Mon père, le foot et le TFC

Calendrier officiel du TFC pour la saison 1959/1960 – La mascotte toulousaine porte le fameux maillot à raies verticales rouges et blanches

Le football se pratiquait sur tous les terrains vagues du quartier. J’avais la chance d’être accompagné par mon père, qui jouait ainsi un rôle éducatif, en supervisant et arbitrant les gamins demandeurs… Il n’hésitait pas à jouer quand Pierrot Laffargue ou d’autres adultes venaient se joindre à nous.

Et j’avais le privilège d’avoir un ballon, donc je décidais, je choisissais le terrain, les équipes et le règlement du match… (cf. la chronique « école Marengo »). Ce n’était pas un beau ballon de compétition, je l’avais gagné en collectionnant des vignettes sur des paquets de biscottes Prior. Toute la famille s’était mise à manger des biscottes, le temps d’en acquérir suffisamment pour pouvoir le commander. En période de rareté, mieux vaut un médiocre ballon que rien du tout.

Les dimanches après-midi, j’allais au Stadium pour voir jouer le TFC avec mon père et Pierre Laffargue. Nous allions sur la piste, au pesage, où l’on pouvait se déplacer  pour suivre le jeu. A la mi-temps, tout le monde changeait de place pour aller du côté où le TFC devait marquer. Les spectateurs commentaient les actions, et les discussions s’envenimaient en cas de désaccord, ce qui était souvent le cas avec mon père. Il ne supportait pas les interventions de tous ces gens, qui ne comprenaient rien à son “football” et débitaient des « conneries ». Ces échanges pouvaient devenir virils, voire mal tourner, mais Pierrot Laffargue veillait au grain.  Il constituait l’élément modérateur et freinait ses ardeurs belliqueuses.

Mon père avait joué avant-centre au club de la Juncasse : Il évoquait ses souvenirs, qui étaient partiellement nuancés par Pierrot son ami d’enfance. Mon père se disait très « technique », avec un bon jeu de tête. Pierrot disait qu’il courrait peu, ce qui n’est pas antinomique.

Le Onze de la Juncasse, (quartier au nord de Jolimon), mon père debout premier à gauche, Pierrot Laffargue accroupi, deuxième à partir de la gauche.

A l’époque, il n’y avait pas de remplaçants !

Toulouse était alors une ville de football, le rugby, plus élitiste, arrivait loin derrière, et le Stade Toulousain brillait moins qu’aujourd’hui. C’était un public populaire, où les réfugiés espagnols avaient une place importante.

En 1957, nous avions suivi le TFC à Marseille pour assister à la demie finale de la Coupe de France. Victoire 3 à 2 après prolongations contre Sedan. Le TFC devait gagner la Coupe en battant Angers 6 à 3 en finale. C’est à ce jour le seul titre majeur du club. Nous avions dû quitter le match avant la fin car il fallait reprendre le train pour rentrer. Mes parents n’avaient pas prévu qu’il pouvait y avoir prolongation, ou bien il n’y avait pas d’autre train pour rentrer le soir même. Ce fut un grand souvenir, Pierrot et d’autres amis étaient du voyage.

Marseille le 07 avril 1957, quart de finale de la Coupe de France – de gauche à droite : Bernard, Roger, Emma ma mère, Pierrot Laffargue, André mon père et un ami de Pierrot

Dans cette belle équipe jouait le préféré de mon père, Di Loretto, un grand argentin chauve qui maniait bien le ballon et qui marquait beaucoup de buts de la tête. Malheur à celui qui dans les tribunes s’aventurait à oser le critiquer (notamment sur sa vitesse), il déclenchait immédiatement les foudres de mon père.

60 ans plus tard le palmarès n’a pas changé,
aucun titre de gagné en Ligue 1,
ni Coupe de France, ni Coupe de la Ligue.

Les matchs de foot le dimanche après-midi avec mon père constituaient le plus grand évènement de la semaine, à une époque ou pour un enfant il ne se passait rien… Nous n’avions pas de télé, écoutions les retransmissions à la radio, et les seules sorties, rares, étaient pour aller au cinéma. Donc les sorties au Stadium étaient pour moi un grand moment.

Les autobus étant bondés et peu pratiques, nous faisions souvent le chemin aller-retour à pieds (10 kms en tout) et restions debout pendant tout le match sur la piste cycliste (pesages), ce qui permettait à mon père qui ne tenait pas en place de se déplacer et de mettre un peu de distance avec les spectateurs “bornés”. Evidemment, en chemin, nous nous arrêtions rue des Champs Elysées pour prendre Pierrot Laffargue et faire le chemin en trio. Nous traversions Toulouse par les Allées et les grandes avenues, Jean Jaurès, grands boulevards, monument aux morts, Grand Rond, allées St Michel, pont St Michel, le Bazacle et le Ramier : un très beau parcours agréable.

Parmi les souvenirs qui émergent encore, une victoire 4 à 1 du TFC sur Nice alors leader du championnat. Ce match eut lieu le 20 septembre 1959. C’était la 7ème journée du championnat de 1ère division.

Il n’y avait pas de pub sur les maillots qui étaient d’une rare simplicité et faciles à reconnaître.  Ils exprimaient une beauté géométrique proche de l’art moderne, tendance cubisme. Robert Delaunay avait bien reproduit cette harmonie de couleurs. Nice portait alors un maillot à raies verticales rouges et noires, qui contrastait avec les raies verticales rouges et blanches du TFC.

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Roger Séguéla, , publié le 06/07/2020 | Comments (0)
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Le vent d’autan

“Autan” en emporte le vent.

Margaret Mitchell ne connaissait certainement pas le vent d’Autan, et pourtant, il s’en est fallu d’une seule consonne, dans sa traduction française, pour qu’elle ne le rende célèbre, ce vent régional qui souffle sur le Lauragais, le Tarn  et la Région Toulousaine. Malheureusement, ce jeu de mot ne fonctionne pas dans sa version américaine, “gone with the wind”.

Il me fallait impérativement attaquer cette chronique sur ce rapprochement somme toute évident. Et je me plais à penser qu’il y a quelque chose du caractère de Scarlett O’Hara, incarnée par Vivian Leigh, dans la personnalité de l’Autan.

En effet, Autan est le nom d’un vent violent et lancinant, qui s’installe pour des durées assez longues, avec une obstination toute féminine !

Il est moins connu que le Mistral, aucun poète ou écrivain ne porte son nom.

