De la radio à la télé

Pendant mon enfance, dans les années 50, le poste de radio constituait le centre névralgique de la maison. Situé sur un meuble ad hoc en plein milieu de la cuisine, c’était le pôle autour duquel s’organisait la vie familiale, notamment pendant l’écoute respectueuse et silencieuse des informations au cours des repas.

Le Poste de Radio Ducretet Thomson

Tout aussi religieusement étaient écoutés le jeu des cent mille francs et les feuilletons de France Inter, comme “Les Mystères de Paris” d’après Eugène Sue.

Et par défaut le soir après 10 heures, quand les ondes “voulaient bien passer”, nous écoutions les informations sur Radio Sottens (Suisse), par manque de confiance dans une ORTF aux ordres du pouvoir, notamment pendant la guerre d’Algérie.

Nous écoutions aussi les matches de foot (le Tfc en déplacement), le Tour de France, et à l’époque les matches de boxe, Cerdan, Humez.

Il y avait aussi les concerts le soir pendant que mon père travaillait aux contributions. Il notait les références de ses morceaux préférés, les plus beaux, et plus tard il pourrait en acheter les disques.

Le Tourne-disque Teppaz

Un premier progrès, cet appareil permettait de choisir enfin la musique que l’on voulait écouter, sans être obligé de subir la programmation radiophonique.

La Guilde du Disque permettait alors de se constituer un premier socle de disques classiques à un prix abordable.

Mon père avait un bon jugement musical, les premiers achats furent pour les symphonies de Beethoven, des concertos de Mozart, et des opéras de Rossini (Le Barbier de Séville) et de Verdi (La Traviata).

Et pour nous, les enfants, l’Apprenti Sorcier de Paul Dukas, Le Casse-noisette de Rymsky Korsakoff et Pierre et le Loup de Prokofiev.

Le tourne disque ne pouvant fonctionner qu’avec le poste de radio, il me fallait des circonstances assez rares pour pouvoir écouter mes disques, pendant la journée, et en l’absence de ma mère, lors de ses cours de couture.

Mon Transistor avec Hautparleur Gründig incorporé, acheté à Munich en 1962, en même temps que l’électrophone Dual, avec mon salaire de figurant dans « the great escape ».

Il me fallut attendre longtemps pour pouvoir écouter ma musique dans ma chambre. J’essayais d’abord le poste à galène, un vrai échec, c’était un système compliqué et inaudible. Un premier poste à transistor me permit d’écouter la radio, en révisant mes cours et en faisant mes devoirs.

Contrairement à ce que pensaient les adultes, un fond sonore facilitait ma concentration.  J’avais du mal à travailler en silence.

Toute ma préparation du Bac et d’HEC s’est faite en musique !

Dans le coin en bas à gauche de la table, le transistor Gründig, Cillacères sept.62

Mon électrophone Dual avec le haut-parleur au mur, Antony 66/67

Et le soir je pouvais écouter, à partir de 22 h l’émission “Pour Ceux qui aiment le Jazz”, de Frank Thénot et Daniel Filipacchi. De là me viennent les bases de ma culture jazz. C’est le jazz de cette époque, qui est toujours resté mon préféré.

Les Disques

Avec un tourne disque, on pouvait envisager l’achat de disques, mais c’était une nouvelle dépense, alors qu’il n’y avait pas de nouvelle source de revenus pour l’ado que j’étais….

Je débutais donc petitement, et il me semble que mon premier achat fut un 33 tours « Le Gorille” de Georges Brassens. Je profitai de mes vacances allemandes (1958/1959), pour acquérir des 45 tours jazz, comme Mr Acker Bilk.

Mon premier disque “Le Gorille” de Georges Brassens

Le Rejet de la Télévision

Il nous fallut attendre l’attribution de la prime exceptionnelle d’installation, obtenue par Marie-Claire pour sa titularisation au Ministère des Finances, en janvier 1969, pour avoir enfin un poste de télévision à domicile. MC put acheter un magnifique Téléavia, le Portavia 111 dessiné par Roger Tallon. Cette télé design démodait d’un coup tous les autres modèles, et elle fut installée dans notre petit appartement du Blanc Mesnil.

Notre téléavia sur le bahut au Blanc Mesnil

J’avais alors 24 ans.

Pourquoi un tel retard ?

Mais parents s’étaient très tôt déclarés hostiles à la télé, faisant un amalgame entre le côté technique et le côté politique de la chose (il y avait aussi d’autres raisons cachées).

Ils firent un vrai blocage, vantant les avantages de la radio, qui permettait l’écoute, tout en faisant autre chose. C’était vrai pour mon père qui passait ses soirées à effectuer du travail à domicile pour le compte des contributions directes.

Pour eux, la radio était de qualité, la télé, avec son unique chaîne, populaire. C’était dans leur vision politique réductrice, un outil d’abêtissement des masses, dont il fallait se détourner comme de la peste…

Deux autres raisons cachées, le coût, élevé à l’époque, et la volonté de se démarquer des voisins… Peut être un péché d’orgueil ?

Mais là où le bât blessait, c’est quand il était indispensable de voir une émission, il fallait alors “quémander” une chaise chez des voisins, qui vous faisaient alors bien sentir leur supériorité. Ce fut le cas pour les matches de foot de la coupe du monde de 58 en Suède, où nous regrettâmes amèrement l’absence d’une télé, car il fallut implorer la permission des Labourgogne, pour voir quelques beaux matches de l’équipe de France et du Brésil, dans des conditions précaires, assis sur une mauvaise chaise ou carrément par terre.

Pour le tournoi des 5 nations, grâce aux frères Bentaberry, je pouvais me glisser dans le salon de leur grand-père, mais tout cela ne nous grandissait pas !

Ensuite, pendant mes études quasi monacales, l’absence de télé ne fut pas pour moi une gêne, j’y étais habitué, et je pus consacrer plus de temps à l’étude.

Mais une telle politique familiale avait été imposée aux enfants que nous étions, Bernard et moi, et nous étions sincèrement vaccinés anti télévision. Marqués par un tel blocage, il nous fallut un certain temps pour en sortir, ce qui démontre la forte influence des parents sur les convictions de leurs enfants.

En ce qui me concerne, je terminais HEC sans télé, ce qui pouvait encore se justifier, car je devais étudier le soir, mais je privais MC de ce plaisir, jusqu’en janvier 1969.

Ce fut assez tôt pour, le 21 juillet de la même année, vivre notre première nuit devant la télé, en assistant en direct aux premiers pas de Neil Armstrong sur la lune. Il aurait été dommage de manquer un tel évènement….

Nous gardâmes le magnifique Téléavia design noir et blanc jusqu’en 1979, pour le remplacer par un poste couleur.  Et le premier soir ce fut un magnifique Zorro, avec Alain Delon dans le rôle principal, qui ouvrit cette nouvelle ère et enchanta les enfants, Raphaël et Anne-Lise, dans notre maison du Plessis Paté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Roger Séguéla, , publié le 24/11/2020 | Comments (0)
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Tribulations joviciennes d’un provincial sans voiture

C’est au début de la dernière semaine de septembre 1964, sous un soleil estival, que je débarque à Jouy en Josas. La première impression est très positive.  Je reprends, in extenso, les termes d’une lettre écrite à mes parents le 29 septembre, pour décrire le site :

“Premières impressions sur la résidence, elles sont excellentes.

Je crois que ça dépasse tout ce que l’on peut imaginer dans une cité universitaire. Par moments, cela touche presque au luxe !

Des boiseries jusqu’à mi-mur dans les chambres, du confort, un fauteuil, une table de loggia, 2 tables à rayonnage, etc….

Chambre d’élève, photo Daniel Sainthorant

Tout le côté donnant sur la loggia est vitré, et comme j’ai le soleil à partir de midi, c’est très agréable !

A l’extérieur, il y a un foyer remarquable, des amphis luxueux et un restaurant très moderne. Pour 130 francs, on y mange beaucoup mieux qu’au meilleur restau U de Toulouse ! Espérons que cela va continuer ainsi !”

Mais il y a un Hic, et de taille :

“Un seul problème, l’éloignement de Paris.

Une voiture s’imposerait, mais pas question pour le moment.

Une solution, entrer en relation avec un camarade, qui en possède une, et il y en a pas mal ici. Il y a peu de trains qui passent par Jouy et qui s’y arrêtent, la gare de Versailles Chantiers est à 6 kms.

Mais l’organisation d’un service de cars ne saurait tarder.”  (Promesse de gascon, jamais tenue)

Depuis 3 jours, il fait un temps magnifique, et dans ce cadre champêtre, on se croirait en vacances. Il y a même 2 grands étangs et une rivière qui traverse le domaine…”

Dès la première lettre, le problème est clairement posé, la Résidence est superbe, un seul problème, et de taille, comment faire pour répondre à l’appel de la capitale, sans voiture personnelle.

C’est alors que l’on se rend compte des quelques avantages de Tocqueville.

Mais une jeune HEC doit savoir se débrouiller, et n’ayant pas les moyens d’acheter un véhicule personnel, même d’occasion, je suis boursier et vraiment sans moyens, il va me falloir faire preuve d’imagination pour relier régulièrement Jouy à Paris.

Il n’est en effet pas question de rester cloîtré dans ce paradis champêtre de Jouy !

Ce n’est pas une, mais plusieurs solutions qui seront mises en œuvre.

Le plus facile, c’est d’aller à Paris à la fin des cours, au moment où beaucoup de camarades motorisés quittent le campus. Il y a toujours une place dans une voiture, qui vous dépose à une gare ou une station de métro.

Il faut bien dire qu’il existe une vraie solidarité, et que les chauffeurs partent rarement à vide.

Le départ le plus important a lieu le samedi à la fin des cours. Un réseau est vite créé, une bourse des départs s’organise, et il suffit de bien s’organiser en s’y prenant à l’avance.

Voilà le problème de l’aller Jouy/Paris réglé.

Le plus difficile reste le retour.

Il faut la plupart du temps, se débrouiller tout seul, du fait de retours tardifs et le plus souvent nocturnes.

Tout va bien jusqu’à la gare de Versailles/Chantiers, mais le soir et la nuit, point de correspondance pour Jouy en Josas, ni de ligne de bus.

Une seule solution, le Stop.

En 1964, l’autostop est une pratique courante, utilisé par une jeunesse mobile et démunie. Dirk, mon correspondant allemand fait l’aller-retour Hambourg/Toulouse en stop.

L’autostop est populaire et les étudiants bien vus par la population…

Je me retrouve donc pratiquement tous les dimanches soir, à faire du stop sous le pont des chemins de fer, sur la route de Saclay, à la sortie de la gare de Versailles Chantiers, généralement sous la pluie ou dans le brouillard.

J’ai toujours trouvé une voiture, avec un temps d’attente ne dépassant pas la demi-heure, sous un éclairage axial plutôt faiblard : une sacrée performance !

J’étais alors en mesure de brosser un tableau sociologique des conducteurs qui me prenaient dans leur véhicule.

J’avais toujours affaire à des hommes seuls. Le plus souvent, il s’agissait de travailleurs du soir, qui rentraient chez eux, ou bien de personnes venant

de festoyer ou d’assister à un spectacle.

Quelques souvenirs cocasses, comme cet ecclésiastique, qui semblait cacher un secret sur sa provenance, à cette heure incongrue pour un curé, et qui paraissait très gêné. Si la route avait été un peu plus longue, je pense que j’aurais pu le confesser. Ou bien ce chauffeur complètement saoul, qui en zigzagant, et à faible allure, parvint à me ramener sain et sauf à la porte de l’école….

