en ai déjà souvent parlé, est une fille agréablement neurasthénique, sujette aux chagrins d’amour ; elle sortait tout juste de sa cinquième crise de désespoir, mais c’était passager, elle n’allait pas se suicider pendant la semaine du Festival de Cannes, elle aime beaucoup trop aller au cinéma. Ses préférences : les comédies romantiques et les films d’amour qui finissent bien, comme « Un homme et une femme » ou « Tout peut arriver » avec Jack Nicholson et Diane Keaton. Pas question de s’en priver stupidement, et surtout d’une façon aussi radicale et définitive.

En ces temps intermédiaires, Line affichait discrètement cette beauté subtile, parfois un peu distante, des filles auxquelles la naissance a donné la grâce. Et plein de choses en plus.

Line ne marche pas sur l’eau mais elle le mériterait, et ça lui irait tellement bien. Quand on a le béguin pour une fille comme Line, on est bien obligé de faire quelque chose d’épatant pour elle. Dans une nouvelle intitulée « La place de la Concorde était bleue », le héros Julien-Jules cueillait des étoiles de ciel pour les coudre sur le maillot de bain de sa fiancée, Parnaphellia.. François Truffaut qui devait être amoureux de Bernadette Lafont lui a carrément écrit un film où elle était la vedette : « Une belle fille comme moi », bien trouvé, non ? Vadim fit encore mieux pour BB : « Et Dieu créa la femme ».

On en était là, la mer était montée sans même qu’on s’en aperçoive, Line décida d’aller se baigner. Elle courut jusqu’au rivage, puis s’enfonça dans les flots.  Elle nageait plutôt bien mais il fallait se rendre à l’évidence : Line ne savait pas marcher sur l’eau, et pour les miracles Jean-Do n’était pas du tout au point. C’était une relative déception.

Puis le temps nous parut très lent. Enfin Line revint parmi nous. Elle se sécha, s’ébouriffa les cheveux et chassa les dernières gouttes d’eau salée qui s’étaient réfugiées dans son soutien-gorge. Alors, on entendit Line dire tout doucement :

– Vous verrez, un jour je saurai marcher sur les vagues.

 

Episode 28

Chabadabada…

Le soir faisait du soir, Louise de V. fredonnait :
« Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous »,
Une longue dame brune l’avait composée.
Louise trainait des pieds en bordure de l’eau,
sa longue robe gitane frissonnait dans la brise.
Barbara aurait sûrement aimé ça.
Jules a le cœur et le blouson en bagarre,
riffs de guitares dans la tête :
Nous n’avons plus rien à nous dire/
Joue pas de Rock ‘nd Roll pour moi
Il s’est encore écharpé avec Caro.
Jim déconne à tue-tête :
600 millions de chinois/Et moi, et moi/
Dans mon bain/ Avec une fille qui me nettoie
Caro, en duo avec Françoise Hardy, fait dans le
genre incomprise ( le destin tragique des filles
qui ont trop lu les poètes menteurs) :
Tous les garçons et les filles de mon âge/
Se promènent dans la rue deux par deux/
Mais moi je vais seule le long des rues…
Dans la nuit, Leslie hurlait aux étoiles :
I can’t get no / Satisfaction
On ne l’a pas crue, Mick J. non plus. Aretha
Franklin entonne « Freedom », les ghettos
s’embrasent, on marche tous avec Aretha.
Jean-Do glisse une thune dans le juke-box, B14 :
Ray Charles, Georgia On My Mind. Je me demande
ce que ça cache…
Je joue A12 : Monsieur Eddy en pince pour une
fille aux yeux couleur menthe à l’eau, moi aussi.
Je double la voix d’Eddy, peut-être que si elle
m’entend, elle pensera à revenir.
Line comptait les étoiles, elle connaît toutes les
chansons du monde ou presque, celles qui dansent
quand on est amoureux, celles qui consolent les soirs
de chagrin, celles qui pleurent, celles qui rient , et  les autres…

Vous imaginez une vie sans chanson ?