Il est plus facile de baptiser une rue : rue du mistral, ou rue Frédéric Mistral, que rue de l’Autan, ou rue d’Autan. L’autan souffre du même déficit d’image que la tramontane face au mistral…

Plus Aquilon que Zéphyr, son nom vient du latin “alatanus ventus”, le vent qui vient de la haute mer. Il fut appelé au fil du temps, “aouta”, “auta”, puis autan. Il vient de l’Est et dévale sur le Languedoc en descendant de la Montagne Noire.

L’Autan, le vent qui rend fou!

“Le vent qui vient à travers la montagne,

m’a rendu fou” (Gastibelza, paroles de Brassens, d’après Victor Hugo)

C’est l’expression que je n’ai cessé d’entendre tout au long de mon enfance. Et l’on disait qu’à l’hôpital Marchant de Baraqueville, l’asile de fous au sud de Toulouse, il fallait mettre les malades sous camisole de force, tellement ce vent les perturbait ! La légende dit même, que par vent d’autan, on entendait les fous hurler jusqu’à la place du Capitole !

“Le psychiatre Gilles de Lassat observe  seulement que les patients dorment moins bien, parce qu’ils sont gênés par les bruits du vent, qui souffle jour et nuit, en rafale….Et en plus, il vient de l’Est, alors qu’un vent normal vient de l’Ouest.

Que les patients soient épuisés par le bruit du vent, ce n’est pas si fou que ça.”

“L’influence sur les humains et les animaux est si manifeste qu’il n’est point besoin de lire les thèses de médecine, que j’ai lues, pour la souligner”,

déclare l’éminent professeur Jean-Jacques Voigt.

 Même les gens normaux subissent son influence, moins de rires, moins de bonne humeur, des gens qui se renferment sur eux mêmes, une chape de plomb semble tomber du ciel. Des relations qui se tendent, une irritabilité croissante. Il y a des demandes qu’il valait mieux reporter aux jours, où le vent tomberait enfin. Et ces périodes correspondaient souvent aux moments de “brouille ” entre nos parents. Ma mère y était sensible.

Ayant vécu 24 ans à Toulouse et presque 30 ans dans le Gard, à Bouillargues, près de Nîmes, j’ai eu l’occasion de comparer les influences respectives de l’Autan et du Mistral. Et je constate, qu’il y en a effectivement une : le ressenti n’est pas le même, le mistral est plus franc, “il ne tape pas sur le système”, selon l’expression populaire. Leur puissance est également différente, le mistral est plus régulier, l’autan peut passer en quelques minutes de 10 à 90 km/h et inversement, de manière imprévisible !

Autre différence, quand le mistral souffle, le ciel est d’une totale pureté, d’un bleu limpide et profond. L’autan blanc, sec et frais, ainsi nommé, ce qui est normal pour du blanc, s’accompagne d’un ciel blanchâtre, laiteux, et souffle dans des conditions anticycloniques. Par contre l’autan noir, souvent assez chaud, précède pluies et orages après avoir fait le plein d’humidité au-dessus d’une Méditerranée agitée. Il pleut dès que le vent s’arrête.

Sur la fréquence et la durée, Autan et Mistral  sont comparables.  On raconte dans leurs 2 régions qu’ils soufflent sur des durées ternaires, pour des cycles de 3,6 ou 9 jours. Intrigués par ces croyances populaires, avec mon frère Bernard, nous avons, de manière scientifique, voulu vérifier cette histoire, qui s’est révélée totalement fausse… la durée étant tout à fait aléatoire. Mais notre entourage n’a jamais voulu croire ces faits avérés apportés par des enfants! Les grandes personnes sont souvent de mauvaise foi, ce que nous avons vérifié assez tôt !

Souvenirs du Vent d’Autan

Sur la bruyère longue infiniment,

Voici le vent cornant Novembre;

Sur la bruyère infiniment,

Voici le vent

Qui se déchire et se démembre,

En souffles lourds, battant les bourgs;

Voici le vent,

Le vent sauvage de Novembre

Ce poème d’Émile Verhaeren, ” le vent”, appris par cœur en récitation à l’école primaire, m’a profondément impressionné. Il évoque parfaitement la violence de ce vent terrible, qui ne pouvait être que l’Autan.

Le redoublement des consonnes “v”, “d” et “b” et de la syllabe “en”, illustre phonétiquement le bruit et la fureur du vent.

C’était pour moi le seul vent dangereux connu soufflant sur la région toulousaine. Ce vent d’Est a marqué mon enfance. Dans la nuit noire de l’hiver, couché dans mon lit, j’entendais les sifflements du vent par dessus le toit, et je me recroquevillais encore plus dans les draps.

A la pêche, au bord de la Lèze ou de l’Arize, par jour de grand vent, je voyais les cimes des peupliers osciller fortement, dans un bruissement caractéristique, les jeunes feuilles argentées frottant les une contre les autres, comme les élytres d’un grillon ou d’un scarabée. Le long sifflement de ce vent engendrait une atmosphère étrange, comme si on se retrouvait plongé dans un monde parallèle.

Et il ne facilitait pas la pêche, son souffle ridait la surface de l’eau, il n’était plus possible de déceler la moindre touche d’un poisson. Au bout d’un moment, comprenant que nous resterions bredouilles, nous repliions les lignes et préparions le retour : pas de pêche miraculeuse, mais un fameux bol d’air!

L’Autan atteignait son maximum sur le plateau de Jolimont, orienté nord-est. Un jour où nous jouions au football, j’étais goal et je dégageais contre le vent, par un tir en l’air faisant un angle de 45° avec le sol. Le ballon s’éleva de manière rectiligne, et arrivé à une certaine hauteur, le vent violent le renvoya d’où il venait, c’est-à-dire dans mes buts. Aujourd’hui, ce fait est dénommé “auto goal”. J’en tirais immédiatement un enseignement, et ne dégageais plus jamais contre le vent. Cet apprentissage fut précieux pour ma future carrière de botteur au rugby, et j’appris à utiliser le vent pour réussir de bons coups de pied.

Villa l’Autan – MC

Villa l’Autan

Les parents de JJV avaient fait construire dans les années soixante une magnifique villa moderne sur les coteaux à Auzeville -Tolosan, au-dessus de Castanet. Nous y sommes passés en juin 67 au retour de vacances à Peniscolà. Les parents de JJ devaient passer tout le restant de leur vie dans cette belle maison avec vue sur les Pyrénées.

Villa l’Autan – JJV

Ce jour là, sous un soleil radieux, la villa portait mal son nom, il n’y avait pas de vent, et la température était estivale.

