Les « Poèmes du chagrin » de Philippe Leuckx : une poésie élégiaque

Philippe Leuckx, Poèmes du chagrin, Éditions Le Coudrier, 2020, 107 p., 18 €.

Un nouveau livre de Philippe Leuckx, Poèmes du chagrin, vient de paraître par les soins des Éditions Le Coudrier, avec un avant-lire de Jean-Michel Aubevert qui nous fait comprendre de quel chagrin sont issus les poèmes réunis dans ce recueil : « On ne saurait sonder la tristesse de la perte, la désertification que produit le deuil. »

Un recueil de poèmes qui touchent de près par la profonde solitude et mélancolie de l’homme face à l’absence de celle qui était présence et joie du coeur, face au vide de la perte de la femme aimée : « Je reste sur le bord esseulé comme une pierre ».

Que reste-t-il d’une vie à deux ? Seuls les souvenirs à enlever à la mémoire affective dans ses heures d’ombres et de doute, de chagrin, « de solitude de soufre qui te perce la peau comme une blessure sans plaie ». L’absence, « nuit qui griffe le coeur », vide du coeur au rythme déréglé qui te rend « empêtré et poisseux », rejette sans cesse dans  l’ombre de la mémoire qui restitue par bribes les souvenirs des lieux d’autrefois où l’on était ensemble.

Le poète vit un immense chagrin et l’esseulement, « se sent inerte ». Il plonge en soi-même où il retrouve celle qui n’est plus, les images heureuses de leurs périples ou celles du temps de sa maladie. Entre lui et le monde s’interpose un mur, la lumière, la vie en dehors de sa maison, où il reste captif  « d’un noir chagrin ».

La maison n’est que silence, « un étrange bloc de silence »,  refuge, mémoire et souffrance. Le poète doit s’habituer à affronter sa solitude, « à n’entendre que son pas », à ne pas sombrer dans la mélancolie, à « inventer la caresse », « à vivre au-dessus de tes forces », avec parfois une silhouette de brume, tel un fantôme à sa fenêtre.

Cependant, contre sa volonté, la douceur de la vie au jardin, avec la beauté des roses et le chant des oiseaux, lui procurent un peu de joie et ne cesse de l’exhorter à s’affranchir du chagrin, si bien qu’il s’étonne de survivre à la perte : « Il faudrait ramener à soi / la légère houle du vent/ percer le chagrin/ rameuter ce peu de joie/ qui ourle les  lointains. »

D’autre part, il trouve une sorte de consolation dans les mots à remplir le vide, à retenir les traces de ce qui était avant et qui n’est plus, si pâles et fragiles qu’ils puissent être.

La voix élégiaque du poète tisse des poèmes graves, mélancoliques, autant d’images du chagrin et de la solitude. Le poète se souvient des séquences heureuses du passé, observe le quotidien et se scrute lui-même et son devenir, accablé de chagrin et de mélancolie, conscient que « pleurer n’apaise/ pas le coeur ».  Le jeu pronominal (je du solitaire, nous du couple, elle de la femme perdue) et temporel (verbes au passé, présent, futur) témoigne d’une existence heureuse à deux, brusquement atteinte par la maladie et la mort, d’un avant et après la perte. Le passé évoque des souvenirs, le présent est celui du deuil, de la solitude et du chagrin, le futur celui de son devenir : rester captif du chagrin ou s’ouvrir vers le monde. Il y a même un futur antérieur, rappelant un projet de couple, brisé par la mort de la femme.

La vie semble avoir perdu de sens en l’absence de l’autre : « Dans l’entre-deux de nos vies devenues mutiques, l’indécise absence », « la vie s’étage sans vie ».  

Il y a aussi dans ce livre émouvant la mémoire des photos insérées pour retrouver le visage réel de la femme perdue : seule ou en groupe, un souvenir  du dernier voyage italien du couple dont parle aussi un poème.  Quand la mémoire du vécu pâlit, il nous reste la photo pour rappeler l’instant d’autrefois qui n’est plus.

Le deuil est chagrin et solitude, mais pour un poète il pourrait être créateur s’il trouvait en lui la force se s’arracher à la mélancolie noire,  comme c’est bien le cas de Philippe Leuckx.

 

 

Par Sonia Elvireanu, , publié le 26/07/2020 | Comments (0)
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Les soleils levés : « Le souffle du ciel » de Sonia Elvireanu

Sait-on les eaux que traverse le poète, les ponts qu’il jette au rythme des mots, ce qui inaugure sa danse, mythes ou incarnations ?

Après une citation de Rilke, poète d’une transcendance immanente, aussi subtil que gracieux, Sonia Elvireanu dédie à son mari, « l’arc-en-ciel de ma vie », son ouvrage. On entre à feu doux dans le recueil, dans cette petite musique qui filtre de la partition des mots. Nul doute que dans l’esprit spiritualiste de l’auteure, ces accords relèvent d’un verbe en germe. Sous le signe de « la lumière blanche », « ce souffle du ciel » qui féconde la terre mère, l’arc-en-ciel en relie les deux bords, l’homme et la femme, dans l’instant même où, sous l’égide du ciel, ils répètent le geste des origines, ce commencement du monde qu’est à chaque vie sa germination, mémoire de tant de vies oubliées dans un perpétuel recommencement des temps en regard de l’Eternel.

Je crois n’avoir pas altéré la conception de l’auteure. Le Créateur en cuspide réfère à des sources bibliques, je ne m’inscris pas dans cette inspiration. Mais qu’importe l’évocation d’une tradition, dans laquelle on pourrait voir une intellectualisation, pourvu que l’intensité d’un vécu et la grâce d’un art nous touchent.

Au lecteur, indépendamment des références religieuses, l’auteure se confie de son âme, ce sentiment qui anime un esprit incarné, une chair investie d’un esprit dans la confrontation des cinq sens et l’inquiétude d’un sens, au monde.

Elle est à l’écoute d’elle-même, non moins des vibrations de vie qui dans le monde font écho à sa propre existence, des « murmures des ombres du midi sur les collines » du « frémissement de paroles dans les arbres » (page 23).

Tels sont les instants qu’elle intériorise.

« En moi », répète-t-elle, « ce souffle étrange (qui se) glisse », « en moi l’air se fait prière », « en moi, ton ciel (…) glisse sa lumière ».

Un silence lui parle, frémissements et murmures, l’inscrit dans la consistance de sa présence.

Deux pôles en elle s’opposent, la crainte dans le cours du temps, du dernier instant dont elle voudrait (page 17) « brûler l’épouvante » tandis qu’elle voudrait « déterrer l’été de l’amour » qu’un deuil a opacifié.

