« Le Souffle du ciel » récompensé par un troisième prix

Le Souffle du ciel (Paris L’Harmattan, 2019, 162 p.) de notre collaboratrice Sonia Elvireanu, poétesse roumaine qui s’exprime en français aussi bien qu’en roumain, a reçu le prix « Jacques Viesvil » (2019) décerné par la Société des poètes français, après le prix « Naji Naaman de créativité » (Liban) et le prix « Monde francophone » décerné par l’Académie littéraire et poétique de Provence. Nous lui renouvelons nos plus vives félicitations. MF.

A lire à propos du Souffle du ciel sur mondesfrancophones.com :

https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/sonia-elvireanu-poete-elegiaque/

https://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/le-souffle-du-ciel-de-sonia-elvireanu/

“Le chant de la mer à l’ombre du héron cendré” (extraits)

au pied
des oliviers,

le crépuscule
descend à travers
les branches, 

émaille
la mer
de rêves. 

***

au loin,
le héron cendré, 

aux ailes
déployées, 

fend
la nuit, 

le ciel
glisse 

sa lumière
dans ses ailes.

*** 

nu-pieds,
les rayons de la lune 

sur le sable
du désert,

allégés
de leurs passages, 

enchantent
le lever du soleil, 

sur les tempes
du monde, 

un souffle
de merveilles.

*** 

la mer
émaille
l’horizon de vert, 

le héron cendré
accroche ses ailes
aux rayons de la lune, 

les vagues murmurent
leur beauté
d’ondes vertes, 

sur le sable,
les traces brûlées
du héron cendré.

***

dans la petite île
lointaine,
le ciel sur les eaux, 

un cygne
solitaire
se tait. 

*** 

dans les sables
la mer
se brise 

sur mes tempes
siffle
le temps. 

***

le héron cendré secoue
la poussière du monde,

ses ailes
écartent l’horizon,

silencieux
au-dessus de la mer,

un rayon
dans le crépuscule.

*** 

dans la ville
perdue,
au bord de l’eau, 

une ombre
mélancolique
qui se cherche.

***

le sang d’un pavot
sur une colline 

trace de solitude
dans les lointains.

*** 

le soir secoue
ses clochettes
sur le pré 

les pavots ensanglantés
ondoient
un cri dans la nuit,  

un papillon jaune
tourne en rêve
dans le ciel.

***

au creux de la mer,
une ville
s’enfonce

lentement
dans les brumes
du désespoir.

***

le  jour pend
au soleil, 

la nuit
à la lune,

nous,
l’un à l’autre,

comme pend la goutte
de rosée  à la feuille.

***

la soie
du pavot froissée,

le pourpre
du crépuscule, 

sur les lèvres
gercées du monde.                      

***

le jour
se meurt
en un instant, 

la nuit
descend,
et le doute, 

mais l’aube
revient
de nouveau,

et la mer chante
nos rivages
rayonnants. 

***

nu-pieds
à travers les couleurs de l’été,

dans les flammes
dorées du crépuscule,

tels des bleuets
dans les blés ensanglantés par les pavots, 

tels des fous
dans les senteurs des champs,

enfants de la lumière,
nous galopons le ciel dans les bras.

 

 

 

 

 

 

 

Par Sonia Elvireanu, , publié le 19/02/2020 | Comments (1)
Dans: Pratiques Poétiques | Format:

Prix des Cinq Continents de la Francophonie : « La Théo des fleuves » de Jean Marc Turine

La Théo des fleuves (Esperluète Editions, Bruxelles, 2017, 224 p., 18 €) de Jean Marc Turine, recompensé par le Prix des Cinq Continents de la Francophonie en 2018, c’est le troublant récit de Théodora, une survivante rome des camps nazis.  Un roman touchant par son message aussi bien que par la beauté de la langue, la sensibilité et la compassion de l’auteur envers les exclus, les damnés, victimes des idéologies meurtrières et des régimes totalitaires.

Le roman s’appuie sur une ample documentation sur le génocide des juifs et des roms, dénoncé dans le livre Le crime d’être roms, refusé par les éditeurs, présenté en feuilleton radiophonique sur France Culture. Repris en 2016, le texte devient La Théo des fleuves, le troisième roman de l’écrivain belge, après Foudrol (2005) et Lîen Mé Linh (2014).

Jean Marc Turine pénètre dans l’Histoire tragique du XXe siècle, avec les déportations et les camps nazis, perpétrée après la guerre par des conflits armés et de fausses utopies : le communisme à l’Est (avec ses nouveaux camps de travaux forcés), les guerres au Vietnam, en Algérie, en Irak.

L’héroine du roman est Théodora, une belle tsigane d’un campement situé quelque part sur le cours du fleuve Danube, d’une grande beauté d’âme aussi, l’incarnation de l’idéal de dignité humaine dans un monde qui serait débarrassé des discriminations ethniques ou raciales.

L’écrivain raconte son parcours sur la toile des événements tragiques du XXe siècle qui bouleversent son existence. Son calvaire commence à quinze ans (1934) par un mariage malheureux avec un gitan aisé, selon les lois non écrites de son peuple.

Bien qu’élevée dans le fatalisme de sa condition de rome pauvre et marginalisée, la jeune fille refuse l’enfermement dans des coutumes dont elle se sent la victime. Elle aspire à la liberté, à l’amour partagé avec Aladin, l’accordéoniste qui délivre les âmes par la magie de sa musique, à l’étude, à une vie sans haine. Elle est pourtant obligée de se soumettre, de souffrir, d’étouffer l’humiliation et sa révolte.

Après sa répudiation par un mari violent et alcoolique, elle se réfugie auprès de sa mère afin d’élever sa petite fille, tout en essayant de s’instruire, s’exerçant à lire et à écrire, comme Aladin. Elle délivre son âme par l’écriture, en confiant ses pensées et ses sentiments aux pages d’un cahier.

C’est le trésor de Théo, jeté dans les flammes pendant les atrocités commises par les miliciens, suite à un ordre d’éradication des roms, avant l’éclatement de la guerre, sous les yeux effarés de tous les témoins des crimes et des viols atroces qu’ils porteront dans leur mémoire comme le stigmate de la haine et de l’exclusion.

Pendant la Seconde Guerre Mondiale commencent les déportations des juifs et des tsiganes dans les camps nazis. Déportés, Théo, Carmen, sa fille, et Nahum, le petit juif blanc adopté vivent l’enfer des camps de la mort, la bestialité des nazis, mais ils survivent. Euphrasia, la fille rome qui a perdu la raison suite au viol qu’elle a subi avant la guerre, meurt dans le camp, pour avoir voulu se venger contre son agresseur qu’elle reconnaît sous chaque uniforme.

