Le bar de la plage – 33, 34 et 35

Episode 33

Un léger malentendu

Acte I

– Va, je ne te hais point.

Ainsi Chimène congédie Rodrigue, son amant, qui vient quand même de tuer son père. Tout cela est dans Le Cid, pièce écrite par Pierre Corneille –  première représentation en 1637, et le mystère demeure quant aux véritables intentions de la belle. Etait-ce, et contrairement aux apparences, une sublime et ultime déclaration d’amour, comme le soutiennent certains lettrés – vous savez, la fameuse feinte de litote, la favorite des professeurs de français-latin-grec ? Ou s’agissait-il plutôt, et je penche pour cette version, d’un avis de rupture pur et simple, suivi d’une mise à la porte avec circonstances atténuantes. (Un moindre mal).

C’est aussi ce que Caro, moderne tragi-comédienne à boucles brunes et bikini rouge vif, assise en majesté sur le tabouret de coin du bar de la plage, venait d’annoncer, il y a moins d’une heure, à Jules, esprit amoureux et d’ordinaire caustique et mal embouché :

– Jules, va, je ne hais point.

(Evidemment, les filles qui préparent un doctorat de littérature comparée ne disent jamais : « Jules, va te faire foutre », ce qui serait moins chic mais, peut-être, plus clair)

Acte II

Le soleil déclinait sur l’horizon sans qu’on puisse lui en vouloir, les mouettes en bataille commentaient à pleine voix comme si elles étaient concernées par cette histoire dont elles ignoraient naturellement tout – à croire qu’elles étaient branchées sur Internet – les vagues s’allongeaient sur la plage, indifférentes… Le monde tournait encore.

Jules était perplexe.

Allez donc savoir ce qui se passe dans la tête des filles. Mystère et boule de gomme, comme le pronostiquait justement le sage. Et ce serait d’ailleurs tout à fait impoli et périlleux de tenter d’y aller voir sans y avoir été invité.

(Entre nous, c’est bien ce qu’aurait dû savoir cet imbécile d’Althusser, fameux philosophe franco-marxiste des années 60-80, avant d’étrangler sa femme Hélène dans leur appartement de la rue d’Ulm). Bref, une pensée secrète est faite pour le rester, Bien que ne vivant qu’au XVIIème siècle, Corneille, lui, était déjà au courant.

Depuis plusieurs heures, Caro ne parlait plus à Jules, et Jules faisait sa mauvaise tête. Les éléments aussi boudaient : le jour n’en pouvait plus, un croissant de lune l’avait remplacé.

Intervention de Line, spécialiste en vrais et faux chagrins d’amour :

– Caro ne l’a pas fait exprès, elle répétait.

– Elle répétait quoi ?

Caro va bientôt jouer dans le Cid et on lui a donné le rôle de Chimène, alors elle répète son texte, Ses sentiments pour Jules n’ont rien à voir

 

Episode 34

Un lent après-midi vers le Paradis

Vers midi, la pluie s’était installée pour de bon : clapotis polyphonique des gouttes à la surface de l’eau et sur les feuillages des arbres. Les mouettes sont rangées, serrées les unes contre les autres et silencieuses. On se gargarise de l’odeur tiède de l’air mouillé. Atmosphère favorable à un ennui rêveur, sans préméditation ni arrière-pensées. A se demander si l’ennui lui-même ne serait pas un privilège…Tenez…

Quand la paix fut revenue à l’été 1945, et qu’un peu plus tard, il fut débarrassé de toutes fonctions d’envergure, Winston Churchill, homme politique anglais vivant au siècle précédent, commença par s’ennuyer ; par la suite il se remit à peindre des aquarelles – manie très british, avec la culture des roses trémières et la mise en désordre de jardins fouillis.

Michel Houellebecq, auteur français encore en activité, raconte que « pour écrire, il faut s’asseoir à une table, s’ennuyer et attendre que quelque chose passe par la tête. »  Et à quoi pensait donc le vicomte de Chateaubriand, romantique grandiloquent d’autrefois, sur son rocher face à la colère de l’océan, sur les côtes de la Bretagne nord ?

Bon, pour l’instant, il était seulement question de s’ennuyer. Pas de devenir célèbre ou de faire l’intéressant.

Comme le mauvais temps avait découragé tous les importuns, curieux, familles nombreuses, psychanalystes viennois, il n’y avait que nous, et Georges, sur les tabourets du bar de la plage.  On avait éteint la radio. « Même la pluie avait l’air de s’ennuyer » (Ça, c’est Line qui l’a dit un peu plus tard, les filles délicieuses et tristes sont toujours un peu plus sensibles aux ambiances)

Et puis la mer a commencé imperceptiblement à descendre et la pluie a cessé. On a alors ressenti une sorte d’absence : le son avait disparu, l’air s’était vidé, nous aussi ;  comme si brusquement les idées s’étaient échappées, laissant là nos corps, sans guide, maintenu en place par le seul effet de l’attraction terrestre. On avait beau chercher, il fallait se rendre à l’évidence ; on était bel et bien abandonné à nous-mêmes. En soi, la situation n’était pas vraiment nouvelle, c’est ainsi depuis la plus haute Antiquité et le genre humain ne s’y est toujours pas vraiment fait, mais là, ça tombait mal : on s’ennuyait si bien, pourquoi a-t-il fallu que tout cela s’arrête ?

Jules, quand même, un peu inquiet, a lancé :

– Eh ! Georges, qu’est-ce qu’on va faire de nous ?

Georges sait préparer le dry-martini comme personne d’autres au monde, c’est déjà beaucoup.

 

Episode 35

Et Caro lut par-dessus mon épaule…

– Alex, comment peux-tu passer ton temps à écrire des bêtises pareilles …

La journée s’annonçait belle, c’est-à-dire à mon goût : lumières dans les gris-bleuté amortis et coefficient de marée moyen. Les grandes marées ont toujours un effet inquiétant sur les humains et les oiseaux vivant en bordure de l’océan… Caro était plantée là, derrière moi, avec ses airs d’érudites supérieures, et j’étais embarrassé. D’abord, ce que j’écrivais ne la regardait pas, enfin pas directement, secundo… (j’en avais aucune idée). Bref, je dégainai au jugé :

– Le vide, Caro, le vide ; le même mal avec les mêmes effets qui frappa Malraux jeune, Lévi-Strauss sous les tropiques et Marguerite Duras toute sa vie.

Caro s’emballa : « Dis encore une fois ça de Marguerite, Alex, et je ne te parle plus. »

Peut-être que je n’aurais pas dû ajouter « et pendant combien de temps ? » Le mal était fait.

Il y avait de la fâcherie dans l’air à l’heure où les premiers dry-martini s’alignaient sur le comptoir du bar de la plage.

Caro s’était ostensiblement rapprochée de Jules qui, ignorant la raison de ce soudain élan, en profitait béat. Louise de V continuait de bouder. (Inauguration de sa nouvelle tactique : voyez comme je suis malheureuse, est-ce qu’il y a quelqu’un dans la salle pour me consoler ?) Leslie avait enfin oublié de mettre une moitié de son bikini, elle avait vaguement entendu parler de l’affaire et entama une diversion :

– Will, le grand Will, aurait dit : Diourasse or not Diourasse, this is the second question.

Tu parles, en 400 ans, on n’avait toujours pas trouvé la réponse à la première.

Georges qui a une haute conception de l’harmonie et une expérience ancienne de la mécanique des groupes, composa une série spéciale de dry-martini, connue sous le label « peace and love » et dont la formule restait évidemment réservée à un petit nombre de barmen de haute lignée, un peu sorciers.

La lune s’était invitée dans le décor.

Un peu plus tard, Caro : « Alex, tu crois vraiment à ce que tu as dit tout à l’heure à propos de Marguerite Duras ? »

On était sur le sentier de la paix.

N’empêche, cette histoire de vide me tracassait…

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 13/10/2019 | Comments (0)
Dans: Chroniques | Format:

Le bar de la plage – 30, 31 et 32

Episode 30

On en parlait ces jours-ci

Louise de V. est finalement une femme de tête : elle avait annoncé qu’elle était enceinte, elle a oublié de le devenir. La planète lui en est reconnaissante, Jean-Do aussi.

Un banquier du nom d’Edouard Carmignac a offert à ses amis un concert privé des Rolling Stones au théâtre Mogador – « Un rêve d’enfant. » a-t-il dit comme pour s’excuser. Mike Jagger le remercia en s’adressant ainsi aux quelques 1800 invités : « Vous avez de la chance, Monsieur Carmignac est très généreux. Je ne le connaissais pas mais la Reine m’a dit grand bien de lui. »  Ça doit être sympa d’être un copain de cet Edouard, a dit Jules qui est un fan de la Reine d’Angleterre et des Rolling Stones.