Étrange, comme une rupture singulière du cours normal des choses, lui apparaît l’absence du bien-aimé, sa disparition sans retour alors qu’en elle, il continue à cheminer. Page 25 : « j’entends encore ton pas sur le sentier ». Trois vers plus avant : « Ta voix, un souffle emporté par le vent ».

C’est ainsi qu’elle oscille entre la mémoire d’un vécu qui tend à se prolonger et la conscience de sa perte.

Les feuilles mortes du sentier bruissent, dans leur dessèchement, de l’absent. Demeure le souffle d’une voix qu’a emportée le vent, celle d’une présence qu’on voudrait retenir, non sans éprouver le sentiment de désorientation qu’entraîne une perte intime, celui de la dépossession d’une part de soi, d’un repère de vie avec lequel on a partagé le monde, l’autre, le frère ou la sœur, l’âme.

L’auteure évoque, page 13, « les mystères de tant de commencements enterrés par le temps », et l’on peut avec elle frissonner de tout ce qui n’est pas advenu, qui voulait pourtant naître, que nous n’aurons pu vivre en nous.

Sur la couture du temps qu’est la crête de l’instant à naître, pages 17, 18, pêle-mêle, la lune rouge, pulvérulente de cendres, des feux sur la mer, le bout incandescent d’une cigarette, un rond de fumée dans un aller-retour : « le chant de sa jeunesse émerveillée »… « il y a si longtemps depuis ce jour-là, presqu’une moitié de siècle, un rond de la cigarette… ».

Dans la nuit, son feu brûle la distance. Une rémanence qui attend de s’éteindre.

Mais revenons au recueil, riche de son propre langage, fermenté de vécus. Un ruissellement en procède, non seulement dans le courant des eaux vives, leur temps, mais de la lumière limpide, mais encore, page 27, de la neige « frêle », qui s’égraine « en silence du ciel sur la terre ».

Toujours procède un ensemencement, la prière silencieuse, un émiettement auquel il faut tendre l’oreille pour en percevoir les bénédictions.

La couche atmosphérique, à travers la voûte céleste est renvoyée au Ciel, la glèbe à la Terre. L’étrange, souvent évoqué sous le trouble d’une ombre, jusque dans les affres du deuil, est marqué par l’appel à la spiritualité, non pas dogmatique mais poétique, voire lyrique.

Dans le passage du propre au figuré, dans un aller-retour, opère le superlatif qu’introduit la majuscule.

L’auteure est éminemment perceptive au point que c’est à travers l’évocation poétique de ses cinq sens que s’en profile un sixième, le spirituel, qui en fixe le diapason. Murmures, bruissements, glissements, émiettements, froissements, à l’exemple de ce vers, page 22 « brise de soie aux bras de fumée », s’enchaînent, toujours feutrés. Contrastant avec le deuil, c’est à un environnement, un cadre ouaté, surtout caressant, que nous convie le poète.. La sensorialité tisse une habitation poétique.

Ou ce distique, page 26, sous le titre « Crépuscule » : « Les feuilles meurent étrangement / bruissement éloigné sous les paupières »

Toujours l’étrangeté est associée à la mort, par essence impensable. Toujours aussi les images, quand elles n’expriment pas le déchirement, sont fuselées de délicatesses.

Vivre sur la terre relève d’un ruissellement du ciel, souffle sur nous, en nous, de la lumière blanche tombée du ciel, naissance d’éveil, miracle fondateur d’essaimage. Murmure et souffle nous inspirent dans « l’être de l’air », ce qui renvoie à la citation de Rainer Maria Rilke en prélude : « confie le vide de tes bras aux espaces que nous respirons ». A ce vide fait écho la cage thoracique dans l’embrassement d’un corps, qu’il soit celui de l’air, ou l’espace que nous ouvre une chair., dans l’accompagnement d’un air libre. L’étreinte résout en l’ouvrant l’isolement.

Reviennent au fil du recueil des instantanés, reflets des instants passés, des flashs sous la verticalité solaire, la montagne, la colline, mais plus encore les oliviers dont la branche évoque la paix comme le pommier, autre branche, la neige pacifiante, mais plus que tout, la mer bleue, l’Égéenne, dont la luminosité rutile des ciels méditerranéens et renvoie au Levant, à la tendresse des aubes comme d’une écume drossée par l’Orient.

Dans cette foulée, l’auteure évoque, au portique de l’Attique, les colonnes de l’Agora, le péristyle du temple, mais aussi le voile d’Isis, voile funéraire de la déesse en quête du corps de son frère Osiris, imagine, page 34, que « sur les eaux, les os en dérive se rejoignent en pont et chantent sur la mer ».

Sous les titres successivement de « La caresse de la mer » et de « Voix étoilée » revient l’expression de « femme du Levant ». Suit le poème « La voie royale » qui évoque « le très sage Salomon » et « le mystère de Jérusalem ». En quelque sorte, elle projette dans un Orient proche, antique, l’aube d’un ciel mystique.

Revenons brièvement en arrière, page 31 : singulièrement « Dernière confession » relève d’une profession de foi amoureuse telle que celle prononcée par Édith Piaf en un chant déchiré « dans le ciel (…) Dieu réunit ceux qui s’aiment ». On serait tout aussi bien fondé à conclure, ne fût-ce qu’en regard du sort réservé jadis aux filles mères, que Dieu les punit dans l’instant et dans l’éternité à laquelle, au fond, s’apparente la figure du Temps.

Mais laissons à d’autres « la foi du charbonnier », l’exercice du droit conjugal qu’il prélève sur l’épouse. Mieux vaut s’inscrire dans la spiritualité cosmique d’un Rilke qui voit dans Cassiopée le reflet inversé du M majuscule des Mères. Fions-nous à Chagall, lequel, au firmament de ses noces convie les animaux. En quelque sorte, il reconstitue le verger premier, lui qui enlumine ses vitraux de la lumière même, en un arc-en-ciel personnel, à l’encontre d’un culte des mortifications, qui, aux fins d’éclore d’un corps un pur esprit, soumet la jouissance de la vie présente à l’entremise de la Vraie.

Passons. Il se dit que le poète n’est pas tant celui qui est inspiré que celui qui inspire.

Page suivante, à la tombée du soir, la « gazelle » qu’on imagine orientale, nostalgique de « la joie de l’instant », somme toute du plaisir de vivre, le plus grand, celui que se renvoient l’un à l’autre les amants, « en hume la trace emmêlée dans les feuilles », au frisson de vent se remémore le souffle caressant de l’âme sœur, le velours du regard dont s’émeut la peau.

Dans « Psaume » page 38, suivi de « L’oiseau dans les herbes », demeure la trace, l’odeur de la lumière, qui subsiste au tranchant des jours, quand « les paupières se touchent ». Visuelle, tactile, olfactive, la poète affiche, tout en les étayant de métaphores, ses sensations. Ainsi déplie-t-elle pour nous le monde qu’elle a fait sien.