Il y avait bien sûr aussi dans la liste l’homosexuel de service.

Le samedi soir, il fallait impérativement trouver une solution gratuite sur Paris, en me faisant héberger chez des camarades qui avaient de la famille à Paris, comme le toulousain Jacques Broda.

Il y avait aussi la solution Tocqueville, possible en période de vacances, ou le matelas pneumatique et le duvet dans une pièce quelconque, voire une cuisine, chez mes hôtes du soir…

L’hôtel n’entrait pas dans mes moyens.

Le Parc Automobile des Elèves et la Solidarité

Le premier trimestre fut terrible pour le parc automobile, qui subit une vraie hécatombe, avec une dizaine de voitures accidentées en 2 mois. Parmi les victimes, une belle MG et un joueur de l’équipe de rugby qui se retrouva à l’hôpital dans un corset de plâtre avec quelques vertèbres endommagées.

Et même un prof distrait vint percuter la 2cv d’un élève, la rendant inutilisable.

Ces accidents ayant servi de leçon, il y eut moins de dégâts au second trimestre.

La solidarité fut réelle, et les prêts de voiture fréquents.

C’est ainsi que je conduisais la 2cv de Laffitte, pour aller disputer un match de rugby à Bagatelle, par une froide journée d’hiver, (le mercredi 24 février plus précisément). A bord 3 collègues membres de l’équipe de rugby d’HEC, qui allait rencontrer Dentaire, sur un terrain gelé.

Rugby à Jouy au premier plan : Rudaux, x, Salvanet, y, Dietlin, Bon, je suis à l’arrière (à droite)

Le match fut rude.

En 2ème mi-temps, Dietlin, capitaine, commande une mêlée sur les 22 adverses. Comme à son habitude, Salvanet talonne habilement et Brossier, demi de mêlée, malin comme un 1/2 de mêlée, sert Polivka à l’ouverture. Jouant à l’arrière, je m’intercale, suis servi par ce dernier, et fixe l’arrière adverse, avant de transmettre le ballon à Bénézy, premier centre, qui va marquer à droite des poteaux l’essai de la victoire, un essai d’anthologie.

Sur ma fixation, je suis plaqué sèchement et tombe la main ouverte sur le sol gelé. Je transforme l’essai et termine le match malgré une douleur de plus en plus prégnante.

Et c’est en voulant passer les vitesses sur la 2CV, que je m’aperçus que j’étais incapable de manier le levier de vitesse…Fracture du scaphoïde, 3 mois de plâtre, j’allais devoir abandonner pendant au moins 2 mois la possibilité de conduire….

Autres conséquences, saison rugbystique terminée, mon compteur allait rester bloqué à 8 essais marqués et plus grave, impossible de faire les compositions écrites hebdomadaires.

J’imaginais vite une solution, et proposais à l’administration de me donner une secrétaire pour dicter mes devoirs. Cette offre fut acceptée, et pendant 3 mois, c’est la femme du surveillant général qui rédigea mes compos sous ma dictée. Cette solution me permit de rester en course et de sauver ma bourse. Je pourrais préciser, que je fus noté avec une certaine bienveillance, le censeur précisant sur mes copies, que je m’étais blessé en “défendant les couleurs de l’Ecole”.

Ce qui contribua à me faire gagner 180 places en première année par rapport à mon rang d’admission (245ème).

Mais un petit miracle allait se produire :

1 – ma guérison fut rapide, et je commençais très tôt ma rééducation, notamment en conduisant malgré le plâtre.

2 – je passais un accord “gagnant/gagnant”, avec un collègue, Pertuy, qui avait une belle 2CV et qui rentrait tous les weekends à Dijon.

Comme il avait des difficultés à garer la voiture à la gare de Lyon, je le conduisais le samedi à la gare et allais le rechercher le dimanche soir, en conservant l’auto.

De facto ma vie allait changer,

Finies les pérégrinations joviciennes,

Adieu train, métro, bus et stop,

Vive la 2CV !

Ce fut un printemps formidable, qui me permit de partir tous les weekends avec MC ma future épouse, notamment à Cabourg et Deauville, voire à Jargeau, sur les bords de la Loire.

Mai 1965    Avec la 2CV de Pertuy sur le pont de Tancarville – Photo Roger Séguéla

La liberté de déplacement, ce fut une vraie conquête !

Epilogue :

Le stage d’été de 1ère année, effectué chez Masurel, fut bien payé et me permit d’acheter, pour la somme modique de 2000 francs, une belle 4CV d’occasion pour la rentrée en 2ème année…

Toute liberté ayant son prix :  je dus m’habituer à utiliser la manivelle, et à gratter les bougies, pour la faire démarrer, par les matins humides et frisquets de la région parisienne, et dans les brumes joviciennes !

 

Roger Séguéla

Bouillargues le 07 novembre 2019

 

Photo Bonus : En Comptoir de Méthode

De gauche à droite, Laffitte, Séguéla, Lanèque et Lebas

Note de l’auteur : à l’époque on s’appelait par son nom de famille, pas encore par le prénom, et on ne se faisait pas la bise à tout bout de champ….et le port du masque dépassait l’entendement !

 

Par Roger Séguéla, , publié le 29/10/2020 | Comments (0)
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De ma naissance à la libération de Toulouse – 29 juin-19/20 août 1944

C’est le jeudi 29 juin 1944, à 14 h 30, que je suis né dans la maison de mes grands-parents Séguéla, au 27 rue Dessalles, plateau de Jolimont, où mes parents étaient hébergés depuis leur mariage, le 11 janvier de la même année.

L’accouchement fut réalisé par une sage-femme, Mme Cousty, qui devait également officier pour la naissance de mon frère Bernard, le 19 août 1949.

Seule différence, je suis né dans la chambre qui donne sur la rue, Bernard dans celle qui donne sur le jardin à l’arrière de la maison.

1944   Ma maison natale. Sur le trottoir mes grands-parents Jean et Maria Séguéla. Je suis né dans la chambre du 1erétage, à droite, au-dessus de la porte du garage. La façade est d’un beau rouge carminé

Et malgré les restrictions alimentaires, je ne souffrais d’aucune carence, ma mère était secrétaire à l’administration du rationnement, appelée communément « les Farines », et mes grands-parents activaient la filière d’approvisionnement familiale avec les cousins paysans de St Rustice, Pompignan et Aussonne, villages agricoles situés à 15 kms de Toulouse.

Première photo le 14 septembre 1944 à Aussonne – Aucune photo n’aura été prise sous l’occupation

Je me présentais donc comme un beau bébé bien dodu, et particularité rare dans la famille, doté de cheveux blonds, qui allaient foncer rapidement. Peut-être une résurgence de l’atavisme autrichien (Tedesco), du côté de ma grand-mère maternelle. Ma mère a conservé une belle boucle blonde, pour témoigner de cette originalité.

Le Contexte Historique

En plaisantant, mes parents m’ont souvent raconté que mon arrivée avait fait fuir les allemands, et qu’ils avaient décampé dès qu’ils en avaient eu l’information….

Enfant j’étais assez fier de cette histoire, qui faisait de moi un petit Zorro.

Mais j’appris plus tard qu’il n’en fut rien, et que les occupants ne quittèrent la ville que le 19 août. J’ai donc vécu 7 semaines et demie sous leur gouvernance.

Aucune photo de moi ne fut faite durant cette période. Mes parents avaient assurément d’autres préoccupations que d’immortaliser leur progéniture !

Ces faits éclairent ma naissance d’un jour différent, les mois de juillet et août 44 étant des mois à risque élevé pour la population civile, les soldats allemands devenant de plus en plus fébriles, vidant les prisons en exécutant les prisonniers résistants, et faisant partir de Toulouse le fameux train fantôme qui devait mettre 2 mois pour rallier Auschwitz.

La fameuse division SS « Das Reich » passa aussi par la ville rose, semant terreur et dévastation sur son passage dans la région, notamment à St Lys, dans la proche banlieue toulousaine, avant de se rendre tristement célèbre à Oradour.

Paradoxalement, ce sujet fut rarement abordé en famille, peut-être parce que ma mère, brouillée avec ses beaux-parents, refusait d’exprimer toute forme de reconnaissance, à priori normale, à leur égard.

Cependant quelques faits sont restés dans ma mémoire, notamment les bombardements.

Les 4 Bombardements subis par les Toulousains :

1 Le premier raid dans la nuit du 5 au 6 avril 44

Cette nuit-là, une quarantaine d’avions bombarde la ville. Bilan 22 morts et la destruction des usines Bréguet de Montaudran, et des ateliers industriels de l’air à St Martin du Touch.

2 Dans la nuit du 2 mai 44, une centaine d’appareils, évoluant à basse altitude, entre 1200 et 1500 mètres, et venant d’Afrique du nord, bombarde, vers 00 h 50, la poudrerie, l’arsenal, la gare, les usines de St Martin du Touch, et le pont d’Empalot.

Sept vagues de bombardiers lâchent leurs bombes durant 45 minutes. L’Onia (Office National Industriel de l’Azote), et futur AZF, part en fumée. Le poste de DCA de Pech-David est également détruit. Il y a 45 morts dans la population toulousaine, et de lourdes pertes chez les allemands.

C’est le bombardement le plus sévère qu’ait connu la ville.

3 – Le raid du dimanche 25 juin

Il s’effectue à 9 h du matin. Six escadrilles de 12 à 15 appareils attaquent les aéroports de Blagnac et Francazal, en volant à 3000 m d’altitude pour déjouer la Flak (DCA allemande), et détruisant les pistes et tous les appareils au sol. Il n’y aura pas de victimes civiles.

C’est vraisemblablement de ce raid que parlait la famille, en évoquant un spectacle extraordinaire et effrayant, et des avions lâchant leurs bombes de très haut.

4 – Le dernier a lieu le samedi 12 août vers 11 h 45 et vise les dépôts d’essence, sans faire de victimes civiles, mais provoquant de grosses pertes chez les ennemis.

Avec les tirs de la Flak allemande, cela faisait un beau spectacle que certains toulousains venaient admirer depuis le Plateau de Jolimont, un magnifique point d’observation. Les allemands occupaient même certaines belles villas avec vue, notamment la maison située au coin des rues Dessalles et Jolimont, qui possédait un grand toit terrasse.

Mais il y avait aussi le risque que les bombardiers pilonnant la gare de triage de St Jory et la gare Matabiau, toute proche, lâchent quelques bombes sur le quartier. Dans cette hypothèse, mon grand-père Jean Séguéla avait creusé un fossé à côté de la maison, dans la partie jardin. C’est là que je me suis souvent retrouvé avant et après ma naissance, pendant les alertes.

Le bruit ne semble pas m’avoir effrayé, et je n’ai eu aucune séquelle de ces séances où l’atmosphère devait être saturée par un effrayant bruit de tonnerre.

Il faut dire, qu’ayant été conçu sur un circuit automobile, je devais déjà avoir une certaine habitude du bruit !

Il est vraisemblable que je me sois trouvé dans cet abri de fortune le dimanche 25 juin, 4 jours avant ma naissance. Par chance les cibles (les aéroports de Blagnac et Francazal) étaient éloignées de Jolimont.

C’est celui du 2 mai qui fut le plus dangereux, avec le bombardement de la gare Matabiau.

Mais cette nuit-là, les aviateurs Alliés avaient opéré à basse altitude.