Caro envisage d’écrire un roman « ivre, égoïste et désespéré ». Ça tombe bien, j’ai envie de lire un roman ivre, égoïste et désespéré. Comme ça on sera deux. En attendant, je lis La nièce de Fellini (Gilles Verdiani), par moments cela y ressemble.

Ici, il ne se passe rien, pas même le temps. C’est vous dire comme on y est bien. Forcément ce phénomène agace les psychanalystes viennois qui voient des névroses cachées derrière chaque verre de dry-martini. Ils intriguent pour que cesse ce privilège ruineux pour leur commerce, mais ils ont peu de chances d’y parvenir : il leur faudrait assécher la mer, cimenter la plage et interdire la production de dry-martini. Plus quelques autres fléaux comme la prohibition du bikini et des ciels étoilés. On a le temps de voir venir.

Dans une interview pour une émission de télévision réalisée un soir d’été dans les jardins du Pershing Hôtel – rue Pierre 1er de Serbie, Paris VIIIe – l’écrivain Jean-Jacques Schulh a dit : « parler pour ne rien dire, c’est ce qu’il y a de mieux à faire, c’est comme ça qu’on arrive à dire des choses pas mal. Si on se fixe un objectif, c’est raté ».

Je ne sais pas trop pourquoi mais je trouve que c’est un peu la même chose quand on regarde les vagues.

Evidemment, tout ceci reste entre nous.

 

Episode 31

Impressions soleil couchant

On était là, à ne rien faire. C’est ce qu’on appelle parfois un destin. Les conditions climatiques incitaient à conserver cette attitude réservée, en harmonie avec l’atmosphère générale du lieu. Il convenait de se laisser aller aux élans des hormones et à la pente naturelle des sentiments.

La journée s’était donc écoulée sans controverses inutiles et nous étions très exactement à ce moment exquis et éphémère où la lumière trop brillante abandonne la scène aux jeux des ombres révélatrices des lignes et des teintes les plus subtiles.

Les yeux mi-clos, Line fixait au loin une invisible silhouette ondoyant sous les effets de la brise marine. Peut-être lui parlait-elle ? Intimes confidences muettes… Ses lèvres ne trahissaient aucun secret ; Line n’avait plus l’air triste.

Jules et Jim semblaient avoir conclu un accord unilatéral de non-belligérance avec la planète et ses habitants. Un ange nu passa, jouant de la guitare et traînant une banderole où était écrit « Peace and Love ».

Une mouette ricanière de mauvaise humeur lâcha d’un ton supérieur : « Et alors, que faîtes-vous de votre existence ? » C’est ainsi : il y a toujours quelque part des gens et des mouettes pour poser cette question et ordonner de se mettre en rangs et de marcher au pas ; même quand le grand mouvement des astres leur suggère de se taire. C’est sans doute pour se sauver d’eux et de leurs ordres qu’on a inventé le bar de la plage, Georges et le dry-martini (et peut-être aussi la terrasse de l’hôtel Belles Rives à Antibes).

Leslie intervint en croisant les jambes :

– Alex Alexander, à quoi penses-tu ?

(Chut, c’est une drôle d’histoire qui remonte à l’origine du monde…) Les derniers rayons du soleil de la journée jouaient sur ses cuisses dorées ; je me demandais comment on pouvait bien faire pour se transformer en rayon de soleil couchant…

 

Episode 32

C’était un temps à bonimenter

Les mouettes en profitaient pour tenir une sorte d’assemblée générale militante, chacune piaillait dans son coin de ciel comme si les autres étaient sourdes.

Fin de matinée, la mer moutonnait en demi-teinte ; l’atmosphère fluide, aux limites du cotonneux, absorbait les élancements ponctuels d’inquiétude. Cela ressemblait à ce qu’on imagine être le Paradis quand, au cours d’une session d’euphorie passagère, on se laisse aller au pire. Enfin, on l’a bien vu, Dieu a raté le Paradis. D’ailleurs il a à peu près tout raté. Bâclé. Le diabolo menthe et le dry-martini ne se sont pas faits en un jour, ni en six. Le Diable a beaucoup mieux réussi ses entreprises : normal, il ne s’est pas embarqué dans des scénarios injouables pour la plupart des humains. Il est resté dans le possible ordinaire ; à quelques exceptions près qui lui ont échappé comme Françoise Hardy, Françoise Sagan, David Bowie, Ray Charles, Calypso Rose, les Eagles quand ils ont composé Hôtel California et Ava Gardner dans la Comtesse aux pieds nus et les bars de Rome.

Line passait par là, avec ses yeux gris-vert et ses boucles dorées. Line ne bonimente pas, elle est beaucoup trop mélancolique pour ça. Toutes les filles devraient un peu ressembler à Line.

– Alexander Benett, sais-tu la différence entre un menteur et un bonimenteur ? Le menteur sait la vérité qu’il travestit à des fins personnelles, le bonimenteur se fiche complètement de la réalité… pas mal, non ? C’est raconté par un certain Harry G. Frankfurt, éminent professeur à Princeton, dans « l’art de dire des conneries », un traité tout ce qu’il y a de savant…

On ne pouvait pas dire si, en ce moment, Line était amoureuse ou pas, elle n’était pas profondément triste, c’est tout.

– Alex, … Ne le répète pas, hein… Je mens tout le temps et c’est épatant, tu sais. Très pratique.

Ce matin, les filles romantiques aussi se mettaient à mentir…

Georges, à l’aide !

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 26/09/2019 | Comments (0)
Dans: Chroniques | Format:

Le bar de la plage – 27, 28 et 29

Episode 27

Une fille jolie comme ça

Il est de ces jours qui n’annoncent rien d’autre qu’eux-mêmes. Epatants. L’espérance est définitivement une cause d’inquiétude inutile. Le ciel et la mer étaient à l’unisson : inoffensifs, parés d’un ennui indéfroissable.

Line, je vous en ai déjà souvent parlé, est une fille agréablement neurasthénique, sujette aux chagrins d’amour ; elle sortait tout juste de sa cinquième crise de désespoir, mais c’était passager, elle n’allait pas se suicider pendant la semaine du Festival de Cannes, elle aime beaucoup trop aller au cinéma. Ses préférences : les comédies romantiques et les films d’amour qui finissent bien, comme « Un homme et une femme » ou « Tout peut arriver » avec Jack Nicholson et Diane Keaton. Pas question de s’en priver stupidement, et surtout d’une façon aussi radicale et définitive.

En ces temps intermédiaires, Line affichait discrètement cette beauté subtile, parfois un peu distante, des filles auxquelles la naissance a donné la grâce. Et plein de choses en plus.

Line ne marche pas sur l’eau mais elle le mériterait, et ça lui irait tellement bien. Quand on a le béguin pour une fille comme Line, on est bien obligé de faire quelque chose d’épatant pour elle. Dans une nouvelle intitulée « La place de la Concorde était bleue », le héros Julien-Jules cueillait des étoiles de ciel pour les coudre sur le maillot de bain de sa fiancée, Parnaphellia.. François Truffaut qui devait être amoureux de Bernadette Lafont lui a carrément écrit un film où elle était la vedette : « Une belle fille comme moi », bien trouvé, non ? Vadim fit encore mieux pour BB : « Et Dieu créa la femme ».

On en était là, la mer était montée sans même qu’on s’en aperçoive, Line décida d’aller se baigner. Elle courut jusqu’au rivage, puis s’enfonça dans les flots.  Elle nageait plutôt bien mais il fallait se rendre à l’évidence : Line ne savait pas marcher sur l’eau, et pour les miracles Jean-Do n’était pas du tout au point. C’était une relative déception.

Puis le temps nous parut très lent. Enfin Line revint parmi nous. Elle se sécha, s’ébouriffa les cheveux et chassa les dernières gouttes d’eau salée qui s’étaient réfugiées dans son soutien-gorge. Alors, on entendit Line dire tout doucement :

– Vous verrez, un jour je saurai marcher sur les vagues.