Mille ans n’ont pas passé, poussière d’un corps, mue de papillons blancs dans le frémissement du souffle, murmure des soies. Il est envoûtant, « le sentier aux papillons » dans l’odeur des herbes de paille.

Dans « Le voile », image de l’antique Ouroboros nappé de la Voie lactée, le ciel étoilé, baigné dans « le blanc primordial », a « envie de la terre » et devient arc-en-ciel.

On pourrait tout aussi bien se représenter les amants en bord de mer, perlés de grains de sable à l’orient lunaire, humer leurs peaux, accomplir leur union sous le parrainage cosmique, l’arc-en-ciel où la lumière est soumise au prisme de l’ondée cristallisant leur effusion.

« Le jour ou la nuit (…) dans un seul mot, l’Être ?». Il faut la sagesse de la chouette pour enraciner la perspicacité de l’aigle, les ombres de la nuit pour éclairer le jour. Difficile gageure que celle du commentateur, partagé entre la myopie de la taupe qui affouille et le regard panoptique de l’aigle qui survole.

« Pas sous la lune », je recopie mes notes prises au vol. Seule l’épaisseur légère du silence, comme une neige, semble pouvoir dans une solitude renourrie, au sortir du découplement, cautériser la perte. A moins qu’elle ne pleure à l’intérieur, comme le chante Jean-Jacques Goldman.

« Silhouettes sur la neige », voix qui murmurent, tourbillonnent à l’image d’un vortex, suggèrent un enveloppement sous le manchon mouvant, « entre les neiges », puis dans une fulgurance ; « aurore boréale au bout du monde ». Phosphorescences, revenances sous le vent solaire qui frappe latéralement le pôle, sa tempe.

Pages 52 et 53 : « Portrait dans les couleurs de l’été, (…) les pavots et les bleuets dans lesquels tu t’habillais ». Le Levant, encore, sur des hauteurs. prodige des commencements dans l’ondoiement et la fragrance des sèves, nu-pieds nous surprenions le soleil. Oh ! le beau chant d’amour sous l’espèce des fleurs. Pavots et bleuets, opium et fleur bleue à l’orée messière. Coquelicots au premier coq du jour.

Pages 54, 55 : « La fille du golfe bleu (…) soie de ton regard à l’aube (…) mon ciel rencontrait la mer dans tes bras au lever du soleil ». Chemin de soie des regards qu’ont tissé entre eux les yeux, lumière de l’éveil au puits des prunelles, soleil toujours levant, sur la mer, infiniment.

Page 57, le « Levant », soleil levé au corps, gage de renaissance charnelle dans un air décanté, « diaphane » que « les poumons respirent ». Le Levant dans le corps : « l’arc-en-ciel » retrouvé au pré de l’être. Entre Ciel et Terre, un lever sur la ligne d’horizon, l’éveil au soleil, corps rêvés et réalisés au clair de la lumière, de leur blancheur.

Page 60 : « Le Levant sur la tempe droite » J’ai d’abord écarté ce texte de ma lecture : je ne savais par quel bout l’aborder, sur quel pied l’interpréter. Je ne rentrais pas dedans.

Certes, le Levant, on peut dire que de notre point de vue, le lever du soleil s’y met. Mais à la droite ? Il faudrait que, telle la magnétite qu’aimante le pôle magnétique, l’observatrice se tourne vers le nord.

Je comprends qu’à travers le corps, la fertilité de la vie défie le temps, dans le même temps que, mortelle, elle s’y plie. Certes, le soleil se lève sur la mer à la droite de la Méditerranée, cette mer qui pour les antiques occupait le milieu de leurs terres, « Le Levant s’y baigne en attachant les eaux à la terre ». Les Phéniciens l’illustrèrent et par maintes expéditions, leurs navigateurs rattachèrent cette mer à leurs ports… d’attache. On peut dire qu’ils l’ancrèrent au pays du Cèdre jusqu’à la montagne libanaise. Pour autant, le soleil ne s’y lève pas à la droite du Ciel comme à celle d’un prince. Vu de l’Orient, de ce Levant, ce n’est jamais là qu’un Ponant.

Mais à la tempe, à la droite, celle à laquelle la dextre du suicidaire porte le revolver ? Ou celle par laquelle on désigne le fou en la tapotant ? Voici ce que m’inspire la tempe droite.

Jadis, l’Église campa Jérusalem au centre du monde. Elle incinéra deux ou trois géographes, quelque astrologue, pour que la cosmographie réponde à la métaphysique. En dernière analyse, je regrette que son obscurantisme ait failli : cela aurait épargné aux Amérindiens le sort que leur firent subir les Européens réputés chrétiens, à l’Amazonie son biocide.

Mais retournons au recueil, à ses charmes.

« Été velouté »… Suave à lire en regard d’un tableau impressionniste peint sur le motif « regards de nénuphars »… Comme Monet, la spectatrice se penche sur les nénuphars mais, à les contempler, s’immerge dans la plénitude de leur suavité. Les eaux sont le miroir à l’instar de la peau, dont Valéry écrivit qu’elle est ce qu’il y a de plus profond chez l’Homme. Le regard s’y plonge dans le reflet du visage aimé.

De soie sont la lumière, les fleurs, la brise. Parfums, pulpe et saveurs, sucs, mûrissent dans l’été fertile. Elle voudrait à jamais rappeler l’aimé, le tutoie parmi les ombres :  « pour te saisir à jamais dans la soie de la lumière » conclut le poème, page 65.

« Rien que fumée » (page 66)… En ravivant le souvenir de son bonheur, l’endeuillée en retour, dans un mouvement de bascule, aiguise le sentiment de sa perte. Capable d’enchanter, en poète, le présent, d’en tirer le meilleur parti, elle n’en aiguise que plus le sentiment de la perte.

« Les arcs-en-ciel du soir » (page 78)… Comme ruisselait à l’entame du recueil la lumière blanche sous le souffle du ciel, il semble que les pluies lavent l’air, « telle la pensée éclaircie ».

Mais ce n’est pas à moi de me substituer au lecteur ; mieux que moi le croyant en appréciera la Grâce.

Finalement, la narratrice, au sortir des douleurs, trouvera la quiétude. Elle prendra l’habitude de sa solitude. Au verger solaire, privé des soins de l’amant se raidira le pommier solitaire, jadis gage d’un enveloppement entre les neiges.

Des lignes de sa main combien n’ont-elles pas trouvé leur voie ? Autant de directions oubliées, d’élans avortés. Au rappel des cloches revenues de Rome, s’estompe « la dentelle des tours » qu’au vol de l’aronde prête René Char, l’augure des hirondelles. Au retrait de la vie s’annonce la Vraie.

