Chroniques Critiques Langues

Études rimbaldiennes – Parade Sauvage 36

Chaque livraison de la revue annuelle Parade sauvage apporte sa moisson de découvertes sur l’œuvre de l’auteur des Illuminations. Les lecteurs de nos chroniques ont bien compris en effet que la poésie de Rimbaud ne se résumait pas aux poèmes les plus connus et (apparemment du moins) les plus limpides comme « Ma Bohème » ou « Le Dormeur du val ».

La deuxième contribution de ce numéro est ainsi consacrée à « Vénus anadyomène », le tableau volontairement sordide d’une femme sortant de l’eau, non de la mer comme chez Botticelli mais d’une « vieille baignoire [semblable à] un cercueil vert en fer blanc ». Nathalie Ravonneaux qui signe l’article explique de manière assez convaincante que cette pauvre femme est non seulement une prostituée (comme l’indiquerait son tatouage) mais encore une syphilitique qui aurait subi dans cette baignoire un bain au mercure, traitement barbare de la maladie courant sous le Second Empire. Le « col gris », « l’échine un peu rouge » sont pour l’autrice les signes de la syphilis. Si on l’a suivie jusque là on peut alors supposer avec elle que l’intention du poème serait de « prolonger les combats rabelaisiens et moliéresques contre la médecine de leur temps ». Vraie ou fausse cette lecture aura au moins le résultat d’ouvrir des perspectives auxquelles on ne penserait pas spontanément. Rappelons qu’une autre clé du poème a été dévoilée depuis longtemps : le tatouage Clara Venus (deuxième tercet) est l’anagramme d’ulcera anus, anagramme parfait en latin où les lettres u et v sont confondues.

Pierre Laforgue, auteur de la première contribution, s’est intéressé quant à lui à « Ma Bohème » et plus particulièrement à son sous-titre ; « Fantaisie ». Pourquoi ce sous-titre-là pour ce poème en particulier ? Selon l’auteur, ce sonnet est un témoignage particulièrement remarquable des efforts du jeune Rimbaud pour « dynamiter le lyrisme », même si le « je » ne cesse d’y revenir (le « je  plus ou moins fictionnel de toute poésie lyrique). En témoignent les nombreux « attentats lexicaux », c’est-à-dire l’usage de termes qui seraient déplacés dans la « grande » poésie. Et que dire de la fin du poème : « Comme des lyres, je tirais les élastiques / De mes souliers percés » ? Les « élastiques », en réalité les lacets (mais il fallait une rime à « fantastiques » ), sont les cordes de souliers qui servent de lyre !

L’examen par Alain Chevrier du poème « Mémoire » où nombre de vers sont privés de la majuscule au début, est l’occasion de revenir sur une polémique née dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, L’Almanach des muses ayant adopté cette pratique dès 1767 : la majuscule en début de vers était réservée aux noms propres ou au premier mot d’une nouvelle phrase. D’autres poètes  – ainsi Charles Cros dans la première édition du Fleuve (1) suivront cette manière d’écrire les vers qui a pour elle la logique et qui est devenue aujourd’hui banale.

On n’ira pas plus loin dans l’examen de ce numéro de Parade sauvage qui contient dix-sept contributions. On mentionnera simplement pour finir deux brefs articles plutôt anecdotiques. L’un de Christophe Bataillé qui, revenant sur son étude publiée ailleurs, apporte un élément supplémentaire – une caricature – à l’appui de sa thèse suivant laquelle la femme visée dans « Vénus anadyomène » serait non pas une prostituée malade comme chez Nathalie Ravonneaux, mais l’impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III et réputée de mœurs légères. Le second concerne le dessin de Verlaine daté de 1872, repris ici et appartenant au musée Arthur Rimbaud de Charleville-Mézières, qui représente « Rimbaud à la pipe ». Il se trouve qu’il existe une autre version du même dessin sous la même main et de la même année. Certains indices conduisent à penser que c’est bien celui reproduit ici qui serait l’original, l’autre n’étant qu’une copie.

Parade sauvage – Revue d’études rimbaldiennes, Paris, Classiques Garnier, 2025, n° 36, 240 p., 42 €.

(1) Sur Charles Cros cf. Poésie / première n° 95.