Les événements horribles qui ravagent son existence, les souffrances, les pérégrinations à travers d’autres pays, la cruauté du destin qu’elle ne peut changer malgré sa détermination, tout est évoqué dans les souvenirs de la vieille Théodora, revenue sur les lieux de l’enfance pour mourir parmi les siens. Elle est la survivante de deux camps, nazi et communiste, la porteuse d’un message d’espoir dans un monde sans discriminations.

Elle vivra pour quelques mois la liberté, l’amour, la fraternité à bord du bateau Sâmaveda, dans un groupe restreint de victimes, réunis autour du capitaine Joseph, et qui ont enfin trouvé la liberté sur la mer, chacun avec son histoire.

Le romancier alterne présent et passé, dans une narration hétérodiégétique, aux drames bouleversants et aux séquences d’une indicible beauté érotique et paysagiste. La voix de la vieille Théodora, immobilisée dans un fauteuil, la vue affaiblie, raconte son expérience de vie, complétant ainsi le « livre-corps » de sa mère, qui fait partie lui aussi du livre de la vie des roms.

Théodora assure ainsi la continuité des traditions ; elle témoigne de la haine, de l’exclusion, des souffrances, de l’exil, comme du rêve et de l’espoir. Son récit est un remember du temps tragique, qui pourrait être évité à l’avenir par le changement de mentalité envers les tsiganes.

Chaque homme est un « corps-livre », car le corps porte en lui les drames et les joies de la vie, les rêves et les espérances de chacun. Il se referme sur lui-même, comme celui de la mère de l’héroïne, ou s’ouvre en racontant à d’autres, comme le fait Théo mourant qui évoque ses souvenirs aux jeunes.  C’est un tel héritage que laisse Théodora dans ses récits, auxquels s’ajoutent le cahier abandonné sur le bateau Sâmaveda, les récits d’Aladin, de Nahum, du capitaine Joseph. Ce sont autant de livres, conservés par Tibor pour ses successeurs, qui témoignent d’autant de vies brisées, de la discrimination, de l’exil, de la violence, des horreurs, du pouvoir, de la monstruosité, des errances, de la haine, de la révolte, de la mort, tout autant que de l’amour, de la passion.

Les personnages liés affectivement se cherchent en exil, se retrouvent en situations dramatiques, mais ils se séparent pour suivre leur voie. Ils ne réussissent pas à modifier leur condition d’exclus, mais ils osent au moins en parler. Ils se délivrent de leur peur par l’art et défient tous les oppresseurs comme Aladin par la musique, Nahum par la danse, Asia par le chant, en se produisant sur les lieux des conflits armés, sous des coups de feu. Ou Théo, qui affronte l’agresseur de sa jeunesse, retrouvé après la guerre dans un camp communiste sous le masque d’un homme respectable qui cache son passé, en serviteur zélé du nouveau régime.

La disparition de la peur conduit au défi direct des tortionnaires, parfois à leur réhumanisation. C’est le cas de Nahum, choqué par la mort d’une petite fille innocente tuée par des soldats, un trauma qui lui brise la vie et le jette dans un hôpital psychiatrique pour le reste de sa vie. Il y réussit pourtant à récupérer des bribes de sa mémoire d’enfant traumatisé.

Toute aussi émouvante est l’histoire d’Asia, une petite fille rome, découverte par Nahum aux bouches du Danube, ravagée par le souvenir des horreurs vécues dans un champ nazi. La rencontre de Nahum et son amour délivrera s âme par le chant. Sa voix troublante rejoint la danse magique de Nahum et la musique irréelle de l’accordéon d’Aladin pour raconter ce qu’ils ne peuvent confesser par les mots. Mais lorsque l’âmed’Aladin meurt de douleur à cause du drame de son fils adoptif, il perd le don de la musique qui aurait pu le sauver.

L’écrivain belge parle du destin des tsiganes et par eux des traumatismes, des enfances et des vies brisées, des atrocités commises par ceux qui servaient les régimes politiques ou militaires, de la fatalité de l’origine qui condamne, de la résilience, de l’amour, de la fraternité, du courage de rompre avec les traditions pour suivre chacun sa voie, du rêve et de l’exil. Contre la monstruosité de la raison se dresse le mystère de l’âme, de l’amour, de la lumière, de l’art, le leitmotiv du sacré à côte de celui de la conscience qui interroge : “Pourquoi [tant de haine]?

On ne perd rien de l’ontologie de l’existence, on transmet tout par le récit oral de la tradition ou par l’art qui peut témoigner de la cruauté et de la beauté, du destin.

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NdR : Sonia Elvireanu, l’auteure de cet article, vient de recevoir le Prix « Jacques Viesvil » 2019 de la Société des Poètes Français pour son recueil Le Souffle du Ciel doublement recensé dans Mondesfrancophones. Nous lui adressons nos plus vives félicitations.

https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/sonia-elvireanu-poete-elegiaque/

https://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/le-souffle-du-ciel-de-sonia-elvireanu/

 

 

Par Sonia Elvireanu, , publié le 26/01/2020 | Comments (0)
Dans: Livres, Pratiques Poétiques | Format: ,

« La Nuit ne finira jamais » de Denis Emorine

La hantise de la mort 

Poète, romancier, essayiste, nouvelliste et dramaturge français contemporain, Denis Emorine ne cesse de s’interroger sur la fatalité de l’Histoire et l’identité brisée dans son nouveau recueil La nuit ne finira jamais (Éditions Unicité, 2019, 73 p.) dont le titre et le sous-titre nous font penser aux obsessions qui traversent comme un vent glacial son écriture: la mort et l’exil.

« La nuit sans fin » est l’ombre de la mort qui vient d’un passé torturant dont il ne peut se libérer, de la douleur d’une blessure incurable qui perce sans cesse son âme, l’empêchant de jouir de la vie, de l’amour.

Présent et passé se heurtent continuellement dans ses vers, la mort et la vie, inséparables et déchirantes, l’âme se replie, harcelée par des souvenirs trop cruels. Tout appel au secours lancé à la femme aimée, consolatrice et protectrice, s’avère impuissant face aux démons intérieurs qui s’emparent du poète. Il restera définitivement marqué par la guerre et par l’Est où il s’est découvert des racines slaves qui l’ont mené à s’imprégner de la grande culture russe. Le vers tout aussi troublant que douloureux « La mort vient de l’Est » annonce l’un des leitmotivs de ses poèmes.