 

Episode 28

Chabadabada…

Le soir faisait du soir, Louise de V. fredonnait :
« Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous »,
Une longue dame brune l’avait composée.
Louise trainait des pieds en bordure de l’eau,
sa longue robe gitane frissonnait dans la brise.
Barbara aurait sûrement aimé ça.
Jules a le cœur et le blouson en bagarre,
riffs de guitares dans la tête :
Nous n’avons plus rien à nous dire/
Joue pas de Rock ‘nd Roll pour moi
Il s’est encore écharpé avec Caro.
Jim déconne à tue-tête :
600 millions de chinois/Et moi, et moi/
Dans mon bain/ Avec une fille qui me nettoie
Caro, en duo avec Françoise Hardy, fait dans le
genre incomprise ( le destin tragique des filles
qui ont trop lu les poètes menteurs) :
Tous les garçons et les filles de mon âge/
Se promènent dans la rue deux par deux/
Mais moi je vais seule le long des rues…
Dans la nuit, Leslie hurlait aux étoiles :
I can’t get no / Satisfaction
On ne l’a pas crue, Mick J. non plus. Aretha
Franklin entonne « Freedom », les ghettos
s’embrasent, on marche tous avec Aretha.
Jean-Do glisse une thune dans le juke-box, B14 :
Ray Charles, Georgia On My Mind. Je me demande
ce que ça cache…
Je joue A12 : Monsieur Eddy en pince pour une
fille aux yeux couleur menthe à l’eau, moi aussi.
Je double la voix d’Eddy, peut-être que si elle
m’entend, elle pensera à revenir.
Line comptait les étoiles, elle connaît toutes les
chansons du monde ou presque, celles qui dansent
quand on est amoureux, celles qui consolent les soirs
de chagrin, celles qui pleurent, celles qui rient , et  les autres…

Vous imaginez une vie sans chanson ?

 

Episode 29

Les grands films commencent par la fin

On a revu la Dolce Vita. Dernières scènes : une bande de fêtards élégants, lunaires et solaires, envahissent la luxueuse maison d’un ami absent, pour y finir la soirée. Architecture modernissime épurée, intérieur blanc, escaliers blancs, murs-baies coulissants. Ils boivent, dansent, oublient et s’oublient. Une femme se déshabille. Au matin, le propriétaire de retour, les vire. Tout le monde est assez saoul, ils s’égayent à  travers les arbres  jusqu’au bord de la mer. Photographie en noir et blanc : l’élégance sombre des robes et des costumes s’imprime sur la pâleur du matin. Des pêcheurs ramènent dans leur filet un énorme poisson, sorte de monstre marin échoué sur le sable… Il y a l’embouchure d’une rivière. Sur la rive opposée, une fillette souriante et rieuse interpelle Marcello Mastroianni-Rubini – le journaliste people – langage des signes par-dessus le bruit des vagues. S’entendent-ils ? Une fille revient rechercher Marcello… Il ne reste que la mer, le matin, l’horizon vide. Tout est dit. L’éternité et des vies qui passent ; celle laborieuse des pêcheurs, celle de la fillette qui commence avec son cortège d’espérance, celle des autres, oisives, brillantes et vaines, et puis la mort qui rode dans l’œil du poisson. Les lumières se rallument. On avait presque oublié la fontaine de Trevi et le décolleté d’Anita…

Fellini savait ce qu’il faisait, il nous a un peu baladés, On n’a pas fait très attention. L’essentiel était ailleurs, à la fin. Maintenant on est au courant, on va pouvoir revoir le film, pour de bon, sans impatience. C’est toujours un peu comme ça qu’il faut faire avec les grands films.

L’océan faisait semblant de nous écouter, le vent ne voulait pas nous déranger. Les oiseaux de mer avaient leur compte, ils avaient déserté la scène.

On est resté encore un bon moment avec Marcello et ses belles amies…

 

Par Alexander Benett, , publié le 21/08/2019 | Comments (0)
Dans: Nouvelles | Format: ,

Le bar de la plage – 24, 25 et 26

Episode 24

De l’influence non prouvée de la météo marine sur les états d’âmes et leurs manifestation

 Alors là, on peut dire qu’on n’y était pour rien mais ça tanguait sérieusement. Et pas uniquement les murs du bar de la plage et les chaises de la terrasse bousculées par les bourrasques de grande marée. Et tout cela faisait un sacré potin.

Les vagues s’écrasaient sur la plage dans une gigantesque aspiration ininterrompue,  comme si elles voulaient en avaler le sable jusqu’à son dernier grain. Les filles avaient remballé sous bonnets, bottes et cirés opaques, les parties les plus précieuses de leur personne. Décidemment, quand tout s’en mêle, le monde est juste un ton plus sinistre, même ici.

On s’était réfugié dans l’arrière-salle, boiseries et aquarelles marines accrochées aux cloisons, maquettes demi-coques de voiliers ayant disputé l’America Cup sur les étagères Le couvercle du piano restait obstinément fermé. Dehors, cela ne s’arrangeait pas, dans nos intérieurs non plus : une sorte de dépression visqueuse engluait les cerveaux. On était tous les héros affligés d’un roman de Houellebecq. Bref, on avait la tête des jours de mauvaise tête. Le mot désastre avait enfin une réalité : nous.

En milieu d’après-midi, les éléments décidèrent d’une trêve.

Line qui, pour des raisons qui lui étaient personnelles, était jusque là aussi triste que les autres, lâcha posément :

– Et pourquoi faudrait-il toujours sourire…

On se regarda, on regarda Line, on marqua un temps d’arrêt avant de saisir toute la portée de la chose : la libération pure et simple de la tyrannie du bonheur et de ses expressions béates. Rien que ça ! Il fallait sûrement une fille triste et amoureuse comme Line pour trouver, par un temps pareil, quelque chose d’aussi bienfaisant pour ses semblables.

Les philosophes californiens bronzés post-modernes comme les photographes de mode et de mariages interrogés n’étaient pas encore au courant. La rédactrice de la rubrique « Now Urban and Happy Women » du Vogue thaïlandais non plus. Ça n’avait pas importance.

Les bourrasques cessèrent, le bar de la plage rouvrit ses volets, l’atmosphère s’allégea.  Leslie ressuscitée proposa :

– Eh ! Georges, et si on essayait le dry-martini ?

 

Episode 25

Un peu d’égoïsme

 Moi, Alexander Benett, Je. C’est trop, beaucoup trop.

Dans les écoles où l’on apprend les bonnes manières pour se comporter décemment dans la vie, on recommande de ne jamais parler de soi en premier ou de ne pas commencer une lettre par « je » sitôt le nom du destinataire manuscrit, précédé de « cher » ou « chère » selon le sexe, et si on souhaite ou non y ajouter un zeste d’affection, vraie ou intéressée. Cette règle n’est plus pratiquée.

« Le moi est haïssable » prétendait le grand Pascal (cela demande quand même quelques explications), le « Je » des autres est envahissant (c’est visible). J’en étais à prononcer ce genre de sentences fatales sans amélioration notable de mon humeur malgré le ressac rassurant de la marée montante, quand Caro vint s’adosser au comptoir et me regarda bizarrement :

– Oh là là, Alex, qu’est-ce qu’il t’arrive ?

– Chut, je me parle.

– Et tu te parles de quoi ?

– De moi.

– Alors tu n’as aucune chance de t’en sortir.

Je repris un peu pied. Je cherchais quelques phrases inarrêtables à dire à Caro qui, de près ou de loin, n’a rien à envier à Haydée Politoff dans le film d’Eric Rohmer La Collectionneuse quand celle-ci – épaules bronzées, bouche cerise sous une frange effrontée – patauge en bikini orange dans le bleu translucide de la Méditerranée – mais je n’étais pas encore au point.

Je me repassais en boucle le film de Rohmer : c’est l’été, dans une maison isolée sur la Côte d’Azur, plantée au milieu des vignes, on n’y entend que le bourdonnement des cigales, Adrien (Patrick Bauchaud) un copain peintre Daniel et Haydée (Haydée Politoff) passent des vacances oisives. Les deux garçons traînent, bavardent, Haydée sort tous les soirs et semble-t-il couche avec qui lui plait. Elle s’en fiche. Adrien se persuade qu’Haydée en pince pour lui, mais, comme il ne veut pas faire partie du lot ordinaire de ses autres amants, il lui fait le coup du mépris, pensant ainsi l’obliger à le séduire. Manœuvre désastreuse. Quand on a près de soi une fille aussi jolie qu’Haydée, on la regarde se promener sur la plage, on s’approche d’elle et on dit quelque chose comme :

– Vous êtres bien jolie Mademoiselle.

– Qu’est-ce que tu viens de dire, Alex, tu te crois dans un film de Rohmer.

Caro s’en était douté, et en plus j’avais pris la voix post-synchronisée d’Adrien quand il agaçait Haydée. Je ferais mieux d’y retourner :

Le soleil plombe le paysage, une mini-moke est garée sous les arcades, tout est immobile, je suis occupé à ne rien faire. Ne pas déranger. Ces moments sont si fragiles.

 

Episode 26

Une pause

La mer était de demi-saison, demi-marée, demi-teinte. C’était un temps long et lent, fait d’errances et de nonchalances. L’effervescence suivrait.

Louise de V anticipait dans un style surchargé néo-versaillais – maquillage contrasté, tenue débordante, propos surplombants – (influences du film de Sofia Coppola sur Marie-Antoinette). Jules se sentit obligé de la prévenir :

– Tu sais, Louise, à la fin Marie-Antoinette ne se remarie pas.

