Les Mains parallèles

La publication récente des Ecrits sur l’aliénation et la liberté de Fanon[i] a permis de découvrir deux de ses trois pièces de théâtre que l’on croyait disparues (ce qui semble bien être le cas de la troisième). On trouvera ici un extrait des Mains parallèles (1949) donné antérieurement par Joby Fanon, le frère de Frantz, dans son livre Frantz Fanon – de la Martinique à l’Algérie et à l’Afrique, (L’Harmattan, 2004, p. 130-132). Ce texte se retrouve partiellement et dans un ordre différent à la scène 1 de l’acte 4 dans les Ecrits (p. 124-126). Outre sa qualité littéraire, il fait apparaître une image de Fanon bien différente de celle du théoricien de la décolonisation que l’on retient habituellement, même si y transparaît une certaine fascination pour la violence. Et comment ne pas être frappé – ainsi que Joby Fanon le fait lui-même remarquer – par l’évocation in fine des « astres hémorragiques qui [le] condamne[nt] » quand on se souvient que Frantz Fanon mourra de Leucémie ? N.D.R.

 

Mais les mots m’évitent
la seule tragédie, le langage me bat la pensée
la mort me barre la route
mais le mot doit y chercher la vie
ne plus voir le blanc muet
la mort,
le vide affolant…
Un jour
Un jour et c’est l’amour
Un jour et c’est la mort.
Un jour et ma vie est arrachée de cette pesanteur.
Un jour et l’obscurité prudente de la vieillesse s’anéantit.
Un acte ! Je veux éclabousser le ciel enceint d’un acte vertigineux.
Mains parallèles, d’un acte nouveau faites retentir le monde empesé.
Un jour, un seul jour, l’homme a un jour à vivre.
Et un jour doit clore son existence.
Un jour
Un seul jour et c’est la mort.

La parole n’est plus le repos du monde.
La parole parvenue aux extrêmes volcaniques s’érige en
Acte.

Un langage hanté d’exaltantes perceptions.
Le soleil à regarder en face.
Un jour, un seul jour et c’est trop tard
Un jour,
Un acte et l’homme ouvre le cercle où s’enlise la conscience.
Paix aux dieux inutiles
C’est avec le sang que nous laverons nos morts.

Je parlerai
Je parlerai le baptême poursuivi
L’ablution existentielle
Je parlerai l’erreur fondamentale.
Je parlerai le crépuscule retourné
Je parlerai l’opulence de vos défaites.
Je parlerai vos raisonnements
Vos ardeurs émigrées à l’aube
Et moi, l’allumeur des mondes
Des mots ! des mots ! des mots !
Je cherche des étoiles à « ailer » la raison.
Je m’élabore
Surgi de la puissance de l’acte
Moi contestation absolue
Je meurs et ma mort m’est inconnue
Ne plus voir
Ne plus voir la mort
Le gouffre

Je vois ma vie vertigineusement

Attachée à l’acte
Ruée contre l’acte
Ma vie de cet acte élaborée
Ma vie dure, pesante
L’acte parvenu aux cimes éruptives
Ne peut qu’il ne s’absorbe
Un jour et la conscience saisie de soi se légitime
Un jour
Un jour et c’est la mort
Un jour et la question retombe inerte
Un jour et la conscience se suicide
Seul
J’exprimerai
Seul, je veux aller à l’abîme où s’enlise la conscience
Ah, le chemin est long qui conduit à l’homme !
Seul, j’irai aux portes ouvertes sur l’impossible certitude
Je m’élève
Acte sacrificiel
Le chemin est rude qui me conduit à moi-même
Ah
Ah, si je pouvais
Ah, si je pouvais ne plus flécher le monde, mais m’ancrer en son éternelle vacuité
Si je pouvais
Ah, si je pouvais
Mots arrachés de moi-même
Mots repus de mon sang répandu
Mots assassins
Si je pouvais
Langage habilité par l’acte, soulevez le monde
C’est nourris du spectacle que vous créerez d’absolues exigences

Si je pouvais

Astres hémorragiques qui me condamnez
Cessez !
Oh ! Ne plus voir
Ne plus voir le blanc muet
Ne plus voir la mort.

 

 

[i] https://mondesfrancophones.com/espaces/afriques/les-inedits-de-frantz-fanon/

La grande biographie de Frantz Fanon par David Macey

David Macey, Frantz Fanon, une vie, Paris, La Découverte, 2e éd. 2013, 599 p.

Bien que parue il y a déjà quelques années, il est encore temps de faire connaître largement cette biographie exemplaire d’une figure particulièrement remarquable du tiers-mondisme révolutionnaire. En ces temps d’aphasie idéologique où l’individualisme néolibéral n’a pas d’autres concurrents crédibles que le populisme nationaliste ou une religion rétrograde, il n’est pas inutile de rappeler que des hommes et des femmes ont combattu jusqu’au sacrifice de leurs vies pour un monde où la liberté, l’égalité et la fraternité ne seraient pas de vains mots. Que les résultats n’aient pas été à la hauteur de leurs espérances n’entache en rien la valeur de leur idéal.

En 1957 Frantz Fanon, médecin des hôpitaux psychiatriques en poste à Blida (Algérie), soupçonné à juste titre d’intelligence avec les rebelles, est expulsé. Replié à Tunis, capitale du FLN en exil, il devient l’un des principaux rédacteurs de El Moujahid, l’organe de propagande du FLN et l’un des porte-parole internationaux du Front, tout en poursuivant sur place son travail de psychiatre. En février 1960,il est nommé représentant permanent du gouvernement provisoire de la République algérienne à Accra (Ghana).Atteint par la leucémie, il est soigné brièvement à Moscou, continue à travailler, à écrire, à voyager, rencontrant Sartre et Beauvoir à Rome. Il s’éteint à 36 ans, fin 1961. L’indépendance de l’Algérie sera proclamée l’année suivante.

