Le bar de la plage – épisodes 66, 67 et 68

Episode 66

Midnight Hour

La nuit ne venait toujours pas : la nuit était en retard. On a beau savoir que la nuit ne peut être ni en avance, ni en retard. Quand même l’impression sournoise qu’il y avait quelque chose de déréglé dans le grand mouvement de l’univers. Un engrenage aurait cédé quelque part, l’homme de quart se serait trompé de bouton ou de cap…

Jim suggéra :

– Ou une bombe atomique a explosé dans la salle des machines ?

La mer aussi attendait, les mouettes étaient entre elles et s’en fichaient ; à part elles-mêmes et le poisson à voler, ces bestioles ne s’intéressent à rien. Georges avait ouvert le bar de la plage pour la soirée comme si de rien n’était, ou peut-être était-il tout simplement bien renseigné : rien d’anormal, c’était des idées qu’on se faisait, malades imaginaires ou affabulateurs patentés en manque de prétextes pour entourlouper les badauds. Imaginez un peu l’effet, Jules annonçant sérieux tel un chef de gare en grève : « Mesdames, Messieurs, en raison d’évènements indépendants de notre volonté, nous avons le regret de vous informer que l’arrivée de la nuit est repoussée à une heure indéterminée. Munissez-vous de boissons fraîches et de patience »

Finalement le jour montra des signes de faiblesse. Caro apparut la première, les cheveux tirés en arrière, profil conclu par un savant chignon posé en biais ; au-dessus de ses jambes une robe-chemise resserrée à la taille par une cravate-club nouée en suivez-moi-jeune-homme. Puis Line et Leslie suivirent en maquillage de conquérantes. Enfin Louise de V : définition de la femme fatale selon Stendhal, version Madame de Reynal ou la duchesse Gina de Sanseverina, première période.

Maintenant le ciel était complètement noir, une myriade

d’étoiles y brillaient. A proximité, lumières aériennes du bar de la plage.

La nuit avait sans doute attendu que les filles soient prêtes pour commencer…

Dessin A. Benett

 

Episode 67

On a failli se perdre

Chaleur caniculaire, la tendance était à l’émeute. Louise de V en sortie de bain transparente. Submergée par le souvenir des films en costume, elle s’exclame : « Mais c’est Versailles en juillet, d’ailleurs juillet a toujours été un mois étonnant, n’est-ce pas ? ». Ça dépendait quand même des millésimes.

Caro chercha une diversion érudite et expliqua que l’assassinat de César, officiellement attribué à son fils Brutus n’avait été qu’un coup monté par les services secrets de la pharaonne Cléopâtre, un tantinet énervée par la conduite désinvolte de son général d’amant. Leslie dit que cela avait été la même chose pour John Lennon, avec les parents de Yoko Ono qui ne pouvaient pas sentir John et ses copains. Jean-Do avoua qu’il ne voyait pas bien le lien entre ces deux événements qui, selon lui,  avaient bouleversé le monde de la musique. (Enfin surtout John, selon moi).

Bref, le peuple du bar de la plage s’agitait, se démangeait, se débattait. Des pensées voraces traînaient dans les coins. Ce midi-là, il y avait comme un parfum toxique de confusion dans l’atmosphère et personne n’en connaissait l’origine. La nature était neutre et aucune perturbation cosmique pour le prochain million d’années n’était au programme. Les Cassandres à la longue figure tournaient en muet. Et pourtant les âmes étaient en émoi, fébriles comme à la veille d’un grand chambardement amoureux ou l’apparition annoncée du Messie. Mystérieux instinct de l’animal aux abois ? Peut-être que les grandes révolutions ont commencé ainsi…A moins que ce soit dans ces moments de flottements que parfois l’humanité se ressaisisse.

La brume du soir commença à faire oublier la brutalité de la journée. Une sorte de douceur calme s’installait progressivement.

Line qui semblait revenir d’un ailleurs qu’elle seule fréquentait quand la planète lui devenait trop ennuyeuse, dit comme pour elle-même :

– Un soir, à la fin d’un de ses spectacles au Casino de Paris, juste avant que les lumières ne s’éteignent, Jacques Higelin, avait lancé à son public : « ne laisse jamais mourir le rire dans ton cœur ».

Leslie avait bien fait de revenir. Les orages s’éloignèrent.

Vers minuit les dry-martinis de Georges ressemblaient à des dry-martinis.

 

Episode 68

La mer, et c’est déjà pas mal

La mer clapotait sur les rochers plats qui parsèment la plage et il n’y avait personne pour la regarder. Illustration parfaite de la nature originelle. Il n’y avait personne non plus pour la photographier ; c’était aussi bien.

J’avais envie de m’arrêter là, m’asseoir et attendre. Toute l’humanité attend. Attend quoi ? La suite, tout simplement la suite. Et ni le vent, ni les mouettes n’en n’avaient la moindre idée. Inutile de les interroger. Pas davantage ma tante, éminente cartomancienne anglaise. La suite viendrait bien d’elle-même. Et c’est comme ça depuis le début. N’en déplaise aux prévisionnistes professionnels. Comme si ça pouvait être un métier.

Enfin, ce matin, la suite tardait et la mer s’en fichait. J’aurais dû en faire autant mais ce n’est pas si facile que ça à faire. Cette histoire d’avenir indéfini dans son cours et certain dans son échéance me tracassait. A qui se fier : l’homme révolté à la Camus ou l’Art comme anti-destin selon son prophète Malraux ? Pourquoi pas plutôt Mozart ou Miles Davis ? Ou Françoise Hardy.

Aucun poteau indicateur sur le chemin.

Entre les rochers, dans les flaques d’eau abandonnées par la marée descendante : fiesta de crevettes, d’éperlans, de petites araignées et de leurs cousins.

A quoi pouvaient donc bien penser les Grecs anciens en contemplant un coucher de soleil sur la mer Egée ? Et Ulysse sur l’avant de son bateau : à Pénélope ou aux sirènes…

La mer ne peut quand même pas tout arranger.

 

 

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 21/08/2020 | Comments (0)
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Le bar de la plage – épisodes 63, 64 et 65

Episode 63

 Idyllismes

Et toujours cette incertitude au lever du jour : de quoi sera bien faîte cette journée ? On peut bien sûr élargir le cercle des préoccupations. A quoi ressemblera ce mois, cette année, ce siècle, ce millénaire ou la prochaine nuit ? Le Colonel adorait se frotter à ce genre d’hypothèses quand on remontait le Yang Tsé Qiang en duo sur une jonque magique où, au cœur des ténèbres, quelques lucioles multicolores dansaient dans une lanterne de papier suspendue au-dessus du pont…  Il s’y retrouvait (ou il inventait au fur à mesure ?), je finissais par le suivre. Sacré voyage.

La mer remontait vers la plage en souplesse, pas le moindre signe d’usure après une éternité de service. Fraîche comme à sa première marée. On la prédisait plus haute, plus basse, plus chaude, plus froide ? Elle en avait déjà vu de pire et s’en était arrangée sans prendre une ride.  Dans la préface d’Embarqué, un album de dessins sur les vies de marins, Didier Decoin le redit « La mer est bien la seule avec Dieu (si on veut) à échapper à une loi universelle qui veut que tout se délite, se ruine…, la mer, elle, n’est jamais atteinte de vieillissement »

En attendant : vagues régulières, la septième toujours en majeur comme promis. La température évoluait dans les zones tempérées. Les corps fonctionnaient sans à-coups. Pas d’ennemi à l’horizon. La planète faisait une pause.

Leslie déboula, très en beauté de la tête aux pieds, éclairs de blush bleu Notting Hill sur les paupières, ample

T-shirt mauve sur un short trop large kaki. God save Leslie.

– Alex, sais-tu que nous sommes en train de vivre une journée exceptionnelle ?

Je me contentai de répondre : « ça peut arriver ». Il ne faut pas provoquer l’avenir. Il n’était encore que cinq heures pm. Leslie compléta :

– Je ne le sais pas non plus, mais c’est pourtant ce qui est en train de se passer…

Caro, Jules et Jim semblaient avoir signé un armistice.

Jules : « Cléopâtre avait bien fait des enfants à tous les généraux romains dont elle était tombée amoureuse, non ? ».

