Petites Misères de la vie conjugale
Le mariage est un combat dans lequel les deux époux
demandent au ciel sa bénédiction.
Pierre-Olivier Mornas a adapté et mis en scène les deux textes « théoriques » de Balzac sur les relations entre mari et femme, soit La Physiologie du mariage publié au tout début de sa carrière, en 1829 et Petites misères de la vie conjugale qui date de 1846. Ces textes grinçants mettent en évidence toutes les tares des mariages bourgeois avec Monsieur dehors et Madame confinée à la maison jusqu’à ce que Monsieur veuille bien la sortir, le tout sur un fond de misogynie qui déprécie l’intelligence de la femme, des mariages arrangés fondés sur des intérêts matériels où l’amour n’a a priori aucune place. En accentuant le côté caricatural de ces relations entre les deux sexes, Balzac a fourni la matière d’un spectacle drôle et enlevé qui n’empêche pas de réfléchir sur notre propre condition. Car si l’article 213 du Code Napoléon (« la femme doit obéissance à son mari et le mari protection à sa femme ») n’est plus de saison, les préjugés demeurent tenaces.
La femme est coquette, bavarde, un peu idiote, disputailleuse, boudeuse ; l’homme, absent même quand il est physiquement présent, incapable de satisfaire une épouse qui semble d’ailleurs insatisfaite par nature, préfère aller voir ailleurs. Car, comme le dit élégamment Balzac :
Il est plus facile d’être amant que mari, par la raison qu’il est plus difficile d’avoir de l’esprit tous les jours que de dire de jolies choses de temps en temps.
Heureusement pour l’épouse délaissée par son mari, rien ne lui interdit de faire la même chose que lui et Balzac a des pages savoureuses sur les avantages du « mariage à trois » où il n’est pas rare que le mari – cocu mais content – devienne le meilleur ami de l’amant qui prend soin de sa femme.
On aura compris du résumé précédent que lorsque tout ceci est porté au théâtre, c’est la femme qui prend la vedette, son rôle exigeant de balayer tous les sentiments, depuis la joie exubérante jusqu’à la jalousie, voire la dépression, en passant par l’ennui et la colère. Alice d’Arceaux interprète « Caroline » avec un vrai tempérament de comédienne : ses mimiques, ses attitudes (elle est aussi danseuse) sont toujours drôles. Quant à Pierre-Olivier Mornas qui interprète « Adolphe » et, un moment, le médecin (lequel conclue assez vite que Madame n’est point malade sinon d’un trop plein d’énergie : à charge pour le mari – ou un autre – de l’en débarrasser !), il joue très bien la fausse supériorité et l’exaspération rentrée.
La mise en scène dans un décor d’époque enchaîne rapidement des scènes qui sont autant de situations possibles du couple (et les costumes de Madame). Avec des trouvailles comme lorsque le lit devient la calèche conduite par Monsieur lors d’une promenade dominicale (et le pot de fleurs la belle-mère).

Petites Misères de la vie conjugale d’après Honoré de Balzac, adaptation et m.e.s. Pierre-Olivier Mornas. Théâtre de Poche Montparnasse, vendredi et samedi 21h, dimanche 17h.
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Antigone
Sans la petite Antigone, vous auriez tous été bien tranquilles.
Le personnage d’Antigone, cette volonté opiniâtre d’avoir raison contre tous, d’avoir la justice et la morale pour elle, fascine. Antigone est à première vue l’héroïne par excellence mais ce n’est pas la seule raison pour laquelle elle son histoire a été si souvent racontée et si souvent montrée au théâtre. Le personnage fascine tout autant en effet par son ambiguïté. Car on peut aussi bien suivre Antigone dans sa croisade – quoi qu’il ait fait, son frère Polynice doit être enterré selon les rites – ou la trouver bien naïve de croire que ces rites ont la moindre importance, ou enfin la considérer carrément comme une névrosée suicidaire.
À vrai dire Anouilh ne laisse guère de doute à cet égard quand il lui fait dire, dans la scène avec Créon, le roi de Thèbes :
Vous me dégoûtez tous avec votre bonheur ! Avec votre vie qu’il faut aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu’ils trouvent.
Et Créon ne fait qu’exprimer la vérité d’Antigone – celle d’Anouilh en tout cas – quand il s’excuse de l’avoir condamnée : C’est elle qui voulait mourir… Antigone était faite pour être morte. Elle-même est d’ailleurs consciente de n’être pas « normale », comme elle l’écrit à son fiancé Hémon dans le passage mis en exergue.
