Sous l’emprise de la mort
Le nouveau recueil de poèmes de Denis Emorine nous révèle son retour obsessionnel vers un passé douloureux où il puise les thèmes majeurs de son oeuvre: le temps, la mort, l’amour, l’identité brisée. Le poète se perçoit comme un exilé dès qu’il découvre un épisode tragique dans sa famille qui provoque en lui une rupture temporelle, psychique et identitaire, la raison d’une souffrance qui le referme sur lui-même. Il ne parvient pas à s’en délivrer au fil du temps, uniquement à l’évoquer dans son écriture.
Il relie un biographème au célèbre ballet de Tchaïkovski et fait du cygne le symbole de l’amour traversé par la menace de la mort. En effet, tout est imprégné par la mort dans ses poèmes. Elle vient de l’Est, „du pays des mitrailleuses”et brise une vie heureuse et l’identité du poète, désormais partagée entre l’Ouest et l’Est. Une douleur jamais assouvie nourrit ses obsessions, l’empêche d’être accompli en amour, car le spectre de la mort le hante toujours.
Les femmes qui l’aiment n’ont pas le pouvoir de le guérir, sauf de le consoler quand son ciel s’assombrit de souvenirs qui ravivent sa blessure. L’une est enracinée dans son enfance, la femme brune aux yeux bleus, la mère dans les bras de qui l’enfant trouvait refuge, l’autre, au prénom russe, Natacha, l’attire vers l’Est, mais ne le sauve pas, car il ne peut pas réconcilier passé et présent. „Il est trop tard”, s’exclame le poète, évoquant ainsi le spectre du temps, telle une sentence amère.
Il se sent égaré dans un monde de désastres, la voix poétique semble incapable d’exorciser le mal. Le leitmotiv de la neige renvoie à la fois à l’innocence perdue et à l’oubli, car le temps impitoyable impose toujours sa loi. Mais le poète ne peut pas oublier, la menace de la guerre agite tous les temps, la mémoire affective fait monter à la surface de la conscience la douleur refoulée. Il plonge encore dans son passé:
Je suis revenu une dernière fois
avant de mourir
ou de m’ enfuir
dans le passé
„L’amour est en exil depuis si longtemps”, assombri toute la vie par un épisode tragique dans sa famille maternelle. Îl est trop tard pour le bonheur, l’amour, la joie de vivre :
Mes yeux sont devenus gris
je t’ai attendue trop longtemps
sans même m’en rendre compte
les doigts de la nuit
j’aurais aimé les trancher
avec mes dents
avant qu’ils s’enfoncent
dans ton cœur
Le mal empoisonne la vie de l’enfant, un motif récurrent dans sa poésie. De ce temps heureux d’avant la rupture identitaire il ne reste que la mélancolie et la nostalgie de l’amour maternel. Ce mal vient d’une forêt de l’Est, spectre de la guerre, du camp de la mort. Le poète a la sensation qu’un fusil est toujours braqué sur lui. Face au danger de la mort, la beauté de la jeune femme brune aux yeux bleus lui apparaît souvent devant les yeux et son amour le protège:
soudain
l’ homme aux yeux gris est
sorti du bois un fusil à la mainL’ amour s’est posé devant lui, il ne bougeait plus
ni moi non plus.
L’autre femme, Natacha, représente l’amour surgi de l’Est pour le réconcilier avec son passé. Elle l’accompagne, l’inspire, mais reste sur sa rive, comme un rêve inaccompli. Cependant l’amour reste le seul sentiment qui donne sens à sa vie. Pour Denis Emorine l’écriture s’avère une thérapie.
Denis Emorine, Le Cygne de Piotr Illitch, Trad. en roumain par Sonia Elvireanu. Genève, Ed. 5 Sens, 2026, 54 p., 12 €.
