Le bar de la plage – épisodes 60, 61 et 62

Episode 60

Le cinéma est un art, disait Jeanne Moreau

Un beau jour de début d’été à Saint-Tropez, Roger Vadim commença à tourner un film qu’il appela ensuite « Et Dieu… créa la femme ». Comme façon de vivre et de faire un film, on n’a jamais fait mieux. A Saint-Tropez, dans le film et sur la plage, il y avait Brigitte Bardot. On n’a pas fait mieux non plus.

Brian n’était pas Roger Vadim – on l’aurait reconnu ; ni Sofia Coppola : elle n’aurait jamais porté une paire de lunettes de soleil comme ça, rafistolées avec du sparadrap ; en général elle achète toutes les lunettes de la boutique.

Enfin, Brian était cinéaste, il avait étudié dans une université de la côte ouest où il avait eu comme prof Brian De Palma, c’est sans doute pourquoi il avait choisi Brian comme pseudo pour les relations publiques (A mon avis, ça ne valait pas Luchino).

Comme tous les gens que vous rencontrez qui travaillent dans le cinéma, il préparait un film : « une comédie amoureuse contemporaine ». Le « contemporaine » nous avait un peu inquiétés. « Un Américain en vacances croise sur une plage une Française, elle aussi en vacances… Elle vient de rompre avec son fiancé ou de se faire larguer (la productrice new-yorkaise penchait pour la première version) » Le tournage devait bientôt commencer. Caro prit Leslie de vitesse et dit :

– Brian, au fait, à quel moment du film je me déshabille ?

Brian rougit : il n’était pas encore habitué à la spontanéité des actrices françaises.

A l’écart, Jules composait une sorte de moue méprisante. Et marmonna ; quelque chose dans le genre « si elle n’a trouvé que ça pour se rendre intéressante… »  Il était aussi en train d’écrire un scénario dans lequel il prévoyait une scène où Caro se déshabillerait, Un truc classique utilisé par tous les réalisateurs pour coucher avec leur actrice.

Un jeune espoir d’Hollywood, nouveau Redford, devait débarquer, l’affaire traînait. N’empêche, à chaque apparition de Brian au bar de la plage, le niveau d’effervescence montait, une excitation électrique innervait la foule. On attendait fébrilement le moment magique où Brian lancerait le fameux et bouleversant : silence…moteur…action !

Et puis on ne revit plus Brian

Pas un souffle d’air, la mer s’étirait dans le calme du soir saturé d’étoiles filantes projetées sur des écrans incertains. Caro qui justement portait cette minirobe noire si courte et qui lui va si bien, commença à chanter comme Brigitte Bardot « Sur la plage abandonnée… »,  la lune s’installait dans le ciel

PS : Georges proposa de mettre la note de la tournée de dry-martini sur le compte de la Metro Goldwyn Meyer.

 

Episode 61

Par grand vent, l’âme est volatile

Parfois, ça se déglingue – la vie, les événements, la routine –  alors qu’on croyait toutes les pièces du puzzle bien emboîtées, à la bonne place. Et brusquement, tout explose. Se démantibule. Va de travers. Au rayon des raisons improbables, on trouve des déclarations dans le genre « la paille dans l’acier ou «  le grain de sable dans l’engrenage », voire la théorie générale du chaos. On n’est pas plus avancé.

Jusqu’à présent, je n’avais vécu aucune de ces tragédies en direct, sinon celle d’être né bien sûr, et quelques désespoirs accessoires comme des peines de cœur  (à  prendre quand même au sérieux) et une invincible irrésolution à m’imaginer devenir quelqu’un.

Je tournais et retournais ces pensées tout en marchant en bordure de l’eau, même si ce n’était pas vraiment un temps à marcher dans l’eau. Celle-ci était froide, la mer grise, une brise soufflait du large sans compassion.

Au chapitre des déceptions sentimentales en cours, figuraient Leslie et Line. Leslie est à dominante sexy alors que le romantisme semble l’emporter chez Line, mais aucune des deux n’est amoureuse de moi d’une façon décisive. Peut-être devrais-je envisager quelqu’un d’autre, Louise de V par exemple ? Après tout, une reine de France avait bien eu un amant anglais et il avait fallu les quatre mousquetaires au complet pour la tirer du bien mauvais pas où cela l’avait menée. J’étais assez Anglais – environ 50% – et Louise était Versaillaise d’origine et d’éducation.

Maintenant, le vent y mettait du sien, et les mouettes profitaient des appels d’air pour se lancer dans des combats tournoyants, le nec plus ultra dans l’entraînement de la section pilote de chasse de la Royal Air Force.

Leslie et Line remontèrent un moment sur le podium de mes obsessions. Je n’arrivais pas à décider du classement final.

Je continuais d’être né.

Des bourrasques essayaient de m’arracher mon bonnet.

Bob Dylan a écrit la chanson Blowin’In The Wind. Il y prétend que les réponses à toutes les questions que l’on se pose sont données par le vent…The answer, my friend, is blown in the wind…

Est-ce qu’il l’a composée avant son idylle avec Joan Baez ou après qu’elle l’ait viré ?

 

Episode 61

L’été ne sert à rien

Cela s’annonçait pacifique dans tout le secteur. Pas de contrariétés exceptionnelles en vue. Paul McCartney donnait toujours des concerts ; d’après lui, il ne savait faire que ça. Les Rolling Stones aussi. Dernièrement ils étaient en tournée au Canada ; Lisa Fischer, une somptueuse choriste black, (et aussi ex-girl-friend de Mick) était en première ligne, entre Mick et Keith ; elle avait réussi à franchir les « twenty feet from stardom ».

La planète en était à peu près à mi-parcours de sa révolution annuelle, l’aiguille du baromètre pointait obstinément sur beau fixe, avec le ciel et la mer qui vont avec, comme sur les cartes postales des bureaux de tourisme du monde entier. Conséquence : des armadas de corps huilés s’étalaient sur le sable de la plage, en attendant mieux…Le passage du marchand de glaces ou de churros ? Les mouettes ignoraient superbement cette effervescence molle.

Enfin, les filles portaient des bikinis de toutes les couleurs, forcément la tête flottait un peu et les idées censées s’y trouver aussi.

On en était là, en panne, et rien ne venait. On avait peut-être fondé trop d’espoirs sur la saison et ses sortilèges référencés, comme transformer les démons en anges ou le rap en blues. Rien ne se passait comme on l’attendait, d’ailleurs il ne passait rien du tout. Alors, l’ennui s’était installé avec ses dérivés : mauvaise humeur, irritabilité, ou carrément somnolence étudiée et boudeuse pour les plus fraudeurs. Caro envisageait d’écrire un best-seller romantique et savant. Françoise Sagan avait déjà tenté le coup en restant à Paris avec son stylo plutôt qu’aller patauger en famille sur une plage du Pays basque. Ça avait bien marché.

Le futur avait déserté, un présent plat et alangui triomphait sournoisement.
Qu’est-ce qu’aurait dit Shakespeare devant cette situation ?

Georges le remplaça au pied levé et débloqua les esprits :

– Il y a vraiment des saisons inutiles, vous ne trouvez pas ? Si on passait directement à la suivante…

 

Par Alexander Benett, , publié le 26/06/2020 | Comments (0)
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Le bar de la plage – 57, 58 et 59

Episode 57

Nous serons tous des héros

La lune éclairait la surface de l’eau d’une lumière énigmatique. La mer semblait anxieuse. Comme si, profitant de la demi-obscurité, se préparait un mauvais coup dans la météo.

Sur le tapis, tournait autour des dry-martinis cette histoire un peu usée – elle a beaucoup servi au cinéma – où une bande de truands, vieux malfrats distingués à la retraite qui coulent des jours tranquilles mais un peu ennuyeux, décident de monter la der des der, le coup du siècle, ça devrait être le couronnement de leur carrière ! Ça se termine toujours mal.

Et puis, Jim, rendu euphorique par l’odeur de la poudre et la chaleur de l’action, proposa :

– C’est tout à fait ce qu’on devrait faire, quelque chose de  somptueux et d’élégant, dans le genre de l’attaque du train postal, bon, en mieux et plus réussi : personne ne se fait attraper par la police.

Jean-Do fit remarquer que c’était plutôt une façon de finir une carrière que de la commencer :

– Quand même ça ne s’improvise pas.

