Ensoleillements au coeur du silence (extraits)

 Envie

parfois j’ai envie de poésie,comme si je n’écrivais pas de poésie,

j’ai l’impression d’être dans l’attente
du mystère qu’elle porte en soi,
avec son pouvoir de te prendre aux tréfonds
pour te faire sentir la vie,

la vie aux mille visages,
s’émerveillant de ses mots,
de ton image en miroir
dans tes rencontres le monde,

il te semble que c’est alors que tu vis,

dans ce jeu fascinant de paroles
qui roulent sans cesse
toi et le monde,
et tous ceux qui ont existé et existeront,

comme un vieux chant
venu de très loin ou de tout près
te reconnais-tu dans le miroir
ou est-ce un autre ?

parfois j’ai envie de poésie,
comme si je n’avais  jamais écrit un seul vers,

je me cherche à travers elle,
comme on espère
l’eau miraculeuse
de la guérison,

avec chaque mot vient vers moi
le murmure d’un secret à peine perceptible
et l’étrange certitude que je suis autre chose,
et ceux que j’aime, j’aimerais leur dire :

Arrêtez-vous un instant,
écoutez le susurement de mon eau,
buvez-la avec moi,

laissez-la guérir vos blessures,
faites de l’arc-en-ciel la ceinture
qui relie au ciel la miraculeuse argile,

n’épuisez plus votre corps qui sent la douleur,
le plaisir, les tentations,
à le connaître vous pouvez le comprendre,

vous aimerez  la lumière,
vous serez à même de l’élever en vous,

l’eau de la guérison coule en chacun,
et l’envie d’être la poésie,

parfois j’ai envie de poésie,
comme si je n’écrivais pas de poésie,

c’est quand je commence à sentir la vie,
que je suis le poème que j’écris.

 

Faire parler le silence 

Je t’écris
où toutes les choses parlent
dans une langue pure,
en septembre,
dans la clarté qui caresse mon feuillage

parler c’est lumière,
l’infini y coule et s’éclaire,
les mondes que l’on ne voit pas,
le miracle où tu grandis chaque jour
telles les feuilles nourrries  d’eau et de soleil,

aux tréfonds
frémit ton silence,
l’argile au lit de la rivière
aux bords verts et à l’eau vive,

des jardins de silence en moi,
des torrents d’eaux prêts à parler
traversent la prairie que j’aimerais
toucher des semelles de l’amour
qui articule mon silence.

 

Les flâneries de Sappho

la sandale de Sappho
flâne à l’aube sur les sentiers,

cueille sur la semelle la rosée,
la pourpre des pavots,

les herbes bruissantes,
le souffle des vents,

l’eau des sources
et les sorts,

elle fait valser ses lacets de soie
dans les cheveux des ondines,

tels les susurrements de l’envie
sous les bras des nymphes,

ses traces, des ondoiements diaphanes
et des feux sur l’eau.

 

Le bleu

tant de bleu,

le ciel et la mer
moussent le silence,

bord de perle
sur le sable,

sentier blanc sur l’eau,
ligne de  craie

sur les traces de la solitude,
de la mélancolie,

les pas esseulés s’effacent
dans l’oeil du sable,

les chevilles fouillent la mer
sur le sentier de mousse. 

 

Le masque au visage devant la mer

étrange journée
lorqu’un fourbe masque
te sépare du souffle de la mer,

de la brise, de l’air, du vent,
de l’odeur de pierre
contre laquelle s’appuie le rêve,

du bleu ondulé
jusqu’à l’horizon
telle une montagne,

étrange figuration
de l’interdiction de respirer
avec la mer, le vent,

pétrifié en silence
sur la muraille ébréchée,
tel un malade,

seul,
face à face
avec la crainte et le vol,

avec le goéland,
le ciel
et la mer.

 

Par Sonia Elvireanu, , publié le 21/12/2020 | Comments (4)
Dans: Pratiques Poétiques | Format:

« La noyée d’Onagawa » de Marilyne Bertoncini

La noyée d’Onagawa nous renvoie par son titre vers le drame. Et c’est bien un livre troublant inspiré par le réel le plus dramatique, une catastrophe naturelle : le tsunami qui a ébranlé les côtes japonaises du Pacifique en mars 2011. Onagawa, petit port de pêche, à 400 kilomètres de Tokyo, a été d’un coup englouti par les eaux déchaînées de l’océan.

Pour évoquer en poésie ce cauchemar, la poète doit mettre en oeuvre son talent poétique, une profonde sensibilité et un imaginaire de l’eau à même de nous faire ressentir la force terrible de la nature indomptable. Cette tragédie collective, relatée à l’époque par la presse partout au monde, aura suffisamment impressionné l’auteure pour qu’elle jaillisse après des années dans  son long poème épique La noyée d’Onagawa.

Ainsi le recueil est-il fait d’une suite de poèmes enchaînés à la manière des séquences de cinéma où la poète reprend les événements dramatiques racontés dans une dépêche. Elle appelle rêverie poétique ce poème narratif tel un fleuve, qui refait le film du séisme.

Marilyne Bertoncini poétise avec art un fait divers terrible et nous fait réfléchir aux désastres qui menacent l’homme dans son rapport avec la Nature. Un lyrisme délicat dans l’évocation du paysage d’avant la tragédie,  rappelant la grâce des estampes japonaises, se mêle au dramatisme du récit.On aime les paysages crayonnés par l’œil contemplatif, presque atemporels, en fort contraste avec les images effrayantes de l’océan déchaîné par le tsunami.

La poète crée un préambule à l’événement tragique, présenté graduellement, avec la lenteur d’une caméra promenée sur la côte japonaise pour surprendre l’atmosphère calme, de fin d’hiver, d’avant la floraison des cerisiers japonais.

Elle s’imagine la beauté sereine du paysage marin qui entoure Onagawa, la baie au creux d’une vallée bordée de collines escarpées, la rumeur étouffée de la ville, son rythme, l’atmosphère moelleuse de la journée. Les images se déroulent de l’arrière-plan vers le premier plan, comme dans un film.

Puis, d’un coup, la poète inscrit ce paysage dans le temps historique avec la précision d’une horloge comme pour graver la date de la Catastrophe dans la mémoire du lecteur : vendredi, le 11 mars, 14 heures, 46 ‘, 23 secondes locales, 2011.

Avant d’évoquer le désastre, elle retourne en arrière dans son temps, se rappelle la même journée à l’autre bout du monde, en France, pendant son voyage en train le long de la côte : le ciel sombre, nuageux, en couleurs changeantes, picturales, le vol d’un goéland. Puis elle revient sur Onagawa, évoque l’océan enragé, ses eaux orageuses, les immenses vagues de vingt mètres qui ravagent la côte, engloutissant hommes et maisons.

Le rythme du poème change suivant les faits racontés, la tension monte, devient insupportable, car la catastrophe est à son comble. La mort avale les gens avant qu’ils ne puissent avertir du danger leurs proches. L’océan ressemble au monstre mythique en colère qui détruit tout, c’est l’apocalypse qui déchire le calme d’avant.

La tragédie est là : toute une ville noyée dans les eaux, un vaste cimetière marin. Sur cette toile épouvantable de la mort, la poète peint le drame tout aussi troublant d’un couple japonais : la femme est balayée du toit d’une banque par une immense vague et noyée dans l’océan. Son message de terreur est retrouvé sur son portable après le drame.

Le rythme de l’évocation ne soulage point le lecteur, car une autre voix se fait entendre, celle du survivant, le mari de la noyée qui raconte au journaliste sa douleur muette, un autre drame: solitude, absence, vide, culpabilité face à l’impuissance de sauver sa femme. Poussé à sa quête par le désespoir, il fait des plongées sous-marines, fouille le Pacifique gorgé de cadavres et finit par y trouver la mort, un Orphée à la recherche de son Eurydice.