D. Macey relate les étapes d’une existence aussi brève que bien remplie, la jeunesse en Martinique, la guerre dans les rangs de la France libre aux côtés des alliés, les études médicales à Lyon, les premiers pas professionnels à l’hôpital de Saint-Alban auprès du psychiatre Tosquelle, initiateur de la psychothérapie institutionnelle, puis l’Algérie… Homme d’action, Fanon a pourtant d’abord marqué son empreinte par l’intermédiaire de ses livres. Le Frantz Fanon de Macey est donc avant tout une biographie intellectuelle, obéissant aux exigences du genre,avec 54 pages de notes et un index nominorum de 10 pages.

Des trois livres de Fanon, le plus connu aujourd’hui reste sans doute le premier, Peau noire, masques blancs (1952) car le schéma psychologique qu’il décrit, celui d’un être – le Noir en l’occurrence – déterminé par le regard de l’autre – le Blanc –demeure malheureusement d’actualité. Dans les termes de Fanon, l’aliénation du Noir ne relève pas d’abord d’une philogénèse ou d’une ontogénèse mais d’une sociogénèse. Si Fanon emprunte au Sartre des Réflexions sur la question Juive et de l’Être et le Néant, le phénomène de « l’être pour autrui », il ne manque pas cependant de souligner la différence entre le juif, victime de l’antisémitisme seulement s’il est dépisté, et le Noir « surdéterminé de l’extérieur » parce qu’immédiatement repérable par la couleur de sa peau[i].

Peau noire, masques blancs comporte une autre critique de Sartre qui mérite d’être rappelée car elle tient à la position de Fanon à l’égard de la négritude. D’une manière plutôt inattendue Fanon se déclare partisan de la version senghorienne (« l’émotion est nègre comme la raison hellène »[ii]ou comtienne (« les Noirs sont les champions du sentiment »[iii]) qui essentialise le Noir. Tandis que Sartre, dans sa préface à Orphée noir(1948), l’anthologie des poètes noirs rassemblée par Senghor, voit la négritude comme un simple moment dialectique (l’antithèse de la thèse proclamant la supériorité du Blanc, la synthèse devant réaliser « une société sans races »), Fanon soutient que « la conscience noire se donne comme densité absolue, comme pleine d’elle-même »[iv].

Cela n’empêche pas Fanon de déclarer aussi bien, en conclusion de son livre, qu’il ne doit « pas s’attacher à faire revivre une civilisation nègre injustement méconnue » et qu’il n’a « ni le droit ni le devoir d’exiger réparation pour ses ancêtres domestiqués ». Ne se faisant « l’homme d’aucun passé », il refuse d’être « esclave de l’Esclavage qui déshumanisa nos pères »[v].

Cette conclusion annonce le Fanon révolutionnaire des deux ouvrages suivants. « Moi homme de couleur, je ne veux qu’une chose : … Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme »[vi].

L’An V de la Révolution algérienne publié chez Maspéro en 1959 est un livre de propagande… disparate. Son but est avant tout de faire voir la guerre d’indépendance sous son meilleur jour possible, d’attirer les sympathies de la gauche, de susciter de nouvelles vocations de porteurs de valises et de conforter le FLN comme unique représentant légitime du peuple algérien. Le premier chapitre, « L’Algérie dévoilée » est celui qui résonne le plus aujourd’hui puisque l’auteur y identifiait « la liberté du peuple algérien… à la libération de la femme, à son entrée dans l’histoire…, à la destruction du colonialisme et à la naissance d’une nouvelle femme »[vii].

Fanon est resté psychiatre jusqu’au bout. Comme l’An V…, l’ouvrage ultime, Les Damnés de la Terre (1961) aborde dans un chapitre la relation entre guerre coloniale et troubles mentaux, mais l’essentiel dans cette bible du tiers-mondisme (dixit l’éditeur Maspéro) est bien de convaincre de la nécessité d’une révolution dans les pays colonisés, avec passage obligé par une phase de violence[viii]. Cela étant, il est permis de penser que le principal intérêt de ce livre, aujourd’hui, réside dans la critique formulée par l’auteur, dès 1961, à l’encontre de la « bourgeoisie nationale » des pays nouvellement indépendants. Il dénonce« l’inégalité dans l’enrichissement et dans l’accaparement », les « gangs » où « l’esprit jouisseur domine », qui « ne servent à rien » sinon à faire le lit du néocolonialisme[ix]. Fanon stigmatise également les partis uniques, les « dictatures tribales »[x], la pléthore administrative[xi].

D. Macey souligne à juste titre (p. 515) la contradiction inhérente aux Damnés de la terre, ouvrage dans lequel Fanon théorise à la fois le détournement de la révolution par la bourgeoisie nationale et, à partir de l’exemple algérien, la possibilité pour un peuple de se gouverner lui-même et de résister aux tendances corruptrices : « Il faut avant tout se débarrasser de l’idée très occidentale, très bourgeoise donc très méprisante que les masses sont incapables de se diriger »[xii]. Fanon, on le sait, n’a pas vécu assez longtemps pour savoir laquelle de ses deux théories était la bonne !