Jules s’était délégué à la confidentialité de l’opération :

– Parlez plus bas, des mouettes nous écoutent et vous savez bien qu’on ne pas faire confiance à ces bestioles, elles caftent tout.

On hésitait encore. N’empêche qu’à cette heure précoce de notre vie, cela ressemblait à quelque chose susceptible de remplir un avenir prometteur, imaginatif et glorieux… Pour la phase pratique, on verrait plus tard. Comme d’ailleurs pour la plupart des autres éléments qui, dans un temps plus ou moins lointain devaient constituer l’ordinaire de notre existence. On mit le Colonel au courant, il commenta sobrement : « risquée mais jouable », il savait sans doute de quoi il en retournait.

Au-dessus du bar de la plage, flottait déjà un enivrant parfum de danger…

Leslie portait un blazer d’homme, croisé, bleu-marine ; cela lui allait très bien, Elle avait oublié de mettre le reste, ça lui allait encore mieux. Elle décida de la distribution pour la suite :

– Je serai Bonnie Parker, et Jules, Clyde Barrow

Caro qui malgré leurs divergences en pinçait toujours un peu pour Jules, suggéra que Jim ferait beaucoup mieux l’affaire pour mourir sous les rafales des Fédéraux.

Line qui venait juste d’entendre la fin de la prédiction de Caro, demanda :

– Est-ce qu’on est tous obligé de mourir à la fin ?

Je regardais les scintillements de la lumière à la surface de l’eau, la lune ne nous avait sûrement pas encore tout dit.

 

Episode 58

Paroles pour une future chanson d’amour

Le vent avait repris des forces et nettoyé le ciel. Les mouettes surfaient à nouveau sur les courants d’air ascendants. La mer était partie vers le large. Line hésitait encore.

Puis elle dit :

– Alexander, à quoi penses-tu ?

Pour être sincère : dans l’instant même, à rien, à tout, ou surtout à une obsession avec un regard gris-vert à contre-jour et qui se balançait sur son tabouret à quelques centimètres de moi. Mais c’était vraiment trop personnel, je me tus et je fis semblant de réfléchir.

Forcément. Sauf les économistes, les journalistes et les psychanalystes viennois qui ont toujours des réponses intelligentes et malhonnêtes en réserve  pour tous les cas de figure ; à vrai dire personne ne peut faire un état précis de ses pensées à l’instant où elles jaillissent et disparaissent en même temps. Autant vouloir courir à la vitesse de la lumière.

Je cherchais quelque chose pour faire le malin. Dans le journal de route d’Oscar Dufresne, un type qui croit que la terre n’est qu’un immense night-club et que la vie consiste à visiter tous les night-clubs de la terre (sur-titré l’égoïste romantique, un recueil d’auto-chroniques de Frédéric Beigbeder), il y a une phrase comme celle-là : « Au dernier moment, avant que tout n’explose, quelqu’un tombera amoureux et le monde sera sauvé ».  C’est exactement ce à quoi je pensais. Et c’est exactement ce que j’avais envie de raconter à Line.

(Bon, faut pas exagérer…c’était quand même pas de moi… Dommage )

Au fond peut-être que Line savait déjà tout ça et qu’elle n’attendait pas de réponse.

Maintenant, il y avait un peu plus de monde au bar de la plage. La bande arrivait en ordre dispersé. Avant qu’il y ait trop de perturbations, j’ai cru entendre Line dire :

– C’est bizarre, Alexander, il  n’y a pas longtemps j’ai rêvé qu’un jour un garçon écrirait une chanson juste pour moi, comme Michel Berger pour France Gall avec Elle jouait du piano debout, tu connais, bien sûr ?

Il était temps que je m’y mette.

 

Episode 59

In martini veritas 

Rien à l’horizon, Comme le signe avant-coureur muet d’un futur indéfini. Parfois, dans ces cas-là, l’imagination comble le vide, érige des décors de piscine hollywoodienne, les peuple de musiciens inspirés et de filles excentriques. Les inquiétudes reculent d’un rang.

Mais pour l’instant, en cette fin d’après-midi ordinaire, rien en vue. L’écran restait obstinément noir.  Le bar de la plage flottait, les mines dissoutes à la surface lisse des verres de dry-martini. Evidemment, en début de rencontre, Jules, un peu au hasard ou histoire de faire le malin, avait jeté à la ronde une de ces interrogations pour lettrées et dépressifs en clôture d’un week-end raté : « Qu’allons nous faire de nos dix prochaines années ? ». Forcément, ça jette un froid. Comme si on allait obligatoirement avoir dix années à remplir ? Comme si on devait cocher les cases d’un questionnaire d’embauche à l’entrée de l’avenir …

L’époque est à l’abandon de la métaphysique. Les érudits se taisent, les charlatans s’ébrouent, les guitar-heroes ont maintenant des cals aux doigts.  (Une pause : Georges renouvelle les consommations). On pourrait peut-être interroger ma tante cartomancienne en Cornouailles. Bon, ce n’est pas la personne la plus crédible, elle se trompe neuf fois sur dix, surtout en matière de pronostics hippiques ; mais on ne lui demande pas quelque chose d’aussi difficile que de donner le tiercé dans l’ordre dimanche prochain. Autres pistes : le marc de café, ou le sang frais d’un poulet égorgé ; l’irrationnel en renfort de la science ; les résultats sont incertains.

Louise de V, pas du genre à abandonner la partie, affirma que son troisième mari l’y attendait sûrement quelque part. Le Colonel, pas homme à se préoccuper de l’imprévu et qui par-dessus le marché avait bien dix ans d’avance sur nous, commanda une tournée générale. Puis une autre…

Au fil du temps, la lune se fit plus floue, les consciences moins incisives. Le sang colorait à nouveau les visages. Jules ne cherchait pas de noises à Caro. Et réciproquement. Sur la plage, notre ami Pierrot-le fou d’amour laissait son saxophone emplir l’atmosphère de notes divines.

On avait oublié la question…

 

 

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 05/06/2020 | Comments (0)
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Le bar de la plage – 54, 55 et 56

Episode 54

Un léger vent de travers

Les nuages n’annonçaient rien d’autre que d’autres nuages, en pire. Est-ce que la mer était au courant ? Parce qu’elle avait l’air de faire comme si de rien n’était. Les oiseaux de mer restaient entre eux, personne ne les avait prévenus. De toute façon, ça ne les concernait pas vraiment.

On était un peu dispersé. Jules jouait aux dominos avec Jim, muets, sans commentaire ni digression. Sous les arbres, Caro relisait Bérénice, la vraie, celle de Racine ; ça n’allait pas la réconcilier avec Louise de V. qui détestait cette pimbêche « qui se prenait pour le centre de Rome ou se croyait sortie de la cuisse de Jupiter » –  selon Caro, elle devait confondre avec une autre Bérénice : à Versailles, c’est un prénom qui court les salons.

Je promenais mon âme en peine au bord de l’eau (on dirait le début d’une chanson de G. Brassens : Auprès de mon arbre, je vivais heureux…), je n’ai toujours pas réussi à épater suffisamment Leslie. Un type bavarde avec Georges, on ne l’a encore jamais vu par ici.  C’est peut-être une ancienne relation du Colonel, côté rizière… Il en passe de temps en temps, comme des ombres floues et éphémères émergeant dans les brumes matinales du Mékong (il y a une séquence comme ça dans Le Crabe Tambour ou dans Apocalypse Now). Le Colonel restait discret sur le sujet. Un autre monde, une autre époque, avec d’autres bars de la plage où les barmen avaient des prénoms exotiques et les clientes des robes fendues…

On n’avait pas vu Line depuis quelques temps. Jean-Do faisait des mystères de tout et de rien, un truc de gars cyber-intelligent.

Et puis un nuage s’est fissuré, évidemment ses semblables l’ont suivi.  La pluie en a profité et a commencé à tomber, claquant et trouant la surface de l’eau de toutes ses forces. La mer impassible subissait l’assaut sans broncher.

Et puis, dans l’averse qui redoublait de hargne, Line est apparue,  à l’abri sous un grand parapluie, en sautillant  comme dans Les demoiselles de Rochefort ou Gene Kelly dans les flaques d’eau de Broadway.

Elle s’est mise à chantonner

« Un p’tit coin de parapluie

Contre un p’tit coin de paradis »

On n’avait pas vraiment envie de grandir.

