Au Bonheur des dames – Denise et Octave à la lumière de la proxémique

 Introduction

 L’anthropologue américain Edward T. Hall a créé la théorie des distances physiques entre les corps des humains dans leur interaction: la proxémie ou proxémique. L’étude des distances interindividuelles dans une société témoigne des relations interpersonnelles, de même que de la psychologie de l’espace. Il permet d’observer la gestuelle et le comportement des individus dans tous les domaines de leur vie: intime, personnelle, sociale, publique.  Ce sont là les quatre sphères proxémiques où se manifestent les quatre types de distances interindividuelles chez l’humain.[1]

Appliquée en littérature, la proxémique révèle la psychologie des personnages et les relations dans lesquelles ils s’engagent par besoin d’affection, de réussite familiale, professionnelle et sociale. La distance physique qu’ils imposent à l’autrui dévoile la nature de leurs rapports, une relation proche, sécurisante ou oppressante, éloignée.

Nous nous proposons d’analyser par la proxémique les relations entre les personnages romanesques du roman d’Émile Zola, Au Bonheur des dames. Du roman à la vie, de même que de la vie au roman, tout parle de l’espace et de la présence de l’homme à l’intérieur, seul ou en rapport avec les autres, car à part les solitaires indomptables qui cherchent le refuge dans la solitude et substituent l’individu par l’animal ou la nature, l’homme est un être social, donc en relation avec l’autrui.

Cependant, son intimité l’oblige à garder une certaine distance physique et psychique envers l’autre. Elle varie en fonction de sa culture, son comportement en est la preuve.

 

La proxémique de E. T. Hall

La proxémie ou proxémique, un concept créé par l’anthropologue américain Eward T. Hall, permet l’étude de la distance physique entre les personnes dans leur interaction.

Le besoin d’espace personnel impose une certaine distance face à l’autrui. Elle varie en fonction des personnes et des cultures.

E.T.Hall établit quatre sphères proxémiques et quatre catégories principales de distances interindividuelles chez l’humain: intime, personnelle, sociale et publique.[2] Chacune comporte le proche et le lointain, selon Hall. Voilà les distances proxémiques selon Hall :

– distance intime :  de 15 cm (mode proche) à 40 cm (mode éloigné); elle implique une grande implication physique et un échange sensoriel élevé.

– distance personnelle : de 45 cm à 75 cm (mode proche), à 125 cm (mode éloigné);

– distance sociale : de 120 cm à de 210 (mode proche), à 360 cm (mode éloigné);

– distance publique : de 360 cm à 750 cm (mode proche), au-delà de 750 cm (mode éloigné).

La distance intime est sécurisante par la confiance accordée à autrui, mais l’accès y est restreint, permis seulement aux personnes dans lesquelles nous avons confiance, car elle permet de se toucher et de s’embrasser (mari et femme, amant.e, ami.e). Dans la zone personnelle la distance est celle du bras étendu, le poing fermé, possible en famille, entre collègues, car c’est la zone de la communication.

Dans la zone sociale la distance est celle entre le chef et ses employés. Un objet s’interpose souvent entre les personnes: un guichet, un bureau, une table. Dans la zone publique, c’est la distance utilisée lorsqu’on parle à des groupes, aux étrangers, celle entre les représentations de l’administration et les citoyens.

La distance interpersonnelle dépend des rapports individuels, des sentiments et des activités des personnes concernées, du statut de l’interlocuteur.

La théorie ne serait qu’une belle réflexion sur un aspect de la vie si l’on ne pouvait pas l’appliquer dans certains domaines pour tirer des conclusions pertinentes sur la vie des gens. L’étude des distances entre les corps humains est liée à l’observation des gestes et des comportements à connotations  culturelles.

 

La proxémique en littérature. La relation entre les personnages romanesques : Émile Zola, Au Bonheur des dames

La proxémique peut s’appliquer en littérature, au roman surtout, pour établir les liens entre les personnages et leurs sentiments. La psychologie des personnages est intimement liée à l’espace où ils vivent et subissent leurs expériences heureuses ou traumatisantes. Ils évoluent dans toutes les sphères désignées par Hall, de l’espace intime à celui public, et ils connaissent tous les types de relations interpersonnelles. Parfois le même personnage évolue entre les extrêmes, telle Denise dans sa relation avec Octave Mouret dans le roman d’Émile Zola Au bonheur des dames.