Si l’histoire du XXe siècle a fait le lit du Fanon révolutionnaire, elle lui a donné raison avec l’accession des colonies à l’indépendance. Pourtant la Martinique elle-même, devenue département français à l’issue de la deuxième guerre mondiale[xiii], n’a jamais réclamé son indépendance, une « exception » face à laquelle un fils de l’île ne pouvait rester indifférent. Deux articles[xiv] d’EL Moudjahid lui sont consacrés,plutôt optimistes à l’égard d’une indépendance future. Dans le premier, Fanon décrypte les signes d’une renaissance culturelle antillaise, prolégomènes de l’émergence d’une nation martiniquaise. Dans le second, il interprète les émeutes sanglantes de décembre 1959[xv]comme la « première manifestation de l’esprit national antillais ». En privé, l’apôtre de la révolution violente se montrait cependant moins optimiste. Un Guyanais, le docteur Bertène Juminer, rapporte les propos suivants de Fanon à propos de ces émeutes : « Il s’agit d’un simple défoulement, un peu comme certains rêves érotiques. On fait l’amour avec une ombre. On souille son lit. Mais le lendemain tout rentre dans l’ordre. On n’y pense plus »[xvi]. On ne saurait mieux dire et ce ne sont pas les « événements de 2009 », cinquante ans plus tard, qui pourraient en faire douter[xvii].

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La biographie de Macey demeure l’irremplaçable porte d’entrée à Fanon auteur et acteur de la révolution après la fin de la deuxième guerre mondiale. Bien au-delà d’une simple introduction, il s’agit d’une étude approfondie qui replace Fanon dans le contexte intellectuel de l’époque et souligne ce que furent ses apports à la réflexion sur la négritude, la colonisation et la décolonisation. Par contre, on y chercherait en vainement le Fanon intime. Tout au plus apprend-on qu’il eut une fille, Mireille, née en 1948, avant d’épouser Marie-Josèphe Dublé dite Josie dont il eut un fils, Olivier, né en 1955. Une telle lacune est gênante à propos de l’auteur de Peau noire, masques blancs, ouvrage dans lequel il souligne l’aliénation des femmes noires (comme les héroïnes de Mayotte Capécia[xviii]) qui cherchent désespérément à épouser un Blanc.Or Michelle B, la maîtresse de Fanon, comme Josie sont deux Blanches. Et Fanon s’est marié en 1952, l’année même où il proclamait dans un livre son « besoin de se perdre dans la négritude absolument »[xix]. D. Macey ne s’étend pas là-dessus, se contentant de remarquer qu’« il est toujours dangereux d’accuser quelqu’un de mauvaise foi [‘l’inauthenticité’ de Mayotte Capécia, en l’occurrence] sans y sombrer à son tour » (p. 193).

Pour finir, deux erreurs factuelles à corriger. Il n’est pas exact, contrairement à ce qui est écrit p. 146, que les trois pièces de théâtre écrites par Fanon (en 1949) aient toutes disparu. Deux d’entre elles, L’Œil se noie et Les Mains parallèles sont désormais publiées[xx]. Les tapuscrits avaient été remis à Mireille Fanon-Mendès France, la fille de Fanon, par le frère de ce dernier, Joby Fanon, dans les années 1980. Sachant que D. Macey s’était entretenu avec M. Fanon-Mendès France lorsqu’il préparait sa biographie, et que les tapuscrits ont été déposés à l’IMEC dès 2001, il est surprenant qu’il ait laissé passer cette erreur.  Il n’est pas exact non plus (p. 90) – et dans ce cas c’est plus grave, en raison de ce que cela laisse supposer de l’attitude de Césaire envers Fanon – que le maître martiniquais ait rejeté du recueil Moi, laminaire, publié au Seuil en 1982, le poème qu’il avait consacré à Fanon[xxi].

 

[i] D. Macey, p. 203. Peau noire…, éd. du Seuil, p. 93.

[ii] Léopold Sédar Senghor, « Ce que l’homme noir apporte », L’Homme de couleur (1939).Peau noire…, op. cit., p. 102).

[iii] D. Macey, p. 200.

[iv] Peau noire…, p. 109.

[v]Peau noire…, p. 183, 185, 186.

[vi] Peau noire…, p. 187.

[vii] D. Macey, p. 429 et Sociologie d’une Révolution (2e éd. deL’An V…), 1966, p. 83.

[viii] « Le colonisé découvre le réel et le transforme dans le mouvement de sa praxis, dans l’exercice de la violence, dans son projet de libération »,  Les Damnés…, chap. 1, « De la violence », éd. La Découverte/Poche, p. 59. Voir également la préface de J.-P. Sartre : « le colonisé se guérit de la névrose coloniale en chassant le colon par les armes » (p. 29).

[ix] Les Damnés…, chap. 3, « Mésaventures de la conscience nationale », p. 149, 165, 167, 169.

[x] Les Damnés…, p. 175.

[xi] « … parce que de nouveaux cousins et de nouveaux militants attendent une place et espèrent s’infiltrer dans les rouages », Les Damnés…, p. 177.

[xii] Les Damnés…, p. 179.

[xiii] Loi du 19 mars 1946 transformant les colonies de la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane et la Réunion en départements français, dont le rapporteur fut Aimé Césaire.

[xiv] Repris in Frantz Fanon, Pour la révolution africaine, écrits politiques, Maspéro, 1964.

[xv] Trois morts abattus par les CRS.