 

Episode 29

Les grands films commencent par la fin

On a revu la Dolce Vita. Dernières scènes : une bande de fêtards élégants, lunaires et solaires, envahissent la luxueuse maison d’un ami absent, pour y finir la soirée. Architecture modernissime épurée, intérieur blanc, escaliers blancs, murs-baies coulissants. Ils boivent, dansent, oublient et s’oublient. Une femme se déshabille. Au matin, le propriétaire de retour, les vire. Tout le monde est assez saoul, ils s’égayent à  travers les arbres  jusqu’au bord de la mer. Photographie en noir et blanc : l’élégance sombre des robes et des costumes s’imprime sur la pâleur du matin. Des pêcheurs ramènent dans leur filet un énorme poisson, sorte de monstre marin échoué sur le sable… Il y a l’embouchure d’une rivière. Sur la rive opposée, une fillette souriante et rieuse interpelle Marcello Mastroianni-Rubini – le journaliste people – langage des signes par-dessus le bruit des vagues. S’entendent-ils ? Une fille revient rechercher Marcello… Il ne reste que la mer, le matin, l’horizon vide. Tout est dit. L’éternité et des vies qui passent ; celle laborieuse des pêcheurs, celle de la fillette qui commence avec son cortège d’espérance, celle des autres, oisives, brillantes et vaines, et puis la mort qui rode dans l’œil du poisson. Les lumières se rallument. On avait presque oublié la fontaine de Trevi et le décolleté d’Anita…

Fellini savait ce qu’il faisait, il nous a un peu baladés, On n’a pas fait très attention. L’essentiel était ailleurs, à la fin. Maintenant on est au courant, on va pouvoir revoir le film, pour de bon, sans impatience. C’est toujours un peu comme ça qu’il faut faire avec les grands films.

L’océan faisait semblant de nous écouter, le vent ne voulait pas nous déranger. Les oiseaux de mer avaient leur compte, ils avaient déserté la scène.

On est resté encore un bon moment avec Marcello et ses belles amies…

 

Par Alexander Benett, , publié le 21/08/2019 | Comments (0)
Dans: Nouvelles | Format: ,

Le bar de la plage – 24, 25 et 26

Episode 24

De l’influence non prouvée de la météo marine sur les états d’âmes et leurs manifestation

 Alors là, on peut dire qu’on n’y était pour rien mais ça tanguait sérieusement. Et pas uniquement les murs du bar de la plage et les chaises de la terrasse bousculées par les bourrasques de grande marée. Et tout cela faisait un sacré potin.

Les vagues s’écrasaient sur la plage dans une gigantesque aspiration ininterrompue,  comme si elles voulaient en avaler le sable jusqu’à son dernier grain. Les filles avaient remballé sous bonnets, bottes et cirés opaques, les parties les plus précieuses de leur personne. Décidemment, quand tout s’en mêle, le monde est juste un ton plus sinistre, même ici.

On s’était réfugié dans l’arrière-salle, boiseries et aquarelles marines accrochées aux cloisons, maquettes demi-coques de voiliers ayant disputé l’America Cup sur les étagères Le couvercle du piano restait obstinément fermé. Dehors, cela ne s’arrangeait pas, dans nos intérieurs non plus : une sorte de dépression visqueuse engluait les cerveaux. On était tous les héros affligés d’un roman de Houellebecq. Bref, on avait la tête des jours de mauvaise tête. Le mot désastre avait enfin une réalité : nous.

En milieu d’après-midi, les éléments décidèrent d’une trêve.

Line qui, pour des raisons qui lui étaient personnelles, était jusque là aussi triste que les autres, lâcha posément :

– Et pourquoi faudrait-il toujours sourire…

On se regarda, on regarda Line, on marqua un temps d’arrêt avant de saisir toute la portée de la chose : la libération pure et simple de la tyrannie du bonheur et de ses expressions béates. Rien que ça ! Il fallait sûrement une fille triste et amoureuse comme Line pour trouver, par un temps pareil, quelque chose d’aussi bienfaisant pour ses semblables.