J’aurais aimé en savoir plus sur la nature de ce fossé-abri, sa profondeur, son mode de protection, son organisation, comment on y passait le temps. Mais cette histoire ne m’a jamais été racontée.

L’arrivée des FFI

Dans ma mémoire je retrouve quelques échos sur la génération spontanée de néo résistants de la dernière heure, qui s’étaient plutôt manifestés dans le marché noir, et qui faisaient du zèle pour faire oublier leurs turpitudes. Et comme souvent, les braves gens payaient pour les autres, comme ce fut le cas pour un voisin, M. Argence, qui, totalement inoffensif, mais ayant eu le tort de se proclamer « royaliste », fut dénoncé et interné près de 2 ans au camp de Muret.

Mon père et mon grand-père citaient un grand nombre de ces collaborateurs qui n’avaient pas été inquiétés à la Libération et qui tenaient à nouveau le haut du pavé.

Leur sens de la justice ayant été déçu, ils conservèrent longtemps une certaine rancœur à l’égard d’un système construit sur de mauvaises fondations. Leur espoir d’un monde nouveau s’était effondré, avec le retour aux anciennes pratiques politiques.

Le maquis Roger basé autour de Grenade sur Garonne etait dirigé par Albert Carovis

Premier à entrer dans Toulouse le 19 août, ce maquis devait prendre possession du nord de Toulouse et des endroits stratégiques, Poudrerie, aérodromes.

Peut-être l’une des causes secondes du choix de mon prénom, la principale étant la réussite de mon cousin Roger Astorg, le fils de ma grand tante Maria Séguéla ?

Le dimanche 20 août, l’entrée des FFI, Forces Françaises de l’Intérieur, place du Capitole

A partir du 19 août, les maquis convergèrent vers Toulouse, occupant progressivement les divers quartiers. C’est un jeune maquisard de 24 ans, le colonel Serge Ravanel, qui prit la direction des opérations, avant que ne soit nommé un Commissaire de la République en la personne de Pierre Bertaux, après la blessure de Jean Cassou pendant les combats de rue.

Des barricades sont érigées dans toute la ville, notamment sur le faubourg Bonnefoy, et des combats se déroulent dans toute la ville. 35 combattants résistants y laisseront leur vie.

  Une barricade sur le faubourg Bonnefoy 19/20 août 44 (photo Gril)

Cette photo fut prise par le photographe Gril, qui possédait une boutique  sur le faubourg Bonnefoy, en face de l’église. C’est chez lui que furent effectués ultérieurement tous les documents photographiques officiels comme les cartes d’identité, et les développements des pellicules familiales.

Les combats dans la ville dureront jusqu’au 20 août au soir, avec le départ des derniers allemands.

Suivra une période troublée de 4 à 5 jours avec les dérapages inhérents à ce type de situation, jusqu’à ce que les FFI de Serge Ravanel parviennent à établir un embryon d’ordre républicain.

La guerre civile que certains craignaient, ou souhaitaient, n’a pas eu lieu, les communistes n’ayant pas reçu d’instructions pour tenter de prendre le pouvoir.

Si l’enthousiasme des Toulousains est à son comble devant la stature du général, le courant passe bien mal entre le premier des résistants et les maquisards toulousains. Serge Ravanel s’en émouvra longtemps, faisant état du mépris de de Gaulle à l’égard des combattants toulousains.

La Libération de la ville s’achèvera les 16 et 17 septembre par la visite du Général de Gaulle à Toulouse, où il est accueilli par une foule en liesse. Derrière lui, Pierre Bertaux et Jean Cassou ( ?)

En effet, il s’inquiétait de l’incapacité des chefs de la résistance à maîtriser la dissension des groupes locaux et l’emprise de ceux-ci sur la ville, et particulièrement des communistes. Le gouvernement provisoire souhaitait rétablir l’ordre républicain au plus vite.

C’est pour ces raisons que dans son discours il évoquera « Toulouse, la Rouge ».

Mes parents ont-ils assisté à cette grande manifestation ?

J’ai entendu mon père en parler, disant qu’il n’avait jamais vu une foule aussi dense et énorme. Pierre Bertaux évoque le chiffre de 30 000 personnes.

Mon grand-père a également pu y participer. Il n’était pas encore gaulliste, et comme tous les socialistes il craignait une dérive autoritaire du général.

Ma mère devait éviter ce genre de manifestation, forcément à risque, et elle devait prendre soin de son tout jeune fils…

Ce qui est sûr, c’est que le 14 septembre, mes parents avaient quitté la ville en train (ou en autobus), pour se rendre chez les cousins Garres à Aussonne, leur présenter leur rejeton et faire une partie de pêche dans l’Aussonnelle.

Sue la photo ci-dessous, je ne semble pas apprécier la nature, peut-être une faim de loup, j’étais assez glouton, et ma mère m’allaitait

14 septembre 1944, à la pêche à l’Aussonnelle – Je braille dans les bras de ma mère !

Même si je n’ai pas le moindre souvenir de cette période, la découverte progressive de cet évènement durant mon enfance, devait sublimer en moi un intense besoin de liberté.

L’occupation de Toulouse par les allemands de 42 à 44, l’exemple des résistants, et la lutte pour la libération, tous ces éléments contribuèrent à faire de la Liberté une valeur essentielle.

Je conclurai ce texte par un hommage à Winston Churchill, le grand homme grâce à qui j’ai pu vivre libre toute ma vie, une chance que beaucoup, aujourd’hui, n’apprécient pas à sa juste valeur, et qui critiquent stupidement un système qui leur laisse la liberté de s’exprimer.

 

Sources :  Archives de Toulouse, La Dépêche du Midi, photos Gril, Dieuzaide, André Séguéla

 

 

Par Roger Séguéla, , publié le 24/09/2020 | Comments (0)
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Mes piscines toulousaines

LA PISCINE MUNICIPALE ALFRED NAKACHE

Pierrot Laffargue et André Séguéla à la piscine municipale 41/42

Toulouse a eu la chance de posséder très tôt, dès 1931, une très belle piscine municipale, où de nombreuses générations de toulousains ont eu la possibilité d’apprendre à nager, ou du moins de se baigner.

A commencer par celle de mes parents, puisque j’ai des photos où l’on voit mon père, adolescent, avec ses amis, dont Pierrot Laffargue,  profiter des vastes espaces ouverts au public.

La piscine municipale Alfred Nakache, se décompose en 3 parties :

– une piscine couverte de 25 m.

– une piscine olympique en plein air, de 50 m, avec plongeoir,

– et un immense bassin (150x50m)  de faible profondeur, qui aboutit à une belle chute d’eau tout en rocaille.

 

 

 

 Toulouse – La Grande Piscine Art Déco

La piscine extérieure fut construite en 1931, par le célèbre architecte Jean Montariol, qui réalisa un certain nombre de constructions “Art Déco” dans la cité gasconne, et notamment la belle bibliothèque municipale. A l’ouest du domaine fut érigée la piscine olympique de plein air de 50m.

La piscine d’été

Situé dans le parc du Ramier, sur l’île de la Garonne, l’ensemble s’étendait sur un site de 25 ha, l’un des plus grands d’Europe.

En 1934 suivit la piscine d’hiver de 25m dans un bâtiment Art Déco, avec une salle affectée aux fêtes et banquets, et l’institut d’éducation physique.

Troisième tranche, “le Stadium” est inauguré en 1939, avant d’être complètement achevé en 1952, assez tôt pour que je puisse y aller tous les dimanches assister avec mon père aux matches du TFC.

Alfred Nakache en 1941 lors des Championnats de France

Alfred Nakache : C’est fin 1944 que la piscine municipale de Toulouse reçut le nom d’Alfred Nakache, pour honorer ce grand nageur toulousain, alors en déportation au camp de concentration d’Auschwitz. La décision fut prise par le premier maire de Toulouse libérée, Raymond Badiou.

Alfred Nakache était juif, natif de Constantine (Algérie), champion de natation français.  Il fut déporté en janvier 1944, avec sa femme et ses 2 filles, qui ne devaient pas en revenir. Surnommé le “nageur d’Auschwitz”, il en réchappa et trouva la force de participer aux JO de Londres en 48

 

 

Comment j’y ai appris à nager ?

C’est bien à la piscine municipale de Toulouse que j’ai appris à nager. Mais cela ne s’est pas fait de façon orthodoxe.

 

 

 

La piscine d’hiver

Première étape, notre instituteur, M. Guichard, nous amène 3 fois de suite pendant l’hiver 55 en bus à la piscine. Nous débarquons dans des vestiaires communs peu accueillants, une forte odeur de javel imprègne l’atmosphère, des lignes de grosses bouées façon transatlantique sont suspendues en travers du bassin. Nous avons chacun la nôtre, et un maître baigneur donne des ordres comme dans l’armée : il s’agit de faire les mouvements de la brasse en l’air, avant que nous ne soyons plongés dans l’eau. Le système est ingénieux, mais le contexte de groupe est bloquant et mes efforts, peu motivés, se soldent par un échec.

Deuxième étape, l’été suivant, je reviens à la piscine d’été, librement, en vélo, avec des copains, dont les Bentaberry’s, qui savent nager depuis longtemps, et qui ont décidé qu’il était temps que j’en fasse autant.

L’apprentissage est ici librement consenti.

Il fait beau, et c’est en jouant que je vais savoir nager :

La méthode fut simple, nous nous amusions à franchir, sous l’eau, la barrière puissante faite par la chute d’eau circulaire de la cascade. Quel plaisir que de plonger sous la cascade, de faire quelques brasses, et de ressortir côté ombre, dans cette caverne magique placée entre le rocher et la cascade.

C’est après avoir fait plusieurs fois le chemin, en pratiquant une nage sous marine brassée, que je m’aperçois que si je sais avancer sous l’eau, je dois pouvoir progresser de la même manière à la surface : vérification faite illico presto.

Et ça fonctionne, je sais nager ! J’ai 11 ans et à cette époque encore peu de gamins en sont capables.

J’ai donc appris en jouant. Le jeu aura été pour moi un fabuleux facteur d’apprentissage. Avec un enseignement essentiellement basé sur ce type de méthode, j’aurai fait mon éducation beaucoup plus rapidement, et avec beaucoup plus de plaisir.

J’ai horreur du bâton, je préconise la carotte : c’est un enseignement que j’ai toujours mis en pratique dans ma vie professionnelle.

Autre plaisir de l’été, les sauts depuis le tremplin. Il y a 2 hauteurs, 3 et 5 mètres.  Déjà à 3m, le vertige me prend. Les Bentaberry’s savent plonger. Je me hasarderai, la peur au ventre, je ne peux pas me dégonfler, et je saute en boule au 3m.

Au 5m, je ne peux pas avancer : je ne serai jamais un grand plongeur

 

LA PISCINE DE l’EAT

C’est ma deuxième piscine toulousaine. Elle est située en bas de Jolimont,  côté nord, entre la Roseraie et la Juncasse, dans l’enceinte des Etablissements Aéronautiques Toulousains (EAT), où travaille Pierrot Laffargue.

Toute proche de la maison, il faut 3 minutes en mobylette ou 1/4 heure à pieds pour s’y rendre.

D’abord privée, elle va progressivement s’ouvrir à des clients extérieurs, moyennant un abonnement qui nous paraît cher (tennis+piscine).

Les parents finissent par céder à notre pression, à Bernard et à moi, bien aidés par Suzanne Bentaberry, qui y donne des cours, et à l’âge de 14ans je peux accéder à ce site élitiste, comme le sont piscine et tennis dans les années 55/60. C’est pour moi un vrai luxe, une forte motivation à prendre l’ascenseur social !