Marilyne Bertoncini refait la toile de la tragédie à la manière d’un peintre, son pinceau a la force de faire sentir le désastre. Elle donne aux vers une cadence accélérée, l’apparence de l’haleine d’un homme qui va du calme au terrifiant et aux images des couleurs apocalyptiques :

« Au large  d’immenses tourbillons /vertigineux vortex comme des puits sans fond / au cœur du Pacifique, /folles galaxies entraînant la nappe océane /et tout ce qu’elle porte /dans la béance noire / du monde. / La terre frénétique crachait le feu / et deux vagues accouplées, têtes dressées, bouches d’ogresses /se précipitèrent sur la côte pour arracher, vies, arbres, / maisons »

Hokusai – La grande vague de Kanagawa

La poète se fait alors la voix de la douleur muette pour évoquer la vie et la mort, la solitude et l’amour, autant de thèmes éternels. L’authentique de l’événement se mêle au poétique, la douceur à la cruauté, la sérénité de la vie à la terreur de la mort.

La rêverie poétique s’avère une poignante évocation d’un événement imprévu qui bouleverse d’un coup le destin des gens, basculés dans la tragédie. Elle fait réfléchir aux relations homme-Nature, de couple, à la vie menacée à chaque instant par la mort.

Un penchant vers les mythes et les paysages maritimes se fait sentir dans ce beau et émouvant poème épique comme d’ailleurs dans toute la poésie de Marilyne Bertoncini. Elle renvoie au mythe d’Orphée le drame du couple japonais et continue de s’interroger par le mythe sur la condition humaine, comme le remarque si bien Xavier Bordes dans sa superbe préface. Le critique y voit une parabole, « une représentation symbolique globale, planétaire, en notre siècle de désastres divers et de bouleversements climatiques. «

 

Marilyne Bertoncini, La noyée d’Onagawa, Jacques André éditeur, 2020, coll. Poésie XXI, 51 p.

 

 

« Le Souffle du ciel » de Sonia Elvireanu

Les portes du dire s’entrouvrent sur une évocation discrète, pudique de la vie : Parmi des herbes, des bleuets et des pavots / les caresses de l’été dans la plaine brûlante, hymne panthéiste à la nature : des nénuphars fleurissent dans mes cheveux. Au-delà du silence pulse une présence lointaine, évanescente mais tellement présente, qui se tient au bord des falaises vertigineuses de l’absence : il nous reste la rupture, l’immobilité, la douleur / il nous reste le silence.

Appuyée sur une digue de feu, la Poétesse, Orante d’une liturgie, laisse ses pas s’éloigner : nous sommes les cicatrices. Les mots en fusion, sang du vent, cantiques d’éclairs, tressent des fruits de haute mer, ils s’enroulent, épines et pétales : les paroles  cherchent leur chemin jusqu’à nous.

Mots équinoxes, secrets, mordants, traces, les ombres au goût de sel se mêlent, s’entrecroisent dans les levers d’aube silencieux et les frimas de la nuit alors que le sang flagelle encore le corps : je flâne sans cesse égarée / sur le chemin d’hier.

Les élans silencieux de Sonia Elvireanu, il faut les humer, caresser leurs encolures. Ils tissent l’absence : Je t’ai cherché, tu n’étais nulle part. La mélancolie va l’amble avec son cortège de houles et de retraits, de regrets et de tempêtes : je suis une ronce dans la plaine. Interstices dans le silence : le lever et le coucher du soleil / se brisent dans mes mains vides.

Les mots–larmes, derrière les paupières, partent sur les rives de la solitude, présence du dire, force du manque, il faut toujours se baisser pour passer les écluses qui se déversent dans les estuaires nocturnes : cette nuit, je cherche un abri.

Malgré la grisaille du silence, de l’absence, ce recueil est un verre de lumière à boire à petites gorgées, ce sont des images sur la peau des plantes, des ébauches de roulis et d’écume qui viennent mourir sur  l’aube, ce sont des vagues intérieures. Torrentueuses, elles ont le parfum de l’aimé si lointain et pourtant si proche : et par-dessus le monde / Ton sourire.

La Poétesse, grande veneuse, lâche ses chiens, la vie est aux abois. Le grand cerf ne meurt qu’une fois dans la forêt des souvenirs  : saignement du vivant.

Oratorio de fugues pour des lèvres en bréviaire qui psalmodient de secrètes oraisons : une croix allumée dans la main.

Les phrases passent entre les ronces pour ne retenir que le pollen déposé par l’abeille qui a butiné. Le désir est toujours là, pudique, il tenaille les mots pour se perdre dans le souffle du ciel, la vie se nourrit d’interrogations, d’attende.

L’auteur, à l’image de Jean Orizet, est pèlerin de l’indicible, témoin de l’ineffable.

Avec ardeur les pulpes sont fécondées, les sucs du regret se transmuent. Germent les élans, subtile et discrète prière, nuages vers l’au-delà,  vers la Transcendance. En effet, ce recueil pourrait-être un livre d’heures que l’on tient avec recueillement, c’est une prière intime celle que l’on murmure dans les fentes et les cicatrices du cɶur, dans les pulsations d’aubes noires. Ce sont parfois des psaumes que retiennent les nuages, avant de se mêler à la musique des sphères dont l’auteur conserve les accords au plus profond de son âme : Dieu donne de la sérénité / à ma pensée / pour que sa limpidité / ne tombe / nulle part en chemin.

Sonia Elvireanu nous livre discrètement sa respiration. En la partageant, le lecteur chevauche l’océan, mange les étoiles, les vagues, les fleurs, se brûle aux éclats d’un soleil noir, s’éclaire aux ténèbres, retient le début et la fin du cri de l’oiselle.

Dans le précaire équilibre du crépuscule, entre sève, braises et songes les ombres sanguinaires descendent l’escalier des impatiences, offrandes pour les âmes perdues.

C’est l’heure où la lumière est à deux pas de l’Invisible. Comme Bonnefoy, l’auteur charge ses rêves dans la barque. Pour quel voyage ?

C’est un feu de brousse, une flamme vêtue de bure, une braise dans la cendre, la brûlure du soir sur la sinuosité des souvenirs. Les ombres ne repartent jamais seules et Sonia Elvireanu le sait. Lorsque le manque érode l’écho gémissant, l’auteur le ramène au gîte dans une brûlante et discrète andante qui enserre l’espace balayé par le lin de tous les vents.

Mais que sont les souvenirs devenus ? Ils caressent et mordent : rencontrent-ils leurs corps ? 

Dualité du manque, à travers les branches d’olivier : la seule voie vers toi : l’amour.

Superbe recueil, à lire comme un livre d’heures, prière à réciter pour que nous soyons vivants tels le pain et les poissons / offerts par Jésus aux Siens, alors, demain, peut-être / mon heure fleurira / au bord de la vie assoiffée de toi.

L’auteur, paumes offertes à l’Invisible, recueille un souffle de ciel, un souffle d’amour.

 

Sonia Elvireanu, Le Souffle du ciel, L’Harmattan, Paris, octobre 2019.

« Argam » de Gérard le Goff

Roman complexe, Argam, de Gérard le Goff fait plonger le lecteur dans un univers étrange, à la limite du réel, puis glisse carrément dans l’irréel : il y a plusieurs romans dans ce roman dense et excitant, qui comporte des intrigues multiples, des descriptions détaillées à la manière de Balzac. Le livre rappelle le roman gothique par son côté fantastique, ses procédés narratifs, les décors et certains personnages.