 

Episode 55

Le hasard fait ce qu’il peut

Jules, jusqu’à présent, ne s’en était pris à personne, Jim non plus. C’est dire l’état d’hésitation qui nous enveloppait. Leslie avait l’air habillée. Louise de V. avait oublié de tomber enceinte. Line ne parlait pas de chagrin d’amour ni Caro de Socrate. C’était inespéré. Les autres patientaient. Georges préparait une première série de dry-martini…

La mer moutonnait en pagaïe sans se décider à faire une véritable houle, la faute aux vents qui n’étaient pas d’accord sur la direction à prendre. Ça avait l’air de faire marrer les mouettes qui profitaient du désordre pour se rendre intéressantes.

On laissait flotter les rubans sans s’interroger sur la suite – une attitude généralement considérée comme répréhensible, ou pour le moins irresponsable, aux yeux et aux oreilles des autorités en charge du salut public. On s’en moquait pas mal. Passer son temps au bar de la plage était quand même le mode de survie le plus plaisant que l’on ait inventé sur cette planète. Et les mauvais coucheurs en étaient pour leur frais.

Les philosophes antiques en connaissaient sûrement l’existence mais l’ont gardé secrète, on ne sait jamais… avec toute cette barbarie qui rodait alors dans les cieux –  remarquez que de côté-là il n’y a pas grand-chose de changer. Peut-être que certains psychanalystes viennois avertis en avaient aussi eu vent, mais comme cela risquait de fiche en l’air leur fond de commerce, ils avaient préféré ranger l’article au rayon des rêves et fantasmes. Et jeter la clé de l’armoire dans le Danube…Tant mieux, on garderait l’adresse pour nous.

Bref, à l’instant, et sans l’appui de produits anesthésiants, une béatitude de tendance océanique huilait les rouages de l’humanité.

Et Jules risqua :

– Et dire qu’on aurait pu être ailleurs

Caro feula :

– Drôle d’idée ! Non ?

Evidemment, l’harmonie est un concept éphémère…

 

Episode 56

Pas d’inquiétude, rien n’est sous contrôle

 Le temps se tenait à sa place, simple toile de fond aux humeurs et aux envies des humains présents. Ils avaient déjà suffisamment à faire avec leur propre condition sans devoir se mêler de celle de la planète et de ses dérives cosmiques. Imaginez, un beau jour, sans prévenir, les volcans d’Auvergne qui se réveillent ou une marée d’équinoxe un peu renforcée démontant le mont Saint Michel, sans compter la possibilité de quelques agitations magnétiques équatoriales mélangeant un peu les positions du pôle Nord et du pôle Sud ; satellites, boussoles et GPS en déroute ; le lac Léman à sec : les trésors planqués révélés au commun des mortels ; une récolte miraculeuse de fraises des bois au beau milieu du Groenland…

D’accord, il n’y a pas là de quoi déranger le regard brouillé de Line, signe d’un grand amour naissant ou d’un petit désamour finissant. Les filles aux yeux gris-vert un peu tristes sont énigmatiques. On pouvait seulement pressentir l’infime probabilité d’un bouleversement sentimental de vaste amplitude sans pour autant en deviner la nature et la cause. Les filles comme Line abritent des océans de mystères, à provoquer une épidémie de dépressions chez les horoscopistes et les cartomanciennes débutantes.

Ce matin, Line et le cosmos étaient très incertains.

Cela laissait de la place au reste de la journée.

 

 

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 12/05/2020 | Comments (0)
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Le bar de la plage – épisodes 51, 52 et 53

Episode 51

Diversions provoquées par une fille épatante

Je regardais Line être Line. Les filles intelligentes qui ont le sens du chagrin d’amour comprennent toujours beaucoup plus de choses que les autres. La mer semblait partager cet avis et hésitait à redescendre de la plage où le flux du matin l’avait amenée (tout l’intérêt des mers à marées).

En ce moment, Line avait, en plus de son bikini orange et des grains de sable sur son ventre, le regard voilé d’une histoire qui tardait à commencer ou qui avait mal fini. C’est le genre de regard qui rend les garçons friables et généralement les entraine à commettre un lot de bêtises très au-dessus de la moyenne. Par exemple se mettre à écrire des poèmes lénifiants à la Musset un jour de pluie sur le Grand Canal ou écouter en boucle Ray Charles dans I Can’t Stop Loving You. Et il y a encore pire. Comme se saouler au rhum-coca ou se laisser aller à penser que le monde ne tournera jamais plus rond…Bon, ça c’est déjà en cours.

La mer n’était toujours pas sûre de la conduite à tenir, Line étendait ses jambes très au-delà de son bikini, le soleil en fichait plein la vue aux mouettes qui, éblouies, se rentraient dedans en catastrophe. Je priais pour qu’aucune autre fille de la bande même mes préférées, ni surtout ces teignes de Jules et Jim, ne viennent briser ma contemplation silencieuse et égoïste de Line.

Enfin j’espérais que cela ne finisse pas. Et puis Line a dit, un peu comme si elle se parlait à elle-même :

– Alexander, as-tu déjà connu des chagrins d’amour ?

– Petits ou grands ?

– Hum, hum, disons entre les deux,

– Et tu faisais comment alors ?

– J’écrivais une chanson désespérée, j’étais certain que ma vie s’arrêtait là ; ou pour faire le dur, je me passais en boucle Niagara de Julien Clerc…

– Et la cuite au rhum-coca ?

Line était au courant

– Et toi ?

– C’est un peu différent.

Cette fois-ci la mer commença à se retirer pour de vrai. Line conserva ses secrets. Comme le disent les cartomanciennes aguerries : l’amour reste un sujet aléatoire.

 

Episode 52

Le grand calme

Ce qui me fatigue et m’accable, me désorganise, ce sont les péripéties. Et il faut reconnaître que la vie, le monde, les scénaristes et les romanciers en rajoutent. Comme si on allait être en manque, comme si on allait sombrer dans l’ennui s’ils ne nous brinquebalaient pas de droite et de gauche sans arrêt.

J’aime bien les films où il ne passe rien ou pas grand-chose. Par exemple dans La collectionneuse d’Eric Rohmer, les hommes – ils ne sont que deux – parlent, pas mal, boivent ou petit-déjeunent, se baignent ou ne font rien, (pas comme Ulysse ou James Bond), Haydée  Politoff, elle, fait l’amour assez souvent, sans en faire tout un plat, le seul incident notoire est qu’elle casse un vase ; exprès / pas exprès ? On ne sait pas. La journée, le soleil chauffe la terre et l’eau ; la nuit, on entend les grillons. C’est à peu près tout. On passe un moment merveilleux ensemble.

Dans La grande bellezza,, Toni Servillo – alias le célèbre écrivain Jep Gambardella – croise des complices ou des personnages étranges, dîne avec sa bande de jeunesse, se balade dans Rome et dans son appartement face au Colysée ; cela ne compte pas comme péripéties : tout juste des jours et des nuits qui passent. Ça suffit, non ?

Ces temps-ci, l’océan n’était pour ainsi dire pas là : il ne se faisait pas petit ou lointain, il se faisait absent : amplitudes minimales, ressac assourdi. Les autres paramètres – l’air, la lumière – se contentaient de presque rien. Le phénomène avait déteint sur les mouettes qui évitaient de se faire remarquer et cancanaient en sourdine.

C’était ce que les météorologues, et parfois les poètes, appellent le calme.

Je crois que je vais m’en contenter…

 

Episode 53

Paul McCartney m’a dit

Vent insignifiant. Mer ondulée. Le soleil éclairait le sable comme une rangée de projecteurs illumine la scène quelques instants avant que les musiciens n’y fassent leur entrée. Lumières ! Si, Madame, Monsieur, je plante ce décor, prends le micro et monte les amplis, c’est pour vous annoncer, ainsi qu’au reste du monde, qu’un numéro collector de Rolling Stone est récemment paru : 100 pages entièrement consacrées à la vie et à la musique de Paul McCartney (publicité non payée). A vous de voir si votre marchand de journaux au coin de la rue est un gars à la hauteur ou si son commerce est dévoyé à la distribution de ragots et pronostics hippiques truqués.