Sous la pression d’une accélération temporelle, le poète se hâte de se livrer à la confession par une voix poétique délivrante, qui s’ouvre vers l’abysse intérieur. Les mêmes fantasmes de Prélude à un nouvel exil (2018) semblent surgir du labyrinthe du soi: la guerre, le fusil, le petit orphelin, la Russie, les morts, la mère, le poète, la femme aimée, la mort omniprésente qui guette de partout, de « derrière chaque fenêtre», dans une poursuite harcelante.

Ce qui ne finira jamais, c’est aussi la douleur de la rupture, de la perte, de l’absence, de l’exil, de l’amour outragé par l’Histoire qui hante sans cesse la conscience du poète. Le souvenir de la mort, le trou noir de sa mémoire affective, écarte toute joie et rend fou de désespoir, car les spectres du passé ne cessent de le hanter. Aucun refuge pour lui, ni même dans l’amour, assombri par le spectre de la mort. Comme un enfant effrayé, il aimerait retrouver la chaleur des bras maternels ou de la femme aimée pour le protéger contre le mal, contre ce qu’il ne peut oublier : « Retiens-moi encore/ je t’en prie/ n’ouvre pas les bras/ Étrangle-moi s’il le faut/ puisqu’il n’y a plus de refuge. »

Le poète conjure l’amour de lui offrir sa protection, mais c’est en vain, la torture ne finit pas, les souvenirs ne disparaissent pas. Ils reviennent avec plus de force, agressent continuellement sa cervelle à le rendre fou, un cauchemar d’où il ne peut sortir que par l’écriture: « Au fond de mes cauchemars/ le même train s’élance en hurlant/  sur les rails fourchus/ c’est le train de la mort/  qui caracole vers l’Est pourtant/  il ne sert à rien de me dissimuler/ entre mes draps sanglants/ il me désigne du doigt celui/ que je voudrais oublier/ on l’a arraché aux bras/ de la jeune femme brune aux yeux bleus/ qui hurle encore son nom/ sous la terre balafré de croix noires/ alors que je me débats en vain/ contre moi-même »

La douceur de l’amour est toujours étouffée par un chagrin incurable que rien ne pourrait vaincre, issu de l’exil intérieur, de la fracturation de l’identité, partagée entre l’Ouest et l’Est, thème récurrent de sa poésie : « Il y a si longtemps/ que j’habite l’isba du chagrin. »

Les poèmes laissent deviner le dialogue déchirant de l’identité/ l’altérité à travers une voix plurielle: je lyrique, tu féminin, il, cet autre lui-même, l’enfant d’autrefois qui l’habite ou il, le poète adulte face à son écriture, elle la mère, il le père ou l’alter, le poète russe avec lequel s’identifie une partie du moi dans le requiem pour l’Est.

Les femmes appelées par leur prénom ou nom et prénom dans les dédicaces, réelles ou inventées, avec un sentiment de nostalgie face à ses images floues de l’amour, toujours délicat, jamais passionnel. Elles semblent des épiphanies d’un archétype féminin recherché par l’homme depuis toujours pour le délivrer du sentiment du néant: « Je voudrais m’accrocher une dernière fois/ à ta main tendue/ mais je n’attrape que le vide ». L’image de la jeune femme brune aux yeux bleus revient souvent à côté d’un petit enfant, souvenir douloureux de la mère et de lui-même.

De la nuit du chagrin sans fin où le poète sombre, un lieu privilégié se fraye chemin lumineux dans sa mémoire, le Jardin du Luxembourg, lieu de rencontre heureuse de la femme idéale, l’anima de l’homme en psychanalyse. Ce rayon merveilleux éclaire de temps en temps le tunnel des souvenirs sombres dans lesquels s’enlise à jamais le poète.

S’il ne peut pas se débarrasser du passé, ni apprendre à l’apprivoiser pour vivre avec lui sans en être tracassé, il aura les mots comme seule consolation à libérer ses fantasmes dans l’écriture aussi illusoire que la vie : « les mêmes cauchemars apprivoisent tes nuits/ arrosées de deuil/ vivre est un outrage/ et l’écriture une excuse trop facile/ pour ne pas s’endormir les poings serrés. »

Le recueil débute et s’achève avec une page en prose. Celle du début parle d’un quai de gare où une plaque incrustée sur un mur rappelle la guerre. La page finale se veut un autoportrait, celui d’une voix poétique qui s’interroge sur la vie et l’écriture.

 

 

Denis Emorine, La Nuit ne finira jamaisPoèmes transpercés par le vent d’est, Ed. Uunicité, 70 p., 13 €.

 

Par Sonia Elvireanu, , publié le 07/01/2020 | Comments (1)
Dans: Critiques, Pratiques Poétiques | Format: ,

« Le souffle du ciel » de Sonia Elvireanu

Sonia Elvireanu, Le souffle du ciel, Paris, L’Harmattan, coll. “Accent tonique”, 2019.

 

Rencontre avec l’être aimé au-delà de toute apparence : voilà le ressenti premier à la lecture de ces poèmes qui élargissent l’état de grâce du projet, la motivation universalisant le propos.

Les éléments naturels sont raccourcis dans leur état de manière à susciter chez le lecteur une sorte de choc des atomes perturbés dans leurs créations permanentes mêlant ciel, terreau nourricier et dialogue tel : « Ouvre, ma bien aimée, le jour est en train de mourir, je suis venu te caresser ».

L’aspiration vers le haut s’arrête cependant en relais de vie entre la lumière et les feuilles des grands arbres complices, avec en écho « cette (ta) voix pour caresser les (mes) jours et retarder la nuit ».

La cohésion du ciel et de la terre ayant prise dans la réalité par la neige pure interposée dans le silencieux gel des âmes, Sonia sait que « les choses de la vie ne sont pas des miracles », faisant de sa croyance une foi qui globalise bien une certaine ferveur tout humaine, avec « le baiser : (la) myrrhe et l’encens à l’aube ».

Le symbole de la faux est inversé en de joyeuses perspectives laissant bondir des sautillements de vie parmi la survivance des oiseaux.

Il y a une certaine jubilation à être. Et surtout… à être accompagnée.

Tout se fait prétexte à unir et joindre l’arc-en-ciel et l’horizon servant d’échelle à la grandeur du moment avec l’audace et la tentation de vouloir mettre en exergue des prérequis religieux dispensés dans une certitude sans faille où l’ombre et la lumière ont trouvé leur cheminement.

