Tandis que, à la Comédie Française, Les Héros ne dorment jamais d’Édith Proust viennent de clôturer, l’Athénée-Louis Jouvet propose Des hommes endormis du dramaturge anglais Martin Crimp. De fait, les hommes de la deuxième pièce ne sont pas des héros : ils s’endorment tout bonnement à la fin d’une nuit mouvementée contrairement à leurs épouse et compagne, vaillants petits soldats, qui se mettent alors sur un dossier professionnel.
Telle est la dernière image de la pièce. Entre temps nous aurons d’abord fait la connaissance du couple de Paul et Julia, en commençant par un monologue de Julia bien dans la note du théâtre moderne, un texte répétitif néanmoins prenant dit par une comédienne (Christèle Tual) qui donne superbement son texte, dominant de toute sa hauteur son mari (Laurent Poitrenaux) avachi sur sa chaise. Deux chaises, une table, un réfrigérateur dissimulant un évier à jardin, un gros magnétophone à cour constituent tous les éléments d’un décor complété par un rideau de fond semi-transparent dissimulant un simulacre de balcon. Le magnétophone est-il une réminiscence de Beckett (La Dernière Bande) ? Il signale en tout cas la profession de Paul, producteur de musique tandis que si la profession de Julia reste indéterminée, on sait qu’elle est aussi une femme active qui réussit dans son métier.
Dans ce décor qui donne l’impression d’une vacuité totale, Julia fait le bilan de leur couple : le désir éteint, sans enfant, ils ne vivent que pour leur travail. Il est deux heures du matin lorsqu’elle annonce à un Paul incrédule que des visiteurs sont attendus : le frigidaire est vide, rien n’est prévu pour recevoir, sans compter que l’heure n’est pas la plus adéquate. On est donc dans un théâtre de l’invraisemblance sinon tout à fait de l’absurde : des prémices qui peuvent malgré tout être prometteuses.
Arrivent donc Tilman (Guillaume Costanza) et Josefine (Hortense Girard). On comprend tout de suite que, à l’instar du couple précédent, c’est Josefine qui fait preuve de la plus forte personnalité. Deux personnages forts, deux plus faibles, une certaine image des couples en Occident, une situation à la limite du vraisemblable, une fois tout ceci posé, le spectateur n’attend pas nécessairement une intrigue – s’il est prévenu que le théâtre de Martin Crimp est « post-dramatique » – mais qu’il se passe quand même quelque chose.
Josefine et Tilman nous sont présentés. Après des années à faire la fête, drogues à l’appui, ils se sont rangés : Tilman est « manager » chez un marchand de meubles et Josefine vient d’être embauchée par Julia. La pièce tourne donc autour de la rencontre de deux générations en miroirs. Les plus âgés voient dans les deux jeunes une image plus ou moins exacte de ce qu’ils ont été tandis que les plus jeunes voient dans leurs aînés ce qui les attend. Mais Martin Crimp se contente d’ouvrir des pistes, les dialogues ne sont – volontairement – jamais poussés jusqu’au bout, ce qui peut facilement conférer l’impression que les personnages n’ont rien à nous apprendre.
Il manquait sûrement encore quelque chose pour faire vivre ce texte lors de la représentation à laquelle nous avons assisté, même si la première avait eu lieu seulement la veille et l’on sait qu’une sorte de malédiction pèse souvent sur la deuxième représentation, comme si les comédiens avaient trop donné le premier jour ! Est-ce ce qui a joué pour laisser une impression d’inabouti ou faut-il plutôt incriminer le texte, la mise en scène, la direction d’acteurs (à l’exception de Christèle Tual, magistrale Julia qui impose sa présence du début à la fin) ? Qui scit narrabit.
