De la fragilité de l’être humain
Valses tristes suivi de Triptyque Vénitien, de brefs récits réunis dans un livre et traduits récemment en italien par Giuliano Ladolfi, traducteur réputé, poète, critique et éditeur, mettent en lumière le drame existentiel et la fragilité de l’être humain.
Denis Emorine se révèle un fin observateur du comportement bizarre des gens dans la vie quotidienne. Son intérêt est de nature psychologique. Il essaie de comprendre et de dévoiler les raisons de leurs attitudes et de leurs gestes souvent déraisonnables, leur manière illogique d’agir sous l’influence de certains agents extérieurs.
Les récits du Triptyque vénitien sont inspirés par Venise, cette ville italienne qui fascine sans cesse les amoureux, entre extase et agonie, dont les écrivains sont ensorcelés à tel point qu’ils ne résistent pas à sa séduction et l’évoquent dans leurs créations. Elle semble fouetter tous les sens, fasciner et faire languir, même mourir de trop d’amour comme chez Thomas Mann dans La mort à Venise. C’est une ville mythique qui s’identifie à l’amour dans l’imaginaire populaire, à la fois métaphore de l’amante qui happe sa proie.
Les trois récits rappellent au lecteur la nouvelle de l’écrivain allemand et le Carnaval de Venise qui débride les passions de toutes sortes sous l’anonymat des masques et le délire de la fête. Ce triptyque révèle au lecteur la force ensorcelante d’un topos célébré par les artistes du monde entier : Pèlerinage, La parure, Vers la source.
Ce qui réunit les textes dans une unité sémantique et architecturale c’est l’endroit de l’action, Venise et la situation des personnages, victimes d’une passion et de leur nature fragile. La ville agit comme un agresseur sur chacun et provoque un déséquilibre psychique parfois fatal comme dans Pèlerinage et La parure. Venise a un pouvoir maléfique sur les gens, elle exerce sur eux un charme incompris qui vient de l’atmosphère de la lagune, de ses palais rongés par les eaux, du bercement des gondoles sur ses canaux, de l’air excitant. On dirait qu’elle a une âme en résonance avec celle des personnages qui se laissent aller à sa séduction sans lui opposer aucune résistance. Que ce soit homme ou femme, personne ne peut lui résister et succombe à son attraction, ainsi « l’inconnu », un comédien, semble-t-il, rencontré dans le train par le personnage narrateur de Pèlerinage ou Christine, la jeune journaliste de La Parure, tous les deux pris par une crise de folie et entraînés vers la mort. Julien du récit Vers la source n’échappe pas non plus à un trouble nerveux qui le met hors de lui et décide de son sort.
D’autre part, il y a une rencontre manquée dans chaque récit qui modifie l’horizon d’attente des personnages, une double rencontre : d’homme à l’homme et de l’homme à l’espace. Denis Emorine joue sur cet aspect qui structure le Triptyque vénitien et lui permet d’explorer la psychologie des personnages, de dévoiler leurs troubles, leur comportement irrationnel sous le pouvoir de l’agression qui bouleverse leur intériorité. Ils perdent tout contrôle de la raison et deviennent les victimes des circonstances ce qui pousse le récit à la limite de l’irréel.
Dans Pèlerinage, Denis Emorine imagine une rencontre surprenante dans le train vers Venise entre un personnage narrateur et un inconnu bizarre dont le comportement l’agace et l’exaspère. Cet homme, fasciné par Venise, est l’opposé de Tadzio de Thomas Mann. Un comédien, semble-t-il, extravagant, qui se prend pour le doge et débite des réflexions sur la ville et sur le carnaval. On s’interroge sur son geste final : est-ce celui d’un amoureux qui se précipite sur l’objet de son adoration ou est-ce le pouvoir de sorcière de Venise qui l’attire dans l’abîme ?