Evidemment, la tentation est grande d’en recopier de larges extraits comme le font les critiques paresseux dans les magazines spécialisés et savants. Ici, le sujet est trop sensible pour céder à ces mauvaises manières. Macca –  diminutif affectueux de Paul McCartney – est le gars qui a écrit Hey Jude (la chanson a bien failli s’appeler « Hey Jules » : dans la voiture en allant voir Cynthia Lennon, il fredonnait un bout de chanson qui faisait « hey Jules » en pensant au fils de John et Cynthia, Julian, un gentil gamin qu’il aimait bien. Puis il se dit que Jude conviendrait mieux : ça sonnait plus country.

Pour avoir écrit Hey Jude et Ibony Ivory, et rien que pour ça, Sir Paul mérite bien la reconnaissance de la Couronne britannique et des peuples du Commonwealth.

Leslie raconte qu’elle connaît toute ces histoires par cœur et prétend que si elle était née à Liverpool, Paul l’aurait sans doute épousée pour son deuxième ou troisième mariage. Leslie charrie un peu parfois. Le titre préféré de Line est Silly Love Songs. Louise de V est sceptique.

L’après-midi était déjà épuisée, Georges préparait les dry-martini du soir…

Ah oui… A la fin d’un long interview, Paul dit : « Sois cool, et tout ira bien. Ainsi en va-t-il dans la religion du rock’n’roll. »

(Ce n’est pas Kant qui aurait pu inventer un truc pareil)

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 21/04/2020 | Comments (0)
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Le bar de la plage – épisodes 48, 49 et 50

Episode 48

Eventualités

Et si…

C’était un matin épatant, un matin qui m’allait bien. Je n’avais pas encore bougé de mon lit mais je savais avec précision ce qui se passait à l’extérieur. La mer n’était pas pressée de remonter, les escadrilles de mouettes étaient occupées ailleurs, en train de harceler le sillage d’un chalutier de retour de la pêche, espérant y puiser leur déjeuner ; le jour hésitait encore entre plusieurs nuances de clair.

J’avais fait des séries de rêves imbéciles et merveilleux, dans lesquels j’imaginais que le monde était revenu à de meilleurs sentiments, qu’on y avait mis quelques haines en sourdine, le genre de bric-à-brac qui vous fait passer pour un naïf ou un idéaliste, et vous prive à tout jamais de la considération des gens sérieux.

Tant pis, l’actualité resterait privée de mon opinion …

Plus tard…

Jules était calme, c’est Caro qui commença :

– Tu sais ce que dit Bernadette Lafont dans une scène des
Cousins de Chabrol : « Ne m’aimez pas, ça m’encombre »,

Sublime, non ?

(Et en plus Caro était abonnée à la Cinémathèque…)

Je trouvais ça vraiment pas mal du tout mais je n’étais pas complètement amoureux de Caro, c’était plus facile.

En soirée…

La surface de l’eau était parfaitement lisse, le monde s’était invité avec son cortège de mystères et d’inconnues, on ne l’avait même pas reconnu. Avec lui, il y avait aussi le temps, cette affaire bien trouble des débuts et quelques infinis dont personne n’en voyait le bout.

Le monde batifolait, essayait de faire l’intéressant, le mieux était de faire comme si on ne l’avait pas vu.

Georges se saisit de l’essentiel :
– Ladies and Gentlemen, votre dry-martini is ready.

Et la réalité reprit le dessus.

 

Episode 49

Charivari varie

J’étais en train de repenser à Truman Capote, cet impossible petit bonhomme avec un stylo magique, et à son Breakfast at Tiffany’s. Quand même appeler son héroïne, cette adorable peste aux fréquentations plus que douteuses et qui vivait de ses charmes, tout en se foutant pas mal de son voisin de palier, amoureux transi, Holly Golightly – je fais le malin et traduis : « Sainte qui marche légèrement » –  ça ne manquait pas d’air. Ça avait même carrément l’air de se moquer du monde, enfin au moins de ceux qui seraient imperméables aux contre-pieds de cette langue de pute de Capote. Sacré Holly Goligthly, play it again.

On était vers minuit, solstice d’été, la mer crépitait des éclats du feu d’artifice qui se reflétaient à sa surface ; une farandole, mélange d’Arlequins, de Pierrots et de Colombines en costumes d’époque zigzaguait sur la plage ; de temps en temps elle se retournait sur elle-même comme pour reprendre de l’énergie ou récupérer l’un de ses membres en perdition

Par ici, une Colombine-Caro taquinait un Arlequin-Jules qui l’agaçait, impeccable dans son rôle d’ivrogne inspiré (partition et arrangements de Claude Nougaro : je suis sous, sous, sous, sous ton balcon, comme Romeo…ho, ho, Marie-Christine), un Pierrot-Jean-Do faisait des grâces devant une autre Colombine sexy : évidemment Leslie. Colombine-Louise de V. en grandiloquence, croyait voir la renaissance italienne derrière chaque arbre, ce n’était qu’Arlequin-Jim qui lui jouait des tours, Colombine-Line un peu rêveuse patientait elle attendait que son ami Pierrot descende de son croissant de lune où il s’était perché…

Cette nuit-là, le bar de la plage trainait des tonalités romantiques et inquiètes d’un ancien carnaval à Venise hésitant à retirer ses masques. On avait encore du temps à courir…

Le jour finit enfin par se lever, la farandole de la plage s’était disloquée dans les lambeaux de brume matinale. Les mouettes avaient repris leur position diurne.

– Alex Alexander, where are you ?
Leslie cherchait peut-être le chemin d’un petit déjeuner chez Tiffany…
– Hello Colombine, tu tombes bien : thé ou café ?

 

Episode 50

Brève expérience critique de la théorie du silence

Un jour, un sage aurait dit : « Entre ce qui est dit et qui n’a pas d’intérêt et ce qui est entendu et qui n’a pas d’importance, il y a pas mal de la place pour le silence ». A voir.

Il faut dire qu’en ce moment, la nature y mettait du sien. Les mouettes avaient émigré vers des eaux plus prometteuses, la mer était en pause et aucun intrus n’avait imposé sa présence bruyante au sable de la plage. Le minéral restait tout aussi muet. Les volcans éteints. Les night-clubs endormis. C’était peut-être ce qu’on appelle, sans vraiment faire attention à ce que cela veut dire : le silence. Le vrai silence : aucune onde sonore ne peut laisser supposer « qu’il y eût quelque chose à la place de rien » comme le racontait Leibniz les matins de doute.

Bref, j’éprouvais cet état que l’on rencontre parfois au cœur de la nuit mais cette fois en plein jour, dans la pénombre rafraîchissante de ma chambre à l’heure de la sieste. Je répugnais à rejoindre la compagnie d’un livre… Ses phrases allaient se lancer dans un pénible tintamarre.

Le silence n’est pas un vide, c’est plutôt un trop-plein. Plongé en plein silence, on a l’impression inhabituelle de soudainement entendre son intérieur, d’être même envahi par cet intérieur…  Enfin pour ceux qui ont de l’intérieur ; les autres, dans ces cas-là, prennent peur et empoignent leur téléphone.

Allez écouter le silence… On n’entend plus, et encore en insistant, que le souffle de sa propre respiration. Et si elle s’arrêtait, comme ça, sans prévenir…

Leslie devait roder dans les parages, à la recherche de compagnie :
– ALEX ALEXANDER,  JE SUIS LA !!!
Je crois que je fus presque content de l’entendre…

(La question du silence n’est pas épuisée)

 

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 23/03/2020 | Comments (0)
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Le bar de la plage – 45, 46 et 47

Episode 45

Le matin des magiciennes

La beauté calme d’un jour qui émerge en venant de si loin, succédait doucement à la révérence de la nuit. Filtre bleuté sur l’ensemble du panorama. Caro porte toujours la même robe noire chic en soie mate, parfaitement décolletée qui l’habillait en début de soirée ; boucles brunes en cacade sur les épaules ; Jules égaré en penseur mélancolique remettait en question la mode et la logique : l’effet Caro By Night.

On avait connu le meilleur de nous-mêmes entre 3 heures et 5 heures 30 de la nuit – regards et dialogues incandescents, musique enveloppante comme un solo de Jimmy Hendrix, moiteur et pénombre – nous restait le pire : bientôt affronter cette lumière crue –soleil ardent pâle – venue de l’Est de la planète comme un projecteur blafard braqué sur le visage d’un suspect cueilli à son réveil, (Scène beaucoup vue au cinéma pendant la Guerre froide).