Toutes les nuances de l’Amour sont « parsemées dans les herbes ».

Le jour se passe bien « entre aube et crépuscule » où la présence a force solaire. Le texte est une longue infinitude avec ses reflets à même l’estran.

La lumière se brise en évocations intérieures à réprimer ce qui pourrait n’être que douleur.

Avec ce texte d’appel à vouloir transcender l’absence dans la réalité, l’auteur se veut insistante à recevoir un appel qu’elle sait pourtant physiquement impossible ; « fais-moi découvrir que tu vis/ Quelque part dans un autre temps ».

A travers sa démarche, la paupière semble importante à veiller sur ce qu’observe l’œil : elle protège d’une part et cligne d’autre part à se poser la  question de l’existence, de son parcours et de ce qui pourrait peut-être se passer après celle-ci.

Prendre de la distance passe par un sentiment de définitive permanence : « A chaque tombée du soir je suis toujours/ plus loin, mais si près de toi, mon amour ».

Une longue recherche d’Absolu finit par aboutir en soi-même, l’absence étant assimilée à la Vie qui poursuit son cours : « Je reviens au monde le cœur palpitant/ dans l’étreinte de l’être ».

« L’ombre inhabitée depuis longtemps » a force de présence dans cette poussée de fièvre amoureuse entre rêve éveillé, souvenirs et surtout grande espérance.

Avec « et par-dessus le monde/ Ton sourire », Sonia sait qui lui adresse la parole.

« Le souffle du ciel » lui répond superbement.

 

 

 

 

 

“Néant rose” de Dana Shishmanian : une tentative d’exorcisme poétique

Poète et critique français d’origine roumaine, Dana Shishmanian vit à Paris depuis 1983. Elle est rédactrice à la revue littéraire « Francopolis ». Bien que douée pour l’écriture, elle n’écrit cependant pas pendant l’ancien régime dans son pays, sa voix d’écrivain s’affirme assez tard en exil, témoignant de la douleur et de la désespérance du déraciné, mais aussi de l’espoir de renaître un jour.

Elle réussit à faire entendre sa parole ardente et révoltée qui relève d’une blessure pas encore guérie. Elle porte en soi ses racines, sa première identité, la mémoire d’une âme brisée par la fatalité de l’histoire. Ses poèmes dévoilent sa double identité, l’affrontement douloureux entre deux cultures, deux temps, le passé et le présent que le poète aimerait réconcilier.

Dana Shishmanian a publié ses poèmes dans plusieurs revues et anthologies, et les recueils : Exercices de résurrection (2008), Mercredi entre deux peurs (2011), Les poèmes pour Lucy, Plongeon intime (2014), Fruit obscur (2017), Néant rose (2017). Sa poésie est le fruit d’une descente en soi dans le labyrinthe de la mémoire d’où jaillissent des images bouleversantes et des cris de souffrance.

Son recueil Néant rose (L’Harmattan, 2017) comporte une structure tripartite : Au jour le jour, Balades urbaines, Cent et un haïkus en quête d’auteur. Dans la première partie, le poète nous dresse avec ironie l’inventaire des 7 jours de la semaine, qui renvoient aux 7 jours de la Création, ce cycle répétitif de la vie avec ses automatismes et mauvaises humeurs. C’est un prétexte pour une réflexion sur l’abîme qui est en soi, cet enfer intérieur qui monte des profondeurs à la surface de la conscience.

Lundi est un jour gris, de cri, où l’ordinateur est tombé en panne, mais cette rupture du rythme quotidien invite à divaguer, à s’interroger sur soi, sur son identité, l’« âme fendue », exilée. Mardi, les interrogations sur les incertitudes des « cervelles embrouillées » continuent et le poète ressent

mon cœur crucifié comme une fontaine sans fond
(comment une fontaine pourrait-elle être crucifiée ?
– c’est que l’eau s’ensource de son centre sans cesse
et se reverse sans cesse de ses branches) fontaine arbre de vie.

Mercredi « c’est juste une perte d’espace-temps »,

c’est la bouteille de Klein à la panse pleine
l’ouïe est absorbée par la gorge le son par la vue
les yeux touchent mollement la douce racine où se déverse
la cervelle à l’embouchure de la nuque
et seul mon front tel une proue de bateau s’enfonce dans la nuit
je suis la flèche tirée d’un arc que tend hors du temps un géant
forcément aveugle – sinon comment pourrait-il viser la nuit.

Les métaphores désignent le soi (la fontaine), la conscience (la flèche) qui juge et vise le monde et l’inconscient (un géant aveugle) d’où jaillissent sans cesse les interrogations et les jugements.

Jeudi est encore plus cruel que les autres jours, « il sévit du tréfonds de la pourriture », s’acharne à rappeler au poète le Shéol, « la mare des âmes qui se noient en elles-mêmes », cette tombe des âmes après la mort dont parle la Bible hébraïque. Le Shéol est similaire au Hadès de la mythologie grecque, étant en même temps tombe et punition des âmes :

Ombres sous terre procession funéraire
marche funèbre aux cierges
lent chœur d’hommes et à peine audibles
voix de femmes et d’enfants
anges et démons mélangés sur l’échelle du même chant.

Le cycle répétitif de la vie est désigné à petite échelle par la semaine, torturante parfois, de même que l’existence, métaphoriquement la roue qui tourne sans cesse.

Vendredi, n’est pas seulement ce jour ordinaire, « vendredi tartiné au beurre de cacahouètes », mais aussi

vendredi hebdophore omniphore christophore
vendredi le jour de passion
éternellement à tes portes je reste clouée
comme au pied de la croix. 

Samedi, c’est « faire des emplettes au marché de Noël », côtoyer trop de gens, se mêler au vulgaire au risque de lui ressembler. Et dimanche on retrouve la lucidité, la réflexion sur la perception des choses transposées dans les poèmes :

Exercices retrouvés de lucidité
gymnastique de clair de dimanche
matin l’air hivernal soleil (enfin !)

Jeux de mots, métaphores, intertextualité, répétitions, images concourent à tracer le fil des jours de la semaine d’une manière ironique et répétitive. Le poète les reprend en quatre séries, les désignant par leur nom dans les titres des poèmes, puis il ajoute à chacun dans le titre un adjectif, un groupe nominal ou un nom pour lui rendre le spécifique, témoignant des états d’âme du poète: Lundi de syncope, Mardi interstitiel, Mercredi entre deux peurs, Jeudi à bout de souffle, Vendredi à l’orange, Samedi à la rose, Dimanche à Fred Astaire, Le sonnet de lundi, Mardi fente, Mercredi d’extase, Jeudi-flamme, Vendredi de veille de Noel, Samedi de Noel, Dimanche à la Manne etc.