Leslie jouait à contre-pied dans le dépouillement minimaliste et la sensualité victorienne retenue. Enfin, comme dit ma tante cartomancienne en Cornouailles : « Il ne faut pas se fier à l’eau qui dort ». Et dans ce domaine-là au moins, elle sait de quoi elle parle.

Les mouettes tournoyaient au ralenti sans leurs urgences coutumières. C’est le genre de moment où l’on s’attend toujours à ce qu’il se passe quelque chose, que quelqu’un crie, que le blanc devienne noir et l’inverse, qu’une île surgisse, qu’une bombe atomique explose quelque part. Et puis on reste allongé sur son lit ou sous un arbre. Respirer suffit à exister. Le reste, néant compris, est aboli. Juliette et Roméo se marient sur les bords du lac de Côme, Chimène ne fait pas que regarder Rodrigue, Alceste ne « voue plus à l’espèce humaine une indicible haine ».

On laissa filer la journée sans rien lui demander d’autre.

Georges servit quelques dry-martini aux premiers arrivés. Line dit :

– Dans l’Ecume des jours, Chloé finit bien par gagner contre le nénuphar, n’est-ce pas ?

A la manière de Nizan, je ne laisserai personne dire que tout cela n’est pas vrai.

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 17/07/2019 | Comments (0)
Dans: Nouvelles | Format:

Le bar de la plage – 21, 22 et 23

Episode 21

Le passager du vent

Ces temps derniers…eh bien, ces temps derniers il ne s’est rien passé. Le corps fichait la paix aux sentiments qui en profitaient pour ne pas échafauder de théories branlantes. L’Académie du père Platon était fermée pour vacances scolaires, Madame de Raynal ne soulevaient plus les plis de sa jupe pour exciter ce pauvre Julien qui n’en pouvait plus d’attendre qu’elle l’enlève pour de bon, Einstein jouait au baby-foot. Ah oui.. si, quand même : Mozart venait de finir un nouvel opéra

Et puis l’Irlandais s’est assis au bar de la plage et a commandé une bière. On a tous commandé une bière en signe de bienvenue.

Il portait un bermuda gris en fin de saison et un sweat-shirt délavé du Old Bevedere Rugby Club (Dublin). Sûr que ce type avait chanté Old soldiers never die/they just fade away et Ireland Call, dans les tribunes de Lansdowne Road un jour de match contre l’Angleterre, histoire de donner aux visiteurs un avant-goût de ce qui les attendait dès que l’arbitre aurait sifflé le coup d’envoi. Il n’était ni jeune, ni vieux, il avait seulement ce regard un peu fatigué de ceux qui ont traversé les océans parce que chez eux il y avait toujours trop de vent, trop de pluie et pas assez à manger, ou trop de soldats pour vous dire ce que vous deviez faire.

Il racontait cette confidence de l’écrivain Robert McLiam Wilson (l’auteur d’Eureka Street) : il était né et avait passé toute sa jeunesse à Belfast, c’était la guerre bien sûr, encore et toujours, puis il était parti étudier à Cambridge :

– Et là il ne pouvait pas dormir, vous savez pourquoi ?  Il n’y avait plus le bruit des hélicoptères qui tournaient au-dessus de la ville.

On s’était habitué à le voir, parfois avec son air furieux comme s’il cherchait des crosses au premier venu. Il disait :

– Nous autres, les Irlandais, on joue toujours comme si on avait le vent de face.

Pour lui, la vie avait été toujours ainsi : un match contre les éléments et les démons des hommes. Là-dessus, il avait l’air d’en savoir un rayon qu’il gardait enfoui au fond de lui-même. Il y a toujours de la fragilité dans l’exil.

C’est sans doute pourquoi il conservait cette attitude si réservée même quand Leslie venait l’agacer avec ses plaisanteries gaillardes de chatte anglaise.

Et puis un jour, il disparut comme il était apparu,

Jules commanda une dernière bière, par amitié, et dit :

– C’est toujours comme ça : les hommes arrivent de quelque part, et puis ils s’en vont ailleurs, tout ça dépend du vent.

 

Episode 22

Sister soul

Le soleil claquait sans faire de quartier. Pour quelques instants encore, c’était juste une silhouette qui se découpait à contre-jour sur la ligne d’horizon des dunes qui bordent la plage.

Ceux qui n’ont jamais vu de liane disent que c’est une liane ; tout ça parce qu’elle est noire, fine et longue. Elle a aussi des seins et des fesses toute rondes pour le moment cachées, mais que suggère une minirobe de soie noire qui danse autour d’elle. Noir brillant sur noir mate…

Liza Carter est chanteuse, Exactement elle est choriste, vous savez ces groupes de filles sans nom stationnées entre le chanteur et la section rythmique, « twenty feet from stardom » – à vingt pieds de la gloire, en fait une sacrée trotte comme le raconte le film de Morgan Neville, le monde du show-business est simplement cruel et injuste. Lui aussi.

Liza s’est posée en souplesse le long du comptoir :

– Hi ! Georges, comment va la vie ?

Imperceptible hésitation dans le dosage du gin et du vermouth consécutive à une micro-interruption de la conscience. Enfin Georges se reprit :

– Bienvenue au bar de la plage, Miss Lisa

Quand Liza Carter est là, mon âme pervertie et désemparée d’humain à l’abandon, se remet à penser que la terre est ronde et que c’est drôlement bien comme ça. Demain sera sans doute un autre jour et ça ne m’arrange pas du tout.

Liza me caressa la main et m’embrassa

(elle ne déteint pas, dommage ) :

– Alexander, quand tu seras devenu un grand guitariste, je viendrai chanter avec toi.

Georges lança sur la sono le tube d’Eric Clapton « Wonderful Tonight », une balade romantique. Liza et moi, on se mit en parfaite position de play-back, le caillebotis de la terrasse déroulé à même le sable faisait une scène crédible, le soleil tenait la rampe de projecteurs. Deux pieds de parasol en micro, j’adoptais la posture droite et calme de Clapton telle que je l’avais vue et revue des dizaines de fois. Bien sûr, j’avais l’air d’avoir tenu une guitare il y a sûrement longtemps, tant pis, Liza trouva qu’avec ma mine de cocker triste, je faisais quand même un assez potable Clapton.  Après la première partie du morceau, accords cristallins, phrasé lent et moelleux de Clapton, Katie Kissoon, l’une des deux choristes attaque un solo lunaire. On y était :

Alors Liza Carter s’est mise à chanter, pour de vrai, pour nous, (pour moi ?), emportant tout ce qui pouvait encore exister de réel, de sable, de mer, de ciel, de matière humaine…

J’ai fermé les yeux et j’ai enfoui mon visage dans mes mains. Pour qu’on ne voie pas que je pleurais…

A la fin du titre, Eric Clapton annonça le nom de sa choriste, j’ai entendu Liza Carter. Juré !

 

Episode 23

Songes d’une nuit d’été

On avait mis au rancart tous les mystères irrésolus, toutes les questions restées sans réponse depuis la plus Haute Antiquité. Emporté par l’élan, on a fermé les cabinets des psychanalystes viennois farceurs ; enfin, on a sorti de nos esprits toutes les idées fumeuses sur la condition humaine et l’éternité, leurs prophètes et leurs guérisseurs.

Un désencombrement général de la planète était en cours.

On n’a même pas pris la peine d’établir un inventaire de toutes les inutilités dont s’est débarrassé. Il aurait tenu trop de place et, un jour ou l’autre, il y aurait bien eu un quidam pour venir réclamer un truc bizarre qui lui aurait soi-disant appartenu ou dont il se prétendrait l’auteur : quelque chose comme les dix commandements ou quelqu’un comme le mari de la Vénus de Milo.

Bref le grand nettoyage, urbi et orbi, sur la terre et au ciel, des clics et des claques, bien le bonjour au cloud…

J’ai quand même mis de côté les dix derniers numéros du magazine Rolling Stone pour des jours plus sombres et un exemplaire de L’égoïste romantique ou journal d’Oscar Dufresne alias Frédéric Beigbeder, écrivain nightclubber du quartier de Saint-Germain-des-près dans les années 90, utile pour étaler le gros temps.

La mer était moins froide, l’air plus léger, les mouettes moins bruyantes…

Leslie ne portait qu’une moitié de bikini, Line avait plus de bleu que de gris dans les yeux, Caro roulait des hanches, pieds nus, histoire de faire marcher Jules.

Georges servit une rangée de dry-martini et dit :

– Alors ?

Jules a répondu :

– On a gardé la musique.

Et je me suis réveillé.