[xvi] D. Macey, p. 445 et B. Juminer, « Hommage à Frantz Fanon », Présence africaine, n° 40, 1962, p. 139.

[xvii] Au premier trimestre 2009 un mouvement social de grande ampleur s’est traduit par une grève générale de plusieurs semaines en Guadeloupe et en Martinique. Cette situation pré-insurrectionnelle n’a cependant amené aucun changement notable aux plans politique ou social.

[xviii] Mayotte Capécia (Lucie Combette), Je suis Martiniquaise (1948), La Négresse blanche (1950).

[xix] Peau noire…, p. 109 et D. Macey, p. 202.

[xx] Les deux pièces sont publiées in Frantz Fanon, Écrits sur l’aliénation et la liberté, La Découverte, 2015.

[xxi] « Par tous mots guerrier-silex ». D. Macey ne mentionne d’ailleurs pas précisément Moi, laminaire mais un recueil intitulé Poésie (?).

Les inédits de Frantz Fanon

« Nous sommes les uns et les autres trop éloignés de soi-même, trop à la dérive dans les choses… c’est au sein des choses, de l’objet que nous nous retrouverons. »[i]

Frantz Fanon, Écrits sur l’aliénation et la liberté. Textes inédits réunis, introduits et présentés par Jean Khalfa et Robert Young, Paris, La Découverte, 2015, 678 p., 26 €.

Fanon InéditsTous les Fanoniens, et au-delà tous ceux qui souhaitent mieux connaître le militant exemplaire de la lutte anticoloniale, le « guerrier-silex » de Césaire[ii], vont devoir se précipiter sur un ouvrage désormais indispensable. Ce gros recueil présente les diverses facettes de l’œuvre de Fanon, à l’exclusion de l’homme intime : la médecine psychiatrique, la politique et – plus inattendue – la littérature, puisque il fut aussi, pendant ses années d’étudiant, l’auteur de deux pièces de théâtre (L’œil se noie et Les Mains parallèles). Les textes rassemblés dans ces Écrits ne constituent pas toujours des « inédits » au sens strict : une thèse de médecine est « publiée » et a fortiori les actes d’un congrès médical ou des articles d’El Moudjahid. Tout n’est d’ailleurs pas uniquement de la main de Fanon : il en va ainsi pour certains articles scientifiques co-signés avec un autre auteur, de même que pour les articles du journal du FLN, lesquels, à l’inverse, n’étaient jamais signés.

Il faut ici rappeler le destin exceptionnel d’un homme né le 20 juillet 1925 en Martinique, enlevé prématurément, à quarante-six ans, par un cancer, qui s’est engagé aux côtés des Forces françaises libres, qui a fait la guerre, a été blessé, a entrepris ensuite le long cursus universitaire conduisant au médicat des hôpitaux psychiatriques, a pratiqué son métier en Algérie, puis – après qu’il en ait été expulsé – à Tunis où il rejoignit parallèlement la rédaction d’El Moudjahid, qui devint l’ambassadeur itinérant du Gouvernement provisoire de la République algérienne en Afrique, avant de s’éteindre dans un hôpital américain, le 6 décembre 1961. Et qui a trouvé le temps d’écrire et de faire publier trois livres dont deux, au moins – Peau noire, masques blancs (1952) et Les Damnés de la terre (1961, préfacé par Jean-Paul Sartre) – toujours utiles aujourd’hui. La correspondance réunie dans la dernière partie des Écrits rend compte de cette aventure éditoriale tant en France qu’en Italie. Rappelons que Les Damnés de la terre comme L’An V de la révolution algérienne, publiés tous deux en France chez Maspéro, seront saisis par la police.  

Militant exemplaire de l’anticolonialisme, Fanon en fut aussi l’un des plus lucides et il n’a rien caché des turpitudes des élites africaines une fois arrivées au pouvoir. Il a cru, malgré tout, que le sort de l’Algérie pourrait être différent. « Le peuple algérien, est-il écrit dans l’un des articles d’El Moudjahid considéré comme reflétant la pensée de Fanon, veut se libérer du colonialisme, mais cette libération, il ne la conçoit que dans une perspective révolutionnaire impliquant la fin des féodalités et la destruction de toutes les structures économiques de la colonisation. »[iii] Fanon ne pouvait pas prévoir la situation actuelle de l’Algérie où le pouvoir et les richesses sont confisqués par une clique contrôlée par des « rboba » sans foi ni loi.[iv] Mais l’on ne peut s’empêcher de voir chez lui, s’agissant d’une cause à laquelle il avait tout sacrifié, un certain romantisme révolutionnaire. Trop d’exemples montrent en effet combien il y a loin de l’enthousiasme patriotique et égalitaire qui anime les combattants pour la liberté aux régimes qu’ils mettront en place par la suite. Et l’Algérie, hélas, n’a pas fait exception.

