Le bar de la plage – épisodes 90, 91 et 92

Episode 90

Zones d’ombre

Il n’y avait pas de quoi pavoiser. La moitié de la bande avait des mines de survivant de l’Apocalypse, l’autre moitié affichait les stigmates d’une catastrophe en cours. Pour autant pas question d’appeler à l’aide tout le fourbi officiel des secours aux âmes en peine. On sentait les mouettes légèrement moqueuses même si elles n’avaient rien à voir avec cet état de chose. Le ciel, l’eau, la plage, l’atmosphère, toute la nature se présentait en un élégant camaïeu de gris, « plus Chanel que Sonia Rykiel », selon le commentaire de Louise de V qui n’avait pas encore tout oublié.

On ressentait comme un trou de l’Histoire à l’intérieur duquel nous tournions en rond complètement déboussolés ; on vivait comme une sorte de grève des destins.

Parfois, ces moments où la fatalité hargneuse fait la sieste peuvent être accueillis comme un soulagement, les inquiétudes font relâche. A l’instant même cela ressemblait davantage à un abandon.

Après tout, on était simplement triste, collectivement triste, peut-être irrémédiablement triste.

Et je crois qu’on n’y était pour rien. Ça nous était tombé dessus, c’était venu tout seul, sans raison. Comme s’il fallait toujours mériter ce qui vous arrive… Fallait-il obligatoirement avoir fait quelque chose de spécial pour mériter d’être triste…

En attendant la réponse, voici quelques remèdes. Ecouter :

. Johnny Halliday, L’idole des jeunes (plutôt pour les garçons et beaucoup plus sentimentale que la version originale de Ricky Nelson Travellin’Man)

. Françoise Hardy, L’amitié

. Nina Simone, Mississippi Goddam

 

Episode 91

Breaking the news

Il était bientôt midi et Leslie pétaradait :

– Alex Alexander, réveille-toi, je suis là.

Elle devait se sentir seule et s’ennuyer… Leslie peut être agaçante ; de jour comme de nuit elle n’a aucune idée de la position des astres et s’en fiche complètement. Ce qui ne convient pas forcément à tous ses types d’amoureux. Leslie doit faire partie de ces Anglaises qui sont nées à l’époque où le soleil ne se couchait jamais sur l’Union Jack, je suis né beaucoup plus tard.

Cette nuit-là j’avais passé de drôles de caps, le Bonne Espérance (un menteur), le Horn (lugubre) et quelques autres moins frimeurs et plus accueillants. La navigation oniro-océanique réserve bien des surprises : les océans sont vastes et rien ne ressemble à ce qui est noté dans les livres de géographie. Je crus entendre Leslie récidiver depuis la terrasse :

– Alex, je t’attends…

Etait-ce vraiment le bon moment pour revenir à la vie consciente ? Si au moins Leslie avait une ou deux bonnes nouvelles à m’annoncer. Par exemple :

– L’Irlande, (ou à défaut l’Ecosse), vient de gagner la Coupe du monde de rugby

– Dimanche dernier, ma tante cartomancienne a pronostiqué le tiercé dans l’ordre

–  Le temps n’est plus comptabilisé

– Les rivages au bord des mers sans marée bénéficieront désormais de marées trois fois par an
(c’est déjà un progrès)

–  Le bar de la plage ne sera jamais inscrit au patrimoine de l’humanité selon l’Unesco.

Stendhal avait écrit une autre version de la fin de la Chartreuse de Parme, bien plus heureuse et bien plus amorale. On vient d’en retrouver le manuscrit au Consulat de France à Milan.

Imaginer vous réveiller, prendre votre premier café et entendre à la radio l’une de ces extravagantes nouvelles dont vous rêvez depuis toujours plutôt qu’un tour du monde des crimes, atrocités et alarmes en tous genres qui vous est obstinément servi.

Un vent de mer annonce la marée montante.

Je crois que je vais quand même rejoindre Leslie.

On verrait bien à quel genre de jour on allait avoir à faire.

 

Episode 92

Le grand mouvement

La tendance n’était pas aux aventures nocturnes extrêmes – allez savoir pourquoi, peut-être un vent de modération soufflait-il au-dessus de nos têtes ? – cela ne nous empêchait pas de parvenir aux rives de l’aube sans effort, portés par le romantisme naturel des nuits étoilées. Enfin quelque chose dans le genre surtout si l’on ajoute quelques ballades so soul d’Otis et les maquillages inflammatoires des filles sur le sentier de la guerre.

Le jour perçait derrière les nuages, les mouettes n’avaient pas entendu leur réveil, et les tables de la terrasse du bar de la plage étaient prêtes à accueillir nos petits déjeuners. Là, comme le commande ma tante cartomancienne en Cornouailles, « il faut être précis ! » (Déclaration méritante de la part d’une personne qui n’a toujours pas réussi à trouver le tiercé du derby d’Epson dans l’ordre). Tous les ingrédients nécessaires sont d’ailleurs indiqués dans A Perfect Englih Breafast de Margareth Snowville (Editions de la Tamise, 1824) et mis en œuvre au Clyde Court Hotel, Lansdowne Road, Dublin.

Ici, tout y était, plus quelques mises à jour et options locales.

Leslie avait dégotté un fiancé inconnu dit photographe de mode. Elle avait marché dans le bobard, ça devait l’arranger, dans l’ensemble on s’en contentait. La métaphysique prenait ses distances, le corps reprenait le dessus. Les astres ordonnançaient. La suite nous échappait.

La planète tournait, se retournait, et nous avec. Nous étions embarqués, immobiles passagers clandestins pour le grand voyage cosmique autour du soleil. Vertigineux, non ? Pourvu que ça dure encore un peu…

Jean-Do flanqué de deux mathématiciennes ultimes rencontrées selon les lois du hasard et des probabilités, énonça :

– Soit une ellipse de 930 millions de kilomètres à parcourir en 365 jours, arrondissons, ce qui nous fait une vitesse moyenne de 106 000 kilomètres / heure

Ce matin-là, un peu avant dix heures, Liz descendit en marche :

– Ça va trop vite, on n’a le temps de ne rien voir.

 

Par Alexander Benett, , publié le 25/04/2021 | Comments (0)
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Le bar de la plage – épisodes 87, 88 et 89 

Episode 87

Une sorte de malédiction cosmique peut-être …

Toutes les journées de la plupart des représentants du genre humain actuellement en exercice sur la planète commencent par le matin. Sauf pour les noctambules romantiques, les barmaids, les stripteaseuses et ceux qui ont une occupation sérieuse de nuit comme conduire un métro ou soigner les accidentés.

Dans les temps nettement plus anciens on pouvait comprendre le phénomène : il était plus facile de baguenauder à la lumière du jour que de chercher son chemin dans les ténèbres de la nuit. Mais depuis, un dénommé Edison a inventé l’électricité ; on aurait pu imaginer un rééquilibrage de l’activité des hommes entre les partisans du nocturne et les adeptes du diurne. Il n’en n’est rien. Il y a toujours plus d’usines de jour que de boites de nuit, même s’il est infiniment plus agréable de fréquenter ces dernières. On y entend de la musique (attention quand même à la playlist de l’endroit), on y rencontre des jolies filles qui sont là exactement pour les mêmes raisons que les garçons.

Et on continue à pendre, ou à fusiller, selon les coutumes locales, aux premières heures du jour.

Sur la terrasse, une brise limpide d’ouest balaie cette tirade.

J’imagine un monde avec cette pancarte à l’entrée : « Ouvert de minuit à l’aube ; (heures d’ouverture ajustable selon la latitude) »

Il est 7 heures du matin, j’en ai assez vu pour aujourd’hui, je vais me coucher.

 

Episode 88

Fautes d’accord

Pour écrire, Michel Houellebecq, romancier français du début du XXIème siècle dont il raconte les tares et les sinistres, propose la méthode suivante : « il suffit de s’asseoir à une table, de s’ennuyer assez longtemps et d’attendre que quelque chose vous passe par la tête ».

J’étais bien assis à une table, je m’ennuyais depuis un certain temps sans que la plus petite idée au gout de piment ne soit venue titiller mon cerveau. Et Leslie vint briser cette douce solitude oisive.