 

Caraman  (Commune située à 25 kms de Toulouse sur la route de Revel)

Quand l’Autan souffle à Caraman, sa violence est telle que nous nous interdisons d’aller dans le bois. Il y a un danger réel, de nombreuses branches sont cassées, et des arbres sont abattus. On peut donc à tout moment recevoir une branche sur la tête ou être écrasé par un tronc, surtout sur la lisière Est. Il n’est pas rare, après une période ventée, de décompter une dizaine d’arbres abattus. Il y a alors un gros travail de bûcheronnage, effectué par Bernard, qui empile les rondins de bois en stères dans tout le domaine.

Nous ne manquons pas de bois pour la cheminée du séjour!

 

Noël 2012  : Charles et Grégoire sur le Grand Saule déraciné
lors de la tempête du 29 octobre 2012

Et pour équilibrer ce texte achevons-le comme il a commencé, de manière facétieuse.

Victor Hugo a bien écrit : ” Le mur murant Paris rend Paris murmurant! “

Le poète marseillais, André Laugier, peut donc se permettre un alexandrin original : ” Quand l’autan entêtant s’étend près de l’étang “.

 

 

 

 

 

 

Par Roger Séguéla, , publié le 16/06/2020 | Comments (0)
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Le manteau rouge

Train de nuit Toulouse-Paris.

Un matin de fin décembre 1963.

Le soleil va se lever. Dans mon souvenir il fait beau. Peut être parce que c’est un jour heureux.

Je me réveille, après une nuit somme toute assez sereine, sur mon siège en moleskine verte d’un wagon de seconde classe.

La veille, j’ai pris une décision qui va engager ma vie, et je suis passé à l’action, outrepassant la volonté de ma mère, et profitant de la neutralité bienveillante de mon père.

Je suis pourtant encore mineur, mais le veto n’est pas tombé.

J’ai choisi l’aventure.  J’ai pris ma valise et je suis descendu à pied à la gare Matabiau. Pour la première fois, personne ne m’a accompagné.

Ivresse de la liberté!

Je suis calme et déterminé, comme il faut l’être dans les situations extra ordinaires, au sens propre du terme.

Une question trotte dans ma tête, une question qui peut paraître saugrenue dans le contexte :

Portera-t-elle un manteau rouge ?

Il est évident qu’elle portera un manteau rouge.

Pourquoi ?

Parce que il me semble que c’est la mode et que MC ne peut qu’être habillée dans l’air du temps.

Nous nous sommes rencontrés le 13 septembre sur la plage de Pramousquier, près du Lavandou, au camp du Touring Club de France.

Ce furent 5 jours de bonheur intense (voir la chronique Noces à Pramousquier).

Depuis, pour conserver le charme du sortilège, nous nous sommes écrit tous les jours. Le courrier fonctionne encore bien dans les années soixante, et la communication est solide et durable.

Nous projetons de nous retrouver pour le Jour de l’An, chez elle, ou plutôt chez ses parents à Villejuif.

Je suis alors en deuxième année de prépa Hec ; elle fait des petits jobs en attendant de rentrer au ministère des finances.

Intégrer Hec est le but que je me suis fixé, cette école étant susceptible d’assurer mon avenir tout en me rapprochant de MC.

La convergence des objectifs est particulièrement motivante.

Je travaille comme un fou, mon seul dérivatif étant ma lettre quotidienne, écrite entre 11 h et minuit, tout en écoutant “Pour ceux qui aiment le jazz”, l’émission de Frank Ténot et Daniel Filipacchi sur Europe n°1.

Pendant tout le dernier trimestre 63, nous avons évoqué cette rencontre, mais vu que nous étions mineurs tous les deux, elle a 18 ans, moi 19, les jeux n’étaient pas faits d’avance!

Portera-t-elle un manteau rouge ?

La question revient lancinante, au fur et à mesure que le train se rapproche de la gare d’Austerlitz.

Je n’ai aucune idée de sa manière hivernale de s’habiller.

Pendant les quelques jours passés ensemble au bord de la plage, nous étions assez peu vêtus, le minimum pour l’époque, on en était encore au maillot deux pièces pour les femmes.

Tout ce que j’ai retenu, c’est qu’elle avait du goût, malgré ses faibles moyens.

Elle devrait donc porter un manteau rouge!

Ce qui devrait mettre en valeur ses beaux cheveux blonds, sachant que le bronzage estival ne doit plus être qu’un lointain souvenir.

Sur les quelques photos prises en septembre, nous sommes toujours en maillot de bain, et malgré le noir et blanc on peut deviner notre teint hâlé et notre joie de vivre.

Ces photos ont décoré mon bureau, et ont redoublé mon ardeur au travail.

Et toujours cette question : portera-t-elle un manteau rouge ?

Les statistiques le démontrent, les amours de plage se terminent généralement en souvenirs nostalgiques, la distance ayant raison des sentiments.

C’est notre cas, elle habite la région parisienne, et moi Toulouse.

700 kilomètres nous séparent.

Son (beau) père est ouvrier, le mien fonctionnaire. ( Son vrai père possède une imprimerie).

Une analyse objective des paramètres condamne notre idylle.

C’est compter sans notre caractère.

Il est évident que nous aimons affronter les difficultés, et l’avenir le confirmera, nous mènerons une vie animée et mouvementée!

Alors vais-je voir apparaître un manteau rouge ?

Le train rentre dans la gare d’Austerlitz, il longe le quai.

Ma valise à la main, je suis le premier à descendre du wagon, au milieu du train.

Je regarde sur ma gauche, vers la gare, recherchant dans la foule une tache rouge…..

Et comme le chante Nougaro, dans “une petite fille en pleurs, dans une ville en pluie” :

 ça y est, je la vois ,

Attends-moi ! Attends-moi !

Je t’aime ! Je t’aime ! Je t’aime !

Rayonnante, magnifique blonde dans un manteau rouge, que je serre bientôt dans mes bras.

Elle porte un manteau rouge !

septembre 1963 – plage de Pramousquier – Marie-Claire et Roger

 

 

 

 

Par Roger Séguéla, , publié le 28/05/2020 | Comments (0)
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Et les filles

Oh les filles, oh les filles,
Elles me rendent marteau,
Oh les filles, oh les filles,
Moi je les aime trop.
Paroles de la chanson Oh les Filles par Au Bonheur des Dames

 Comment évoquer son enfance, sans parler des filles, peut être le sujet d’intérêt et de préoccupation le plus important ?