Caro : « N’exagérons pas, ils ne furent que deux ».

Jim : « Est-ce qu’on a des nouvelles des petits-enfants ? »

La guerre de Troie n’était pas pour aujourd’hui,

Line : le soleil déclinait sur ses boucles dorées, les chagrins d’amour avaient déserté ses yeux, mais même sans elle était toujours aussi jolie, c’est le privilège des filles intelligentes.

Elle commanda un dry-martini « special happy girl », Georges connaissait, puis elle dit en secouant ses boucles :

– Et si un jour tout allait bien ?

C’était vraiment une hypothèse à essayer.

 

Episode 64

Les escarpins ne sont pas faits pour marcher dans le sable

Au début, le temps n’y était pour rien, d’ailleurs personne n’y prêtait attention.

Nous en étions à comparer l’art et les mérites respectifs de Scorsese  et des frères Coen : avantage aux auteurs d’Inside Llewin Davis,  tout en suggestion et points de suspension à compléter. Scorsese, lui, en fait toujours trop. Sans doute pour qu’on comprenne bien qu’il s’y connaît en grand cinéma.

Profitant d’une accalmie dans la discussion, Jean-Do s’insinua et énonça:

– J’ai fait tous les calculs, on n’a aucune chance de s’en sortir vivant.

C’était sa dernière marotte : les mathématiques ultimes, spécialité risques et probabilités. (Au fond, rien de très différent de ce que faisait tous les après-midi mon cousin Pat Halliberton, bookmaker aux abords de l’hippodrome d’Ascot.)

Le plus agaçant n’était pas le pronostic, bien que, d’un côté, légèrement inquiétant, ni sa nouveauté (on était plus ou moins au courant, Pascal et Leibnitz en avaient déjà parlé) mais le ton absolu qu’il avait employé nous avait glacé : Jean-Do était en danger.

Line qui revenait tout juste de prendre une douche –boucles blondes ébouriffées mouillées, osa le doute :

– T’aurais pas oublié une retenue par hasard ?

La météo décida de s’en mêler et dépêcha du large une escouade de nuages sombres qui ne présageait rien de bon. Une averse à grosses gouttes tièdes s’abattit sur les arbres, le sable, les mouettes impassibles et les humains aux alentours.
Louise de V portait un unique T-shirt blanc qui sous les effets de la pluie entreprit de redessiner doucement ses seins et la suite de son anatomie. Jean-Do commença à reconsidérer l’intérêt qu’il y avait à fréquenter des mathématiciennes urbaines à escarpins à talons aiguilles et avertit Louise que dans les boites de nuit, c’était les slows qu’il préférait.

La pluie cessa. Georges put se consacrer à la préparation d’une tournée de dry-martini. La planète se remit à tourner comme avant.

 

Episode 65

Les sentiments sont-ils utiles ?

La mer montait. Elle aurait pu aussi bien descendre, cela n’aurait rien changé à mon humeur du jour. D’ailleurs je ne savais pas vraiment ce qu’il en était du sens de la marée et je m’en fichais. En ce moment, je me fiche d’à peu près tout, ou peut-être est-ce l’inverse : rien ne me touche au point d’accélérer les battements de mon cœur ou la vitesse de circulation des émotions dans mes neurones désactivés.

Un descendant de samouraï y trouverait sans doute quelques traces de philosophie zen, des psychanalystes viennois une absence provisoire de stress ; évidemment tous à côté de la plaque. On pourrait imaginer la situation confortable, je la trouvais inquiétante.

Leslie était passée dans son demi-bikini et il ne m’était pas venu à l’esprit de lui demander de retirer l’autre moitié, Caro aurait pu annoncer qu’on avait retrouvé la correspondance privée entre Cléopâtre et César – le ménage n’allait déjà pas bien – Jean-Do pouvait bien soupçonner que Copernic s’était légèrement trompé dans ses calculs ou que le pari de Pascal avait été truqué par les bookmakers, Miles Davis souffler une fausse note ; tout me laissait neutre. Déventé. J’étais tout simplement tombé en panne de sentiment. Ni bonté ni méchanceté, ni gaieté ni tristesse, ni guerre ni paix. Quelque chose qui ressemblait au désert des Tartares s’était emparée de mon être. L’indifférence absolue en vue, la glaciation générale était en cours.

Bien sûr, au bout de quelque temps, cela a fini par s’arranger. Sans intervention divine ni chimique ; par hasard, comme tous les grands bouleversements que la marche des planètes réserve aux mortels.

Cette fois, la mer s’était retirée pour de bon, tout au fond de l’horizon. Caro traînait au bar de la plage, l’air incertain de celle qui est occupée ailleurs, attirée par d’autres aimants. Un verre de dry-martini en lévitation au bout de son bras posé sur le comptoir, le déhanchement grande époque, modèle Lauren Bacall dans Port de l’angoisse, Caro se laissa aller :

– Tu sais, Alex, j’aimerais tellement un jour ne plus rien ressentir, ne plus rien éprouver, l’âme au neutre, le cœur en grève … ça doit être reposant…

 

Par Alexander Benett, , publié le 23/07/2020 | Comments (0)
Dans: Chroniques | Format:

Le bar de la plage – épisodes 60, 61 et 62

Episode 60

Le cinéma est un art, disait Jeanne Moreau

Un beau jour de début d’été à Saint-Tropez, Roger Vadim commença à tourner un film qu’il appela ensuite « Et Dieu… créa la femme ». Comme façon de vivre et de faire un film, on n’a jamais fait mieux. A Saint-Tropez, dans le film et sur la plage, il y avait Brigitte Bardot. On n’a pas fait mieux non plus.

Brian n’était pas Roger Vadim – on l’aurait reconnu ; ni Sofia Coppola : elle n’aurait jamais porté une paire de lunettes de soleil comme ça, rafistolées avec du sparadrap ; en général elle achète toutes les lunettes de la boutique.

Enfin, Brian était cinéaste, il avait étudié dans une université de la côte ouest où il avait eu comme prof Brian De Palma, c’est sans doute pourquoi il avait choisi Brian comme pseudo pour les relations publiques (A mon avis, ça ne valait pas Luchino).

Comme tous les gens que vous rencontrez qui travaillent dans le cinéma, il préparait un film : « une comédie amoureuse contemporaine ». Le « contemporaine » nous avait un peu inquiétés. « Un Américain en vacances croise sur une plage une Française, elle aussi en vacances… Elle vient de rompre avec son fiancé ou de se faire larguer (la productrice new-yorkaise penchait pour la première version) » Le tournage devait bientôt commencer. Caro prit Leslie de vitesse et dit :

– Brian, au fait, à quel moment du film je me déshabille ?

Brian rougit : il n’était pas encore habitué à la spontanéité des actrices françaises.

A l’écart, Jules composait une sorte de moue méprisante. Et marmonna ; quelque chose dans le genre « si elle n’a trouvé que ça pour se rendre intéressante… »  Il était aussi en train d’écrire un scénario dans lequel il prévoyait une scène où Caro se déshabillerait, Un truc classique utilisé par tous les réalisateurs pour coucher avec leur actrice.

Un jeune espoir d’Hollywood, nouveau Redford, devait débarquer, l’affaire traînait. N’empêche, à chaque apparition de Brian au bar de la plage, le niveau d’effervescence montait, une excitation électrique innervait la foule. On attendait fébrilement le moment magique où Brian lancerait le fameux et bouleversant : silence…moteur…action !

Et puis on ne revit plus Brian

Pas un souffle d’air, la mer s’étirait dans le calme du soir saturé d’étoiles filantes projetées sur des écrans incertains. Caro qui justement portait cette minirobe noire si courte et qui lui va si bien, commença à chanter comme Brigitte Bardot « Sur la plage abandonnée… »,  la lune s’installait dans le ciel

PS : Georges proposa de mettre la note de la tournée de dry-martini sur le compte de la Metro Goldwyn Meyer.

 

Episode 61

Par grand vent, l’âme est volatile

Parfois, ça se déglingue – la vie, les événements, la routine –  alors qu’on croyait toutes les pièces du puzzle bien emboîtées, à la bonne place. Et brusquement, tout explose. Se démantibule. Va de travers. Au rayon des raisons improbables, on trouve des déclarations dans le genre « la paille dans l’acier ou «  le grain de sable dans l’engrenage », voire la théorie générale du chaos. On n’est pas plus avancé.