–  Alexander, Gram Parsons, ce nom te dit quelque chose ?

J’en avais une vague idée. Il y a quelque temps j’avais écrit quelques méditations inspirées sur le séjour des Rolling Stones à la villa Nellcote sur la Côte d’Azur et la naissance de l’album Exile on Main Street. Ils y vivaient, disais-je, entourés de filles inouïes aux noms flamboyants et exotiques d’Anita Pallenberg, Gram Parsons, Gretchen Burrel.

– Alex, si Anita et Gretchen, surtout Anita, étaient bien les bombes atomiques à fragmentation bionique que tu dis, ta Gram Parsons était tout simplement le meilleur chanteur-guitariste-compositeur country des USA, le complice de Keith Richards, et en privé le pote de Gretchen.

(D’où Leslie tenait-elle tout ça ? Elle avait dû potasser Life, la vie et œuvres de Keith Richards par Keith en personne. Et venait de m’en mettre plein la vue)

Pardon, Gram… Pour la paix de mon âme, j’écouterai tous tes disques.

Je commence toute de suite : (YouTube) Streets of Baltimore, Gram Parsons / Emmylou Harris.

A peine deux ans après son séjour à la villa Nellcote, Gram Parsons mourut d’une overdose, il fut enterré dans le désert quelque part dans le Nevada ou dans un autre désert, il avait 26 ans. Le For Ever 27 Club accueillait un nouveau membre.

Pourquoi Dieu continue-t-il à tuer les guitaristes surdoués ?

– Georges, un triple dry-martini sans martini…

 

Episode 89

La guerre de Troie, one more time

Météo : une brise légère du soir venant du large ventile le rivage.

Au bar de la plage : Caro, érudite beauté à boucles brunes et teint mate. Line, sensible beauté à boucles blondes dorées, tendance au chagrin d’amour. Leslie, beauté anglaise incertaine et multiple, croisement réussi entre Chrissie Schrimpton et Lady Guiness, généralement déshabillée par Mary Quant.

C’est à peu près par la même situation que sur le Mont Ida commença il y a quelques siècles la guerre de Troie. Là, elles étaient trois déesses et se nommaient Hera, Aphrodite et Athena. Le prince troyen Paris, fils de roi et assez beau gosse, est appelé à élire la plus belle. Aphrodite le submergea de promesses électorales, il céda, elle l’emporta. Dans le programme d’Aphrodite, il y avait Hélène, la belle Hélène, l’amour d’Hélène promis à Paris en récompense de son vote. Enfin presque : Hélène était une femme mariée et Paris devait commencer par l’enlever à son mari, Ménélas, roi de Sparte. Evidemment, celui-ci fut furieux – on le comprend un peu – il rameuta ses amis rois et guerriers et partit récupérer sa femme retenue, plus ou moins contre son gré d’ailleurs. La guerre de Troie était lancée.

Les concours de Miss ont parfois des effets désastreux. Les classements et hit-parades ne valent guère mieux. Quel est le meilleur guitariste du monde ? Le n°2, le n°5 ? Et le vingtième ? Le blues et le rock’n’roll ne sont pas des courses de chevaux. La beauté des filles non plus.

Louise de V très au-dessus de ses contingences par ses origines versaillaises, semblait au bord du bonheur absolu. La raison de cet état :

– j’ai trouvé dans un magazine la liste des dix meilleurs partis de la planète. Je n’ai plus qu’à choisir.

Si les mouettes colportent l’histoire, on est parti pour une guerre mondiale.

Pourvu que Jean-Do ait la bonne idée de l’inviter à danser les slows, cela retarderait au moins l’échéance.

Je jure que ce soir je ferai danser toutes les filles. Enfin, celles qui le voudront bien…

 

 

 

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 07/04/2021 | Comments (0)
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Le Bar de la plage – épisodes 84, 85 et 86

Episode 84

Comment peut-on se sortir d’un tel bazar ?

Les services officiels de la météo avaient annoncé l’imminence d’une forte dépression. Ils ne s’étaient pas trompés : elle était là. Une pluie hargneuse, en rogne, agressait la toiture. Les feuillages des arbres ployaient sous la violence du vent. On s’est replié à l’intérieur… comme dans la chanson des Rolling Stones Gimme Shelter «  Une tempête menace / Si je ne trouve pas un abri/ Je vais me volatiliser ».

Tu poses une phrase et il n’y a plus qu’à attendre, les autres vont suivre. C’est à peu près comme ça que Keith Richards a écrit ce texte : « Ce n’était qu’une horrible journée avec les éléments qui se déchaînaient sur Londres. Je suis entré dans ce mood rien qu’en regardant par la fenêtre tous ces passants qui se faisaient happer leur parapluie par le vent et qui couraient après comme des fous. C’est là que l’idée m’est venue. On a du pot parfois : il faisait un temps de merde et je n’avais rien d’autre à faire. »

C’est la même histoire pour le nombre pi que Jean-Do était en train de raconter au téléphone à une lointaine mathématicienne citadine à talons aiguille : un type a posé le chiffre 3, puis une virgule et des milliers et des milliers d’autres chiffres s’y sont agglutinés, et ce n’est pas fini. Un jour, un autre type qui se prenait sans doute pour quelqu’un d’autre a jeté une petite, une minuscule petite étoile dans l’univers, elle s’est mise à tourner et des milliards d’autres l’ont suivie.

Entre deux, le Colonel a dit :

– Le hasard est quand même très inventif.

La tempête ne donnait pas de signes de faiblesse, la pluie n’avait pas épuisé ses réserves. A intervalles indéfinis, un éclair déchire l’épaisseur des nuages. Sur la mer, les vagues se suivent comme les riffs d’un blues joué par un guitariste enragé sous bourbon-ginger ale.

Dans un coin de la salle, à côté du poster reproduisant la couverture de l’album The Free Wheeling’ Bob Dylan où il est photographié avec sa petite amie Suze Rotolo et son blouson de daim dans les rues enneigées de Greenwich Village, une fille avec un bonnet et des bottes de cuir souple tapotait ses pensées sur le clavier d’un ordinateur. On n’avait pas fait attention à elle. Sans doute, elle aussi avait-elle cherché un abri ? Elle ressemblait étrangement à Patti Smith en couverture de son livre M Train. Bienvenue au bar de la plage, Miss … (une de ses lectures de jeunesse fut le livre de l’écrivain marocain Mrabet, un copain de William Burroughs Le café de la plage… alors…)

Forcément la nuit allait finir. Combien de temps avions nous passé dans ces élucubrations ? Il n’y a pas que le mauvais temps pour dérégler les montres.

 

Episode 85

Conversations incertaines en bordure du crépuscule

C’était un vieil homme, enfin il en avait les apparences : marche fragile, poils gris, tenue incolore et pas mal de rides dont l’origine était connue de lui seul. Il avait l’air de connaître Georges depuis son premier cocktail et le monde depuis sa création, mais c’était moins sûr. Il avait dû fréquenter d’autres bars de la plage, à d’autres époques, sans doute au bord d’autres océans. Ils avaient peut-être eux aussi disparu dans le grand chambardement du temps où tout s’évanouit. Lui avait échappé aux divers cataclysmes.

Sur la plage, notre copain Pierrot-le fou d’amour jouait de son saxophone. Le vieil homme dit :

– On dirait du Coltrane…la même tristesse dans la voix…

La mer accaparait son attention comme si elle renfermait tous ses souvenirs ou ce qui lui restait d’avenir. Dans un moment, elle remporterait le tout à la marée descendante. On évitait d’être trop bruyant, trop bavard, on faisait attention à ne pas le déranger. Peut-être ne nous voyait-il même pas, absorbé à remonter le film de son existence, impuissant à en remanier le scénario. Pas de happy end, Hollywood n’existe que sur pellicule. Ava, Ingrid, Marlène ne consoleront plus personne, la piscine de Tonton Ernest à la Finca Vigia n’est plus navigable.