La trame principale est difficile à démêler, l’intérêt de l’auteur semble focalisé sur un cas de psychiatrie, territoire incertain s’il en est. Entrer dans l’esprit d’un aliéné risque en effet d’avoir des conséquences fatales pour ceux qui s’y hasardent, à l’instar des personnages du livre. Ce qui n’empêche pas que ce dernier soit aussi un roman d’aventures, un polar et un récit fantastique.

L’auteur construit d’abord un récit à la première personne qui gravite autour de quelques personnages bien insérés dans la vie sociale, un avocat et un psychiatre, deux amis.

Il introduit ensuite son deuxième récit : un manuscrit trouvé par la police et confié au psychiatre Samuel Berstein. Le narrateur inconnu raconte une étrange histoire qui se serait déroulée dans le manoir abandonné d’une diva du XXème siècle, adulée pour sa voix et sa beauté.

Le troisième récit est un roman policier, une enquête sur la disparition d’un aliéné dangereux. Le quatrième, la biographie de la diva, s’imbrique aux autres. Le cinquième, celui d’un ami mystérieusement disparu de l’avocat Osborne Dans l’épilogue, l’aliéné se raconte lui-même sur des feuilles griffonnées.

Le romancier maîtrise à merveille le fil de ses multiples récits, il maintient la curiosité du lecteur jusqu’à une fin ouverte à de multiples interprétations

L’architecture du roman demeure rigoureuse : les titres des chapitres numérotés nous avertissent de ce qui va suivre, évitant au lecteur de s’égarer entre les multiples récits.

Le décor s’adapte aux diverses situations, réelles ou imaginaires. Les quatre personnages a priori raisonnables – les deux amis, plus le libraire et le savant – sont emportés par leur curiosité et l’esprit d’aventure et finissent par plonger dans le fantastique.

La quête du mystérieux domaine et de la fête des masques racontée dans le manuscrit pourrait évoquer Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier.

Les images délirantes du parc et de l’intérieur du manoir de la presqu’île contrastent avec les détails du quotidien. L’imagination de l’auteur finit par instaurer un effet quasiment hallucinatoire.

Le romancier, narrateur omniscient, n’ignore rien des sentiments et des émotions de ses personnages. Les explications médicales du psychiatre se révèlent à cet égard particulièrement instructives.

La fin laisse au lecteur le soin de juger la part du réel et de l’irréel dans le roman. L’identité de l’aliéné enfermé à l’hôpital psychiatrique demeure mystérieuse jusqu’au bout : de quel autre personnage cache-t-il le nom ?

 

Gérard le Goff, Argam, Éditions Cloé des Lys, 2019, 237 p., 24,90 euros.

 

 

 

 

« Le Chant de la mer à l’ombre du Héron cendré » de Sonia Elviranu

Sonia Elviranu, Le chant de la mer à l’ombre du héron cendré, L’Harmattan, 2020, 128 p., 14,50 €.

Après le Souffle du ciel, j’ai suivi Sonia Elvireanu dans son retour au pays d’avant les mots.
Le temps renversé dans ses bras, la vie et la mort.
Paysages bercés par le murmure de la mer, comme la vie du silence d’avant la naissance.

Dès le départ, la mer et les rêves nous enveloppent.

Au loin,
le héron cendré, …

Le ciel
glisse
sa lumière
dans ses ailes.

Le retour au silence, au désert, voit naître le premier jour.

Le lever du soleil ,
sur les tempes
du monde,
un souffle
de merveilles 

Au creux de la mer,
Le héron cendré accroche ses ailes 

L’ile de la rêveuse offre  la rencontre

un cygne solitaire se tait

Au bord de l’eau
j’apprivoise les lointains … J’écoute

La solitude,
… le brouillard …
la mer,
la nuit

Quelqu’un cherche sa voie.
Quelqu’un se cherche,
Apparemment, nous n’avons pas quitté ce temps renversé  d’avant la naissance.

Un cri dans la nuit
Un papillon jaune
tourne en rêve
dans le ciel

Au creux de la mer …
Le jour pend au soleil, la nuit à la lune, noue l’un à l’autre,
Comme pend la goutte de rosée à la feuille.

Fragile, le cordon littéral de l’un à l’autre, l’amour, l’Etre aimé !

La vie
que tu cherches

Au fil d’eau,
l’oubli …

Avec l’oscillation intérieure, le temps du  doute apparaît

Le cri muet
du corps ensablé 

 …  Je n’erre plus,
Au plus profond de mon nid,
je berce ma lumière 

Les mots ont la force de la renaissance secrète :

L’éclat
d’un fil
de lumière
dans le labyrinthe
de
la nuit »

L’écriture donne à imaginer l’univers poétique de l’auteur, qui vient de s’ouvrir,

…  loin des illusions
du monde
tel des fous,
dans les senteurs des champs,
enfants de la lumière,
nous galopons le ciel dans les bras

 Quand vient le temps des questionnements, la confiance est la plus forte.

Ce qui reste sans réponse a le droit d’exister.

 n’empoussière pas ta lumière,
que son éclat dans ta nuit
demeure,
tu finiras par comprendre son mystère 

La solitude ne l’effraie pas, elle demande :

Prie
pour moi,
que je ne sois pas
désert,
mais lointaine
oasis.

Ombre et lumière peuvent s’affronter, le poème résiste.

Au creux
de tes mains,
le ciel creuse
des sillons profonds,
délace la lumière du poème,
de ses voiles sombres.

Elle connaît les détours de l’ombre, sa main semble nous alerter :

Ne laisse pas l’ombre
te déchirer,
tiens-la serrée,
et pèse
ses marées.

Elle connaît le silence de la terre, et son langage :

Allégée
de
ses souffrances,
la terre fait fleurir
étrangement,
ses pommiers 

Lorsqu’elle évoque la nuit, elle voit des sources nouvelles à sa rencontre :

La nuit
dort
sur les paupières,
apportant
les rêves
d’autres rivages 

Ne chasse pas
les mots
qui ne peuvent pas
témoigner de la souffrance,
leurs traces resteront
dans le sable de l’être 

Ce qui semble impossible à dire de la souffrance, elle nous invite à en retenir les traces.

Il neige,
sur les regards
éteints,
par l’attente
là-bas,
au loin,
La Sibérie gelée
sombre dans l’oubli.

Ici, les mots du poète ne donnent pas seulement l’émotion, ils sauvent de l’OUBLI.

L’âme de Sonia Elvireanu ne craint pas de se projeter vers l’avenir :

…  l’aube glissera
sa clarté dans ton regard,
la nuit ne sera plus
qu’une ombre dans tes yeux.

De la douleur du combat, la lumière demeure victorieuse.

Vers toi
ô ciel
s’élève
ma prière
pitié
éternelle
à lui
à la mer
que j’emporte dans mon corps.

Sa prière si touchante, car tellement humaine et charnelle, s’adresse au ciel, à la mer, aux éléments.

La quête de la Voie, la Lumière, la Beauté, c’est un  murmure, en marge ou entre les lignes.

Les tristesses
de l’été
enterre-les
dans la colline …

La quête de l’Etre Aimé, poésie de l’effleurement, plus forte que l’absence, l’impalpable plus réel que la matérialité :

Tu passes
tel un souffle
à travers moi
tu me glisses
dans ton regard
je fais fleurir l’oléandre

Dans l’air brûlant
aucun souffle ne remue la solitude
j’écoute le silence
… la mélancolie sous ma fenêtre

Est-ce donc le long silence, qui prépare la Nature à toutes les naissances ?

Au ventre
de la montagne
parle
le silence
comme au désert

L’auteur nous invite à la beauté des paroles, à la lenteur du temps :

Ne dis jamais
adieu aux paroles
laisse-leur
le temps
de se reposer en toi
l’amour s’épanouit
dans
le silence 

Cette lenteur du silence, avec elle, devient berceau de l’amour

…  j’ai soulevé ton fardeau
tu grandis maintenant au creux de ma douceur
Ne reviens pas sur tes pas
suis ta Voie
on se trouvera au carrefour
dans le Souffle de la rencontre.