On ne sait que trop, aujourd’hui, les ravages provoqués par des musulmans fanatisés au nom de leur « Dieu miséricordieux ». Or l’Algérie est un pays musulman. On lit dans le même article d’El Moudjahid que « le peuple algérien est à la fois le plus nationaliste et le plus ouvert qui soit, le plus fidèle à l’islam et aussi le plus accueillant aux valeurs extra-islamiques ». Comme pour la citation précédente, il faut évidemment faire la part de la propagande puisque El Moudjahid était l’organe officiel du FLN. D’autant que, sur le point particulier de l’islam, on n’ignore pas la méfiance de Fanon. On en a une preuve dans les Écrits avec la lettre adressée à Ali Shariati, un Iranien qui traduisit quelques-uns de ses textes en persan : « je pense que ranimer l’esprit sectaire et religieux entraverait davantage cette unification nécessaire [de la nation]… C’est ce que je redoute et qui m’angoisse dans les efforts des militants intègres de l’Association des oulémas maghrébins… »[v]

Il est impossible de recenser ici tout ce qui retient l’attention à la lecture des nombreux textes réunis dans les Écrits. C’est sans doute dans la partie psychiatrique que le fanonien de base, non médecin, fera le plus de découvertes, peut-être pas dans la thèse (Aliénation mentale, modifications caractérielles, troubles psychiques et déficit intellectuel dans l’hérédo-dégénération spino-cérébelleuse…, 1951), même si certains passages complètent utilement Peau noire, Masques blancs que Fanon rédigeait au même moment, plutôt au fil des communications et articles divers. Ce n’est pas sans une certaine stupéfaction qu’on découvrira, par exemple, les « théories » des médecins coloniaux d’avant la seconde guerre mondiale, fondateurs d’une ethnopsychiatrie qui expliquait tout ce qu’ils ne parvenaient pas à comprendre chez « l’indigène nord-africain » par son « puérilisme mental » et, plus généralement, son « primitivisme ».[vi] Fanon insiste pour sa part judicieusement sur la situation particulière du colonisé lorsqu’il faut expliquer, par exemple, son attitude à l’égard du travail ou de la sincérité. Ainsi sa « paresse fait [-elle] face à la rapacité du colon, à son empressement à gagner de l’argent. C’est une paresse qui est vécue dans le contexte colonial comme volonté de ne pas rendre aisé le profit ; c’est une conduite de chapardeur ».[vii]

Quant au mensonge, Fanon qui s’y est intéressé en tant qu’expert auprès des tribunaux, a été frappé de rencontrer des criminels que tout accablait et qui, bien qu’étant passés aux aveux dans un premier temps, niaient ensuite farouchement leur crime tout en paraissant exempts de tout sentiment de culpabilité. L’interprétation proposée à ce sujet rejoint certaines analyses des territoires français d’outre-mer actuels selon lesquelles l’État français n’y serait (et ne s’y sentirait) pas légitime, ce qui expliquerait bien des dérives. Dans une colonie comme l’Algérie, a fortiori pendant la guerre d’indépendance, « l’Arabe » coupable – tout au moins celui qui se réfugie ainsi dans le déni – se déclare innocent, selon Fanon, parce qu’il ne reconnaît pas au tribunal légal le droit de le juger. « Il y a un pôle mental de l’aveu : ce que l’on nommerait sincérité. Mais il y a aussi un pôle civique et l’on sait qu’une telle position était chère à Hobbes et aux philosophes du contrat social. J’avoue en tant qu’homme et je suis sincère. J’avoue aussi en tant que citoyen et j’authentifie le contrat social. »[viii]

On n’a dit mot jusqu’ici des deux pièces de théâtre. Il faut les lire parce qu’elles révèlent un Fanon auquel on ne s’attendait guère. Gageons, en effet, que leur thématique existentialiste et leur lyrisme échevelé en dérouteront plus d’un.

 

 

[i] Lettre à Maurice Despinoy, janvier 1956, Écrits, p. 355.

[ii] Aimé Césaire, « Par tous mots guerrier-silex », Moi, laminaire, diverses éditions.

[iii] « Une révolution démocratique », El Moudjahid, 15 novembre 1957, Écrits, p. 478.

[iv] Voir par exemple, d’un observateur très bien informé, le dernier livre de Yasmina Khadra, consacré à l’Algérie, Qu’attendent les singes (Paris, Julliard, 2014), qui fait froid dans le dos.

[v] Lettre à Ali Shariati, 1961, Écrits, p. 543.

[vi] « Considérations ethnopsychiatriques », Écrits, p. 343.

[vii] Cours de psychopathologie sociale à l’Institut des hautes études de Tunis (notes prises par Lilia Ben Salem), Écrits, p. 444-445. À rapprocher du Portrait du colonisé d’Albert Memmi (1957), auquel Fanon fait d’ailleurs allusion dans un article de 1959 (Écrits, p. 525).

[viii] « Conduite d’aveu en Afrique du Nord », résumé de la communication de F. Fanon au Congrès des médecins aliénistes et neurologues de France et des pays de langue française, Nice, 1955. Écrits, p. 351.

Maryse Condé se livre et se délivre

maryse-conde-Maryse Condé : La vie sans fards, Paris, J.C. Lattès, 2012, 334 p., 19 €.