Comment la raconter sans traiter de cette interrogation permanente ?

Et comment passer sous silence cette longue succession d’amours diverses et platoniques?

Dans la rigueur morale des années 50, s’il était un sujet tabou, c’est bien celui-là. Il ne fallait pas en parler, et pourtant on y pensait tout le temps.

Quelques images de l’époque :

La mixité n’avait pas le droit de cité.

Les écoles étaient séparées, filles d’un côté, garçons de l’autre. C’était valable à l’école primaire, au collège et au lycée. Seules les maternelles échappaient à cette règle.

On ne parlait pas de sexe aux enfants. Au mieux on leur glissait un manuel lors de l’adolescence. Les parents ne savaient pas comment s’y prendre.

Ma mère, rouge comme une pivoine, a tenté d’aborder le sujet alors que j’avais déjà 19 ans, avant mon départ pour Londres. Je l’ai gentiment renvoyée dans ses 22, en lui expliquant qu’elle avait peut être une chance d’apprendre quelque chose à mon frère de 14 ans….

Certains avaient la chance d’avoir des sœurs, ce qui facilitait les choses. Je n’avais qu’un petit frère.

J’avais bien une cousine, mais on se voyait rarement, et elle avait reçu une éducation religieuse. Rien à espérer de ce côté là, je m’y suis cassé les dents.

Il y avait bien une voisine de mon âge plutôt sympa, mais ses parents montaient une garde vigilante.

Alors comment faire pour percer ce grand mystère ?

J’ai déjà évoqué le franc parler des mères de famille entre elles. Réunies, elles oubliaient vite notre présence, et se lançaient dans une évocation comparative de leurs problèmes spécifiquement féminins. Avec un peu d’imagination, et au risque de quelques erreurs de compréhension, on pouvait saisir  assez vite comment ça fonctionnait.

Il y avait les jeux puérils, pas si puérils que ça, et, quand on avait la chance d’avoir une fille sous la main, on adorait jouer au docteur…. Mais les occasions étaient rares.

Je passerai sous silence, toutes les histoires que se racontaient les garçons entre eux, la plupart ne volaient pas haut (histoires de Toto), et n’apportaient pas de vraies connaissances.

 

Le Larousse Illustré en 4 volumes

Il y avait cependant une vraie ouverture qualitative, le Larousse Illustré en 4 volumes,( le modèle acheté par mes parents).

Ce dictionnaire offrait une grande richesse d’informations de valeur, notamment au travers de planches artistiques, malheureusement le plus souvent en noir et blanc.

Heureusement que les artistes, peintres et sculpteurs, s’étaient intéressés à la femme, et qu’ils avaient su représenter des nus, d’une beauté à couper le souffle. Courbet n’y avait pas encore sa place, “La naissance du monde” n’y figurait pas, mais ses prédécesseurs avaient déjà réalisé des œuvres représentatives.

Antonio Canova, statue de Pauline Borghèse, sœur de Bonaparte

Grâce soit rendue à tous les grands sculpteurs grecs, romains, et italiens de le Renaissance aux temps modernes: ils ont laissé une belle image du corps de la femme! De L’Aphrodite de Praxitèle, qui fut le premier à représenter le nu féminin à Antonio Canova, et sa magnifique statue de Pauline Bonaparte, nous étions à l’école de la beauté.

 

 

Rien à voir avec la tristesse des corps féminins que nos jeunes découvrent aujourd’hui sur les réseaux sociaux.

Et dans ces dicos, il n’y avait pas que des images, il y avait aussi des textes….

Les parents s’étonnaient parfois de nous voir plongés dans ces gros bouquins, et ils ne pouvaient qu’apprécier notre soif de culture….

A l’époque, il n’y avait pas internet, et les livres étaient l’un des seuls recours, avec le cinéma.

 

L’Interdiction aux moins de 16 ans au cinéma

BB dans la Parisienne de Michel Boisrond en 1957

Mais une grande barrière se dressait devant nous, l’interdiction aux moins de 16 ans. C’est fou, ce que ce règlement administratif, a pu nous faire fantasmer, jusqu’à ce que nous puissions, ayant atteint l’âge, ou munis de cartes d’identité maquillées, franchir cet obstacle.

Premier film vu à l’âge de 14  ans, “La Parisienne” avec BB, film de Michel Boisrond, en 57.  Ce film était projeté dans un cinéma de quartier de la banlieue nord de Hambourg.  En 1958, je faisais “plus que mon âge” dans un pays de blonds, et j’étais rentré sans problème dans la salle. Ce fut une immense déception….Tout ça pour ça! Je me suis même demandé si le film n’avait pas été censuré, mais un deuxième film, vu un peu plus tard à Toulouse, m’a démontré que l’interdiction aux moins de 16 ans était surtout un artifice commercial pour attirer les naïfs, tout en donnant bonne conscience aux bien-pensants… Ce film m’a surtout permis de découvrir, “pour de vrai”, Brigitte Bardot, dont nous étions tous tombés amoureux… Que n’avons nous jalousé Jean-Louis Trintignant !

 

La Lecture

Savinien de Cyrano, dit de Bergerac, d’après un tableau de Zacharie Heince

Pour les livres, j’avais exploré la bibliothèque parentale, mais il n’y avait pas grand chose d’intéressant, “Les Chansons de Bylitis” de  Pierre Louÿs et “Les Métamorphoses d’Ovide”, m’ayant laissé sur ma faim. Mais j’avais la chance d’avoir accès à la bibliothèque de la Sncf. Je fréquentais la section enfants/adolescents.  A partir de 14 ans, prétextant des demandes de lectures de profs de français, j’arrivais à pénétrer dans la section adulte, pour dévorer dans un premier temps Zola et Cronin. Instructifs mais pas joyeux, je m’orientais assez vite vers des auteurs plus œcuméniques, comme Stendahl, Diderot, Camus, Sartre, et d’autres comme Pierre Benoît.

En fait, c’est une excellente prof de français, qui en troisième, m’avait conseillé de lire les œuvres de Cyrano et de Théophile de Viau.  Qu’un hommage lui soit rendu !

 

 

 

Les Poètes Maudits : les Symbolistes

Au lycée, nous avons eu la chance d’étudier la poésie, dont le trio des Symbolistes : Rimbaud, Baudelaire, et mon préféré Verlaine, dont j’admire toujours la simple beauté et la pureté des vers.