Avec la poète un mot peut porter à lui seul, l’acte qui sauve.

Un mot
se lève sur la mer
vers le ciel étoilé
plus brillant
que l’étoile, …

Chaque mot a le goût de Renaissance, grâce à la présence intérieure.

Ton ombre
silence et nuit
c’est ma maison 

Dans
l’infini
appuyé
à la lumière
tu la tournes
vers moi .

Bientôt, ce n’est plus « un mot » qui nous transporte dans les paysages de la poésie de Sonia, mais un flocon à peine perceptible.

… Sur la crête fleurie
des nuages de lumière
glissent en moi
comme un flocon léger et silencieux.    

un jour je serai
une algue ondoyée
par des poissons dorés
dans la lumière des profondeurs,
l’orage m’emportera au bord,
émeraude du sable 

Naître, Mourir, Renaître …

Est-ce la rencontre des mémoires ?

Est-ce votre écriture aux pouvoirs particuliers ?

A vous lire, mon regard, parfois perplexe, parfois émerveillé, est devenu plus vaste d’embrasser la sensibilité d’horizons nouveaux. La chair du cœur s’est trouvée bouleversée, de forces lumineuses et d’amour de la vie.

La vie toujours recommencée,
en mémoire à Paul Valéry, « la mer, la mer, toujours recommencée ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une réécriture poétique du mythe de Lilith par Nicole Hardouin

Écrit comme dans une transe, dans un langage de flammes volcaniques, lui-même un spectacle comme celui de la lave, Lilith, l’amour d’une maudite puise son inspiration au mythe de Lilith, la femme maudite, reprouvée, damnée, à l’origine de tout mal comme on voudrait bien le croire.

Nicole Hardouin refait l’image de la première femme, créée de la glaise, comme Adam, son être complémentaire. Cette Lilith qui traverse les siècles, entre légende et réalité, n’est pas fiction. Son nom est inscrit dans la Bible, dans le Livre d’Isaïe. Elle figure dans les anciens textes hébreux La Torah et le Talmud comme la première femme d’Adam, antérieure à Ève, à son antipode, rebelle, insoumise, l’égale de l ’homme.  Elle trouble l’ordre établi par la divinité, quitte Adam qui se retrouve dans une cruelle solitude et réclame à Dieu sa partenaire. Le refus de Lilith de revenir vers lui entraîne la création d’Ève à partir d’une côte d’Adam.

Elle sera punie, chassée du Paradis, assimilée depuis à la dépravation,  symbole de la féminité noire, diablesse de l’enfer, attachée à Satan, incarnation du mal. En psychanalyse, elle serait la partie ténébreuse, instinctuelle, de notre psyché,  l’inconscient mystérieux et insondable. En astrologie, elle est associée à la lune noire.

Dans sa représentation du mythe, Nicole Hardouin fait référence à tous les symboles de la femme maudite, séductrice qui fait brûler le mâle de passion, le mène à la déraison.

Dès le début de ce recueil de proso-poèmes, la voix lyrique est celle de Lilith à laquelle s’identifie la poète, se revendiquant ainsi de sa nature  rebelle, insoumise, séduisante, provocatrice, indépendante, libre de jouir, l’égale de  l’homme :

« Désirée, désirante, inconnue, reconnue, femme-salamandre qui attise, défie, obsède, émerveille.

 Imaginée, respirée, envisagée dévisagée, déesse-mère, première-femme, n’étant pas née d’une côte, comme celle qui m’a succédée.

 Je ne dois rien à Adam. »

Voilà le portrait de la ténébreuse Lilith, très dense, repris image par image dans les autres poèmes, dans un rythme syncopé, au souffle brûlant comme le feu des entrailles de la femme. Elle affirme donc sa totale liberté dans sa relation avec Adam, en même temps que son pouvoir, son règne sur l’homme de tous les temps, malgré sa mauvaise réputation. C’est comme une sorte de part manquante du mâle qu’il cherche pour assouvir ses instincts primaires.

Puis s’ensuit dans une architecture lyrique cohérente, habilement orchestrée, tel un spectacle, le récit de Lilith dès sa gestion dans l’avant-temps du chaos originaire, avec le cortège des maux que l’on lui attribue, même si ce n’est pas de sa faute.

La perspective sur le mythe tourne au réquisitoire. Et c’est ainsi que le récit de la perversion de Lilith se fait accusation, devient combat de la femme qui se défend contre l’homme, responsable de tous les maux, l’un plus atroce que l’autre : guerres, exterminations, agressions, viols, perversités, exclusions, tortures etc. Elle n’a rien fait de tout cela, son seul mal était son désir de jouir des délices de l’amour sans brides, comme l’homme.

On s’imagine à quel point les féministes du XX-e siècle se sont réjouies de découvrir un tel archétype de femme pour revendiquer leur liberté, indépendance, sexualité.

Le récit de Lilith commence par la Genèse : l’avant-temps et les ténèbres matricielles, le magma où était enroulée la première femme à naître de la glaise : « Le magma ondule, s’échappe en langues voraces, délire dans la nasse de remous » ;  la « fragmentation de l’indivisible », le combat entre les ténèbres et la lumière, la séparation du feu de l’eau, le déchaînement des eaux primordiales, « ivres de cette liberté inconnue » ; la gestation et le mystère du surgissement : « Je suis tapie dans le souffle dont tout est issu » ; « Déesse triomphante à la féminité tellurique, j’emplis l’espace. Nue au milieu des roseaux. Libre dans les spasmes de l’eau, je porte la voix rebelle de tous les désirs inassouvis. »

Vient ensuite sa fuite, son exil, sa dépravation, le refus de revenir, son désenchantement, sa punition, le vide, autant de scènes d’un parcours existentiel sous le regard interrogatif de la femme qui revoit sa vie, connaît son secret, confesse de s’être vengé contre Ève, sa rivale, à l’aide du serpent.

Histoire d’amour maléfique, de délire passionnel, de vengeance, voilà le premier aspect du mythe réécrit par Nicole Hardouin dans une « prose néo-baroque » selon Claude Luezior, écrivain et critique suisse réputé.

La femme-sorcière, maudite, est vue au travers des vieux textes hébreux qui conservent ses traces: Kabbale, Livre de la Splendeur, Le Cantique des cantiques,  Job, Isaïe.  Lilith prend la voix de celle qui connaît l’évolution de l’humanité au fil du temps et s’en prend aux Pères de l’Église pour leur « gommage » de la Bible et avoir fait de Lilith l’incarnation du mal.

La voix de la poète, inspirée par les sources reconnues, s’y fait entendre superposée à celle de Lilith, déesse régnant dans son univers, mais refusant la procréation exigée par Adam. Elle s’enfuit, faisant de lui un « homme-dépossédé », car il a goûté de ses voluptés et ne les a pas oubliées.

Cette femme qui a cassé les interdits, a joui des délires de la sensualité, de « l’amour comme les éclairs »,  est consciente de son pouvoir de vie et de mort sur l’homme, c’est sa vengeance: « J’habite l’équinoxe de leurs songes, la nacre de leur épanchements. Feu des chemins de traverse, j’incendie leur marée. // Ils implorent mes houles, gîte de la déraison. »

Cependant, désenchantée, elle reconnaît ce qui lui manque, l’amour qu’elle n’a jamais connu. C’est sa véritable punition, découverte après l’exclusion du Paradis.