Dans la sphère intime on retrouve le couple, femme/homme, qu’il soit marié ou en union libre, consentie et rendue publique, mais aussi celui qui a une relation d’amour secrète, l’amant et son amante. Dans l’espace personnel on admet les membres de la famille et les amis, dans l’espace social, les rapports se lient entre le manager, chef, patron et ses employés, dans l’espace public entre ceux qui subissent l’influence d’un leader ou ceux qui se réunissent pour donner des conférences ou partager leurs expériences.

L’espace intime qui témoigne des relations interpersonnelles intimes peut se modifier au fil de l’intrigue. Les personnages peuvent s’éloigner l’un de l’autre et passer d’une sphère à l’autre : personnelle, s’ils gardent une relation d’amitié et continuent de se voir et de se parler après leur séparation, surtout s’ils ont été liés par la naissance d’un enfant ; sociale s’ils cessent de se voir et se rencontrent par hasard grâce à leur profession; voire publique parfois.

Nous nous intéressons ici à la nature des relations entre deux personnages d’Émile Zola, Denise et Octave Mouret. Au début du roman Au bonheur des dames, la jeune fille est très éloignée du grand magasin qui rayonne sous la baguette d’Octave Mouret, son patron. Elle se trouve à l’extérieur, dans la sphère publique, car il n’y a aucun rapport entre elle et le patron qu’elle ne connaît même pas, ni entre elle et les autres employés. Il n’y a que le rêve d’une fille séduite par la splendeur de la ville incarnée par le magasin Au bonheur des dames. Elle le regarde de l’extérieur, c’est l’objet de son rêve, la distance qui la sépare de celui-ci correspond à celle d’entre le réel et le rêve inaccessible. La relation est univoque et de nature intérieure.

La distance physique entre elle et cet immeuble convoité est très éloignée, elle n’entrevoit aucune chance d’y accéder. Mais elle se rétrécit à mesure qu’elle ose s’en rapprocher. Dès qu’elle y pénètre, elle peut voir, toucher la marchandise, se confondre dans la foule des femmes assoiffées de luxe et de beauté. Elle passe ainsi de la sphère publique à la sphère sociale. Elle va développer sa carrière en relation étroite avec ce magasin et grâce à son intelligence commerciale et à son charme féminin elle réussit dans la vie.

Denise passe au domaine  social et sa vie sera comblée par son travail au Bonheur des dames. Ses relations avec les employés et son patron sont de nature sociale, mais celles avec l’espace qu’elle habite et ses objets devient personnelle, puis intime, dès avant la modification de sa relation avec son patron, Octave Mouret.

On peut donc parler d’une double relation dans le cas de Denise :

  1. entre la femme et un objet. Le magasin est créateur d’espace social qui sera peu à peu personnalisé, puis intimisé, investi d’affectivité. Ses objets subissent la même modification. Une relation affective naît entre Denise et l’espace intérieur du magasin qui est d’abord social, lui permettant d’évoluer dans l’administration et l’un personnel, puis intime, car elle y habite, reçoit une chambre à elle, qui deviendra son espace intime.
  2. entre la femme et l’homme. Dans l’espace social du magasin s’engagent des relations interpersonnelles de nature sociale ; d’une part, entre Denise et son patron, d’autre part, entre elle et le personnel du magasin, mais aussi entre elle et sa clientèle féminine. Celles-ci imposent une certaine distance, un comportement social en fonction de la hiérarchie à l’intérieur du magasin, au niveau de l’administration et du personnel, mais aussi à l’extérieur envers les clients de condition sociale différente.

Les relations interpersonnelles dans la sphère sociale ne sont pas immobiles, mais souples. Elles évoluent en deux directions : dans la carrière de Denise qui se distingue par une habilité commerciale innée lui permettant d’évoluer et d’occuper un poste supérieur ; dans ses relations avec le personnel et son patron. Dans la première situation, les relations sociales seront déterminées par sa promotion qui engendra des sentiments d’envie et de haine, car elle occupe la place d’un autre. Elle n’est plus la fille humble, heureuse d’être acceptée dans un poste modeste, mais elle devient une jeune femme habile, perspicace et intelligente, qui attire l’attention à son patron. Celui-ci veut faire d’elle son amante, mais Denise ne se laisse pas séduire par l’homme, car elle est forte de caractère, bien qu’elle ne soit pas indifférente à son charme. Elle finit par l’aimer et lui inspirer le respect et l’amour.