 

 

 

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 07/07/2019 | Comments (0)
Dans: Nouvelles | Format:

Le bar de la plage – 18, 19 et 20

Episode 18

Il peut arriver que le monde tourne rond.

C’était peut-être le cas ce matin.

Une lumière précoce, bizarrement agréable, jouait entre les ombres des claustras et des différents obstacles – fauteuils, plantes, livres, tasses – qui encombrent la terrasse. Dans ma tête, trottaient les premiers vers de la chanson de Gérard Manset “Il voyage en solitaire / Personne ne l’oblige à se taire”. J’ai suivi les recommandations de Jacques Chardonne, écrivain français du siècle dernier : je posai un pied léger sur la terre.

Forcément, cette succession concomitante d’instants harmonieux

(figure spatio-temporelle inédite selon Jean-Do qui s’y connaît en disciplines supra-mystérieuses) était inquiétante. Forcément, ça ne pouvait pas durer. C’était comme si un jour, un samedi après-midi par exemple, l’équipe de rugby d’Ecosse batte celle d’Angleterre, un psychologue viennois parvienne à guérir une patiente atteinte d’une dépression amoureuse et le dimanche ma tante cartomancienne en Cornouailles pronostique le tiercé gagnant ; bien sûr, le lundi, il ne pourrait faire que mauvais temps.

Ce matin, rien d’autre ne se passait, On n’entendait pas la mer ; elle avait dû se retirer jusqu’à l’horizon, les mouettes l’avaient suivie, grand calme dans le jardin.

J’imaginais quelques événements tout aussi plaisants :

. Personne ne s’avisait à vouloir faire le bonheur de ses semblables sur la terre ou au ciel, (ce genre d’ambition se termine toujours mal)

. On pouvait perdre son temps sans se sentir obligé de le retrouver ni de le rattraper.

. Les ingénieurs d’Aston Martin trouvaient enfin la solution pour que leurs voitures restent sur la route. Françoise Sagan n’aura plus d’accidents, Roger Nimier non plus.

La matinée s’éternisait.

Finalement, j’écoutai encore Chardonne : je posai un second pied léger sur le plancher.

 

Episode 19

Saint diable

Le soleil fracassait en cascade des milliers de rayons arrogants. Le grand brasier était allumé, le diable s’y réchauffait les extrémités.

On préparait tranquillement notre avenir : valait-il mieux louer Dieu ou vendre son âme au Diable ? On en était toujours au même point. Depuis le début. Depuis le temps où Socrate et Platon dansaient le sirtaki sur les quais du Pirée. Voilà comment, cette fois, on s’en est sorti.

Une nonchalance laiteuse baignait le bar de la plage et ses occupants quand, soudain, Leslie et son bikini occupèrent tout l’espace visuel disponible : spots de rouge éclatant dispersés sur une silhouette à contre-jour. Fin des interrogations existentielles de l’assistance.

Ce qui prouve bien au passage l’immense supériorité de Louis Réard, (entre nous, l’inventeur du bikini), sur la plupart des philosophes de la deuxième moitié du XIXème siècle et de la totalité du XXème, sans oublier les psychanalystes.

Toute tentative d’explication raisonnable est naturellement vouée à l’échec, résumons quand même : a) Leslie, tout aussi anglaise, est beaucoup plus sexy que Kate Moss ; b) Son bikini est beaucoup plus sexy que n’importe quel bikini qu’on a pu voir au cinéma depuis l’invention de celui-ci, y compris dans les films de James Bond.

Vous pensez que j’exagère ? Autres signes de l’effet « Leslie in bikini » : depuis, Jules et Jim n’ont rien dit de désagréable à l’encontre de Caro, Marie-Christine de V. aurait été demandée en mariage et cet après-midi Line n’a pas eu de nouveau chagrin d’amour.

Vous allez encore penser : « En voilà une histoire : une fille se pointe en bikini, encore une, d’accord elle est pas mal ; la terre s’arrête de tourner et le monde devient bon ? ». Eh oui. Le diable sait faire du soleil, beaucoup de soleil, même un peu trop parfois, surtout pour les Irlandaises à peau blanche, il habille des filles comme Leslie en bikini et plein de choses s’arrangent. Au bar de la plage pour le moment.

Et les autres, là-haut, ils s’y mettent quand ?

 

Episode 20

Un après-midi presque parfait

Les nuages s’entremêlaient en souplesse, laissant filtrer la juste quantité de lumière oblique nécessaire à dessiner les visages et former les reliefs. La mer n’était pas en reste. Les vagues glissaient en silence à la surface de l’eau, chacune à son tour, sans bousculade.

C’est très exactement dans ces conditions météorologiques qu’est programmée l’Apocalypse. Normalement, on a encore un peu de temps devant nous.

Les filles étaient sublimes. Caro, Line, Leslie, Marie, étaient si sublimes que personne, même ces deux teignes de Jules et Jim, n’auraient imaginé dire quelque chose de désagréable susceptible de faner leur teint ou de voiler l’arc-en-ciel de leurs yeux. Marie-Christine de V. avait reçu un message d’un prétendant qui lui proposait de venir le rejoindre dans son ranch du Botswana, « c’est quand même loin de Versailles » même pour une descendante présumée de  la duchesse de Choiseul, dame de cœur de ce bourlingueur de Bougainville.

Georges, le barman, venait de réussir une série de dry-martini qui aurait remporté le premier prix au Dry Martini World Contest qui se tient chaque année au Saint James Club, Kensingston, Londres. Le jury est constitué de personnalités légèrement excentriques (parmi elles pas mal d’anciens du Foreign Office et de l’équipe de rugby des Harlequins), toutes réputées pour leur goût très affûté en matière de spiritueux et cocktails divers.

Bref, en cet après-midi-là, le bar de la plage et ses habitants vivaient un de ces moments de grâce seulement connus du diable et de quelques tribus épargnées par la grippe espagnole, la psychanalyse et les prophètes.

Et si un papillon se mettait à battre des ailes quelque part à l’autre bout du monde, comme ça, sans raison apparente ? Vous connaissez la suite, papillon à Tokyo, tornade à Honolulu.  Faut-il souffrir d’un bizarre syndrome d’inquiétude chronique, ou d’un manque de vitamines ABC, pour aller imaginer le pire en plein milieu du meilleur ? Enfin, Shakespeare en parlait déjà : après le beau temps, l’orage, les éclairs, Elseneur, Lear et tout le bataclan.

On entrait en douceur dans les premiers moments de la soirée, l’air était toujours aussi délicieusement respirable, le monde nous foutait la paix : il était peut-être en grève ?

Cet après-midi, les papillons de Tokyo s’étaient tenus tranquilles, ça tient parfois à si peu de chose.

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 24/05/2019 | Comments (0)
Dans: Nouvelles | Format:

Le bar de la plage – 15, 16 et 17

Episode 15

Nocturnes exquises

 Mer lisse, clapotis timides et insistants, lumières tremblantes des lampions d’occasion.  La musique chaloupe, les filles se déhanchent, la nuit enveloppe dans ses moiteurs les vivants désarmés. Bienvenue au bar de la plage version Buena Vista Social Club !

Leslie avait lu dans un magazine britannique le récit des bouleversantes et renversantes aventures de la Princesse Margareth sous les tropiques, exactement dans son domaine de l’île Moustique, volupté à tous les étages. Tous les espoirs étaient permis.

On avait endossé les attributs du parfait caribbean lover : panama, cigare, chemises fleuries ; et regards de velours distanciés à la Ray Secundo des années folles.

Etes-vous cuba libre ou dry-martini ?  La sensualité affichée du Sud ou les séductions « feu sous la glace » des mijaurées friquées de la côte Est ?  Faulkner ou Fitzgerald ? C’est le genre de test finaud pour numéros d’été des magazines « life style ». Georges le barman, lui, avait signé un compromis historique : le rhum et le gin soûleraient le monde à parts égales.

Il est minuit et largement plus, Marie embrasse Gilbert pour la deuxième fois, Jules baragouine un espagnol exotique et troublant qui produit un effet hypnotique sur une Suissesse de passage, blonde et pâle, par chance pas encore amarinée aux nocturnes tropicales ; Leslie précise en connaisseuse « : « il y a le feu au lac ». Louise de V. en transe se démène sur un tempo de rumba comme si elle concourait pour le titre de Miss La Havane. Est-ce qu’il y a quelqu’un dans la salle pour postuler au titre de troisième mari de Louise ?

C’est l’heure où l’on se prend enfin pour quelqu’un d’autre : pratique quand on est peu fatigué de soi-même.  Autrefois, sur un autre fuseau horaire, le grand Jacques, d’une gorge en feu, déchirait le soleil des arènes au zénith, cela donnait : « c’est l’heure où les épiciers se prennent pour Garcia Lorca, les Anglaises se prennent pour la Carmencita. » Et l’on en avait les tripes toutes retournées.