J’y ferai de gros progrès, en bronzage et natation, et SB m’y fera passer le brevet du 1000m, que j’aurai d’ailleurs du mal à finir, pris de crampe à 15m de l’arrivée…

C’est dans ce club de l’Aseat, que je pourrai jouer au tennis, et faire des progrès en total autodidacte. Cela me permettra de déployer mes qualités naturelles, peu orthodoxes, qui feront s’arracher les cheveux aux puristes, mais me permettront de battre de “beaux joueurs” au jeu bien léché.

Avec mon jeu venu d’ailleurs, je casse les codes enseignés par l’école française de tennis, et je déstabilise les adeptes du beau coup droit bien dans l’axe du terrain!

Et au retour de ces matches disputés en pleine chaleur de l’après midi, notamment avec mes correspondants allemands, ou Jackson, nous “descendons” des carafes d’eau avec un peu de vin rouge pour accompagner le camembert entier, qui ne résiste pas à notre appétit.

Quels beaux étés, même à la maison, en restant à Toulouse!

 

 

 

 

 

 

Par Roger Séguéla, , publié le 21/08/2020 | Comments (0)
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Le Stade Toulousain, une saga familiale

Le 20ème titre de Champion de France, remporté le 15 juin 2019, m’a replongé dans les souvenirs de mon enfance sportive et rugbystique.

Cette nouvelle victoire, remportée après 7 longues années de disette, m’a procuré un immense plaisir. J’en étais venu à douter, vu mon âge, de revivre un jour un tel évènement. Aujourd’hui je peux exulter et même espérer voir un 21ème titre, vu la qualité de la gestion du club, et de cette jeune équipe.

Tous les espoirs sont permis.

Et le Stade Toulousain gagne en produisant du beau jeu, le rugby que j’aime, fait d’évitement et d’imagination, pratiqué indifféremment par les avants et les arrières….

16 juin 2019 le Stade Toulousain, Champion de France pour la vingtième fois,
sur la place du Capitole, communiant avec le peuple toulousain

La devise “Fier d’être toulousain”, peut s’appliquer totalement au monde du rugby. Il suffit de voir, dans le monde entier, l’admiration des connaisseurs, ceux qui ont pratiqué ce beau sport, pour le jeu du Stade Toulousain.

je n’ai jamais rencontré de “connaisseur” qui n’apprécie pas cette culture, car il s’agit bien d’une culture rugbystique.

Partout le logo du Stade est reconnu et apprécié.

Aller voir un match de rugby à l’étranger, en portant ce signe, vous rend respectable et respecté.

Je me souviens d’un jour, le 9 mars 2013, dans l’ ascenseur d’un grand hôtel de Dublin, où je me suis retrouvé face à M. David Mc Hugh, qui avait eu l’honneur d’arbitrer la première finale de la Coupe d’Europe, gagnée par le Stade devant Cardiff en 1996 à l’Arms Park de Cardiff, après prolongation, 21 à 18.

David Mc Hugh, voyant mon pull portant le logo du Stade, m’adressa spontanément la parole, pour me dire qu’il était fier d’avoir arbitré cette première finale de la HCup, gagnée par le Stade Toulousain!

Que faisions nous ce jour là à Dublin, dans un crachin typiquement irlandais ?

Nous étions partis, Ben, Bob, Brossier et moi, assister au match Irlande/France du tournoi de 6 nations, qui s’était soldé par un pauvre match nul 13 à 13….

Rappelons pour les profanes, que nous avions fait partie tous les 4 de la glorieuse équipe d’Hec 1964/1967. Et que nous avons tous une vénération sans borne pour le jeu du Stade!

Ce jour là, l’esprit du jeu, n’avait pas inspiré l’Équipe de France, et nous avions dû nous contenter d’un maigre brouet.

Le Grand Club Familial

Le Stade Toulousain est la référence familiale, pour nous et nos enfants.

C’est le grand club, qui nous réunit tous, et dont nous suivons les matches, les résultats, l’évolution. Et dont bien sûr nous fêtons les nombreuses victoires.

Ce ne fut  pas toujours le cas.

Mon père n’était pas un fan du Stade Toulousain.

Il était d’abord footballeur et suivait le TFC (Toulouse Football Club).

En rugby, il avait un faible pour le Jeu à XIII, et à XV, il préférait presque le TOEC (Toulouse Ouvriers Employés Club) au ST.

Il faut dire que dans notre milieu populaire, le Stade Toulousain était alors perçu comme le club de la bourgeoisie, où se retrouvaient d’abord les médecins et pharmaciens, puis l’élite économique.

Les différentes sections du ST regroupaient les gens les plus huppés de la ville.

Il y avait une barrière économique et de classe, que nous nous interdisions de franchir.

Heureusement les temps ont changé, cette distanciation sociale a progressivement disparu, et aujourd’hui, le Stade repose également sur un large socle populaire, du moins pour la Section Rugby.

Le ST est devenu l’emblème de toute une ville, on nomme souvent cette équipe “Toulouse”.

Et comme c’est une équipe qui gagne, le peuple va vers le champion.

Je pense que le foot a encore davantage de supporters, mais le TFC ne gagne rien, son dernier succès remonte à la Coupe de France 1957, il y a plus de 60 ans.

Pendant ce temps, le Stade Toulousain a accumulé les titres, Champion de France et Champion d’Europe.

20 X CHAMPION DE FRANCE

Le Stade fut 6 fois Champion avant le guerre de 40, et 14 fois après.

J’ai donc vécu 14 finales gagnées, et à part celle de 1947, je me souviens bien des 13 autres, de 1985 à 2019.

Le Stade fut aussi 4 fois Champion d’Europe, de 1996 à 2010.

J’ai donc eu l’insigne chance de vivre et fêter 17 titres essentiels:  ce qui est énorme sur la durée d’une vie humaine!

MA PLUS BELLE FINALE  –  1985  –  STADE TOULOUSAIN 36 TOULON 22 (A.P.)

En 1985, nous habitons au Pays Basque, terre de connaisseurs du rugby.

C’est le seul sport dont on parle, avec la pelote basque. On y suit les clubs locaux, le BO et l’Aviron, plus une multitude d’autres équipes, que nous allons voir jouer, St Jean de Luz, Le Boucau, St Vincent de Tyrosse, etc.

Mais tous les connaisseurs basco-béarnais reconnaissent la grande valeur du ST, et être toulousain  procure une certaine estime!

Nous avons vécu cette finale en famille, à la télévision. Nous venions juste d’acheter notre premier magnétoscope, le match fut enregistré et souvent repassé.

Mené 12 à 9 à la mi-temps, le Stade va égaliser 19/19 à la fin du temps règlementaire, pour l’emporter 36 à 22.

Bonneval inscrira 2 essais, Charvet 3, après une célèbre chevauchée fantastique, qui lui vaudra les compliments du président de la république, pourtant totalement incompétent en la matière.

Parmi les vainqueurs, il faut citer, Novès, Gabernet, le grand Cigagna, surnommé Matabiau pour la qualité de son tri des ballons en sortie de mêlée, Janik, Portolan, etc.

Pour le ST : 6 essais de Charvet (3), Bonneval (2), C. Portolan ; 2 pénalités et 3 tranfos de Lopez.

Pour Toulon, 2 essais de Fournier et Gallion, i transfo de Bianchi, 3 pénalités de Bianchi (2) et Cauvy

Cauvy; 1 drop  de Cauvy

Stade Toulousain: Gabernet (cap.) – Rancoule, Bonneval, Charvet, Novès – (o) Rougé-Thomas, (m) M. Lopez – Janik, Cigagna, Maset – Cadieu (Lecomte), G. Portolan (Giraud) – C. Portolan, Santamans, Breseghello.

Ce fut le premier élément fondateur familial autour du Stade Toulousain.

Tous les titres suivants occasionnèrent des réjouissances familiales.

MA PREMIERE FINALE  EN DU MANOIR – DAX/ TOULOUSE  A COLOMBES 1971

Paradoxalement, il me fallut vivre en région parisienne, nous habitions alors à Ste Geneviève des Bois, pour assister enfin à un match du Stade Toulousain.

L’occasion se présente le 8 mai 1971, le ST s’est qualifié pour la finale du Challenge Yves du Manoir. Il va affronter l’Union Sportive Dacquoise. Il me semble, que dans mes souvenirs, le ST était favori.

L’équipe était alors amenée par le grand arrière Pierre Villepreux. A l’ouverture opérait l’admirable Bérot et l’infatigable plaqueur Skrela jouait 3ème ligne.

Mais la logistique toulousaine fut mal gérée, le bus amenant l’équipe au stade de Colombes, arriva 3 quarts d’heure avant le coup d’envoi, d’où un échauffement écourté, et un mauvais départ.

Le ST ne remonta jamais ce démarrage calamiteux et l’US Dax l’emporta 18/8.

Stade Toulousain: Villepreux; Bourgarel, Charlas, Puig, Gourdy; Bérot (o), Cler (m);
Skrela, Rballo, Duvignac; Billière, Morel; Theyret, Guiter, Brousse

Ce fut aussi un match historique: MC était alors enceinte de Anne-Lise, notre fille qui devait naître le 17 octobre suivant. Anne-Lise a vécu ce match à mi-grossesse.  Elle a donc été très tôt touchée par le virus du Stade Toulousain…..

De toute la famille, c’est elle qui a vu le plus de matches, longtemps abonnée au ST, où elle va régulièrement avec les siens.

C’est elle, ma fille, qui porte le flambeau du Stade chez les Séguéla.

QUELQUES FINALES AU PARC DES PRINCES

C’est pendant la glorieuse période 94/97, où le Stade remporta 4 fois de suite le Championnat de France, que je pus assister à quelques finales, grâce à des invitations professionnelles, procurées par des collègues acheteurs chez Promodès. Et toujours avec de bonnes places, aux 22m, et pas trop haut dans la tribune!

Je me souviens, le 1er juin 1996,lors de la finale contre Brive, le Stade était mené de 3 points (10/13) à 10 minutes de la fin. Mêlée aux 22 m dans le camp briviste. La tension est à son comble. Devant moi, Cazalbou se prépare à l’introduction en mêlée. Et avec stupéfaction, je le vois échanger avec Deylaud , leurs visages sont illuminés par un large sourire. Je me dis, pas possible, ils préparent un coup!

La balle sort, Deylaud ouvre sur sa gauche, rien de concret, sauf une nouvelle mêlée un peu plus centrale, toujours sur les 22. Il sourit toujours, Cazalbou lui passe le ballon et il adresse une merveille de petit coup de pied pour son ailier gauche, David Berty, qui s’en saisit et file à l’essai le long de la touche….Le Stade mène alors 15 à 13. Le match est gagné! Un dernier drop, et une pénalité vont  porter le score final à 20 à 13.

J’admirerai toujours le flegme, l’imagination et le plaisir de jouer de ce grand demi d’ouverture, que fut Christophe Deylaud.

Pour le Stade Toulousain: 1 essai de Berty; 2 pénalités de Castaignéde; 1 pénalité de Deylaud; 1 drop de Deylaud; 1 drop de Castaignéde
Stade Toulousain: Ougier; Ntamack (cap.), Castaignède, P. Carbonneau, Berty; Deylaud (o) (Artiguste), Cazalbou (m) (O.Carbonneau); Magnent, Dispagne, Lacroix (Castel); Belot, Miorin; Cl. Portolan, Soula, Califano.