Pour l’instant… Leslie sortait de l’eau dans le simple appareil d’une déesse … (chant antique), elle avait dû perdre ses vêtements au poker ou les avait-elle confiés à une escouade de méduses qui en avait profité pour s’enfuir incognito ? Line promenait une myriade d’étoiles dans ses yeux, même Lauren Bacall qui s’y connaissait en regards extraordinaires n’avait jamais réussi un aussi joli tour, propriété privée des filles trop sensibles pour jouer la comédie. Au bord de l’eau, Marie sautillait avec des grâces de chat sauvage faussement effarouché que Gilbert tentait d’apprivoiser (remake d’Anna Karina).

– Alexander, je me meurs…

C’était Louise de V. en mode Bal à Versailles légèrement chiffonnée

– Je me meurs de bonheur…

Julien Clerc chantait les paroles d’Etienne Roda-Gil :

Sonnez crécelles, jouez violons
Si cette chanson vous rappelle
Le temps où vous étiez si belle
Où vous faisiez de vos jupons
Les voiles d’un bateau fanfaron

On ne demande jamais aux jolies femmes pourquoi elles ont l’air heureuses.  Un matin, c’est si fragile.

 

Episode 46

Courts contes de la condition humaine en territoires incertains

 Et Louise de V. annonça toute fière :

Je suis enceinte.

Décidemment, cela devenait une manie. De l’annoncer ou de l’être ? On verrait bien. Caro lui fit remarquer que tomber enceinte n’était en rien une obligation, que Simone de Beauvoir ne l’avait jamais été, Cléopâtre non plus, et que pour la fameuse Marie de Nazareth, l’affaire était encore très discutée. Précision, toujours selon Caro : « Dans la pratique, seules les femmes en charge de prolonger une lignée pour des raisons de protocole ou de fortune y sont astreintes »

Le ciel était si gris, la mer aussi, que la seule chose à faire était d’attendre. Que le jour se lève, que le nuit tombe, ou l’inverse, que l’ennemi arrive ou que Leslie décroise les jambes. Une langueur lisse, presque tiède, imprégnait l’atmosphère, on ressentait comme une sorte de renoncement – ou d’adaptation ultime de la volonté de l’homme à celle des éléments. Autrement dit, on était dans le même état d’esprit dépressionnaire que les habitants de la deuxième moitié du XXème siècle en Angleterre avant l’avènement d’Elvis Presley, de la minijupe  et des Beatles.

On se désintéressa progressivement de la gloire à venir de Louise de V. et de ses causes. Et du reste également (activité pour laquelle, c’est vrai, on disposait déjà d’une certaine virtuosité).

Dans Médium (Ed. Gallimard 2014) Philippe Sollers prévient que le monde est frappé de folie, qu’il est peuplé de fous et de folles furieuses qui s’agitent, dictent, dirigent ; il en signale quelques spécimens particulièrement toxiques : petite bourgeoise fréquentant les artistes, « elles parlent sans arrêt, toujours d’elles-mêmes » ; journalistes, radiophoniques et télévisuelles les pires ; psychanalystes à décolleté

(viennoises ou non, il ne précise pas). Pour y survivre il préconise de développer une contre-folie personnelle ; par exemple dire du mal des philosophes en place, blasphémer, raconter n’importe quoi et dans le désordre sur l’être et le néant ; surtout le néant : effet de stupeur garanti. Et encore et encore feinter la folie des autres ; faire semblant d’être là en restant dehors. Ne le répétez pas, j’ai essayé, cela marche assez bien.

En fin d’après-midi, le ciel vira au gris-beige, Jim revint à lui : Louise de V. n’était pas enceinte, elle s’était seulement trompée sur les signes avant-coureurs. Un phénomène assez fréquent depuis la plus haute Antiquité.

Georges installa une ligne de dry-martinis, le courant se remit à circuler dans nos cerveaux.

 

Episode 47

Le jour de gloire est un samedi

On ne peut pas toujours se tromper. Sauf à désespérer de la cartomancie et des bienfaits des sacrifices ancestraux.

Hier. Leslie avait été disqualifiée à l’élection de Miss Bikini sous prétexte qu’elle avait (encore) oublié d’en mettre une moitié ; finalement ses supporters la portèrent en triomphe comme les copains de Belmondo lorsque le jury du Conservatoire lui avait refusé le prix de comédie.

La veille. Caro et Jules s’étaient fait sortir au premier tour du concours de rock organisée par la Municipalité et le journal du coin.

Il était temps que ces malédictions s’épuisent.

Aujourd’hui. La mer produisait une parfaite houle à surfeurs, des galets s’embrouillaient joyeusement dans les remous du ressac, les mouettes enjouées cancanaient entre elles, comme à leur habitude indifférentes aux tribus voisines. Rien que pour contempler l’harmonie de ce moment à leur aise, les nuages avaient provisoirement suspendu leur trajectoire Sud-ouest / Nord-est. On est samedi :

. Au stade de Lansdowne Road à Dublin, dans quelques minutes l’équipe de rugby d’Irlande va affronter les Anglais, et peut-être les battre ; le public chante The Soldier’s Song.

. Les politiques font relâche. Dieu aussi ?

. Françoise Hardy écrit La maison où j’ai grandi, Mozart compose Cosi fan tutte (C’était aussi des samedi)

. Line reçoit un bouquet de fleurs d’un inconnu

. Le prochain 29 février, jour bonus octroyé par la Création et les approximations des supercalculateurs, tombera-t-il un samedi ?

Je me demande à quoi peuvent bien ressembler les dimanche…

 

 

 

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 27/02/2020 | Comments (0)
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Le bar de la plage – 39, 40 et 41

Episode 39

La tête en l’air. Samedi.

Comme à peu près chaque fois qu’on commence une journée par la fin, le plus grand flou régnait dans les esprits.

Jacques Chardonne spécialiste en art de vivre élégant, recommandait de « poser chaque matin un pied léger sur la terre ». Excellente résolution, bien sûr, cher Jacques, mais comment fait-on quand on se lève au jour tombant ?

Bref, pour différentes raisons liées à la récupération des fonctions vitales amoindries par une nuit dispersée, on avait laissé filer les heures avant de reprendre le cours normal des choses, histoire de ne rien froisser ou renverser par inadvertance, maladresse ou précipitation.

A peine quelques traces superficielles persistaient-elles : Louise de V. avait dansé un slow émouvant avec Jean-Do sur un morceau de Ray Charles, I Can’t Stop Loving You, ou… peut-être Georgia ; accoudés à leur verre de gin-tonic, Jules et Jim refaisaient brillamment le monde et la condition humaine, la nouvelle version n’était pas du goût de Caro, exténuée par leurs tirades apocalyptiques. Line avait momentanément anticipé un prochain chagrin d’amour, et Leslie…tiens, où était passée Leslie ? J’avais attendu Solange… (Le grand Jacques, l’autre, celui qui chantait Jeff avait raison : même la nuit il faut poser un pied léger sur la plage )

Les vagues – c’était marée haute –  se délassaient en déroulant nonchalamment à la bordure de la plage. Absence de vent brusque, douceur de la lumière du jour déclinant. (On était dispensé de la contemplation d’un de ses stupides couchers de soleil à grand spectacle). Même les mouettes se faisaient discrètes, elles devaient tenir leur séminaire du soir un peu à l’écart.

Un parfum de romantisme véniel – déjà de la nostalgie ? flottait sur le bar de la plage et ses habitants. Cela arrive quand on a cru un instant que le bonheur existait. La mer avait l’air de s’en fiche, sans doute parce qu’elle n’était pas pressée, qu’elle avait l’éternité pour elle et que tout à l’heure, elle allait redescendre faire un tour au large, au grand large même peut-être…

Je me sentais un peu vide, à vrai dire complètement vide. J’ai tenté quelque chose dans le genre : « c’est physique, purement physique »… et puis j’ai légèrement crâné :

– Rien de grave, Georges, un dry-martini fera l’affaire

 

Episode 40

Entre autres, le pari de Pascal aussi est truqué.