En plaçant d’entrée ce livre de mémoires sous l’invocation de Jean-Jacques Rousseau et de ses Confessions, Maryse Condé (née en 1937) annonce la couleur. Loin de vouloir dresser pour la postérité une statue à sa gloire, elle livrera aux lecteurs le récit « sans fards » de ses années de jeunesse. Ce livre devrait passionner, au-delà des admirateurs de l’auteure de Ségou (publié en 1984), les Africains, sans parler de tous les Européens ou Antillais qui, comme elle, ont laissé une part d’eux-mêmes sur « le continent ». C’est pourtant en Haïti que ces nouvelles confessions ont fait le plus de bruit (1) quand il est apparu que le père de Denis, le fils aîné de M. Condé, né en 1956, n’était autre que Jean Dominique (1930-2000), une figure de la résistance contre les Duvalier, coupable d’avoir abandonné Paris et sa jeune maîtresse passionnée lorsqu’il apprit qu’elle était enceinte de ses œuvres. Mais ceci n’est que le premier épisode des frasques sentimentales de la future écrivaine, mariée en 1958 avec le comédien guinéen Mamadou Condé, le père de deux de ses filles, Sylvie-Anne et Leïla, entre lesquelles s’intercale une autre fille, Aïcha, née d’une nouvelle aventure passionnée de M. Condé pour un Haïtien, Jacques V., enfant naturel de François Duvalier (2). On peut difficilement imaginer vie plus romanesque que celle-ci, d’autant que notre héroïne, après avoir quitté sa Guadeloupe natale à 16 ans pour préparer au lycée Fénelon le concours de l’École normale (Sèvres) se détourna rapidement de ce projet. Mère de famille sans ressource, elle eut à peine le temps de confier son fils à l’assistance publique avant qu’un début de tuberculose ne se déclare. Envoyée dans un sanatorium à Vence, c’est là où elle acheva de préparer sa licence de lettres modernes. De retour à Paris, elle tâta de quelques petits boulots, rencontra Condé, l’épousa, se sépara de lui bien qu’à nouveau enceinte, et, après avoir récupéré son fils déjà né, embarqua, enceinte, pour la Côte-d’Ivoire et le collège de Bingerville où elle devait enseigner le français. M. Condé avait d’abord découvert l’Afrique en même temps que son africanité à travers Césaire et les poètes de la négritude. Ce fait n’est certainement pas étranger à sa volonté de s’implanter en Afrique en dépit de toutes les vicissitudes. En dehors quelques interruptions, elle y restera de 1959 à 1973, avec de rares interludes en Europe, ballotée d’un pays à l’autre (Côte-d’Ivoire, Paris, Guinée, Ghana, Londres, Sénégal), toujours accompagnée de ses quatre enfants, dans des conditions matérielles et psychologiques le plus souvent difficiles, enseignante le plus souvent, parfois journaliste à la radio, ignorant pendant longtemps sa véritable vocation. Quand ces mémoires s’interrompent, l’auteure est en train d’achever son premier livre, Heremakhonon, largement inspiré de sa vie en Guinée (3), qui sera publié en 1976 dans la collection 10/18 par Stanislas Adotevi. M. Condé aura alors quarante-deux ans.

Ces mémoires sont un témoignage de première main sur la Guinée socialiste de Sékou Touré, avec ses pénuries incessantes et son dévoiement progressif en une société à deux vitesses, mais aussi les conversations passionnées entre intellectuels révolutionnaires. M. Condé parfaisait son éducation politique avec des leaders africains comme Mario de Andrade ou Hamilcar Cabral qui fréquentaient un couple d’amis pendant leurs séjours à Conakri ! Le tableau du Ghana également socialiste de Kwame Nkruma montre les Africains-américains qui tiennent le haut du pavé tandis que les grands seigneurs féodaux s’efforcent comme ils peuvent de retenir leurs privilèges ancestraux. M. Condé ne livre pas précisément dans ce livre son opinion sur le socialisme africain mais l’on peut penser qu’elle adhère au discours du romancier guyanais Jan Carey, qu’elle cite, selon lequel l’Afrique ne fonctionnant que sur des différences et des inégalités acceptées, ne peut qu’être réfractaire au socialisme, puisque ce dernier vise l’abolition des privilèges et l’avènement d’une société sans classe (cf. p. 268).

M. Condé s’explique dans ce livre sur son rapport à Césaire et à Fanon. Le contact prolongé avec l’Afrique ne pouvait laisser indemne la mythologie de la Négritude (4) portée par le poète martiniquais. Quant à Fanon, elle avait commencé par détester Peau noire, Masques blancs au point de se fendre d’une lettre très critique lorsque la revue Esprit en avait publié des « bonnes feuilles ». Cela se passait quand elle était encore lycéenne, mais la lecture des Damnés de la terre, en 1961, alors qu’elle vivait en Afrique depuis déjà deux ans, fit d’elle, de son propre aveu, une « fanonienne convaincue ». Fanon, mort si tôt, avait pourtant déjà lucidement analysé, en effet, par quel processus « les auteurs de la révolution [africaine] en devi[nr]ent peu à peu les fossoyeurs » (p. 128).

La qualité principale de ce livre, et ce qui le rapproche effectivement des Confessions de Rousseau, c’est sa simplicité et sa sincérité. Les noms de littérateurs célèbres comme Cheik Hamidou Kane, Mariama Bâ, Roger Dorsinville, Guy Tirolien, Daniel Maximin, etc., de cinéastes comme Sambène Ousmane, ou encore de grandes figures politiques comme Julius Nyerere, Che Guevara ou Malcolm X. traversent ce récit sans la moindre apparence de snobisme : simplement, l’auteure nous fait savoir qu’elle s’est trouvée aux bons moments aux bons endroits. Quant à la sincérité, M. Condé ne se juge pas elle-même mais laisse le soin à d’autres de la juger, sans fausse humilité ni complaisance. Exemple : « Tu sais bien que tu ne seras jamais acceptée par les Africains […] Tu veux rester en Afrique ? Restes-y ! Avec l’intelligence que tu as, tu ne fais que des conneries » (p. 157). Qu’est-ce donc alors que M. Condé a cherché pendant toutes ses années en Afrique ? Une dramaturge ghanéenne se charge de lui donner la réponse : « Une terre faire-valoir qui te permettrait d’être celle que tu rêves d’être. Et sur ce plan, personne ne peut t’aider » (p. 271).