Qu’est-ce qu’il faisait là ? Qu’est-ce qu’il était venu rechercher ? Dans le film Cinema Paradisio, Alfredo, le projectionniste de la salle de cinéma locale, dit au jeune Salvatore – Francis Perrin en partance pour Rome : quand on s’en va, il ne faut jamais revenir…Bien sûr, bien plus tard, Salvatore devenu un grand producteur ne l’écoutera pas, il reviendra, ce sera pour l’enterrement de son ami Alfredo. Le vieil homme avait sûrement vu Cinema Paradisio…

Quelque part, dans une ville, les jupes des filles tournent devant les terrasses des bistrots, c’est déjà si loin.

Il entend encore cette guitare bluesy dans un club enfumé de Greenwich Village, cet air de Verdi repris en chœur à l’unisson des chanteurs par le public un soir à la Scala ou les cuivres énergiques d’une bandas débraillée lancée à la suite des toros dans la fête d’un village gascon.

En arrivant, Line avait dit :

– Bonsoir Monsieur

Il avait répondu :

– Bonsoir Mademoiselle

Il est parti sans dire un mot. C’est sans doute le mieux à faire quand on s’en va.

Bonne route Old Rolling Stone

 

Episode 86

Elasticité de la sémantique.

Ma tante de Cornouailles, cartomancienne localement réputée, me disait en s’envoyant un verre de sherry :

– Alexander, il y a carte et carte.

Evidemment, c’était son métier. Confondre un as de pique et une dame de cœur n’était pas bien vu.

Un jour, le Comte Alfred Korzybski, élève de l’école polytechnique de Varsovie au début du siècle dernier, ultérieurement un peu espion, établit cette formule : «  la carte n’est pas le territoire. » Remarquez, le GPS non plus, et de loin.

L’autre soir, Le Colonel, la mine de traviole, commanda un double whisky et dit :

– Les cartes ne donnent pas le tiercé gagnant à Longchamp.

Allez vous y retrouver…

Jean-Do, désormais pointilleux à en être agaçant depuis sa fréquentation des équations haut de gamme et des mathématiciennes qui allaient avec, avait raison : bon, c’est entendu le Colonel dit ce qu’il veut et il arrive parfois que le sens profond ou superficiel de ses propos nous échappe un peu. On peut imaginer qu’il dispose d’un lexique privé, composé au fil temps aux intersections de divers mondes et à des heures peu précises. Peut-être même sous influence de liquides euphorisants. Mais dans le fond c’est assez arrangeant ; chacun est libre de choisir l’interprétation qui lui convient, les risques de discorde en sont d’autant réduits.

L’océan, l’état du vent ou des nuages, pas plus que l’agitation basse intensité de nos âmes ne justifiaient le déclenchement d’un avis de vigilance intercontinentale. Louise de V ne se rêvait plus enceinte et Leslie en sœur jumelle de Kate Moss.  C’est à ce genre de signe que l’on peut envisager une courte période de sérénité dans les environs proches ; ce que, de leur côté, les horoscopistes érudits attribuent à un heureux alignement des planètes.

Se levait une légère brise venant du large, Caro semblait embrouillée ; après tout, même l’empire romain s’était pris les pieds dans le tapis. Caro tint quelques instants sa tasse de café en suspension puis elle dit :

– Finalement…dans l’ensemble la vie est assez floue

On ferait avec.

 

Par Alexander Benett, , publié le 14/02/2021 | Comments (0)
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Le Bar de la plage – épisodes 81, 82 et 83

Episode 81

Le lendemain de la nuit (atmosphère 2)

Une brume protectrice enrobait d’à-peu-près l’ensemble eau-ciel-végétation. On n’y voyait bien assez clair comme ça.

Les activités de la nuit avaient été longues et indulgentes, même pour ces teignes de Jules et Jim qui ne manquent pas une occasion de remettre en ligne les logiques défaillantes d’interlocuteurs vaseux. Cette nuit ils s’étaient résolus à faire quelques exceptions. Louise de V avait quasiment giflé un bellâtre qui voulait à tout prix lui vendre une voiture ou l’emmener à Saint-Tropez à deux heures du matin, elle ne se rappelle plus exactement. Bref on avait traversé sain et sauf une « reggae night » version Jimmy Cliff.

La lumière pâle du jour se chargeait de remettre la réalité en place, décors et dialogues inclus, ce n’est pas ce qui se fait de mieux.  Les grandes décisions, du genre : que faire qui en vaille la peine ? Qu’est-ce qui mérite d’être peint ? L’interrogation de Duchamp devant sa pissotière, tout cela ce serait pour plus tard.

Evidemment, dans cette situation on ne peut pas espérer avoir les moralistes agréés de son côté.  On a beau leur dire qu’un jour viendra bien où nous céderons aux devoirs ordinaires de la condition humaine, si toutefois en cours de route, nous n’avons pas été découragés par l’exemple de ce Sisyphe et ses démêlées graniteuses ou les élucubrations de ce Pascal avec ses infinis sans limite, et conduits à de funestes extrémités shakespeariennes. Les dix commandements, plus quelques autres, ne sont pas encore abolis et la nuit du 4 août est plutôt prévue aux environs du 32.

Malgré le plafond bas et la visibilité réduite, les mouettes tournoyaient, affamées. On l’était aussi, sensation indissociable des petits matins forcément blêmes.

Pouvait-on être sauvé, enfin juste prolongé, par un Royal Perfect English Breakfast ? Vu la longévité de la Reine qui en prend donc un chaque matin depuis plus de 90 ans, la réputation du remède est immaculée.

Georges était prêt :

– Pour ces messieurs-dames … les œufs brouillés, ou sunny-side-up ?

 

Episode 82

Saint Glin-Glin, foutez-nous la paix

La mer était étale, je l’étais aussi. Louise de V. également (bizarre quand même) et Leslie semblait bien dans le même état d’esprit.

Nous étions lundi. Fallait-il voir dans cette concordance des temps et des états d’âme une relation de cause à effet ? Le monde occidental étant réputé sans énergie ce jour-là, contrecoup de l’agitation forcenée du week-end : sport, barbecue, visite de musée ou de chapelle, divertissement des enfants, disputes conjugales ; et de la morosité annoncée par la reprise du travail. Et si tout cela n’était que le résultat d’une banale intoxication calendaire … Imaginez qu’au cours des temps précédents les hommes, en particulier les anciens Romains, aient oublié de nommer les jours avec tout ce fatras de superstitions qui est venu s’y agglutiner. On ne serait pas obligé de s’y conformer, de faire la guerre le mardi, du commerce le mercredi ou l’amour le vendredi comme Jupiter et ses acolytes le suggéraient. (Plus tard, on passa du jour de l’amour à celui du jeûne, pas vraiment un progrès, puis à la célébration d’une ribambelle de saints). Dire qu’avec un peu de chance et un peu moins de géométrie du côté des planificateurs, chacun pourrait aller selon son humeur du jour, léger comme l’air d’un temps sans borne ni panneau indicateur.

C’est le Colonel qui en fin de journée dissipa les brumes de l’apathie générale. Elégant comme un prince de théâtre, il était décoré de Lan Sue en sublime princesse. Je me demande toujours quel goût pouvait bien avoir sa peau dorée avec son étrange douceur que l’on ressentait dès qu’elle s’approchait à moins de cinq centimètres. Peut-être le Colonel le savait-il… Enfin il déclara, usant de sa formule favorite quand il voulait exprimer sa profonde harmonie avec les circonstances :

– Parfait, c’est parfait.

On ne voyait pas vraiment de quoi il retournait mais on était sûrement passé à côté de quelque chose. Faute de propositions concurrentes plus nettes, on tomba d’accord avec lui.

Georges enchaîna comme relié à la pensée magique et secrète du Colonel :

– Et un jour, quelque part, on célébrera la Saint Dry-martini….

 

Episode 83

Une Anglaise sur la plage

L’homme ne peut demeurer longtemps seul dans une chambre sans déprimer, selon Pascal.

–  La femme non plus, selon Leslie

Je traînais avec Leslie en bordure de l’eau. La mer était fraîche sous les pieds. On peut dire qu’il faisait beau, sauf que c’était le début de la matinée. En panne d’autres attirances, Leslie m’avait prématurément arraché à mes rêveries. Je planquais ma mauvaise humeur derrière des lunettes noires. Les oiseaux de mer n’étaient pas encore de sortie, le seul bruit qui nous accompagnait était le subtil murmure du ressac.