Chaque reprise revient sur la mémoire et la souffrance (« mes vies chuchotent dans mes entrailles/ les souvenirs d’atroces souffrances »), tisse les souvenirs d’un passé douloureux et le quotidien dérisoire (« samedi aux courses à la cuisine à la télé/ rien à signaler/ce temps poreux autrement facile à récupérer ») dans une sorte d’anamnèse pour se délivrer de ses obsessions et permettre le « rêve oui de ma résurrection ». Dans sa révolte, la voix poétique tourne parfois à la satire, dénonce les dérèglements de la société contemporaine (Dimanche du huitième jour).

Dans la deuxième partie du recueil, Balades urbaines, Dana Shishmanian fait des croquis d’hommes et de femmes rencontrés dans le métro, dans les rues, sur les berges de la Seine, partout dans Paris: le travailleur (l’homme-outil), l’employé (l’homme à la serviette), le révolutionnaire, le captif, le prophète, la femme en larmes, la femme frustrée, la femme de pouvoir, le joueur d’échecs (une sorte d’autiste), un couple déparié, la fille aux écouteurs :

Fatiguée…
lasse de vivre…
d’aller à la fac au boulot ou ailleurs
belle comme un cœur
à quoi bon
oreillettes enfoncées pour étouffer
le dehors
entendre sans écouter
le bruitage rythmique d’un groupe quelconque
étouffer ainsi
le dedans
mâcher du chewing-gum
les yeux fermés
absente à tout
gestes vides d’esprit

Mais ces poèmes sont aussi de véritables scènes de vie quotidienne, des tableaux parisiens, dans ses aspects les plus cruels et même macabres (La balade de l’homme-outil, Accident grave de voyageur, Monologue théâtral dans un bus de banlieue).

Le poète radiographie la société urbaine dans ses aspects les plus sombres, par ces diverses figures humaines, s’attaquant au pouvoir cynique qui pousse les gens vers la souffrance, la misère et la mort. Ces poèmes cruels, puissants, dénoncent la réalité sordide de la métropole.

Le langage, adapté au milieu défavorisé que le poète peint, a l’oralité du style. Les événements tragiques, pris du réel, décrits avec une rare précision du détail font frissonner d’horreur le lecteur et s’interroger sur la déviation d’une société irresponsable, « zoojungle » où le pouvoir fait ses jeux sans se soucier des gens qui se donnent la mort par désespoir (Accident grave de voyageur).

Certains poèmes sont focalisés sur le pouvoir de la poésie de faire éclater tous les dogmes, contraintes et conventions, de dénoncer avec rage et en bonne conscience la pourriture du monde et de faire encore rêver :

La poésie n’a que faire
de votre politiquement correct
traduit en censure.
Elle se moque de vos dogmes
laïques catholiques politiques économiques
éthiques ludiques civiques et iques et iques/et iques et iques !

Cent et un haïkus en quête d’auteur, la dernière partie du recueil, font entendre l’amertume poignante du poète. Cependant l’espoir, la foi en Dieu, le rêve percent à travers le noir insupportable de la souffrance qui assombrit la vie. En poèmes très courts, de 3 vers, le poète continue de réfléchir, de s’interroger sur la vie, la mort, le destin, la poésie, le rêve, la solitude, de lancer des exhortations à soi et aux autres, incapable de sortir de l’abîme qui est en lui, ce puits noir qui fait pousser des cris d’horreur et de révolte. Par rapport aux poèmes amples des deux premières parties, ces haïkus sont les plus poétiques, mélancoliques, témoignant d’une profonde sensibilité blessée :

Toi-même t’es le cri
d’un cou sans tête – eau brisée,
éclat de miroir

 Révolte des racines
appel des sèves mortes – tu rêves
du réveil de Dieu

 Pavés sur nos chemins
les histoires du passé. Seuls
s’insurgent les brins d’herbe

 Dans ton assiette
un papillon égaré.
Il t’annonce l’avenir

Dans Néant rose, ayant un graffiti moqueur de Da Cruz sur la première de couverture, Dana Shishmanian propose une lecture moins habituelle selon la remarque de Monique Labidoire (chronique dans CMC Review, Canada, n° 2/2017) : « Il faudrait inventer pour cette écriture si personnelle un nouveau vocable qui contiendrait des multitudes de termes qui se déclineraient en poèmes, contes, illuminations, tracts, philosophie, citoyenneté, fraternité, amour, partage, mots aux sens visibles et qui rendent profondément vivant ce que l’auteur nous dit. Nous sommes loin du ronron poétique tout en pleins, déliés et harmonie et c’est sans doute ce qui nous saute au visage et titille notre oreille. »

 

 

 

Sonia Elvireanu, poétesse élégiaque

L’infini s’effiloche
dans les flammes des orangers

Les lecteurs de Mondesfrancophones ont pu découvrir récemment quelques poèmes tirés du dernier recueil de Sonia Elvireanu, Le Souffle du ciel. Essayiste, romancière, poétesse, cette professeure de l’université d’Alba Iulia est l’auteure de plusieurs recueils publiés en Roumanie, le plus souvent directement en français. Elle traduit également des poètes français en roumain et des poètes roumains en français.

Le Souffle du ciel est son deuxième recueil publié en France après Le Silence d’entre les neiges, l’année dernière, déjà chez L’Harmattan (1). Il contient cent-vingt poèmes, pour la plupart bref, dont on sent qu’ils sont le jaillissement d’un instant. Une sensation fugitive qu’il fallait fixer.

Moi, sous la pluie,
un cygne sur les eaux

la rosée des gouttes
me baigne et me caresse,

leur clarté
éveille le chant

qui m’enveloppe.
(Le baptême de l’eau)

Si l’eau revient souvent :

des ciels d’eaux ondoyant
dans les paupières d’une pensée

(Et les tilleuls),

la nature, plus généralement, est constamment présente :

le vert nacré des peupliers
frémit dans mon âme

(Le regard des peupliers),

des plantes, des animaux aussi :

le matin coule dans l’œil du cheval noir
(L’élégie des chevaux blancs),

ou un simple caillou :

la pierre sur laquelle je marche
colle sa douleur à ma
semelle
(Poussière empoisonnée).

