Une vie de Maupassant interprétée par Annie Vergne
Avec Maupassant on est sûr de côtoyer les comportements les plus égoïstes, les plus sordides dont peuvent faire preuve les humains. Une Vie est située dans un milieu aristocratique, La Parure, également adaptée et interprétée dans le même théâtre par Annie Vergne, dans un milieu bourgeois mais la peinture de l’humanité par Maupassant y est tout aussi cruelle. Certes, les comportements qu’il décrit sont en partie datés. Il est bien rare de nos jours qu’une jeune fille, même de bonne famille, arrive vierge à sa nuit de noces (Une vie). Et une petite bourgeoise n’aurait guère l’occasion, aujourd‘hui, d’emprunter une parure de diamants pour une somptueuse réception (La Parure) ! Les contes de Maupassant restent néanmoins d’actualité comme métaphores des tares de notre propre société.
Mais pour faire passer des histoires qui nous apparaissent aussi éloignées de nous que les tragédies classiques, il faut évidemment du talent et Annie Vergne n’en manque pas ! « Patronne » du Guichet Montparnasse, cette petite salle nichée rue du Maine à Paris, elle a déjà signé plusieurs pièces et adaptations (1). Elle est seule en scène dans Une vie pour interpréter Jeanne, le personnage principal, aidée par les voix off de ses parents, baron et baronne Perthuis des Vaux, de son mari, le vicomte Julien de Lamare et de sa sœur de lait et servante au grand cœur, Rosalie. A. Vergne interprète elle-même d’autres personnages, comme le bon curé Picot dans une scène de confessionnal mémorable. Des consolations de ce brave abbé elle a bien besoin, trahie qu’elle est par son mari, son fils, son amie et sa servante.
Deux fauteuils, une table basse et un paravent d’où pendent des éléments de costumes comme accessoires, un peu de musique et des jeux de lumière suffisent à installer des ambiances différentes. Mais tout dépend du jeu d’Annie Vergne. Elle a l’âge du rôle, celui d’une femme âgée qui revient sur sa vie, et l’expérience qu’il faut pour rendre les sentiments changeants d’une personne naïve qui subit la rudesse, l’avarice, les tromperies de son mari en un temps où une fille ou une épouse n’avait guère de droits à faire valoir. Quelques notes d’humour dans le jeu plus que dans le texte permettent au public de s’extraire brièvement de ce conte triste qui s’achève malgré tout sur l’espoir d’un (petit) bonheur possible.
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Chez Maupassant, les histoires sordides sont presque toujours en rapport avec l’argent. Tel est le cas dans Une vie comme dans La Parure. Dans Une Vie le vicomte a épousé Jeanne sans amour, pour sa dot et leur fils n’aura de cesse de ruiner la famille par des demandes d’argent pour éponger ses dettes. Il s’agissait de dettes privées mais quid quand la dette est celle d’une nation tout entière ?
La Dette en vedette de Jean-Marc Daniel
Serions-nous dans un pays normalement gouverné que le PR en son Palais, le PM en son Hôtel, les ministres des finances et du budget et le directeur du Trésor (du Trésor !) dans leur bunker de Bercy, tout comme nos députés et sénateurs dans leurs palais respectifs seraient atteints d’insomnie chronique et ne survivraient que grâce à l’emploi massif de barbituriques avant, peut-être, poussés par une honte inextinguible, de recourir au suicide. Car, comme nul n’en ignore, la France est l’enfant malade de l’Europe, avec des déficits budgétaires ininterrompus depuis plus de cinquante ans (1975) et une dette qui ne cesse de grimper, proche désormais de 120% du PIB, soit deux fois l’engagement pris lors de la création de l’euro. La désindustrialisation, le chômage élevé, le déficit de la balance commerciale sont d’autres manifestations du déclin de la France (tous ces éléments étant d’ailleurs liés).
Les Français – à l’exception de ceux qui n’ouvrent jamais la télévision ou un journal – ont eu l’occasion d’entendre ou de lire le professeur Jean-Marc Daniel et d’apprécier son expertise. Il est désormais possible de le voir et de l’entendre en chair et en os au Théâtre de Poche dans une conférence théâtralisée qui porte précisément sur la question de la dette publique française. On était curieux de voir comment il s’y prenait pour rendre attractif un sujet aussi désolant et rébarbatif. Désolant car nous, Français, paraissons condamnés à la dette comme par une sorte de fatalité et rébarbatif parce que l’économie est une discipline pour le moins ardue et que ses conclusions font rarement plaisir (« dismal science » selon Thomas Carlyle). En l’occurrence, c’est parce que redresser l’économie et les finances de la France exigerait de douloureux sacrifices que nos représentants et nos gouvernants ne s’y résolvent pas (ce qui ne les empêche visiblement pas – ainsi que cela le devrait – de dormir sur leurs deux oreilles).
Le professeur Daniel est un spécialiste de l’histoire de l’économie comme de la pensée économique, son exposé magistral est bourré d’anecdotes bienvenues pour alléger le propos. Quitte à grossir le trait. Ainsi ne semble-t-il pas que François Quesnay, chirurgien et médecin de la Pompadour et de Louis XV ait commencé comme coiffeur-barbier. De même est-il difficile de croire que la fréquentation du musée de l’Assurance maladie (à Lormont, Gironde) soit précisément égale à zéro, comme la production des mines de charbon qui furent fermées par Margareth Thatcher, même si, bien sûr, dans les deux cas, J.-M. Daniel a raison de souligner qu’un musée qui n’est quasiment jamais visité n’a pas de raison d’être et qu’il était en effet urgent de fermer des mines qui ne produisaient plus grand-chose : dans les deux cas le gaspillage des deniers publics est/était patent. Et le professeur vise juste quand il souligne que la France ne travaille pas assez (et tout particulièrement ses fonctionnaires territoriaux !) : comme il l’explique clairement, quand on ne travaille pas suffisamment pour produire ce que l’on consomme, il faut bien s’endetter.
L’orateur rappelle les derniers chiffres qui viennent de tomber. Si la France n’a toujours pas de difficulté à faire rouler sa dette, elle le paye de plus en plus cher (3,73%, le taux le plus élevé depuis quinze ans) et la charge de la dette a déjà atteint 65 milliards € en 2025, soit nettement plus que le budget de la Défense cette même année (50 milliards €).
Mais pourquoi parler du « budget » pour dire les dépenses ? D’origine bordelaise, J.-M. Daniel se souvient que sa grand-mère appelait son porte-monnaie sa « bougette ». C’est de ce mot qu’est venu « budget » en passant par l’anglais, plus précisément par l’intermédiaire du roi Henri III d’Angleterre (qui régna de 1216- à 1272) !
Une vie de Guy de Maupassant. Adaptation et interprétation Annie Vergne, m.e.s. Frédérique Poslaniec. Meilleur Seul en scène, Cyranos 2024. Au Guichet Montparnasse, le dimanche à 16h30. La dernière de la saison a eu lieu le dimanche 5 avril 2026 avant une reprise la saison prochaine. Dernière de La Parure, dimanche 12 avril à la même heure.
La Dette en vedette de et avec Jean-Marc Daniel. Au Théâtre de Poche Montparnasse, tous les lundis à 21h.
(1) Dont une Olympe de Gouges porteuse d’espoir.
D’une héroïne à son contraire : Olympe de Gouges et Mademoiselle Julie – MondesFrancophones.com