Leslie était vraiment jolie et je ne m’en rendais même pas compte. Elle avait plein de grains de sable dans les cheveux ; où avait-elle passé la nuit ? Elle avait dû traverser une tempête de sable. Ça lui allait drôlement bien. Les Anglaises délurées avec des yeux bleu-vert anglais sont faites pour avoir des grains de sable dans les cheveux et des traces de sel séché sur les épaules. Surtout quand elle porte une mini-robe noire sans ceinture.

A une époque ancienne, Georges Moustaki chantait :

J’ai si souvent dormi
Avec ma solitude
Je m’en suis fait une amie
Une douce habitude.

– Evidemment Alex Alexander, dit Leslie, tu t’es encore laissé prendre au coup du guitar-hero, triste et solitaire, au volant de sa Chevrolet Impala verte décapotable on the road 66 ; n’en crois pas un mot : il y a toujours une groupie roulée en boule sur la banquette arrière.

L’atmosphère se réchauffait, les premières mouettes se dérouillaient les ailes en de lents vols planés. La mer commençait à remonter.

Au fond, Leslie était une fille sentimentale.

 

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 24/01/2021 | Comments (0)
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Le bar de la plage – épisodes 78, 79 et 80

Episode 78

Paresses de l’aube

Il faisait un temps gris, vraiment gris, si gris qu’il déteignait jusqu’au fond des yeux de Line. L’eau, le ciel et le sable, les oiseaux, le tronc et les branches des arbres, tout se fondait dans cette couleur inerte qui, bon côté de la théorie des climats, préserve souvent des emballements énervés et des passions solaires. Les marchands de cartes postales quadri-chromiques et les collectionneurs d’Andy Warhol le fuient, le gris n’est pas très commercial.

C’était un de ces matins où il n’y a pas grand chose en vue, de près ou de loin ; où l’idée même de s’animer ou de ne rien faire n’avait pas encore été inventée. Le corps foutait la paix à l’âme et réciproquement. Mister Instant et Miss Eternity dansait un slow sur un morceau de Ray Charles qui chantait I Can’t Stop Loving You.

On aurait pu commencer par dresser la liste de nos bonnes (ou mauvaises) résolutions, et puis tout laisser là sur le sable dans l’état d’inachèvement où elles étaient. Il y aurait bien quelqu’un de sérieux pour les ramasser et les classer sans suite dans une armoire dont il finirait par perdre la clef et l’adresse. Personne ne viendrait les réclamer. Pas plus mal.

On aurait pu aussi s’entraîner pour le prochain match du championnat inter-plages de volley-ball mixte. (A ne pas confondre avec le beach-volley, ici c’est du vrai volley). Jusqu’à présent on n’avait pratiquement gagné aucune partie, mais on avait l’équipe la plus sexy et on s’en fichait pas mal. Lorsque le 6 majeur alignait en même temps Caro, Leslie, Marie, et maintenant Lan Sue, aucune autre formation ne pouvait envisager de monter sur le podium de Miss Volley. Enfin, après le dernier match, on avait rangé le filet et le ballon dans le local du club de planches à voile et on ne les retrouvait plus.

Le Colonel avait bien esquissé le projet d’un retour sur les rives du Yang Tse Qiang mais c’était vraiment trop loin et il était déjà presque midi. On n’y serait jamais à temps.

Le gris subsistait, sans impatience, résistant à la tentation de suivre la marée descendante.

Il n’y avait plus qu’à attendre un prochain jour.

 

Episode 79

Love Story

Le phénomène est irrépressible.

Michel Polnareff chante Goodbye Marylou et on tombe tous amoureux d’une certaine Marylou. Après ça, on a envie que toutes les filles romantiques auxquelles on rêve la nuit s’appellent Marylou.

Pour vous faire une idée du choc sentimental provoqué et vous persuader que je ne suis pas tombé sur la tête en grimpant à un cocotier pour imiter Keith Richards, vous avez jusqu’à tout à l’heure pour aller voir le clip de la chanson sur YouTube, celui en noir et blanc. Taper Google, Michel Polnareff Goodbye Marilou, c’est direct, en principe vous y êtes. (Au-delà de cette limite, si vous ne le faites pas, votre carte de membre VIP de la bande du bar de la plage s’auto-détruira)

Line s’approcha et me dit :

– Alex, tu as l’air tout retourné

Pire que ça. Je m’allonge sur le divan : dans la maison voisine de celle de mes parents, habitait une jeune fille ravissante, et elle le savait déjà. Je passais la moitié de mon temps à l’éviter, l’autre moitié à essayer de la voir. On a grandi un peu ensemble, puis séparément.  Et elle disparut. On m’a dit qu’un jour elle était repassée avec un futur mari. Ça devait arriver. Clap de fin. Evidemment, elle s’appelait Marylou et j’étais en train de regarder le clip en boucle.

Je devrais peut-être lui écrire (j’emprunte un peu les paroles) :

Quand l’écran s’allume, je tape sur mon clavier

Tous les mots sans voix qu’on se dit avec les doigts

Et j’envoie dans la nuit

Un message pour celle qui

Me répondra QK pour un rendez-vous

On en était à l’heure des premiers dry-martini, la soirée hésitait encore.  Elles apparurent comme dans une comédie musicale de Billy Wilder mais ne coururent pas se jeter dans une piscine. Par ordre d’entrée en scène : Line, Leslie, Caro, Lan Sue, Louise de V.  Lèvres rouges, mini-short, elles portent toutes un T-shirt qui crie « Je suis Marylou »

Je crois que je n’allais pas tarder à guérir.

 

Episode 80

Considérations en désordre sous une pluie battante

S’asseoir à une table et attendre que quelque chose vous passe par la tête, c’est comme ça, sans le préméditer, que parfois on parvient à dire ou à imaginer un truc pas trop mal, la plupart du temps inutile mais qui sonne bien et agace les esprits appliqués.

J’étais exactement dans ces dispositions, mais là, pas la moindre petite idée à l’horizon, le plus infime frémissement. Cela peut arriver, durer une journée ou deux, ou toute une vie et même au-delà. Au départ, on n’en sait rien. Et par-dessus le marché, le ciel me tombait sur la tête.

Découragées par la persévérance d’une averse sans fin, les mouettes s’étaient réfugiées à l’abri des feuillages. L’eau crépitait sous les grains. L’ai-je déjà dit ? J’aime ces temps décriés, maussades, pleins d’eau et de retenues, à l’inverse des exubérances criardes des plein-soleil, sauf quand ils génèrent ces ombres profondes et graves comme à l’intérieur des monastères espagnols. Là, les lumières dialoguent, s’associent ou se combattent dans des contrastes extrêmes : le noir et le blanc, le clair aveuglant et l’obscur. Comme dans la proximité harmonique de l’ivoire et de l’ébène sur le clavier d’un piano. Bon, c’est à peu près aussi le titre du duo composé par Paul McCartney et Stevie Wonder :

Ebony and Ivory live together in perfect harmony

Side by side on my piano keyboard, oh Lord, why don’t we

L’ordinaire s’accroche comme le lierre griffe une façade, et puis une musique croise dans les parages et tout se dilue, s’évanouit sans laisser de marque… Personne n’a plus envie de descendre, de voir la fin du voyage, les amarres s’enrouler sur le quai, la chaîne de l’ancre déchirer le fond pour y fixer les troubadours…

La pluie redouble. Grosses gouttes en rafale. Fugaces divagations intérieures sur les mystères des poissons volants. Rien de très sérieux. Le Déluge a duré quarante jours. J’ai encore du temps devant moi. Assis à ma table, d’ici là un rêve ou un ange s’y posera bien …

Tiens, voilà Leslie sous son ciré transparent.

 

Par Alexander Benett, , publié le 16/12/2020 | Comments (0)
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Le bar de la plage – épisodes 75, 76 et 77

Episode 75

Le confort du vide

Pour être précis au moins sur un point, c’était plutôt en fin de matinée. Les mouettes, toujours mobilisées par quelques cancanages immédiats tournoyaient en jacassant, faisant comme d’habitude, comme si elles n’avaient rien vu. Les grains de sable s’entêtaient à garder leur secret pour eux. Cela valait peut-être mieux.

