Pour vous changer les idées, rien ne vaut une belle expo Matisse au Grand Palais : une explosion de couleurs, une peinture réduite à l’essentiel.
En 1941, Matisse est opéré d’un cancer des intestins, ses jours sont comptés, il a 72 ans, et pourtant, il va encore vivre 13 ans.
Se comportant en survivant, il va se libérer de toutes les contraintes, académiques picturales et politiques, et faire ce qui lui plaît.
Bel exemple pour tous ceux qui se croient « vieux » dans leur tête, alors qu’il est toujours temps de démarrer une nouvelle jeunesse.
Matisse ressort de son opération lourdement handicapé, il ne peut pas se tenir longtemps debout, et se déplace allongé sur un lit à roulettes. Il met alors au point un procédé qu’il utilisera jusqu’à sa mort : il prend une assistante, jeune et jolie, de jour comme de nuit, car il est insomniaque, qui lui prépare des feuilles Canson peintes dans une grande variété de couleurs. Il découpe alors avec ses ciseaux et fait surgir des formes. Ensuite l’assistante épingle ces formes découpées sur les murs de son atelier, et le maître les fait « danser » jusqu’à ce qu’il trouve une mise en place définitive.

Matisse en action avec ses ciseaux, en bas à gauche son assistante
Un étage entier de l’exposition au Grand Palais est consacré aux dernières années du peintre, maître total de la couleur.
En 1946, il se souvient de son voyage à Tahiti (1930), qui inspire ses tableaux de coraux, méduses, et éponges. Sont ainsi exposées, face à face, deux œuvres océaniques en blanc sur beige : « Océanie la mer » et « Océanie le ciel », composées pour la manufacture des Gobelins.
« Il n’y a pas de rupture entre mes anciens tableaux et mes découpages. Seulement, avec plus d’absolu, plus d’abstraction, j’ai atteint une forme décantée, jusqu’à l’essentiel. »
Comme l’écrit Judith Benhamou dans Les Échos, « Matisse brisé, mais Matisse libéré ».
« Dire adieu au monde est une chose difficile. Dire adieu à la peinture peut être encore davantage. »
Matisse appellera « ma seconde vie », ces 13 années de sursis.
Malgré ses souffrances physiques, il apprécie ce temps qui lui est donné en plus, et qui le rend euphorique. Avec humour et jubilation, il écrit au peintre Albert Marquet, camarade et collègue « Vive la joie et les pommes de terre frites ! Je suis majeur ».
Il déclarera au « Time » : « Doté de ce supplément de vie, je pouvais faire à ma guise. Je pouvais créer ce pour quoi j’avais lutté toutes ces années ».
C’est bien un hymne à la liberté de créer, à sa guise, qui a été composé par Matisse pendant ce supplément de vie.
Et nous avons la chance d’en profiter en parcourant les salles de cette magnifique exposition, organisée de main de maître par la commissaire Claudine Grammont, qui a réussi à rassembler 320 œuvres de la période de 14 ans allant de 1941 à 1954.
C’est au premier niveau que l’on découvre toutes les œuvres du début de cette période.
On y trouve des tableaux célèbres, en commençant par la fameuse « Blouse Romaine », peinte cependant en 1940, et « Deux fillettes dans un intérieur bleu, fenêtre rouge » (1947). Voir ci-dessous :
Puis toute la série sur l’album « Jazz » (1943), constituée de papiers gouachés, découpés et collés sur du papier marouflé sur toile.
« Ces images au timbre vif et violent sont venues de cristallisation de souvenirs de cirque, de contes populaires ou de voyages. J’ai fait ces pages d’écriture pour apaiser les réactions simultanées de mes improvisations chromatiques et rythmées, pages formant comme un fond sonore, qui les porte, les entoure et protège ainsi leurs particularités ». (Henri Matisse – Jazz – 1947).

Maquette d’Icare 1943 Centre Pompidou
Sont également exposés de nombreux dessins, « Thèmes et Variations, série F, Variations 6 (1941), et des Études de nus, et enfin une série de dessins sur Aragon, (1942/43).

Portrait de Louis Aragon 1942 Collection Particulière
L’amitié entre Matisse et Aragon débuta en 1941. Ce dernier publia en 1968 un « Roman » qui n’en est pas un sur leur relation, reprenant souvent des interventions du peintre.
La Chapelle de Vence :
Plusieurs pièces sont consacrées à ses travaux préparatoires à la décoration de la remarquable chapelle de Vence, ainsi que les vitraux et le matériel liturgique. Il s’y impliquera totalement dans les dernières années de sa vie, dans une période qu’il qualifiera lui-même de « mystique », au grand dam de Picasso et Aragon qui ne comprendront pas cet engouement chez un personnage résolument athée.
En conclusion de l’exposition, on retrouve réunis les 4 fameux « Nus bleus » (1952). Ces créatures simplifiées à l’extrême illustrent l’attitude d’une femme presque nouée sur elle-même. Son bleu profond est inspiré d’une fresque de Giotto à Padoue. (c’est l’affiche de l’expo, reproduite en exergue de cette chronique).

Le Monde est Bleu
Dernières œuvres de Matisse, ces silhouettes bleues ont la force d’un monument et la valeur d’un testament.
Documentation :
-Matisse en Liberté – Figaro hors-série – mars 2026
-Les Échos – 27 et 28 mars 2026 – Judith Benhamou
-Libération – 31 mars 2026 – Philippe Lançon
-Le Journal du Dimanche – 29 mars 2026 -Stéphanie Belpêche