Leslie se réincarna en Ava Gardner, période tonton Ernest à la Finca : elle se déshabilla et commença à chercher une piscine pour s’y noyer. J’essayai le costume de plusieurs personnages héroïques…Rock star, poète maudit, capitaine para sautant sur la Normandie à la tête de son régiment dans la nuit du 6 juin 1944…J’hésitais, aucune panoplie n’était vraiment à ma taille : trop vaste, trop glorieuse, trop romantique… J’allais devoir me contenter de la formule d’origine…

La lune veille, allonge des ombres imprécises. Enfin, le monde tourne sans nous, on en demandait pas tant.

 

Episode 16

Avis de recherche

Ce matin-là, la brume était légère comme de la ouate, le monde à peine visible, en flou : son meilleur profil. Au loin, on aurait dit que la mer s’était repliée sur elle-même.  Alanguies sur le sable, un groupe d’étoiles de mer se racontaient les péripéties de la nuit. Top secret.

C’était rédigé dans le style des affichettes sur lesquelles les gens appellent au secours parce qu’ils ont égaré une adorable petite chatte angora, leur trousseau de clés, ou leur tête.  En général, forte récompense promise à celui qui les rapportera.

Voici ce qu’on pouvait lire ce matin-là sur cette feuille de papier blanc écrite à l’encre bleue, épinglée sur un montant du bar de la plage :

Perdu temps
à ne rien faire,
perdu temps
à bavarder,
perdu temps
à écouter des chansons,
perdu temps
à regarder les filles danser,
perdu temps
à prendre la nuit pour le jour
Que celui qui les trouve, les garde.
Ils lui seront utiles,
on n’a jamais assez de temps à perdre.
Signé Old Farewell.

Line, d’une voix troublée, relut l’annonce. Et puis on s’est tous mis à la recherche des temps perdus par Old Farewell.

Il faudra qu’un jour on pense à le remercier… Je suis sûr que si on le croise, on reconnaîtra tout de suite que c’est lui.

 

Episode 17

Y a de la rumba dans l’air

Depuis quelques temps, il voyageait parmi nous avec sa guitare, un t-shirt imprimé « Please Love Me » ( texte originel de Michel Polnareff)  et chantait Blowing In The Wind.

– Et qu’est-ce que tu fais dans la vie ? lui avait demandé Jean-Do.
– J’écris des chansons.
– Pour de vrai ?
– Ben oui, comme Bob Dylan, Brian Ferry ou Benjamin Biolay

Il s’appelait Pete Sommerville. On sentait bien que ce n’était pas son vrai nom mais ça sonnait bien. Et en plus, il avait exactement l’allure du genre de chanteur qui plait aux filles. Remarquez que c’est quand même la base du métier. Si non, on peut toujours essayer de devenir bassiste, imprésario ou propriétaire d’une station de radio.

On était vers la fin de journée, une lumière gris-bleu rasante se mélangeait au bleu-vert profond de l’eau. Jules rouspétait. Par conviction. D’autant que l’autre soir Caro était revenue à la charge et avait entrepris de lui démontrer qu’on ne pouvait pas être désagréable toute sa vie. « Mais qu’est-ce que ça peut bien te faire ! » avait-il fini par lui lancer.

A mon avis, et aussi celui de Jean-Do, sans doute informé en douce par Line – les filles sont toujours au courant de ce genre de chose même si personne ne leur en a dit un mot – Jules passait à côté de ce qui crevait les yeux à tous : Caro était amoureuse de Jules.

Kate Atkinson, Anglaise d’Edimbourg, a écrit une série d’enquêtes menées par le détective Jackson Brodie ; dans la dernière « parti tôt, pris mon chien » elle prévient : « C’était le boulot des femmes d’améliorer les hommes. Et celui des hommes de résister à toute amélioration. » De mémoire de barman, Georges n’avait jamais vu Kate Atkinson au bar de la plage, Caro ne pouvait pas être au courant. Jules non plus.

La mer remontait pour la dernière fois de la journée, Pete Sommerville traînait avec sa guitare et fredonnait son éternel « Blowing in the wind ». – C’est peut-être la seule chanson qu’il connaît ? suggéra Jean-Do dont l’idole absolue était Françoise Hardy

Aux alentours de 20 heures, Jules déclara :
–  On a les mathématiciens et les chanteurs qu’on mérite

Caro répliqua :
– Les filles aussi.

Georges sentit que c’était le moment d’inaugurer la série des dry-martini du soir et d’allumer la radio. C’était Alain Souchon :

Y a de la rumba dans l’air
Le smoking de travers
J’te suis pas dans cett’ galèr’

Leslie laissa entendre qu’elle avait couché avec les Rolling Stones, Pete lui indiqua gentiment qu’il était venu tout seul, qu’il finissait de monter son groupe et qu’il espérait que ça pourrait quand même aller…

 

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 24/04/2019 | Comments (0)
Dans: Littératures | Format:

Le Bar de la plage – 12, 13 et 14

Episode 12

 Les rêves sont-ils solubles dans le dry-martini ?

Profitant d’une accalmie, la question s’était discrètement posée entre Georges le barman et moi-même. En cette fin de journée maussade, nous étions les deux seuls habitants du bar de la plage, au fond c’était aussi bien ainsi. Le verdict ne concernerait que nous deux.

Depuis la disparition des mythologies antiques, du moins dans la pratique, et la multiplication des psychanalystes viennois, les rêves traînent une mauvaise réputation. Ils intriguent, agacent, inquiètent. Les savants se cassent les dents sur leur merveilleuse alchimie, le voisinage soupçonne le rêveur de lui cacher quelque chose – pas faux – et fabule sur le pire.

Je l’avoue – en douce : j’ai toujours fait bon ménage avec les rêves. C’est un accommodement dont on ne peut guère se vanter auprès de son entourage –  la dénonciation rôde, autant garder tout cela pour soi. N’empêche que, de jour comme de nuit, éveillé comme endormi, la fréquentation des rêves est une des possibilités de salut les plus aimables offertes au genre humain pour échapper au tragique de sa condition. Ah si Malraux avait dit un truc dans le genre « Le XXème siècle sera rêveur ou ne sera pas » peut-être que la planète serait moins agitée… Mais le rêve est de nature fragile… Un souffle peut le briser. Un bruit importun, et il s’efface… Alors, le dry-martini ?

Le dry-martini est aussi dans certains milieux assez décriés. Surtout depuis la fin des années Gatsby le magnifique. On le taxe de snobisme décadent, il aurait de mauvaises influences sur les fonctions hépatiques et neurologiques. Tout ça c’est de la faute à Zelda, elle abusait du gin au détriment du vermouth.

N’empêche qu’en dépit de ces légers inconvénients, je considère que les rêves comme le dry-martini contribuent davantage à la bonne santé de l’humanité que tout le bric-à-brac enfiché au tableau d’honneur de l’Unesco. Et que se priver des uns ou des autres affaibliraient de façon profonde divers agréments de notre vie.

Georges, sans doute autant par conviction que par intérêt, approuvait ce point de vue : il avait vu des espoirs se noyer dans des dry-martini, des chagrins y cicatriser, des étoiles de mer s’envoyer en l’air ; enfin à sa connaissance aucun rêve n’avait  jamais été porté disparu à la suite d’une absorption de dry-martini. C’est déjà ça : au bar de la plage, les rêves n’étaient pas solubles dans le dry-martini.

Merci Georges ; je respirai profondément.  Je commençais doucement à rêver que je respirais profondément et que Georges me préparait le meilleur dry-martini de la création… J’allais mieux. Provisoirement, bien sûr.

 

Episode 13

Pluie et chuchotements

C’est vraiment le meilleur moment : quand il pleut.

Il n’y a personne pour encombrer le bord de mer, ni s’installer à la terrasse du bar de la plage et y tenir des conversations inutiles. Le genre de conversations bruyantes, péremptoires et pressées comme si elles avaient peur de ne pas arriver au bout avant que la marée montante ne les submerge. Ce qui, de mon point de vue, serait pourtant la meilleure solution. Pas d’enregistrement, pas d’archive : l’éternité ne pourra pas leur en tenir rigueur.

Les oiseaux prédateurs ne volent pas – manque de visibilité –Les mères crabes mystérieusement prévenues sortent de leurs abris et promènent les jeunes crabillons sans crainte d’être attaquées.

Les gouttes de pluie enchaînent d’interminables solos de batterie sur la surface de la mer et le toit des cabines de bain.  Quelques-unes, plus audacieuses, ou originaires de Polynésie, s’accrochent sur le dos des vagues et glissent ainsi à califourchon jusqu’au rivage.