Le recueil est beau. Il recèle un encens plus puissant que l’encens, la grâce des roses, le parfum qui résonne à leur évocation. Sensible, sensuel, bucolique, c’est dans un esprit poétique que sa ferveur nous touche. Aussi je le recommande vivement.

Et pour conclure, une dernière incursion dans le recueil avec le poème « Et les Tilleuls… » page 130. Leur floraison embaume, si brève et si prégnante qu’on la hume de mémoire, du souvenir déjà de leur nostalgie. Combien de fois dans une vie les tilleuls en fleur ?

Décidément, un fort beau recueil.

 

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A lire à propos du Souffle du ciel sur mondesfrancophones.com :

https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/sonia-elvireanu-poete-elegiaque/

https://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/le-souffle-du-ciel-de-sonia-elvireanu/

 

 

Par Jean-Michel Aubevert, , publié le 21/07/2020 | Comments (2)
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« Golgotha » de Claude Luezior

Un compte-rendu de Sonia Elvireanu

Le plus récent recueil de poèmes de Claude Luezior, Golgotha (Librairie-Galerie Racine, Paris, 2020, 94 p.) est bien surprenant. C’est un manuscrit de l’auteur écrit il y a 50 ans, à l’âge de 17 ans, dont il n’a changé aucune ligne, illustré par lui-même. Le livre relève de la double vocation du jeune homme : poétique et graphique. La poésie ne l’a jamais quitté, ni l’intérêt pour l’art.

Tout aussi surprenant est le thème religieux de la crucifixion de Jésus Christ chez un adolescent à l’âge de l’amour, le jugement qu’il porte sur l’événement biblique. Ses réflexions poétiques sur la crucifixion font de lui un penseur précoce.

Avec un demi siècle de retard depuis son écriture, le texte est aussi actuel. Golgotha, lieu de souffrance et de mort de Jésus Christ, lieu d’accomplissement d’une prophétie devient « résurrection, enfantement renouvelé. » Le jeune poète porte son attention sur cette signification.  Il reprend l’événement de la Bible par une approche sacrée, dans une  troublante transposition lyrique, s’interrogeant   sur le sacrifice de Jésus pour réconcilier l’homme avec Dieu.

Dès que l’on ouvre le livre on remarque la brièveté des poèmes, certains réduits à un seul vers, portant la réflexion du poète. Les plus longs sont de trois strophes, très brèves aussi. La structure tripartite du poème acquiert une certaine signification: reprendre au début l’événement biblique dans la succession des faits, en vers narratifs, ensuite y réfléchir, à la fin, y porter un jugement.

En images poétiques émouvantes, autant de tableaux faits de lumières et d’ombres, le jeune poète retrace avec fidélité la succession des scènes depuis la mise sur la croix jusqu’à la résurrection du Christ. Il nous donne simultanément l’image de la crucifixion dans ses détails connus et de l’assistance dont il semble faire partie en témoin et raisonneur contemporain, comme si la crucifixion  se déroulait devant ses eux.  Il s’interroge au nom de tous sur l’attitude de l’homme face au sacrifice suprême de Jésus au nom de l’amour.

Le poète invite les lecteurs à repenser leur destin et leur relation avec Dieu. Le Golgotha, symbole de la  crucifixion, est symboliquement le destin humain, chacun a son Golgotha, ses épreuves douloureuses et la mort comme fin de la vie. L’important, semble dire le poète, c’est d’assumer son Golgotha à la manière de Jésus, de croire au salut des âmes par son sacrifice.

Après des siècles d’évolution, l’homme n’a pas changé d’attitude face au mystère de la résurrection. Il se trouve toujours  entre le doute et la croyance, la haine et l’amour, dans l’attente d’un signe, d’un miracle comme l’était le peuple juif devant la crucifixion de Jésus. La résurrection, la promesse de salut accomplie n’ont pas rendu l’homme meilleur, il persiste dans ses péchés, continue de faire le mal, de crucifier, la haine et la vengeance font des ravages, sa déchéance n’en finit pas au fil des siècles : « Nos déserts/ Nos orgueils/ Nos  absences/ Étaient ses clous. // Corps à corps de nos démences/ avec la chair du sacrifice. »

Ce nous intégrateur, jamais le je du moi poétique, fait du poète le porte-parole de tous les gens pour le rachat de qui Jésus a assumé son sacrifice par amour. Le silence du crucifié tourmenté par la haine des autres même sur la croix et son pardon pèsent comme une blessure sur l’assistance, comme le lèpre, son amour et son innocence font face à la haine pour accomplir la prophétie : un sang pur pour épurer le sang impur et ravitailler les âmes.

La voix du poète, ce nous assumé, touche de près le lecteur par l’émotion et la piété qui s’en dégagent, par le pouvoir des mots vivants qui semblent proférer la rédemption : « Nous avons laissé tant d’enfants/ sur le bord du chemin.//  Nos poings/ étaient scélérats// Là-haut/ les paumes/ Ouvertes/ Du crucifié. »

La voix du poète est grave et pleine de piété devant « celui qui n’avait que des paraboles de tendresse », qui répond par amour à la haine. Elle raconte en même temps qu’elle livre les sentiments de l’assistance, celle du temps biblique (les soldats, les brigands, la Vierge Marie, Marie Madeleine, la foule) et de tous les temps qui semblent revivre l’événement, assister à la crucifixion  par ce nous qui voit, attend, doute, exulte, unit les voix dans le chant de gloire à la lumière de la résurrection de Pâques.

Claude Luezior avait choisi dès sa jeunesse de porter témoignage de la souffrance de tous, incarnée par le Golgotha, symbole du destin christique de l’homme, du crucifié de tout temps (guerrier, exilé, migrant, stigmatisé, persécuté, malade) comme en témoigne son recueil Jusqu’à la cendre (2018).

Golgotha de Claude Luezior est chant de l’homme à la gloire de l’Homme, qui a racheté par son sang les péchés humains, rendant  possible « l’enfantement renouvelé», interrogation et réflexion sur la nature humaine.

Le lecteur est aussi touché par les illustrations de ce livre, faites par l’auteur lui-même au même âge de dix-sept ans : des dessins abstraits, accompagnant les poèmes, évoquant par eux-mêmes la souffrance. Ils dévoilent un vrai talent graphique.

Ce dialogue entre les arts restera une obsession pour le poète. Mais adulte, il ne continuera plus d’illustrer ses recueils (hors quelques couvertures), sa passion de jeunesse pour le dessin sera un secret bien gardé toute sa vie. Mais il ne renoncera pas à sa passion pour les arts plastiques et collaborera avec des artistes contemporains pour illustrer ses poèmes dans ses livres d’artiste.