S. Elvireanu affectionne les images surréalistes :

des nénuphars fleurissent dans mes cheveux
(Regards de nénuphars)

sur les eaux, les os en dérive
se rejoignent en pont
et chantent sur la mer
(Isis).

Une rare mention d’un objet fait de la main de l’homme :

la fumée de la cigarette s’élève en silence,
un rond de cigarette allumée
attend que la nuit se dissipe
(Un rond de cigarette)

L’amour se manifeste ici sous la forme mélancolique propre à l’élégie :

j’ai crié ton nom, tu n’étais nulle part,
des feuilles et des cailloux partout,

Je me suis heurtée à un arbre,
je l’ai embrassé égarée, 

tu n’étais nulle part,
des feuilles et des cailloux partout

(Epouvante).

Les mystères de l’amour :

je croyais connaître l’homme
collé à mes reins une vie entière,

Les caresses de l’été sous les pommiers,
l’argile se faisant source dans nos paumes
(Zéphyr soyeux).

Pour la poétesse
l’homme est le Ciel, la femme, la Terre,
l’homme, l’aigle d’azur, la femme, celle d’argile
(L’arc-en-ciel).

Le constat d’une vie qui passe sans qu’on n’y comprenne rien :

les fils de la vie s’enroulent en quenouille, leur indifférence nous déchire
(La lumière qui s’éteint),

la nostalgie :

Crois-tu que nous serons
un beau jour
des violons en déclin

ou peut-être rien que
des murmures de clavecin,
écrasés par les pleurs

(Peut-on faire autrement),

une sorte de bonheur, malgré tout :

il nous reste quelque part un sourire, un regret, un soupir,
des neiges gelées sur la branche

(Il nous reste le silence).

La poésie de S. Elvireanu : une chanson douce qui nous touche au cœur.

 

Sonia Elvireanu : Le Souffle du ciel, Paris, L’Harmattan, 2019, 162 p. Ce recueil réunit les poèmes récompensés par le prix Naji Naaman de créativité (Liban) et le prix Monde francophone décerné par l’Académie littéraire et poétique de Provence.

 

 

(1) Et sa traduction, chez le même éditeur, du poète roumain Marian Drăghici sous le titre Lumière, doucement.

 

 

 

Le souffle du ciel (extraits)

 Isis

 À l’ombre des oliviers,
le bleu de la mer Égée
s’ébat sous les cils d’Élyane,

 sa robe blanche s’enroule
autour des colonnes de l’Agora,

 le voile d’Isis en quête, 

sur les eaux, les os en dérive
se rejoignent en pont
et chantent sur la mer.

Voie étoilée

 – Sois pour moi
la reine de Saba,
femme du Levant,
or, encens et myrrhe
sur mon chemin étoilé.

 

Corps de papillons

 Nuées de papillons jaunes,
entre des herbes fanées
depuis mille ans,

 mon corps,

 déchirements blancs
de nuages harcelés, 

les veillées nourrissant
le sang de l’argile,

 nuées de papillons,
enivrés par le souffle
de la lampe enchantée,

 depuis mille et mille ans égarée,

 poussière de papillons
mon corps,
frémissement blanc.

 

Le sentier aux papillons

 Comme un nuage dans l’herbe en flammes
elle attire le soleil sur le sentier,

 le corps mince, courbé dans l’air,
la rosée de la plaine perlant ses pieds,

 les cheveux empourprés, de saule pleureur,
des ombres par-dessus le soleil traînant sous ses pas,

 elle glisse dans les herbes,
hume des traces fragiles,

 de ses cheveux, des papillons jaunes
s’éparpillent sur ses épaules,

derrière, le regard d’herbes et de papillons.

 

Un rond de cigarette

 la fumée de la cigarette s’élève en silence,
un rond se défait parfois de la bouffée,
s’en va étourdi dans la nuit,
se ravisant d’un coup
il revient lentement vers hier
comme un saut de dauphin dans l’océan,

 il cherche le chemin de la soie
avant d’avoir allumé la cigarette,
avant la chute et un instant
il demeure éperdu dans le souffle froid du vent,

 il retourne en arrière, attiré par la lumière
d’un sourire lointain,

il y a si longtemps depuis ce jour-là,
presqu’une moitié de siècle,

il peut encore la toucher
du chant de sa jeunesse émerveillée,

 ses murmures glissent  encore dans
le tressaillement de son coeur
aux étranges odeurs du soir,
les égarements  cessent soudain
au bord d’une rivière,

 la rivière coule encore quelque part
dans une contrée rendue sauvage par l’attente,
la fumée de la cigarette s’élève en silence,
un rond de la cigarette allumée
attend que la nuit se dissipe.

 

La lune rouge

 Tel un arc étendu la pensée
passe par épée et feu des rives,allume des feux sur la mer

 pour brûler l’épouvante du dernier instant
et le gouffre dans lequel on glisse sans savoir
qu’il n’y a plus de retour, 

pour déterrer l’été de l’amour
sous une immense lune rouge,

 sa trace apparaît encore dans la nuit
sans le sable rouge de la brûlure,
sous sa pâleur dort le sang

empoisonné par la mélancolie
jusqu’à ce qu’il coule de nouveau limpide
rougissant la lune de l’été,

la nuit sur les épaules on descend
jusqu’à la mer
pour prendre une goutte de son feu.

 

Le ciel au jardin

 Les instants s’émiettent dans le silence des feuilles,
murmures des ombres du midi sur les collines,
frémissement de paroles dans les arbres,

 les nuits et les jours ne meurent pas aux tréfonds,
le vif d’hier nourrit mes matins vides,
leur lumière murmure dans le sang du jour,

 l’air se fait prière en moi,
les feuilles ne cessent de se taire,
murmurent la même histoire,

 ton ciel accroché aux branches du jardin
glisse sa lumière en moi.

 

L’élégie des chevaux blancs

 Un cheval noir galope sauvagement contre la prairie
dans l’air éclairci d’un matin de l’été
où il ne peut plus s’arrêter,

 les yeux rivés sur le ciel de dedans, renversé en dehors,
un cheval blanc égaré dans les herbes
galope hanté par l’orage,

 le matin coule dans l’oeil du cheval noir,
se mêle au blanc ondoyant et chimérique du corps blanc
pris un instant  dans la soie du regard,

 deux chevaux galopent à travers l’été,
brillant sur la crête d’une montagne,
leurs chemins se croisent aux Sentiers,

 le Ciel reconnaît la Terre :
l’élégie des chevaux blancs à travers l’orage.