Les philosophes californiens bronzés post-modernes comme les photographes de mode et de mariages interrogés n’étaient pas encore au courant. La rédactrice de la rubrique « Now Urban and Happy Women » du Vogue thaïlandais non plus. Ça n’avait pas importance.

Les bourrasques cessèrent, le bar de la plage rouvrit ses volets, l’atmosphère s’allégea.  Leslie ressuscitée proposa :

– Eh ! Georges, et si on essayait le dry-martini ?

 

Episode 25

Un peu d’égoïsme

 Moi, Alexander Benett, Je. C’est trop, beaucoup trop.

Dans les écoles où l’on apprend les bonnes manières pour se comporter décemment dans la vie, on recommande de ne jamais parler de soi en premier ou de ne pas commencer une lettre par « je » sitôt le nom du destinataire manuscrit, précédé de « cher » ou « chère » selon le sexe, et si on souhaite ou non y ajouter un zeste d’affection, vraie ou intéressée. Cette règle n’est plus pratiquée.

« Le moi est haïssable » prétendait le grand Pascal (cela demande quand même quelques explications), le « Je » des autres est envahissant (c’est visible). J’en étais à prononcer ce genre de sentences fatales sans amélioration notable de mon humeur malgré le ressac rassurant de la marée montante, quand Caro vint s’adosser au comptoir et me regarda bizarrement :

– Oh là là, Alex, qu’est-ce qu’il t’arrive ?

– Chut, je me parle.

– Et tu te parles de quoi ?

– De moi.

– Alors tu n’as aucune chance de t’en sortir.

Je repris un peu pied. Je cherchais quelques phrases inarrêtables à dire à Caro qui, de près ou de loin, n’a rien à envier à Haydée Politoff dans le film d’Eric Rohmer La Collectionneuse quand celle-ci – épaules bronzées, bouche cerise sous une frange effrontée – patauge en bikini orange dans le bleu translucide de la Méditerranée – mais je n’étais pas encore au point.

Je me repassais en boucle le film de Rohmer : c’est l’été, dans une maison isolée sur la Côte d’Azur, plantée au milieu des vignes, on n’y entend que le bourdonnement des cigales, Adrien (Patrick Bauchaud) un copain peintre Daniel et Haydée (Haydée Politoff) passent des vacances oisives. Les deux garçons traînent, bavardent, Haydée sort tous les soirs et semble-t-il couche avec qui lui plait. Elle s’en fiche. Adrien se persuade qu’Haydée en pince pour lui, mais, comme il ne veut pas faire partie du lot ordinaire de ses autres amants, il lui fait le coup du mépris, pensant ainsi l’obliger à le séduire. Manœuvre désastreuse. Quand on a près de soi une fille aussi jolie qu’Haydée, on la regarde se promener sur la plage, on s’approche d’elle et on dit quelque chose comme :

– Vous êtres bien jolie Mademoiselle.

– Qu’est-ce que tu viens de dire, Alex, tu te crois dans un film de Rohmer.

Caro s’en était douté, et en plus j’avais pris la voix post-synchronisée d’Adrien quand il agaçait Haydée. Je ferais mieux d’y retourner :

Le soleil plombe le paysage, une mini-moke est garée sous les arcades, tout est immobile, je suis occupé à ne rien faire. Ne pas déranger. Ces moments sont si fragiles.

 

Episode 26

Une pause

La mer était de demi-saison, demi-marée, demi-teinte. C’était un temps long et lent, fait d’errances et de nonchalances. L’effervescence suivrait.

Louise de V anticipait dans un style surchargé néo-versaillais – maquillage contrasté, tenue débordante, propos surplombants – (influences du film de Sofia Coppola sur Marie-Antoinette). Jules se sentit obligé de la prévenir :

– Tu sais, Louise, à la fin Marie-Antoinette ne se remarie pas.