 

 

Par Sonia Elvireanu, , publié le 06/07/2020 | Comments (1)
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La crête de la solitude et autres poèmes

La crête de la solitude

la tristesse de mes paumes vides
fauche les vagues d’herbes alourdies par la pluie,

j’hume le levant des matins épiés d’envie,
la douceur des lointains dans les feuillages,

le brin d’herbe enchante de vert le silence
du nid de la solitude et du bec jaune du merle,

elle creuse dans mes paumes ton silence et l’envie de l’été,
la rosée endort le désert et le rêve.

 

Le désert bleu 

un bleu émerveillant d’oiseau bleu
ruisselle dans le désert,

éblouies les dunes ne respirent plus,
le sable est une mer d’ondes azurées,

l’air ne brûle ni ne gèle
le ciel de dunes infinies,

le vent s’est blotti à l’aisselle du désert,
il n’est que souffle bleu,

des bédouins et des chameaux passent à travers son azur
comme sur un sentier enchanté

vers une ville fata morgana
cachée dans les sables célestes,

des traces de pas montent et descendent sur les dunes,
des lignes bleu marine sur l’azur,

je suis le sentier marin creusé par les anges
pour arriver au-dessus du désert, au ciel.

 

Paysage aux acacias

 le jeu du vent dans les traces de la pluie,
les ondoiements du ciel sous les semelles du coeur,

les lointains épars
par le zéphyr des acacias en fleur.

 

Nuage d’envie

 vagues d’herbe
renversée par la pluie,

à l’ombre de son silence vert
des épis de douceur,

l’envie comme une toile de nuage azuré,
la pluie et le doux nuage de l’envie,

embrassement d’air sur ton crépuscule.

 

Atteindre son ravin

abandonne la file de peaux étrangères,

déguisements collés à toi,
laisse voler le papillon au plus loin,

toucher ta paupière et tes sens,
t’envelopper de ses ailes diaphanes

dans une voile fine et transparente
par laquelle passent toutes les couleurs du monde.

 

 

 

Par Sonia Elvireanu, , publié le 16/06/2020 | Comments (4)
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Poèmes d’un temps troublé – 2

Le carnaval avec un seul masque

 La ville est pleine de masques blancs,
sans costumes de carnaval,
des ombres étranges échappées de l’hôpital,

 un silence fluide les relie tel un fil de télégraphe,
elles glissent l’une près de l’autre
ne se cherchent plus, s’écartent,

le carnaval avec son unique masque
est muet,
il te prend à contre coeur en file indienne,

la ville est malade,
elle n’a ni bouche ni nez,
elle aussi est muette,

 un bandage blanc s’étend
sur son visage tel un champignon,
et les yeux ont des cernes blancs.       

8.04.2020

 

Fais fleurir ton arbre

 Le fleurissement des arbres
dans ton regard,

 ferme les yeux,
son éclat persiste sous les paupières,

 fais-le descendre
dans le corps,
fais fleurir ton arbre.

 3.04.2020

 

Le chant du silence de la rue

 C’est un monde suspendu
entre le silence et la panique,

 entre le sourire d’hier
et la menace d’aujourd’hui,

 entre la révolte et le rêve,
avec d’étranges souvenirs,

 et des histoires racontées en sourdine
pour se retrouver,

 avec la nostalgie des couleurs
et des odeurs éloignées,

 avec un paradis perdu,
avant d’être reconnu

 avec une colère sourde
accrochée aux fenêtres,

 avec le chant du silence
sans ombre offert à tous.

 5.04.2020

 

Chant bleu

 Le sable bleu de l’île
couvre mes traces,

 mon haleine soulève
un souffle au-dessus de l’océan,

 sur le brouillard des horizons
mon rivage chante comme une sirène.

 8.04.2020

 

L’autre rive

 De mon rivage je tente d’apercevoir l’autre côté
à travers le souffle bleuâtre du matin,

 la mer roule ses horizons troubles jusqu’à moi
avec les murmures étranges de là-bas,

 les deux rives bruissent telles des âmes jumelles
qui pleurent de n’être réunies sous le même ciel.

 7.04.2020

 

Comment sortirons-nous de ce trouble?

 Des bourgeons pressés de s’épanouir,
éclatent sous la neige

 de derrière les fenêtres,
des regards se penchent vers l’horizon fermé,

 et quand l’horizon enfin s’ouvrira
quel monde découvriront-ils ?

 comment se parleront les yeux, les lèvres, les mains solitaires,
quelle mémoire garderont-ils du temps troublé ?

 comment se retrouveront les âmes rongées par l’isolement
quand disparaîtra le froid de ce printemps ?

 2.04. 2020

 

 Illuminations

 C’est un printemps silencieux,
comme l’inquiète colombe
qui tourne dans le ciel,

 des neiges tardives
et des bourgeonnements
qui nous troublent le sang,

 et des ombres étranges, muettes,
le vacillement de la paille
allumée sur les eaux,

 un champ désert,
aux labours
abandonnés,

 enfin les arbres,
leur silence
comme un appel.

 30.03.2020

 

Matin étrange

 Derrière les fenêtres,
on regarde un mur,

 on discute avec le béton d’en face
pour tout paysage
dans la vapeur du café du matin,

 ou avec le mur de pierres
du voisin
pour seul horizon,

 on ne s’attarde plus
à  faire un brin de causette
par-dessus la palissade,

 chacun est forteresse,
ou île,
enfermé,

 d’autres ont plus de chance
ils échangent avec quelques brins d’herbe
au flanc d’une colline,

 avec des bourgeons
qui verdissent
perlés par la pluie,

 goutte à goutte,
on boit son café
goûtant l’amertume,

 on médite,
tout orgueil
vaincu par la solitude,

 ah ! forsythia, ton or
me grise comme le vin
que je ne boit plus,

 je te consacre aux murs
de la forteresse
qui me retient prisonnière

 à ses fenêtres ne fleurit
nul rameau,
promesse de fruits murs

 22.03.2020

 

 

 

 

 

 

 

Par Sonia Elvireanu, , publié le 12/05/2020 | Comments (10)
Dans: Pratiques Poétiques | Format:

« Le Souffle du ciel » récompensé par un troisième prix

Le Souffle du ciel (Paris L’Harmattan, 2019, 162 p.) de notre collaboratrice Sonia Elvireanu, poétesse roumaine qui s’exprime en français aussi bien qu’en roumain, a reçu le prix « Jacques Viesvil » (2019) décerné par la Société des poètes français, après le prix « Naji Naaman de créativité » (Liban) et le prix « Monde francophone » décerné par l’Académie littéraire et poétique de Provence. Nous lui renouvelons nos plus vives félicitations. MF.

A lire à propos du Souffle du ciel sur mondesfrancophones.com :

https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/sonia-elvireanu-poete-elegiaque/

https://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/le-souffle-du-ciel-de-sonia-elvireanu/

“Le chant de la mer à l’ombre du héron cendré” (extraits)

au pied
des oliviers,

le crépuscule
descend à travers
les branches, 

émaille
la mer
de rêves. 