Par l’intermédiaire de la Lilith mythique la poète s’interroge sans cesse sur la condition de la femme, sur le mal dont on l’accuse et son devenir, mais aussi sur la dégradation du premier homme par ses successeurs au fil du temps. Elle met en balance son mal érotique, son désir de satisfaire ses délires, et tous les maux horribles de l’homme, descendant d’Adam, dans la lignée de Caïn : guerres, égorgements, tortures, perversités, exclusions, lapidations etc. Même si l’homme se redécouvre, il ne peut pas oublier Lilith, elle règne encore sur lui, provoquant ses instincts primaires, mais sa folie meurtrière n’est pas de sa faute.

La reprise du vieux mythe est pour Nicole Hardouin un moyen de s’interroger sur l’Histoire même de l’humanité avec ses tragédies et les relations homme-femme. L’affranchissement de la femme des tabous a duré des siècles, son image d’égale d’Adam étant éradiquée des écritures.

Lilith, l’amour d’une maudite est un livre superbe à lire à bout de souffle, à sentir le feu et l’orage du langage poétique, la beauté sauvage des images, sa tension, ses phrases éclatantes telles les flammes. Mais aussi à réfléchir à l’actualité du mythe.

Belle oeuvre poétique, ce livre de Nicole Hardouin, une orchestration habile d’images et de couleurs où rôdent les interrogations existentielles. Un « livre flamboyant » sous une « plume de feu », comme le remarque si bien Alain Duault dans sa belle préface.

Sur la fine couverture du recueil, le tableau Magnétisme de Colette Klein, poète et peintre prestigieux, va à merveille avec la virtuosité poétique de Nicole Hardouin dans la représentation contemporaine du mythe de Lilith. Auteure, préfacier et peintre, voilà un tryptique artistique remarquable.

 

 

Nicole Hardouin, Lilith, l’amour d’une maudite, Librairie Racine, Paris, 2020, 75 p., 15 euros.

 

 

 

Les « Poèmes du chagrin » de Philippe Leuckx : une poésie élégiaque

Philippe Leuckx, Poèmes du chagrin, Éditions Le Coudrier, 2020, 107 p., 18 €.

Un nouveau livre de Philippe Leuckx, Poèmes du chagrin, vient de paraître par les soins des Éditions Le Coudrier, avec un avant-lire de Jean-Michel Aubevert qui nous fait comprendre de quel chagrin sont issus les poèmes réunis dans ce recueil : « On ne saurait sonder la tristesse de la perte, la désertification que produit le deuil. »

Un recueil de poèmes qui touchent de près par la profonde solitude et mélancolie de l’homme face à l’absence de celle qui était présence et joie du coeur, face au vide de la perte de la femme aimée : « Je reste sur le bord esseulé comme une pierre ».

Que reste-t-il d’une vie à deux ? Seuls les souvenirs à enlever à la mémoire affective dans ses heures d’ombres et de doute, de chagrin, « de solitude de soufre qui te perce la peau comme une blessure sans plaie ». L’absence, « nuit qui griffe le coeur », vide du coeur au rythme déréglé qui te rend « empêtré et poisseux », rejette sans cesse dans  l’ombre de la mémoire qui restitue par bribes les souvenirs des lieux d’autrefois où l’on était ensemble.

Le poète vit un immense chagrin et l’esseulement, « se sent inerte ». Il plonge en soi-même où il retrouve celle qui n’est plus, les images heureuses de leurs périples ou celles du temps de sa maladie. Entre lui et le monde s’interpose un mur, la lumière, la vie en dehors de sa maison, où il reste captif  « d’un noir chagrin ».

La maison n’est que silence, « un étrange bloc de silence »,  refuge, mémoire et souffrance. Le poète doit s’habituer à affronter sa solitude, « à n’entendre que son pas », à ne pas sombrer dans la mélancolie, à « inventer la caresse », « à vivre au-dessus de tes forces », avec parfois une silhouette de brume, tel un fantôme à sa fenêtre.

Cependant, contre sa volonté, la douceur de la vie au jardin, avec la beauté des roses et le chant des oiseaux, lui procurent un peu de joie et ne cesse de l’exhorter à s’affranchir du chagrin, si bien qu’il s’étonne de survivre à la perte : « Il faudrait ramener à soi / la légère houle du vent/ percer le chagrin/ rameuter ce peu de joie/ qui ourle les  lointains. »

D’autre part, il trouve une sorte de consolation dans les mots à remplir le vide, à retenir les traces de ce qui était avant et qui n’est plus, si pâles et fragiles qu’ils puissent être.

La voix élégiaque du poète tisse des poèmes graves, mélancoliques, autant d’images du chagrin et de la solitude. Le poète se souvient des séquences heureuses du passé, observe le quotidien et se scrute lui-même et son devenir, accablé de chagrin et de mélancolie, conscient que « pleurer n’apaise/ pas le coeur ».  Le jeu pronominal (je du solitaire, nous du couple, elle de la femme perdue) et temporel (verbes au passé, présent, futur) témoigne d’une existence heureuse à deux, brusquement atteinte par la maladie et la mort, d’un avant et après la perte. Le passé évoque des souvenirs, le présent est celui du deuil, de la solitude et du chagrin, le futur celui de son devenir : rester captif du chagrin ou s’ouvrir vers le monde. Il y a même un futur antérieur, rappelant un projet de couple, brisé par la mort de la femme.

La vie semble avoir perdu de sens en l’absence de l’autre : « Dans l’entre-deux de nos vies devenues mutiques, l’indécise absence », « la vie s’étage sans vie ».  

Il y a aussi dans ce livre émouvant la mémoire des photos insérées pour retrouver le visage réel de la femme perdue : seule ou en groupe, un souvenir  du dernier voyage italien du couple dont parle aussi un poème.  Quand la mémoire du vécu pâlit, il nous reste la photo pour rappeler l’instant d’autrefois qui n’est plus.

Le deuil est chagrin et solitude, mais pour un poète il pourrait être créateur s’il trouvait en lui la force se s’arracher à la mélancolie noire,  comme c’est bien le cas de Philippe Leuckx.

 

 

Par Sonia Elvireanu, , publié le 26/07/2020 | Comments (0)
Dans: Comptes-rendus | Format: , ,

Les soleils levés : « Le souffle du ciel » de Sonia Elvireanu

Sait-on les eaux que traverse le poète, les ponts qu’il jette au rythme des mots, ce qui inaugure sa danse, mythes ou incarnations ?

Après une citation de Rilke, poète d’une transcendance immanente, aussi subtil que gracieux, Sonia Elvireanu dédie à son mari, « l’arc-en-ciel de ma vie », son ouvrage. On entre à feu doux dans le recueil, dans cette petite musique qui filtre de la partition des mots. Nul doute que dans l’esprit spiritualiste de l’auteure, ces accords relèvent d’un verbe en germe. Sous le signe de « la lumière blanche », « ce souffle du ciel » qui féconde la terre mère, l’arc-en-ciel en relie les deux bords, l’homme et la femme, dans l’instant même où, sous l’égide du ciel, ils répètent le geste des origines, ce commencement du monde qu’est à chaque vie sa germination, mémoire de tant de vies oubliées dans un perpétuel recommencement des temps en regard de l’Eternel.

Je crois n’avoir pas altéré la conception de l’auteure. Le Créateur en cuspide réfère à des sources bibliques, je ne m’inscris pas dans cette inspiration. Mais qu’importe l’évocation d’une tradition, dans laquelle on pourrait voir une intellectualisation, pourvu que l’intensité d’un vécu et la grâce d’un art nous touchent.

Au lecteur, indépendamment des références religieuses, l’auteure se confie de son âme, ce sentiment qui anime un esprit incarné, une chair investie d’un esprit dans la confrontation des cinq sens et l’inquiétude d’un sens, au monde.