On ferait donc un contre-sens en ne voyant qu’une héroïne positive dans le personnage d’Antigone tel que présenté par Anouilh. La genèse de la pièce, écrite sous l’occupation allemande, le confirme : Anouilh considérait que les attentats perpétrés par les résistants étaient voués à l’échec, des gestes héroïques sans doute mais surtout dérisoires. Et il paraît en effet bien difficile, à la lecture de la pièce, d’y voir une allégorie de la résistance !
Il est, qu’il en soit, toujours intéressant de revisiter cette pièce. Didier Long s’est adapté aux dimensions restreintes du plateau, en réduisant le décor à des parallélépipèdes rectangles de différentes hauteurs servant de tabourets. Les six comédiens qui interprètent tour à tout le cœur en plus de leur rôle sont présents en permanence. Des petites lampes peuvent s’éclairer au-dessus de chacun d’eux lorsqu’ils abandonnent leur personnage et se font commentateurs de l’action.
Pour qui connaît déjà la pièce l’argument importe assez peu. Sachant déjà plus ou moins dès le début de chaque scène ce que chacun dira, on se focalise sur le jeu des acteurs. Ces derniers en l’occurrence « font le job », avec une mention particulière pour le garde[i], mais il est vrai qu’il est plus facile de retenir l’attention avec un rôle comique, le seul de la pièce. On peut malgré tout s’interroger sur le choix d’Hermine Granville pour Antigone, non qu’elle joue mal mais parce que son physique de jeune fille bien portante ne correspond pas à ce que nous savons du personnage (Antigone, c’est la petite maigre qui est assise là-bas) et ce que nous pourrions l’imaginer : d’où une dissonance cognitive gênante pour le spectateur.
Antigone de Jean Anouilh, m.e.s. Didier Long. Théâtre de Poche Montparnasse, mardi à samedi 21h, dimanche 17h.
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Orphée : Affaire classée
Orphée assassin d’Eurydice ? Telle est la question soulevée dans cette pièce par trois talentueuses musiciennes. Question pertinente, en effet, car qu’est-ce qui lui a pris de se retourner alors qu’il avait réussi à arracher Eurydice à la mort ?
Une seule condition : qu’Orphée ne se retourne pas avant d’être sorti des Enfers.
Les deux mariés remontent vers la surface de la terre.
Ils se rapprochent de la lumière quand Orphée commet l’irréparable.
Il se retourne, tend les bas mais n’embrasse qu’une vapeur légère.
Dans ce passage, Ovide résume les faits, il ne précise pas pourquoi Orphée a transgressé la consigne. L’interprétation usuelle le veut tellement amoureux qu’il n’a pas pu attendre assez longtemps avant de se retourner. La lumière, pourtant, était toute proche. Alors ?
Les trois auteures-interprètes de la pièce présentent trois versions dont elles donnent les principaux airs : la plus courante, l’impatience d’Orphée ; celle de Glück (1762), c’est Eurydice, prise dans les affres de la passion qui ne comprenait pas l’attitude d’Orphée qu’elle prenait pour de l’indifférence et qui, à force de supplications, l’a forcé à se retourner ; enfin celle, parodique, d’Offenbach (1858), les deux époux se détestent. Orphée a été contraint par l’opinion publique de sauver Eurydice. Il se retourne pour la renvoyer aux Enfers où celle-ci est d’ailleurs ravie de retourner pour faire la fête !
Il y a de quoi, en juxtaposant ces trois versions, monter une pièce attrayante et les trois musiciennes qui font preuve d’une belle complicité ont réussi leur pari. Elles sont donc trois – une chanteuse lyrique, Sevan Manoukian, une accordéoniste, Ambre Vuillermoz et une violoniste, Sybille Wilson – qui associent théâtre et musique pour notre grand plaisir. Elles nous auront appris, de surcroît, à considérer autrement le mythe d’Orphée et Eurydice.
Orphée : Affaire classée, de et avec Sevan Manoukian, Ambre Vuillermoz et Sybille Wilson. Théâtre de Poche Montparnasse, dimanche 3, 10, 17 mai, 14 et 21 juin à 17h.
[i] Interprété par Anthony Cochin ou par le metteur en scène lui-même, on ne saurait dire qui jouait le soir où nous avons vu la pièce.