Cette équipe était constituée d’une armada de grands joueurs, avec des 3/4 flamboyants autour du capitaine Emile Ntamack et du feu follet Castaignède, et un pack d’avant monstrueux, dont tous les noms sont évocateurs de cette grande époque, et notamment une fameuse 2ème ligne Belot/Miorin, sans oublier une première ligne d’exception, avec Califano, Soula et Cl. Portolan.

En 3éme ligne jouait l’actuel Président, Didier Lacroix.

LA  COUPE  D’EUROPE

Si nous assistâmes à notre première finale le 30 janvier 1999 à Dublin, à Lansdowne Road, MC et moi, ce fut pour vivre la défaite de Colomiers 21/6 face aux joueurs de l’Ulster, qui avaient battu le Stade Toulousain en 1/4 de finale.

En tant que directeur régional proximité de Promodès, basé à Colomiers, j’avais eu l’opportunité de sponsoriser ce sympathique club de rugby, comme je le faisais aussi pour celui de Nîmes.

C’est à Murrayfield le 7 avril 2012 que nous allions supporter le ST pour un quart de finale de la Coupe d’Europe. Les connaisseurs avaient parié sur le ST.

Stade de Murrayfield, 7 avril 2012, RS en supporter toulousain (photo MCS)

Mais un match n’est jamais gagné d’avance, et la rouerie écossaise mit à mal la machine toulousaine. La défaite fut courte 14/16 mais sans appel. Quelques semaines plus tard, le Stade remportait son 19ème titre de Champion de France. La leçon avait été retenue.

C’est à Toulouse, le 20 décembre 2015, que nous devions en famille assister à un match de poule de HCup entre le ST et l’Ulster.

2015 12 20 Stade Toulousain/Ulster  avant-match devant le bus du ST –
de gauche à droite : MC, Alexandre, Fabien, devant lui Grégoire,
Charles, RS, Anne-Lise  (photo Virginie)

Malgré le temps frais, nous avions piqueniqué dans les tribunes d’un stade annexe. A domicile, le Stade était en danger, après la lourde défaite subie à Belfast  au match aller.

Malgré ce contexte, sur la photo prise avant le match devant le bus du ST,  nous sommes tous souriants et optimistes.

Mais le père noël n’est pas passé, et comme en Ecosse, le quinze de Dussautoir devait s’incliner de deux points, 23/25, malgré l’esprit revanchard et le maillot spécial Batman, orné de la célèbre chauve souris.

LES  MATCHES DE CHAMPIONNAT DE FRANCE

Nous avons assisté à un grand nombre de matches à Toulouse, à Ernest Wallon ou au Stadium, mais aussi à l’extérieur, à Colombes pour le dernier match du Racing, à Marseille contre Toulon, et à Nîmes contre le RCNG.

Les rencontres les plus marquantes furent d’abord les ST/Agen puis les ST/Toulon.

Nous ne détaillerons pas dans cette chronique tous ces beaux matches, où notre équipe démontra toutes ses qualités.

LE  MUR  DE  SOUTIEN

La pandémie de 2020 et le confinement provoquèrent l’arrêt de tous les  matches de rugby à partir du 17 mars, mettant en danger la vie des clubs privés de ressources.

Une idée géniale fut inventée par les dirigeants du ST, ériger un mur de soutien dans l’enceinte d’Ernest Wallon, chaque brique portant le nom du donateur, aux prix de 30 et 150 €.

A ce jour, 8 juin 2020, plus de 12 000 briques ont été vendues pour un montant de 720 000 €, un magnifique résultat.

Il y en aura une à mon nom, et une à celui de ma fille, Anne-Lise, qui le mérite bien, pour le soutien sans faille qu’elle a toujours apporté au club.

Par Roger Séguéla, , publié le 23/07/2020 | Comments (0)
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Mon père, le foot et le TFC

Calendrier officiel du TFC pour la saison 1959/1960 – La mascotte toulousaine porte le fameux maillot à raies verticales rouges et blanches

Le football se pratiquait sur tous les terrains vagues du quartier. J’avais la chance d’être accompagné par mon père, qui jouait ainsi un rôle éducatif, en supervisant et arbitrant les gamins demandeurs… Il n’hésitait pas à jouer quand Pierrot Laffargue ou d’autres adultes venaient se joindre à nous.

Et j’avais le privilège d’avoir un ballon, donc je décidais, je choisissais le terrain, les équipes et le règlement du match… (cf. la chronique « école Marengo »). Ce n’était pas un beau ballon de compétition, je l’avais gagné en collectionnant des vignettes sur des paquets de biscottes Prior. Toute la famille s’était mise à manger des biscottes, le temps d’en acquérir suffisamment pour pouvoir le commander. En période de rareté, mieux vaut un médiocre ballon que rien du tout.

Les dimanches après-midi, j’allais au Stadium pour voir jouer le TFC avec mon père et Pierre Laffargue. Nous allions sur la piste, au pesage, où l’on pouvait se déplacer  pour suivre le jeu. A la mi-temps, tout le monde changeait de place pour aller du côté où le TFC devait marquer. Les spectateurs commentaient les actions, et les discussions s’envenimaient en cas de désaccord, ce qui était souvent le cas avec mon père. Il ne supportait pas les interventions de tous ces gens, qui ne comprenaient rien à son “football” et débitaient des « conneries ». Ces échanges pouvaient devenir virils, voire mal tourner, mais Pierrot Laffargue veillait au grain.  Il constituait l’élément modérateur et freinait ses ardeurs belliqueuses.

Mon père avait joué avant-centre au club de la Juncasse : Il évoquait ses souvenirs, qui étaient partiellement nuancés par Pierrot son ami d’enfance. Mon père se disait très « technique », avec un bon jeu de tête. Pierrot disait qu’il courrait peu, ce qui n’est pas antinomique.

Le Onze de la Juncasse, (quartier au nord de Jolimon), mon père debout premier à gauche, Pierrot Laffargue accroupi, deuxième à partir de la gauche.

A l’époque, il n’y avait pas de remplaçants !

Toulouse était alors une ville de football, le rugby, plus élitiste, arrivait loin derrière, et le Stade Toulousain brillait moins qu’aujourd’hui. C’était un public populaire, où les réfugiés espagnols avaient une place importante.

En 1957, nous avions suivi le TFC à Marseille pour assister à la demie finale de la Coupe de France. Victoire 3 à 2 après prolongations contre Sedan. Le TFC devait gagner la Coupe en battant Angers 6 à 3 en finale. C’est à ce jour le seul titre majeur du club. Nous avions dû quitter le match avant la fin car il fallait reprendre le train pour rentrer. Mes parents n’avaient pas prévu qu’il pouvait y avoir prolongation, ou bien il n’y avait pas d’autre train pour rentrer le soir même. Ce fut un grand souvenir, Pierrot et d’autres amis étaient du voyage.

Marseille le 07 avril 1957, quart de finale de la Coupe de France – de gauche à droite : Bernard, Roger, Emma ma mère, Pierrot Laffargue, André mon père et un ami de Pierrot

Dans cette belle équipe jouait le préféré de mon père, Di Loretto, un grand argentin chauve qui maniait bien le ballon et qui marquait beaucoup de buts de la tête. Malheur à celui qui dans les tribunes s’aventurait à oser le critiquer (notamment sur sa vitesse), il déclenchait immédiatement les foudres de mon père.

60 ans plus tard le palmarès n’a pas changé,
aucun titre de gagné en Ligue 1,
ni Coupe de France, ni Coupe de la Ligue.

Les matchs de foot le dimanche après-midi avec mon père constituaient le plus grand évènement de la semaine, à une époque ou pour un enfant il ne se passait rien… Nous n’avions pas de télé, écoutions les retransmissions à la radio, et les seules sorties, rares, étaient pour aller au cinéma. Donc les sorties au Stadium étaient pour moi un grand moment.

Les autobus étant bondés et peu pratiques, nous faisions souvent le chemin aller-retour à pieds (10 kms en tout) et restions debout pendant tout le match sur la piste cycliste (pesages), ce qui permettait à mon père qui ne tenait pas en place de se déplacer et de mettre un peu de distance avec les spectateurs “bornés”. Evidemment, en chemin, nous nous arrêtions rue des Champs Elysées pour prendre Pierrot Laffargue et faire le chemin en trio. Nous traversions Toulouse par les Allées et les grandes avenues, Jean Jaurès, grands boulevards, monument aux morts, Grand Rond, allées St Michel, pont St Michel, le Bazacle et le Ramier : un très beau parcours agréable.

Parmi les souvenirs qui émergent encore, une victoire 4 à 1 du TFC sur Nice alors leader du championnat. Ce match eut lieu le 20 septembre 1959. C’était la 7ème journée du championnat de 1ère division.

Il n’y avait pas de pub sur les maillots qui étaient d’une rare simplicité et faciles à reconnaître.  Ils exprimaient une beauté géométrique proche de l’art moderne, tendance cubisme. Robert Delaunay avait bien reproduit cette harmonie de couleurs. Nice portait alors un maillot à raies verticales rouges et noires, qui contrastait avec les raies verticales rouges et blanches du TFC.

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Roger Séguéla, , publié le 06/07/2020 | Comments (0)
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Le vent d’autan

“Autan” en emporte le vent.

Margaret Mitchell ne connaissait certainement pas le vent d’Autan, et pourtant, il s’en est fallu d’une seule consonne, dans sa traduction française, pour qu’elle ne le rende célèbre, ce vent régional qui souffle sur le Lauragais, le Tarn  et la Région Toulousaine. Malheureusement, ce jeu de mot ne fonctionne pas dans sa version américaine, “gone with the wind”.

Il me fallait impérativement attaquer cette chronique sur ce rapprochement somme toute évident. Et je me plais à penser qu’il y a quelque chose du caractère de Scarlett O’Hara, incarnée par Vivian Leigh, dans la personnalité de l’Autan.

En effet, Autan est le nom d’un vent violent et lancinant, qui s’installe pour des durées assez longues, avec une obstination toute féminine !

Il est moins connu que le Mistral, aucun poète ou écrivain ne porte son nom.

Il est plus facile de baptiser une rue : rue du mistral, ou rue Frédéric Mistral, que rue de l’Autan, ou rue d’Autan. L’autan souffre du même déficit d’image que la tramontane face au mistral…

Plus Aquilon que Zéphyr, son nom vient du latin “alatanus ventus”, le vent qui vient de la haute mer. Il fut appelé au fil du temps, “aouta”, “auta”, puis autan. Il vient de l’Est et dévale sur le Languedoc en descendant de la Montagne Noire.

L’Autan, le vent qui rend fou!

“Le vent qui vient à travers la montagne,

m’a rendu fou” (Gastibelza, paroles de Brassens, d’après Victor Hugo)

C’est l’expression que je n’ai cessé d’entendre tout au long de mon enfance. Et l’on disait qu’à l’hôpital Marchant de Baraqueville, l’asile de fous au sud de Toulouse, il fallait mettre les malades sous camisole de force, tellement ce vent les perturbait ! La légende dit même, que par vent d’autan, on entendait les fous hurler jusqu’à la place du Capitole !

“Le psychiatre Gilles de Lassat observe  seulement que les patients dorment moins bien, parce qu’ils sont gênés par les bruits du vent, qui souffle jour et nuit, en rafale….Et en plus, il vient de l’Est, alors qu’un vent normal vient de l’Ouest.

Que les patients soient épuisés par le bruit du vent, ce n’est pas si fou que ça.”