Jusqu’à présent, je n’avais vécu aucune de ces tragédies en direct, sinon celle d’être né bien sûr, et quelques désespoirs accessoires comme des peines de cœur  (à  prendre quand même au sérieux) et une invincible irrésolution à m’imaginer devenir quelqu’un.

Je tournais et retournais ces pensées tout en marchant en bordure de l’eau, même si ce n’était pas vraiment un temps à marcher dans l’eau. Celle-ci était froide, la mer grise, une brise soufflait du large sans compassion.

Au chapitre des déceptions sentimentales en cours, figuraient Leslie et Line. Leslie est à dominante sexy alors que le romantisme semble l’emporter chez Line, mais aucune des deux n’est amoureuse de moi d’une façon décisive. Peut-être devrais-je envisager quelqu’un d’autre, Louise de V par exemple ? Après tout, une reine de France avait bien eu un amant anglais et il avait fallu les quatre mousquetaires au complet pour la tirer du bien mauvais pas où cela l’avait menée. J’étais assez Anglais – environ 50% – et Louise était Versaillaise d’origine et d’éducation.

Maintenant, le vent y mettait du sien, et les mouettes profitaient des appels d’air pour se lancer dans des combats tournoyants, le nec plus ultra dans l’entraînement de la section pilote de chasse de la Royal Air Force.

Leslie et Line remontèrent un moment sur le podium de mes obsessions. Je n’arrivais pas à décider du classement final.

Je continuais d’être né.

Des bourrasques essayaient de m’arracher mon bonnet.

Bob Dylan a écrit la chanson Blowin’In The Wind. Il y prétend que les réponses à toutes les questions que l’on se pose sont données par le vent…The answer, my friend, is blown in the wind…

Est-ce qu’il l’a composée avant son idylle avec Joan Baez ou après qu’elle l’ait viré ?

 

Episode 61

L’été ne sert à rien

Cela s’annonçait pacifique dans tout le secteur. Pas de contrariétés exceptionnelles en vue. Paul McCartney donnait toujours des concerts ; d’après lui, il ne savait faire que ça. Les Rolling Stones aussi. Dernièrement ils étaient en tournée au Canada ; Lisa Fischer, une somptueuse choriste black, (et aussi ex-girl-friend de Mick) était en première ligne, entre Mick et Keith ; elle avait réussi à franchir les « twenty feet from stardom ».

La planète en était à peu près à mi-parcours de sa révolution annuelle, l’aiguille du baromètre pointait obstinément sur beau fixe, avec le ciel et la mer qui vont avec, comme sur les cartes postales des bureaux de tourisme du monde entier. Conséquence : des armadas de corps huilés s’étalaient sur le sable de la plage, en attendant mieux…Le passage du marchand de glaces ou de churros ? Les mouettes ignoraient superbement cette effervescence molle.

Enfin, les filles portaient des bikinis de toutes les couleurs, forcément la tête flottait un peu et les idées censées s’y trouver aussi.

On en était là, en panne, et rien ne venait. On avait peut-être fondé trop d’espoirs sur la saison et ses sortilèges référencés, comme transformer les démons en anges ou le rap en blues. Rien ne se passait comme on l’attendait, d’ailleurs il ne passait rien du tout. Alors, l’ennui s’était installé avec ses dérivés : mauvaise humeur, irritabilité, ou carrément somnolence étudiée et boudeuse pour les plus fraudeurs. Caro envisageait d’écrire un best-seller romantique et savant. Françoise Sagan avait déjà tenté le coup en restant à Paris avec son stylo plutôt qu’aller patauger en famille sur une plage du Pays basque. Ça avait bien marché.

Le futur avait déserté, un présent plat et alangui triomphait sournoisement.
Qu’est-ce qu’aurait dit Shakespeare devant cette situation ?

Georges le remplaça au pied levé et débloqua les esprits :

– Il y a vraiment des saisons inutiles, vous ne trouvez pas ? Si on passait directement à la suivante…

 

Par Alexander Benett, , publié le 26/06/2020 | Comments (0)
Dans: Chroniques | Format:

Le bar de la plage – 57, 58 et 59

Episode 57

Nous serons tous des héros

La lune éclairait la surface de l’eau d’une lumière énigmatique. La mer semblait anxieuse. Comme si, profitant de la demi-obscurité, se préparait un mauvais coup dans la météo.

Sur le tapis, tournait autour des dry-martinis cette histoire un peu usée – elle a beaucoup servi au cinéma – où une bande de truands, vieux malfrats distingués à la retraite qui coulent des jours tranquilles mais un peu ennuyeux, décident de monter la der des der, le coup du siècle, ça devrait être le couronnement de leur carrière ! Ça se termine toujours mal.

Et puis, Jim, rendu euphorique par l’odeur de la poudre et la chaleur de l’action, proposa :

– C’est tout à fait ce qu’on devrait faire, quelque chose de  somptueux et d’élégant, dans le genre de l’attaque du train postal, bon, en mieux et plus réussi : personne ne se fait attraper par la police.

Jean-Do fit remarquer que c’était plutôt une façon de finir une carrière que de la commencer :

– Quand même ça ne s’improvise pas.

Jules s’était délégué à la confidentialité de l’opération :

– Parlez plus bas, des mouettes nous écoutent et vous savez bien qu’on ne pas faire confiance à ces bestioles, elles caftent tout.

On hésitait encore. N’empêche qu’à cette heure précoce de notre vie, cela ressemblait à quelque chose susceptible de remplir un avenir prometteur, imaginatif et glorieux… Pour la phase pratique, on verrait plus tard. Comme d’ailleurs pour la plupart des autres éléments qui, dans un temps plus ou moins lointain devaient constituer l’ordinaire de notre existence. On mit le Colonel au courant, il commenta sobrement : « risquée mais jouable », il savait sans doute de quoi il en retournait.

Au-dessus du bar de la plage, flottait déjà un enivrant parfum de danger…

Leslie portait un blazer d’homme, croisé, bleu-marine ; cela lui allait très bien, Elle avait oublié de mettre le reste, ça lui allait encore mieux. Elle décida de la distribution pour la suite :

– Je serai Bonnie Parker, et Jules, Clyde Barrow

Caro qui malgré leurs divergences en pinçait toujours un peu pour Jules, suggéra que Jim ferait beaucoup mieux l’affaire pour mourir sous les rafales des Fédéraux.

Line qui venait juste d’entendre la fin de la prédiction de Caro, demanda :

– Est-ce qu’on est tous obligé de mourir à la fin ?

Je regardais les scintillements de la lumière à la surface de l’eau, la lune ne nous avait sûrement pas encore tout dit.

 

Episode 58

Paroles pour une future chanson d’amour

Le vent avait repris des forces et nettoyé le ciel. Les mouettes surfaient à nouveau sur les courants d’air ascendants. La mer était partie vers le large. Line hésitait encore.

Puis elle dit :

– Alexander, à quoi penses-tu ?

Pour être sincère : dans l’instant même, à rien, à tout, ou surtout à une obsession avec un regard gris-vert à contre-jour et qui se balançait sur son tabouret à quelques centimètres de moi. Mais c’était vraiment trop personnel, je me tus et je fis semblant de réfléchir.

Forcément. Sauf les économistes, les journalistes et les psychanalystes viennois qui ont toujours des réponses intelligentes et malhonnêtes en réserve  pour tous les cas de figure ; à vrai dire personne ne peut faire un état précis de ses pensées à l’instant où elles jaillissent et disparaissent en même temps. Autant vouloir courir à la vitesse de la lumière.

Je cherchais quelque chose pour faire le malin. Dans le journal de route d’Oscar Dufresne, un type qui croit que la terre n’est qu’un immense night-club et que la vie consiste à visiter tous les night-clubs de la terre (sur-titré l’égoïste romantique, un recueil d’auto-chroniques de Frédéric Beigbeder), il y a une phrase comme celle-là : « Au dernier moment, avant que tout n’explose, quelqu’un tombera amoureux et le monde sera sauvé ».  C’est exactement ce à quoi je pensais. Et c’est exactement ce que j’avais envie de raconter à Line.