Le magasin qui lui était extérieur au début devient le sens de sa vie, elle finit par s’identifier avec lui. Toute son existente s’y attache, si bien que sa relation avec celui-ci évolue et connaît les quatre types de relations définies par Hall, mais en sens inverse, car la distance physique entre les deux est la plus éloignée au début et diminue jusqu’à devenir nulle, de même que les relations déterminées par celle-ci : publique, sociale, personnelle, intime.

La même évolution de la sphère publique vers l’univers intime sera enregistrée dans la relation entre Denise et Octave Mouret. La distance infranchissable entre le patron et une vendeuse sera convertie en relation intime et bénéfique par l’amour. Au début Denise ne représente que l’objet du désir de son patron qui y voit une proie facile à gagner grâce à son statut, mais il comprend que celle-ci n’est pas une femme légère à se laisser entraîner dans une liaison passagère avec un homme, encore moins avec son patron, mais une femme volontaire, d’honneur, un vrai caractère, dans laquelle Mouret trouvera un associé habile et qu’il finira par aimer et épouser.

C’est toujours dans la sphère sociale que la nature de la relation peut changer et se convertir en amitié, au début par pitié, ensuite par admiration pour les qualités de la personne de qui on se rapproche par confiance.

Denise illustre au mieux la souplesse des relations interpersonnelles qui évoluent de la sphère publique où la distance physique entre les humains est la plus éloignée à la sphère intime où elle sera nulle, car les corps finissent par s’aimer et se toucher. Cette modification n’est par le fruit de la ruse, des manoeuvres pour réussir et faire carrière, mais la suite d’une évolution sociale et personnelle.

Émile Zola donne ainsi un sens moral aux relations sociales interpersonnelles dans son roman Au bonheur des dames. Denise incarne leur côté positif, elle est à l’antipode de la passion destructive du roman Thérèse Raquin, un cas morbide dans le sillage du naturalisme que l’écrivain français représente.

 

Conclusions

La proxémique de T. E. Hall n’est pas une simple théorie, car elle naît de l’observation du comportement humain dans une société. Elle aide à l’étude de l’espace social et public, à la compréhension des relations humaines dans ces sphères de la vie, mais aussi dans la zone privée. Elle dévoile les différences de comportement social à travers les cultures du monde. Elle intéresse à la fois antropologues, sociologues, historiens, psychologues, architectes, peintres et écrivains.

Le monde humain est au fond l’histoire de l’homme dans le chronotope historique, c’est-à-dire l’être dans l’espace et le temps, sa relation flexible avec l’espace habité. Les psychologues ont développé la psychologie de l’espace, témoignant du rôle de l’espace dans la psychologie des gens et dans la construction de leur identité.

La proxémique en littérature rend compréhensibles les relations entre les personnages et l’espace romanesque, leur psychologie.

 

Bibliographie consultée

Hall, E.T, La Dimension cachée. Traduction en français par Amélie Petita, postface de Françoise Choay, Paris, 1978.

Molles, Abraham.& Rohmer, Elisabeth, Psychologie de l’espace,  Paris, Casterman, 1972.

Zola, Emile, La Paradisul femeilor, Traducere din limba franceză de Sarina Cassyvan, Bucureşti, Curtea veche, 2007.

Zola, Emile, Au bonheur des dames, […], Mockba, 1964.

Winkin, Yves, La Nouvelle Communication, Paris, Seuil, coll. « Points / Essais », 2000.

[1] E. T.Hall, La Dimension cachée (traduction de 1971), chapitre 10 (« Les distances chez l’homme »), p. 143-160.

[2] Ibidem.

Par Sonia Elvireanu, , publié le 21/12/2018 | Comments (0)
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Baudelaire traducteur d’Allan Edgar Poe

 Allan Edgar Poe (1809 – 1849) a été l’un des plus connus représentants du romantisme américain : poète, romancier, nouvelliste, critique littéraire, journaliste, dramaturge et éditeur. Charles Baudelaire (1821- 1867), appelé « Dante d’une époque déchue», « nourri de romantisme »[1], le chantre de la « modernité », représente le symbolisme français. Les deux écrivains sont nés sur des continents différents, ils appartiennent à des cultures et des courants littéraires différents, mais ils s’apparentent par leurs vies et leurs conceptions de l’art. Comme le symbolisme est né du romantisme, Charles Baudelaire se fit l’écho d’une nouvelle esthétique qui aspirait à l’impersonnalité dans l’art, à la transgression de l’égo romantique, passionné et larmoyant.

