La venue du virtuose Abdel Rahman El Bacha à La Roque d’Anthéron, est toujours un évènement.
En ce jeudi 13 août 2026, il nous offrait un récital sur la grande scène du Parc de Floirans.
Les conditions étaient caniculaires.
Vêtu comme toujours de noir, il avait choisi un programme plutôt difficile pour les non-initiés, d’abord Ravel, avec Miroirs et Gaspard de la Nuit, puis les fameuses Variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach.
A cette occasion, il avait accepté que soit réalisée une première expérimentation de captation des mains.
L’amphithéâtre affichait complet et les spectateurs ont donc pu bénéficier de cette première expérience, grâce à deux immenses écrans placés de chaque côté de la scène. Selon sa place, il fallait donc opérer un choix, regarder l’artiste ou l’un des 2 écrans, sinon tourner régulièrement la tête. Notre regard oscillait donc de la gauche, l’écran avec les mains, à la droite, où jouait le pianiste.
Nous avons adhéré immédiatement à ce procédé : le grand souci des spectateurs est de voir les mains de l’artiste parcourir le clavier, avec ce système, leur vœu est exaucé.

Enfin, le jeu des mains sur le clavier n’est plus réservé à ceux qui ont pu s’offrir une place près de la scène un peu à gauche. On peut voir la main gauche caresser les touches, le pouce effleurer une noire ou une blanche, la main gauche venir croiser la droite, etc.
C’est une révélation, et à suivre leur évolution harmonieuse, on est grisé par la beauté de la gestuelle, et on en viendrait presque à oublier la musique qu’elles produisent…
Et pourtant le récital est d’un haut niveau. Le virtuose est égal à lui-même, sérieux, solide, sévère même, sobre, pas un geste inutile.
Il va débuter son récital par deux œuvres de Maurice Ravel.
Maurice Ravel (1875-1935)
Il exécutera ainsi :
-les 5 morceaux de « Miroirs » (1904-1905)
1 – Noctuelles
2 – Oiseaux Tristes
3 – Une Barque sur l’Océan
4 – Alborada des Graciosa
5 – La vallée des Cloches
-les 3 morceaux de Gaspard de la Nuit (1908)
1 – Ondine
2 – Le Gibet
3 – Scarbo
« La vue ne se connaît pas elle-même avant d’avoir voyagé et rencontré un miroir où elle peut se reconnaître ».
Cette citation de Shakespeare (Jules César), fut utilisée par Ravel en exergue de ses « Miroirs », pour prolonger le moment suspendu où personnages, bêtes, océans, sons, se reflètent à l’infini pour mieux se révéler. L’exercice des Miroirs est celui de la modernité. Le son lui-même devient le véritable sujet de la musique, comme la couleur peut devenir l’objet de la peinture (citation de Constance Clara Gilbert).
Les Variations Goldberg
L’écoute va être encore plus religieuse pour Les Variations Goldberg en deuxième partie.
Cette œuvre est l’un des sommets de la musique, et seuls les plus grands virtuoses sont capables de la bien jouer. Écrite par Bach pour un clavecin avec 2 claviers superposés, sur un seul piano les mains du pianiste doivent sans cesse se croiser et se monter dessus, ce qui est extrêmement difficile, et observable en cette soirée grâce à la captation des mains.
Abdel Rahman El bacha est un spécialiste de Jean-Sébastien Bach dont il a enregistré les Variations Goldberg et les 2 livres du Clavier Bien Tempéré.
Un mot sur ces célèbres Variations : elles ressemblent à un grand jeu de construction mathématique bien ordonné.
-L’Aria : c’est une mélodie douce et calme qui ouvre le bal. Bach ne va pas utiliser la mélodie pour faire ses variations, mais les notes de la basse (les notes les plus graves).
-30 Variations : Bach invente 30 manières différentes de jouer au-dessus de cette basse. Certains morceaux sont de joyeuses danses, d’autres sont tristes et certains de vraies démonstrations de vitesse
-Le Retour au Calme : après les 30 variations, le musicien rejoue exactement l’Aria du début. C’est une sensation incroyable, comme si l’on revenait à la maison après un long voyage, comme si tout allait recommencer…
Les Variations Goldberg et le Jazz
Les 30 variations offrent aux musiciens de jazz une opportunité d’improvisation, grâce à leur solide armature harmonique et leur écriture contrapuntique.