(Bon, faut pas exagérer…c’était quand même pas de moi… Dommage )

Au fond peut-être que Line savait déjà tout ça et qu’elle n’attendait pas de réponse.

Maintenant, il y avait un peu plus de monde au bar de la plage. La bande arrivait en ordre dispersé. Avant qu’il y ait trop de perturbations, j’ai cru entendre Line dire :

– C’est bizarre, Alexander, il  n’y a pas longtemps j’ai rêvé qu’un jour un garçon écrirait une chanson juste pour moi, comme Michel Berger pour France Gall avec Elle jouait du piano debout, tu connais, bien sûr ?

Il était temps que je m’y mette.

 

Episode 59

In martini veritas 

Rien à l’horizon, Comme le signe avant-coureur muet d’un futur indéfini. Parfois, dans ces cas-là, l’imagination comble le vide, érige des décors de piscine hollywoodienne, les peuple de musiciens inspirés et de filles excentriques. Les inquiétudes reculent d’un rang.

Mais pour l’instant, en cette fin d’après-midi ordinaire, rien en vue. L’écran restait obstinément noir.  Le bar de la plage flottait, les mines dissoutes à la surface lisse des verres de dry-martini. Evidemment, en début de rencontre, Jules, un peu au hasard ou histoire de faire le malin, avait jeté à la ronde une de ces interrogations pour lettrées et dépressifs en clôture d’un week-end raté : « Qu’allons nous faire de nos dix prochaines années ? ». Forcément, ça jette un froid. Comme si on allait obligatoirement avoir dix années à remplir ? Comme si on devait cocher les cases d’un questionnaire d’embauche à l’entrée de l’avenir …

L’époque est à l’abandon de la métaphysique. Les érudits se taisent, les charlatans s’ébrouent, les guitar-heroes ont maintenant des cals aux doigts.  (Une pause : Georges renouvelle les consommations). On pourrait peut-être interroger ma tante cartomancienne en Cornouailles. Bon, ce n’est pas la personne la plus crédible, elle se trompe neuf fois sur dix, surtout en matière de pronostics hippiques ; mais on ne lui demande pas quelque chose d’aussi difficile que de donner le tiercé dans l’ordre dimanche prochain. Autres pistes : le marc de café, ou le sang frais d’un poulet égorgé ; l’irrationnel en renfort de la science ; les résultats sont incertains.

Louise de V, pas du genre à abandonner la partie, affirma que son troisième mari l’y attendait sûrement quelque part. Le Colonel, pas homme à se préoccuper de l’imprévu et qui par-dessus le marché avait bien dix ans d’avance sur nous, commanda une tournée générale. Puis une autre…

Au fil du temps, la lune se fit plus floue, les consciences moins incisives. Le sang colorait à nouveau les visages. Jules ne cherchait pas de noises à Caro. Et réciproquement. Sur la plage, notre ami Pierrot-le fou d’amour laissait son saxophone emplir l’atmosphère de notes divines.

On avait oublié la question…

 

 

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 05/06/2020 | Comments (0)
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Le bar de la plage – 54, 55 et 56

Episode 54

Un léger vent de travers

Les nuages n’annonçaient rien d’autre que d’autres nuages, en pire. Est-ce que la mer était au courant ? Parce qu’elle avait l’air de faire comme si de rien n’était. Les oiseaux de mer restaient entre eux, personne ne les avait prévenus. De toute façon, ça ne les concernait pas vraiment.

On était un peu dispersé. Jules jouait aux dominos avec Jim, muets, sans commentaire ni digression. Sous les arbres, Caro relisait Bérénice, la vraie, celle de Racine ; ça n’allait pas la réconcilier avec Louise de V. qui détestait cette pimbêche « qui se prenait pour le centre de Rome ou se croyait sortie de la cuisse de Jupiter » –  selon Caro, elle devait confondre avec une autre Bérénice : à Versailles, c’est un prénom qui court les salons.

Je promenais mon âme en peine au bord de l’eau (on dirait le début d’une chanson de G. Brassens : Auprès de mon arbre, je vivais heureux…), je n’ai toujours pas réussi à épater suffisamment Leslie. Un type bavarde avec Georges, on ne l’a encore jamais vu par ici.  C’est peut-être une ancienne relation du Colonel, côté rizière… Il en passe de temps en temps, comme des ombres floues et éphémères émergeant dans les brumes matinales du Mékong (il y a une séquence comme ça dans Le Crabe Tambour ou dans Apocalypse Now). Le Colonel restait discret sur le sujet. Un autre monde, une autre époque, avec d’autres bars de la plage où les barmen avaient des prénoms exotiques et les clientes des robes fendues…

On n’avait pas vu Line depuis quelques temps. Jean-Do faisait des mystères de tout et de rien, un truc de gars cyber-intelligent.

Et puis un nuage s’est fissuré, évidemment ses semblables l’ont suivi.  La pluie en a profité et a commencé à tomber, claquant et trouant la surface de l’eau de toutes ses forces. La mer impassible subissait l’assaut sans broncher.

Et puis, dans l’averse qui redoublait de hargne, Line est apparue,  à l’abri sous un grand parapluie, en sautillant  comme dans Les demoiselles de Rochefort ou Gene Kelly dans les flaques d’eau de Broadway.

Elle s’est mise à chantonner

« Un p’tit coin de parapluie

Contre un p’tit coin de paradis »

On n’avait pas vraiment envie de grandir.

 

Episode 55

Le hasard fait ce qu’il peut

Jules, jusqu’à présent, ne s’en était pris à personne, Jim non plus. C’est dire l’état d’hésitation qui nous enveloppait. Leslie avait l’air habillée. Louise de V. avait oublié de tomber enceinte. Line ne parlait pas de chagrin d’amour ni Caro de Socrate. C’était inespéré. Les autres patientaient. Georges préparait une première série de dry-martini…

La mer moutonnait en pagaïe sans se décider à faire une véritable houle, la faute aux vents qui n’étaient pas d’accord sur la direction à prendre. Ça avait l’air de faire marrer les mouettes qui profitaient du désordre pour se rendre intéressantes.

On laissait flotter les rubans sans s’interroger sur la suite – une attitude généralement considérée comme répréhensible, ou pour le moins irresponsable, aux yeux et aux oreilles des autorités en charge du salut public. On s’en moquait pas mal. Passer son temps au bar de la plage était quand même le mode de survie le plus plaisant que l’on ait inventé sur cette planète. Et les mauvais coucheurs en étaient pour leur frais.

Les philosophes antiques en connaissaient sûrement l’existence mais l’ont gardé secrète, on ne sait jamais… avec toute cette barbarie qui rodait alors dans les cieux –  remarquez que de côté-là il n’y a pas grand-chose de changer. Peut-être que certains psychanalystes viennois avertis en avaient aussi eu vent, mais comme cela risquait de fiche en l’air leur fond de commerce, ils avaient préféré ranger l’article au rayon des rêves et fantasmes. Et jeter la clé de l’armoire dans le Danube…Tant mieux, on garderait l’adresse pour nous.

Bref, à l’instant, et sans l’appui de produits anesthésiants, une béatitude de tendance océanique huilait les rouages de l’humanité.

Et Jules risqua :

– Et dire qu’on aurait pu être ailleurs

Caro feula :

– Drôle d’idée ! Non ?

Evidemment, l’harmonie est un concept éphémère…

 

Episode 56

Pas d’inquiétude, rien n’est sous contrôle

 Le temps se tenait à sa place, simple toile de fond aux humeurs et aux envies des humains présents. Ils avaient déjà suffisamment à faire avec leur propre condition sans devoir se mêler de celle de la planète et de ses dérives cosmiques. Imaginez, un beau jour, sans prévenir, les volcans d’Auvergne qui se réveillent ou une marée d’équinoxe un peu renforcée démontant le mont Saint Michel, sans compter la possibilité de quelques agitations magnétiques équatoriales mélangeant un peu les positions du pôle Nord et du pôle Sud ; satellites, boussoles et GPS en déroute ; le lac Léman à sec : les trésors planqués révélés au commun des mortels ; une récolte miraculeuse de fraises des bois au beau milieu du Groenland…

D’accord, il n’y a pas là de quoi déranger le regard brouillé de Line, signe d’un grand amour naissant ou d’un petit désamour finissant. Les filles aux yeux gris-vert un peu tristes sont énigmatiques. On pouvait seulement pressentir l’infime probabilité d’un bouleversement sentimental de vaste amplitude sans pour autant en deviner la nature et la cause. Les filles comme Line abritent des océans de mystères, à provoquer une épidémie de dépressions chez les horoscopistes et les cartomanciennes débutantes.