J’en étais-là à divaguer en bordure de l’eau, sans idée fixe ni prétention, à me demander tranquillement qui, avant moi, avant cet instant, avait bien pu poser ses pieds là où j’étais en train de mettre les miens. Ce bout de plage n’avait pas été toujours tout seul, évidemment il en avait vu des choses depuis ses débuts…

Et si c’était précisément ici qu’Ursula Andress toute bronzée était sortie de l’eau en bikini blanc pour jouer un sale tour à ce grand benêt de James qui se croyait toujours le plus beau et le plus malin, sous prétexte que la Reine le lui aurait dit un jour, bien que très indirectement. Il n’y a que les espions, et les contre-espions, pour croire à de telles balivernes.

Les bains de mer sont-ils pour autant bénéfiques pour le genre humain ? Depuis la plus ancienne Antiquité, les avis et les légendes divergent, il y a des pour et des contre. Selon les océans, la température de l’eau et les humains qui les fréquentent. Cela se comprend. Les bains de mer ne peuvent pas seulement servir à créer des ennuis aux agents secrets de Sa Majesté ou à soigner les rhumatismes. On dit qu’ils aident aussi les jolies filles à être encore plus jolies, surtout l’été. (Version vénusienne et définitive des événements).

C’est vraiment ce genre de réflexions qui vous viennent à l’esprit quand il n’y a rien d’autre pour l’encombrer.  Le grand avantage du vide ! D’un seul coup il y a de la place pour se prélasser. Un érudit chinois de la haute époque a même écrit qu’il fallait voir dans le vide une expression subtile de la politesse, comme une invitation discrète à entrer et à s’installer, sans gêner ni déranger personne. (C’est très Han, tout ça quand même). Tout le contraire du plein… Forcément toujours trop plein.

Décidemment je préférais le vide qui est aussi, il faut bien le reconnaître, beaucoup plus pratique à transporter.

 

Episode 76

Seulement une belle journée

Caro qui ne rate jamais une sortie savante avait dit en secouant ses boucles brunes épanouies « déjà les Grecs soignaient leurs dépressions par des cures d’exposition au soleil, la méthode était connue sous le nom d’héliothérapie ». Jim avait légèrement modernisé la formule : « et c’est ainsi que les citadines en perte de vitesse se regroupent dans les salons de bronzage ».

Depuis ce matin, le bar de la plage flottait dans une douceur nouvelle débarrassée de la crudité de ces airs marins maussades qui percent si bien l’épiderme. Les mouettes tournoyaient en bandes calmes sans s’en prendre aux poissons traînassant en surface. Les vents devaient souffler ailleurs et pour quelque temps la paix s’était posée ici, on s’en contentait.

C’est d’accord : dès qu’il fait beau, on doit être de bonne humeur, se sentir heureux, avoir des papillons dans la tête et les muscles revigorés, enfin éprouver toutes ces sortes de sensations et de sentiments qui suivraient inévitablement le retour d’un temps ensoleillé après une longue période de froid et de frimas. Le phénomène est particulièrement aigu quand il s’agit du premier jour de cette rupture climatique. Même les présentatrices météo à la télé les plus endurcies ne peuvent s’empêcher d’afficher un sourire de Miss Carnaval et de gigoter sur leurs escarpins en se pâmant : « Eh bien aujourd’hui on peut dire, chers amis, que c’était bien la première plus belle journée depuis le début de l’année. » Alléluia.

Pour l’instant, il en fallait plus pour arracher Louise de V à ses rêves romantiques peuplés de prétendants. Surtout que Jean-Do n’avait pas complètement abandonné les équations ultimes et les mathématiciennes à talons aiguilles qui s’y cachaient.

Georges préparait avec nonchalance les martini-dry qui devaient inaugurer le début de la soirée. Leslie étrennait un nouveau rouge à lèvres – nuance rose-fruité spécial Summer in England -, on avait immédiatement envie de l’embrasser. Elle jeta ses bras autour de mon cou et me dit dans une moue boudeuse :

– Alex Alexander, t’as l’air morose, remarque ça te va trop mal…

J’avais de la chance, on n’était pas obligé d’être euphorique : c’était peut-être déjà la deuxième plus belle journée depuis le début de l’éternité ? De toute façon personne n’avait compté

 

Episode 77

Le temps s’améliore ; et moi, et moi dans mon bain…

Hier, je n’en avais pas fini avec mes divagations quand Leslie est passée sous son ciré transparent.

« Salut »,

« Salut ».

J’avais essayé de reprendre le fil de mes pensées zigzagantes mais je ne m’y retrouvais plus, tout s’était emmêlé. L’homme pensant est vulnérable. Il y avait bien cette obsession du néant qui bataillait avec une suprême et dérisoire tentation d’héroïsme terrestre mais je n’étais pas taillé pour ça. Malraux avait déjà tenté le coup, on en était revenu. Chateaubriand aussi, il n’avait été guère plus loin que les premiers rochers sur la plage de Saint Malo. Je ne pouvais pas faire un pas de plus. Je me suis raconté cette histoire de Woody Allen : « Qu’est-ce que vous faites samedi soir ? demande-t-il à une fille très intello qu’il tente de draguer dans une galerie d’art.

« Je me suicide, répond-elle,

– Et vendredi soir ? »

Depuis la pluie a cessé. A la radio Dutronc chante : tout est mini dans notre vie, mimi-moke et minijupes. Le Déluge sera pour une autre fois. On fera sans. Provisoirement. Il faudra bien que cela arrive quand même un jour. Et ce jour-là qui fera le tri entre ceux qui monteront dans la navette pour la planète Mars et ceux qui resteront se noyer au Sahara ?

Caro porte cette mini-robe noire assortie à ses boucles brunes qui la fait ressembler à Phèdre, en beaucoup plus sexy. Elle revenait de la plus haute Antiquité. Elle avait croisé des poètes et des savants, Homère et Diogène. Cléopâtre lui avait confié ses états d’âme, ses emportements pour les vieux généraux romains, son trac, roulée dans ce tapis juste avant d’être dévoilée à César. Pas toujours facile d’être une pharaonne.

A cette évocation, Caro sembla brusquement prise de mélancolie. Style boudeuse supérieure post-hypokhâgne. Elle dit :

– Alexander, Cléopâtre n’était pas heureuse.

Je savais bien que le bonheur n’existait pas.

Quelle chance.

 

 

 

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 24/11/2020 | Comments (1)
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Le bar de la plage – Episodes 72, 73 et 74

Episode 72 

Réflexion sur la fragilité des secondes

L’après-midi s’étirait vers le soir, une luminosité filtrée arrosait un clapotis discret, horaire indéterminé : aucune montre n’est fiable. C’était pile le moment pour se dire que le bar de la plage était vraiment le meilleur endroit du monde pour essayer de survivre.

Enfin, il y a quand même toujours un peu de prétention à proclamer qu’on a trouvé l’endroit idéal pour commencer ses jours sur la planète, ou les finir –surtout quand on n’y est pas pour grand chose ; bref, le mieux, ici, était de ne rien dire, ou tout au moins de ne pas parler trop fort ; dossier confidentiel, (même la Reine ne doit pas en être informée) une invasion est vite arrivée.

Sans compter qu’il serait bien étonnant qu’un jour, un type pourvu d’autorité ne vienne pas nous demander de déménager : une loi anti-bar de la plage venant d’être votée par une assemblée de passage. Le rock and roll et les filles en minijupe finissent toujours par agacer. Comme le rappelait Caro : « Même les jardins d’Eden, pourtant prévus pour au moins une éternité, ont été fermés bien avant. »

A ce moment-là, Line avait fait une rechute de chagrin d’amour. Elle était encore plus jolie. Peut-être à cause de ses yeux qui se remplissent d’un peu d’humidité quand elle essaie de sourire pour donner le change. Et avoir l’air d’une fille invincible. On savait bien qu’elle faisait semblant, pour ne pas l’attrister davantage, on faisait semblant de le croire.

De l’autre côté de l’océan, Beau Dommage chante la complainte du phoque en Alaska :

Ça vaut pas la peine
De laisser ceux qu’on aime
Pour aller faire tourner
Des ballons sur son nez

De là-bas, une bande d’icebergs prend la route du Sud, ils auront fondu avant de voir les Tropiques

En son temps, le grand Albert l’avait déjà signalé : même la vitesse de la lumière est relative.