La pluie tombe tiède ; ne pas enfiler de ciré ni de bottes : ce serait du gâchis. Caro avait juste superposé un chapeau de pêcheur sur ses boucles brunes, son t-shirt trempé redessinait ses seins.

C’est aussi le moment où l’on parle moins fort.

D’une voix amortie, Caro annonça sur la pointe des pieds :

– Je crois que je suis amoureuse.

Jules avait l’air de bon poil, il avait dû oublier Jim quelque part ou l’eau chargée d’embruns salés avait ramolli les épines qui d’habitude défendent les abords de son cerveau. D’un ton tout aussi neutre sortant tout droit des répliques distantes de Hughes Grant dans le film « Quatre mariages et un enterrement », il sous-titra la nouvelle situation :

– Excellente idée… vraiment excellente idée.

Leslie, naturiste tous temps, entreprit de se déshabiller, puis elle traversa la plage jusqu’aux premières vagues pour nager sous l’averse. En la voyant s’éloigner ainsi toute nue, Jules, à demi aphone, prolongea sa bonne humeur du jour :

– Excellente idée… vraiment excellente idée

Line avait glissé son bras sous celui de Jules et essayait de lui expliquer qu’il ne perdrait rien à être gentil avec ses semblables, peut-être même que certains d’entre eux, comme elle par exemple, l’apprécieraient davantage, et que d’ici à ailleurs le chemin pouvait être plus doux qu’il ne l’imaginait (là, elle charriait un peu). Jules hésitait, il n’avait plus de dialogues de film sous la main. Pas si facile que ça d’être soi-même. Socrate et Freud s’en étaient déjà aperçus.

Georges feignit de n’avoir entendu ni les uns ni les autres. C’est l’avantage des jours de pluie : ce sont les éléments qui ont le dernier mot.

 

Episode 14

On ne va quand même pas changer le cours des astres pour ça.

Aujourd’hui, la journée a commencé à l’envers. Par la fin : à 11h59 pm exactement ; il ne lui restait donc plus qu’une minute à courir. N’en cherchez pas la raison. Cela relève d’un mystère cosmique non répertorié. On verra plus tard si quelqu’un d’autre était au courant.

On était en route pour la journée la plus courte de notre existence, sans doute aussi la plus courte depuis que l’homme s’est mis en tête de compter le temps – «  pas vraiment la meilleure idée de la Création,  résuma Jean-Do, comme si le temps pouvait se laisser enfermer dans le cadran d’une montre ou les pages d’un agenda ». Sans oublier que tous ces astro-horlogers se sont quand même si bien gourés dans leurs calculs que, par ci-par là, il faut se rajouter 24 heures pour rattraper le temps perdu… Perdu où ? Par qui ?

Bon, on avait une minute devant nous à occuper et on était aussi embarrassé que si on avait un siècle, ou si on venait de nous annoncer que lundi prochain une planète en rupture d’orbite allait s’écraser sur nos têtes.

Ne dramatisons pas : personne ne nous demandait de faire les intéressants ou quelque chose d’inoubliable à destination des générations futures.

Le saxo de l’ami Pierrot-le fou d’amour joua le thème de la chanson de Gérard Manset « il voyage en solitaire / Nul ne l’oblige à se taire » (ma version préférée est la reprise par Alain Bashung), Jean-Do en profita pour embrasser la mathématicienne ultime qui l’accompagnait. Une poignée d’algorithmes partit en vrac. Le Colonel y vit – ou revit – comme une manifestation des esprits farceurs qui gambadaient sur les rives du Yang Tse Qiang les nuits de pleine lune. Vu l’urgence de la situation, Caro conclut une paix provisoire avec Jules. Une sérénité moelleuse s’étendit du bar de la plage aux confins de l’univers… Georges préparait des dry-martini. Le Colonel dit à Lan Sue :

– Laisse aller, c’est une valse

La mer remontait tranquillement. La lune s’en fichait. Une nouvelle journée débutait. On en avait encore pour un moment à se raconter des histoires pour ne pas aller se coucher.

 

Par Alexander Benett, , publié le 25/03/2019 | Comments (0)
Dans: Nouvelles | Format:

Le Bar de la plage – 9, 10 et 11

Episode 9

Beach Brother

 L’océan se laissait aller jusqu’à la plage en formant de gros rouleaux bourrés d’écume qui se couraient après avant de capoter sur le sable. C’était sans doute ce qui avait dû les attirer : les surfeurs.

Les camionnettes qui leur servaient d’hôtels étaient décorées de hiéroglyphes et d’autocollants touristiques qui racontaient leurs voyages.

Gary était Australien avec des tatouages polynésiens. Il était passé dans pas mal d’endroits où les vagues, la terre et les humains-surfeurs vivaient en bonne harmonie mais, depuis quelques années, la prolifération bruyante des dispositifs de sécurité (sirènes, sauveteurs hurlant dans des talkies-walkies), la cupidité des marchands et la multiplication des engins à moteur bruyants perturbaient la tranquillité des habitants des lieux ; ça le démoralisait. Moi aussi.

Je jurai de ne jamais quitter le bar de la plage tant qu’il y aurait Georges et des dry-martini ; ça laissa Gary songeur :

– Benett, je me demande comment tu fais pour boire un truc aussi bizarre, je veux dire si différent de la bière.

Il obtint de Georges qu’il approvisionnât le bar de la plage en bière et ils signèrent un pacte de non-agression concernant les goûts, les couleurs et les boissons de chacun.

On se remémora la séquence du film de Coppola « Apocalyspse Now » dans laquelle le lieutenant-colonel Bill liquide un village Viet pour que ses boys fassent du surf sur la plage. Colonel Bill adorait le surf et « l’odeur du napalm au petit matin », son vœu fut exaucé : l’aviation passa la forêt au napalm qui, par contre coup ou effet de souffle lissa les vagues. Ce cinglé de colonel Bill en était pour ses frais et le Vietnam pour une centaine de morts. Gary remît les choses en place :

– Benett, le surf est le sport le plus pacifique de la planète, ne te laisse pas prendre à ces conneries yankees.

Leslie céda à l’érotisme brûlant et inconfortable d’un minibus Volkswagen immatriculé à Sydney.

Un matin, de gros nuages plombaient l’horizon et l’océan avait rangé ses rouleaux ; Gary traînait comme une âme en peine :

– Benett, jure-moi que ce stupide idiot de colonel Bill n’est pas dans le coin !

J’aurais voulu le consoler en l’initiant aux bienfaits du dry-martini mais c’était trop tard, le minibus en provenance de Sydney était reparti à la recherche de nouvelles vagues.

Je crois qu’on s’est promis de s’écrire des cartes postales pour reparler de tout cela.

 

Episode 10

Tempête sous un crâne

 Cela devait arriver, forcément : le bar de la plage est fermé. Trop de vent, trop de pluie, trop de vagues, trop de sable, trop de pessimisme : Georges le barman a rentré les chaises et les tables de la terrasse, ligaturé les parasols, arrimé les tabourets, et rabattu les grosses planches de bois qui verrouillent le bar et défendent les réserves de la cupidité des envahisseurs. Il a accroché une pancarte : « Fermé jusqu’à ce que je revienne ».

Je me suis assis à même le sable, le dos appuyé contre le bois rugueux du bar, les mains enfoncées au fond des poches de mon ciré. Les bourrasques en provenance du large s’acharnaient à vouloir m’arracher les cheveux.

Ce n’était pas tout à fait la fin du monde, seulement la mienne et d’une manière bien bizarre. Je me suis vu, cru, senti : immortel. Conséquence évidente : je n’allais pas mourir un jour, je n’allais plus mourir du tout. Je n’allais jamais disparaître ! Moi, Alexander Benett, fils d’une artiste peintre normande et d’un troisième ligne de rugby originaire d’Edimbourg et accessoirement diplomate au service de l’Angleterre, j’allais être le seul humain de la planète et peut-être de ses environs, à vivre éternellement. A voir tout ce qui se passerait sur terre au cours des milliards et des milliards d’années à venir, Et pourquoi pas assister à cette fameuse fin du monde pronostiquée par tous les savants ?  Et alors, où est-ce que j’irai vivre, moi l’éternel, quand il n’y aura même plus de monde ? Tout cela était naturellement parfaitement inimaginable, et pourtant, je le sentais, je le vivais, j’en tremblais, tellement cette évidente énormité s’était emparé de tout mon être jusqu’au plus profond de mes cellules.

J’ai dû m’évanouir, de trouille…

La nature s’est peu à peu calmée. Georges m’a ressuscité en remettant le matériel en place, j’ai recommencé à respirer. Il a préparé un martini-dry, j’ai recommencé à boire. L’essentiel avait survécu : le bar de la plage était ouvert et je savais de nouveau que j’allais mourir un jour.