Glenn Gould en est l’exemple parfait, il a réalisé en 1955 un album mythique, fougueux et rapide, qui est resté dans l’histoire de la musique. Il a récidivé en 1981, avec un rythme plus lent et plus posé.
Dès que l’on évoque aujourd’hui les Variations Goldberg, on y associe immanquablement le nom de Glenn Gould !
Les Variations vécues par Alexandre Tharaud
Et pour parler des émotions du pianiste qui joue les Variations, je vous propose des extraits d’un texte écrit par un autre virtuose, Alexandre Tharaud, dans son livre : « Montrez-moi vos Mains ».
« Les Variations Goldberg de Bach contiennent cette expérience temporelle hors du commun.
En parfaite cohérence, elles se succèdent les unes aux autres, de même carrure, mais d’esprits et caractères différents. Les tempi, les couleurs, se meuvent à l’infini, dans une architecture de cathédrale.
Après quelques variations, l’auditeur y voit ses repères temporels se dissoudre. Il se laisse guider, ressent descendre au fond de lui paix et réconciliation.
De la scène, on reçoit alors une autre écoute, plus intensément silencieuse.
Quelque chose de plus haut semble nous conduire, dans la salle comme au piano, nous devenons chacun le maillon d’une grande chaîne.
Un besoin de communion domine, nous nous tenons la main, nous jouons ensemble ».
Alexandre Tharaud exprime avec justesse les sentiments ressentis, et par l’auditeur, et par le pianiste.
Gageons qu’il en fut de même ce soir-là pour l’immense El Bacha.
Il termina sa prestation par un bis tout en douceur et finesse, un « Chant d’Amour », de sa composition, avant de sortir sous les applaudissements quasi religieux d’une salle toute acquise.
Il mettait ainsi un point final à un récital de haute tenue.
Origines du Mot Récital
Mais connaissez-vous l’origine du mot « Récital » ?
Nous allons encore faire appel à Alexandre Tharaud pour élucider ce moment important dans l’histoire de la musique, en nous référant à son même livre.

Il faut remonter dans le temps à l’année 1835.
Les concerts de piano sont à leur balbutiement. Chaque facteur d’instrument possède sa propre salle de concert.
Chopin se produit peu en public, Franz Liszt intensément.
Dans les salons, on entend des « Concerts vocaux et instrumentaux ».
L’air d’opéra reste incontournable, les piliers des soirées sont le bel canto et la romance.
Le pianiste est né du chanteur.
Il faudra attendre encore quelques années pour que le piano y règne seul.
Liszt ne tarde pas à prendre la vedette : son clavier devient soprano, baryton.
Désormais il occupe seul la scène, il appelle ses concerts « Soliloques ». Il clame, très Louis XIV, « Le concert, c’est moi ».
Les autres pianistes n’en demandaient pas moins, et se précipitent pour se débarrasser des autres musiciens, jouer solo. Les pianos deviennent orchestre. Ils s’allongent. Les salles s’allongent. L’égo des pianistes s’allonge.
Le soliste est né de son narcissisme.
On ne « joue » pas encore. Le verbe n’existe pas. On ne joue pas, on « dit ». Chopin « dit » un nocturne. Le poète parle. Il « dit » la musique, la récite.
Et soudain le mot « récital » survient, au détour d’un concert de Liszt en Angleterre. « Recital » terme anglais tout inventé pour la circonstance, sera franchisé en « récital”.
Grâce aux anglais, depuis 2 siècles, la pianiste récite de la musique.
L’interprète n’existe pas non plus. Chaque pianiste étant compositeur, improvisateur lui-même, il joue rarement la musique d’un autre. Quand tous ces poètes mourront, à la fin du XIXème siècle, leurs mains seront remplacées par d’autres, naîtra alors la notion d’interprétation.
L’interprète est né de sa disparition.
Ces lignes sont extraites de ce fameux livre d’Alexandre Tharaud, où il détaille toute sa vie de pianiste, révélant au lecteur tous les secrets de la vie d’un virtuose, ses joies et ses peines. Sa connaissance de l’histoire de la musique est immense, il se comporte en vrai passeur auprès des mélomanes et des néophytes.
C’est non seulement un grand pianiste, mais aussi un excellent écrivain, un historien confirmé, et même un très bon acteur …