Denis Emorine dévoile le pouvoir de séduction de Venise, la fatalité de la passion si étrange qu’elle soit. La force maléfique de l’air, de l’eau, de la ville est peinte dans La parure. Venise exerce un charme indicible sur Christine, une attraction charnelle, comme si femme et ville n’en font qu’une seule. Elle se laisse aller à la béatitude des instants, incitée par la nuit, appelée par le souffle du Grand Canal comme par celui d’un amant. Elle semble se consacrer à un rituel secret, celui d’une prêtresse ou d’une vestale dans un temple invisible pour s’adonner heureuse au sacrifice par amour.
Vers la source raconte l’histoire d’un jeune homme qui voyage à Venise pour rencontrer sa bien-aimée, une journaliste réputée. C’est un rendez-vous manqué qui augmente son angoisse, tourne mal et brise son rêve de bonheur.
Il y a une référentialité précise dans le Triptyque vénitien qui nous fait penser que l’auteur connaît Venise, car les toponymes désignent des endroits réels, bien connus par les touristes. D’autre part, une sorte de fluidité magique de la nuit enveloppe la ville qui prend un visage presque irréel, contrastant avec l’agitation de la journée. Denis Emorine réussit bien à rendre ce mélange de réel et d’étrange dans les situations imaginées, même dans la nature des personnages en proie à l’irrationnel. Et aussi à surprendre l’attrait néfaste de la ville sur ses personnages. À cela s’ajoute un certain charme du langage qui rend la lecture très agréable.
Triptyque vénitien réunit les récits quotidiens qui explorent la psychologie des personnages dans un même espace, Venise. Valses tristes continue cette exploration des états de crise lorsque l’équilibre psychique est soudainement troublé par un malaise provoqué par un changement d’espace en l’absence de l’autre, femme ou ami, comme dans La Consultation, Le rendez-vous, Les Sabines. Un lieu intime ou inconnu accroît le besoin de l’autre, renforce la solitude et le sentiment de mal à l’aise de l’homme, entraîné contre sa volonté vers des actes incompréhensibles par la raison qui lui font découvrir l’étranger dans l’être aimé et en soi-même. Un parfum, un objet, un manque psychique, un fantasme sont à l’origine des actes de folies, tel le coup de feu parti d’un pistolet vers son image reflétée dans une glace (Le rendez-vous).
Il y a des lieux imprégnés par des personnes qui excitent en leur absence du décor, mais c’est surtout la solitude qui rend étranger à soi, devient parfois irrespirable, pousse l’homme hors de soi.
Les récits de Denis Emorine nous parlent de la fragilité de notre psyché, de l’inconnu de nous-mêmes qui se révèle en situations banales de vie, lors d’une crise soudaine, pour rappeler que « Je est un autre » de Rimbaud. L’auteur n’a pas besoin de beaucoup de personnages ou de dialogues pour le dévoiler, il lui suffit un épisode de la vie d’un couple, une rencontre. Leur gestuelle et leurs pensées sont le meilleur instrument pour exprimer leur comportement déconcertant, bizarre, comme celui de l’écrivain, en manque d’inspiration prolongé, chez une psychiatre (La robe).
Parfois l’instance narrative est une voix solitaire qui résonne dans la nuit, un monologue intérieur à haute voix, un souvenir de guerre (Cette nuit-là). On retrouve aussi des récits érotiques autour d’un fantasme de la femme qui renouent avec ceux de la première partie du livre (Francesco, Jusqu’à la prochaine fois), d’autres sur la vieillesse et l’aliénation (Shtiler), la haine et la violence des adolescents (Au château), l’identité (Un bon petit garçon, Tigris), la peur qui mène à la mort (Le livre), un pari stupide qui met fin à la vie d’un professeur réputé.
Les valses tristes sont les danses amères de la vie troublée par des crises nerveuses, des rencontres, des circonstances maléfiques, des confusions, lorsque l’ordre des choses est bouleversé par l’imprévu qui peut faire mal, porter malheur.
Denis Emorine, Valzer tristi e Trittico Veneziano / Valses tristes suivi de Triptyque vénitien, traduits par Giuliano Ladolfi, Giuliano Ladolfi editore, 100 p, 12 euros.