Elle est à l’écoute d’elle-même, non moins des vibrations de vie qui dans le monde font écho à sa propre existence, des « murmures des ombres du midi sur les collines » du « frémissement de paroles dans les arbres » (page 23).

Tels sont les instants qu’elle intériorise.

« En moi », répète-t-elle, « ce souffle étrange (qui se) glisse », « en moi l’air se fait prière », « en moi, ton ciel (…) glisse sa lumière ».

Un silence lui parle, frémissements et murmures, l’inscrit dans la consistance de sa présence.

Deux pôles en elle s’opposent, la crainte dans le cours du temps, du dernier instant dont elle voudrait (page 17) « brûler l’épouvante » tandis qu’elle voudrait « déterrer l’été de l’amour » qu’un deuil a opacifié.

Étrange, comme une rupture singulière du cours normal des choses, lui apparaît l’absence du bien-aimé, sa disparition sans retour alors qu’en elle, il continue à cheminer. Page 25 : « j’entends encore ton pas sur le sentier ». Trois vers plus avant : « Ta voix, un souffle emporté par le vent ».

C’est ainsi qu’elle oscille entre la mémoire d’un vécu qui tend à se prolonger et la conscience de sa perte.

Les feuilles mortes du sentier bruissent, dans leur dessèchement, de l’absent. Demeure le souffle d’une voix qu’a emportée le vent, celle d’une présence qu’on voudrait retenir, non sans éprouver le sentiment de désorientation qu’entraîne une perte intime, celui de la dépossession d’une part de soi, d’un repère de vie avec lequel on a partagé le monde, l’autre, le frère ou la sœur, l’âme.

L’auteure évoque, page 13, « les mystères de tant de commencements enterrés par le temps », et l’on peut avec elle frissonner de tout ce qui n’est pas advenu, qui voulait pourtant naître, que nous n’aurons pu vivre en nous.

Sur la couture du temps qu’est la crête de l’instant à naître, pages 17, 18, pêle-mêle, la lune rouge, pulvérulente de cendres, des feux sur la mer, le bout incandescent d’une cigarette, un rond de fumée dans un aller-retour : « le chant de sa jeunesse émerveillée »… « il y a si longtemps depuis ce jour-là, presqu’une moitié de siècle, un rond de la cigarette… ».

Dans la nuit, son feu brûle la distance. Une rémanence qui attend de s’éteindre.

Mais revenons au recueil, riche de son propre langage, fermenté de vécus. Un ruissellement en procède, non seulement dans le courant des eaux vives, leur temps, mais de la lumière limpide, mais encore, page 27, de la neige « frêle », qui s’égraine « en silence du ciel sur la terre ».

Toujours procède un ensemencement, la prière silencieuse, un émiettement auquel il faut tendre l’oreille pour en percevoir les bénédictions.

La couche atmosphérique, à travers la voûte céleste est renvoyée au Ciel, la glèbe à la Terre. L’étrange, souvent évoqué sous le trouble d’une ombre, jusque dans les affres du deuil, est marqué par l’appel à la spiritualité, non pas dogmatique mais poétique, voire lyrique.

Dans le passage du propre au figuré, dans un aller-retour, opère le superlatif qu’introduit la majuscule.

L’auteure est éminemment perceptive au point que c’est à travers l’évocation poétique de ses cinq sens que s’en profile un sixième, le spirituel, qui en fixe le diapason. Murmures, bruissements, glissements, émiettements, froissements, à l’exemple de ce vers, page 22 « brise de soie aux bras de fumée », s’enchaînent, toujours feutrés. Contrastant avec le deuil, c’est à un environnement, un cadre ouaté, surtout caressant, que nous convie le poète.. La sensorialité tisse une habitation poétique.

Ou ce distique, page 26, sous le titre « Crépuscule » : « Les feuilles meurent étrangement / bruissement éloigné sous les paupières »

Toujours l’étrangeté est associée à la mort, par essence impensable. Toujours aussi les images, quand elles n’expriment pas le déchirement, sont fuselées de délicatesses.

Vivre sur la terre relève d’un ruissellement du ciel, souffle sur nous, en nous, de la lumière blanche tombée du ciel, naissance d’éveil, miracle fondateur d’essaimage. Murmure et souffle nous inspirent dans « l’être de l’air », ce qui renvoie à la citation de Rainer Maria Rilke en prélude : « confie le vide de tes bras aux espaces que nous respirons ». A ce vide fait écho la cage thoracique dans l’embrassement d’un corps, qu’il soit celui de l’air, ou l’espace que nous ouvre une chair., dans l’accompagnement d’un air libre. L’étreinte résout en l’ouvrant l’isolement.

Reviennent au fil du recueil des instantanés, reflets des instants passés, des flashs sous la verticalité solaire, la montagne, la colline, mais plus encore les oliviers dont la branche évoque la paix comme le pommier, autre branche, la neige pacifiante, mais plus que tout, la mer bleue, l’Égéenne, dont la luminosité rutile des ciels méditerranéens et renvoie au Levant, à la tendresse des aubes comme d’une écume drossée par l’Orient.

Dans cette foulée, l’auteure évoque, au portique de l’Attique, les colonnes de l’Agora, le péristyle du temple, mais aussi le voile d’Isis, voile funéraire de la déesse en quête du corps de son frère Osiris, imagine, page 34, que « sur les eaux, les os en dérive se rejoignent en pont et chantent sur la mer ».

Sous les titres successivement de « La caresse de la mer » et de « Voix étoilée » revient l’expression de « femme du Levant ». Suit le poème « La voie royale » qui évoque « le très sage Salomon » et « le mystère de Jérusalem ». En quelque sorte, elle projette dans un Orient proche, antique, l’aube d’un ciel mystique.

Revenons brièvement en arrière, page 31 : singulièrement « Dernière confession » relève d’une profession de foi amoureuse telle que celle prononcée par Édith Piaf en un chant déchiré « dans le ciel (…) Dieu réunit ceux qui s’aiment ». On serait tout aussi bien fondé à conclure, ne fût-ce qu’en regard du sort réservé jadis aux filles mères, que Dieu les punit dans l’instant et dans l’éternité à laquelle, au fond, s’apparente la figure du Temps.

Mais laissons à d’autres « la foi du charbonnier », l’exercice du droit conjugal qu’il prélève sur l’épouse. Mieux vaut s’inscrire dans la spiritualité cosmique d’un Rilke qui voit dans Cassiopée le reflet inversé du M majuscule des Mères. Fions-nous à Chagall, lequel, au firmament de ses noces convie les animaux. En quelque sorte, il reconstitue le verger premier, lui qui enlumine ses vitraux de la lumière même, en un arc-en-ciel personnel, à l’encontre d’un culte des mortifications, qui, aux fins d’éclore d’un corps un pur esprit, soumet la jouissance de la vie présente à l’entremise de la Vraie.

Passons. Il se dit que le poète n’est pas tant celui qui est inspiré que celui qui inspire.

Page suivante, à la tombée du soir, la « gazelle » qu’on imagine orientale, nostalgique de « la joie de l’instant », somme toute du plaisir de vivre, le plus grand, celui que se renvoient l’un à l’autre les amants, « en hume la trace emmêlée dans les feuilles », au frisson de vent se remémore le souffle caressant de l’âme sœur, le velours du regard dont s’émeut la peau.

Dans « Psaume » page 38, suivi de « L’oiseau dans les herbes », demeure la trace, l’odeur de la lumière, qui subsiste au tranchant des jours, quand « les paupières se touchent ». Visuelle, tactile, olfactive, la poète affiche, tout en les étayant de métaphores, ses sensations. Ainsi déplie-t-elle pour nous le monde qu’elle a fait sien.