Soirée calme et profonde, la lune restait discrète derrière le flou effiloché des nuages flânant tout en haut. On bavardait un peu, Caro, savante et en beauté, exposait :

« Au temps des Grecs anciens, il arrivait fréquemment que Socrate réunisse ses amis et disciples pour dîner. Au cours des repas qui souvent s’éternisaient, il avait l’habitude de pérorer, tandis que Platon prenait des notes, surtout au début, parce qu’à la fin Socrate lui-même était un peu confus. Un jour, Platon relut ses notes, les relia et inscrivit sur la couverture : Le Banquet by Platon. Je ne discute pas le fond mais il me semble qu’il y a là une légère entourloupe au droit d’auteur. »

Jules qui ne voulait pas être en reste, passa au premier plan :  il trancha « dans le genre arnaqueur, Pascal n’est pas mal non plus » puis il s’envola : « Pascal oui, le matheux célébré par le monde entier, tomba une nuit sur l’équation – de nos jours encore non résolue – dite l’équation à triple inconnue de Pierre Dac, vous savez : D’où vins-je ? Où vais-je ? Sur quelle étagère ? Et au petit matin, il nous fit le coup du pari : jouer l’éternité contre le temporel, croyez en Dieu, c’est le bon cheval. Même le moindre joueur de 4,21 au café du commerce aurait vu la faille. C’est ça Blaise, à force de raisonner, on finira bien par y croire. Eh bien non, le savoir et la croyance cheminent sur deux voies parallèles qui ne peuvent se réconcilier qu’à l’infini, et il n’a pas de station de métro qui desserve cet endroit-là. » Et Jules salua. J’applaudis Jules. Blaise Pascal essayait de reprendre de la hauteur mais la DCA l’avait salement touché…

Sous l’impact de ces révélations, et d’une ou deux autres qui suivirent, le monde aurait dû vaciller (légèrement) , les livres réécrits (en partie)… Il ne se passa rien, des anges étendirent leurs ailes brouillant toutes les communications avec l’extérieur, ainsi les foules ne furent pas mises au courant.

C’est aussi bien.

Maintenant le clair de lune est au complet avec réflexions irisées à la surface de l’eau et ombres ondulantes sur le sable. La terre tourne à peu près comme avant. Caro et Jules s’agacent.

Dry-martini du soir, espoir…

 

Episode 41

L’aube

On est là sur la plage, états d’âme au variable, de Mourir à Venise à Deauville 1966 avec une Mustang qui fait des appels de phare…

Hier au soir, on était allé à un concert. Formation classique de rock’n’roll : guitare, bassiste dégaine de Keith Richard, batteur, aux cuivres – un sax, une trompette, chanteur leader palot, un peu Rod Stewart, et choristes, forcément filles de pasteur de l’Alabama, condamnées aux « twenty feet from stardom ». N’empêche que c’était bien elles qui donnaient cette sonorité si blues à l’ensemble.

A l’entrée, Leslie a étendu deux types un peu trop sûrs d’eux qui trouvaient malin de la draguer en anglais sous prétexte qu’elle avait taillé la moitié de sa minijupe dans une reproduction de l’Union Jack. Caro en grande bringue brune, rouge à lèvres écarlate, robe chemise noire ondulant sur une paire de ballerines assorties, avait décidé de survoler tout ce qui naviguait en dessous d’un mètre soixante douze. Line était mélancolique (cela lui allait très bien), Louise de V boudait (raison inconnue).

Au final, le groupe balança un Honky Tonk Women qui nous avait emmenés au huitième ciel ; on y était resté jusqu’au bout de la nuit.

Un plafond de nuages, abondamment gris, interdit toutes velléités d’apparition aux rayons d’un soleil levant. La mer monte… ou descend… difficile de se prononcer. Absence de mouettes : trop tôt, les poissons du petit déjeuner étaient encore endormis.

Pas de moralistes en vue.

Jim se mit à exposer, savant comme s’il sortait d’un numéro des Cahiers du cinéma que : « Claude Lelouch, célèbre cinéaste français de la deuxième moitié du XXème siècle, a dit que la grande incertitude d’un tournage est l’humeur des acteurs. »

Brigitte Bardot devait être sacrément de bonne humeur quand elle danse le mambo dans Et Dieu créa la femme

C’était bien assez pour aujourd’hui.

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 18/12/2019 | Comments (0)
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Le bar de la plage – 36, 37 et 38

Episode 36

 Solange et les anges

Qu’est-ce que j’aimerais qu’il m’arrive aujourd’hui …

J’interrogeais ce futur encore vide en marchant en bordure de la planète, moitié sur le sable, moitié dans l’eau, et il était beaucoup plus tôt que d’habitude. La lumière pâle me fichait la paix, le reste des humains, absent, aussi.  Un bout de film me trottait dans la tête : une scène de Pierrot le fou – mon préféré de Godard – sur une plage en bordure de la Méditerranée, Anna Karina-Marianne en robe légère danse sous les pins en asticotant Belmondo-Ferdinand,  elle chante en boucle : j’sais pas quoi faire, qu’est-ce que je peux faire…C’était un peu comme au cinéma, à part que Anna Karina n’est pas venue, que Godard ne tourne pas et que Belmondo…eh bien, on ne le remplace pas comme ça…J’en étais là et j’avais du mal à écrire la suite du scénario sans retomber amoureux d’Anna Karina…

– Bonjour je m’appelle Alexander

– Bonjour, je m’appelle Solange.

J’allais vers l’ouest, elle en arrivait.

– Vous faites une très jolie Solange

Jamais Jean-Luc Godard, et encore moins Eric Rohmer, autre cinéaste d’en haut, n’auraient mis un dialogue aussi médiocre dans un de leurs films. Solange devait être en plus une fille indulgente, ou elle avait l’habitude qu’on lui dise qu’elle était jolie : elle ne m’en a pas tenu rigueur. Ou bien je ne m’en suis pas rendu compte. (Perte de lucidité assez fréquente dans les premières secondes qui suivent un coup de foudre).

On a marché côté à côte, vers l’est évidemment, c’est dans cette direction que Solange allait ; j’en revenais, j’imaginais que connaître déjà un peu le terrain pouvait me donner un léger avantage.

Un peu plus loin, Solange s’est tournée vers moi et à dit :

– Alexander, tout à l’heure, avant que l’on se rencontre, une bande d’anges m’accompagnaient, et puis ils ont disparu ; ils ont dû penser que je n’étais pas quelqu’un d’intéressant ou d’assez bien pour eux.

Même Godard n’aurait jamais pu inventer un truc comme ça pour Anna Karina.

Maintenant, je savais ce qui allait se passer aujourd’hui : j’allais tenir compagnie à Solange.

Les anges sont décidemment des imbéciles.

 

Episode 37

Les filles qui ont de beaux yeux
gagnent à être connues …

 On a beau dire, être pour ou contre, c’est vérifié à travers les âges et le cinéma. Regardez Quai des brumes : Michèle Morgan, petit béret de traviole et imper serré à la taille, devient célèbre en une réplique. Gabin, l’air du mec à qui on ne la fait pas, s’approche, la regarde d’un peu plus près et balance : «  t’as  de beaux yeux, tu sais ! »  Et une carrière s’envole. Parfois, il y a des dégâts. Aragon, vieille gloire poético-communiste de la première moitié du siècle dernier, vieille cocotte vers la fin, est devenu fous des yeux d’une Elsa épouse Triolet, révolutionnaire internationale de la ligne Paris-Moscou, on disait ses yeux irrésistibles.

Et Richard Burton, pur gallois, pur malt, était quand même un peu dingue des yeux violet-améthyste d’Elizabeth Taylor, le violet devait être sa couleur préférée. Pour Liz, c’était plutôt l’améthyste. A en croire Stendhal, la duchesse de Sanseverina avait un regard pétillant à anesthésier tous les comtes de Mosca et leurs descendants. Marc Lavoine, le chanteur, s’avoue aussi vaincu :

Elle a les yeux revolver, elle a le regard qui tue

Elle a tiré la première ; m’a touché, c’est foutu

Elles ont gagné, drapeau blanc, on se rend.

Jeudi, en fin de journée,  il y avait une brise légère en provenance du large, j’avais l’âme dans le vague et les idées en maraude, je refusais catégoriquement d’entamer la conversation avec les mouettes brailleuses.

Bizarrement, sans raison apparente, je pensais à Louise de V.  Sans doute parce que l’autre soir, on en avait parlé avec Jim. C’est entendu, Louise est parfois un peu emportée, ses anciens maris, enfin seulement deux pour le moment, en gardent d’excellents souvenirs ; son empressement tout versaillais (de la haute époque) à tomber amoureuse comme on s’agenouille à la cathédrale le dimanche au coup de sonnette du bedeau, étonne les milieux conservateurs. Je crois que Jim a un peu le béguin pour elle. Peut-être pire.