 

Sonia Elvireanu, poèmes extraits du recueil Le souffle du ciel, L’Harmattan, 2019

 

 

Par Sonia Elvireanu, , publié le 08/11/2019 | Comments (4)
Dans: Périples des Arts, Pratiques Poétiques | Format:

Béatrice Marchal : De la mélancolie à la joie d’être

Béatrice Marchal, Un jour enfin l’accès suivi de Progression jusqu’au coeur, Paris, L’herbe qui tremble, 2018, 190 p.

 Poète et critique française contemporaine, présidente du cercle littéraire parisien Aliénor, Béatrice Marchal est l’auteure de 12 recueils de poèmes et de huit livres d’artistes auxquels s’ajoutent trois études critiques sur la poésie française dont La poésie en France depuis Baudelaire (Dunod, 1999). Son oeuvre poétique et critique est récompensée par plusieurs prix.

En 2018, elle publie en un même volume deux livres, Un jour enfin l’accès et Progression jusqu’au coeur, qui regroupent des poèmes sans titre et suggèrent son évolution psychologique et spirituelle de la mélancolie à la joie.

La poète porte son regard sur le paysage naturel et saisit le spectacle incessant de la vie souvent confrontée aux tourments de l’orage. Son âme blessée par les griefs de la vie, pétrie dans la souffrance muette, semble renaître petit à petit sous l’impulsion de la vie, de la beauté, de « l’harmonie naturelle ». Elle sent la lumière et la joie d’être s’épanouir autour d’elle, dans les herbes hautes, les chênes, les sapins, les feuilles des arbres, les crêtes des montagnes, les chants des oiseaux, et se laisse emporter par des sentiments nouveaux :  tendresse envers tout sursaut de vie et un désir secret d’en goûter sa plénitude.

L’auteure se rend compte que son coeur ressemble à cette apparente indifférence de la nature, entre secousse et calme, à même de retrouver son équilibre primordial. Dans son immobilité et captivité intérieures, elle sent en elle-même la pulsion de la vie délivrante. La blessure de l’absence telle un poison mortel au fond du coeur sera affaiblie par une « brusque poussée de sève » qui l’invite à renaître.

Les couleurs de la vie entre ciel, terre, mer, le paysage naturel, appellent l’être solitaire à « une beauté nouvelle », cet être pareil à l’arbre au bord de la route « qui abandonne au vent jusqu’au ciel son feuillage ».

La mélancolie de la perte éveille les souvenirs « d’un temps révolu/ d’un lieu perdu », « trop vivants pour laisser place à la paix », par lesquels on retrouve des bribes de vie conservées par la mémoire affective et l’enchantement d’autrefois : l’enfance, grâce à la poupée cachée au fond d’un placard ; l’image de la mère, du père, de l’être aimé ; un paysage, un espace familier autour d’un chêne.

Le désir d’une présence, d’une intimité, du partage de la vie, d’une rencontre, d’un regard se glisse dans son âme. Le présent prend le dessus, ne laisse pas le coeur sécher, la vie réclame son adhésion : « je ne suis pas une tombe », affirme la poète que les pulsions de la vie entraînent vers la joie de l’instant sans la nostalgie du passé.

Le regard contemplatif sera petit à petit remplacé par un dialogue entre le je et le tu, les deux voix d’un dédoublement permettant de saisir à la fois le dehors/ le dedans de l’être, le masque qui protège et la souffrance de derrière,  « la nostalgie sans trêve » de ce que l’on a perdu.

La conscience que l’on peut laisser une trace de nos vies éphémères, du vécu, le refaire par les mots, ne tarde pas à se manifester. Cependant, Béatrice Marchal sait bien que les mots ne peuvent pas guérir, seulement consoler. La neige, le silence parlent non seulement de l’oubli, mais aussi d’une renaissance possible, car le blanc est ambivalent, fin/ commencement, et le silence donne le temps de réfléchir et de comprendre. Il faut retrouver la lumière au plus profond de soi.

« Brisée devant la perte », s’en souvenir sans cesse, ressentir le remords du regret et encore la joie d’être, attendre le jour où l’on aura enfin accès à « ce qui chante en soi »,  à « une vie insoupçonnée/ au milieu de soi/ au centre d’une forêt/ où tout reste fidèle à l’impulsion première », voilà son cheminement : «Alors jaillit/ et se déploie/ et vibre au plus profond/ une mélodie sans origine connue/ inouïe. »

La poète plonge aux tréfonds du soi, s’y noie jusqu’à la perte de l’identité, à la recherche de la lumière intérieure, guide sur la voie à suivre devant la perte. Dans le magma du soi profond et inconnu gisent les souvenirs, les souffrances, les blessures, les troubles de la vie, les rêves et la mélancolie, les mots avant de naître pour parler de tout cela et consoler.

Dans son plongeon et noyade symboliques, descente en soi et traversée de la mer intérieure, l’auteure découvre un être nouveau qui tâche de s’ouvrir à la vie, de témoigner du vécu par l’imperfection des mots, mais aussi de renaître, de se réjouir, malgré ses peines. Modifiée par le passé, elle sera un être tendre, compatissant et engagé, conscient du rôle des mots donnés au poète pour consoler, combattre, dénoncer le mal, vaincre « les blessures qui brisent la plénitude de la vie » et l’oubli, de refaire les liens entre les gens et de redonner l’espoir.

Malgré la solitude et l’absence, le coeur s’ouvre à la beauté d’une fleur, d’un arbre, du ciel et de la mer, ressent la sève couler, goûte la saveur de la vie et s’en réjouit, réconcilié avec le passé dont on retient « le moût de ce qui fut vécu ».

Les poèmes de Béatrice Marchal sont accompagnés par les délicates peintures en encre de Chine d’Irène Philips, des variations sur la lettre T de l’alphabet. Le T apparaît comme un Tout composé de deux silhouettes gracieuses d’un couple inséparable, qui dansent et s’épanouissent au fil d’une métamorphose pareille à celle de la poète, célébrant la symphonie de la vie, fruit de l’amour, principe de la renaissance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

“Lumière, doucement” par Marian Draghici

Un art poétique totalisant

 Ce poète singulier fait de son oeuvre un ars poetica, ce qui le distingue de ses contemporains, mais un art poétique qui se nourrit sans cesse de son expérience orphique. Il refuse toute appartenance au postmodernisme et suit sa propre voie, à l’écoute de son seul démon intérieur : la poésie. Il est le plus prolifique auteur d’arts poétiques de son pays. Son anthologie lumière, doucement en est la meilleure preuve. La sélection des poèmes est faite par l’auteur selon deux principes : la cohérence thématique et l’art d’orfèvre.