***

au loin,
le héron cendré, 

aux ailes
déployées, 

fend
la nuit, 

le ciel
glisse 

sa lumière
dans ses ailes.

*** 

nu-pieds,
les rayons de la lune 

sur le sable
du désert,

allégés
de leurs passages, 

enchantent
le lever du soleil, 

sur les tempes
du monde, 

un souffle
de merveilles.

*** 

la mer
émaille
l’horizon de vert, 

le héron cendré
accroche ses ailes
aux rayons de la lune, 

les vagues murmurent
leur beauté
d’ondes vertes, 

sur le sable,
les traces brûlées
du héron cendré.

***

dans la petite île
lointaine,
le ciel sur les eaux, 

un cygne
solitaire
se tait. 

*** 

dans les sables
la mer
se brise 

sur mes tempes
siffle
le temps. 

***

le héron cendré secoue
la poussière du monde,

ses ailes
écartent l’horizon,

silencieux
au-dessus de la mer,

un rayon
dans le crépuscule.

*** 

dans la ville
perdue,
au bord de l’eau, 

une ombre
mélancolique
qui se cherche.

***

le sang d’un pavot
sur une colline 

trace de solitude
dans les lointains.

*** 

le soir secoue
ses clochettes
sur le pré 

les pavots ensanglantés
ondoient
un cri dans la nuit,  

un papillon jaune
tourne en rêve
dans le ciel.

***

au creux de la mer,
une ville
s’enfonce

lentement
dans les brumes
du désespoir.

***

le  jour pend
au soleil, 

la nuit
à la lune,

nous,
l’un à l’autre,

comme pend la goutte
de rosée  à la feuille.

***

la soie
du pavot froissée,

le pourpre
du crépuscule, 

sur les lèvres
gercées du monde.                      

***

le jour
se meurt
en un instant, 

la nuit
descend,
et le doute, 

mais l’aube
revient
de nouveau,

et la mer chante
nos rivages
rayonnants. 

***

nu-pieds
à travers les couleurs de l’été,

dans les flammes
dorées du crépuscule,

tels des bleuets
dans les blés ensanglantés par les pavots, 

tels des fous
dans les senteurs des champs,

enfants de la lumière,
nous galopons le ciel dans les bras.

 

 

 

 

 

 

 

Par Sonia Elvireanu, , publié le 19/02/2020 | Comments (1)
Dans: Pratiques Poétiques | Format:

Prix des Cinq Continents de la Francophonie : « La Théo des fleuves » de Jean Marc Turine

La Théo des fleuves (Esperluète Editions, Bruxelles, 2017, 224 p., 18 €) de Jean Marc Turine, recompensé par le Prix des Cinq Continents de la Francophonie en 2018, c’est le troublant récit de Théodora, une survivante rome des camps nazis.  Un roman touchant par son message aussi bien que par la beauté de la langue, la sensibilité et la compassion de l’auteur envers les exclus, les damnés, victimes des idéologies meurtrières et des régimes totalitaires.

Le roman s’appuie sur une ample documentation sur le génocide des juifs et des roms, dénoncé dans le livre Le crime d’être roms, refusé par les éditeurs, présenté en feuilleton radiophonique sur France Culture. Repris en 2016, le texte devient La Théo des fleuves, le troisième roman de l’écrivain belge, après Foudrol (2005) et Lîen Mé Linh (2014).

Jean Marc Turine pénètre dans l’Histoire tragique du XXe siècle, avec les déportations et les camps nazis, perpétrée après la guerre par des conflits armés et de fausses utopies : le communisme à l’Est (avec ses nouveaux camps de travaux forcés), les guerres au Vietnam, en Algérie, en Irak.

L’héroine du roman est Théodora, une belle tsigane d’un campement situé quelque part sur le cours du fleuve Danube, d’une grande beauté d’âme aussi, l’incarnation de l’idéal de dignité humaine dans un monde qui serait débarrassé des discriminations ethniques ou raciales.

L’écrivain raconte son parcours sur la toile des événements tragiques du XXe siècle qui bouleversent son existence. Son calvaire commence à quinze ans (1934) par un mariage malheureux avec un gitan aisé, selon les lois non écrites de son peuple.

Bien qu’élevée dans le fatalisme de sa condition de rome pauvre et marginalisée, la jeune fille refuse l’enfermement dans des coutumes dont elle se sent la victime. Elle aspire à la liberté, à l’amour partagé avec Aladin, l’accordéoniste qui délivre les âmes par la magie de sa musique, à l’étude, à une vie sans haine. Elle est pourtant obligée de se soumettre, de souffrir, d’étouffer l’humiliation et sa révolte.

Après sa répudiation par un mari violent et alcoolique, elle se réfugie auprès de sa mère afin d’élever sa petite fille, tout en essayant de s’instruire, s’exerçant à lire et à écrire, comme Aladin. Elle délivre son âme par l’écriture, en confiant ses pensées et ses sentiments aux pages d’un cahier.

C’est le trésor de Théo, jeté dans les flammes pendant les atrocités commises par les miliciens, suite à un ordre d’éradication des roms, avant l’éclatement de la guerre, sous les yeux effarés de tous les témoins des crimes et des viols atroces qu’ils porteront dans leur mémoire comme le stigmate de la haine et de l’exclusion.

Pendant la Seconde Guerre Mondiale commencent les déportations des juifs et des tsiganes dans les camps nazis. Déportés, Théo, Carmen, sa fille, et Nahum, le petit juif blanc adopté vivent l’enfer des camps de la mort, la bestialité des nazis, mais ils survivent. Euphrasia, la fille rome qui a perdu la raison suite au viol qu’elle a subi avant la guerre, meurt dans le camp, pour avoir voulu se venger contre son agresseur qu’elle reconnaît sous chaque uniforme.

Les événements horribles qui ravagent son existence, les souffrances, les pérégrinations à travers d’autres pays, la cruauté du destin qu’elle ne peut changer malgré sa détermination, tout est évoqué dans les souvenirs de la vieille Théodora, revenue sur les lieux de l’enfance pour mourir parmi les siens. Elle est la survivante de deux camps, nazi et communiste, la porteuse d’un message d’espoir dans un monde sans discriminations.

Elle vivra pour quelques mois la liberté, l’amour, la fraternité à bord du bateau Sâmaveda, dans un groupe restreint de victimes, réunis autour du capitaine Joseph, et qui ont enfin trouvé la liberté sur la mer, chacun avec son histoire.