Pendant sa vie débauchée, Baudelaire découvre le poète américain Allan Edgar Poe par les traductions parues dans les journaux français, mais il fixe la découverte de Poe entre 1846-1847, trois ans avant la mort de celui-ci. Il s’enthousiasme de cet inconnu dès la première lecture et se passionne de son oeuvre étrange. Son fidèle ami Asselineau le confirme: « Dès les premières lectures, il s’enflamma d’admiration pour ce génie inconnu… J’ai vu peu de possessions aussi complètes, aussi rapides, aussi absolues ».[2] Baudelaire le reconnaît lui-même : « J’ai trouvé un auteur américain qui a excité en moi une incroyable sympathie ».[3] C’était plus qu’une sympathie, c’était une passion de toute une vie et une dévotion à l’égard de Poe.

Lorsque Baudelaire le découvre, le romantisme que celui-ci représentait en Amérique touchait à sa fin en France, mais son influence persistait encore chez les parnasiens et même chez les réalistes (Gustave Flaubert, Salambô) et les naturalistes (Émile Zola, La faute de l’abbé Mouret).

En juillet 1848 paraît sa première traduction d’un récit de Poe, Révélation magnétique, dans la revue « La Liberté de penser »[4]. Bien qu’il ne soit pas le premier traducteur de Poe, ni son découvreur, Baudelaire devient son traducteur attitré et contribue à sa gloire en France. L’auteur américain jouit d’une grande popularité en France qu’il n’avait pas dans son pays.

Léon Lemmonier affirme que de tous les traducteurs de Poe, Baudelaire était « son égal par le talent »  et que son âme vibrait à l’unisson de la sienne ».[5] Il a traduit des poèmes et des nouvelles de Poe, mais il a publié aussi des études sur son oeuvre et sa vie qu’il a réunies dans Histoires extraordinaires (1856). Mais tout ce qu’il a écrit sur Poe porte l’empreinte de son admiration sans réserve pour l’écrivain américain qu’il présentait aux Français comme « la plus puissante plume de cette époque », « un des plus beaux génies qui aient jamais existé ».[6]

 

Baudelaire a investi son temps et son travail à traduire Poe non pas par curiosité passionnée, mais parce qu’il a découvert que celui-ci lui ressemblait, donc par fraternité artistique :

« Savez-vous pourquoi j’ai si patiemment traduit Poe ? Parce qu’il me ressemblait. La première fois que j’ai ouvert un livre de lui, j’ai vu avec épouvante et ravissement, non seulement des sujets rêvés par moi mais des phrases pensées par moi, et écrites par lui vingt ans auparavant. »[7]

L’empathie de Baudelaire pour Poe allait jusqu’à faire de lui son alter ego.

« Ce qu’il y a d’assez singulier, et ce qu’il m’est impossible de ne pas remarquer, c’est la ressemblance intime, quoique non positivement accentuée, entre mes poésies propres et celles de cet homme, déduction faite du tempérament et du climat. »[8]

 

Si on parle de distance physique entre les deux poètes, au début elle est immense, car ils habitent sur des continents différents. Physiquement elle reste la même par la mort de Poe, mais psychologiquement elle se convertit en lien intime par la traduction de sa création. Mais en lisant son oeuvre et en la transposant en français, Baudelaire parvient à comprendre leur ressemblance de visions, de vies, de talent et à lui vouer une véritable admiration. Ainsi leur relation se modifie-t-elle grâce à la traduction et passe dans la sphère personnelle, ensuite intime, car Baudelaire finit par s’identifier presque avec Poe, il se reconnaît dans son écriture.

Baudelaire fait une véritable obsession pour Edgar Poe et s’assume la traduction de son oeuvre comme une sorte de mission religieuse, en se proposant de faire de lui un grand écrivain en France, selon sa confession dans sa Correspondance avec Saint-Beuve et dans son journal intime Mon cœur mis à nu. Il cultive le mythe Edgar Poe[9] en France, repris par Mallarmé et Valéry qui y croient aussi. Il écrit à Sainte- Beuve: «Il faut, c’est-à-dire que je désire qu’Edgar Poe qui n’est pas grand’chose en Amérique, devienne un grand homme pour la France»[10].

Il le fait non seulement par la traduction, mais en présentant la personnalité, la vie et l’oeuvre de son confrère américain dans ses préfaces, notes critiques et articles. Il veut tout connaître sur Poe à une époque où il n’y avait pas d’édition d’oeuvres complètes, c’est par des emprunts faits au Américains qui vivaient à Paris qu’il se procure des collections de journaux dirigés par celui-ci.

Baudelaire traduit Poe en vertu d’une convergence de pensée, d’une affinité artistique, d’une parenté évidente de leurs existences. Ils sont contemporains, Baudelaire naît douze ans après Poe. Ils ont tous les deux une vie malheureuse, traquée par des difficultés financières et des dettes, ils sombrent dans la débauche, ils sont doués d’un talent hors commun et cherchent le renouveau dans l’art. Ils sont compatibles par leur l’esprit poétique et critique, étant tous les deux les partisans de l’art pour l`art. Ils ont une vie brève, Poe a vécu 40 ans, Baudelaire 46 ans.  

Charles Baudelaire semble reconnaître en Edgar Poe un précurseur et son frère semblable, sa moitié. Il lui arrive de découvrir dans l’oeuvre de celui-ci ses propres pensées encore confuses, mais formulées avec une extrême clarté par son confrère américain :

 

« La première fois que j’ai ouvert un livre de lui, je trouvai, croyez-moi si vous voulez, des poèmes et les nouvelles dont j’avais eu la pensée, mais vague, et confuse, mal ordonnée, et que Poe avait su combiner et mener à la perfection ».[11]

Il se confesse aussi dans une lettre à sa mère :

« Savez-vous pourquoi j’ai si patiemment traduit Poe ? Parce qu’il me ressemblait. La première fois que j’ai ouvert un livre de lui, j’ai vu avec épouvante et ravissement, non seulement des sujets rêvés par moi, mais des phrases, pensées par moi et imitées par lui vingt ans auparavant ».[12]

Sa meilleure motivation de s’être consacré avec dévotion à la traduction de l’oeuvre de Poe, leur ressemblance d’esprit et de vies, dévoile à quel point Baudelaire se sentait intimement attaché au poète américain :

« Pourquoi n’avouerais-je pas que ce qui a soutenu ma volonté, c’était le plaisir de leur présenter [aux Français] un homme qui me ressemblait un peu, par quelques points, c’est-à-dire une partie de moi-même ».[13]

 

Edgar Poe meurt en 1849. Dès 1850, Charles Baudelaire consacre son travail à la mémoire de Poe (dix-sept ans), s’adonne à sa traduction et à son étude critique. Le poète français reprend le portrait d’écrivain maudit fait par la presse américaine à la mort de Poe, car il y voit une ressemblance avec sa propre vie. En réalité, ce n’était pas l’image réelle de l’Américain, rien qu’un portrait fait par Rufus W. Griswold qui convenait à Baudelaire et qui lui permettait de s’approprier Edgar Poe, un poète maudit à la française, de pénétrer intimement la pensée de celui-ci:

« Baudelaire a pénétré d’une façon si intime la pensée et le style d’Edgar Poe que ses traductions font sur nous l’impression même d’un original ; et elles ont contribué non seulement à révéler au public français un génie américain, mais encore à augmenter sa propre gloire. »[14]

 

Les essais et les articles sur la relation écrivain et traducteur dans le cas de Baudelaire et de Poe relèvent d’une part l’influence de Poe sur l’oeuvre de Baudelaire, d’autre part, celle de Baudelaire sur la perception de l’écrivain américain. Le portrait de Poe que Baudelaire offre aux Français est le fruit de son imagination qui y mêle admiration, tendresse et pitié pour ce jeune écrivain d’une intelligence brillante mort si tôt. Il comprend ultérieurement qu’il a mistifié son image, que le véritable Poe ne se retrouve pas dans son image de poète maudit :

«Quand aujourd’hui je compare , dit encore Baudelaire, l’idée fausse que je m’étais faite de sa vie avec ce qu’elle fut réellement, – l’Edgar Poe que mon imagination avait créé, riche, heureux, un jeune gentleman de génie vaquant quelquefois à la littérature au milieu des mille occupations d’une vie élégante, avec le vrai Edgar Poe – le pauvre Eddie… cette ironique antithèse me remplit d’un insurmontable attendrissement .»[15]

Les Français qui haissaient l’Amérique pour son pragmatisme et son progrès matériel, tournèrent leurs flèches contre ce pays accusé d’avoir poussé Poe au malheur et à la mort : « Il fut en vérité « la victime de sa patrie, cet homme que l’Amérique, mère de ses vices et de ses misères, a poussé au suicide contre elle »[16], écrivait Barbey d’Aurevilly. La haine de cette société dont il a critiqué durement la médiocrité et le matérialisme ne fait pas Poe se courber, il sait qu’il appartient aux élites et ses contemporains le savaient aussi, car ils reconnassaient « qu’il écrivait dans un style trop au-dessus du vulgaire ».[17]

Baudelaire a été influence par l’oeuvre de Poe, il en a pris le goût de l’étrange et du mystère. Dans ses traductions on a remarqué la même passion et enthousiasme que dans ses articles critiques, car Baudelaire a respecté le style de Poe, cherchant le mot juste, fidèle au sens et à la forme, étant très consciencieux et soucieux de faire paraître les qualités de celui-ci. Les contes d’Edgar Poe « ont été traduits par Baudelaire avec une identification si exacte de style et de pensées, une liberté si fidèle et si souple que les traductions produisent l’effet d’ouvrages originaux et en ont toute la perfection originale ».[18]

Baudelaire connaît un grand succès comme traducteur avant de publier Les fleurs du mal. Ses traductions se distinguaient de celles des autres traducteurs par « la fidélité au texte-source, fait nouveau pour l’époque».[19] Il « donne beaucoup d’importance à la littéralité du texte et il veille à ne pas modifier l’ordre des mots ».[20]

Ce qui nous paraît malheureux dans cette relation intime avec l’oeuvre de Poe, c’est que les deux écrivains ne se sont pas connus, n’ont pas engagé une correspondance, car Poe a été fauché trop tôt par la mort. La relation intime est univoque, fonctionne dans un seul sens, du poète français vers celui américain. Cela se justifie par la mort prématurée de Poe, Baudelaire l’a découvert avant sa disparition de ce monde. Cela pourrait expliquer aussi son attachement et cet acharnement à le rendre célèbre en France.

 

 

Bibliographie consultée

 

Aquien, Pascal (1992). « Traduire la poésie », Huitièmes assises de la tradition littéraire », Arles 1991, dans « Actes du Sud », 1992, http://www.atlas-citl.org/wp-content/uploads/pdf/8actes.pdf

Brix, Michel, « Baudelaire, « disciple d’Edgar Poe ? » dans Romantisme, Revue du 19e siècle, nr. 122, Maîtres et disciples, Paris, Sedes, 2003.

Hall, E.T, La Dimension cachée. Traduction en français par Amélie Petita, postface de Françoise Choay, Paris, 1978.

Molles, Abraham & Rohmer, Elisabeth, Psychologie de l’espace, Paris, Casterman, 1972.

Pecastaing, Sandy, Poe et Baudelaire : pour une hantologie du texte. Thèse de doctorat. Littératures. Université Michel de Montaigne : Bordeaux III, 2013.

Winkin, Yves, La Nouvelle Communication, Paris, Seuil, coll. « Points / Essais », 2000.

Woodsworth, Judith, « Traducteurs et écrivains : vers une redéfinition de la traduction littéraire », « Traduction et culture(s) », « Traduction, terminologie, rédaction », Vol.1, Nr.1,1988, pp. 115-125.

 

 

Wébographie

 

Brix, Michel, « Baudelaire, «disciple» d’Edgar Poe ? »,  Persée, nr. 122, 2003,  pp. 55-69,  https://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_2003_num_33_122_1221

Bentabet, Faffa, Baudelaire, traducteur d’ Edgar Poe, Thèse de doctorat, pdf, 2015, http://dspace.univ-tlemcen.dz/bitstream/112/8671/1/bentabet-fafa.pdf

Garrait-Bourrier, Anne. « Poe/Baudelaire : de la traduction au portrait littéraire ? »,  « Loxias », nr. 28, mis en ligne le 08 mars 2010, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html, id=5990.

Hennequet, Claire, « Baudelaire, traducteur de Poe », http://baudelaire-traducteur-de-poe.blogspot.com/

Woodsworth, Judith, « Traducteurs et écrivains : vers une redéfinition de la traduction littéraire », « Traduction et culture(s) », « Traduction, terminologie, rédaction », Vol.1, Nr.1,1988, pp. 115-125, https://www.erudit.org/en/journals/ttr/1988-v1-n1-ttr1468/037008ar.pdf

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] « Il y a du Dante dans l’auteur des Fleurs du Mal, mais c’est du Dante d’une époque déchue, c’est du Dante athée et moderne, du Dante venu après Voltaire, dans un temps qui n’aura pas de Saint Thomas ». Les Œuvres et les hommes (1re série) – III. Les Poètes, Paris, Amyot, 1862, p. 380.

[2] Apud Bentabet, Faffa,  Baudelaire, traducteur d’ Edgar Poe, Thèse de doctorat, pdf, 2015, p. 103, disponible sur  http://dspace.univ-tlemcen.dz/bitstream/112/8671/1/bentabet-fafa.pdfp. 103, disponible sur

http://dspace.univ-tlemcen.dz/bitstream/112/8671/1/bentabet-fafa.pdf

[3]Ibidem, p. 104.

[4] Michel Brix, « Baudelaire, « disciple » d’Edgar Poe ? » dans « Persée », nr. 122, 2003, pp. 55-69.

[5] Apud. Bentabet, Faffa, Op. cit., p. 7.

[6] Ibidem.

[7] Charles Baudelaire, Correspondance Générale, éd. Jacques Crépet, Paris, Conard, 1948, IV, p. 277 ; Apud Judith Woodsworth, « Traducteurs et écrivains : vers une redéfinition de la traduction littéraire » , dans « Traduction et culture(s) », «  Traduction, terminologie, rédaction », Vol.1, Nr.1,1988, p. 123.

[8] Charles Baudelaire. Cité par Léon Lemonnier dans « Les Traducteurs d’Edgar Poe de 1845 à 1875 : Charles Baudelaire ». p.108; Apud  Bentabet, Faffa, Op.cit., p. 106.

[9] Charles Baudelaire, Mon coeur mis à nu, dans « Histoire des Histoires extraordinaires», Paris, Conard, 1932, pp. 352-353 ;  Apud. Judith Woodsworth, art. cit., p. 122.

[10] «Histoire des Histoires extraordinaires» , p. 378 ; Apud. Judith Woodsworth. art. cit., p. 123.

[11] Lettre à Armand Fraisse, 1856. Cité par Léon Lemonnier dans ” Les traducteurs d’Edgar Poe en France de 1845 à 1875 : Charles Baudelaire ». p.106 ; Apud Bentabet, Faffa, Op.cit., p. 106.

[12] Lettre à sa mère, 26 mars 1853 (Revue de Paris, nr. 1,’ sept. 1917). Lettre à Th. Toré, 1864 (Lettres, éd. du Mercure). Cité par Léon Lemonnier dans ” Les traducteurs d’Edgar Poe en France de 1845 à 1875 : Charles Baudelaire ». p.109 ; Apud   Bentabet, Faffa, Op. cit., p. 106.

[13] Bentabet, Faffa, Op. cit., p. 37.

[14] Ibidem.

[15] Charles Baudelaire. Oeuvres posthumes, « Histoires Extraordinaires », cité dans « Edgar Poe et la critique française de 1845 à 1875 », p.31 ; Apud.  Bentabet, Faffa, Op. cit., p.49.

[16] Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère., cité par Léon Lemonnier dans « Poe et la critique française de 1845 à 1875 ». p. 40 ; Apud.   Bentabet, Faffa, Op. cit., p.54.

[17] Charles Baudelaire, Oeuvres posthumes. Cité par Léon Lemonnier dans « Poe et la critique française de 1845 à 1875 ». Apud Bentabet, Faffa, Op. cit., p. 76.

[18] Théophile Gauthier, notice des ‘’Fleurs du Mal’’, dans « Les traducteurs d’Edgar Poe en France de 1845 à 1875 : Charles Baudelaire ». Léon Lemonnier, p. 159 ; Apud   Bentabet, Faffa, Op. cit., p. 191.

[19] Bentabet, Faffa, Op. cit., p. 239.

[20]Ibidem, p. 241.

Par Sonia Elvireanu, , publié le 03/12/2018 | Comments (1)
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