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Le Cercle des poètes disparus – Les Héros ne dorment jamais

Le Cercle des poètes disparus

Le Cercle des poètes disparus fut au départ un film de Peter Weir (1989) sur un scénario de Tom Schulman (Oscar du meilleur scénario original) avec Robin Williams dans le rôle de John Keating. Le film eut un énorme succès, y compris en France (César du meilleur film étranger en 1991) et fut plusieurs fois adapté au théâtre. La production actuelle au Théâtre Antoine reprend celle de 2024 dans la mise en scène d’Olivier Solivérès, avec de nouveaux comédiens. C’est désormais Philippe Torreton qui joue Keating à la place de Stéphane Freiss.

La distribution compte en tout onze comédiens, soit en plus du professeur, huit élèves, le directeur de l’école et le père de Neil qui n’accepte pas la passion de son fils pour le théâtre. Le décor se modifie pour évoquer tantôt une salle de classe, tantôt la grotte où se réunit le « cercle » clandestin des apprentis poètes, tantôt une grande salle abritant la cérémonie de rentrée. Le mobilier de la classe (bureau et pupitres) se déplace sur des roulettes, facilitant une configuration rapide de l’espace.

Pendant que les spectateurs entrent dans le théâtre une soirée de fête se déroule sur le plateau avec un musicien au clavier et au micro, les autres élèves et les spectateurs invités à venir danser. Après ce prologue qui a mis tout le monde dans l’ambiance, le spectacle commence vraiment par la cérémonie de rentrée, puis les péripéties s’enchaîneront sans temps mort jusqu’au renvoi de Keating, professeur décidément trop original, et un dernier hommage de ses élèves.

Une belle histoire bien servie : rien à reprendre de cette pièce. S’il fallait émettre une légère critique, ce serait à propos du choix de Philippe Torreton pour jouer Keating. Alors qu’on imagine le personnage comme un jeune professeur dynamique, une sorte de grand-frère pour ses élèves, Ph. Torreton a plutôt l’âge d’être leur grand-père. Il se montre certes très dynamique et très à l’aise dans ce rôle, mais au point de se demander parfois s’il n’en fait pas un peu trop, sachant que ces remarques qui n’expriment que des nuances traduisent surtout la surprise de ne pas retrouver tout à fait le personnage qu’on attendait.

Le Cercle des poètes disparus de Tom Schulman, adaptation Gérald Sibleyras, m.e.s. Olivier Solivérès. Théâtre Antoine, jusqu’au 31 mai 2026.

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Les Héros ne dorment jamais

La Comédie Française qui propose en ce moment Les Femmes savantes et Le Cid laisse parfois à ses sociétaires la liberté d’expérimenter. Ici c’est Édith Proust qui a monté une pièce « librement inspirée de Perceval ou le Conte du Graal ». Adaptation on ne peut plus libre, on le verra. Ainsi en sera-t-il pour ses frais le spectateur non averti qui s’attend à une représentation des aventures de Perceval (qui ne sont, comme l’on sait, qu’une partie de la Geste du roi Arthur et de la quête du Graal). Si, dans la première partie surtout, on entend des bribes du texte de Chrétien de Troyes magnifiquement enregistrées par Denis Podalydès, ce ne sont que des bribes.

Cette première partie emportera néanmoins l’adhésion une fois admis qu’on ne verra de Perceval qu’une évocation des plus fantaisistes en la personne de l’un des deux chevaliers en armure présents sur le rectangle blanc qui circonscrit l’espace de jeu. Comme ses deux chevaliers se font des mamours et adoptent des mœurs domestiques, le second devrait être Blanchefleur, sa bien-aimée. La scène la plus drôle – puisqu’il s’agit bien de comédie – est sans doute celle où les deux comédiens engoncés dans leur armure se lancent un grand ballon rouge. Blanchefleur est un nom on ne peut plus poétique pour une amante, tandis que Perceval ou Peredur c’est « lance dure », un nom tout aussi approprié pour un chevalier du Moyen Âge, même si celui-ci, en l’occurrence, est qualifié de « nice » (naïf). C’est peut-être cet adjectif qui explique pourquoi Édith Proust a eu l’idée de transformer un preux chevalier en un personnage qui tremble au moindre bruit, le choc  sur l’armure des mains tremblotantes dans leur gantelet étant d’ailleurs du meilleur effet comique. De même que les phylactères en lettres gothiques déroulés à propos (« Hi hi hi hi hi hi… » par exemple, quand les personnages sous l’armure ne peuvent exprimer le rire autrement qu’en agitant leur carcasse, ou, plus philosophiquement [?], « Quand on meurt on est envahi par le néant »).

La suite se gâte un peu, quand les chevaliers ayant ôté leur armure apparaissent respectivement femme et homme. On découvre alors, si l’on ne l’avait déjà compris, que nous avons affaire à des clowns et la pièce prend une tout autre direction. L’homme (Alain Lenglet) se met à évoquer ses souvenirs de Thierry La Fronde, pendant que la femme (Édith Proust, plus convaincante dans son personnage du clown Georges) se lance dans des gazouillis enfantins et la pièce se termine par une évocation de la « Petite Espérance » (Péguy) sous la forme d’un fillette bizarrement cagoulée qui tient par la main son grand-père nommé « Vieille Amertume » (ci-dessous), tout cela au risque de perdre une partie du public, lequel, pourtant, s’est montré chaleureux au moment des saluts.

 

Les Héros ne dorment jamais, texte et mise en scène Édith Proust. Avec Édith Proust et Alain Lenglet. La Comédie Française hors les murs, salle du Petit Saint-Martin, jusqu’au 10 mai 2026.