Le romancier alterne présent et passé, dans une narration hétérodiégétique, aux drames bouleversants et aux séquences d’une indicible beauté érotique et paysagiste. La voix de la vieille Théodora, immobilisée dans un fauteuil, la vue affaiblie, raconte son expérience de vie, complétant ainsi le « livre-corps » de sa mère, qui fait partie lui aussi du livre de la vie des roms.

Théodora assure ainsi la continuité des traditions ; elle témoigne de la haine, de l’exclusion, des souffrances, de l’exil, comme du rêve et de l’espoir. Son récit est un remember du temps tragique, qui pourrait être évité à l’avenir par le changement de mentalité envers les tsiganes.

Chaque homme est un « corps-livre », car le corps porte en lui les drames et les joies de la vie, les rêves et les espérances de chacun. Il se referme sur lui-même, comme celui de la mère de l’héroïne, ou s’ouvre en racontant à d’autres, comme le fait Théo mourant qui évoque ses souvenirs aux jeunes.  C’est un tel héritage que laisse Théodora dans ses récits, auxquels s’ajoutent le cahier abandonné sur le bateau Sâmaveda, les récits d’Aladin, de Nahum, du capitaine Joseph. Ce sont autant de livres, conservés par Tibor pour ses successeurs, qui témoignent d’autant de vies brisées, de la discrimination, de l’exil, de la violence, des horreurs, du pouvoir, de la monstruosité, des errances, de la haine, de la révolte, de la mort, tout autant que de l’amour, de la passion.

Les personnages liés affectivement se cherchent en exil, se retrouvent en situations dramatiques, mais ils se séparent pour suivre leur voie. Ils ne réussissent pas à modifier leur condition d’exclus, mais ils osent au moins en parler. Ils se délivrent de leur peur par l’art et défient tous les oppresseurs comme Aladin par la musique, Nahum par la danse, Asia par le chant, en se produisant sur les lieux des conflits armés, sous des coups de feu. Ou Théo, qui affronte l’agresseur de sa jeunesse, retrouvé après la guerre dans un camp communiste sous le masque d’un homme respectable qui cache son passé, en serviteur zélé du nouveau régime.

La disparition de la peur conduit au défi direct des tortionnaires, parfois à leur réhumanisation. C’est le cas de Nahum, choqué par la mort d’une petite fille innocente tuée par des soldats, un trauma qui lui brise la vie et le jette dans un hôpital psychiatrique pour le reste de sa vie. Il y réussit pourtant à récupérer des bribes de sa mémoire d’enfant traumatisé.

Toute aussi émouvante est l’histoire d’Asia, une petite fille rome, découverte par Nahum aux bouches du Danube, ravagée par le souvenir des horreurs vécues dans un champ nazi. La rencontre de Nahum et son amour délivrera s âme par le chant. Sa voix troublante rejoint la danse magique de Nahum et la musique irréelle de l’accordéon d’Aladin pour raconter ce qu’ils ne peuvent confesser par les mots. Mais lorsque l’âmed’Aladin meurt de douleur à cause du drame de son fils adoptif, il perd le don de la musique qui aurait pu le sauver.

L’écrivain belge parle du destin des tsiganes et par eux des traumatismes, des enfances et des vies brisées, des atrocités commises par ceux qui servaient les régimes politiques ou militaires, de la fatalité de l’origine qui condamne, de la résilience, de l’amour, de la fraternité, du courage de rompre avec les traditions pour suivre chacun sa voie, du rêve et de l’exil. Contre la monstruosité de la raison se dresse le mystère de l’âme, de l’amour, de la lumière, de l’art, le leitmotiv du sacré à côte de celui de la conscience qui interroge : “Pourquoi [tant de haine]?

On ne perd rien de l’ontologie de l’existence, on transmet tout par le récit oral de la tradition ou par l’art qui peut témoigner de la cruauté et de la beauté, du destin.

°                 °

°

NdR : Sonia Elvireanu, l’auteure de cet article, vient de recevoir le Prix « Jacques Viesvil » 2019 de la Société des Poètes Français pour son recueil Le Souffle du Ciel doublement recensé dans Mondesfrancophones. Nous lui adressons nos plus vives félicitations.

https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/sonia-elvireanu-poete-elegiaque/

https://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/le-souffle-du-ciel-de-sonia-elvireanu/

 

 

Par Sonia Elvireanu, , publié le 26/01/2020 | Comments (0)
Dans: Livres, Pratiques Poétiques | Format: ,

« La Nuit ne finira jamais » de Denis Emorine

La hantise de la mort 

Poète, romancier, essayiste, nouvelliste et dramaturge français contemporain, Denis Emorine ne cesse de s’interroger sur la fatalité de l’Histoire et l’identité brisée dans son nouveau recueil La nuit ne finira jamais (Éditions Unicité, 2019, 73 p.) dont le titre et le sous-titre nous font penser aux obsessions qui traversent comme un vent glacial son écriture: la mort et l’exil.

« La nuit sans fin » est l’ombre de la mort qui vient d’un passé torturant dont il ne peut se libérer, de la douleur d’une blessure incurable qui perce sans cesse son âme, l’empêchant de jouir de la vie, de l’amour.

Présent et passé se heurtent continuellement dans ses vers, la mort et la vie, inséparables et déchirantes, l’âme se replie, harcelée par des souvenirs trop cruels. Tout appel au secours lancé à la femme aimée, consolatrice et protectrice, s’avère impuissant face aux démons intérieurs qui s’emparent du poète. Il restera définitivement marqué par la guerre et par l’Est où il s’est découvert des racines slaves qui l’ont mené à s’imprégner de la grande culture russe. Le vers tout aussi troublant que douloureux « La mort vient de l’Est » annonce l’un des leitmotivs de ses poèmes.

Sous la pression d’une accélération temporelle, le poète se hâte de se livrer à la confession par une voix poétique délivrante, qui s’ouvre vers l’abysse intérieur. Les mêmes fantasmes de Prélude à un nouvel exil (2018) semblent surgir du labyrinthe du soi: la guerre, le fusil, le petit orphelin, la Russie, les morts, la mère, le poète, la femme aimée, la mort omniprésente qui guette de partout, de « derrière chaque fenêtre», dans une poursuite harcelante.