Le Ciel est par dessus le Toit,

Si beau, si calme

Un arbre, par dessus le toit,

Berce sa palme

(Sagesse 1881)

 

Mais c’est Baudelaire, qui nous fascinait le plus. Un titre comme “Les Fleurs du Mal” ne pouvait que nous attirer et nous nous plongions dans ses sonnets :

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et Volupté

Et nous connaissions par cœur la première strophe d'”Harmonie du Soir”:

Voici venir le temps où vibrant sur sa tige,

Chaque fleur s’évapore, ainsi qu’un encensoir;

Les sons et les Parfums tournent dans l’air du soir

Valse mélancolique, et langoureux vertige

                                   

 Les Amours d’Enfance

L’enfance est la période des grandes amours platoniques, et je me souviens d’avoir toujours été amoureux, déjà bien avant la maternelle.

Amoureux de personnes physiques, des filles du voisinage d’abord, où sujet à des amours imaginaires avec des princesses, que je m’empressais de sauver des griffes d’un dragon. Je baignais littéralement dans l’Amour Courtois et m’identifiais à ces héros chevaleresques, qui venaient sauver l’héroïne, et disparaissaient sans recevoir en récompense l’amour de la Belle.

Il y avait du Don Quichotte, mais sans avoir le moindre penchant pour Dulcinée, et aussi du Lucky Lucke, avant l’heure….

Nous étions tous de “poor lonesome cow-boys”!

C’était l’âge où les pulsions se subliment en des actes héroïques imaginaires.

La lecture des Contes et Légendes des Régions de France, n’y étaient pas non plus étrangère.

Eté 46  Peut être mon premier flirt, avec une voisine rue des 36 Pont – J’avais 2 ans. J’ai oublié son prénom.

 L’entrée au lycée pilote de Bellevue, enfin un établissement  mixte, allait permettre de rêver à des êtres  plus réels. Bien qu’elles dussent porter un tablier, certaines des filles de la classe avaient un certain pouvoir de séduction, et je me souviens d’avoir été en permanence amoureux de l’une d’elles, mais toujours en secret : je m’étais vite aperçu, que mes camarades, qui flirtaient avec des filles du lycée, allaient au devant de graves ennuis, les ruptures étant particulièrement difficiles à gérer. Je me suis donc toujours abstenu de dépasser le stade des relations amicales avec mes collègues féminines du lycée, ce qui m’arrangeait car j’étais d’une grande timidité, et incapable de déclarer ma flamme. C’était peut être mieux : ça m’obligeait à faire un transfert  sur les études et le sport.

Et je me rends compte aujourd’hui, que la beauté n’était pas forcément l’attrait principal, il y avait aussi l’empathie, et la gentillesse.

Parmi les figures qui nous attiraient, il y avait bien sûr les stars du cinéma.

Dans un premier temps, nous fûmes attirés par les actrices à fort développement mammaire, surtout les Jayne Mansfield, Gina Lollobrigida et d’autres belles italiennes. Il  s’agissait vraisemblablement d’un transfert de l’amour maternel sur la femme plutôt mûre.

 

Une Adolescence Compliquée

Passé le cap de la puberté, les choses devenaient plus compliquées.

Malgré le silence des parents et de tout l’environnement sociétal, nous avions vite compris qu’il y avait des risques et des barrières dangereuses à franchir.

Avant 68, il n’y avait pas de contraception, et l’avortement était illégal.

La seule méthode anti-conception était la méthode Ogino, du nom du célèbre docteur qui l’avait inventée. Elle avait le feu vert des autorités civiles et cléricales. Très peu fiable, son application a largement contribué à l’essor démographique de l’après-guerre…..Nombreux furent les enfants “Ogino”.

Le risque de faire un enfant par maladresse était grand. Beaucoup de mes camarades étaient tombés dans le panneau. Les conséquences étaient plus ou moins graves.

Dans le cas de mon collègue de seconde, fils du procureur de la république, et qui avait engrossé la bonne, papa avait arrangé l’affaire, comme au bon vieux temps de la bourgeoisie toute puissante, et ça le faisait beaucoup rire.

Dans d’autres cas, la seule solution était “la réparation”. Le “fautif” était tenu d’épouser sa “victime”….Combien de mariages malheureux ont été construits sur ce principe, et autant de vies gâchées….

Et puis il y avait les malins (et/ou malines), qui en se faisant faire(ou en faisant) un enfant, provoquaient le mariage.

Mais même cette solution était mal vue. Deux lycéens de la bourgeoisie entrepreneuriale, qui s’étaient mariés en 1ère après avoir eu un enfant, avaient été néanmoins exclus du lycée Bellevue, ce soi-disant lycée pilote.

Autant dire que pour les jeunes, les choses étaient compliquées.

Il ne faut pas chercher ailleurs les causes de mai 68. Il n’y avait rien de politique : nous voulions tout simplement la liberté sexuelle, la liberté pour les femmes de disposer de leur corps, et de choisir la date de la procréation.

 

La Presse Spécialisée et les Policiers

Adolescent, on arrive vite à apprécier des canons plus classiques, aidés en cela par la parution de revues nouvelles, comme Play-boy et Lui (La Revue de l’Homme Moderne ).

Lui va commencer à paraître en 1963, j’ai déjà 19 ans. Lui est devenu rapidement une lecture de base, que mon père venait me piquer en cachette.  J’y appréciais particulièrement les pin up dessinées par Aslan, et les articles sérieux et branchés.

C’était une revue de qualité.

Il y avait aussi une presse “vulgaire”, qui circulait sous les manteaux au lycée, et quelques livres soi-disant érotiques qui se lisaient en cachette. Mais nous préférions les bons romans policiers, avec une bonne dose d’érotisme, comme les œuvres de Jean Bruce. Nous nous identifions à son héros, Hubert Bonisseur de la Bath, alias OSS 117, à qui aucune espionne ne résistait….

Mais notre préférence allait au Commissaire San Antonio, de Frédéric Dard, qui alliait un humour basé sur les jeux de mot et une verve rabelaisienne.

Lire un San Antonio, en un peu plus d’une heure, c’était le meilleur dérivatif, pendant les périodes scolaires de forte intensité. Et j’avoue qu’il m’arrive parfois de tomber sur un San Antonio…..et de le lire, ce qui me fait rajeunir. J’ai à nouveau 16 ans.

 

La Littérature Erotique de Qualité

Sans que nous en soyons informés, une littérature érotique de qualité, annonciatrice des révolutions sexuelles à venir, avait fait son apparition en France.