Case-Pilote, 10 mars 2014.

  1. Lire à ce sujet, du poète et dramaturge haïtien Jean Durosier Desrivières : « Un très beau livre ! Puis vos gueules ! », L’Incertain, n° 1, janvier-juin 2013, p. 57-75.
  2. Une aventure qui donne l’occasion à M. Condé d’une belle profession de foi en faveur de l’amour-passion : « Qu’on ne vienne pas me reprocher d’avoir fait l’amour avec le fils d’un des plus sanguinaires dictateurs qui aient jamais existé. Jacques n’était pas cela pour moi. Je vivais une passion. La passion n’analyse pas, ne fait pas la morale. Elle brule, incendie, elle consume » (p. 76).
  3. « Heremakhonon » signifie « Attends le bonheur » en malenké.
  4. Cf. Selim Lander : « Crépuscule de la Négritude », http://mondesfr.wpengine.com/espaces/caraibes/crepuscule-de-la-negritude/

 

Livraisons : René Maran, Frantz Fanon

Les hasards du courrier font atterrir dans notre boite aux lettres deux ouvrages composites, atypiques en tout cas, arborant sur leurs couvertures les noms de deux Antillais prestigieux natifs de la Martinique : René Maran (1887-1960) et Frantz Fanon (1925-1961). Deux Martiniquais, ressortissants de ce qui était encore à l’heure de leur naissance l’Empire français, attirés par la mère Afrique où ils trouvèrent chacun un destin contrasté : les désillusions du colonialisme pour le premier et les illusions de la Révolution pour le second.

René Hénane – dont il n’est plus nécessaire de rappeler aux lecteurs de Mondesfrancophones qu’ils le connaissent bien – fut médecin avant d’être césairologue. C’est à ce titre, sans doute, qu’il a voulu sortir de l’oubli un curieux ouvrage de Maran intitulé Asepsie noire ! (1).. Le prix Goncourt attribué à Maran pour son roman Batouala (1921) ne lui apporta pas toutes les satisfactions qui vont de pair, ordinairement, avec cette récompense. Le livre fut jugé violemment anticolonialiste et Maran forcé de quitter la carrière d’administrateur des colonies. Contraint, dès lors, de vivre de sa plume, il dut parfois accepter des commandes alimentaires, comme cette Asepsie noire !, rédigée pour un laboratoire pharmaceutique à l’intention de sa clientèle de médecins.

René Maran

René Maran

Lu aujourd’hui, ce livre, cette plaquette plutôt, ouvrage composite dans la mesure où certains chapitres sont faits davantage de citations que de textes autographes, revêt un intérêt historique qu’il n’avait pas au moment de sa publication. Quoi qu’il en ait, et même s’il la dénonce chez certains des médecins coloniaux qu’il cite, Maran ne parvient pas toujours à se départir de cette condescendance à l’égard des Africains si commune à l’époque, pour ne pas dire normale, non seulement chez les Français de France mais encore – ce qui paraîtra peut-être plus étonnant – chez les Antillais. Par exemple : « il n’empêche que le noir soit des plus malléables. Il n’est pas difficile d’obtenir de sa stupeur des aveux spontanés » (p. 16) ! Car Maran fut moins un ennemi de la colonisation que de ses abus. La médecine occidentale était pour lui le meilleur vecteur d’une colonisation intelligente et humaine qui profiterait autant à la « race colonisée » qu’à la « race colonisatrice » (p. 3). Il plaide également pour qu’on prenne davantage en compte la médecine traditionnelle, « puisque personne n’ose contester que certains féticheurs connaissent à merveille les vertus curatives des plantes de leur pays » (p. 46).

Maran déplore qu’on n’ait pas permis aux « sorciers blancs », les médecins coloniaux, de se faire des alliés de tous les « sorciers ou jeteux (sic) de sorts, rebouteux ou féticheurs, les derniers maîtres de l’âme noire » (p. 15) pour gagner les indigènes à la cause européenne. Cela vaut un chapitre intéressant, quasi ethnographique, sur les pratiques de la sorcellerie africaine, des pratiques à l’égard desquelles Maran refuse, finalement, de prendre parti. Des phénomènes de lévitation, de bilocation ont été décrits par des missionnaires, rapporte Maran, mais les preuves incontestables de ces phénomènes font défaut (2).

Composite encore le dernier livre de John Edgar Wiseman, romancier noir américain. Le Projet Fanon est le neuvième de ces livres traduits en français (le tout chez Gallimard). « Projet » est le mot qui convient pour un livre dont on a du mal à percevoir la finalité ? S’agit-il vraiment de « faire revivre cette figure [Frantz Fanon] de la lutte contre l’oppression », comme indiqué sur la 4ème de couverture, ou s’agit-il d’un journal intime, d’un exercice d’autofiction, ou encore d’un roman à tiroirs (le roman racontant le romancier qui essaye d’écrire sur Fanon, plus précisément le scénario d’un film sur Fanon devant être mis en scène par Jean-Luc Godard) ? Il y a de tout cela dans ce livre, ce qui ne devrait pas dérouter l’amateur de la littérature contemporaine mais risque de décevoir beaucoup celui qui s’attendrait à lire quelque chose – quoi que ce soit – qui concerne Fanon au premier degré et non, comme ici, au… cinquième degré !  Que l’on compte bien en effet : l’auteur n°1 qui se raconte lui-même (journal intime – 1er degré), l’auteur n°1 qui se romance lui-même (l’autofiction – 2nd degré), l’auteur n°1 qui romance l’auteur n°2 du roman dans le roman (3ème degré), l’auteur n°2 qui se raconte lui-même et ses difficultés à écrire son scénario sur Fanon (4ème degré) et enfin quand même (on y arrive !) quelques anecdotes sur Fanon ou des citations de ses écrits qui pourraient entrer dans le scénario (5ème degré).