Leslie jouait à contre-pied dans le dépouillement minimaliste et la sensualité victorienne retenue. Enfin, comme dit ma tante cartomancienne en Cornouailles : « Il ne faut pas se fier à l’eau qui dort ». Et dans ce domaine-là au moins, elle sait de quoi elle parle.

Les mouettes tournoyaient au ralenti sans leurs urgences coutumières. C’est le genre de moment où l’on s’attend toujours à ce qu’il se passe quelque chose, que quelqu’un crie, que le blanc devienne noir et l’inverse, qu’une île surgisse, qu’une bombe atomique explose quelque part. Et puis on reste allongé sur son lit ou sous un arbre. Respirer suffit à exister. Le reste, néant compris, est aboli. Juliette et Roméo se marient sur les bords du lac de Côme, Chimène ne fait pas que regarder Rodrigue, Alceste ne « voue plus à l’espèce humaine une indicible haine ».

On laissa filer la journée sans rien lui demander d’autre.

Georges servit quelques dry-martini aux premiers arrivés. Line dit :

– Dans l’Ecume des jours, Chloé finit bien par gagner contre le nénuphar, n’est-ce pas ?

A la manière de Nizan, je ne laisserai personne dire que tout cela n’est pas vrai.

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 17/07/2019 | Comments (0)
Dans: Nouvelles | Format:

Le bar de la plage – 21, 22 et 23

Episode 21

Le passager du vent

Ces temps derniers…eh bien, ces temps derniers il ne s’est rien passé. Le corps fichait la paix aux sentiments qui en profitaient pour ne pas échafauder de théories branlantes. L’Académie du père Platon était fermée pour vacances scolaires, Madame de Raynal ne soulevaient plus les plis de sa jupe pour exciter ce pauvre Julien qui n’en pouvait plus d’attendre qu’elle l’enlève pour de bon, Einstein jouait au baby-foot. Ah oui.. si, quand même : Mozart venait de finir un nouvel opéra

Et puis l’Irlandais s’est assis au bar de la plage et a commandé une bière. On a tous commandé une bière en signe de bienvenue.

Il portait un bermuda gris en fin de saison et un sweat-shirt délavé du Old Bevedere Rugby Club (Dublin). Sûr que ce type avait chanté Old soldiers never die/they just fade away et Ireland Call, dans les tribunes de Lansdowne Road un jour de match contre l’Angleterre, histoire de donner aux visiteurs un avant-goût de ce qui les attendait dès que l’arbitre aurait sifflé le coup d’envoi. Il n’était ni jeune, ni vieux, il avait seulement ce regard un peu fatigué de ceux qui ont traversé les océans parce que chez eux il y avait toujours trop de vent, trop de pluie et pas assez à manger, ou trop de soldats pour vous dire ce que vous deviez faire.

Il racontait cette confidence de l’écrivain Robert McLiam Wilson (l’auteur d’Eureka Street) : il était né et avait passé toute sa jeunesse à Belfast, c’était la guerre bien sûr, encore et toujours, puis il était parti étudier à Cambridge :

– Et là il ne pouvait pas dormir, vous savez pourquoi ?  Il n’y avait plus le bruit des hélicoptères qui tournaient au-dessus de la ville.

On s’était habitué à le voir, parfois avec son air furieux comme s’il cherchait des crosses au premier venu. Il disait :

– Nous autres, les Irlandais, on joue toujours comme si on avait le vent de face.

Pour lui, la vie avait été toujours ainsi : un match contre les éléments et les démons des hommes. Là-dessus, il avait l’air d’en savoir un rayon qu’il gardait enfoui au fond de lui-même. Il y a toujours de la fragilité dans l’exil.

C’est sans doute pourquoi il conservait cette attitude si réservée même quand Leslie venait l’agacer avec ses plaisanteries gaillardes de chatte anglaise.