Tout d’abord, en 56, c’est la sortie d”Histoire d’Ô” de Pauline Réage, puis en 59, la bombe “Emmanuelle”, d’Emmanuelle Arsan, suivie de “L’Anti-Vierge”.

Interdits à la vente, ces livres ne seront accessibles à un public averti, que quelques années plus tard. Je me souviens les avoir achetés chez Brentano’s, la célèbre librairie franco-anglaise de l’avenue de l’Opéra, en 1968. Il fallait alors les demander au libraire, qui vérifiait votre identité, avant d’aller les chercher dans l’arrière boutique, et de vous les empaqueter soigneusement….

Il faut bien avouer, que ce secret rehaussait énormément l’intérêt de ces livres : on avait le sentiment d’appartenir à un cercle d’initiés!

On était encore très loin de la vente en libre service!

 

La Bande Son

C’est Ben qui me rappelle l’importance de la bande-son, et il a entièrement raison.

La diffusion des vinyles 45, puis 33 tours, s’est rapidement développée au début des années 60, et la chanson allait jouer un rôle important dans le développement du sentiment amoureux, au moment même de notre adolescence.

François Hardy

Chacun de nous, en a conservé un souvenir marquant, et est encore en mesure de fredonner les paroles de ses préférées. Quelques exemples : Pour Jackson et Katia, couple d’amis depuis 1963, la chanson phare reste “Ma Vie” d’Alain Barrière. MC était inconditionnelle de Johnny Halliday, “Retiens la nuit”, accompagné de Sylvie Vartan “La plus Belle pour aller danser”, et de Marie Laforêt, dont elle a écouté des centaines de fois “Les Vendanges de l’Amour”. JJV était aussi un fan de Johnny, je me souviens de son adoration pour “Retiens le Nuit”. Ben cite Françoise Hardy, “Tous les Garçons et les Filles de mon Âge”, “Et j’entends siffler le Train”, de Richard Antony, ainsi que Johnny avec “l’Idole des jeunes”. Vous aurez remarqué la forte empreinte de Johnny, qui aura fortement marqué notre adolescence.

Pour moi, il me reste en mémoire l’un des airs les plus gais de Brassens :

Il suffit de passer le pont,

C’est tout de suite l’aventure,

Laisse moi tenir ton jupon,

J’ t’ emmèn’ visiter la nature.

Et les fantasmes de Nougaro “Sur l’écran noir de mes nuits blanches”, ainsi que  Fugain avec “Une Belle Histoire”

C’est un beau roman, c’est une belle histoire,

C’est une romance d’aujourd’hui.

Il rentrait chez lui, là haut, dans le brouillard.

Elle descendait dans le midi, le midi.

Ils se sont trouvés au bord du chemin

Sur l’autoroute des vacances

C’était sans doute un jour de chance

Ils avaient le ciel à portée de main

Un cadeau de la providence

Alors pourquoi penser au lendemain

Inutile d’écrire, que nous étions profondément marqués par les paroles de toutes ces chansons, qui traduisaient nos sentiments et nous permettaient d’exprimer nos joies et nos tristesses. C’est un âge où l’on est, hélas, plus souvent dans le spleen que dans l’exubérance.

Ces paroles sont en apparence faciles, mais rien n’est plus difficile que d’écrire une bonne chanson. Les compositeurs de chanson sont les vrais poètes du temps présent.  Et leurs paroles, mises en musique, se sont incrustées dans nos mémoires, et sont devenues les marqueurs de notre vie.

Un enfant du 21ème siècle aura sûrement beaucoup de mal à imaginer le contexte des années 50/60, le poids d’une morale étouffante, l’absence délibérée d’une éducation sexuelle minimale.

Il ne peut imaginer toutes les conséquences néfastes, qui en découlaient et ont longtemps pollué la vie de ses grands-parents.

Mais, malgré le poids de tous ces blocages sociétaux, l’époque avait néanmoins un certain charme, à condition de savoir déjouer les pièges, voire d’en jouer…

C’était le temps où nous étions jeunes !

 

 

 

                               

 

                               

Par Roger Séguéla, , publié le 04/05/2020 | Comments (0)
Dans: Chroniques | Format:

Mon père aux chantiers de jeunesse, 1941-1942

André Séguéla au sommet du Mt Vallier

D’après les nombreuses photos retrouvées dans ses albums, et souvent annotées par ma mère, mon père André Séguéla a été incorporé aux Chantiers de Jeunesse au plus tard en août 1941.

Il devait y rester 8 mois, du mois de juillet-août 1941 à février-mars 42.

Le grand nombre de photos montre qu’il bénéficiait d’une relative liberté, à mi-chemin entre le village de vacances et le camp militaire.

Je dois reconnaître, que mon père en parlait volontiers, mais que je n’ai pas toujours écouté avec le sérieux mérité. Il faut bien dire, qu’il évoquait cette période difficile avec son humour habituel, et que dans son récit on avait plutôt l’impression, qu’il s’était agi d’une partie de plaisir.

Et pourquoi pas, il valait mieux être là, que dans d’autres endroits plus risqués pendant cette seconde guerre mondiale…

De sa survie dépendait plus égoïstement la mienne!

A l’assaut du Mont Vallier dans les Pyrénées Ariégeoises

Il évoquait en priorité sa découverte de la montagne.

Jusqu’alors, élevé à Toulouse et sa proche campagne, il s’était peu déplacé. On retrouve sa trace à Soulac/Mer en 1936, et il avait aussi habité Agen.

En dehors de ces 2 faits, aucune trace de déplacement dans les Pyrénées. Il ne faut pas oublier que les congés payés, ne remontent qu’à 1936.

Et aux Chantiers de Jeunesse, il découvre les Pyrénées ariégeoises : il en parlera toute sa vie avec ravissement. Il avait senti s’éveiller en lui une âme de montagnard!

Toute sa vie il en rêvera, sans pouvoir jamais concrétiser… ma mère préférait la mer à la montagne, et ses incursions vers les sommets furent rares.

 

 

 

La mer de nuages dans les Pyrénées Ariégeoises

Cette photo, qu’il a faite lui-même, montre toute sa sensibilité devant la beauté de la nature depuis les sommets.

C’est à partir des camps de Sentein, Bethmale et Lascoux, dans le Couserans (Ariège), base du groupe Péguy des Chantiers de Jeunesse, qu’il sillonnera ce pays de montagne par de nombreuses randonnées pédestres.