Mille ans n’ont pas passé, poussière d’un corps, mue de papillons blancs dans le frémissement du souffle, murmure des soies. Il est envoûtant, « le sentier aux papillons » dans l’odeur des herbes de paille.

Dans « Le voile », image de l’antique Ouroboros nappé de la Voie lactée, le ciel étoilé, baigné dans « le blanc primordial », a « envie de la terre » et devient arc-en-ciel.

On pourrait tout aussi bien se représenter les amants en bord de mer, perlés de grains de sable à l’orient lunaire, humer leurs peaux, accomplir leur union sous le parrainage cosmique, l’arc-en-ciel où la lumière est soumise au prisme de l’ondée cristallisant leur effusion.

« Le jour ou la nuit (…) dans un seul mot, l’Être ?». Il faut la sagesse de la chouette pour enraciner la perspicacité de l’aigle, les ombres de la nuit pour éclairer le jour. Difficile gageure que celle du commentateur, partagé entre la myopie de la taupe qui affouille et le regard panoptique de l’aigle qui survole.

« Pas sous la lune », je recopie mes notes prises au vol. Seule l’épaisseur légère du silence, comme une neige, semble pouvoir dans une solitude renourrie, au sortir du découplement, cautériser la perte. A moins qu’elle ne pleure à l’intérieur, comme le chante Jean-Jacques Goldman.

« Silhouettes sur la neige », voix qui murmurent, tourbillonnent à l’image d’un vortex, suggèrent un enveloppement sous le manchon mouvant, « entre les neiges », puis dans une fulgurance ; « aurore boréale au bout du monde ». Phosphorescences, revenances sous le vent solaire qui frappe latéralement le pôle, sa tempe.

Pages 52 et 53 : « Portrait dans les couleurs de l’été, (…) les pavots et les bleuets dans lesquels tu t’habillais ». Le Levant, encore, sur des hauteurs. prodige des commencements dans l’ondoiement et la fragrance des sèves, nu-pieds nous surprenions le soleil. Oh ! le beau chant d’amour sous l’espèce des fleurs. Pavots et bleuets, opium et fleur bleue à l’orée messière. Coquelicots au premier coq du jour.

Pages 54, 55 : « La fille du golfe bleu (…) soie de ton regard à l’aube (…) mon ciel rencontrait la mer dans tes bras au lever du soleil ». Chemin de soie des regards qu’ont tissé entre eux les yeux, lumière de l’éveil au puits des prunelles, soleil toujours levant, sur la mer, infiniment.

Page 57, le « Levant », soleil levé au corps, gage de renaissance charnelle dans un air décanté, « diaphane » que « les poumons respirent ». Le Levant dans le corps : « l’arc-en-ciel » retrouvé au pré de l’être. Entre Ciel et Terre, un lever sur la ligne d’horizon, l’éveil au soleil, corps rêvés et réalisés au clair de la lumière, de leur blancheur.

Page 60 : « Le Levant sur la tempe droite » J’ai d’abord écarté ce texte de ma lecture : je ne savais par quel bout l’aborder, sur quel pied l’interpréter. Je ne rentrais pas dedans.

Certes, le Levant, on peut dire que de notre point de vue, le lever du soleil s’y met. Mais à la droite ? Il faudrait que, telle la magnétite qu’aimante le pôle magnétique, l’observatrice se tourne vers le nord.

Je comprends qu’à travers le corps, la fertilité de la vie défie le temps, dans le même temps que, mortelle, elle s’y plie. Certes, le soleil se lève sur la mer à la droite de la Méditerranée, cette mer qui pour les antiques occupait le milieu de leurs terres, « Le Levant s’y baigne en attachant les eaux à la terre ». Les Phéniciens l’illustrèrent et par maintes expéditions, leurs navigateurs rattachèrent cette mer à leurs ports… d’attache. On peut dire qu’ils l’ancrèrent au pays du Cèdre jusqu’à la montagne libanaise. Pour autant, le soleil ne s’y lève pas à la droite du Ciel comme à celle d’un prince. Vu de l’Orient, de ce Levant, ce n’est jamais là qu’un Ponant.

Mais à la tempe, à la droite, celle à laquelle la dextre du suicidaire porte le revolver ? Ou celle par laquelle on désigne le fou en la tapotant ? Voici ce que m’inspire la tempe droite.

Jadis, l’Église campa Jérusalem au centre du monde. Elle incinéra deux ou trois géographes, quelque astrologue, pour que la cosmographie réponde à la métaphysique. En dernière analyse, je regrette que son obscurantisme ait failli : cela aurait épargné aux Amérindiens le sort que leur firent subir les Européens réputés chrétiens, à l’Amazonie son biocide.

Mais retournons au recueil, à ses charmes.

« Été velouté »… Suave à lire en regard d’un tableau impressionniste peint sur le motif « regards de nénuphars »… Comme Monet, la spectatrice se penche sur les nénuphars mais, à les contempler, s’immerge dans la plénitude de leur suavité. Les eaux sont le miroir à l’instar de la peau, dont Valéry écrivit qu’elle est ce qu’il y a de plus profond chez l’Homme. Le regard s’y plonge dans le reflet du visage aimé.

De soie sont la lumière, les fleurs, la brise. Parfums, pulpe et saveurs, sucs, mûrissent dans l’été fertile. Elle voudrait à jamais rappeler l’aimé, le tutoie parmi les ombres :  « pour te saisir à jamais dans la soie de la lumière » conclut le poème, page 65.

« Rien que fumée » (page 66)… En ravivant le souvenir de son bonheur, l’endeuillée en retour, dans un mouvement de bascule, aiguise le sentiment de sa perte. Capable d’enchanter, en poète, le présent, d’en tirer le meilleur parti, elle n’en aiguise que plus le sentiment de la perte.

« Les arcs-en-ciel du soir » (page 78)… Comme ruisselait à l’entame du recueil la lumière blanche sous le souffle du ciel, il semble que les pluies lavent l’air, « telle la pensée éclaircie ».

Mais ce n’est pas à moi de me substituer au lecteur ; mieux que moi le croyant en appréciera la Grâce.

Finalement, la narratrice, au sortir des douleurs, trouvera la quiétude. Elle prendra l’habitude de sa solitude. Au verger solaire, privé des soins de l’amant se raidira le pommier solitaire, jadis gage d’un enveloppement entre les neiges.

Des lignes de sa main combien n’ont-elles pas trouvé leur voie ? Autant de directions oubliées, d’élans avortés. Au rappel des cloches revenues de Rome, s’estompe « la dentelle des tours » qu’au vol de l’aronde prête René Char, l’augure des hirondelles. Au retrait de la vie s’annonce la Vraie.

Le recueil est beau. Il recèle un encens plus puissant que l’encens, la grâce des roses, le parfum qui résonne à leur évocation. Sensible, sensuel, bucolique, c’est dans un esprit poétique que sa ferveur nous touche. Aussi je le recommande vivement.

Et pour conclure, une dernière incursion dans le recueil avec le poème « Et les Tilleuls… » page 130. Leur floraison embaume, si brève et si prégnante qu’on la hume de mémoire, du souvenir déjà de leur nostalgie. Combien de fois dans une vie les tilleuls en fleur ?

Décidément, un fort beau recueil.

 

—————————————————————————

A lire à propos du Souffle du ciel sur mondesfrancophones.com :

https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/sonia-elvireanu-poete-elegiaque/

https://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/le-souffle-du-ciel-de-sonia-elvireanu/

 

 

Par Jean-Michel Aubevert, , publié le 21/07/2020 | Comments (2)
Dans: Comptes-rendus | Format: ,

« Golgotha » de Claude Luezior

Un compte-rendu de Sonia Elvireanu

Le plus récent recueil de poèmes de Claude Luezior, Golgotha (Librairie-Galerie Racine, Paris, 2020, 94 p.) est bien surprenant. C’est un manuscrit de l’auteur écrit il y a 50 ans, à l’âge de 17 ans, dont il n’a changé aucune ligne, illustré par lui-même. Le livre relève de la double vocation du jeune homme : poétique et graphique. La poésie ne l’a jamais quitté, ni l’intérêt pour l’art.