“L’influence sur les humains et les animaux est si manifeste qu’il n’est point besoin de lire les thèses de médecine, que j’ai lues, pour la souligner”,

déclare l’éminent professeur Jean-Jacques Voigt.

 Même les gens normaux subissent son influence, moins de rires, moins de bonne humeur, des gens qui se renferment sur eux mêmes, une chape de plomb semble tomber du ciel. Des relations qui se tendent, une irritabilité croissante. Il y a des demandes qu’il valait mieux reporter aux jours, où le vent tomberait enfin. Et ces périodes correspondaient souvent aux moments de “brouille ” entre nos parents. Ma mère y était sensible.

Ayant vécu 24 ans à Toulouse et presque 30 ans dans le Gard, à Bouillargues, près de Nîmes, j’ai eu l’occasion de comparer les influences respectives de l’Autan et du Mistral. Et je constate, qu’il y en a effectivement une : le ressenti n’est pas le même, le mistral est plus franc, “il ne tape pas sur le système”, selon l’expression populaire. Leur puissance est également différente, le mistral est plus régulier, l’autan peut passer en quelques minutes de 10 à 90 km/h et inversement, de manière imprévisible !

Autre différence, quand le mistral souffle, le ciel est d’une totale pureté, d’un bleu limpide et profond. L’autan blanc, sec et frais, ainsi nommé, ce qui est normal pour du blanc, s’accompagne d’un ciel blanchâtre, laiteux, et souffle dans des conditions anticycloniques. Par contre l’autan noir, souvent assez chaud, précède pluies et orages après avoir fait le plein d’humidité au-dessus d’une Méditerranée agitée. Il pleut dès que le vent s’arrête.

Sur la fréquence et la durée, Autan et Mistral  sont comparables.  On raconte dans leurs 2 régions qu’ils soufflent sur des durées ternaires, pour des cycles de 3,6 ou 9 jours. Intrigués par ces croyances populaires, avec mon frère Bernard, nous avons, de manière scientifique, voulu vérifier cette histoire, qui s’est révélée totalement fausse… la durée étant tout à fait aléatoire. Mais notre entourage n’a jamais voulu croire ces faits avérés apportés par des enfants! Les grandes personnes sont souvent de mauvaise foi, ce que nous avons vérifié assez tôt !

Souvenirs du Vent d’Autan

Sur la bruyère longue infiniment,

Voici le vent cornant Novembre;

Sur la bruyère infiniment,

Voici le vent

Qui se déchire et se démembre,

En souffles lourds, battant les bourgs;

Voici le vent,

Le vent sauvage de Novembre

Ce poème d’Émile Verhaeren, ” le vent”, appris par cœur en récitation à l’école primaire, m’a profondément impressionné. Il évoque parfaitement la violence de ce vent terrible, qui ne pouvait être que l’Autan.

Le redoublement des consonnes “v”, “d” et “b” et de la syllabe “en”, illustre phonétiquement le bruit et la fureur du vent.

C’était pour moi le seul vent dangereux connu soufflant sur la région toulousaine. Ce vent d’Est a marqué mon enfance. Dans la nuit noire de l’hiver, couché dans mon lit, j’entendais les sifflements du vent par dessus le toit, et je me recroquevillais encore plus dans les draps.

A la pêche, au bord de la Lèze ou de l’Arize, par jour de grand vent, je voyais les cimes des peupliers osciller fortement, dans un bruissement caractéristique, les jeunes feuilles argentées frottant les une contre les autres, comme les élytres d’un grillon ou d’un scarabée. Le long sifflement de ce vent engendrait une atmosphère étrange, comme si on se retrouvait plongé dans un monde parallèle.

Et il ne facilitait pas la pêche, son souffle ridait la surface de l’eau, il n’était plus possible de déceler la moindre touche d’un poisson. Au bout d’un moment, comprenant que nous resterions bredouilles, nous repliions les lignes et préparions le retour : pas de pêche miraculeuse, mais un fameux bol d’air!

L’Autan atteignait son maximum sur le plateau de Jolimont, orienté nord-est. Un jour où nous jouions au football, j’étais goal et je dégageais contre le vent, par un tir en l’air faisant un angle de 45° avec le sol. Le ballon s’éleva de manière rectiligne, et arrivé à une certaine hauteur, le vent violent le renvoya d’où il venait, c’est-à-dire dans mes buts. Aujourd’hui, ce fait est dénommé “auto goal”. J’en tirais immédiatement un enseignement, et ne dégageais plus jamais contre le vent. Cet apprentissage fut précieux pour ma future carrière de botteur au rugby, et j’appris à utiliser le vent pour réussir de bons coups de pied.

Villa l’Autan – MC

Villa l’Autan

Les parents de JJV avaient fait construire dans les années soixante une magnifique villa moderne sur les coteaux à Auzeville -Tolosan, au-dessus de Castanet. Nous y sommes passés en juin 67 au retour de vacances à Peniscolà. Les parents de JJ devaient passer tout le restant de leur vie dans cette belle maison avec vue sur les Pyrénées.

Villa l’Autan – JJV

Ce jour là, sous un soleil radieux, la villa portait mal son nom, il n’y avait pas de vent, et la température était estivale.

 

Caraman  (Commune située à 25 kms de Toulouse sur la route de Revel)

Quand l’Autan souffle à Caraman, sa violence est telle que nous nous interdisons d’aller dans le bois. Il y a un danger réel, de nombreuses branches sont cassées, et des arbres sont abattus. On peut donc à tout moment recevoir une branche sur la tête ou être écrasé par un tronc, surtout sur la lisière Est. Il n’est pas rare, après une période ventée, de décompter une dizaine d’arbres abattus. Il y a alors un gros travail de bûcheronnage, effectué par Bernard, qui empile les rondins de bois en stères dans tout le domaine.

Nous ne manquons pas de bois pour la cheminée du séjour!

 

Noël 2012  : Charles et Grégoire sur le Grand Saule déraciné
lors de la tempête du 29 octobre 2012

Et pour équilibrer ce texte achevons-le comme il a commencé, de manière facétieuse.

Victor Hugo a bien écrit : ” Le mur murant Paris rend Paris murmurant! “

Le poète marseillais, André Laugier, peut donc se permettre un alexandrin original : ” Quand l’autan entêtant s’étend près de l’étang “.

 

 

 

 

 

 

Par Roger Séguéla, , publié le 16/06/2020 | Comments (0)
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Le manteau rouge

Train de nuit Toulouse-Paris.

Un matin de fin décembre 1963.

Le soleil va se lever. Dans mon souvenir il fait beau. Peut être parce que c’est un jour heureux.

Je me réveille, après une nuit somme toute assez sereine, sur mon siège en moleskine verte d’un wagon de seconde classe.

La veille, j’ai pris une décision qui va engager ma vie, et je suis passé à l’action, outrepassant la volonté de ma mère, et profitant de la neutralité bienveillante de mon père.

Je suis pourtant encore mineur, mais le veto n’est pas tombé.

J’ai choisi l’aventure.  J’ai pris ma valise et je suis descendu à pied à la gare Matabiau. Pour la première fois, personne ne m’a accompagné.

Ivresse de la liberté!

Je suis calme et déterminé, comme il faut l’être dans les situations extra ordinaires, au sens propre du terme.

Une question trotte dans ma tête, une question qui peut paraître saugrenue dans le contexte :

Portera-t-elle un manteau rouge ?

Il est évident qu’elle portera un manteau rouge.

Pourquoi ?

Parce que il me semble que c’est la mode et que MC ne peut qu’être habillée dans l’air du temps.

Nous nous sommes rencontrés le 13 septembre sur la plage de Pramousquier, près du Lavandou, au camp du Touring Club de France.

Ce furent 5 jours de bonheur intense (voir la chronique Noces à Pramousquier).

Depuis, pour conserver le charme du sortilège, nous nous sommes écrit tous les jours. Le courrier fonctionne encore bien dans les années soixante, et la communication est solide et durable.

Nous projetons de nous retrouver pour le Jour de l’An, chez elle, ou plutôt chez ses parents à Villejuif.

Je suis alors en deuxième année de prépa Hec ; elle fait des petits jobs en attendant de rentrer au ministère des finances.

Intégrer Hec est le but que je me suis fixé, cette école étant susceptible d’assurer mon avenir tout en me rapprochant de MC.

La convergence des objectifs est particulièrement motivante.

Je travaille comme un fou, mon seul dérivatif étant ma lettre quotidienne, écrite entre 11 h et minuit, tout en écoutant “Pour ceux qui aiment le jazz”, l’émission de Frank Ténot et Daniel Filipacchi sur Europe n°1.

Pendant tout le dernier trimestre 63, nous avons évoqué cette rencontre, mais vu que nous étions mineurs tous les deux, elle a 18 ans, moi 19, les jeux n’étaient pas faits d’avance!

Portera-t-elle un manteau rouge ?

La question revient lancinante, au fur et à mesure que le train se rapproche de la gare d’Austerlitz.

Je n’ai aucune idée de sa manière hivernale de s’habiller.

Pendant les quelques jours passés ensemble au bord de la plage, nous étions assez peu vêtus, le minimum pour l’époque, on en était encore au maillot deux pièces pour les femmes.

Tout ce que j’ai retenu, c’est qu’elle avait du goût, malgré ses faibles moyens.

Elle devrait donc porter un manteau rouge!

Ce qui devrait mettre en valeur ses beaux cheveux blonds, sachant que le bronzage estival ne doit plus être qu’un lointain souvenir.

Sur les quelques photos prises en septembre, nous sommes toujours en maillot de bain, et malgré le noir et blanc on peut deviner notre teint hâlé et notre joie de vivre.

Ces photos ont décoré mon bureau, et ont redoublé mon ardeur au travail.

Et toujours cette question : portera-t-elle un manteau rouge ?

Les statistiques le démontrent, les amours de plage se terminent généralement en souvenirs nostalgiques, la distance ayant raison des sentiments.

C’est notre cas, elle habite la région parisienne, et moi Toulouse.

700 kilomètres nous séparent.

Son (beau) père est ouvrier, le mien fonctionnaire. ( Son vrai père possède une imprimerie).

Une analyse objective des paramètres condamne notre idylle.

C’est compter sans notre caractère.

Il est évident que nous aimons affronter les difficultés, et l’avenir le confirmera, nous mènerons une vie animée et mouvementée!

Alors vais-je voir apparaître un manteau rouge ?

Le train rentre dans la gare d’Austerlitz, il longe le quai.

Ma valise à la main, je suis le premier à descendre du wagon, au milieu du train.

Je regarde sur ma gauche, vers la gare, recherchant dans la foule une tache rouge…..

Et comme le chante Nougaro, dans “une petite fille en pleurs, dans une ville en pluie” :

 ça y est, je la vois ,

Attends-moi ! Attends-moi !

Je t’aime ! Je t’aime ! Je t’aime !

Rayonnante, magnifique blonde dans un manteau rouge, que je serre bientôt dans mes bras.

Elle porte un manteau rouge !

septembre 1963 – plage de Pramousquier – Marie-Claire et Roger

 

 

 

 

Par Roger Séguéla, , publié le 28/05/2020 | Comments (0)
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Et les filles

Oh les filles, oh les filles,
Elles me rendent marteau,
Oh les filles, oh les filles,
Moi je les aime trop.
Paroles de la chanson Oh les Filles par Au Bonheur des Dames

 Comment évoquer son enfance, sans parler des filles, peut être le sujet d’intérêt et de préoccupation le plus important ?