Et l’exploit dont il parlera le plus, dont il sera le plus fier, c’est la conquête du Mont Vallier, le plus haut et le plus beau sommet des Pyrénées Ariégeoises (après le Montcalm).

Ce Mont Vallier, 2838 m, deviendra, de facto, une référence familiale. Son nom a bercé notre enfance.

L’ascension du Mt Vallier est restée pour lui un souvenir historique.

A cette époque, il n’était pas courant de gravir des sommets.

Pas de voies matérialisées, pas d’équipement adéquat, des cartes succinctes, il fallait la volonté d’une entité paramilitaire pour tenter de tels raids.

Vu les photos, l’ascension dut avoir lieu durant l’été 1941, en août, peut être en septembre.

L’équipement était léger et inadapté. Mon père nous racontait, que les chaussures n’étant pas imperméables, dès que l’on franchissait une zone enneigée, les pieds baignaient dans l’eau. Il en fut marqué à un point tel qu’en 1945 il racheta une paire d’énormes brodequins “imperméables” à un GI américain. Ces énormes chaussures, de pointure 45, stationnèrent toute ma jeunesse dans un placard, en occupant une place démesurée. Il les a gardées “au cas où”, mais ne les a jamais utilisées.

Le Mont Vallier est un beau sommet, le plus élevé des Pyrénées Orientales, et par beau temps on peut l’admirer depuis Toulouse.

Le Mont Vallier

UN PEU D’HISTOIRE

Le livre de Eric Alary, “Nouvelle Histoire de l’Occupation”, paru chez Perrin en mars 2019, nous fournit quelques éclaircissements (pages 138 et 139), sur l’organisation des Chantiers de Jeunesse.

« Le souci de l’ordre social est une obsession pour un régime autoritaire, qui n’a plus d’armée. Les jeunes hommes de plus de 20 ans sont intégrés aux Chantiers de Jeunesse, créés en juillet 1940 par le général de la Porte du Theil. Sorte de service national civique, c’est une utopie éducative.

Les premiers jeunes qui y arrivent, sont ceux de la classe 40, démobilisés après le débâcle. En 1941, ce service est étendu à d’autres classes d’âge.

Il est comme un “succédané” de service militaire, mais sert aussi à l’endoctrinement par une formation idéologique et physique de base…

Durant leur formation, les jeunes hommes doivent travailler la terre, mettre en valeur la nature, lutter contre l’intellectualisme, être disciplinés, développer leur corps de façon virile, suivre une morale chrétienne. Près de 500 000 jeunes passent par les Chantiers de Jeunesse entre 1940 et 1944.

A partir de septembre 1943, de fortes tensions apparaîtront entre les cadres de Chantiers et les occupants.

Ayant basculé dans une collaboration presque exclusive au service de l’occupant, ils son devenus très impopulaires et nombre de jeunes gens les fuient pour rejoindre les maquis. Le régime de Vichy voit donc lui échapper l’un de ses instruments de propagande et d’endoctrinement les plus importants.

La Porte du Theil est évincé au début de 1944 par une décision d’Otto Abetz. Il est aussitôt arrêté par les Allemands, interrogé par la Gestapo, puis transféré en Bavière- il sera libéré en mai 1945. »

Mais mon père les avait quittés durant l’hiver 1942…

14 08 1941 au camp de Bethmale

 

A Lourdes, mon père André Séguéla est porte drapeau

Le suivi d’une morale chrétienne fait partie des valeurs prônées par Vichy.

Bien que “mécréant”, mon père n’a pas le choix, il doit se soumettre, et il est même désigné comme porte drapeau lors du pèlerinage à Lourdes. Comment faut il interpréter ce geste, récompense ou sanction exemplaire contre un esprit récalcitrant ?

Je ne me souviens pas qu’il ait évoqué ce sujet….

 

 

A Sentein-Bethmale André Séguéla, le seul avec une cigarette

 

Le camp de Sentein (Bethmale), Couserans, Ariège

                                        

 

 

 

 

 

Claire Bretécher, une grande dame du 9ème art

Roger Séguéla par Claire Bretécher

C’est par un mel, que dans la soirée du mardi 11 février 2020, j’ai appris la disparition de Claire Bretécher, survenue la veille.

Ce message m’était adressé par Laurence L., qui fut longtemps directrice de la  communication au sein de l’équipe que je dirigeais chez Promodès où j’assurais la direction des enseignes 8 A Huit et Négoce (plus de 3000 magasins de proximité).

Et c’est toute une tranche de mon histoire professionnelle, qui remonta brusquement à la surface.

Une tranche parmi les plus agréables de ma carrière : j’avais eu l’insigne chance et le grand honneur de collaborer pendant 8 ans avec une grande dame, Claire Bretécher.

Retour en arrière : en juillet 1994, Jean Halley, DG de la Branche Proximité de Promodès, me nomme Directeur d’Enseigne 8 A Huit / Négoce. C’est une fonction passionnante, constituée de plusieurs missions, dont la Communication et la Publicité des enseignes.

Il n’y a rien de plus basique que la communication des magasins alimentaires. Tous les messages publicitaires tournent autour du prix, quand il s’agit de discount, ou du confort et de la facilité des courses dans les magasins de proximité un peu plus chers, en montrant une ménagère seule ou en famille, poussant son caddy et souriant béatement.

Mon homonyme Jacques Séguéla a décrit les 3 axes de la publicité possibles dans la distribution : le prix, la famille et l’humour (on est loin des principes de la communication US : Sea, Sex and Sun).

Jusqu’en 94, aucune enseigne n’a osé communiquer sur l’humour.

Je commence par faire le tour des prestataires, et je rends visite à l’agence de publicité, Apache, basée à Annecy, et dirigée par Pascal Dupont. Il s’agit de préparer la campagne de com 95.

Il me présente 2 projets fort différents :

le premier est basique : des ménagères de moins de 50 ans font leurs courses dans un  8 à 8, tout en s’extasiant devant le thème de la promotion et en souriant bêtement. Rien de passionnant, c’est ce que vous continuez à voir encore aujourd’hui, dans tous les prospectus émis par des magasins de proximité.

la deuxième est originale, et va retenir mon attention, voire mon enthousiasme : les 10 prospectus annuels sont illustrés par Claire Bretécher et la première de couverture présente un dessin imaginé et signé par elle.

C’est une révolution dans le landerneau de la pub distribution, l’humour y entre enfin, qui plus est signé par une femme.

C’est la plus grande dessinatrice de BD de France ; elle bénéficie d’une grande notoriété et d’une forte sympathie.