Ce matin, Line et le cosmos étaient très incertains.

Cela laissait de la place au reste de la journée.

 

 

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 12/05/2020 | Comments (0)
Dans: Chroniques | Format:

Le bar de la plage – épisodes 51, 52 et 53

Episode 51

Diversions provoquées par une fille épatante

Je regardais Line être Line. Les filles intelligentes qui ont le sens du chagrin d’amour comprennent toujours beaucoup plus de choses que les autres. La mer semblait partager cet avis et hésitait à redescendre de la plage où le flux du matin l’avait amenée (tout l’intérêt des mers à marées).

En ce moment, Line avait, en plus de son bikini orange et des grains de sable sur son ventre, le regard voilé d’une histoire qui tardait à commencer ou qui avait mal fini. C’est le genre de regard qui rend les garçons friables et généralement les entraine à commettre un lot de bêtises très au-dessus de la moyenne. Par exemple se mettre à écrire des poèmes lénifiants à la Musset un jour de pluie sur le Grand Canal ou écouter en boucle Ray Charles dans I Can’t Stop Loving You. Et il y a encore pire. Comme se saouler au rhum-coca ou se laisser aller à penser que le monde ne tournera jamais plus rond…Bon, ça c’est déjà en cours.

La mer n’était toujours pas sûre de la conduite à tenir, Line étendait ses jambes très au-delà de son bikini, le soleil en fichait plein la vue aux mouettes qui, éblouies, se rentraient dedans en catastrophe. Je priais pour qu’aucune autre fille de la bande même mes préférées, ni surtout ces teignes de Jules et Jim, ne viennent briser ma contemplation silencieuse et égoïste de Line.

Enfin j’espérais que cela ne finisse pas. Et puis Line a dit, un peu comme si elle se parlait à elle-même :

– Alexander, as-tu déjà connu des chagrins d’amour ?

– Petits ou grands ?

– Hum, hum, disons entre les deux,

– Et tu faisais comment alors ?

– J’écrivais une chanson désespérée, j’étais certain que ma vie s’arrêtait là ; ou pour faire le dur, je me passais en boucle Niagara de Julien Clerc…

– Et la cuite au rhum-coca ?

Line était au courant

– Et toi ?

– C’est un peu différent.

Cette fois-ci la mer commença à se retirer pour de vrai. Line conserva ses secrets. Comme le disent les cartomanciennes aguerries : l’amour reste un sujet aléatoire.

 

Episode 52

Le grand calme

Ce qui me fatigue et m’accable, me désorganise, ce sont les péripéties. Et il faut reconnaître que la vie, le monde, les scénaristes et les romanciers en rajoutent. Comme si on allait être en manque, comme si on allait sombrer dans l’ennui s’ils ne nous brinquebalaient pas de droite et de gauche sans arrêt.

J’aime bien les films où il ne passe rien ou pas grand-chose. Par exemple dans La collectionneuse d’Eric Rohmer, les hommes – ils ne sont que deux – parlent, pas mal, boivent ou petit-déjeunent, se baignent ou ne font rien, (pas comme Ulysse ou James Bond), Haydée  Politoff, elle, fait l’amour assez souvent, sans en faire tout un plat, le seul incident notoire est qu’elle casse un vase ; exprès / pas exprès ? On ne sait pas. La journée, le soleil chauffe la terre et l’eau ; la nuit, on entend les grillons. C’est à peu près tout. On passe un moment merveilleux ensemble.

Dans La grande bellezza,, Toni Servillo – alias le célèbre écrivain Jep Gambardella – croise des complices ou des personnages étranges, dîne avec sa bande de jeunesse, se balade dans Rome et dans son appartement face au Colysée ; cela ne compte pas comme péripéties : tout juste des jours et des nuits qui passent. Ça suffit, non ?

Ces temps-ci, l’océan n’était pour ainsi dire pas là : il ne se faisait pas petit ou lointain, il se faisait absent : amplitudes minimales, ressac assourdi. Les autres paramètres – l’air, la lumière – se contentaient de presque rien. Le phénomène avait déteint sur les mouettes qui évitaient de se faire remarquer et cancanaient en sourdine.

C’était ce que les météorologues, et parfois les poètes, appellent le calme.

Je crois que je vais m’en contenter…

 

Episode 53

Paul McCartney m’a dit

Vent insignifiant. Mer ondulée. Le soleil éclairait le sable comme une rangée de projecteurs illumine la scène quelques instants avant que les musiciens n’y fassent leur entrée. Lumières ! Si, Madame, Monsieur, je plante ce décor, prends le micro et monte les amplis, c’est pour vous annoncer, ainsi qu’au reste du monde, qu’un numéro collector de Rolling Stone est récemment paru : 100 pages entièrement consacrées à la vie et à la musique de Paul McCartney (publicité non payée). A vous de voir si votre marchand de journaux au coin de la rue est un gars à la hauteur ou si son commerce est dévoyé à la distribution de ragots et pronostics hippiques truqués.

Evidemment, la tentation est grande d’en recopier de larges extraits comme le font les critiques paresseux dans les magazines spécialisés et savants. Ici, le sujet est trop sensible pour céder à ces mauvaises manières. Macca –  diminutif affectueux de Paul McCartney – est le gars qui a écrit Hey Jude (la chanson a bien failli s’appeler « Hey Jules » : dans la voiture en allant voir Cynthia Lennon, il fredonnait un bout de chanson qui faisait « hey Jules » en pensant au fils de John et Cynthia, Julian, un gentil gamin qu’il aimait bien. Puis il se dit que Jude conviendrait mieux : ça sonnait plus country.

Pour avoir écrit Hey Jude et Ibony Ivory, et rien que pour ça, Sir Paul mérite bien la reconnaissance de la Couronne britannique et des peuples du Commonwealth.

Leslie raconte qu’elle connaît toute ces histoires par cœur et prétend que si elle était née à Liverpool, Paul l’aurait sans doute épousée pour son deuxième ou troisième mariage. Leslie charrie un peu parfois. Le titre préféré de Line est Silly Love Songs. Louise de V est sceptique.

L’après-midi était déjà épuisée, Georges préparait les dry-martini du soir…

Ah oui… A la fin d’un long interview, Paul dit : « Sois cool, et tout ira bien. Ainsi en va-t-il dans la religion du rock’n’roll. »

(Ce n’est pas Kant qui aurait pu inventer un truc pareil)

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 21/04/2020 | Comments (0)
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Le bar de la plage – épisodes 48, 49 et 50

Episode 48

Eventualités

Et si…

C’était un matin épatant, un matin qui m’allait bien. Je n’avais pas encore bougé de mon lit mais je savais avec précision ce qui se passait à l’extérieur. La mer n’était pas pressée de remonter, les escadrilles de mouettes étaient occupées ailleurs, en train de harceler le sillage d’un chalutier de retour de la pêche, espérant y puiser leur déjeuner ; le jour hésitait encore entre plusieurs nuances de clair.

J’avais fait des séries de rêves imbéciles et merveilleux, dans lesquels j’imaginais que le monde était revenu à de meilleurs sentiments, qu’on y avait mis quelques haines en sourdine, le genre de bric-à-brac qui vous fait passer pour un naïf ou un idéaliste, et vous prive à tout jamais de la considération des gens sérieux.

Tant pis, l’actualité resterait privée de mon opinion …

Plus tard…

Jules était calme, c’est Caro qui commença :

– Tu sais ce que dit Bernadette Lafont dans une scène des
Cousins de Chabrol : « Ne m’aimez pas, ça m’encombre »,

Sublime, non ?

(Et en plus Caro était abonnée à la Cinémathèque…)

Je trouvais ça vraiment pas mal du tout mais je n’étais pas complètement amoureux de Caro, c’était plus facile.

En soirée…

La surface de l’eau était parfaitement lisse, le monde s’était invité avec son cortège de mystères et d’inconnues, on ne l’avait même pas reconnu. Avec lui, il y avait aussi le temps, cette affaire bien trouble des débuts et quelques infinis dont personne n’en voyait le bout.