On n’était pas obligé de se presser.

 

Episode 73

Jeudi. Rien de grave

La mer ne remontait pas. Oui, vous avez bien lu : la mer ne remontait pas. Etions-nous les naïves victimes d’une hallucination collective ou la mer avait-elle vraiment décidé de ne pas remonter ? L’événement était suffisamment inhabituel pour susciter quelques interrogations. Les hypothèses allaient et venaient. Inversion du sens de rotation de la terre ? Panne d’oreiller du Divin ou de son assistant chargé des choses de la mer, format sous-secrétaire d’Etat à la pêche et aux algues chevelues ? Caro avança qu’au temps de la Grèce antique on y aurait vu la conséquence d’une rivalité amoureuse entre Poséidon et Zeus à propos d’une déesse volage ; chacun tirant la couverture à lui pour y mettre la déesse au chaud. Ou au bain. Le but étant le même, à savoir trouver un prétexte pour qu’elle se déshabille. C’est toujours comme ça que les guerres commencent et que les océans ne remontent pas, racontent les cartomanciennes à qui on ne la fait pas. Ou que les escargots traversent le détroit de Behring selon Alexandre Vialatte.

Il fallait encore attendre pour être sûr. D’ici là, peut-être consulter l’Almanach du pêcheur breton… On faisait les malins mais dans le fond on n’en menait pas large. On commençait tout juste à prendre conscience de tous les changements que risquait de provoquer la permanence du phénomène. Il y a des mers comme des lacs, qui ne montent ni ne descendent jamais ; elles sont très ennuyeuses. Mais une mer qui resterait au fond de l’horizon, qui ne remonterait pas, cela était très inquiétant. Nos vies s’en trouveraient bouleversées. Celles des coquillages, des étoiles de mer et des crevettes aussi…

Fin d’après-midi. Là, Jules avait vraiment charrié : Caro n’était pas une « pimbêche savante » comme Jules l’avait proclamé. Même Jim qui n’a jamais une rosserie de retard trouvait le qualificatif exagéré. « Pas très exagéré mais quand même légèrement exagéré ». Louise de V. toujours très Versaillaise Grand Siècle quand les bonnes manières sont en question, avait ajouté : « Et pourquoi pas précieuse ridicule pendant que vous y êtes ? ».  Finalement Leslie calma le jeu : « Une fille qui se balade en bikini noir ne peut pas être complètement une pimbêche savante ».

Georges aligna les dry-martini. Jules paya la tournée.

Finalement la mer était remontée.

Parfois, on s’inquiète pour pas grand-chose.

 

Episode 74

Le hasard est une nécessité

Il fait frisquet, les mouettes en bande se donnent de l’exercice. Les nuages ne traînent pas sur la ligne d’horizon. Sur la plage, les grains de sable se serrent les uns contre les autres. Le bulletin météo pronostique un réchauffement progressif au cours de la journée. Personne ne le croit, on nous a déjà fait le coup. La météorologie ordinaire comme la haute cartomancie que pratique ma tante en Cornouailles, restent encore des disciplines très aléatoires. Tenez, dimanche dernier, pour un simple imbroglio dans les chiffres, elle s’est encore trompée dans l’ordre du tiercé gagnant sur le champ de courses voisin de sa boutique. Elle compte se rattraper avec la prévision du Top 10 au Hit Parade ; enfin elle n’est pas au courant que Radio Caroline a coulé et que Cliff Richard ne chante plus Living Doll.  Les activités sûres et certaines sont rares.

Dans le film – dans le livre aussi, Le cercle des poètes disparus, le prof de littérature, Monsieur Keating – oh ! Capitaine, mon Capitaine, c’est comme ça que ses élèves l’interpellent – leur raconte que « La médecine, le droit, le commerce sont de nobles activités, toutes nécessaires à nous maintenir en vie. Mais la poésie, l’amour, la beauté, l’aventure ? Voilà notre raison de vivre. » On ne peut pas faire plus hasardeux, non ?  Peut-être guitar-hero ou magicien… Autrefois explorateur ou mousquetaire…

En fin de journée, la température remonta. Coup de chance, pour la Miss météo qui en fit autant avec sa jupe.

Georges préparait les premiers dry-martini du jour.

Hasard or not hasard : Leslie avait encore oublié de mettre la moitié de son bikini à fleurs.

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 29/10/2020 | Comments (0)
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Le bar de la plage – épisodes 69, 70 et 71

Episode 69

Une légère entorse à la marche du temps

–   Alex Alexander !

Pardonnez-moi de me mettre ainsi en évidence dès la première ligne : Leslie est là, plantée devant moi à contre-jour, elle porte un bikini violet dont elle a encore oublié de mettre la moitié ; je ne peux pas lui refuser la parole :

–  Alex, à quoi ressemblerons-nous quand nous serons vieux ?

Je me doutais bien que, sauf accident, la situation se présenterait bien un jour, un jour gris foncé où on serait forcément Old Jules, Old Caro, Old Georges, Old moi, j’imaginais aussi que pour des raisons secrètes, une contribution exceptionnelle à la beauté du monde par exemple, certains en seraient dispensés, échapperaient à la destruction – Mozart ou Brigitte Bardot par exemple. Mais ça n’a pas marché. On pourrait aussi faire une exception pour les Anglaises délurées avec des yeux bleu-anglais, le teint pâle et des demi-bikinis violets. Leslie en profita :

–    A ton avis, Alex, qu’est-ce que font les vieux rockers quand ils ont le temps de ne rien faire ? Eh bien, ils jouent du blues et font des albums qui sont encore bien meilleurs que lorsque qu’ils faisaient seulement du rock and roll pour faire tourner le show-biz. C’est juste ce que vient de faire Keith Richards, écoute en boucle Crosseyed Heart, titres #1, 4, 5, 6, 15 et tu verras.

Par-dessus le marché, la météo était à la bonne humeur comme dans un clip des Beach Boys ; le vent et la mer s’entendaient bien. Pour faire autant de bruit les mouettes devaient fêter un anniversaire.

Et puis Caro, Line, et Marie – qui joue si bien au volley-ball – arrivèrent du large, elles portaient toutes la même moitié de bikini que Leslie. Dans différentes couleurs pour qu’on les reconnaisse de loin. Le Colonel était transporté par une euphorie goguenarde qui le maintenait en lévitation quelques mètres au-dessus de l’ordinaire du monde : il avait dû croiser un de ses souvenirs exotiques en tunique de lin blanc fendue et natte de cheveux noirs.

La situation générale était quasi-désespérante pour les psychanalystes viennois et les marchands de bonheur à la sauvette ou mandatés par le Grand Divin. Pour le moment on se débrouillait tout seul et c’était plutôt bien.

Georges préparait les dry-martini du soir. Louise de V embrassait Jean-Do. Le bar de la plage se prélassait dans la lumière bleutée de la nuit tombante. Le temps pouvait attendre.

 

Episode 70

Songes dans l’eau salée

Avec Jules, on traînait dans cette zone hésitante, moitié eau moitié sable, tantôt l’un tantôt l’autre, qui marque la fin du continent. Les vagues démobilisées refluaient dans le calme. L’air retenait son souffle. On naviguait sur une pente méditative, Jules s’y trouvait assez inspiré :

– Sais-tu ce que m’a dit Caro hier soir … « Dans la vie, il y a la vie et les livres, et je préférerais toujours les livres parce que dans les livres il y a toutes les vies du monde »

Dans Round Midnight, il y a une scène du même genre. Le film raconte un morceau de la vie tragique d’un musicien de jazz, Dale Turner, mélange de Lester Young et de Bud Powell, génial et tourmenté, poursuivi par des dizaines de démons alcoolisés. Un matin, à sa sortie d’un hôpital où une fois de plus le car de police-secours l’avait déposé dans la nuit, un brave type de psychiatre essaie de l’aider, il l’interroge :

– Et le sexe, ça va ?

– Oui, oui, ça va.

– Et la nuit vous dormez bien ?

– Oui, oui je dors bien… mais il y a les rêves…

Allez guérir des rêves.