 

Episode 11

Les grands films commencent par la fin

 On a revu la Dolce Vita. Dernières scènes : une bande de fêtards élégants, lunaires et solaires, envahissent la luxueuse maison d’un ami absent, pour y finir la soirée. Architecture modernissime épurée, intérieur blanc, escaliers blancs, murs-baies coulissants. Ils boivent, dansent, oublient et s’oublient. Une femme se déshabille. Au matin, le propriétaire de retour, les vire. Tout le monde est assez saoul, ils s’égayent à travers les arbres jusqu’au bord de la mer. Photographie en noir et blanc : l’élégance sombre des robes et des costumes s’imprime sur la pâleur du matin.   Des pêcheurs ramènent dans leur filet un énorme poisson, sorte de monstre marin échoué sur le sable… Il y a l’embouchure d’une rivière. Sur la rive opposée, une fillette souriante et rieuse interpelle Marcello Mastroianni- Rubini – le journaliste people – langage des signes par-dessus le bruit des vagues. S’entendent-ils ? Une fille revient rechercher Marcello.… Il ne reste que la mer, le matin, l’horizon vide. Tout est dit. L’éternité et des vies qui passent ; celle laborieuse des pêcheurs, celle de la fillette qui commence avec son cortège d’espérance, celle des autres, oisives, brillantes et vaines, et puis la mort qui rode dans l’œil du poisson. Les lumières se rallument. On avait presque oublié la fontaine de Trevi et le décolleté d’Anita…

Fellini savait ce qu’il faisait, il nous a un peu baladés, On n’a pas fait très attention. L’essentiel était ailleurs, à la fin. Maintenant on est au courant, on va pouvoir revoir le film, pour de bon, sans impatience. C’est toujours un peu comme ça qu’il faut faire avec les grands films.

L’océan faisait semblant de nous écouter, le vent ne voulait pas nous déranger. Les oiseaux de mer avaient leur compte, ils avaient déserté la scène.

On est resté encore un bon moment avec Marcello et ses belles amies…

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 06/03/2019 | Comments (0)
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Le Bar de la plage – 6, 7 et 8

Episode 6

C’était un temps à bonimenter

Les mouettes en profitaient pour tenir une sorte d’assemblée générale militante, chacune piaillait dans son coin de ciel comme si les autres étaient sourdes.

Fin de matinée, la mer moutonnait en demi-teinte ; l’atmosphère fluide, aux limites du cotonneux, absorbait les élancements ponctuels d’inquiétude. Cela ressemblait à ce qu’on imagine être le Paradis quand, au cours d’une session d’euphorie passagère, on se laisse aller au pire. Enfin, on l’a bien vu, Dieu a raté le Paradis. D’ailleurs il a à peu près tout raté. Bâclé. Le diabolo menthe et le dry-martini ne se sont pas faits en un jour, ni en six. Le Diable a beaucoup mieux réussi ses entreprises : normal, il ne s’est pas embarqué dans des scénarios injouables pour la plupart des humains. Il est resté dans le possible ordinaire ; à quelques exceptions près qui lui ont échappé comme Françoise Hardy, Françoise Sagan, David Bowie, Ray Charles, Calypso Rose, les Eagles quand ils ont composé Hôtel California et Ava Gardner dans la Comtesse aux pieds nus et les bars de Rome.

Line passait par là, avec ses yeux gris-vert et ses boucles dorées. Line ne bonimente pas, elle est beaucoup trop mélancolique pour ça. Toutes les filles devraient un peu ressembler à Line.

– Alexander Benett, sais-tu la différence entre un menteur et un bonimenteur ? Le menteur sait la vérité qu’il travestit à des fins personnelles, le bonimenteur se fiche complètement de la réalité… pas mal, non ? C’est raconté par un certain Harry G. Frankfurt, éminent professeur à Princeton, dans « l’art de dire des conneries », un traité tout ce qu’il y a de savant…

On ne pouvait pas dire si, en ce moment, Line était amoureuse ou pas, elle n’était pas profondément triste, c’est tout.

– Alex, … Ne le répète pas, hein… Je mens tout le temps  et c’est épatant, tu sais. Très pratique.

Ce matin, les filles romantiques aussi se mettaient à mentir…

Georges, à l’aide !

 

Episode 7

Les larmes de la côte

C’était une situation nouvelle.

Line ne parlait plus, ne se moquait plus, ne riait plus : Line avait du chagrin. De quoi cela venait-il ou plutôt de qui ? On avait bien notre petite idée sur la réponse mais on allait quand même pas faire les  malins – je-sais-tout avec une fille qui a de la peine. Y compris Jules et Jim dont, en temps ordinaires, la délicatesse n’était pas le trait de caractère dominant.

Georges, le barman, tout en retenue, ordonna :

– Line, tu vas laisser tomber tes boissons sucrées de veilles filles, essaie le dry-martini, je te fais le meilleur que tu ne boiras jamais dans ta vie.

(Evidemment)

Et Line inaugura une longue série de dry-martini.

La vie se résume parfois à une seule chose : l’amour. Trois mille ans de littérature, autant d’expériences diverses, et le mystère reste entier. Einstein en personne s’est fait coller à l’oral sur la question, Madame du Châtelet, pourtant la grande amie de Voltaire, également.

Line n’avait plus d’amour dans sa vie, Line ne vivait plus, Line pleurait. Et une fille avec des cheveux bouclés et un petit nez retroussé qui pleure est la chose la plus désolante qui puisse arriver au bord de la mer, en été, ailleurs aussi, et à d’autres saisons aussi. Personne ne peut y résister, les plus égoïstes s’ouvrent, les plus cyniques se fendillent.

Les mouettes avaient baissé d’un ton leurs habituels jacassages, la marée hésitait à remonter, les éléments étaient à l’unisson du chagrin de Line. C’est peut-être ça, oui – la perspective d’une catastrophe climatique surnaturelle – qui ramena un peu de raison dans le cœur de Line. Phénomène extrêmement rare – le cœur a ses raisons que la raison, etc, tu connais ce que ce rusé de Pascal Blaise balançait à ses maîtresses en guise d’excuses au moment même où il les larguait.

N’empêche que, prenant tout le monde par surprise, Line abattit brutalement son poing sur le bar, faisant trembler la rangée de dry-martini et énonça le jugement dernier :

– Ce type n’est qu’un trou de balle !

Georges le barman enchaîna Julien Clerc sur la sono, paroles d’Etienne Roda Gil :

«  Hey, Niagara,

Je t’en prie sèche tes joues

Ne pleure pas

Hey, Hey, Hey,

Tu vas faire monter la Seine »

Line a ri et nous a embrassés, y compris Jule et Jim qui, revenus à leur état d’origine, étaient bien d’accord avec elle.

 

Episode 8

Entre-deux

Un après-midi de mauvais temps ; l’horizon inaccessible. On a envie de rester à l’intérieur de soi, peut-être rêvasser à quelques improbables fortunes. Les obsessions supra-ordinaires se calment, attendant sans impatience leur inévitable retour. Je baignais dans cet état d’esprit de ph neutre comme dans un liquide amniotique impénétrable où la mauvaise conscience de l’oisiveté n’est pas admise. Ça repose dit-on. Faux. C’est tout simplement une autre forme de vie, clandestine et voluptueuse, hors la loi dans les sociétés en ébullition. Un volcan qui n’éclabousse pas dans tous les sens, n’est pas éteint comme on le dit bêtement ; il est occupé ailleurs. Et tout le monde s’y laisse prendre… Jusqu’à ce qu’il remonte sur la scène. Forcément, ça surprend.

L’atmosphère du bar de la plage s’accordait aux tonalités étouffées du moment.  Leslie, pour une fois mélancolique, traînait en pull-chaussette noir qui s’harmonisait à la perfection avec ses couleurs naturelles d’Anglaise blonde aux yeux bleus. Elle dit :

– Alex Alexander, je me sens dépaysée.

(Sublime comme une héroïne de Bergman, énigmatique comme une phrase de Duras)

Le vieil homme était là ; la brume d’aujourd’hui lui allait mieux que les lumières trop aigües des jours de plein soleil : il avait relevé le col de sa veste et s’était enroulé dans une longue écharpe. Une de ses façons de se cacher du regard des autres… Pour ne pas les déranger ?  A la longue on s’était familiarisé avec ses apparitions épisodiques ; on se doutait bien qu’il venait ici à la rencontre de fantômes complices qui l’avaient sans doute accompagné autrefois. Peut-être Georges les avait-il connus lui aussi ?  Leurs conversations les ressuscitaient. Personne ne les aurait interrompues : les fantômes sont des personnes fragiles.

Do not disturb…

 

Par Alexander Benett, , publié le 04/02/2019 | Comments (0)
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