Trois pièces devenues classiques : Les Justes de Camus ; Pour un oui pour un nom de Nathalie Sarraute ; La Guerre de Trois n’aura pas lieu de Jean Giraudoux.
Les Justes, m.e.s. Maxime d’Aboville
Cette pièce, créée en 1949 avec Maria Casarès, Serge Reggiani, Michel Bouquet, etc., qui raconte l’assassinat du grand-duc Serge, gouverneur de Moscou, par des anarchistes le 17 février 1905 et qui fut vue lors de sa création comme une méditation sur les attentats commis par les résistants pendant la deuxième guerre mondiale, devrait rester une boussole pour tous les terroristes qui défendent une cause légitime, si l’on admet que tout n’est pas permis dans l’usage de la terreur.
Dans sa note d’intention, Camus déclarait qu’il voulait « dire sa fidélité [à ces] grandes ombres, leur juste révolte, leur fraternité difficile, les efforts démesurés qu’elles firent pour se mettre en accord avec le meurtre ». On se souvient du climax de la pièce : Ivan Kaliayev, chargé de poser la bombe lors d’une première tentative a reculé au dernier moment quand il s’est aperçu que le grand-duc était accompagné de deux enfants.
« Tout s’est passé trop vite. Ces deux petits visages sérieux et dans ma main ce poids terrible. C’est sur eux qu’il fallait le lancer. Ainsi. Tout droit. Oh non ! je n’ai pas pu ».
L’attentat aura bien lieu et par la main de Kaliayev mais lors d’une deuxième tentative. En attendant la discussion entre les anarchistes porte sur les limites qu’il convient ou non de se donner quand on commet un attentat. Passant outre à l’intransigeance de l’un d’entre eux, les autres finissent par admettre que Kaliayev a bien agi en retenant son geste.
Tandis que la distribution initiale comptait neuf comédiens, Maxime d’Aboville en retient seulement quatre chargés de tous les rôles. Le décor est très sobre, une sorte d’entrepôt meublé d’une simple chaise. Les costumes, comme souvent au théâtre, ne cherchent pas le réalisme, se contentant d’évoquer par quelques détails (comme des bottes) la manière de s’habiller des Moscovites à l’orée du XXe siècle. L’interprétation, portée par un Arthur Cachia impressionnant en Kaliayev, donne la pleine mesure de cette pièce qu’on revoit (ou qu’on découvre) toujours avec plaisir.
Théâtre de Poche Montparnasse du mardi au samedi à 19h, dimanche à 15h.
Pour un oui pour un non, m.e.s. Tristan Le Doze
Créée au théâtre (après la radio) en 1986, et sans cesse jouée depuis ou à peu près, cette pièce de Nathalie Sarraute met en scène les fameux « tropismes », ces réactions instinctives qui nous poussent vers les autres ou au contraire nous repoussent. La pièce joue également sur la difficulté de dire, comme en témoigne le passage suivant entre les deux personnages masculins, H1 et H2 :
H.1 : C’est donc si terrible?
H.2 : Non, pas terrible… ce n’est pas ça…
H.1 : Mais qu’est-ce que c’est, alors?
H.2 : C’est… c’est plutôt que ce n’est rien… ce qui s’appelle rien… ce qu’on appelle ainsi… en parler seulement, évoquer ça… ça peut vous entraîner… de quoi on aurait l’air ? Personne, du reste… personne ne l’ose… on n’en entend jamais parler…
H2 s’est éloigné de son meilleur ami H1 qui cherche à comprendre pourquoi. On l’aura compris, le motif de la dispute – qui n’en est pas vraiment une – se ramène à très peu de choses. Encore faut-il pouvoir l’exprimer. Il faudra l’intervention d’un tiers, la Femme F appelée à la rescousse, pour mettre un mot dessus : « condescendance » !
Bien que la pièce soit écrite pour quatre personnages, H1, H2, H3 et F, les deux derniers (les voisins) ne sont que des comparses avec un rôle très réduit et la version présentée au Théâtre de Poche peut supprimer H3 sans réduire le texte. On se régale de bout en bout à l’entendre, ici déjà porté à maintes reprises par deux comédiens aguerris. Bernard Bollet, échevelé et pieds nus (il est chez lui), incarne le personnage principal, H2, celui qui a des états d’âme, avec un brin de folie tandis que Gabriel Le Doze, H1, portant costume, présente par contraste le bon sens rassis de celui qui, par ailleurs, mettra beaucoup de temps à révéler sa sensibilité.
Après nous être bien régalés à les voir jouer, retenons la morale de l’histoire. Non seulement chaque mot compte mais la manière de le prononcer joue tout autant. La brouille entre les deux amis n’est-elle pas partie, en effet, de la manière dont fut dite cette expression des plus anodines : « C’est bien… ça ».
Théâtre de Poche Montparnasse du mardi au samedi à 21h, dimanche à 19h.
La Guerre de Troie n’aura pas lieu, m.e.s. Édouard Dossetto
Autre « classique » mais bien moins souvent reprise, cette pièce de Jean Giraudoux créée en 1935 par Louis Jouvet (dans le rôle d’Hector) et sa troupe est avant tout un plaidoyer pour la paix qui s’achève sur le constat que la guerre est difficilement évitable. Écrite par un Giraudoux rescapé de la première guerre mondiale et farouchement pacifiste, en un temps où l’on sentait monter les périls, elle oppose, à Troie et alors que la flotte grecque est en approche, le camp des va-t-en guerre mené par Demokos, le poète (!) de la cité et celui de la paix mené par Andromaque et son époux Hector, le guerrier courageux mais qui n’aspire plus qu’au repos pour lui et ses soldats après une campagne éprouvante. Quant à Hélène, indécise, elle finira par se ranger aux arguments d’Hector et accepter de regagner la Grèce et son époux Menelas. Cela ne suffira pas ; une suite de péripéties conduira vers la fin inéluctable. Car la guerre de Troie a bien eu lieu (du moins chez Homère).
La jeune troupe menée par Édouard Dossetto propose une version quelque peu réduite de la pièce et portée par seulement cinq comédiens chargés de plusieurs rôles. Une version modernisée qui fait appel aux techniques de communication d’aujourd’hui : Cassandre s’exprime en voix off, d’autres personnages comme le roi Priam n’apparaissent que filmés sur un écran, etc. La distribution compte néanmoins dix comédiens qui jouent en alternance. Le résultat est mitigé. Si l’on est séduit par l’entrain des comédiens, par leur fougue et si l’on a plaisir à découvrir ou redécouvrir le texte de Giraudoux, le jeu vire souvent dans l’excès et l’on note certaines fautes de goût. Pourquoi par exemple faut-il qu’Ulysse, venu en ambassade, se présente dans un costume débraillé ? Autre regret : que les comédiens cèdent à l’habitude de leur génération qui consiste à adopter un phrasé très rapide au risque de perdre en chemin certains spectateurs plus âgés – souvent pourtant les plus nombreux au théâtre.
Studio Hébertot jusqu’au 5 avril à 19h avant Avignon cet été.