On passa quelques roches plates pleines d’algues, attention ça glisse, Jules revint à ses soucis :

– Tu ne trouves pas que Caro se la joue un peu trop grande femme de lettres ?

(Silence)

– Par moment j’ai l’impression d’embrasser Marguerite Duras.

Je cherchais des désespoirs comparables, il s’en présenta deux ou trois autres que je repoussai à plus tard. N’empêche que nous étions un peu dans le vide ; à patauger dans les flaques d’eau tiède qui se réchauffaient au soleil. Forcément, quelqu’un qui se croyait être quelqu’un allait passer et crier qu’on ne pouvait pas passer sa vie à se promener au bord de la mer. Et toutes sortes d’ordres graves et menaçants. On lui répondra : « Monsieur, taisez-vous et allez-vous en, vous nous dérangez. Mon copain Jules est en train d’écrire un livre et Dale Turner m’apprend à jouer du saxophone. »

Autre époque, autre lieu : Alfred de Musset descend d’une gondole et s’adresse à Georges Sand qui le prend de haut : « Dites-moi, ma chère, par hasard vous ne seriez pas en train de vous la jouer grande femme de lettres… »

Jules n’était pas au bout de ses peines. Les mouettes n’y étaient pour rien.  On a continué un moment à marcher les pieds dans l’eau

 

Episode 71

Une sorte d’insomnie

Leslie, subtilité britannique incluse, était à peu près de cet avis : « la nuit est impérative, la journée est à tendances libérales. » Reste d’éducation officielle ou soumission amoureuse aux thèses néo-classiques de Caro, Jules balançait.

Le paradoxe ne saute pas aux yeux, il en est d’autant plus pernicieux. Un jour, ou une nuit d’ailleurs, quelque part, quelqu’un d’autoritaire a dit : la nuit est faite pour dormir. Et on l’a cru. Et si on n’a pas envie de dormir, qu’est-ce qu’on fait, hein ? L’insomniaque et le noctambule ont mauvaise réputation. Alors, on choisit un métier qui permette d’atteindre le lever du jour sans offenser la loi ; comme stripteaseuse ou médecin de garde. Ou on s’ennuie, on cherche de la compagnie dans les livres ou dans le reflet des réverbères sur les trottoirs de la ville les soirs de pluie.

Regardez, dans la journée, on est libre de faire ce qu’on veut, sauf nécessités alimentaires bien sûr ; on peut ne rien faire, ou même dormir ; c’est autorisé.

On était un de ces jours de fin septembre où les soleils sont voilés pour être plus confortables et nuancer les couleurs de la mer ; les mouettes n’avaient pas encore enfilé leur plumage de mauvais temps ; le vent n’était encore que risée à la surface des eaux. Nos rêves de jour se chamaillaient en douceur avec nos rêves de nuit, et vice-versa. Attention : fragile. Ne pas froisser.

Dans l’ombre, Line ne semblait ni triste, ni amoureuse ; ne pas s’y fier : les garçons ne peuvent pas savoir ce qui se cache dans des boucles dorées. Elle dit :

– Chiche, cette nuit personne ne dort et on se raconte tout demain matin…

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 24/09/2020 | Comments (0)
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Le bar de la plage – épisodes 66, 67 et 68

Episode 66

Midnight Hour

La nuit ne venait toujours pas : la nuit était en retard. On a beau savoir que la nuit ne peut être ni en avance, ni en retard. Quand même l’impression sournoise qu’il y avait quelque chose de déréglé dans le grand mouvement de l’univers. Un engrenage aurait cédé quelque part, l’homme de quart se serait trompé de bouton ou de cap…

Jim suggéra :

– Ou une bombe atomique a explosé dans la salle des machines ?

La mer aussi attendait, les mouettes étaient entre elles et s’en fichaient ; à part elles-mêmes et le poisson à voler, ces bestioles ne s’intéressent à rien. Georges avait ouvert le bar de la plage pour la soirée comme si de rien n’était, ou peut-être était-il tout simplement bien renseigné : rien d’anormal, c’était des idées qu’on se faisait, malades imaginaires ou affabulateurs patentés en manque de prétextes pour entourlouper les badauds. Imaginez un peu l’effet, Jules annonçant sérieux tel un chef de gare en grève : « Mesdames, Messieurs, en raison d’évènements indépendants de notre volonté, nous avons le regret de vous informer que l’arrivée de la nuit est repoussée à une heure indéterminée. Munissez-vous de boissons fraîches et de patience »

Finalement le jour montra des signes de faiblesse. Caro apparut la première, les cheveux tirés en arrière, profil conclu par un savant chignon posé en biais ; au-dessus de ses jambes une robe-chemise resserrée à la taille par une cravate-club nouée en suivez-moi-jeune-homme. Puis Line et Leslie suivirent en maquillage de conquérantes. Enfin Louise de V : définition de la femme fatale selon Stendhal, version Madame de Reynal ou la duchesse Gina de Sanseverina, première période.

Maintenant le ciel était complètement noir, une myriade

d’étoiles y brillaient. A proximité, lumières aériennes du bar de la plage.

La nuit avait sans doute attendu que les filles soient prêtes pour commencer…

Dessin A. Benett

 

Episode 67

On a failli se perdre

Chaleur caniculaire, la tendance était à l’émeute. Louise de V en sortie de bain transparente. Submergée par le souvenir des films en costume, elle s’exclame : « Mais c’est Versailles en juillet, d’ailleurs juillet a toujours été un mois étonnant, n’est-ce pas ? ». Ça dépendait quand même des millésimes.

Caro chercha une diversion érudite et expliqua que l’assassinat de César, officiellement attribué à son fils Brutus n’avait été qu’un coup monté par les services secrets de la pharaonne Cléopâtre, un tantinet énervée par la conduite désinvolte de son général d’amant. Leslie dit que cela avait été la même chose pour John Lennon, avec les parents de Yoko Ono qui ne pouvaient pas sentir John et ses copains. Jean-Do avoua qu’il ne voyait pas bien le lien entre ces deux événements qui, selon lui,  avaient bouleversé le monde de la musique. (Enfin surtout John, selon moi).

Bref, le peuple du bar de la plage s’agitait, se démangeait, se débattait. Des pensées voraces traînaient dans les coins. Ce midi-là, il y avait comme un parfum toxique de confusion dans l’atmosphère et personne n’en connaissait l’origine. La nature était neutre et aucune perturbation cosmique pour le prochain million d’années n’était au programme. Les Cassandres à la longue figure tournaient en muet. Et pourtant les âmes étaient en émoi, fébriles comme à la veille d’un grand chambardement amoureux ou l’apparition annoncée du Messie. Mystérieux instinct de l’animal aux abois ? Peut-être que les grandes révolutions ont commencé ainsi…A moins que ce soit dans ces moments de flottements que parfois l’humanité se ressaisisse.

La brume du soir commença à faire oublier la brutalité de la journée. Une sorte de douceur calme s’installait progressivement.

Line qui semblait revenir d’un ailleurs qu’elle seule fréquentait quand la planète lui devenait trop ennuyeuse, dit comme pour elle-même :

– Un soir, à la fin d’un de ses spectacles au Casino de Paris, juste avant que les lumières ne s’éteignent, Jacques Higelin, avait lancé à son public : « ne laisse jamais mourir le rire dans ton cœur ».

Leslie avait bien fait de revenir. Les orages s’éloignèrent.

Vers minuit les dry-martinis de Georges ressemblaient à des dry-martinis.

 

Episode 68

La mer, et c’est déjà pas mal

La mer clapotait sur les rochers plats qui parsèment la plage et il n’y avait personne pour la regarder. Illustration parfaite de la nature originelle. Il n’y avait personne non plus pour la photographier ; c’était aussi bien.

J’avais envie de m’arrêter là, m’asseoir et attendre. Toute l’humanité attend. Attend quoi ? La suite, tout simplement la suite. Et ni le vent, ni les mouettes n’en n’avaient la moindre idée. Inutile de les interroger. Pas davantage ma tante, éminente cartomancienne anglaise. La suite viendrait bien d’elle-même. Et c’est comme ça depuis le début. N’en déplaise aux prévisionnistes professionnels. Comme si ça pouvait être un métier.