Tout aussi surprenant est le thème religieux de la crucifixion de Jésus Christ chez un adolescent à l’âge de l’amour, le jugement qu’il porte sur l’événement biblique. Ses réflexions poétiques sur la crucifixion font de lui un penseur précoce.

Avec un demi siècle de retard depuis son écriture, le texte est aussi actuel. Golgotha, lieu de souffrance et de mort de Jésus Christ, lieu d’accomplissement d’une prophétie devient « résurrection, enfantement renouvelé. » Le jeune poète porte son attention sur cette signification.  Il reprend l’événement de la Bible par une approche sacrée, dans une  troublante transposition lyrique, s’interrogeant   sur le sacrifice de Jésus pour réconcilier l’homme avec Dieu.

Dès que l’on ouvre le livre on remarque la brièveté des poèmes, certains réduits à un seul vers, portant la réflexion du poète. Les plus longs sont de trois strophes, très brèves aussi. La structure tripartite du poème acquiert une certaine signification: reprendre au début l’événement biblique dans la succession des faits, en vers narratifs, ensuite y réfléchir, à la fin, y porter un jugement.

En images poétiques émouvantes, autant de tableaux faits de lumières et d’ombres, le jeune poète retrace avec fidélité la succession des scènes depuis la mise sur la croix jusqu’à la résurrection du Christ. Il nous donne simultanément l’image de la crucifixion dans ses détails connus et de l’assistance dont il semble faire partie en témoin et raisonneur contemporain, comme si la crucifixion  se déroulait devant ses eux.  Il s’interroge au nom de tous sur l’attitude de l’homme face au sacrifice suprême de Jésus au nom de l’amour.

Le poète invite les lecteurs à repenser leur destin et leur relation avec Dieu. Le Golgotha, symbole de la  crucifixion, est symboliquement le destin humain, chacun a son Golgotha, ses épreuves douloureuses et la mort comme fin de la vie. L’important, semble dire le poète, c’est d’assumer son Golgotha à la manière de Jésus, de croire au salut des âmes par son sacrifice.

Après des siècles d’évolution, l’homme n’a pas changé d’attitude face au mystère de la résurrection. Il se trouve toujours  entre le doute et la croyance, la haine et l’amour, dans l’attente d’un signe, d’un miracle comme l’était le peuple juif devant la crucifixion de Jésus. La résurrection, la promesse de salut accomplie n’ont pas rendu l’homme meilleur, il persiste dans ses péchés, continue de faire le mal, de crucifier, la haine et la vengeance font des ravages, sa déchéance n’en finit pas au fil des siècles : « Nos déserts/ Nos orgueils/ Nos  absences/ Étaient ses clous. // Corps à corps de nos démences/ avec la chair du sacrifice. »

Ce nous intégrateur, jamais le je du moi poétique, fait du poète le porte-parole de tous les gens pour le rachat de qui Jésus a assumé son sacrifice par amour. Le silence du crucifié tourmenté par la haine des autres même sur la croix et son pardon pèsent comme une blessure sur l’assistance, comme le lèpre, son amour et son innocence font face à la haine pour accomplir la prophétie : un sang pur pour épurer le sang impur et ravitailler les âmes.

La voix du poète, ce nous assumé, touche de près le lecteur par l’émotion et la piété qui s’en dégagent, par le pouvoir des mots vivants qui semblent proférer la rédemption : « Nous avons laissé tant d’enfants/ sur le bord du chemin.//  Nos poings/ étaient scélérats// Là-haut/ les paumes/ Ouvertes/ Du crucifié. »

La voix du poète est grave et pleine de piété devant « celui qui n’avait que des paraboles de tendresse », qui répond par amour à la haine. Elle raconte en même temps qu’elle livre les sentiments de l’assistance, celle du temps biblique (les soldats, les brigands, la Vierge Marie, Marie Madeleine, la foule) et de tous les temps qui semblent revivre l’événement, assister à la crucifixion  par ce nous qui voit, attend, doute, exulte, unit les voix dans le chant de gloire à la lumière de la résurrection de Pâques.

Claude Luezior avait choisi dès sa jeunesse de porter témoignage de la souffrance de tous, incarnée par le Golgotha, symbole du destin christique de l’homme, du crucifié de tout temps (guerrier, exilé, migrant, stigmatisé, persécuté, malade) comme en témoigne son recueil Jusqu’à la cendre (2018).

Golgotha de Claude Luezior est chant de l’homme à la gloire de l’Homme, qui a racheté par son sang les péchés humains, rendant  possible « l’enfantement renouvelé», interrogation et réflexion sur la nature humaine.

Le lecteur est aussi touché par les illustrations de ce livre, faites par l’auteur lui-même au même âge de dix-sept ans : des dessins abstraits, accompagnant les poèmes, évoquant par eux-mêmes la souffrance. Ils dévoilent un vrai talent graphique.

Ce dialogue entre les arts restera une obsession pour le poète. Mais adulte, il ne continuera plus d’illustrer ses recueils (hors quelques couvertures), sa passion de jeunesse pour le dessin sera un secret bien gardé toute sa vie. Mais il ne renoncera pas à sa passion pour les arts plastiques et collaborera avec des artistes contemporains pour illustrer ses poèmes dans ses livres d’artiste.

 

 

Par Sonia Elvireanu, , publié le 06/07/2020 | Comments (1)
Dans: Comptes-rendus | Format: ,

La crête de la solitude et autres poèmes

La crête de la solitude

la tristesse de mes paumes vides
fauche les vagues d’herbes alourdies par la pluie,

j’hume le levant des matins épiés d’envie,
la douceur des lointains dans les feuillages,

le brin d’herbe enchante de vert le silence
du nid de la solitude et du bec jaune du merle,

elle creuse dans mes paumes ton silence et l’envie de l’été,
la rosée endort le désert et le rêve.

 

Le désert bleu 

un bleu émerveillant d’oiseau bleu
ruisselle dans le désert,

éblouies les dunes ne respirent plus,
le sable est une mer d’ondes azurées,

l’air ne brûle ni ne gèle
le ciel de dunes infinies,

le vent s’est blotti à l’aisselle du désert,
il n’est que souffle bleu,

des bédouins et des chameaux passent à travers son azur
comme sur un sentier enchanté

vers une ville fata morgana
cachée dans les sables célestes,

des traces de pas montent et descendent sur les dunes,
des lignes bleu marine sur l’azur,

je suis le sentier marin creusé par les anges
pour arriver au-dessus du désert, au ciel.

 

Paysage aux acacias

 le jeu du vent dans les traces de la pluie,
les ondoiements du ciel sous les semelles du coeur,

les lointains épars
par le zéphyr des acacias en fleur.

 

Nuage d’envie

 vagues d’herbe
renversée par la pluie,

à l’ombre de son silence vert
des épis de douceur,

l’envie comme une toile de nuage azuré,
la pluie et le doux nuage de l’envie,

embrassement d’air sur ton crépuscule.

 

Atteindre son ravin

abandonne la file de peaux étrangères,

déguisements collés à toi,
laisse voler le papillon au plus loin,

toucher ta paupière et tes sens,
t’envelopper de ses ailes diaphanes

dans une voile fine et transparente
par laquelle passent toutes les couleurs du monde.

 

 

 

Par Sonia Elvireanu, , publié le 16/06/2020 | Comments (4)
Dans: Pratiques Poétiques, Uncategorized | Format: