« La Nuit ne finira jamais » de Denis Emorine

La hantise de la mort 

Poète, romancier, essayiste, nouvelliste et dramaturge français contemporain, Denis Emorine ne cesse de s’interroger sur la fatalité de l’Histoire et l’identité brisée dans son nouveau recueil La nuit ne finira jamais (Éditions Unicité, 2019, 73 p.) dont le titre et le sous-titre nous font penser aux obsessions qui traversent comme un vent glacial son écriture: la mort et l’exil.

« La nuit sans fin » est l’ombre de la mort qui vient d’un passé torturant dont il ne peut se libérer, de la douleur d’une blessure incurable qui perce sans cesse son âme, l’empêchant de jouir de la vie, de l’amour.

Présent et passé se heurtent continuellement dans ses vers, la mort et la vie, inséparables et déchirantes, l’âme se replie, harcelée par des souvenirs trop cruels. Tout appel au secours lancé à la femme aimée, consolatrice et protectrice, s’avère impuissant face aux démons intérieurs qui s’emparent du poète. Il restera définitivement marqué par la guerre et par l’Est où il s’est découvert des racines slaves qui l’ont mené à s’imprégner de la grande culture russe. Le vers tout aussi troublant que douloureux « La mort vient de l’Est » annonce l’un des leitmotivs de ses poèmes.

Sous la pression d’une accélération temporelle, le poète se hâte de se livrer à la confession par une voix poétique délivrante, qui s’ouvre vers l’abysse intérieur. Les mêmes fantasmes de Prélude à un nouvel exil (2018) semblent surgir du labyrinthe du soi: la guerre, le fusil, le petit orphelin, la Russie, les morts, la mère, le poète, la femme aimée, la mort omniprésente qui guette de partout, de « derrière chaque fenêtre», dans une poursuite harcelante.

Ce qui ne finira jamais, c’est aussi la douleur de la rupture, de la perte, de l’absence, de l’exil, de l’amour outragé par l’Histoire qui hante sans cesse la conscience du poète. Le souvenir de la mort, le trou noir de sa mémoire affective, écarte toute joie et rend fou de désespoir, car les spectres du passé ne cessent de le hanter. Aucun refuge pour lui, ni même dans l’amour, assombri par le spectre de la mort. Comme un enfant effrayé, il aimerait retrouver la chaleur des bras maternels ou de la femme aimée pour le protéger contre le mal, contre ce qu’il ne peut oublier : « Retiens-moi encore/ je t’en prie/ n’ouvre pas les bras/ Étrangle-moi s’il le faut/ puisqu’il n’y a plus de refuge. »

Le poète conjure l’amour de lui offrir sa protection, mais c’est en vain, la torture ne finit pas, les souvenirs ne disparaissent pas. Ils reviennent avec plus de force, agressent continuellement sa cervelle à le rendre fou, un cauchemar d’où il ne peut sortir que par l’écriture: « Au fond de mes cauchemars/ le même train s’élance en hurlant/  sur les rails fourchus/ c’est le train de la mort/  qui caracole vers l’Est pourtant/  il ne sert à rien de me dissimuler/ entre mes draps sanglants/ il me désigne du doigt celui/ que je voudrais oublier/ on l’a arraché aux bras/ de la jeune femme brune aux yeux bleus/ qui hurle encore son nom/ sous la terre balafré de croix noires/ alors que je me débats en vain/ contre moi-même »

La douceur de l’amour est toujours étouffée par un chagrin incurable que rien ne pourrait vaincre, issu de l’exil intérieur, de la fracturation de l’identité, partagée entre l’Ouest et l’Est, thème récurrent de sa poésie : « Il y a si longtemps/ que j’habite l’isba du chagrin. »

Les poèmes laissent deviner le dialogue déchirant de l’identité/ l’altérité à travers une voix plurielle: je lyrique, tu féminin, il, cet autre lui-même, l’enfant d’autrefois qui l’habite ou il, le poète adulte face à son écriture, elle la mère, il le père ou l’alter, le poète russe avec lequel s’identifie une partie du moi dans le requiem pour l’Est.

Les femmes appelées par leur prénom ou nom et prénom dans les dédicaces, réelles ou inventées, avec un sentiment de nostalgie face à ses images floues de l’amour, toujours délicat, jamais passionnel. Elles semblent des épiphanies d’un archétype féminin recherché par l’homme depuis toujours pour le délivrer du sentiment du néant: « Je voudrais m’accrocher une dernière fois/ à ta main tendue/ mais je n’attrape que le vide ». L’image de la jeune femme brune aux yeux bleus revient souvent à côté d’un petit enfant, souvenir douloureux de la mère et de lui-même.

De la nuit du chagrin sans fin où le poète sombre, un lieu privilégié se fraye chemin lumineux dans sa mémoire, le Jardin du Luxembourg, lieu de rencontre heureuse de la femme idéale, l’anima de l’homme en psychanalyse. Ce rayon merveilleux éclaire de temps en temps le tunnel des souvenirs sombres dans lesquels s’enlise à jamais le poète.

S’il ne peut pas se débarrasser du passé, ni apprendre à l’apprivoiser pour vivre avec lui sans en être tracassé, il aura les mots comme seule consolation à libérer ses fantasmes dans l’écriture aussi illusoire que la vie : « les mêmes cauchemars apprivoisent tes nuits/ arrosées de deuil/ vivre est un outrage/ et l’écriture une excuse trop facile/ pour ne pas s’endormir les poings serrés. »

Le recueil débute et s’achève avec une page en prose. Celle du début parle d’un quai de gare où une plaque incrustée sur un mur rappelle la guerre. La page finale se veut un autoportrait, celui d’une voix poétique qui s’interroge sur la vie et l’écriture.

 

 

Denis Emorine, La Nuit ne finira jamaisPoèmes transpercés par le vent d’est, Ed. Uunicité, 70 p., 13 €.

 

Par Sonia Elvireanu, , publié le 07/01/2020 | Comments (0)
Dans: Critiques, Pratiques Poétiques | Format: ,

« Le souffle du ciel » de Sonia Elvireanu

Sonia Elvireanu, Le souffle du ciel, Paris, L’Harmattan, coll. “Accent tonique”, 2019.

 

Rencontre avec l’être aimé au-delà de toute apparence : voilà le ressenti premier à la lecture de ces poèmes qui élargissent l’état de grâce du projet, la motivation universalisant le propos.

Les éléments naturels sont raccourcis dans leur état de manière à susciter chez le lecteur une sorte de choc des atomes perturbés dans leurs créations permanentes mêlant ciel, terreau nourricier et dialogue tel : « Ouvre, ma bien aimée, le jour est en train de mourir, je suis venu te caresser ».

L’aspiration vers le haut s’arrête cependant en relais de vie entre la lumière et les feuilles des grands arbres complices, avec en écho « cette (ta) voix pour caresser les (mes) jours et retarder la nuit ».

La cohésion du ciel et de la terre ayant prise dans la réalité par la neige pure interposée dans le silencieux gel des âmes, Sonia sait que « les choses de la vie ne sont pas des miracles », faisant de sa croyance une foi qui globalise bien une certaine ferveur tout humaine, avec « le baiser : (la) myrrhe et l’encens à l’aube ».

Le symbole de la faux est inversé en de joyeuses perspectives laissant bondir des sautillements de vie parmi la survivance des oiseaux.

Il y a une certaine jubilation à être. Et surtout… à être accompagnée.

Tout se fait prétexte à unir et joindre l’arc-en-ciel et l’horizon servant d’échelle à la grandeur du moment avec l’audace et la tentation de vouloir mettre en exergue des prérequis religieux dispensés dans une certitude sans faille où l’ombre et la lumière ont trouvé leur cheminement.

Toutes les nuances de l’Amour sont « parsemées dans les herbes ».

Le jour se passe bien « entre aube et crépuscule » où la présence a force solaire. Le texte est une longue infinitude avec ses reflets à même l’estran.

La lumière se brise en évocations intérieures à réprimer ce qui pourrait n’être que douleur.

Avec ce texte d’appel à vouloir transcender l’absence dans la réalité, l’auteur se veut insistante à recevoir un appel qu’elle sait pourtant physiquement impossible ; « fais-moi découvrir que tu vis/ Quelque part dans un autre temps ».

A travers sa démarche, la paupière semble importante à veiller sur ce qu’observe l’œil : elle protège d’une part et cligne d’autre part à se poser la  question de l’existence, de son parcours et de ce qui pourrait peut-être se passer après celle-ci.

Prendre de la distance passe par un sentiment de définitive permanence : « A chaque tombée du soir je suis toujours/ plus loin, mais si près de toi, mon amour ».

Une longue recherche d’Absolu finit par aboutir en soi-même, l’absence étant assimilée à la Vie qui poursuit son cours : « Je reviens au monde le cœur palpitant/ dans l’étreinte de l’être ».

« L’ombre inhabitée depuis longtemps » a force de présence dans cette poussée de fièvre amoureuse entre rêve éveillé, souvenirs et surtout grande espérance.

Avec « et par-dessus le monde/ Ton sourire », Sonia sait qui lui adresse la parole.

« Le souffle du ciel » lui répond superbement.

 

 

 

 

 

“Néant rose” de Dana Shishmanian : une tentative d’exorcisme poétique

Poète et critique français d’origine roumaine, Dana Shishmanian vit à Paris depuis 1983. Elle est rédactrice à la revue littéraire « Francopolis ». Bien que douée pour l’écriture, elle n’écrit cependant pas pendant l’ancien régime dans son pays, sa voix d’écrivain s’affirme assez tard en exil, témoignant de la douleur et de la désespérance du déraciné, mais aussi de l’espoir de renaître un jour.

Elle réussit à faire entendre sa parole ardente et révoltée qui relève d’une blessure pas encore guérie. Elle porte en soi ses racines, sa première identité, la mémoire d’une âme brisée par la fatalité de l’histoire. Ses poèmes dévoilent sa double identité, l’affrontement douloureux entre deux cultures, deux temps, le passé et le présent que le poète aimerait réconcilier.

Dana Shishmanian a publié ses poèmes dans plusieurs revues et anthologies, et les recueils : Exercices de résurrection (2008), Mercredi entre deux peurs (2011), Les poèmes pour Lucy, Plongeon intime (2014), Fruit obscur (2017), Néant rose (2017). Sa poésie est le fruit d’une descente en soi dans le labyrinthe de la mémoire d’où jaillissent des images bouleversantes et des cris de souffrance.

Son recueil Néant rose (L’Harmattan, 2017) comporte une structure tripartite : Au jour le jour, Balades urbaines, Cent et un haïkus en quête d’auteur. Dans la première partie, le poète nous dresse avec ironie l’inventaire des 7 jours de la semaine, qui renvoient aux 7 jours de la Création, ce cycle répétitif de la vie avec ses automatismes et mauvaises humeurs. C’est un prétexte pour une réflexion sur l’abîme qui est en soi, cet enfer intérieur qui monte des profondeurs à la surface de la conscience.

Lundi est un jour gris, de cri, où l’ordinateur est tombé en panne, mais cette rupture du rythme quotidien invite à divaguer, à s’interroger sur soi, sur son identité, l’« âme fendue », exilée. Mardi, les interrogations sur les incertitudes des « cervelles embrouillées » continuent et le poète ressent

mon cœur crucifié comme une fontaine sans fond
(comment une fontaine pourrait-elle être crucifiée ?
– c’est que l’eau s’ensource de son centre sans cesse
et se reverse sans cesse de ses branches) fontaine arbre de vie.

Mercredi « c’est juste une perte d’espace-temps »,

c’est la bouteille de Klein à la panse pleine
l’ouïe est absorbée par la gorge le son par la vue
les yeux touchent mollement la douce racine où se déverse
la cervelle à l’embouchure de la nuque
et seul mon front tel une proue de bateau s’enfonce dans la nuit
je suis la flèche tirée d’un arc que tend hors du temps un géant
forcément aveugle – sinon comment pourrait-il viser la nuit.

Les métaphores désignent le soi (la fontaine), la conscience (la flèche) qui juge et vise le monde et l’inconscient (un géant aveugle) d’où jaillissent sans cesse les interrogations et les jugements.

Jeudi est encore plus cruel que les autres jours, « il sévit du tréfonds de la pourriture », s’acharne à rappeler au poète le Shéol, « la mare des âmes qui se noient en elles-mêmes », cette tombe des âmes après la mort dont parle la Bible hébraïque. Le Shéol est similaire au Hadès de la mythologie grecque, étant en même temps tombe et punition des âmes :

Ombres sous terre procession funéraire
marche funèbre aux cierges
lent chœur d’hommes et à peine audibles
voix de femmes et d’enfants
anges et démons mélangés sur l’échelle du même chant.

Le cycle répétitif de la vie est désigné à petite échelle par la semaine, torturante parfois, de même que l’existence, métaphoriquement la roue qui tourne sans cesse.

Vendredi, n’est pas seulement ce jour ordinaire, « vendredi tartiné au beurre de cacahouètes », mais aussi

vendredi hebdophore omniphore christophore
vendredi le jour de passion
éternellement à tes portes je reste clouée
comme au pied de la croix. 

Samedi, c’est « faire des emplettes au marché de Noël », côtoyer trop de gens, se mêler au vulgaire au risque de lui ressembler. Et dimanche on retrouve la lucidité, la réflexion sur la perception des choses transposées dans les poèmes :

Exercices retrouvés de lucidité
gymnastique de clair de dimanche
matin l’air hivernal soleil (enfin !)

Jeux de mots, métaphores, intertextualité, répétitions, images concourent à tracer le fil des jours de la semaine d’une manière ironique et répétitive. Le poète les reprend en quatre séries, les désignant par leur nom dans les titres des poèmes, puis il ajoute à chacun dans le titre un adjectif, un groupe nominal ou un nom pour lui rendre le spécifique, témoignant des états d’âme du poète: Lundi de syncope, Mardi interstitiel, Mercredi entre deux peurs, Jeudi à bout de souffle, Vendredi à l’orange, Samedi à la rose, Dimanche à Fred Astaire, Le sonnet de lundi, Mardi fente, Mercredi d’extase, Jeudi-flamme, Vendredi de veille de Noel, Samedi de Noel, Dimanche à la Manne etc.

Chaque reprise revient sur la mémoire et la souffrance (« mes vies chuchotent dans mes entrailles/ les souvenirs d’atroces souffrances »), tisse les souvenirs d’un passé douloureux et le quotidien dérisoire (« samedi aux courses à la cuisine à la télé/ rien à signaler/ce temps poreux autrement facile à récupérer ») dans une sorte d’anamnèse pour se délivrer de ses obsessions et permettre le « rêve oui de ma résurrection ». Dans sa révolte, la voix poétique tourne parfois à la satire, dénonce les dérèglements de la société contemporaine (Dimanche du huitième jour).

Dans la deuxième partie du recueil, Balades urbaines, Dana Shishmanian fait des croquis d’hommes et de femmes rencontrés dans le métro, dans les rues, sur les berges de la Seine, partout dans Paris: le travailleur (l’homme-outil), l’employé (l’homme à la serviette), le révolutionnaire, le captif, le prophète, la femme en larmes, la femme frustrée, la femme de pouvoir, le joueur d’échecs (une sorte d’autiste), un couple déparié, la fille aux écouteurs :

Fatiguée…
lasse de vivre…
d’aller à la fac au boulot ou ailleurs
belle comme un cœur
à quoi bon
oreillettes enfoncées pour étouffer
le dehors
entendre sans écouter
le bruitage rythmique d’un groupe quelconque
étouffer ainsi
le dedans
mâcher du chewing-gum
les yeux fermés
absente à tout
gestes vides d’esprit

Mais ces poèmes sont aussi de véritables scènes de vie quotidienne, des tableaux parisiens, dans ses aspects les plus cruels et même macabres (La balade de l’homme-outil, Accident grave de voyageur, Monologue théâtral dans un bus de banlieue).

Le poète radiographie la société urbaine dans ses aspects les plus sombres, par ces diverses figures humaines, s’attaquant au pouvoir cynique qui pousse les gens vers la souffrance, la misère et la mort. Ces poèmes cruels, puissants, dénoncent la réalité sordide de la métropole.

Le langage, adapté au milieu défavorisé que le poète peint, a l’oralité du style. Les événements tragiques, pris du réel, décrits avec une rare précision du détail font frissonner d’horreur le lecteur et s’interroger sur la déviation d’une société irresponsable, « zoojungle » où le pouvoir fait ses jeux sans se soucier des gens qui se donnent la mort par désespoir (Accident grave de voyageur).

Certains poèmes sont focalisés sur le pouvoir de la poésie de faire éclater tous les dogmes, contraintes et conventions, de dénoncer avec rage et en bonne conscience la pourriture du monde et de faire encore rêver :

La poésie n’a que faire
de votre politiquement correct
traduit en censure.
Elle se moque de vos dogmes
laïques catholiques politiques économiques
éthiques ludiques civiques et iques et iques/et iques et iques !

Cent et un haïkus en quête d’auteur, la dernière partie du recueil, font entendre l’amertume poignante du poète. Cependant l’espoir, la foi en Dieu, le rêve percent à travers le noir insupportable de la souffrance qui assombrit la vie. En poèmes très courts, de 3 vers, le poète continue de réfléchir, de s’interroger sur la vie, la mort, le destin, la poésie, le rêve, la solitude, de lancer des exhortations à soi et aux autres, incapable de sortir de l’abîme qui est en lui, ce puits noir qui fait pousser des cris d’horreur et de révolte. Par rapport aux poèmes amples des deux premières parties, ces haïkus sont les plus poétiques, mélancoliques, témoignant d’une profonde sensibilité blessée :

Toi-même t’es le cri
d’un cou sans tête – eau brisée,
éclat de miroir

 Révolte des racines
appel des sèves mortes – tu rêves
du réveil de Dieu

 Pavés sur nos chemins
les histoires du passé. Seuls
s’insurgent les brins d’herbe

 Dans ton assiette
un papillon égaré.
Il t’annonce l’avenir

Dans Néant rose, ayant un graffiti moqueur de Da Cruz sur la première de couverture, Dana Shishmanian propose une lecture moins habituelle selon la remarque de Monique Labidoire (chronique dans CMC Review, Canada, n° 2/2017) : « Il faudrait inventer pour cette écriture si personnelle un nouveau vocable qui contiendrait des multitudes de termes qui se déclineraient en poèmes, contes, illuminations, tracts, philosophie, citoyenneté, fraternité, amour, partage, mots aux sens visibles et qui rendent profondément vivant ce que l’auteur nous dit. Nous sommes loin du ronron poétique tout en pleins, déliés et harmonie et c’est sans doute ce qui nous saute au visage et titille notre oreille. »

 

 

 

Sonia Elvireanu, poétesse élégiaque

L’infini s’effiloche
dans les flammes des orangers

Les lecteurs de Mondesfrancophones ont pu découvrir récemment quelques poèmes tirés du dernier recueil de Sonia Elvireanu, Le Souffle du ciel. Essayiste, romancière, poétesse, cette professeure de l’université d’Alba Iulia est l’auteure de plusieurs recueils publiés en Roumanie, le plus souvent directement en français. Elle traduit également des poètes français en roumain et des poètes roumains en français.

Le Souffle du ciel est son deuxième recueil publié en France après Le Silence d’entre les neiges, l’année dernière, déjà chez L’Harmattan (1). Il contient cent-vingt poèmes, pour la plupart bref, dont on sent qu’ils sont le jaillissement d’un instant. Une sensation fugitive qu’il fallait fixer.

Moi, sous la pluie,
un cygne sur les eaux

la rosée des gouttes
me baigne et me caresse,

leur clarté
éveille le chant

qui m’enveloppe.
(Le baptême de l’eau)

Si l’eau revient souvent :

des ciels d’eaux ondoyant
dans les paupières d’une pensée

(Et les tilleuls),

la nature, plus généralement, est constamment présente :

le vert nacré des peupliers
frémit dans mon âme

(Le regard des peupliers),

des plantes, des animaux aussi :

le matin coule dans l’œil du cheval noir
(L’élégie des chevaux blancs),

ou un simple caillou :

la pierre sur laquelle je marche
colle sa douleur à ma
semelle
(Poussière empoisonnée).

S. Elvireanu affectionne les images surréalistes :

des nénuphars fleurissent dans mes cheveux
(Regards de nénuphars)

sur les eaux, les os en dérive
se rejoignent en pont
et chantent sur la mer
(Isis).

Une rare mention d’un objet fait de la main de l’homme :

la fumée de la cigarette s’élève en silence,
un rond de cigarette allumée
attend que la nuit se dissipe
(Un rond de cigarette)

L’amour se manifeste ici sous la forme mélancolique propre à l’élégie :

j’ai crié ton nom, tu n’étais nulle part,
des feuilles et des cailloux partout,

Je me suis heurtée à un arbre,
je l’ai embrassé égarée, 

tu n’étais nulle part,
des feuilles et des cailloux partout

(Epouvante).

Les mystères de l’amour :

je croyais connaître l’homme
collé à mes reins une vie entière,

Les caresses de l’été sous les pommiers,
l’argile se faisant source dans nos paumes
(Zéphyr soyeux).

Pour la poétesse
l’homme est le Ciel, la femme, la Terre,
l’homme, l’aigle d’azur, la femme, celle d’argile
(L’arc-en-ciel).

Le constat d’une vie qui passe sans qu’on n’y comprenne rien :

les fils de la vie s’enroulent en quenouille, leur indifférence nous déchire
(La lumière qui s’éteint),

la nostalgie :

Crois-tu que nous serons
un beau jour
des violons en déclin

ou peut-être rien que
des murmures de clavecin,
écrasés par les pleurs

(Peut-on faire autrement),

une sorte de bonheur, malgré tout :

il nous reste quelque part un sourire, un regret, un soupir,
des neiges gelées sur la branche

(Il nous reste le silence).

La poésie de S. Elvireanu : une chanson douce qui nous touche au cœur.

 

Sonia Elvireanu : Le Souffle du ciel, Paris, L’Harmattan, 2019, 162 p. Ce recueil réunit les poèmes récompensés par le prix Naji Naaman de créativité (Liban) et le prix Monde francophone décerné par l’Académie littéraire et poétique de Provence.

 

 

(1) Et sa traduction, chez le même éditeur, du poète roumain Marian Drăghici sous le titre Lumière, doucement.

 

 

 

Le souffle du ciel (extraits)

 Isis

 À l’ombre des oliviers,
le bleu de la mer Égée
s’ébat sous les cils d’Élyane,

 sa robe blanche s’enroule
autour des colonnes de l’Agora,

 le voile d’Isis en quête, 

sur les eaux, les os en dérive
se rejoignent en pont
et chantent sur la mer.

Voie étoilée

 – Sois pour moi
la reine de Saba,
femme du Levant,
or, encens et myrrhe
sur mon chemin étoilé.

 

Corps de papillons

 Nuées de papillons jaunes,
entre des herbes fanées
depuis mille ans,

 mon corps,

 déchirements blancs
de nuages harcelés, 

les veillées nourrissant
le sang de l’argile,

 nuées de papillons,
enivrés par le souffle
de la lampe enchantée,

 depuis mille et mille ans égarée,

 poussière de papillons
mon corps,
frémissement blanc.

 

Le sentier aux papillons

 Comme un nuage dans l’herbe en flammes
elle attire le soleil sur le sentier,

 le corps mince, courbé dans l’air,
la rosée de la plaine perlant ses pieds,

 les cheveux empourprés, de saule pleureur,
des ombres par-dessus le soleil traînant sous ses pas,

 elle glisse dans les herbes,
hume des traces fragiles,

 de ses cheveux, des papillons jaunes
s’éparpillent sur ses épaules,

derrière, le regard d’herbes et de papillons.

 

Un rond de cigarette

 la fumée de la cigarette s’élève en silence,
un rond se défait parfois de la bouffée,
s’en va étourdi dans la nuit,
se ravisant d’un coup
il revient lentement vers hier
comme un saut de dauphin dans l’océan,

 il cherche le chemin de la soie
avant d’avoir allumé la cigarette,
avant la chute et un instant
il demeure éperdu dans le souffle froid du vent,

 il retourne en arrière, attiré par la lumière
d’un sourire lointain,

il y a si longtemps depuis ce jour-là,
presqu’une moitié de siècle,

il peut encore la toucher
du chant de sa jeunesse émerveillée,

 ses murmures glissent  encore dans
le tressaillement de son coeur
aux étranges odeurs du soir,
les égarements  cessent soudain
au bord d’une rivière,

 la rivière coule encore quelque part
dans une contrée rendue sauvage par l’attente,
la fumée de la cigarette s’élève en silence,
un rond de la cigarette allumée
attend que la nuit se dissipe.

 

La lune rouge

 Tel un arc étendu la pensée
passe par épée et feu des rives,allume des feux sur la mer

 pour brûler l’épouvante du dernier instant
et le gouffre dans lequel on glisse sans savoir
qu’il n’y a plus de retour, 

pour déterrer l’été de l’amour
sous une immense lune rouge,

 sa trace apparaît encore dans la nuit
sans le sable rouge de la brûlure,
sous sa pâleur dort le sang

empoisonné par la mélancolie
jusqu’à ce qu’il coule de nouveau limpide
rougissant la lune de l’été,

la nuit sur les épaules on descend
jusqu’à la mer
pour prendre une goutte de son feu.

 

Le ciel au jardin

 Les instants s’émiettent dans le silence des feuilles,
murmures des ombres du midi sur les collines,
frémissement de paroles dans les arbres,

 les nuits et les jours ne meurent pas aux tréfonds,
le vif d’hier nourrit mes matins vides,
leur lumière murmure dans le sang du jour,

 l’air se fait prière en moi,
les feuilles ne cessent de se taire,
murmurent la même histoire,

 ton ciel accroché aux branches du jardin
glisse sa lumière en moi.

 

L’élégie des chevaux blancs

 Un cheval noir galope sauvagement contre la prairie
dans l’air éclairci d’un matin de l’été
où il ne peut plus s’arrêter,

 les yeux rivés sur le ciel de dedans, renversé en dehors,
un cheval blanc égaré dans les herbes
galope hanté par l’orage,

 le matin coule dans l’oeil du cheval noir,
se mêle au blanc ondoyant et chimérique du corps blanc
pris un instant  dans la soie du regard,

 deux chevaux galopent à travers l’été,
brillant sur la crête d’une montagne,
leurs chemins se croisent aux Sentiers,

 le Ciel reconnaît la Terre :
l’élégie des chevaux blancs à travers l’orage.

 

Sonia Elvireanu, poèmes extraits du recueil Le souffle du ciel, L’Harmattan, 2019

 

 

Par Sonia Elvireanu, , publié le 08/11/2019 | Comments (4)
Dans: Périples des Arts, Pratiques Poétiques | Format:

Béatrice Marchal : De la mélancolie à la joie d’être

Béatrice Marchal, Un jour enfin l’accès suivi de Progression jusqu’au coeur, Paris, L’herbe qui tremble, 2018, 190 p.

 Poète et critique française contemporaine, présidente du cercle littéraire parisien Aliénor, Béatrice Marchal est l’auteure de 12 recueils de poèmes et de huit livres d’artistes auxquels s’ajoutent trois études critiques sur la poésie française dont La poésie en France depuis Baudelaire (Dunod, 1999). Son oeuvre poétique et critique est récompensée par plusieurs prix.

En 2018, elle publie en un même volume deux livres, Un jour enfin l’accès et Progression jusqu’au coeur, qui regroupent des poèmes sans titre et suggèrent son évolution psychologique et spirituelle de la mélancolie à la joie.

La poète porte son regard sur le paysage naturel et saisit le spectacle incessant de la vie souvent confrontée aux tourments de l’orage. Son âme blessée par les griefs de la vie, pétrie dans la souffrance muette, semble renaître petit à petit sous l’impulsion de la vie, de la beauté, de « l’harmonie naturelle ». Elle sent la lumière et la joie d’être s’épanouir autour d’elle, dans les herbes hautes, les chênes, les sapins, les feuilles des arbres, les crêtes des montagnes, les chants des oiseaux, et se laisse emporter par des sentiments nouveaux :  tendresse envers tout sursaut de vie et un désir secret d’en goûter sa plénitude.

L’auteure se rend compte que son coeur ressemble à cette apparente indifférence de la nature, entre secousse et calme, à même de retrouver son équilibre primordial. Dans son immobilité et captivité intérieures, elle sent en elle-même la pulsion de la vie délivrante. La blessure de l’absence telle un poison mortel au fond du coeur sera affaiblie par une « brusque poussée de sève » qui l’invite à renaître.

Les couleurs de la vie entre ciel, terre, mer, le paysage naturel, appellent l’être solitaire à « une beauté nouvelle », cet être pareil à l’arbre au bord de la route « qui abandonne au vent jusqu’au ciel son feuillage ».

La mélancolie de la perte éveille les souvenirs « d’un temps révolu/ d’un lieu perdu », « trop vivants pour laisser place à la paix », par lesquels on retrouve des bribes de vie conservées par la mémoire affective et l’enchantement d’autrefois : l’enfance, grâce à la poupée cachée au fond d’un placard ; l’image de la mère, du père, de l’être aimé ; un paysage, un espace familier autour d’un chêne.

Le désir d’une présence, d’une intimité, du partage de la vie, d’une rencontre, d’un regard se glisse dans son âme. Le présent prend le dessus, ne laisse pas le coeur sécher, la vie réclame son adhésion : « je ne suis pas une tombe », affirme la poète que les pulsions de la vie entraînent vers la joie de l’instant sans la nostalgie du passé.

Le regard contemplatif sera petit à petit remplacé par un dialogue entre le je et le tu, les deux voix d’un dédoublement permettant de saisir à la fois le dehors/ le dedans de l’être, le masque qui protège et la souffrance de derrière,  « la nostalgie sans trêve » de ce que l’on a perdu.

La conscience que l’on peut laisser une trace de nos vies éphémères, du vécu, le refaire par les mots, ne tarde pas à se manifester. Cependant, Béatrice Marchal sait bien que les mots ne peuvent pas guérir, seulement consoler. La neige, le silence parlent non seulement de l’oubli, mais aussi d’une renaissance possible, car le blanc est ambivalent, fin/ commencement, et le silence donne le temps de réfléchir et de comprendre. Il faut retrouver la lumière au plus profond de soi.

« Brisée devant la perte », s’en souvenir sans cesse, ressentir le remords du regret et encore la joie d’être, attendre le jour où l’on aura enfin accès à « ce qui chante en soi »,  à « une vie insoupçonnée/ au milieu de soi/ au centre d’une forêt/ où tout reste fidèle à l’impulsion première », voilà son cheminement : «Alors jaillit/ et se déploie/ et vibre au plus profond/ une mélodie sans origine connue/ inouïe. »

La poète plonge aux tréfonds du soi, s’y noie jusqu’à la perte de l’identité, à la recherche de la lumière intérieure, guide sur la voie à suivre devant la perte. Dans le magma du soi profond et inconnu gisent les souvenirs, les souffrances, les blessures, les troubles de la vie, les rêves et la mélancolie, les mots avant de naître pour parler de tout cela et consoler.

Dans son plongeon et noyade symboliques, descente en soi et traversée de la mer intérieure, l’auteure découvre un être nouveau qui tâche de s’ouvrir à la vie, de témoigner du vécu par l’imperfection des mots, mais aussi de renaître, de se réjouir, malgré ses peines. Modifiée par le passé, elle sera un être tendre, compatissant et engagé, conscient du rôle des mots donnés au poète pour consoler, combattre, dénoncer le mal, vaincre « les blessures qui brisent la plénitude de la vie » et l’oubli, de refaire les liens entre les gens et de redonner l’espoir.

Malgré la solitude et l’absence, le coeur s’ouvre à la beauté d’une fleur, d’un arbre, du ciel et de la mer, ressent la sève couler, goûte la saveur de la vie et s’en réjouit, réconcilié avec le passé dont on retient « le moût de ce qui fut vécu ».

Les poèmes de Béatrice Marchal sont accompagnés par les délicates peintures en encre de Chine d’Irène Philips, des variations sur la lettre T de l’alphabet. Le T apparaît comme un Tout composé de deux silhouettes gracieuses d’un couple inséparable, qui dansent et s’épanouissent au fil d’une métamorphose pareille à celle de la poète, célébrant la symphonie de la vie, fruit de l’amour, principe de la renaissance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

“Lumière, doucement” par Marian Draghici

Un art poétique totalisant

 Ce poète singulier fait de son oeuvre un ars poetica, ce qui le distingue de ses contemporains, mais un art poétique qui se nourrit sans cesse de son expérience orphique. Il refuse toute appartenance au postmodernisme et suit sa propre voie, à l’écoute de son seul démon intérieur : la poésie. Il est le plus prolifique auteur d’arts poétiques de son pays. Son anthologie lumière, doucement en est la meilleure preuve. La sélection des poèmes est faite par l’auteur selon deux principes : la cohérence thématique et l’art d’orfèvre.

Sous son emprise tyrannique, il vit la poésie intensément en vertu de son crédo littéraire, clairement exprimé dans le poème D’un autre temps, d’un autre âge poétique, en guise de préface. Pour Marian Drăghici, la Poésie est immersion dans un au-delà saisi par l’esprit. Elle devrait éblouir et sauver le monde par sa beauté. Ancré dans la métaphysique, le poème idéal, authentique, ne se révèle que dans le rêve, teinté d’une lumière et d’une beauté étranges. L’acte d’écrire n’est que la transcription de la vision du poème dans un langage poétique, le fruit d’un travail incessant sur le texte pour « plus d’expressivité/vérité esthétique, illusoire, peut-être », affirme-t-il. Le poète s’avère ainsi l’instrument par lequel le sacré se révèle à l’homme.

La poésie est avant tout inspiration, Logos, avant d’être l’art d’écrire : « Je n’avais plus rien rêvé depuis longtemps/Tout cela était rêvé, même déjà fumé./Comme tout y est d’ailleurs : rêvé, fumé./Eh, bien, j’ai rêvé dans un sommeil instantané à l’heure du soir/un poème divin. Le texte, écrit sur l’air, en lettres claires, dorées/se déroulait raide, lent, implacable/de haut en bas, du ciel vers la terre/[…] Au réveil, leur image mentale s’évanouissait en même temps que les derniers instants de sommeil./Le travail au poème – la cigarette, le café, la page blanche –/se consommait par des tentatives (tâtonnements) successives/de réécrire le poème rêvé, « idéal ».

L’art poétique de Marian Drăghici s’appuie sur le tragique de la vie, y compris son vécu, et le livresque. De multiples couches se superposent dans le palimpseste du texte : le réel concret, le biographique, la mémoire affective et culturelle dans un habile mariage de naturel et d’étrange qui donne l’impression paradoxale de compréhension/incompréhension de ses vers.

Sous la fascination/la torture de la poésie, un possédé au sens romantique de l’art, le poète projette son crédo sur le dramatisme de son existence avec un détachement lucide pour esquisser son autoportrait et sa relation avec le Poème. La mort de la femme aimée, l’axe tragique de son destin, lui provoque une profonde rupture au niveau existentiel/de conscience/de langage. Le moi poétique unique, profond, nourri de l’idéalité de la poésie, se dissout sous l’obsession de la mort et atteint la souffrance suprême, incapable de se libérer, uniquement d’assumer les masques de sa propre destruction. Sa conscience perçoit le dédoublement, la dissonance entre « mon moi mystique à côté du batracien athée »(«tuez-moi ou vous êtes criminel !».

Le poète est accablé par le quotidien dérisoire, son autoportrait teinté d’ironie se dégrade, vicié par l’alcool, l’antidote contre l’obsession de la mort. Dans les images de

la dégradation, le lecteur saisit une tentative d’anéantissement de la souffrance sous le masque de l’indifférence envers soi-même. Les métaphores du petit verre, de la négresse, de l’harmonica rouge deviennent les symboles de la déchéance, projetée en espaces exotiques, hallucinants, torrides, sensuels. Mais elles s’ouvrent vers de multiples sens : dionysiaque/thanatique/ sacré/érotique/orphique. Seuls l’amour et son souvenir peuvent défier la mort : « le soir depuis quelque temps/lorsque la nuit tombe/je vis tranquillement/en ton absence/avec ton image évanescente mais lumineuse » (le berceau de la chatte, une cantilène).

Les poèmes le franc-tireur, Bible Belgrade, moi et le moulin de Také, très amples et complexes, reprennent les obsessions du poète, en multipliant son image en masques de l’altérité (l’ange déchu, le franc-tireur, le coq en tôle, le chat faustien, le chien Carl Gustave), en scénarios oniriques aux allusions bibliques et littéraires, tout en déroulant des séquences biographiques dramatiques à partir de nouveaux motifs : le monde comme théâtre, la guerre de Yougoslavie.

Le poète s’assume l’expérience tragique de son destin poétique, en rêvant d’un grand poème, le guide de la survivance du poète, mais aussi l’impuissance de l’écrire.

La poésie de Marian Drăghici où le biographique intervient comme expression du thanatique, révélé en art, est structurée en séquences narratives/descriptives/confessives aux insertions de dialogisme poétique/intertextualité/ onirisme, en images plastiques d’un chromatisme prégnant, symbolique. Les sens se révèlent à travers le jeu sémantique entre la dénotation/ connotation qui entretient une certaine ambiguïté et étrangeté des images/du langage poétique et crée une poésie métatextuelle. Sa création élaborée, épurée

de tout détail vulgaire, refuse le sentimentalisme et les figures de style et n’en garde que la métaphore. De ce refus de l’ornement naît le raffinement stylistique, la plasticité des images poétiques et les tonalités graves, (auto)ironiques, persiflantes et même sarcastiques des poèmes, adoucies par le côté orphique de son lyrisme.

Selon le critique Alexandru Cistelecan, sa poésie se distingue par : la tension prophétique, le paroxysme de la vision, l’impétuosité de l’imagination, la vocation de l’illumination, le langage converti en prière. (1) Le poète s’identifie entièrement à la poésie qui est pour lui un modus vivendi ma manière d’être,/de rester,/de résister sous le soleil/comme individu unique» et une forme de mort (« pour le poète/chaque vers/chaque grand et véritable poème/ déclenche/le choc d’une mort instantanée.// autant de poèmes, de grands et véritables vers/dans la vie d’un poète,/autant de morts brusques/ succesives»).

Mais la poésie le conduit peu à peu à Dieu, sa voie poétique témoigne d’une évolution et d’un changement de paradigme : du sacré esthétique au sacré religieux (Jérusalem) : Marian Drăghici aspire à un art totalisant, ontologique et métaphysique à la fois. Il ne recherche pas l’autorité de l’intellect comme Valéry, mais la transcendance, l’illumination.

Marian Drăghici, lumière, doucement. Traduction et postface de Sonia Elvireanu. Préface de Michel Ducobu, Paris, l’Harmattan, 2018.

 

  1. Alexandru Cistelecan, « Le romantique dans le postmodernisme », Postface à Harrum, le livre de l’échec, Éditions Vinea, 2001.

“Le Silence entre les neiges” de Sonia Elvireanu

C’est une œuvre stimulante qui suscite tout aussi bien des émotions et des réflexions en s’adressant aux sens et à l’intellect. En ce sens se profile l’être entier dans sa sensibilité et ses capacités de jugement. Deux dominantes d’un texte qui donne à penser à sa nature binaire qu’il exprime de diverses manières : que ce soit sur le plan des sentiments, ou sur le plan des idées, et sur le plan de l’écriture poétique, autant de paramètres que notre étude s’ingéniera à mettre en relief au fil de nos analyses.

Comme premier caractère de l’œuvre, nous pouvons la considérer comme une poésie amoureuse. En effet, au centre de l’énoncé se développe une relation amoureuse et sentimentale fantomatique entre deux êtres vécue dans les interstices. Relation roseau qui plie et ne rompt pas, car dans la tendresse blessée et déchirée des deux tourtereaux, on ne compte pas les cris de détresse et les appels au secours.

Comme deuxième trait distinctif, on parlerait d’une poésie existentielle qui pose en creux les grandes questions de la destinée humaine dans les relations amoureuses et sentimentales, ou de la place de l’homme dans l’univers avec lequel il entretient des relations de réciprocités et d’engendrement réciproque.

En l’occurrence, il s’agit des êtres-monde proportionnés à la dimension de l’univers environnant afin de l’épouser en sa tripartition d’esprit, d’âme et de corps, dans l’harmonie des êtres-monde pour un engendrement réciproque. L’homme est à l’image du monde qui le reflète. Dans le contexte où nous nous plaçons, sur un plan religieux ou spirituel c’est la théologie du panthéisme, ou, sur un plan général, c’est la philosophie de l’écologie qui est à l’oeuvre. Dans un cas comme dans un autre, il existe un Dieu-nature qui sécrète la substance vitale.

Par ailleurs, le texte élabore une vision du monde, une manière de sentir, un mode d’être une conception esthétique qui privilégie la féerie, le kaléidoscope mettant en jeu l’être entier esprit, âme et corps ou les sens, notamment l’aspect arc-en-ciel, dominante symbolique du blanc, l’audition (musique, cris et chants), l’olfactif (parfums et autres odeurs).

Les différents états de l’humain :

L’homme solitaire.

Le poème à la page 14 met en scène l’homme seul, car le titre en fait foi : <La solitude de l’aube<’absence, le lierre dans les matins solitaires,/ drapant la solitude à l’aube ». Sur le même motif ; <Le Levant solitaire sous la neige< plaide en faveur de l’idée de solitude comme état du monde (19). La solitude du monde est susceptible d’avoir ses effets dans l’âme humaine. Ainsi, il en va dans le  recueil il est beaucoup question de la solitude des protagonistes. Autre aspect du motif : C’est l’expression du mal-être d’une existence au ralenti, et qui, de ce fait se replie dans le repos, le tassement et la redondance.

Automne et fatalité : « je me rappelle la lumière à travers les troncs/ et toi enchaîné à un arbre. / on s’est enlacés épouvantés, / le labyrinthe de brume nous a séparés/ cet automne viennois…… »(12)Les êtres sont hors de prise et au-delà de prise, inaccessibles à eux-mêmes et aux autres ; c’est alors le règne des ombres et des traces et des reflets. Les êtres comme ombres : C’est le cas du poème Psaume  qui nous informe que : « Les ombres ne prennent pas corps/ / ne se laissent pas embrasser,/ parfois il lui apparaît dans le rêve ,/ elle le recherche encore,/ lui murmure des paroles oubliées » (17).

Pour les êtres comme reflets : rôle du miroir. C’est une manière d’être inconsistant, inaccessible comme une ombre : « La frontière entre nous/ c’est l’ombre » (31)Pour les êtres comme traces. L’idée de <traces< est clairement suggéré par le poème Traces étrangères dans lequel est développée la pensée de l’être aux prises avec les choses du monde contre lesquelles il faut se battre pour exister ou du moins pour garder son identité : « dans le corps-souvenir,/ que j’ai perdu ma propre trace/ entre tant d’autres étrangères à moi,// qui veulent vivre en moi » (83).

Autre cas des êtres inaccessibles : « Au-dessus des nuages blancs à travers lesquels/ on a tant de fois flottés ensemble/ nous avons jeté l’ancre dans l’infini » (36).

Le désert humain

Nous comprenons le <désert< comme un monde dans lequel on se sent étranger, monde qui nous exclut parce qu’il est hostile. Par ailleurs, c’est un milieu dans lequel on se plaint ou ou souffre de solitude et de rejet. Sur un autre plan, on souffre de perte du sens de sa propre personne, et d’absence à soi. De plus, les êtres sont sous l’empire de l’automne <l’automne se met sous mes cils< (88). Sous l’empire de l’hiver. Un monde hostile : « Les instants , le tourbillon de neige parmi/ les ténèbres en moi/ l’épouvante faisant s’écrouler / les cailloux sur ma montagne » (14).

Tous les efforts pour joindre l’autre sont demeurés vains. Dabord : < je t’ai appelé, tu n’étais nulle part » Ensuite : <Je t’ai cherché, tu n’étais nulle part< Enfin : <j’ai crié ton nom, tu n’étais nulle , part< (11).

Le caractère religieux : le panthéisme.

Est en cause fondamentalement le rapport à l’univers, à la transcendance. Au centre de l’œuvre cela s’incarnent dans quelques manifestations humaines qui débordent le cadre des choses ordinaires, c’est-à-dire qui ne répond pas de la logique humaine des phénomènes, et que de ce fait nous attribuons au surnaturel ou le merveilleux.

Les êtres évoluent dans un univers où se produisent des événements qui se distribués sur deux échelles différentes : l’une qui participe du monde naturel, et l’autre qui relève du domaine du surnaturel. Donc double régime des faits dont celui répondant au nom du surnaturel retiendra la meilleure de notre attention dans cette chronique.

Le champ de définition du surnaturel en général. C’est le monde dans lequel l’homme exhale quelque chose de supérieur à lui-même qui se rapporte au domaine de l’indicible, de l’extase. Dans l’oeuvre, l’amour est exhaussé à un niveau supérieur et transcendant dont l’asymptote tend vers l’infini. Donc au monde fini s’oppose le monde infini dans lequel les conséquences des actes échappent aux contingences et limites spatio-temporelles.

Quant à l’homme lui-même, il est portraituré comme une créature angélique affranchi des lois de la pesanteur. On touche aux parages de l’absolu ; et l’admiration absolue de l’homme touche a à la sacralité de l’homme. C’est aussi l’homme monde ou l’homme-univers. Dans ce contexte, le sacré signifie : respect, admiration.

Donc le texte érige en dogme l’existence de valeurs supérieures. Ces données étant posées, il importe maintenant de les actualiser par des exemples tirés de l’énoncé que représente le recueil.

1-Champ lexical du religieux. Nous avons souligné des mots et expressions relevant du domaine religieux dont voici une liste non exhaustive : « la ceinture de Dieu » (page 42) ; « l’au-delà » (page 26) ; la déesse « Isis » (page 34). La visiteuse venant du Yémen pour rencontrer le roi Salomon « Reine de Saba ». Deuxième occurrence du vocable Dieu : « l’autre Dieu, au-dessus de l’arc-en- ciel » ; les trois termes associés aux Rois mages visitant l’enfant Jésus « l’encens, la myrrhe et l’or »  (page 37) ; le terme « psaume » (page 37), un livre de la Bible ; le vocable promesse dans l’expression « promesse sainte » (page 41) ; le terme « anges » (page 115) ; le terme « prière » (page 117), etc.

2-Goût du merveilleux. C’est d’une part l’expression de l’anthropomorphisme de la nature agissant comme l’être humain. On apprend d’un côté que « le sable chante » (page 51) ; de l’autre, on écrit « le soleil se meurt » (page 112). La même propension à l’anthropomorphisme : « la nature comme par-dessus le visage des nuages » (page 46).

Pour ce qui est de l’homme, il est investi de pouvoirs surnaturels lui permettant d’agir sur les éléments ou de résonner avec eux. Par exemple, on met en évidence le pouvoir de la protagoniste sur le soleil : « elle attire le soleil sur les sentiers » (page 47). Dans le même poème, il est question des « ombres par-dessus le soleil traînent sous les pas ».

C’est aussi l’idée de l’être-monde ou être-univers pour véhiculer la pensée de l’homme irradiant hors de l’ordinaire pour irradier vers l’extraordinaire. Tout prend un sens nouveau planant au-dessus du prosaïsme pour s’élever à l’indicible et l’extase promouvant un être voisinant entre homme et ange en rapport avec la réflexion de Blaise Pascal postulant que « l’homme n’est ni ange ni bête ».

Cet être médian se signale par des actes et un milieu très caractérisé. Sur le plan du toponyme, c’est l’univers du blanc, signe de l’innocence et de la pureté. Le « blanc » dont il est question est « le blanc primordial » (page 39). Pour ce qui est des « actes », ils sortent de l’ordinaire, c’est ce qu’on nomme le merveilleux.

Dans le poème « Le jeu des anges », il y a inversion des valeurs. Les anges se conduisent comme des hommes – « Les anges descendent sur les trottoirs ». Et les homme comme des anges – « les gens tombent fauchés/ ils deviennent anges et entrent en jeu » (page 115). L’homme et la quête de l’innocence : « nourriture miraculeuse naît dans mon corps ». Il y a comme une incorporation homme-nature, ce qui implique désincorporation préalable de l’homme « le Levant plonge dans ma chair,/ s’allonge sur le pré au tréfonds de moi » (page 40). L’homme et la quête du salut. Le salut suppose nouvelle naissance ou renaissance. On part de l’idée de « retour chez soi » qui signifie à la fois « se redécouvrir » mais autrement « c’est aussi une renaissance du monde environnant » tout autant « une renaissance de soi » (page 32).

L’idée de « renaissance » est au cœur de la conception du salut du christianisme. Nous chassons sur le terrain des chrétiens et de leur dogme central.

Le poème « Chant solitaire » développe la pensée « d’espérance », celle « d’une maison » qui pourrait se rapprocher de « l’espérance du ciel ou la maison du Père ». Jésus a promis « une demeure à ses disciples » (Évangile de Jean, chapitre 14).  Dans le poème « Son paradis », c’est l’utilisation d’un article de foi central croyance au paradis pour les chrétiens (page 87). Le poème « Chevaux blancs » mélange christianisme « arbre de vie » dont la Bible fait mention dans le livre Révélation et paganisme en mentionnant le terme « Olympe ». Le poème « L’arbre de vie » confirme l’idée du motif chrétien déjà évoqué .

Il y a une vraie adhésion à la symbolique de « l’arbre de vie » que le protagoniste s’approprie sans complexe en consignant par écrit : « arbre de ma vie d’avant et d’après ma naissance,/ arbre seuil entre les mondes » (page 90).  Il y a comme une quête spirituelle. C’est le désir de flotter par-dessus les, d’échapper à tout ce qui pèse et nous cloue au sol. Rêve réalisé puisque la protagoniste est « transparente comme l’air ».

Quant au protagoniste il est revenu à l’aube « pour ressentir l’infini » (page 28).

L’homme et la quête de l’innocence et de la pureté. Ce désir s’incarne dans la débauche de blancheur qui épouse la neige immaculée. Les êtres pénètrent dans cet océan blanc qui se tasse parfois, mais s’accumule dans le silence complice. Ce motif religieux de ceux qui cherchent la paix que seul l’univers de l’au-delà peut procurer. C’est aussi reprendre le sens oublié de la vie. Finalement on recense tout à la fois une quête de spiritualiste d’innocence, de pureté, de renaissance.

 

Sonia ELVIREANU, Le silence d’entre les neiges, Paris, L’Harmattan, 2018.

 

Par Guy Cetoute, , publié le 22/08/2019 | Comments (2)
Dans: Critiques, Pratiques Poétiques | Format: ,

“Le Chevalier noir” de Christian Tămaş,

         Christian Tămaş est une personnalité complexe : romancier, nouvelliste, essayiste, traducteur de plusieurs langues, orientaliste, professeur universitaire de langue arabe, chercheur dans le domaine des sciences humaines et des arts, conseiller IBC Cambridge (Angleterre), membre de plusieurs sociétés et associations internationales d’écrivains, traducteurs et linguistes.

On le connaît pour sa prose fantastique où l’action est menée de main de maître et poussée entre le réel et l’irréel. Le prosateur explore habilement de multiples sources, ce qui permet aux lecteurs une interprétation à plusieurs niveaux : philosophique, psychologique, psychanalytique, mythologique, historique.

Le réel et le fantastique onirique tissent la toile du déroulement de l’action de ses romans dont le point de départ est toujours la réalité vivante, mais qui vire les personnages vers l’irréel, difficile à comprendre au premier abord.

Son roman Le chevalier noir, publié en 1992 en roumain, le premier d’une trilogie romanesque (La malédiction des cathares, Un nom sur le sable), vient de paraître en 2019 en traduction française, grâce à l’excellent travail du traducteur Gabriel Mardare, qui réussit à rendre l’atmosphère et le suspense, de même que la dynamique de la narration très alerte, malgré la difficulté du sujet : une maladie psychique qui bouleverse la vie d’une jeune femme, en proie aux angoisses mortelles.

Le titre du roman, le leitmotiv du roman et à la fois la source de la maladie de Claire Chabert, est donné par une toile trouvée par hasard par celle-ci chez les bouquinistes des quais de la Seine. C’est une vieille peinture du XIV-e siècle, écaillée et noircie par le temps, qui capte brusquement l’attention de la femme pendant sa promenade. Elle représente un chevalier en train de décapiter une femme sur le pont-levis d’un château-fort médiéval, devant le portique géant de l’entrée.

Devant le tableau, Claire vit une expérience troublante. Elle a l’impression de connaître le chevalier et le château, de s’identifier à la femme prête à rendre son souffle, comme si ce temps très éloigné eût été imprimé quelque part en elle, mais sans pouvoir s’expliquer ni la fascination, ni « l’effroi démesuré » que le chevalier aux yeux « profonds et ténébreux », aux « dents de jeune lion » exerce sur elle par son regard fixe qui semblait la dévisager. L’attraction de la toile est si violente qu’elle achète le tableau et le met au-dessus de son lit dans la chambre à coucher, un geste qui s’avère fatal, car il déclenche une série d’événements invraisemblables  qui la poussent à la folie et au suicide : le même cauchemar nuit après nuit, l’impression au réveil d’avoir été possédée par le chevalier noir du tableau.

Le roman débute par une scène dans le cabinet du psychiatre Jean de Gryse que la jeune femme écrivaine vient de consulter. Elle lui raconte éperdue l’agression du tableau sur elle, sa vie totalement bouleversée. Le médecin se rend compte qu’il s’agit d’une psychose sexuelle, il identifie apparemment son origine, mais deux mois de thérapie intensive ne réussissent pas à guérir Claire, au contraire, son état empire par ses tentatives de suicide. C’est à ce point que le docteur rumine ses pensées pour trouver ailleurs la source de la maladie et décide de risquer une expérience extrême, hors de commun, paranormale, grâce à son initiation dans la mystique orientale par un maître indien.

Le romancier construit un récit dont le rythme alerte et le mystère des événements tiennent le lecteur à bout de souffle. La narration, même discontinue par l’intrusion dans le passé du docteur et ses réflexions médicales pour résoudre le cas, s’enchaîne de séquence en séquence de façon à éclaircir par leur passé la vie des personnages, mais ne perd rien de son mystère, car la psychanalyse ne suffit pas à guérir la patiente, d’autres forces entrent en jeu pour mettre le lecteur sur une nouvelle piste, celle de la philosophie et de la mystique indienne. C’est le passé du docteur qui rend compte de son pouvoir mental dès son enfance, activé involontairement en état de tension (les lumières allumées à Luna Park, l’accident évité du camion, la rencontre par le pouvoir de la pensée de son futur Maître spirituel, un fakir indien), développé et maîtrisé grâce aux exercices spirituels parallèlement à sa formation en psychiatrie.

La tension du récit est maintenue par l’aggravation de la maladie, les tentatives manquées de suicide, l’observation du comportement de la malade à son domicile pendant ses cauchemars, les plongées dans le passé du psychiatre (pour suggérer  l’abandon de la pratique psychiatrique en faveur d’une nouvelle voie,  empruntée par le docteur à sa formation spirituelle, voire mystique), l’hypnose, la descente dans le labyrinthe du temps pour retrouver l’origine du mal, le récit médiéval encadré dans la trame du présent, les rencontres et les conversations du docteur avec son Maître.

Le rythme alerte est donné par le dialogue avec les personnages secondaires et l’enchaînement des séquences de façon à créer la tension, le suspense ou à décontracter un instant le ruminement du cas (le monologue du médecin) par un regard extérieur, détaché, sur le paysage (le regard de la fenêtre du cabinet, la promenade le long de la Seine).

Il y a un parfait équilibre entre la narration, le dialogue, le monologue intérieur, la réflexion médicale, les brefs instants descriptifs, de calme. Les explications psychiatriques sur la maladie, une intrusion justifiée du langage médical, ne sont ni monotones, ni trop longues, juste pour faire comprendre un cas de psychose et la thérapie. De même, les éléments de philosophie orientale qui anticipent et éclairent l’expérience ultime à tenter sur la malade : vider son cerveau, se détacher de tout élément extérieur, créer le vide pour se mettre en rapport avec l’esprit éternel, invoquer d’autres forces  à son aide pour guérir Claire.

En pesant le pour et le contre, le docteur se décide à répéter une expérience échouée faite sur un enfant en proie à des crises de folie. La seule chance de guérir Claire était de retourner dans le temps et de trouver la source de l’événement terrible qu’elle vivait pendant le rêve, une terreur subie par une autre femme, au Moyen Age, dont la source était le chevalier noir du tableau, qui hantait après des siècles une autre femme. Mais cette tentative de descendre dans le labyrinthe du temps pour connaître le Mal qui possédait la jeune femme n’était pas sans risques pour  le docteur : ne pas pouvoir maîtriser le Chaos primordial et ne plus revenir dans le monde réel, sombrer dans la folie.

Cependant, c’était l’unique chance et le psychiatre provoque la transe hypnotique pendant laquelle il passe dans un autre temps et entrevoit comme dans un rêve le chevalier noir, l’incarnation du Mal, dans son château, en train de sacrifier une femme sur  l’autel du Méchant, de la brûler sur un gril. C’est le cauchemar de chaque nuit de Claire, suivi d’une crise de folie pendant laquelle elle s’ébat comme possédée de l’esprit malin du chevalier et déchire ses vêtements, terrifiée d’horreur.

Le docteur réussit à libérer la femme de ces cauchemars, mais il se rend compte qu’elle s’est attachée à lui, le regardant comme « l’incarnation du bien qui terrasse le Mal ». C’est ce qui arrive en psychiatrie, le patient transfère sur son thérapeute son amour. Le docteur va involontairement devenir l’objet d’un amour fétiche de la femme, risquant de sombrer dans une aventure amoureuse involontaire. Il en est conscient et il l’avoue à son Maître, craignant encore la force maléfique et mystérieuse du tableau.

En effet, l’énigme du chevalier noir n’est pas résolue à la fin du roman. Le Maître emprunte au docteur le tableau enlevé à Claire pour l’en débarrasser. Pendant son vol vers New York,  lorsqu’il le regarde de près, il constate étonné la fascination qu’il exerce sur une femme en deuil.

Le Chevalier noir est un roman captivant, qui tient le lecteur à bout de souffle, tout en le plongeant  dans la psychanalyse et la mystique orientale pour lui faire comprendre la thérapie d’une psychose qui s’apparente à la folie. Il est inspiré par un personnage réel du XV-e siècle, Gilles de Montmorency-Laval, baron de Rais, comte de Brienne, qui est en même temps le personnage qui obsède l’écrivaine Claire Chabert, en train d’écrire un livre palpitant sur sa vie. Elle est fascinée par sa personnalité contradictoire, héros et démon à la fois, selon les légendes. Son obsession engendre une sorte d’attraction amoureuse inconsciente blottie dans le sous-conscient de la jeune femme et projetée dans ses rêves. L’image mentale de Gilles de Rais se superpose au portrait du chevalier du tableau et celle de la femme brûlée, à elle-même. Son obsession pour le personnage médiéval entraîne son identification avec sa vie, ce qui déclenche ses cauchemars et sa psychose.

Le roman révèle l’intérêt de l’auteur pour de multiples domaines et son talent à les explorer dans la fiction pour enchaîner la trame autour d’un cas singulier de psychiatrie en réactivant les éléments du roman gothique historique (une écrivaine hantée par un démon du passé, le cauchemar, le suicide,  le fakir et le médecin aux pouvoirs hors de commun, le château médiéval, la prison, la torture, le châtelain démoniaque, le prêtre, les décors et les armes médiévaux, le fantastique onirique, le récit dans le récit, les sentiments d’effroi, de terreur, d’horreur).

Christian Tămaş, Le Chevalier noir, Ars Longa, 2019.

Par Sonia Elvireanu, , publié le 02/08/2019 | Comments (0)
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 “Le silence d’entre les neiges”, poèmes de Sonia Elvireanu

Pétri dans la perte tragique de l’être aimé, ce recueil de solitude, de silence et de neiges que l’auteur fouille avec effroi jusqu’à la tombée de la nuit, ce recueil où s’entrechoquent les abîmes et roulent infiniment les galets du verbe tels des blessures, ce recueil teinté par le sang des coquelicots et les horizons (… qui) abandonnent les étoiles amoureuses dans les herbes, ce recueil d’un exil intérieur n’est pas fait que de désespérance.

La plume (et quelle plume !) d’Isabelle Poncet-Rimaud le souligne d’emblée en sa superbe préface : Il y a dans cette souffrance infinie, une certaine douceur que permet l’amour véritable, comme une berceuse secrète qui caresse l’âme au creux de l’être… Et Denis Emorine de confirmer dans sa postface : Pour Sonia, l’identité amoureuse est constitutive de son être parce que la relation privilégiée avec son mari défunt était fusionnelle.

C’est ainsi qu’une lumière soyeuse / (…) se métamorphose en fleur / répandant ses parfums telle la pulpe / savoureuse des fruits de l’été. Elvireanu fait appel au Levant, thème récurrent de ses rêves, mais également à des chevaux blancs / (…) dieux amoureux de l’Olympe et se met au pied de l’arbre de la vie. Des pommiers se font entremetteurs avec l’existence quand le trop-plein des matins vides émiette l’absence. L’arbre, seuil entre les mondes, ancre ses racines dans la glaise, enveloppe l’auteur et permet à sa nature rebelle de s’épanouir. On peut croire que la pomme miraculeuse symbolise peut-être cette relation antérieure qui ne pourrit pas (…) Seule, toujours plus éloignée / sous la gelée / (…) elle est encore sur la branche / un peu plus vieille / mais elle ne tombe pas.

Ainsi se perpétue, entre les neiges et en silence, le mystère de la mort mais aussi de la vie.

Ce livre est viscéralement lié à la nature, tout autant aux pluies noires qu’au bleu éblouissant du ciel. Fièvres et tourmente distillent leurs ravages mais les couleurs du temps dans une étoile prennent malgré tout le voile pudique d’une interrogation, peut-être d’un espoir de transcendance.

Certes, les mots restent auprès de toi, écrit avec ferveur Sonia Elvireanu. Mais avec une manière de timidité, elle ose une Prière de revenir émouvante. Finalement, le plus beau chant n’est-il dans la fidélité du souvenir, en d’autres termes, dans une rencontre perpétuelle ici esquissée ?

 

Sonia Elvireanu, Le silence d’entre les neiges. Préface d’Isabelle Poncet-Rimaud, postface de Denis Emorine, L’Harmattan, Paris, 2018