Vers la fin, il avait dit quelque chose comme « Alexander, est-ce que tu as fait attention, as-tu remarqué comme Louise de V. a de beaux yeux ? »…..

 

Episode 38

Rien ne s’est passé comme prévu.

C’est toujours un peu comme ça. L’équipe du bar de la plage n’a pas gagné le tournoi interplages de volley-ball mixte. On s’est consolé, vous savez bien : la victoire et la défaite, ces deux imposteurs… Louise de V n’a pas trouvé de troisième mari ; ce n’était pas la saison. Depuis le début de la semaine, Leslie se baladait dans un bikini entier, on préférait la version 50%. Bonne surprise : Paul McCartney que maintenant tout le monde appelle Macca, vient à 76 ans de sortir son 17ème album solo. Il est superbe. Comme l’a dit un philosophe normand : un vieux pommier ne donne pas de vieilles pommes. Remarquez que Verdi à 36 ans avait déjà composé 37 opéras, avant d’arrêter de composer en désaccord avec le nouvel air du temps. Pas des conditions idéales pour un musicien. Mozart avait déjà écrit plus de 600 oeuvres avant cette 35ème année fatale. Nicolas de Staël peint plus de 250 tableaux pendant ses derniers mois passés en Provence. Epuisant.

Epuisé, j’ai allumé la radio. Le monde y criait. J’ai éteint la radio. Je n’aurais pas dû allumer la radio.

Je balançais entre optimisme et pessimisme, j’en cherchais la différence profonde. Elle s’échappait. Auquel s’adonner ? A qui se fier avant de se lever pour la suite de la journée ? Chacun exposait ses arguments, ses avantages, ses mensonges. Peut-être n’étaient-ils l’un et l’autre que les deux faces d’un même miroir aux alouettes ? Autant de trompe-l’œil et d’attrape-gogo déployés par des psychanalystes viennois farceurs en mal de clientèle…

« Le destin, le destin, petits mortels » clamaient les Grecs anciens à l’ombre de l’Olympe. On peut voir les choses comme ça …

J’ai tourné le dos au soleil levant, à la marée montante et j’ai essayé de me rendormir. Une pensée refusait de s’évaporer :

–  Il ne manquerait plus que Georges soit en rupture de stock de dry-martini…

 

 

 

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 16/11/2019 | Comments (0)
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Le bar de la plage – 33, 34 et 35

Episode 33

Un léger malentendu

Acte I

– Va, je ne te hais point.

Ainsi Chimène congédie Rodrigue, son amant, qui vient quand même de tuer son père. Tout cela est dans Le Cid, pièce écrite par Pierre Corneille –  première représentation en 1637, et le mystère demeure quant aux véritables intentions de la belle. Etait-ce, et contrairement aux apparences, une sublime et ultime déclaration d’amour, comme le soutiennent certains lettrés – vous savez, la fameuse feinte de litote, la favorite des professeurs de français-latin-grec ? Ou s’agissait-il plutôt, et je penche pour cette version, d’un avis de rupture pur et simple, suivi d’une mise à la porte avec circonstances atténuantes. (Un moindre mal).

C’est aussi ce que Caro, moderne tragi-comédienne à boucles brunes et bikini rouge vif, assise en majesté sur le tabouret de coin du bar de la plage, venait d’annoncer, il y a moins d’une heure, à Jules, esprit amoureux et d’ordinaire caustique et mal embouché :

– Jules, va, je ne hais point.

(Evidemment, les filles qui préparent un doctorat de littérature comparée ne disent jamais : « Jules, va te faire foutre », ce qui serait moins chic mais, peut-être, plus clair)

Acte II

Le soleil déclinait sur l’horizon sans qu’on puisse lui en vouloir, les mouettes en bataille commentaient à pleine voix comme si elles étaient concernées par cette histoire dont elles ignoraient naturellement tout – à croire qu’elles étaient branchées sur Internet – les vagues s’allongeaient sur la plage, indifférentes… Le monde tournait encore.

Jules était perplexe.

Allez donc savoir ce qui se passe dans la tête des filles. Mystère et boule de gomme, comme le pronostiquait justement le sage. Et ce serait d’ailleurs tout à fait impoli et périlleux de tenter d’y aller voir sans y avoir été invité.

(Entre nous, c’est bien ce qu’aurait dû savoir cet imbécile d’Althusser, fameux philosophe franco-marxiste des années 60-80, avant d’étrangler sa femme Hélène dans leur appartement de la rue d’Ulm). Bref, une pensée secrète est faite pour le rester, Bien que ne vivant qu’au XVIIème siècle, Corneille, lui, était déjà au courant.

Depuis plusieurs heures, Caro ne parlait plus à Jules, et Jules faisait sa mauvaise tête. Les éléments aussi boudaient : le jour n’en pouvait plus, un croissant de lune l’avait remplacé.

Intervention de Line, spécialiste en vrais et faux chagrins d’amour :

– Caro ne l’a pas fait exprès, elle répétait.

– Elle répétait quoi ?

Caro va bientôt jouer dans le Cid et on lui a donné le rôle de Chimène, alors elle répète son texte, Ses sentiments pour Jules n’ont rien à voir

 

Episode 34

Un lent après-midi vers le Paradis

Vers midi, la pluie s’était installée pour de bon : clapotis polyphonique des gouttes à la surface de l’eau et sur les feuillages des arbres. Les mouettes sont rangées, serrées les unes contre les autres et silencieuses. On se gargarise de l’odeur tiède de l’air mouillé. Atmosphère favorable à un ennui rêveur, sans préméditation ni arrière-pensées. A se demander si l’ennui lui-même ne serait pas un privilège…Tenez…

Quand la paix fut revenue à l’été 1945, et qu’un peu plus tard, il fut débarrassé de toutes fonctions d’envergure, Winston Churchill, homme politique anglais vivant au siècle précédent, commença par s’ennuyer ; par la suite il se remit à peindre des aquarelles – manie très british, avec la culture des roses trémières et la mise en désordre de jardins fouillis.

Michel Houellebecq, auteur français encore en activité, raconte que « pour écrire, il faut s’asseoir à une table, s’ennuyer et attendre que quelque chose passe par la tête. »  Et à quoi pensait donc le vicomte de Chateaubriand, romantique grandiloquent d’autrefois, sur son rocher face à la colère de l’océan, sur les côtes de la Bretagne nord ?

Bon, pour l’instant, il était seulement question de s’ennuyer. Pas de devenir célèbre ou de faire l’intéressant.

Comme le mauvais temps avait découragé tous les importuns, curieux, familles nombreuses, psychanalystes viennois, il n’y avait que nous, et Georges, sur les tabourets du bar de la plage.  On avait éteint la radio. « Même la pluie avait l’air de s’ennuyer » (Ça, c’est Line qui l’a dit un peu plus tard, les filles délicieuses et tristes sont toujours un peu plus sensibles aux ambiances)

Et puis la mer a commencé imperceptiblement à descendre et la pluie a cessé. On a alors ressenti une sorte d’absence : le son avait disparu, l’air s’était vidé, nous aussi ;  comme si brusquement les idées s’étaient échappées, laissant là nos corps, sans guide, maintenu en place par le seul effet de l’attraction terrestre. On avait beau chercher, il fallait se rendre à l’évidence ; on était bel et bien abandonné à nous-mêmes. En soi, la situation n’était pas vraiment nouvelle, c’est ainsi depuis la plus haute Antiquité et le genre humain ne s’y est toujours pas vraiment fait, mais là, ça tombait mal : on s’ennuyait si bien, pourquoi a-t-il fallu que tout cela s’arrête ?

Jules, quand même, un peu inquiet, a lancé :

– Eh ! Georges, qu’est-ce qu’on va faire de nous ?

Georges sait préparer le dry-martini comme personne d’autres au monde, c’est déjà beaucoup.

