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Un numéro d’Esprit sur Frantz Fanon

Commémorant avec un peu de retard le centenaire de la naissance de Frantz Fanon (1925-1961), la revue Esprit lui a consacré son premier numéro de l’année 2026. Pour qui croirait qu’on a tout dit sur le médecin psychiatre d’origine martiniquaise, engagé volontaire pendant la 2ème guerre mondiale, médecin en Algérie puis membre de la rédaction de EL Moudjahid, l’organe du FLN algérien, avant de devenir l’ambassadeur du GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) au Ghana ; pour qui croirait tout savoir de Peau noire, masques blancs (Pnmb) et de ses autres livres, de son analyse de l’aliénation ou de sa théorie révolutionnaire, la lecture de ce numéro devrait néanmoins se révéler utile. À noter qu’on ne recense aucun Martiniquais parmi les contributeurs en dépit de l’existence d’un Cercle Frantz Fanon à la Martinique qui a lui-même commémoré le centenaire en juillet 2025.

Sans vouloir rendre compte ici de la dizaine de contributions, on peut s’arrêter en premier lieu sur l’entretien avec Adam Schatz, l’auteur d’une biographie récente de Fanon, qui revient, en particulier, sur les rapports de Fanon avec Sartre. Si le premier reprochait au second d’avoir voulu noyer la question de la couleur dans la lutte des classes, il n’a pas moins utilisé une grille de lecture inspirée de Critique de la raison dialectique dans Les Damnés de la terre (Ddlt). On apprend aussi, incidemment, que James Baldwin considérait Césaire comme « un démagogue un peu effrayant » ! Autre remarque incidente, tandis que Hannah Arendt partageait avec Baldwin la même estime pour Fanon, elle ne le suivait pas dans son éloge de la violence (« L’homme colonisé se libère dans et par la violence. Cette praxis illumine l’agent parce qu’elle lui indique les moyens et la fin » – Ddlt). Schatz soulève enfin la question de la religion, plus précisément l’aveuglement de Fanon face à la prégnance d’un islam contrerévolutionnaire.

Autre article remarquable, celui de Norman Ajari, membre du conseil exécutif de la Fondation Frantz Fanon, sur les avatars de la réception de Fanon au cours du temps. Au risque de la simplification il distingue trois périodes successives : le moment révolutionnaire (années 1960 et 1970) ; le moment multiculturaliste (années 1980 aux années 2000) où est privilégiée l’articulation des œuvres fictionnelles aux enjeux raciaux, avec des emprunts à la psychanalyse et à la philosophie contemporaine ; enfin le moment pessimiste à partir de l’émergence du mouvement Black Lives Matter (2013) et l’apparition ou le développement d’une sensibilité « afropessimiste » chez certains auteurs, conjointement à la naissance des Black male studies. Ce qui n’empêche pas l’auteur de souligner qu’il ne peut y avoir en réalité de « fanonisme » à proprement parler (comme on pourrait être, par exemple, marxiste) en raison de l’imprécision des concepts, souvent de simples hapax que Fanon s’est abstenu de développer.

Magali Bessone revient sur la question des réparations à laquelle elle a déjà consacré un ouvrage. Elle distingue chez Fanon deux mouvements contradictoires. D’une part, comme à la fin de Pnmb, il condamne les demandes de réparations qui bloquent l’individu dans une identité de descendants d’esclaves, tout en se montrant, d’autre part, favorable à des réparations des pillages passés pour accompagner l’émergence des nouveaux États. Avec une précision importante : il ne faut pas que « l’apothéose de l’indépendance se transforme en malédiction de l’indépendance » (Ddlt). Des réparations ne serviraient à rien sans de nouvelles institutions qui ne reproduisent pas les recettes éculées et délétères du Vieux Monde. Dans l’article suivant, Matthieu Renault rappelle que les paysans dépossédés étaient pour Fanon les premiers « damnés de la terre » et qu’un socialisme agraire devrait succéder au régime colonial. De nos jours, le Sénégalais Felwine Sarr tente de définir un projet pour l’Afrique « qui vise une amélioration significative de la qualité de vie des Africains et qui réponde adéquatement aux défis relatifs aux besoins fondamentaux, tout en conjuguant un bon usage des ressources naturelles et humaines avec un système juste et équitable de répartition des richesses » (selon le résumé qu’en présente Mame Mor Ndiaye dans la revue). Mais Sarr a intitulé Afrotopia le livre où il développe ces idées, marquant ainsi  combien la coupe est loin des lèvres.

Pour finir cet aperçu du dossier d’Esprit consacré à Fanon, on peut mentionner l’énigme soulevé par Adama Ouattara-Sanz : Pourquoi Fanon ne faisait-il pas référence à la révolution haïtienne, n’aurait-elle pas dû lui servir d’exemple, même imparfait ? Il parlait d’ailleurs plutôt de la « révolte de Saint-Domingue » (Pnmb) que d’une révolution ! Quoiqu’il paraisse difficile de répondre à cette question, l’auteur avance une explication d’ordre psychologique inspirée d’Édouard Glissant. Fanon avait un rapport très distancié à la Martinique ; Glissant emploie le mot « fuite » à son sujet. Le même, dans le Discours antillais, évoque « l’immense et enthousiasmant Détour » de Fanon qui a dû s’éloigner (jusqu’en Algérie) pour prendre vraiment conscience de l’aliénation, puisque, en effet, les citoyens français des Antilles ne se sentent pas spontanément « entièrement à part », contrairement à un mot célèbre.

Parmi les autres articles de la revue, on ne saurait faire l’impasse sur celui que Carlos Parada, psychiatre (mais qui ne se réfère pas à Fanon) consacre à « L’angoisse, un traitement de la peur en Occident ». L’incertitude dans laquelle nous vivons (causée par l’accélération du progrès technique, la désindustrialisation, la décrédibilisation du politique, les guerres, les violences urbaines, les désastres environnementaux, etc.) crée une peur légitime de l’avenir qui prend chez certains une dimension pathologique : l’angoisse. En traitant l’angoisse à coup d’anxiolytiques, la médecine enferme les sujets concernés dans leur mal-être et leur donne l’espoir d’une guérison dont le véritable remède ne pourrait cependant venir que de la suppression des causes de la peur. Or cela exigerait un sursaut collectif dont on se sent incapable quand on est assigné à la condition de malade.

« Penser avec Frantz Fanon » in Esprit n° 529-530, janvier-février 2026, 208 p., 22 €. Le dossier Fanon occupe les pages 33 à 137.