Et puis un jour, il disparut comme il était apparu,

Jules commanda une dernière bière, par amitié, et dit :

– C’est toujours comme ça : les hommes arrivent de quelque part, et puis ils s’en vont ailleurs, tout ça dépend du vent.

 

Episode 22

Sister soul

Le soleil claquait sans faire de quartier. Pour quelques instants encore, c’était juste une silhouette qui se découpait à contre-jour sur la ligne d’horizon des dunes qui bordent la plage.

Ceux qui n’ont jamais vu de liane disent que c’est une liane ; tout ça parce qu’elle est noire, fine et longue. Elle a aussi des seins et des fesses toute rondes pour le moment cachées, mais que suggère une minirobe de soie noire qui danse autour d’elle. Noir brillant sur noir mate…

Liza Carter est chanteuse, Exactement elle est choriste, vous savez ces groupes de filles sans nom stationnées entre le chanteur et la section rythmique, « twenty feet from stardom » – à vingt pieds de la gloire, en fait une sacrée trotte comme le raconte le film de Morgan Neville, le monde du show-business est simplement cruel et injuste. Lui aussi.

Liza s’est posée en souplesse le long du comptoir :

– Hi ! Georges, comment va la vie ?

Imperceptible hésitation dans le dosage du gin et du vermouth consécutive à une micro-interruption de la conscience. Enfin Georges se reprit :

– Bienvenue au bar de la plage, Miss Lisa

Quand Liza Carter est là, mon âme pervertie et désemparée d’humain à l’abandon, se remet à penser que la terre est ronde et que c’est drôlement bien comme ça. Demain sera sans doute un autre jour et ça ne m’arrange pas du tout.

Liza me caressa la main et m’embrassa

(elle ne déteint pas, dommage ) :

– Alexander, quand tu seras devenu un grand guitariste, je viendrai chanter avec toi.

Georges lança sur la sono le tube d’Eric Clapton « Wonderful Tonight », une balade romantique. Liza et moi, on se mit en parfaite position de play-back, le caillebotis de la terrasse déroulé à même le sable faisait une scène crédible, le soleil tenait la rampe de projecteurs. Deux pieds de parasol en micro, j’adoptais la posture droite et calme de Clapton telle que je l’avais vue et revue des dizaines de fois. Bien sûr, j’avais l’air d’avoir tenu une guitare il y a sûrement longtemps, tant pis, Liza trouva qu’avec ma mine de cocker triste, je faisais quand même un assez potable Clapton.  Après la première partie du morceau, accords cristallins, phrasé lent et moelleux de Clapton, Katie Kissoon, l’une des deux choristes attaque un solo lunaire. On y était :

Alors Liza Carter s’est mise à chanter, pour de vrai, pour nous, (pour moi ?), emportant tout ce qui pouvait encore exister de réel, de sable, de mer, de ciel, de matière humaine…

J’ai fermé les yeux et j’ai enfoui mon visage dans mes mains. Pour qu’on ne voie pas que je pleurais…

A la fin du titre, Eric Clapton annonça le nom de sa choriste, j’ai entendu Liza Carter. Juré !

 

Episode 23

Songes d’une nuit d’été

On avait mis au rancart tous les mystères irrésolus, toutes les questions restées sans réponse depuis la plus Haute Antiquité. Emporté par l’élan, on a fermé les cabinets des psychanalystes viennois farceurs ; enfin, on a sorti de nos esprits toutes les idées fumeuses sur la condition humaine et l’éternité, leurs prophètes et leurs guérisseurs.

Un désencombrement général de la planète était en cours.

On n’a même pas pris la peine d’établir un inventaire de toutes les inutilités dont s’est débarrassé. Il aurait tenu trop de place et, un jour ou l’autre, il y aurait bien eu un quidam pour venir réclamer un truc bizarre qui lui aurait soi-disant appartenu ou dont il se prétendrait l’auteur : quelque chose comme les dix commandements ou quelqu’un comme le mari de la Vénus de Milo.