Comment la raconter sans traiter de cette interrogation permanente ?

Et comment passer sous silence cette longue succession d’amours diverses et platoniques?

Dans la rigueur morale des années 50, s’il était un sujet tabou, c’est bien celui-là. Il ne fallait pas en parler, et pourtant on y pensait tout le temps.

Quelques images de l’époque :

La mixité n’avait pas le droit de cité.

Les écoles étaient séparées, filles d’un côté, garçons de l’autre. C’était valable à l’école primaire, au collège et au lycée. Seules les maternelles échappaient à cette règle.

On ne parlait pas de sexe aux enfants. Au mieux on leur glissait un manuel lors de l’adolescence. Les parents ne savaient pas comment s’y prendre.

Ma mère, rouge comme une pivoine, a tenté d’aborder le sujet alors que j’avais déjà 19 ans, avant mon départ pour Londres. Je l’ai gentiment renvoyée dans ses 22, en lui expliquant qu’elle avait peut être une chance d’apprendre quelque chose à mon frère de 14 ans….

Certains avaient la chance d’avoir des sœurs, ce qui facilitait les choses. Je n’avais qu’un petit frère.

J’avais bien une cousine, mais on se voyait rarement, et elle avait reçu une éducation religieuse. Rien à espérer de ce côté là, je m’y suis cassé les dents.

Il y avait bien une voisine de mon âge plutôt sympa, mais ses parents montaient une garde vigilante.

Alors comment faire pour percer ce grand mystère ?

J’ai déjà évoqué le franc parler des mères de famille entre elles. Réunies, elles oubliaient vite notre présence, et se lançaient dans une évocation comparative de leurs problèmes spécifiquement féminins. Avec un peu d’imagination, et au risque de quelques erreurs de compréhension, on pouvait saisir  assez vite comment ça fonctionnait.

Il y avait les jeux puérils, pas si puérils que ça, et, quand on avait la chance d’avoir une fille sous la main, on adorait jouer au docteur…. Mais les occasions étaient rares.

Je passerai sous silence, toutes les histoires que se racontaient les garçons entre eux, la plupart ne volaient pas haut (histoires de Toto), et n’apportaient pas de vraies connaissances.

 

Le Larousse Illustré en 4 volumes

Il y avait cependant une vraie ouverture qualitative, le Larousse Illustré en 4 volumes,( le modèle acheté par mes parents).

Ce dictionnaire offrait une grande richesse d’informations de valeur, notamment au travers de planches artistiques, malheureusement le plus souvent en noir et blanc.

Heureusement que les artistes, peintres et sculpteurs, s’étaient intéressés à la femme, et qu’ils avaient su représenter des nus, d’une beauté à couper le souffle. Courbet n’y avait pas encore sa place, “La naissance du monde” n’y figurait pas, mais ses prédécesseurs avaient déjà réalisé des œuvres représentatives.

Antonio Canova, statue de Pauline Borghèse, sœur de Bonaparte

Grâce soit rendue à tous les grands sculpteurs grecs, romains, et italiens de le Renaissance aux temps modernes: ils ont laissé une belle image du corps de la femme! De L’Aphrodite de Praxitèle, qui fut le premier à représenter le nu féminin à Antonio Canova, et sa magnifique statue de Pauline Bonaparte, nous étions à l’école de la beauté.

 

 

Rien à voir avec la tristesse des corps féminins que nos jeunes découvrent aujourd’hui sur les réseaux sociaux.

Et dans ces dicos, il n’y avait pas que des images, il y avait aussi des textes….

Les parents s’étonnaient parfois de nous voir plongés dans ces gros bouquins, et ils ne pouvaient qu’apprécier notre soif de culture….

A l’époque, il n’y avait pas internet, et les livres étaient l’un des seuls recours, avec le cinéma.

 

L’Interdiction aux moins de 16 ans au cinéma

BB dans la Parisienne de Michel Boisrond en 1957

Mais une grande barrière se dressait devant nous, l’interdiction aux moins de 16 ans. C’est fou, ce que ce règlement administratif, a pu nous faire fantasmer, jusqu’à ce que nous puissions, ayant atteint l’âge, ou munis de cartes d’identité maquillées, franchir cet obstacle.

Premier film vu à l’âge de 14  ans, “La Parisienne” avec BB, film de Michel Boisrond, en 57.  Ce film était projeté dans un cinéma de quartier de la banlieue nord de Hambourg.  En 1958, je faisais “plus que mon âge” dans un pays de blonds, et j’étais rentré sans problème dans la salle. Ce fut une immense déception….Tout ça pour ça! Je me suis même demandé si le film n’avait pas été censuré, mais un deuxième film, vu un peu plus tard à Toulouse, m’a démontré que l’interdiction aux moins de 16 ans était surtout un artifice commercial pour attirer les naïfs, tout en donnant bonne conscience aux bien-pensants… Ce film m’a surtout permis de découvrir, “pour de vrai”, Brigitte Bardot, dont nous étions tous tombés amoureux… Que n’avons nous jalousé Jean-Louis Trintignant !

 

La Lecture

Savinien de Cyrano, dit de Bergerac, d’après un tableau de Zacharie Heince

Pour les livres, j’avais exploré la bibliothèque parentale, mais il n’y avait pas grand chose d’intéressant, “Les Chansons de Bylitis” de  Pierre Louÿs et “Les Métamorphoses d’Ovide”, m’ayant laissé sur ma faim. Mais j’avais la chance d’avoir accès à la bibliothèque de la Sncf. Je fréquentais la section enfants/adolescents.  A partir de 14 ans, prétextant des demandes de lectures de profs de français, j’arrivais à pénétrer dans la section adulte, pour dévorer dans un premier temps Zola et Cronin. Instructifs mais pas joyeux, je m’orientais assez vite vers des auteurs plus œcuméniques, comme Stendahl, Diderot, Camus, Sartre, et d’autres comme Pierre Benoît.

En fait, c’est une excellente prof de français, qui en troisième, m’avait conseillé de lire les œuvres de Cyrano et de Théophile de Viau.  Qu’un hommage lui soit rendu !

 

 

 

Les Poètes Maudits : les Symbolistes

Au lycée, nous avons eu la chance d’étudier la poésie, dont le trio des Symbolistes : Rimbaud, Baudelaire, et mon préféré Verlaine, dont j’admire toujours la simple beauté et la pureté des vers.

Le Ciel est par dessus le Toit,

Si beau, si calme

Un arbre, par dessus le toit,

Berce sa palme

(Sagesse 1881)

 

Mais c’est Baudelaire, qui nous fascinait le plus. Un titre comme “Les Fleurs du Mal” ne pouvait que nous attirer et nous nous plongions dans ses sonnets :

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et Volupté

Et nous connaissions par cœur la première strophe d'”Harmonie du Soir”:

Voici venir le temps où vibrant sur sa tige,

Chaque fleur s’évapore, ainsi qu’un encensoir;

Les sons et les Parfums tournent dans l’air du soir

Valse mélancolique, et langoureux vertige

                                   

 Les Amours d’Enfance

L’enfance est la période des grandes amours platoniques, et je me souviens d’avoir toujours été amoureux, déjà bien avant la maternelle.

Amoureux de personnes physiques, des filles du voisinage d’abord, où sujet à des amours imaginaires avec des princesses, que je m’empressais de sauver des griffes d’un dragon. Je baignais littéralement dans l’Amour Courtois et m’identifiais à ces héros chevaleresques, qui venaient sauver l’héroïne, et disparaissaient sans recevoir en récompense l’amour de la Belle.

Il y avait du Don Quichotte, mais sans avoir le moindre penchant pour Dulcinée, et aussi du Lucky Lucke, avant l’heure….

Nous étions tous de “poor lonesome cow-boys”!

C’était l’âge où les pulsions se subliment en des actes héroïques imaginaires.

La lecture des Contes et Légendes des Régions de France, n’y étaient pas non plus étrangère.

Eté 46  Peut être mon premier flirt, avec une voisine rue des 36 Pont – J’avais 2 ans. J’ai oublié son prénom.

 L’entrée au lycée pilote de Bellevue, enfin un établissement  mixte, allait permettre de rêver à des êtres  plus réels. Bien qu’elles dussent porter un tablier, certaines des filles de la classe avaient un certain pouvoir de séduction, et je me souviens d’avoir été en permanence amoureux de l’une d’elles, mais toujours en secret : je m’étais vite aperçu, que mes camarades, qui flirtaient avec des filles du lycée, allaient au devant de graves ennuis, les ruptures étant particulièrement difficiles à gérer. Je me suis donc toujours abstenu de dépasser le stade des relations amicales avec mes collègues féminines du lycée, ce qui m’arrangeait car j’étais d’une grande timidité, et incapable de déclarer ma flamme. C’était peut être mieux : ça m’obligeait à faire un transfert  sur les études et le sport.

Et je me rends compte aujourd’hui, que la beauté n’était pas forcément l’attrait principal, il y avait aussi l’empathie, et la gentillesse.

Parmi les figures qui nous attiraient, il y avait bien sûr les stars du cinéma.

Dans un premier temps, nous fûmes attirés par les actrices à fort développement mammaire, surtout les Jayne Mansfield, Gina Lollobrigida et d’autres belles italiennes. Il  s’agissait vraisemblablement d’un transfert de l’amour maternel sur la femme plutôt mûre.

 

Une Adolescence Compliquée

Passé le cap de la puberté, les choses devenaient plus compliquées.

Malgré le silence des parents et de tout l’environnement sociétal, nous avions vite compris qu’il y avait des risques et des barrières dangereuses à franchir.

Avant 68, il n’y avait pas de contraception, et l’avortement était illégal.

La seule méthode anti-conception était la méthode Ogino, du nom du célèbre docteur qui l’avait inventée. Elle avait le feu vert des autorités civiles et cléricales. Très peu fiable, son application a largement contribué à l’essor démographique de l’après-guerre…..Nombreux furent les enfants “Ogino”.

Le risque de faire un enfant par maladresse était grand. Beaucoup de mes camarades étaient tombés dans le panneau. Les conséquences étaient plus ou moins graves.

Dans le cas de mon collègue de seconde, fils du procureur de la république, et qui avait engrossé la bonne, papa avait arrangé l’affaire, comme au bon vieux temps de la bourgeoisie toute puissante, et ça le faisait beaucoup rire.

Dans d’autres cas, la seule solution était “la réparation”. Le “fautif” était tenu d’épouser sa “victime”….Combien de mariages malheureux ont été construits sur ce principe, et autant de vies gâchées….

Et puis il y avait les malins (et/ou malines), qui en se faisant faire(ou en faisant) un enfant, provoquaient le mariage.

Mais même cette solution était mal vue. Deux lycéens de la bourgeoisie entrepreneuriale, qui s’étaient mariés en 1ère après avoir eu un enfant, avaient été néanmoins exclus du lycée Bellevue, ce soi-disant lycée pilote.

Autant dire que pour les jeunes, les choses étaient compliquées.

Il ne faut pas chercher ailleurs les causes de mai 68. Il n’y avait rien de politique : nous voulions tout simplement la liberté sexuelle, la liberté pour les femmes de disposer de leur corps, et de choisir la date de la procréation.

 

La Presse Spécialisée et les Policiers

Adolescent, on arrive vite à apprécier des canons plus classiques, aidés en cela par la parution de revues nouvelles, comme Play-boy et Lui (La Revue de l’Homme Moderne ).