Enfin, ce matin, la suite tardait et la mer s’en fichait. J’aurais dû en faire autant mais ce n’est pas si facile que ça à faire. Cette histoire d’avenir indéfini dans son cours et certain dans son échéance me tracassait. A qui se fier : l’homme révolté à la Camus ou l’Art comme anti-destin selon son prophète Malraux ? Pourquoi pas plutôt Mozart ou Miles Davis ? Ou Françoise Hardy.

Aucun poteau indicateur sur le chemin.

Entre les rochers, dans les flaques d’eau abandonnées par la marée descendante : fiesta de crevettes, d’éperlans, de petites araignées et de leurs cousins.

A quoi pouvaient donc bien penser les Grecs anciens en contemplant un coucher de soleil sur la mer Egée ? Et Ulysse sur l’avant de son bateau : à Pénélope ou aux sirènes…

La mer ne peut quand même pas tout arranger.

 

 

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 21/08/2020 | Comments (0)
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Le bar de la plage – épisodes 63, 64 et 65

Episode 63

 Idyllismes

Et toujours cette incertitude au lever du jour : de quoi sera bien faîte cette journée ? On peut bien sûr élargir le cercle des préoccupations. A quoi ressemblera ce mois, cette année, ce siècle, ce millénaire ou la prochaine nuit ? Le Colonel adorait se frotter à ce genre d’hypothèses quand on remontait le Yang Tsé Qiang en duo sur une jonque magique où, au cœur des ténèbres, quelques lucioles multicolores dansaient dans une lanterne de papier suspendue au-dessus du pont…  Il s’y retrouvait (ou il inventait au fur à mesure ?), je finissais par le suivre. Sacré voyage.

La mer remontait vers la plage en souplesse, pas le moindre signe d’usure après une éternité de service. Fraîche comme à sa première marée. On la prédisait plus haute, plus basse, plus chaude, plus froide ? Elle en avait déjà vu de pire et s’en était arrangée sans prendre une ride.  Dans la préface d’Embarqué, un album de dessins sur les vies de marins, Didier Decoin le redit « La mer est bien la seule avec Dieu (si on veut) à échapper à une loi universelle qui veut que tout se délite, se ruine…, la mer, elle, n’est jamais atteinte de vieillissement »

En attendant : vagues régulières, la septième toujours en majeur comme promis. La température évoluait dans les zones tempérées. Les corps fonctionnaient sans à-coups. Pas d’ennemi à l’horizon. La planète faisait une pause.

Leslie déboula, très en beauté de la tête aux pieds, éclairs de blush bleu Notting Hill sur les paupières, ample

T-shirt mauve sur un short trop large kaki. God save Leslie.

– Alex, sais-tu que nous sommes en train de vivre une journée exceptionnelle ?

Je me contentai de répondre : « ça peut arriver ». Il ne faut pas provoquer l’avenir. Il n’était encore que cinq heures pm. Leslie compléta :

– Je ne le sais pas non plus, mais c’est pourtant ce qui est en train de se passer…

Caro, Jules et Jim semblaient avoir signé un armistice.

Jules : « Cléopâtre avait bien fait des enfants à tous les généraux romains dont elle était tombée amoureuse, non ? ».

Caro : « N’exagérons pas, ils ne furent que deux ».

Jim : « Est-ce qu’on a des nouvelles des petits-enfants ? »

La guerre de Troie n’était pas pour aujourd’hui,

Line : le soleil déclinait sur ses boucles dorées, les chagrins d’amour avaient déserté ses yeux, mais même sans elle était toujours aussi jolie, c’est le privilège des filles intelligentes.

Elle commanda un dry-martini « special happy girl », Georges connaissait, puis elle dit en secouant ses boucles :

– Et si un jour tout allait bien ?

C’était vraiment une hypothèse à essayer.

 

Episode 64

Les escarpins ne sont pas faits pour marcher dans le sable

Au début, le temps n’y était pour rien, d’ailleurs personne n’y prêtait attention.

Nous en étions à comparer l’art et les mérites respectifs de Scorsese  et des frères Coen : avantage aux auteurs d’Inside Llewin Davis,  tout en suggestion et points de suspension à compléter. Scorsese, lui, en fait toujours trop. Sans doute pour qu’on comprenne bien qu’il s’y connaît en grand cinéma.

Profitant d’une accalmie dans la discussion, Jean-Do s’insinua et énonça:

– J’ai fait tous les calculs, on n’a aucune chance de s’en sortir vivant.

C’était sa dernière marotte : les mathématiques ultimes, spécialité risques et probabilités. (Au fond, rien de très différent de ce que faisait tous les après-midi mon cousin Pat Halliberton, bookmaker aux abords de l’hippodrome d’Ascot.)

Le plus agaçant n’était pas le pronostic, bien que, d’un côté, légèrement inquiétant, ni sa nouveauté (on était plus ou moins au courant, Pascal et Leibnitz en avaient déjà parlé) mais le ton absolu qu’il avait employé nous avait glacé : Jean-Do était en danger.

Line qui revenait tout juste de prendre une douche –boucles blondes ébouriffées mouillées, osa le doute :

– T’aurais pas oublié une retenue par hasard ?

La météo décida de s’en mêler et dépêcha du large une escouade de nuages sombres qui ne présageait rien de bon. Une averse à grosses gouttes tièdes s’abattit sur les arbres, le sable, les mouettes impassibles et les humains aux alentours.
Louise de V portait un unique T-shirt blanc qui sous les effets de la pluie entreprit de redessiner doucement ses seins et la suite de son anatomie. Jean-Do commença à reconsidérer l’intérêt qu’il y avait à fréquenter des mathématiciennes urbaines à escarpins à talons aiguilles et avertit Louise que dans les boites de nuit, c’était les slows qu’il préférait.

La pluie cessa. Georges put se consacrer à la préparation d’une tournée de dry-martini. La planète se remit à tourner comme avant.

 

Episode 65

Les sentiments sont-ils utiles ?

La mer montait. Elle aurait pu aussi bien descendre, cela n’aurait rien changé à mon humeur du jour. D’ailleurs je ne savais pas vraiment ce qu’il en était du sens de la marée et je m’en fichais. En ce moment, je me fiche d’à peu près tout, ou peut-être est-ce l’inverse : rien ne me touche au point d’accélérer les battements de mon cœur ou la vitesse de circulation des émotions dans mes neurones désactivés.

Un descendant de samouraï y trouverait sans doute quelques traces de philosophie zen, des psychanalystes viennois une absence provisoire de stress ; évidemment tous à côté de la plaque. On pourrait imaginer la situation confortable, je la trouvais inquiétante.

Leslie était passée dans son demi-bikini et il ne m’était pas venu à l’esprit de lui demander de retirer l’autre moitié, Caro aurait pu annoncer qu’on avait retrouvé la correspondance privée entre Cléopâtre et César – le ménage n’allait déjà pas bien – Jean-Do pouvait bien soupçonner que Copernic s’était légèrement trompé dans ses calculs ou que le pari de Pascal avait été truqué par les bookmakers, Miles Davis souffler une fausse note ; tout me laissait neutre. Déventé. J’étais tout simplement tombé en panne de sentiment. Ni bonté ni méchanceté, ni gaieté ni tristesse, ni guerre ni paix. Quelque chose qui ressemblait au désert des Tartares s’était emparée de mon être. L’indifférence absolue en vue, la glaciation générale était en cours.

Bien sûr, au bout de quelque temps, cela a fini par s’arranger. Sans intervention divine ni chimique ; par hasard, comme tous les grands bouleversements que la marche des planètes réserve aux mortels.

Cette fois, la mer s’était retirée pour de bon, tout au fond de l’horizon. Caro traînait au bar de la plage, l’air incertain de celle qui est occupée ailleurs, attirée par d’autres aimants. Un verre de dry-martini en lévitation au bout de son bras posé sur le comptoir, le déhanchement grande époque, modèle Lauren Bacall dans Port de l’angoisse, Caro se laissa aller :

– Tu sais, Alex, j’aimerais tellement un jour ne plus rien ressentir, ne plus rien éprouver, l’âme au neutre, le cœur en grève … ça doit être reposant…

 

Par Alexander Benett, , publié le 23/07/2020 | Comments (0)
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