Bref le grand nettoyage, urbi et orbi, sur la terre et au ciel, des clics et des claques, bien le bonjour au cloud…

J’ai quand même mis de côté les dix derniers numéros du magazine Rolling Stone pour des jours plus sombres et un exemplaire de L’égoïste romantique ou journal d’Oscar Dufresne alias Frédéric Beigbeder, écrivain nightclubber du quartier de Saint-Germain-des-près dans les années 90, utile pour étaler le gros temps.

La mer était moins froide, l’air plus léger, les mouettes moins bruyantes…

Leslie ne portait qu’une moitié de bikini, Line avait plus de bleu que de gris dans les yeux, Caro roulait des hanches, pieds nus, histoire de faire marcher Jules.

Georges servit une rangée de dry-martini et dit :

– Alors ?

Jules a répondu :

– On a gardé la musique.

Et je me suis réveillé.

 

 

 

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 07/07/2019 | Comments (0)
Dans: Nouvelles | Format:

Le bar de la plage – 18, 19 et 20

Episode 18

Il peut arriver que le monde tourne rond.

C’était peut-être le cas ce matin.

Une lumière précoce, bizarrement agréable, jouait entre les ombres des claustras et des différents obstacles – fauteuils, plantes, livres, tasses – qui encombrent la terrasse. Dans ma tête, trottaient les premiers vers de la chanson de Gérard Manset “Il voyage en solitaire / Personne ne l’oblige à se taire”. J’ai suivi les recommandations de Jacques Chardonne, écrivain français du siècle dernier : je posai un pied léger sur la terre.

Forcément, cette succession concomitante d’instants harmonieux

(figure spatio-temporelle inédite selon Jean-Do qui s’y connaît en disciplines supra-mystérieuses) était inquiétante. Forcément, ça ne pouvait pas durer. C’était comme si un jour, un samedi après-midi par exemple, l’équipe de rugby d’Ecosse batte celle d’Angleterre, un psychologue viennois parvienne à guérir une patiente atteinte d’une dépression amoureuse et le dimanche ma tante cartomancienne en Cornouailles pronostique le tiercé gagnant ; bien sûr, le lundi, il ne pourrait faire que mauvais temps.

Ce matin, rien d’autre ne se passait, On n’entendait pas la mer ; elle avait dû se retirer jusqu’à l’horizon, les mouettes l’avaient suivie, grand calme dans le jardin.

J’imaginais quelques événements tout aussi plaisants :

. Personne ne s’avisait à vouloir faire le bonheur de ses semblables sur la terre ou au ciel, (ce genre d’ambition se termine toujours mal)

. On pouvait perdre son temps sans se sentir obligé de le retrouver ni de le rattraper.

. Les ingénieurs d’Aston Martin trouvaient enfin la solution pour que leurs voitures restent sur la route. Françoise Sagan n’aura plus d’accidents, Roger Nimier non plus.

La matinée s’éternisait.

Finalement, j’écoutai encore Chardonne : je posai un second pied léger sur le plancher.

 

Episode 19

Saint diable

Le soleil fracassait en cascade des milliers de rayons arrogants. Le grand brasier était allumé, le diable s’y réchauffait les extrémités.

On préparait tranquillement notre avenir : valait-il mieux louer Dieu ou vendre son âme au Diable ? On en était toujours au même point. Depuis le début. Depuis le temps où Socrate et Platon dansaient le sirtaki sur les quais du Pirée. Voilà comment, cette fois, on s’en est sorti.

Une nonchalance laiteuse baignait le bar de la plage et ses occupants quand, soudain, Leslie et son bikini occupèrent tout l’espace visuel disponible : spots de rouge éclatant dispersés sur une silhouette à contre-jour. Fin des interrogations existentielles de l’assistance.