John Edgar Wideman

John Edgar Wideman

Ce livre, qu’on a du mal à appeler « roman » – quoi qu’en dise la couverture – tant il défie toutes les recettes de l’art romanesque traditionnel, est divisé en trois parties aussi difficiles à résumer les unes que les autres. La première est une sorte de très long prologue – elle tient presque la moitié du livre – qui permet de faire connaissance avec les personnages du livre, à commencer, naturellement, par les cinq énumérés plus haut. Particulièrement intéressant le passage (vingt-cinq pages) dans lequel l’auteur n°1 raconte une visite effectuée avec sa mère à l’Institut Correctionnel d’État de Pittsburgh où son frère purge une peine de trente ans.  La seconde partie donne des indications sur ce que pourrait être le scénario qui inclurait de long échanges entre Godard et Wideman à côté de séquences filmées mettant en rapport des extraits des écrits de Fanon (par exemple un cas psychiatrique relaté dans Les Damnés de la terre) et des scènes de la violence ordinaire dans les ghettos noirs américains. La troisième partie évoque plus directement des moments de la vie de Fanon : le faux départ de la Martinique vers la Dominique, puis la traversée jusqu’à Casablanca et ensuite Toulon, le séjour lyonnais, après la deuxième guerre mondiale, l’asile psychiatrique de Blida, une assemblée de politiciens du Tiers-Monde où Fanon était venu plaider la cause de l’Algérie (prétexte à un tableau satirique digne de Belle du Seigneur), l’hôpital de Bethesda, dans le Maryland, où s’acheva sa brève existence. Mais tout cela dans le désordre et sans cesse entrecoupé de digressions. Avec des morceaux de bravoure comme l’évocation des mœurs des policiers en faction près de la chambre de Fanon (« Le coussin géant qui leur sert de fessier étouffe le trou dans lequel ses [Fanon] propres jambons flétris s’enfonceraient si l’infirmière ne le tenait pas par les aisselles… L’eau qu’ils consomment en tirant la chasse, en se lavant et en se rinçant assouvirait la soif de tout un village algérien frappé par la sècheresse », p. 330), ou, toujours à l’hôpital de Bethesda, le tableau du service des prématurés, brossé par une infirmière à l’intention de la mère de l’auteur, laquelle s’y serait trouvée en même temps que Fanon (« Un matin je suis arrivée et on aurait dit que tous ils lançaient ce petit pip pip pip des petits poussins qu’on entend à peine, au lieu de pleurer et de gueuler à pleins poumons comme des bébés normaux. Ce petit son m’a touchée en plein cœur, Mrs Wyman », p. 325).

« Toutes ces pensées, c’est très bien c’est sensass mais ce n’est pas le livre, où bordel est le livre ? » se demande l’auteur (p. 224). C’est la question que se pose également le lecteur, trop souvent noyé dans le déluge verbal et les coq-à-l’âne de ce roman-projet (on ne reprochera pas au titre de tromper le chaland !). D’autant que la traduction n’est pas toujours à la hauteur de l’original. « Un regard qui ralentit comme s’il pénétrait dans une matière mollasse comme le porridge » (p. 304). « L’eau couvrait le pied des blancheuses (4) accroupies sur les pierres noires qui jonchaient le bord verdoyant du torrent » (p. 306) : des phrases de ce genre laissent penser que le traducteur a fini par éprouver, lui aussi une certaine fatigue. Et que dire du toponyme « Le François » (une commune de Martinique) utilisé systématiquement comme en anglais, avec le préfixe « Le » (« en pension à Le François », p. 254, « l’isolation (sic) relative de Le François », p. 255), comme si l’on disait à propos du port du Havre, « à Le Havre », « de Le Havre » (5). Tout manuscrit comportant des fautes de ce genre envoyé par la poste aux éditions Gallimard serait immédiatement rejeté !

 

(1)   René Maran : Asepsie noire ! (Laboratoires Martinet, 1931). Rééd. en fac-similé avec une préface de René Hénane et une postface de Claude Maran, Paris, Jean-Michel Place, 2007, 46 p. + LXIII p. A propos de René Maran, voir sur Mondesfrancophones l’article de Selim Lander : http://mondesfr.wpengine.com/espaces/creolisations/qui-etait-vraiment-rene-maran-le-premier-goncourt-noir/

(2)   Une telle incertitude sur la réalité des pouvoirs attribués aux sorciers est toujours de saison s’il faut en croire la discussion qui s’est développée sur ce sujet entre Ébénézer Njoh Mouelle et Thierry Michalon dans leur ouvrage L’Idée de progrès dans la diversité des cultures (2012). Cf. http://mondesfr.wpengine.com/espaces/afriques/michalon-et-mouelle-le-retour/

(3)   John Edgar Wideman : Le Projet Fanon (2008). Paris, Gallimard, 2013, 349 p.

(4)   Le mot « blancheuse » est utilisé à plusieurs reprises, la première fois entre guillemets (p. 264). Est-ce un pseudo-créolisme du texte américain ?

(5)   Sans compter quelques coquilles : « Harbis » pour « Harkis » (p. 133) ; « tu m’insultes » au lieu de « tu t’insultes » (p. 273).