Le monde batifolait, essayait de faire l’intéressant, le mieux était de faire comme si on ne l’avait pas vu.

Georges se saisit de l’essentiel :
– Ladies and Gentlemen, votre dry-martini is ready.

Et la réalité reprit le dessus.

 

Episode 49

Charivari varie

J’étais en train de repenser à Truman Capote, cet impossible petit bonhomme avec un stylo magique, et à son Breakfast at Tiffany’s. Quand même appeler son héroïne, cette adorable peste aux fréquentations plus que douteuses et qui vivait de ses charmes, tout en se foutant pas mal de son voisin de palier, amoureux transi, Holly Golightly – je fais le malin et traduis : « Sainte qui marche légèrement » –  ça ne manquait pas d’air. Ça avait même carrément l’air de se moquer du monde, enfin au moins de ceux qui seraient imperméables aux contre-pieds de cette langue de pute de Capote. Sacré Holly Goligthly, play it again.

On était vers minuit, solstice d’été, la mer crépitait des éclats du feu d’artifice qui se reflétaient à sa surface ; une farandole, mélange d’Arlequins, de Pierrots et de Colombines en costumes d’époque zigzaguait sur la plage ; de temps en temps elle se retournait sur elle-même comme pour reprendre de l’énergie ou récupérer l’un de ses membres en perdition

Par ici, une Colombine-Caro taquinait un Arlequin-Jules qui l’agaçait, impeccable dans son rôle d’ivrogne inspiré (partition et arrangements de Claude Nougaro : je suis sous, sous, sous, sous ton balcon, comme Romeo…ho, ho, Marie-Christine), un Pierrot-Jean-Do faisait des grâces devant une autre Colombine sexy : évidemment Leslie. Colombine-Louise de V. en grandiloquence, croyait voir la renaissance italienne derrière chaque arbre, ce n’était qu’Arlequin-Jim qui lui jouait des tours, Colombine-Line un peu rêveuse patientait elle attendait que son ami Pierrot descende de son croissant de lune où il s’était perché…

Cette nuit-là, le bar de la plage trainait des tonalités romantiques et inquiètes d’un ancien carnaval à Venise hésitant à retirer ses masques. On avait encore du temps à courir…

Le jour finit enfin par se lever, la farandole de la plage s’était disloquée dans les lambeaux de brume matinale. Les mouettes avaient repris leur position diurne.

– Alex Alexander, where are you ?
Leslie cherchait peut-être le chemin d’un petit déjeuner chez Tiffany…
– Hello Colombine, tu tombes bien : thé ou café ?

 

Episode 50

Brève expérience critique de la théorie du silence

Un jour, un sage aurait dit : « Entre ce qui est dit et qui n’a pas d’intérêt et ce qui est entendu et qui n’a pas d’importance, il y a pas mal de la place pour le silence ». A voir.

Il faut dire qu’en ce moment, la nature y mettait du sien. Les mouettes avaient émigré vers des eaux plus prometteuses, la mer était en pause et aucun intrus n’avait imposé sa présence bruyante au sable de la plage. Le minéral restait tout aussi muet. Les volcans éteints. Les night-clubs endormis. C’était peut-être ce qu’on appelle, sans vraiment faire attention à ce que cela veut dire : le silence. Le vrai silence : aucune onde sonore ne peut laisser supposer « qu’il y eût quelque chose à la place de rien » comme le racontait Leibniz les matins de doute.

Bref, j’éprouvais cet état que l’on rencontre parfois au cœur de la nuit mais cette fois en plein jour, dans la pénombre rafraîchissante de ma chambre à l’heure de la sieste. Je répugnais à rejoindre la compagnie d’un livre… Ses phrases allaient se lancer dans un pénible tintamarre.

Le silence n’est pas un vide, c’est plutôt un trop-plein. Plongé en plein silence, on a l’impression inhabituelle de soudainement entendre son intérieur, d’être même envahi par cet intérieur…  Enfin pour ceux qui ont de l’intérieur ; les autres, dans ces cas-là, prennent peur et empoignent leur téléphone.

Allez écouter le silence… On n’entend plus, et encore en insistant, que le souffle de sa propre respiration. Et si elle s’arrêtait, comme ça, sans prévenir…

Leslie devait roder dans les parages, à la recherche de compagnie :
– ALEX ALEXANDER,  JE SUIS LA !!!
Je crois que je fus presque content de l’entendre…

(La question du silence n’est pas épuisée)

 

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 23/03/2020 | Comments (0)
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Le bar de la plage – 45, 46 et 47

Episode 45

Le matin des magiciennes

La beauté calme d’un jour qui émerge en venant de si loin, succédait doucement à la révérence de la nuit. Filtre bleuté sur l’ensemble du panorama. Caro porte toujours la même robe noire chic en soie mate, parfaitement décolletée qui l’habillait en début de soirée ; boucles brunes en cacade sur les épaules ; Jules égaré en penseur mélancolique remettait en question la mode et la logique : l’effet Caro By Night.

On avait connu le meilleur de nous-mêmes entre 3 heures et 5 heures 30 de la nuit – regards et dialogues incandescents, musique enveloppante comme un solo de Jimmy Hendrix, moiteur et pénombre – nous restait le pire : bientôt affronter cette lumière crue –soleil ardent pâle – venue de l’Est de la planète comme un projecteur blafard braqué sur le visage d’un suspect cueilli à son réveil, (Scène beaucoup vue au cinéma pendant la Guerre froide).

Pour l’instant… Leslie sortait de l’eau dans le simple appareil d’une déesse … (chant antique), elle avait dû perdre ses vêtements au poker ou les avait-elle confiés à une escouade de méduses qui en avait profité pour s’enfuir incognito ? Line promenait une myriade d’étoiles dans ses yeux, même Lauren Bacall qui s’y connaissait en regards extraordinaires n’avait jamais réussi un aussi joli tour, propriété privée des filles trop sensibles pour jouer la comédie. Au bord de l’eau, Marie sautillait avec des grâces de chat sauvage faussement effarouché que Gilbert tentait d’apprivoiser (remake d’Anna Karina).

– Alexander, je me meurs…

C’était Louise de V. en mode Bal à Versailles légèrement chiffonnée

– Je me meurs de bonheur…

Julien Clerc chantait les paroles d’Etienne Roda-Gil :

Sonnez crécelles, jouez violons
Si cette chanson vous rappelle
Le temps où vous étiez si belle
Où vous faisiez de vos jupons
Les voiles d’un bateau fanfaron

On ne demande jamais aux jolies femmes pourquoi elles ont l’air heureuses.  Un matin, c’est si fragile.

 

Episode 46

Courts contes de la condition humaine en territoires incertains

 Et Louise de V. annonça toute fière :

Je suis enceinte.

Décidemment, cela devenait une manie. De l’annoncer ou de l’être ? On verrait bien. Caro lui fit remarquer que tomber enceinte n’était en rien une obligation, que Simone de Beauvoir ne l’avait jamais été, Cléopâtre non plus, et que pour la fameuse Marie de Nazareth, l’affaire était encore très discutée. Précision, toujours selon Caro : « Dans la pratique, seules les femmes en charge de prolonger une lignée pour des raisons de protocole ou de fortune y sont astreintes »

Le ciel était si gris, la mer aussi, que la seule chose à faire était d’attendre. Que le jour se lève, que le nuit tombe, ou l’inverse, que l’ennemi arrive ou que Leslie décroise les jambes. Une langueur lisse, presque tiède, imprégnait l’atmosphère, on ressentait comme une sorte de renoncement – ou d’adaptation ultime de la volonté de l’homme à celle des éléments. Autrement dit, on était dans le même état d’esprit dépressionnaire que les habitants de la deuxième moitié du XXème siècle en Angleterre avant l’avènement d’Elvis Presley, de la minijupe  et des Beatles.

On se désintéressa progressivement de la gloire à venir de Louise de V. et de ses causes. Et du reste également (activité pour laquelle, c’est vrai, on disposait déjà d’une certaine virtuosité).