 

Episode 35

Et Caro lut par-dessus mon épaule…

– Alex, comment peux-tu passer ton temps à écrire des bêtises pareilles …

La journée s’annonçait belle, c’est-à-dire à mon goût : lumières dans les gris-bleuté amortis et coefficient de marée moyen. Les grandes marées ont toujours un effet inquiétant sur les humains et les oiseaux vivant en bordure de l’océan… Caro était plantée là, derrière moi, avec ses airs d’érudites supérieures, et j’étais embarrassé. D’abord, ce que j’écrivais ne la regardait pas, enfin pas directement, secundo… (j’en avais aucune idée). Bref, je dégainai au jugé :

– Le vide, Caro, le vide ; le même mal avec les mêmes effets qui frappa Malraux jeune, Lévi-Strauss sous les tropiques et Marguerite Duras toute sa vie.

Caro s’emballa : « Dis encore une fois ça de Marguerite, Alex, et je ne te parle plus. »

Peut-être que je n’aurais pas dû ajouter « et pendant combien de temps ? » Le mal était fait.

Il y avait de la fâcherie dans l’air à l’heure où les premiers dry-martini s’alignaient sur le comptoir du bar de la plage.

Caro s’était ostensiblement rapprochée de Jules qui, ignorant la raison de ce soudain élan, en profitait béat. Louise de V continuait de bouder. (Inauguration de sa nouvelle tactique : voyez comme je suis malheureuse, est-ce qu’il y a quelqu’un dans la salle pour me consoler ?) Leslie avait enfin oublié de mettre une moitié de son bikini, elle avait vaguement entendu parler de l’affaire et entama une diversion :

– Will, le grand Will, aurait dit : Diourasse or not Diourasse, this is the second question.

Tu parles, en 400 ans, on n’avait toujours pas trouvé la réponse à la première.

Georges qui a une haute conception de l’harmonie et une expérience ancienne de la mécanique des groupes, composa une série spéciale de dry-martini, connue sous le label « peace and love » et dont la formule restait évidemment réservée à un petit nombre de barmen de haute lignée, un peu sorciers.

La lune s’était invitée dans le décor.

Un peu plus tard, Caro : « Alex, tu crois vraiment à ce que tu as dit tout à l’heure à propos de Marguerite Duras ? »

On était sur le sentier de la paix.

N’empêche, cette histoire de vide me tracassait…

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 13/10/2019 | Comments (0)
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Le bar de la plage – 30, 31 et 32

Episode 30

On en parlait ces jours-ci

Louise de V. est finalement une femme de tête : elle avait annoncé qu’elle était enceinte, elle a oublié de le devenir. La planète lui en est reconnaissante, Jean-Do aussi.

Un banquier du nom d’Edouard Carmignac a offert à ses amis un concert privé des Rolling Stones au théâtre Mogador – « Un rêve d’enfant. » a-t-il dit comme pour s’excuser. Mike Jagger le remercia en s’adressant ainsi aux quelques 1800 invités : « Vous avez de la chance, Monsieur Carmignac est très généreux. Je ne le connaissais pas mais la Reine m’a dit grand bien de lui. »  Ça doit être sympa d’être un copain de cet Edouard, a dit Jules qui est un fan de la Reine d’Angleterre et des Rolling Stones.

Caro envisage d’écrire un roman « ivre, égoïste et désespéré ». Ça tombe bien, j’ai envie de lire un roman ivre, égoïste et désespéré. Comme ça on sera deux. En attendant, je lis La nièce de Fellini (Gilles Verdiani), par moments cela y ressemble.

Ici, il ne se passe rien, pas même le temps. C’est vous dire comme on y est bien. Forcément ce phénomène agace les psychanalystes viennois qui voient des névroses cachées derrière chaque verre de dry-martini. Ils intriguent pour que cesse ce privilège ruineux pour leur commerce, mais ils ont peu de chances d’y parvenir : il leur faudrait assécher la mer, cimenter la plage et interdire la production de dry-martini. Plus quelques autres fléaux comme la prohibition du bikini et des ciels étoilés. On a le temps de voir venir.

Dans une interview pour une émission de télévision réalisée un soir d’été dans les jardins du Pershing Hôtel – rue Pierre 1er de Serbie, Paris VIIIe – l’écrivain Jean-Jacques Schulh a dit : « parler pour ne rien dire, c’est ce qu’il y a de mieux à faire, c’est comme ça qu’on arrive à dire des choses pas mal. Si on se fixe un objectif, c’est raté ».

Je ne sais pas trop pourquoi mais je trouve que c’est un peu la même chose quand on regarde les vagues.

Evidemment, tout ceci reste entre nous.

 

Episode 31

Impressions soleil couchant

On était là, à ne rien faire. C’est ce qu’on appelle parfois un destin. Les conditions climatiques incitaient à conserver cette attitude réservée, en harmonie avec l’atmosphère générale du lieu. Il convenait de se laisser aller aux élans des hormones et à la pente naturelle des sentiments.

La journée s’était donc écoulée sans controverses inutiles et nous étions très exactement à ce moment exquis et éphémère où la lumière trop brillante abandonne la scène aux jeux des ombres révélatrices des lignes et des teintes les plus subtiles.

Les yeux mi-clos, Line fixait au loin une invisible silhouette ondoyant sous les effets de la brise marine. Peut-être lui parlait-elle ? Intimes confidences muettes… Ses lèvres ne trahissaient aucun secret ; Line n’avait plus l’air triste.

Jules et Jim semblaient avoir conclu un accord unilatéral de non-belligérance avec la planète et ses habitants. Un ange nu passa, jouant de la guitare et traînant une banderole où était écrit « Peace and Love ».

Une mouette ricanière de mauvaise humeur lâcha d’un ton supérieur : « Et alors, que faîtes-vous de votre existence ? » C’est ainsi : il y a toujours quelque part des gens et des mouettes pour poser cette question et ordonner de se mettre en rangs et de marcher au pas ; même quand le grand mouvement des astres leur suggère de se taire. C’est sans doute pour se sauver d’eux et de leurs ordres qu’on a inventé le bar de la plage, Georges et le dry-martini (et peut-être aussi la terrasse de l’hôtel Belles Rives à Antibes).

Leslie intervint en croisant les jambes :

– Alex Alexander, à quoi penses-tu ?

(Chut, c’est une drôle d’histoire qui remonte à l’origine du monde…) Les derniers rayons du soleil de la journée jouaient sur ses cuisses dorées ; je me demandais comment on pouvait bien faire pour se transformer en rayon de soleil couchant…

 

Episode 32

C’était un temps à bonimenter

Les mouettes en profitaient pour tenir une sorte d’assemblée générale militante, chacune piaillait dans son coin de ciel comme si les autres étaient sourdes.

Fin de matinée, la mer moutonnait en demi-teinte ; l’atmosphère fluide, aux limites du cotonneux, absorbait les élancements ponctuels d’inquiétude. Cela ressemblait à ce qu’on imagine être le Paradis quand, au cours d’une session d’euphorie passagère, on se laisse aller au pire. Enfin, on l’a bien vu, Dieu a raté le Paradis. D’ailleurs il a à peu près tout raté. Bâclé. Le diabolo menthe et le dry-martini ne se sont pas faits en un jour, ni en six. Le Diable a beaucoup mieux réussi ses entreprises : normal, il ne s’est pas embarqué dans des scénarios injouables pour la plupart des humains. Il est resté dans le possible ordinaire ; à quelques exceptions près qui lui ont échappé comme Françoise Hardy, Françoise Sagan, David Bowie, Ray Charles, Calypso Rose, les Eagles quand ils ont composé Hôtel California et Ava Gardner dans la Comtesse aux pieds nus et les bars de Rome.

Line passait par là, avec ses yeux gris-vert et ses boucles dorées. Line ne bonimente pas, elle est beaucoup trop mélancolique pour ça. Toutes les filles devraient un peu ressembler à Line.

– Alexander Benett, sais-tu la différence entre un menteur et un bonimenteur ? Le menteur sait la vérité qu’il travestit à des fins personnelles, le bonimenteur se fiche complètement de la réalité… pas mal, non ? C’est raconté par un certain Harry G. Frankfurt, éminent professeur à Princeton, dans « l’art de dire des conneries », un traité tout ce qu’il y a de savant…

On ne pouvait pas dire si, en ce moment, Line était amoureuse ou pas, elle n’était pas profondément triste, c’est tout.

– Alex, … Ne le répète pas, hein… Je mens tout le temps et c’est épatant, tu sais. Très pratique.

Ce matin, les filles romantiques aussi se mettaient à mentir…

Georges, à l’aide !

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 26/09/2019 | Comments (0)
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