Ce qui prouve bien au passage l’immense supériorité de Louis Réard, (entre nous, l’inventeur du bikini), sur la plupart des philosophes de la deuxième moitié du XIXème siècle et de la totalité du XXème, sans oublier les psychanalystes.

Toute tentative d’explication raisonnable est naturellement vouée à l’échec, résumons quand même : a) Leslie, tout aussi anglaise, est beaucoup plus sexy que Kate Moss ; b) Son bikini est beaucoup plus sexy que n’importe quel bikini qu’on a pu voir au cinéma depuis l’invention de celui-ci, y compris dans les films de James Bond.

Vous pensez que j’exagère ? Autres signes de l’effet « Leslie in bikini » : depuis, Jules et Jim n’ont rien dit de désagréable à l’encontre de Caro, Marie-Christine de V. aurait été demandée en mariage et cet après-midi Line n’a pas eu de nouveau chagrin d’amour.

Vous allez encore penser : « En voilà une histoire : une fille se pointe en bikini, encore une, d’accord elle est pas mal ; la terre s’arrête de tourner et le monde devient bon ? ». Eh oui. Le diable sait faire du soleil, beaucoup de soleil, même un peu trop parfois, surtout pour les Irlandaises à peau blanche, il habille des filles comme Leslie en bikini et plein de choses s’arrangent. Au bar de la plage pour le moment.

Et les autres, là-haut, ils s’y mettent quand ?

 

Episode 20

Un après-midi presque parfait

Les nuages s’entremêlaient en souplesse, laissant filtrer la juste quantité de lumière oblique nécessaire à dessiner les visages et former les reliefs. La mer n’était pas en reste. Les vagues glissaient en silence à la surface de l’eau, chacune à son tour, sans bousculade.

C’est très exactement dans ces conditions météorologiques qu’est programmée l’Apocalypse. Normalement, on a encore un peu de temps devant nous.

Les filles étaient sublimes. Caro, Line, Leslie, Marie, étaient si sublimes que personne, même ces deux teignes de Jules et Jim, n’auraient imaginé dire quelque chose de désagréable susceptible de faner leur teint ou de voiler l’arc-en-ciel de leurs yeux. Marie-Christine de V. avait reçu un message d’un prétendant qui lui proposait de venir le rejoindre dans son ranch du Botswana, « c’est quand même loin de Versailles » même pour une descendante présumée de  la duchesse de Choiseul, dame de cœur de ce bourlingueur de Bougainville.

Georges, le barman, venait de réussir une série de dry-martini qui aurait remporté le premier prix au Dry Martini World Contest qui se tient chaque année au Saint James Club, Kensingston, Londres. Le jury est constitué de personnalités légèrement excentriques (parmi elles pas mal d’anciens du Foreign Office et de l’équipe de rugby des Harlequins), toutes réputées pour leur goût très affûté en matière de spiritueux et cocktails divers.

Bref, en cet après-midi-là, le bar de la plage et ses habitants vivaient un de ces moments de grâce seulement connus du diable et de quelques tribus épargnées par la grippe espagnole, la psychanalyse et les prophètes.

Et si un papillon se mettait à battre des ailes quelque part à l’autre bout du monde, comme ça, sans raison apparente ? Vous connaissez la suite, papillon à Tokyo, tornade à Honolulu.  Faut-il souffrir d’un bizarre syndrome d’inquiétude chronique, ou d’un manque de vitamines ABC, pour aller imaginer le pire en plein milieu du meilleur ? Enfin, Shakespeare en parlait déjà : après le beau temps, l’orage, les éclairs, Elseneur, Lear et tout le bataclan.

On entrait en douceur dans les premiers moments de la soirée, l’air était toujours aussi délicieusement respirable, le monde nous foutait la paix : il était peut-être en grève ?

Cet après-midi, les papillons de Tokyo s’étaient tenus tranquilles, ça tient parfois à si peu de chose.

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 24/05/2019 | Comments (0)
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