C’est un public fidèle à Érik Satie qui occupait les 198 places de l’auditorium Marcel Pagnol de La Roque d’Anthéron, en cette fin d’après-midi du 18 juillet 2026.
Il avait fallu s’y prendre très tôt pour avoir une place, et ça en valait la peine…
Alors qu’à l’extérieur la température frôlait les 39°, la douce climatisation de la salle était une bénédiction pour le pianiste, les mélomanes et en conséquence pour apprécier la musique de Satie.
Spécialiste, entre autres, des musiciens français, Denis Pascal excelle dans la musique de Satie. Albigeois de 63 ans, il a fait ses études au conservatoire national supérieur de musique de Paris, avant d’y retourner comme professeur en 2010. Soliste reconnu mondialement, c’est aussi un grand pédagogue.
D’un contact facile, nous avons pu apprécier dans les allées du parc de Floirans toute la sympathie qu’il dégage.
Il nous a distillé une heure de Satie, entrecoupant ses morceaux de commentaires et d’explications sur la personnalité et l’art de la composition du créateur.
Bien sûr la grande majorité du public était venu pour écouter les 3 Gymnopédies et les Gnossiennes n°1,2,3, et 4.
Les 3 gymnopédies avaient été composées à l’âge de 22ans. Satie s’était alors déclaré « gymnopédiste ». Les gnossiennes l’avaient été dans les 10 années suivantes.
C’était aussi l’occasion de découvrir d’autres œuvres moins connues, dont les titres à eux seuls témoignent de l’originalité et de la liberté d’expression du compositeur.
Il débute par « Embryons desséchés » avant d’embrayer sur « Vexations, une seule exposition », Satie souhaitant que ce morceau soit répété indéfiniment plus de 800 fois.
En tête du manuscrit, Satie a écrit : « Pour se jouer 840 fois de suite ce motif, il sera bon de se préparer au préalable, et dans le plus grand silence, par des immobilités sérieuses »
La prose de Satie est aussi fort originale et un brin provocatrice.
Composée en 1893, cette œuvre est restée inédite jusqu’en 1949, et ne fut jouée en intégralité qu’en 1963, sous l’impulsion du compositeur John Cage. Elle nécessita un relais de plusieurs pianistes.
Elle est considérée comme l’une des premières œuvres d’art conceptuel et minimaliste.
Intéressante sur un plan historique, l’écoute de ce morceau est très loin d’apporter le plaisir de ses œuvres les plus connues. Heureusement, il est très court !
Denis Pascal reprendra 2 fois ce thème à des moments différents de son récital.
D’autres titres suscitent l’intérêt, et c’est un vrai plaisir de les citer :
–Embryons desséchés, « œuvre parodique et dissonante, « absolument incompréhensible, même pour moi », dixit Satie.
–Trois Valses distinguées du précieux dégoûté
–Désespoir agréable
–Sonatine bureaucratique, décrivant le quotidien ennuyeux d’un fonctionnaire
–Le Fils des Étoiles. Prélude du premier acte : la Vocation. Ce morceau ésotérique fut composé à l’époque mystique de Satie, quand il fut Rose-Croix.
–Véritables préludes flasques (pour un chien)
Conçu en 1912, ce morceau est brillamment expliqué par l’écrivain belge Patrick Roegiers (PR), dans son livre « Satie », publié chez Grasset en 2025.

« Je veux faire une pièce pour chiens et j’ai mon décor : le rideau se lève sur un os »
Et Satie ajoutait, « Plus je connais les Hommes, plus j’admire les Chiens ».
Être musicien, n’était-ce pas un « chien de métier », ou plutôt un « métier de chien ».
Satie aimait sincèrement tous les chiens, ombres des hommes.
Patrick Roegiers raconte admirablement la vie très particulière de Satie.
« Satie n’avait pas de piano chez lui. Il composait de tête, dans les cafés, ou en marchant, sans instrument. Pour bien jouer du piano, il ne fallait pas de piano.
Mais un jour, il avait monté un piano dans son appartement à Arcueil, puis un second prêté par un éditeur, et par manque de place, et sans avoir envie de les utiliser, il les avait montés l’un sur l’autre…
C’est un exemple de la vie originale de Satie, qui féru de mathématiques et attaché à certains chiffres (3 – 7) achetait ses vêtements en nombre.
Un exemple, il acheta d’un coup 12 couvre-chefs, de tailles différentes, qu’il portait emboîtés les uns sur les autres. Quand il saluait quelqu’un, il remettait le chapeau utilisé au-dessous de la pile…Idem pour les chemises et les costumes, qu’il rangeait dans un unique placard du minuscule cagibi dans lequel il vivait.
Sur un plan musical, Satie agrémentait ses partitions de conseils judicieux, calés entre les notes, « c’est un secret entre l’interprète et moi » précisait-il, et il interdisait formellement que ces indications subtiles soient communiquées à d’autres (Citation PR).
En voici quelques-unes fort éclairantes :
1 – du bout des dents du fond
2 – en élargissant la tête
3 – montez sur vos doigts
4 – ne suez pas
5 – pâlissez
6 – riez sans qu’on le sache
7 – continuez sans perdre connaissance
8 – ne changez pas de physionomie
9 – tremblez comme une feuille
10 – retirez votre main et mettez la dans votre poche
11 – ignorer sa propre présence
« Satie réfutait l’emphase et le sentimentalisme, (je cite Patrick Roegiers), les musiques de Beethoven (la 5ème et le fameux pom, pom, pom) et de Wagner l’indisposaient physiquement. La musique, telle qu’il la concevait, s’opposait à cette conception académique, officielle, sans fantaisie ni liberté. D’où cet aveu d’une grande sincérité : Tout le monde vous dira que je ne suis pas un musicien, c’est juste. »
Je cite toujours PR : « Satie n’écrivait aucune note qui ne soit indispensable. Il récusait la sècheresse, la vitesse ou la froideur, favorisant l’émotion, la profondeur et la lenteur.
Satie composait la musique du silence et retournait dans le silence.
Satie habitait la musique, la solitude, l’écriture et le silence. »
Et pour conclure ce chapitre, je reprendrai la dédicace faite par Patrick Roegiers au Festival 2026 de la Biographie de Nîmes :
« Satie est la joie, la singularité, et la modernité. Bonne Lecture !
Si vous êtes amateur de Satie, et souhaitez en apprendre plus sur ce compositeur singulier, lisez ce livre.
NB : Les citations sont extraites du livre « Satie », roman de Patrick Roegiers, chez Grasset, 22€