Dans Médium (Ed. Gallimard 2014) Philippe Sollers prévient que le monde est frappé de folie, qu’il est peuplé de fous et de folles furieuses qui s’agitent, dictent, dirigent ; il en signale quelques spécimens particulièrement toxiques : petite bourgeoise fréquentant les artistes, « elles parlent sans arrêt, toujours d’elles-mêmes » ; journalistes, radiophoniques et télévisuelles les pires ; psychanalystes à décolleté

(viennoises ou non, il ne précise pas). Pour y survivre il préconise de développer une contre-folie personnelle ; par exemple dire du mal des philosophes en place, blasphémer, raconter n’importe quoi et dans le désordre sur l’être et le néant ; surtout le néant : effet de stupeur garanti. Et encore et encore feinter la folie des autres ; faire semblant d’être là en restant dehors. Ne le répétez pas, j’ai essayé, cela marche assez bien.

En fin d’après-midi, le ciel vira au gris-beige, Jim revint à lui : Louise de V. n’était pas enceinte, elle s’était seulement trompée sur les signes avant-coureurs. Un phénomène assez fréquent depuis la plus haute Antiquité.

Georges installa une ligne de dry-martinis, le courant se remit à circuler dans nos cerveaux.

 

Episode 47

Le jour de gloire est un samedi

On ne peut pas toujours se tromper. Sauf à désespérer de la cartomancie et des bienfaits des sacrifices ancestraux.

Hier. Leslie avait été disqualifiée à l’élection de Miss Bikini sous prétexte qu’elle avait (encore) oublié d’en mettre une moitié ; finalement ses supporters la portèrent en triomphe comme les copains de Belmondo lorsque le jury du Conservatoire lui avait refusé le prix de comédie.

La veille. Caro et Jules s’étaient fait sortir au premier tour du concours de rock organisée par la Municipalité et le journal du coin.

Il était temps que ces malédictions s’épuisent.

Aujourd’hui. La mer produisait une parfaite houle à surfeurs, des galets s’embrouillaient joyeusement dans les remous du ressac, les mouettes enjouées cancanaient entre elles, comme à leur habitude indifférentes aux tribus voisines. Rien que pour contempler l’harmonie de ce moment à leur aise, les nuages avaient provisoirement suspendu leur trajectoire Sud-ouest / Nord-est. On est samedi :

. Au stade de Lansdowne Road à Dublin, dans quelques minutes l’équipe de rugby d’Irlande va affronter les Anglais, et peut-être les battre ; le public chante The Soldier’s Song.

. Les politiques font relâche. Dieu aussi ?

. Françoise Hardy écrit La maison où j’ai grandi, Mozart compose Cosi fan tutte (C’était aussi des samedi)

. Line reçoit un bouquet de fleurs d’un inconnu

. Le prochain 29 février, jour bonus octroyé par la Création et les approximations des supercalculateurs, tombera-t-il un samedi ?

Je me demande à quoi peuvent bien ressembler les dimanche…

 

 

 

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 27/02/2020 | Comments (0)
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Le bar de la plage – 39, 40 et 41

Episode 39

La tête en l’air. Samedi.

Comme à peu près chaque fois qu’on commence une journée par la fin, le plus grand flou régnait dans les esprits.

Jacques Chardonne spécialiste en art de vivre élégant, recommandait de « poser chaque matin un pied léger sur la terre ». Excellente résolution, bien sûr, cher Jacques, mais comment fait-on quand on se lève au jour tombant ?

Bref, pour différentes raisons liées à la récupération des fonctions vitales amoindries par une nuit dispersée, on avait laissé filer les heures avant de reprendre le cours normal des choses, histoire de ne rien froisser ou renverser par inadvertance, maladresse ou précipitation.

A peine quelques traces superficielles persistaient-elles : Louise de V. avait dansé un slow émouvant avec Jean-Do sur un morceau de Ray Charles, I Can’t Stop Loving You, ou… peut-être Georgia ; accoudés à leur verre de gin-tonic, Jules et Jim refaisaient brillamment le monde et la condition humaine, la nouvelle version n’était pas du goût de Caro, exténuée par leurs tirades apocalyptiques. Line avait momentanément anticipé un prochain chagrin d’amour, et Leslie…tiens, où était passée Leslie ? J’avais attendu Solange… (Le grand Jacques, l’autre, celui qui chantait Jeff avait raison : même la nuit il faut poser un pied léger sur la plage )

Les vagues – c’était marée haute –  se délassaient en déroulant nonchalamment à la bordure de la plage. Absence de vent brusque, douceur de la lumière du jour déclinant. (On était dispensé de la contemplation d’un de ses stupides couchers de soleil à grand spectacle). Même les mouettes se faisaient discrètes, elles devaient tenir leur séminaire du soir un peu à l’écart.

Un parfum de romantisme véniel – déjà de la nostalgie ? flottait sur le bar de la plage et ses habitants. Cela arrive quand on a cru un instant que le bonheur existait. La mer avait l’air de s’en fiche, sans doute parce qu’elle n’était pas pressée, qu’elle avait l’éternité pour elle et que tout à l’heure, elle allait redescendre faire un tour au large, au grand large même peut-être…

Je me sentais un peu vide, à vrai dire complètement vide. J’ai tenté quelque chose dans le genre : « c’est physique, purement physique »… et puis j’ai légèrement crâné :

– Rien de grave, Georges, un dry-martini fera l’affaire

 

Episode 40

Entre autres, le pari de Pascal aussi est truqué.

Soirée calme et profonde, la lune restait discrète derrière le flou effiloché des nuages flânant tout en haut. On bavardait un peu, Caro, savante et en beauté, exposait :

« Au temps des Grecs anciens, il arrivait fréquemment que Socrate réunisse ses amis et disciples pour dîner. Au cours des repas qui souvent s’éternisaient, il avait l’habitude de pérorer, tandis que Platon prenait des notes, surtout au début, parce qu’à la fin Socrate lui-même était un peu confus. Un jour, Platon relut ses notes, les relia et inscrivit sur la couverture : Le Banquet by Platon. Je ne discute pas le fond mais il me semble qu’il y a là une légère entourloupe au droit d’auteur. »

Jules qui ne voulait pas être en reste, passa au premier plan :  il trancha « dans le genre arnaqueur, Pascal n’est pas mal non plus » puis il s’envola : « Pascal oui, le matheux célébré par le monde entier, tomba une nuit sur l’équation – de nos jours encore non résolue – dite l’équation à triple inconnue de Pierre Dac, vous savez : D’où vins-je ? Où vais-je ? Sur quelle étagère ? Et au petit matin, il nous fit le coup du pari : jouer l’éternité contre le temporel, croyez en Dieu, c’est le bon cheval. Même le moindre joueur de 4,21 au café du commerce aurait vu la faille. C’est ça Blaise, à force de raisonner, on finira bien par y croire. Eh bien non, le savoir et la croyance cheminent sur deux voies parallèles qui ne peuvent se réconcilier qu’à l’infini, et il n’a pas de station de métro qui desserve cet endroit-là. » Et Jules salua. J’applaudis Jules. Blaise Pascal essayait de reprendre de la hauteur mais la DCA l’avait salement touché…

Sous l’impact de ces révélations, et d’une ou deux autres qui suivirent, le monde aurait dû vaciller (légèrement) , les livres réécrits (en partie)… Il ne se passa rien, des anges étendirent leurs ailes brouillant toutes les communications avec l’extérieur, ainsi les foules ne furent pas mises au courant.

C’est aussi bien.

Maintenant le clair de lune est au complet avec réflexions irisées à la surface de l’eau et ombres ondulantes sur le sable. La terre tourne à peu près comme avant. Caro et Jules s’agacent.

Dry-martini du soir, espoir…

 

Episode 41

L’aube

On est là sur la plage, états d’âme au variable, de Mourir à Venise à Deauville 1966 avec une Mustang qui fait des appels de phare…

Hier au soir, on était allé à un concert. Formation classique de rock’n’roll : guitare, bassiste dégaine de Keith Richard, batteur, aux cuivres – un sax, une trompette, chanteur leader palot, un peu Rod Stewart, et choristes, forcément filles de pasteur de l’Alabama, condamnées aux « twenty feet from stardom ». N’empêche que c’était bien elles qui donnaient cette sonorité si blues à l’ensemble.