Sous son emprise tyrannique, il vit la poésie intensément en vertu de son crédo littéraire, clairement exprimé dans le poème D’un autre temps, d’un autre âge poétique, en guise de préface. Pour Marian Drăghici, la Poésie est immersion dans un au-delà saisi par l’esprit. Elle devrait éblouir et sauver le monde par sa beauté. Ancré dans la métaphysique, le poème idéal, authentique, ne se révèle que dans le rêve, teinté d’une lumière et d’une beauté étranges. L’acte d’écrire n’est que la transcription de la vision du poème dans un langage poétique, le fruit d’un travail incessant sur le texte pour « plus d’expressivité/vérité esthétique, illusoire, peut-être », affirme-t-il. Le poète s’avère ainsi l’instrument par lequel le sacré se révèle à l’homme.

La poésie est avant tout inspiration, Logos, avant d’être l’art d’écrire : « Je n’avais plus rien rêvé depuis longtemps/Tout cela était rêvé, même déjà fumé./Comme tout y est d’ailleurs : rêvé, fumé./Eh, bien, j’ai rêvé dans un sommeil instantané à l’heure du soir/un poème divin. Le texte, écrit sur l’air, en lettres claires, dorées/se déroulait raide, lent, implacable/de haut en bas, du ciel vers la terre/[…] Au réveil, leur image mentale s’évanouissait en même temps que les derniers instants de sommeil./Le travail au poème – la cigarette, le café, la page blanche –/se consommait par des tentatives (tâtonnements) successives/de réécrire le poème rêvé, « idéal ».

L’art poétique de Marian Drăghici s’appuie sur le tragique de la vie, y compris son vécu, et le livresque. De multiples couches se superposent dans le palimpseste du texte : le réel concret, le biographique, la mémoire affective et culturelle dans un habile mariage de naturel et d’étrange qui donne l’impression paradoxale de compréhension/incompréhension de ses vers.

Sous la fascination/la torture de la poésie, un possédé au sens romantique de l’art, le poète projette son crédo sur le dramatisme de son existence avec un détachement lucide pour esquisser son autoportrait et sa relation avec le Poème. La mort de la femme aimée, l’axe tragique de son destin, lui provoque une profonde rupture au niveau existentiel/de conscience/de langage. Le moi poétique unique, profond, nourri de l’idéalité de la poésie, se dissout sous l’obsession de la mort et atteint la souffrance suprême, incapable de se libérer, uniquement d’assumer les masques de sa propre destruction. Sa conscience perçoit le dédoublement, la dissonance entre « mon moi mystique à côté du batracien athée »(«tuez-moi ou vous êtes criminel !».

Le poète est accablé par le quotidien dérisoire, son autoportrait teinté d’ironie se dégrade, vicié par l’alcool, l’antidote contre l’obsession de la mort. Dans les images de

la dégradation, le lecteur saisit une tentative d’anéantissement de la souffrance sous le masque de l’indifférence envers soi-même. Les métaphores du petit verre, de la négresse, de l’harmonica rouge deviennent les symboles de la déchéance, projetée en espaces exotiques, hallucinants, torrides, sensuels. Mais elles s’ouvrent vers de multiples sens : dionysiaque/thanatique/ sacré/érotique/orphique. Seuls l’amour et son souvenir peuvent défier la mort : « le soir depuis quelque temps/lorsque la nuit tombe/je vis tranquillement/en ton absence/avec ton image évanescente mais lumineuse » (le berceau de la chatte, une cantilène).

Les poèmes le franc-tireur, Bible Belgrade, moi et le moulin de Také, très amples et complexes, reprennent les obsessions du poète, en multipliant son image en masques de l’altérité (l’ange déchu, le franc-tireur, le coq en tôle, le chat faustien, le chien Carl Gustave), en scénarios oniriques aux allusions bibliques et littéraires, tout en déroulant des séquences biographiques dramatiques à partir de nouveaux motifs : le monde comme théâtre, la guerre de Yougoslavie.

Le poète s’assume l’expérience tragique de son destin poétique, en rêvant d’un grand poème, le guide de la survivance du poète, mais aussi l’impuissance de l’écrire.

La poésie de Marian Drăghici où le biographique intervient comme expression du thanatique, révélé en art, est structurée en séquences narratives/descriptives/confessives aux insertions de dialogisme poétique/intertextualité/ onirisme, en images plastiques d’un chromatisme prégnant, symbolique. Les sens se révèlent à travers le jeu sémantique entre la dénotation/ connotation qui entretient une certaine ambiguïté et étrangeté des images/du langage poétique et crée une poésie métatextuelle. Sa création élaborée, épurée

de tout détail vulgaire, refuse le sentimentalisme et les figures de style et n’en garde que la métaphore. De ce refus de l’ornement naît le raffinement stylistique, la plasticité des images poétiques et les tonalités graves, (auto)ironiques, persiflantes et même sarcastiques des poèmes, adoucies par le côté orphique de son lyrisme.

Selon le critique Alexandru Cistelecan, sa poésie se distingue par : la tension prophétique, le paroxysme de la vision, l’impétuosité de l’imagination, la vocation de l’illumination, le langage converti en prière. (1) Le poète s’identifie entièrement à la poésie qui est pour lui un modus vivendi ma manière d’être,/de rester,/de résister sous le soleil/comme individu unique» et une forme de mort (« pour le poète/chaque vers/chaque grand et véritable poème/ déclenche/le choc d’une mort instantanée.// autant de poèmes, de grands et véritables vers/dans la vie d’un poète,/autant de morts brusques/ succesives»).

Mais la poésie le conduit peu à peu à Dieu, sa voie poétique témoigne d’une évolution et d’un changement de paradigme : du sacré esthétique au sacré religieux (Jérusalem) : Marian Drăghici aspire à un art totalisant, ontologique et métaphysique à la fois. Il ne recherche pas l’autorité de l’intellect comme Valéry, mais la transcendance, l’illumination.

Marian Drăghici, lumière, doucement. Traduction et postface de Sonia Elvireanu. Préface de Michel Ducobu, Paris, l’Harmattan, 2018.

 

  1. Alexandru Cistelecan, « Le romantique dans le postmodernisme », Postface à Harrum, le livre de l’échec, Éditions Vinea, 2001.