Ce qui ne finira jamais, c’est aussi la douleur de la rupture, de la perte, de l’absence, de l’exil, de l’amour outragé par l’Histoire qui hante sans cesse la conscience du poète. Le souvenir de la mort, le trou noir de sa mémoire affective, écarte toute joie et rend fou de désespoir, car les spectres du passé ne cessent de le hanter. Aucun refuge pour lui, ni même dans l’amour, assombri par le spectre de la mort. Comme un enfant effrayé, il aimerait retrouver la chaleur des bras maternels ou de la femme aimée pour le protéger contre le mal, contre ce qu’il ne peut oublier : « Retiens-moi encore/ je t’en prie/ n’ouvre pas les bras/ Étrangle-moi s’il le faut/ puisqu’il n’y a plus de refuge. »

Le poète conjure l’amour de lui offrir sa protection, mais c’est en vain, la torture ne finit pas, les souvenirs ne disparaissent pas. Ils reviennent avec plus de force, agressent continuellement sa cervelle à le rendre fou, un cauchemar d’où il ne peut sortir que par l’écriture: « Au fond de mes cauchemars/ le même train s’élance en hurlant/  sur les rails fourchus/ c’est le train de la mort/  qui caracole vers l’Est pourtant/  il ne sert à rien de me dissimuler/ entre mes draps sanglants/ il me désigne du doigt celui/ que je voudrais oublier/ on l’a arraché aux bras/ de la jeune femme brune aux yeux bleus/ qui hurle encore son nom/ sous la terre balafré de croix noires/ alors que je me débats en vain/ contre moi-même »

La douceur de l’amour est toujours étouffée par un chagrin incurable que rien ne pourrait vaincre, issu de l’exil intérieur, de la fracturation de l’identité, partagée entre l’Ouest et l’Est, thème récurrent de sa poésie : « Il y a si longtemps/ que j’habite l’isba du chagrin. »

Les poèmes laissent deviner le dialogue déchirant de l’identité/ l’altérité à travers une voix plurielle: je lyrique, tu féminin, il, cet autre lui-même, l’enfant d’autrefois qui l’habite ou il, le poète adulte face à son écriture, elle la mère, il le père ou l’alter, le poète russe avec lequel s’identifie une partie du moi dans le requiem pour l’Est.

Les femmes appelées par leur prénom ou nom et prénom dans les dédicaces, réelles ou inventées, avec un sentiment de nostalgie face à ses images floues de l’amour, toujours délicat, jamais passionnel. Elles semblent des épiphanies d’un archétype féminin recherché par l’homme depuis toujours pour le délivrer du sentiment du néant: « Je voudrais m’accrocher une dernière fois/ à ta main tendue/ mais je n’attrape que le vide ». L’image de la jeune femme brune aux yeux bleus revient souvent à côté d’un petit enfant, souvenir douloureux de la mère et de lui-même.

De la nuit du chagrin sans fin où le poète sombre, un lieu privilégié se fraye chemin lumineux dans sa mémoire, le Jardin du Luxembourg, lieu de rencontre heureuse de la femme idéale, l’anima de l’homme en psychanalyse. Ce rayon merveilleux éclaire de temps en temps le tunnel des souvenirs sombres dans lesquels s’enlise à jamais le poète.

S’il ne peut pas se débarrasser du passé, ni apprendre à l’apprivoiser pour vivre avec lui sans en être tracassé, il aura les mots comme seule consolation à libérer ses fantasmes dans l’écriture aussi illusoire que la vie : « les mêmes cauchemars apprivoisent tes nuits/ arrosées de deuil/ vivre est un outrage/ et l’écriture une excuse trop facile/ pour ne pas s’endormir les poings serrés. »

Le recueil débute et s’achève avec une page en prose. Celle du début parle d’un quai de gare où une plaque incrustée sur un mur rappelle la guerre. La page finale se veut un autoportrait, celui d’une voix poétique qui s’interroge sur la vie et l’écriture.

 

 

Denis Emorine, La Nuit ne finira jamaisPoèmes transpercés par le vent d’est, Ed. Uunicité, 70 p., 13 €.

 

Par Sonia Elvireanu, , publié le 07/01/2020 | Comments (1)
Dans: Critiques, Pratiques Poétiques | Format: ,

« Le souffle du ciel » de Sonia Elvireanu

Sonia Elvireanu, Le souffle du ciel, Paris, L’Harmattan, coll. “Accent tonique”, 2019.

 

Rencontre avec l’être aimé au-delà de toute apparence : voilà le ressenti premier à la lecture de ces poèmes qui élargissent l’état de grâce du projet, la motivation universalisant le propos.

Les éléments naturels sont raccourcis dans leur état de manière à susciter chez le lecteur une sorte de choc des atomes perturbés dans leurs créations permanentes mêlant ciel, terreau nourricier et dialogue tel : « Ouvre, ma bien aimée, le jour est en train de mourir, je suis venu te caresser ».

L’aspiration vers le haut s’arrête cependant en relais de vie entre la lumière et les feuilles des grands arbres complices, avec en écho « cette (ta) voix pour caresser les (mes) jours et retarder la nuit ».

La cohésion du ciel et de la terre ayant prise dans la réalité par la neige pure interposée dans le silencieux gel des âmes, Sonia sait que « les choses de la vie ne sont pas des miracles », faisant de sa croyance une foi qui globalise bien une certaine ferveur tout humaine, avec « le baiser : (la) myrrhe et l’encens à l’aube ».

Le symbole de la faux est inversé en de joyeuses perspectives laissant bondir des sautillements de vie parmi la survivance des oiseaux.

Il y a une certaine jubilation à être. Et surtout… à être accompagnée.

Tout se fait prétexte à unir et joindre l’arc-en-ciel et l’horizon servant d’échelle à la grandeur du moment avec l’audace et la tentation de vouloir mettre en exergue des prérequis religieux dispensés dans une certitude sans faille où l’ombre et la lumière ont trouvé leur cheminement.

Toutes les nuances de l’Amour sont « parsemées dans les herbes ».

Le jour se passe bien « entre aube et crépuscule » où la présence a force solaire. Le texte est une longue infinitude avec ses reflets à même l’estran.

La lumière se brise en évocations intérieures à réprimer ce qui pourrait n’être que douleur.

Avec ce texte d’appel à vouloir transcender l’absence dans la réalité, l’auteur se veut insistante à recevoir un appel qu’elle sait pourtant physiquement impossible ; « fais-moi découvrir que tu vis/ Quelque part dans un autre temps ».

A travers sa démarche, la paupière semble importante à veiller sur ce qu’observe l’œil : elle protège d’une part et cligne d’autre part à se poser la  question de l’existence, de son parcours et de ce qui pourrait peut-être se passer après celle-ci.

Prendre de la distance passe par un sentiment de définitive permanence : « A chaque tombée du soir je suis toujours/ plus loin, mais si près de toi, mon amour ».

Une longue recherche d’Absolu finit par aboutir en soi-même, l’absence étant assimilée à la Vie qui poursuit son cours : « Je reviens au monde le cœur palpitant/ dans l’étreinte de l’être ».

« L’ombre inhabitée depuis longtemps » a force de présence dans cette poussée de fièvre amoureuse entre rêve éveillé, souvenirs et surtout grande espérance.

Avec « et par-dessus le monde/ Ton sourire », Sonia sait qui lui adresse la parole.

« Le souffle du ciel » lui répond superbement.