Lui va commencer à paraître en 1963, j’ai déjà 19 ans. Lui est devenu rapidement une lecture de base, que mon père venait me piquer en cachette.  J’y appréciais particulièrement les pin up dessinées par Aslan, et les articles sérieux et branchés.

C’était une revue de qualité.

Il y avait aussi une presse “vulgaire”, qui circulait sous les manteaux au lycée, et quelques livres soi-disant érotiques qui se lisaient en cachette. Mais nous préférions les bons romans policiers, avec une bonne dose d’érotisme, comme les œuvres de Jean Bruce. Nous nous identifions à son héros, Hubert Bonisseur de la Bath, alias OSS 117, à qui aucune espionne ne résistait….

Mais notre préférence allait au Commissaire San Antonio, de Frédéric Dard, qui alliait un humour basé sur les jeux de mot et une verve rabelaisienne.

Lire un San Antonio, en un peu plus d’une heure, c’était le meilleur dérivatif, pendant les périodes scolaires de forte intensité. Et j’avoue qu’il m’arrive parfois de tomber sur un San Antonio…..et de le lire, ce qui me fait rajeunir. J’ai à nouveau 16 ans.

 

La Littérature Erotique de Qualité

Sans que nous en soyons informés, une littérature érotique de qualité, annonciatrice des révolutions sexuelles à venir, avait fait son apparition en France.

Tout d’abord, en 56, c’est la sortie d”Histoire d’Ô” de Pauline Réage, puis en 59, la bombe “Emmanuelle”, d’Emmanuelle Arsan, suivie de “L’Anti-Vierge”.

Interdits à la vente, ces livres ne seront accessibles à un public averti, que quelques années plus tard. Je me souviens les avoir achetés chez Brentano’s, la célèbre librairie franco-anglaise de l’avenue de l’Opéra, en 1968. Il fallait alors les demander au libraire, qui vérifiait votre identité, avant d’aller les chercher dans l’arrière boutique, et de vous les empaqueter soigneusement….

Il faut bien avouer, que ce secret rehaussait énormément l’intérêt de ces livres : on avait le sentiment d’appartenir à un cercle d’initiés!

On était encore très loin de la vente en libre service!

 

La Bande Son

C’est Ben qui me rappelle l’importance de la bande-son, et il a entièrement raison.

La diffusion des vinyles 45, puis 33 tours, s’est rapidement développée au début des années 60, et la chanson allait jouer un rôle important dans le développement du sentiment amoureux, au moment même de notre adolescence.

François Hardy

Chacun de nous, en a conservé un souvenir marquant, et est encore en mesure de fredonner les paroles de ses préférées. Quelques exemples : Pour Jackson et Katia, couple d’amis depuis 1963, la chanson phare reste “Ma Vie” d’Alain Barrière. MC était inconditionnelle de Johnny Halliday, “Retiens la nuit”, accompagné de Sylvie Vartan “La plus Belle pour aller danser”, et de Marie Laforêt, dont elle a écouté des centaines de fois “Les Vendanges de l’Amour”. JJV était aussi un fan de Johnny, je me souviens de son adoration pour “Retiens le Nuit”. Ben cite Françoise Hardy, “Tous les Garçons et les Filles de mon Âge”, “Et j’entends siffler le Train”, de Richard Antony, ainsi que Johnny avec “l’Idole des jeunes”. Vous aurez remarqué la forte empreinte de Johnny, qui aura fortement marqué notre adolescence.

Pour moi, il me reste en mémoire l’un des airs les plus gais de Brassens :

Il suffit de passer le pont,

C’est tout de suite l’aventure,

Laisse moi tenir ton jupon,

J’ t’ emmèn’ visiter la nature.

Et les fantasmes de Nougaro “Sur l’écran noir de mes nuits blanches”, ainsi que  Fugain avec “Une Belle Histoire”

C’est un beau roman, c’est une belle histoire,

C’est une romance d’aujourd’hui.

Il rentrait chez lui, là haut, dans le brouillard.

Elle descendait dans le midi, le midi.

Ils se sont trouvés au bord du chemin

Sur l’autoroute des vacances

C’était sans doute un jour de chance

Ils avaient le ciel à portée de main

Un cadeau de la providence

Alors pourquoi penser au lendemain

Inutile d’écrire, que nous étions profondément marqués par les paroles de toutes ces chansons, qui traduisaient nos sentiments et nous permettaient d’exprimer nos joies et nos tristesses. C’est un âge où l’on est, hélas, plus souvent dans le spleen que dans l’exubérance.

Ces paroles sont en apparence faciles, mais rien n’est plus difficile que d’écrire une bonne chanson. Les compositeurs de chanson sont les vrais poètes du temps présent.  Et leurs paroles, mises en musique, se sont incrustées dans nos mémoires, et sont devenues les marqueurs de notre vie.

Un enfant du 21ème siècle aura sûrement beaucoup de mal à imaginer le contexte des années 50/60, le poids d’une morale étouffante, l’absence délibérée d’une éducation sexuelle minimale.

Il ne peut imaginer toutes les conséquences néfastes, qui en découlaient et ont longtemps pollué la vie de ses grands-parents.

Mais, malgré le poids de tous ces blocages sociétaux, l’époque avait néanmoins un certain charme, à condition de savoir déjouer les pièges, voire d’en jouer…

C’était le temps où nous étions jeunes !

 

 

 

                               

 

                               

Par Roger Séguéla, , publié le 04/05/2020 | Comments (0)
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Mon père aux chantiers de jeunesse, 1941-1942

André Séguéla au sommet du Mt Vallier

D’après les nombreuses photos retrouvées dans ses albums, et souvent annotées par ma mère, mon père André Séguéla a été incorporé aux Chantiers de Jeunesse au plus tard en août 1941.

Il devait y rester 8 mois, du mois de juillet-août 1941 à février-mars 42.

Le grand nombre de photos montre qu’il bénéficiait d’une relative liberté, à mi-chemin entre le village de vacances et le camp militaire.

Je dois reconnaître, que mon père en parlait volontiers, mais que je n’ai pas toujours écouté avec le sérieux mérité. Il faut bien dire, qu’il évoquait cette période difficile avec son humour habituel, et que dans son récit on avait plutôt l’impression, qu’il s’était agi d’une partie de plaisir.

Et pourquoi pas, il valait mieux être là, que dans d’autres endroits plus risqués pendant cette seconde guerre mondiale…

De sa survie dépendait plus égoïstement la mienne!

A l’assaut du Mont Vallier dans les Pyrénées Ariégeoises

Il évoquait en priorité sa découverte de la montagne.

Jusqu’alors, élevé à Toulouse et sa proche campagne, il s’était peu déplacé. On retrouve sa trace à Soulac/Mer en 1936, et il avait aussi habité Agen.

En dehors de ces 2 faits, aucune trace de déplacement dans les Pyrénées. Il ne faut pas oublier que les congés payés, ne remontent qu’à 1936.

Et aux Chantiers de Jeunesse, il découvre les Pyrénées ariégeoises : il en parlera toute sa vie avec ravissement. Il avait senti s’éveiller en lui une âme de montagnard!

Toute sa vie il en rêvera, sans pouvoir jamais concrétiser… ma mère préférait la mer à la montagne, et ses incursions vers les sommets furent rares.

 

 

 

La mer de nuages dans les Pyrénées Ariégeoises

Cette photo, qu’il a faite lui-même, montre toute sa sensibilité devant la beauté de la nature depuis les sommets.

C’est à partir des camps de Sentein, Bethmale et Lascoux, dans le Couserans (Ariège), base du groupe Péguy des Chantiers de Jeunesse, qu’il sillonnera ce pays de montagne par de nombreuses randonnées pédestres.

Et l’exploit dont il parlera le plus, dont il sera le plus fier, c’est la conquête du Mont Vallier, le plus haut et le plus beau sommet des Pyrénées Ariégeoises (après le Montcalm).

Ce Mont Vallier, 2838 m, deviendra, de facto, une référence familiale. Son nom a bercé notre enfance.

L’ascension du Mt Vallier est restée pour lui un souvenir historique.

A cette époque, il n’était pas courant de gravir des sommets.

Pas de voies matérialisées, pas d’équipement adéquat, des cartes succinctes, il fallait la volonté d’une entité paramilitaire pour tenter de tels raids.

Vu les photos, l’ascension dut avoir lieu durant l’été 1941, en août, peut être en septembre.

L’équipement était léger et inadapté. Mon père nous racontait, que les chaussures n’étant pas imperméables, dès que l’on franchissait une zone enneigée, les pieds baignaient dans l’eau. Il en fut marqué à un point tel qu’en 1945 il racheta une paire d’énormes brodequins “imperméables” à un GI américain. Ces énormes chaussures, de pointure 45, stationnèrent toute ma jeunesse dans un placard, en occupant une place démesurée. Il les a gardées “au cas où”, mais ne les a jamais utilisées.

Le Mont Vallier est un beau sommet, le plus élevé des Pyrénées Orientales, et par beau temps on peut l’admirer depuis Toulouse.

Le Mont Vallier

UN PEU D’HISTOIRE

Le livre de Eric Alary, “Nouvelle Histoire de l’Occupation”, paru chez Perrin en mars 2019, nous fournit quelques éclaircissements (pages 138 et 139), sur l’organisation des Chantiers de Jeunesse.

« Le souci de l’ordre social est une obsession pour un régime autoritaire, qui n’a plus d’armée. Les jeunes hommes de plus de 20 ans sont intégrés aux Chantiers de Jeunesse, créés en juillet 1940 par le général de la Porte du Theil. Sorte de service national civique, c’est une utopie éducative.

Les premiers jeunes qui y arrivent, sont ceux de la classe 40, démobilisés après le débâcle. En 1941, ce service est étendu à d’autres classes d’âge.

Il est comme un “succédané” de service militaire, mais sert aussi à l’endoctrinement par une formation idéologique et physique de base…

Durant leur formation, les jeunes hommes doivent travailler la terre, mettre en valeur la nature, lutter contre l’intellectualisme, être disciplinés, développer leur corps de façon virile, suivre une morale chrétienne. Près de 500 000 jeunes passent par les Chantiers de Jeunesse entre 1940 et 1944.

A partir de septembre 1943, de fortes tensions apparaîtront entre les cadres de Chantiers et les occupants.

Ayant basculé dans une collaboration presque exclusive au service de l’occupant, ils son devenus très impopulaires et nombre de jeunes gens les fuient pour rejoindre les maquis. Le régime de Vichy voit donc lui échapper l’un de ses instruments de propagande et d’endoctrinement les plus importants.

La Porte du Theil est évincé au début de 1944 par une décision d’Otto Abetz. Il est aussitôt arrêté par les Allemands, interrogé par la Gestapo, puis transféré en Bavière- il sera libéré en mai 1945. »

Mais mon père les avait quittés durant l’hiver 1942…

14 08 1941 au camp de Bethmale

 

A Lourdes, mon père André Séguéla est porte drapeau

Le suivi d’une morale chrétienne fait partie des valeurs prônées par Vichy.

Bien que “mécréant”, mon père n’a pas le choix, il doit se soumettre, et il est même désigné comme porte drapeau lors du pèlerinage à Lourdes. Comment faut il interpréter ce geste, récompense ou sanction exemplaire contre un esprit récalcitrant ?

Je ne me souviens pas qu’il ait évoqué ce sujet….

 

 

A Sentein-Bethmale André Séguéla, le seul avec une cigarette

 

Le camp de Sentein (Bethmale), Couserans, Ariège