A l’entrée, Leslie a étendu deux types un peu trop sûrs d’eux qui trouvaient malin de la draguer en anglais sous prétexte qu’elle avait taillé la moitié de sa minijupe dans une reproduction de l’Union Jack. Caro en grande bringue brune, rouge à lèvres écarlate, robe chemise noire ondulant sur une paire de ballerines assorties, avait décidé de survoler tout ce qui naviguait en dessous d’un mètre soixante douze. Line était mélancolique (cela lui allait très bien), Louise de V boudait (raison inconnue).

Au final, le groupe balança un Honky Tonk Women qui nous avait emmenés au huitième ciel ; on y était resté jusqu’au bout de la nuit.

Un plafond de nuages, abondamment gris, interdit toutes velléités d’apparition aux rayons d’un soleil levant. La mer monte… ou descend… difficile de se prononcer. Absence de mouettes : trop tôt, les poissons du petit déjeuner étaient encore endormis.

Pas de moralistes en vue.

Jim se mit à exposer, savant comme s’il sortait d’un numéro des Cahiers du cinéma que : « Claude Lelouch, célèbre cinéaste français de la deuxième moitié du XXème siècle, a dit que la grande incertitude d’un tournage est l’humeur des acteurs. »

Brigitte Bardot devait être sacrément de bonne humeur quand elle danse le mambo dans Et Dieu créa la femme

C’était bien assez pour aujourd’hui.

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 18/12/2019 | Comments (0)
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Le bar de la plage – 36, 37 et 38

Episode 36

 Solange et les anges

Qu’est-ce que j’aimerais qu’il m’arrive aujourd’hui …

J’interrogeais ce futur encore vide en marchant en bordure de la planète, moitié sur le sable, moitié dans l’eau, et il était beaucoup plus tôt que d’habitude. La lumière pâle me fichait la paix, le reste des humains, absent, aussi.  Un bout de film me trottait dans la tête : une scène de Pierrot le fou – mon préféré de Godard – sur une plage en bordure de la Méditerranée, Anna Karina-Marianne en robe légère danse sous les pins en asticotant Belmondo-Ferdinand,  elle chante en boucle : j’sais pas quoi faire, qu’est-ce que je peux faire…C’était un peu comme au cinéma, à part que Anna Karina n’est pas venue, que Godard ne tourne pas et que Belmondo…eh bien, on ne le remplace pas comme ça…J’en étais là et j’avais du mal à écrire la suite du scénario sans retomber amoureux d’Anna Karina…

– Bonjour je m’appelle Alexander

– Bonjour, je m’appelle Solange.

J’allais vers l’ouest, elle en arrivait.

– Vous faites une très jolie Solange

Jamais Jean-Luc Godard, et encore moins Eric Rohmer, autre cinéaste d’en haut, n’auraient mis un dialogue aussi médiocre dans un de leurs films. Solange devait être en plus une fille indulgente, ou elle avait l’habitude qu’on lui dise qu’elle était jolie : elle ne m’en a pas tenu rigueur. Ou bien je ne m’en suis pas rendu compte. (Perte de lucidité assez fréquente dans les premières secondes qui suivent un coup de foudre).

On a marché côté à côte, vers l’est évidemment, c’est dans cette direction que Solange allait ; j’en revenais, j’imaginais que connaître déjà un peu le terrain pouvait me donner un léger avantage.

Un peu plus loin, Solange s’est tournée vers moi et à dit :

– Alexander, tout à l’heure, avant que l’on se rencontre, une bande d’anges m’accompagnaient, et puis ils ont disparu ; ils ont dû penser que je n’étais pas quelqu’un d’intéressant ou d’assez bien pour eux.

Même Godard n’aurait jamais pu inventer un truc comme ça pour Anna Karina.

Maintenant, je savais ce qui allait se passer aujourd’hui : j’allais tenir compagnie à Solange.

Les anges sont décidemment des imbéciles.

 

Episode 37

Les filles qui ont de beaux yeux
gagnent à être connues …

 On a beau dire, être pour ou contre, c’est vérifié à travers les âges et le cinéma. Regardez Quai des brumes : Michèle Morgan, petit béret de traviole et imper serré à la taille, devient célèbre en une réplique. Gabin, l’air du mec à qui on ne la fait pas, s’approche, la regarde d’un peu plus près et balance : «  t’as  de beaux yeux, tu sais ! »  Et une carrière s’envole. Parfois, il y a des dégâts. Aragon, vieille gloire poético-communiste de la première moitié du siècle dernier, vieille cocotte vers la fin, est devenu fous des yeux d’une Elsa épouse Triolet, révolutionnaire internationale de la ligne Paris-Moscou, on disait ses yeux irrésistibles.

Et Richard Burton, pur gallois, pur malt, était quand même un peu dingue des yeux violet-améthyste d’Elizabeth Taylor, le violet devait être sa couleur préférée. Pour Liz, c’était plutôt l’améthyste. A en croire Stendhal, la duchesse de Sanseverina avait un regard pétillant à anesthésier tous les comtes de Mosca et leurs descendants. Marc Lavoine, le chanteur, s’avoue aussi vaincu :

Elle a les yeux revolver, elle a le regard qui tue

Elle a tiré la première ; m’a touché, c’est foutu

Elles ont gagné, drapeau blanc, on se rend.

Jeudi, en fin de journée,  il y avait une brise légère en provenance du large, j’avais l’âme dans le vague et les idées en maraude, je refusais catégoriquement d’entamer la conversation avec les mouettes brailleuses.

Bizarrement, sans raison apparente, je pensais à Louise de V.  Sans doute parce que l’autre soir, on en avait parlé avec Jim. C’est entendu, Louise est parfois un peu emportée, ses anciens maris, enfin seulement deux pour le moment, en gardent d’excellents souvenirs ; son empressement tout versaillais (de la haute époque) à tomber amoureuse comme on s’agenouille à la cathédrale le dimanche au coup de sonnette du bedeau, étonne les milieux conservateurs. Je crois que Jim a un peu le béguin pour elle. Peut-être pire.

Vers la fin, il avait dit quelque chose comme « Alexander, est-ce que tu as fait attention, as-tu remarqué comme Louise de V. a de beaux yeux ? »…..

 

Episode 38

Rien ne s’est passé comme prévu.

C’est toujours un peu comme ça. L’équipe du bar de la plage n’a pas gagné le tournoi interplages de volley-ball mixte. On s’est consolé, vous savez bien : la victoire et la défaite, ces deux imposteurs… Louise de V n’a pas trouvé de troisième mari ; ce n’était pas la saison. Depuis le début de la semaine, Leslie se baladait dans un bikini entier, on préférait la version 50%. Bonne surprise : Paul McCartney que maintenant tout le monde appelle Macca, vient à 76 ans de sortir son 17ème album solo. Il est superbe. Comme l’a dit un philosophe normand : un vieux pommier ne donne pas de vieilles pommes. Remarquez que Verdi à 36 ans avait déjà composé 37 opéras, avant d’arrêter de composer en désaccord avec le nouvel air du temps. Pas des conditions idéales pour un musicien. Mozart avait déjà écrit plus de 600 oeuvres avant cette 35ème année fatale. Nicolas de Staël peint plus de 250 tableaux pendant ses derniers mois passés en Provence. Epuisant.

Epuisé, j’ai allumé la radio. Le monde y criait. J’ai éteint la radio. Je n’aurais pas dû allumer la radio.

Je balançais entre optimisme et pessimisme, j’en cherchais la différence profonde. Elle s’échappait. Auquel s’adonner ? A qui se fier avant de se lever pour la suite de la journée ? Chacun exposait ses arguments, ses avantages, ses mensonges. Peut-être n’étaient-ils l’un et l’autre que les deux faces d’un même miroir aux alouettes ? Autant de trompe-l’œil et d’attrape-gogo déployés par des psychanalystes viennois farceurs en mal de clientèle…

« Le destin, le destin, petits mortels » clamaient les Grecs anciens à l’ombre de l’Olympe. On peut voir les choses comme ça …

J’ai tourné le dos au soleil levant, à la marée montante et j’ai essayé de me rendormir. Une pensée refusait de s’évaporer :

–  Il ne manquerait plus que Georges soit en rupture de stock de dry-martini…

 

 

 

 

 

 

 

Par Alexander Benett, , publié le 16/11/2019 | Comments (0)
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