Et cela évite d’évoquer le problème du prix de vente, fort peu compétitif dans les magasins de proximité.

Un contrat est signé avec Claire, il se poursuivra pendant 8 ans, les 8 années que je passerai à la tête de l’Enseigne.

Carte de voeux 1999

J’aurai donc l’occasion de faire sa connaissance et de la rencontrer à maintes reprises.

Au début, elle a quelques scrupules à travailler pour une enseigne de la Grande Distribution, elle qui travaille pour des journaux de gauche, à l’époque le Nouvel Observateur, et affiche une sensibilité plutôt socialiste.

Mais il faut bien vivre, et le contrat n’est pas négligeable. Elle travaillera également pour d’autres marques dans des domaines variés, sur des produits comme Tryba ou les yaourts BA de Besnier.

Même avec le succès qu’elle a rencontré, le métier de dessinateur de BD n’est pas très lucratif, tandis que les publicités qu’elle réalise lui procurent une vie un peu plus aisée.

Laurence L. et moi réussissons à l’apprivoiser, nous n’avons rien de méchants capitalistes, sommes de simple cadres normalement cultivés, dans un milieu où la culture générale ne fait pas partie des priorités.

Il y a même assez peu de gens qui la connaissent. Heureusement Jean Halley en fait partie, et il appuie mon idée d’utiliser ses services.

Il faut bien dire que le niveau culturel des cadres de la distribution n’est pas des plus élevés : on parle en général de “bons bourrins”. Dans l’équipe dirigeante de la proximité, seuls 3 hommes ont une bon niveau culturel, mes amis Yvon B., qui s’éclatera plus tard dans la peinture et la sculpture et Gilbert D., fou d’opéra et de littérature, qui écrira un livre sur la mort de Jésus, en plus de notre  patron Jean Halley. L’un de nos camarades dirigeants, qui fera une belle carrière chez Carrefour, est profondément ignare, son seul sujet de conversation étant le football…

De ce fait, je restreindrai volontairement le cercle des gens dignes de rencontrer Claire…

Elle a épousé en 83 le juriste constitutionnaliste Guy Carcassonne, un homme de grande culture, très ouvert, qui lui apporte beaucoup, l’introduit dans la société politique de l’époque, et dont elle a un fils, Martin.

Guy Carcassonne fut un proche de Rocard et Jospin, il disparaîtra brutalement en 2013 à St Petersbourg et je pense qu’elle ne s’en est jamais remise.

Nous arrivons à créer un courant de sympathie, et lui posons beaucoup de questions sur son métier dont elle nous en parlera en toute sincérité.

Nous finissons par nous rencontrer dans son superbe appartement de Montmartre, à proximité de la rue Lepic. Il est situé sur le toit d’un immeuble parking de 4 ou 5 étages, et elle y dispose d’un vaste logement familial, d’une belle terrasse, avec vue à 360° sur Paris, et d’un grand studio où elle peut s’isoler pour travailler.

CB est d’un naturel plutôt timide et réservé. Elle nous observera quelques temps avant de nous accepter dans son cercle.

Elle est impressionnante par sa beauté, une grande blonde aux yeux verts et aux cheveux coupés courts façon casque d’or.

Du temps de Pilote, Enki Bilal rapporte que tous les dessinateurs étaient amoureux d’elle.

Elle nous a raconté ses débuts avec le professeur Choron qui les faisait travailler durement et oubliait de les payer (elle faisait alors équipe avec d’autres débutants comme Reiser) ; il avait avec les jeunes dessinateurs un comportement typiquement facho, curieux pour un homme qui s’affichait de gauche et donnait allègrement des leçons de morale !

Elle nous a aussi narré les affres de la création : elle devait rendre sa copie au Nouvel Obs, tous les mardis à 12 h. Plus la date fatidique arrivait, plus l’anxiété montait, et moins elle avait d’inspiration, passant des heures terribles… et brusquement, vers 10 h 30, l’inspiration jaillissait et elle réalisait en quelques minutes la planche politique ou sociologique de la semaine.

Elle avait une vision aigüe de la société de l’époque, c’est elle qui inventa le terme « bobo ».

J’étais impressionné par la lecture de ses BD’s et sa vision prémonitoire.

Les personnages qu’elle inventait, on les retrouvait dans la société quelques mois ou années plus tard. Sa sensibilité et son sens de l’observation lui permettaient de sentir et d’exprimer l’évolution des mœurs.

Le fils d’un ami, qui était bon dessinateur de BD, cherchait à percer. Il lui fallait trouver une introduction pour publier. J’en parlais à Claire, qui me dit être régulièrement sollicitée par ce type de question. Elle dissuadait tous les candidats, en expliquant qu’il y avait déjà beaucoup de bons dessinateurs sur le marché, que l’offre excédait la demande, et que très peu arrivaient à en vivre. Elle même, pour vivre correctement, devait faire de la publicité.  Comme la littérature, la BD ne nourrit pas son homme (ou sa femme, comme diraient les féministes).

En visitant son appartement, nous avions remarqué de nombreux tableaux représentant des membres de sa famille. Il y avait aussi beaucoup d’autoportraits.

Au début, nous avons eu du mal à la reconnaître.

En effet, elle qui était d’une beauté solaire, prenait un malin plaisir à s’enlaidir, voire à noircir l’image. A notre question sur le pourquoi d’un tel comportement, elle nous répondit que c’était la vision qu’elle avait d’elle même. Nous laisserons aux exégètes et autres psychanalystes le soin d’interpréter ses paroles. Ce qui est sûr, c’est qu’elle ne s’aimait pas, et qu’elle était aussi dure envers elle même qu’envers les autres….

Elle fit plusieurs expositions de ses œuvres, et Laurence, MC et moi, eûmes le privilège d’en voir au moins deux. La première eut lieu à la galerie Christian Desbois du 6 février au 6 mars 99.

La dédicace qu’elle nous fit alors, continue à nous toucher profondément.

 

Nous nous voyions assez régulièrement à cette époque où notre collaboration tournait à plein. Ses dessins ne paraissaient pas seulement sur les prospectus de l’enseigne, ils furent déclinés sur de nombreux autres supports, affiches 4×3 et culs de bus. Paris et les grandes villes de province les arborèrent pendant de nombreuses semaines. La presse féminine ne fut évidemment pas oubliée.

Et nous osâmes même le sponsoring télé, à travers l’une des plus grandes émissions de la 2.

L’image de la marque 8 A Huit fut fortement modernisée. Sa notoriété  monta en flèche, celle de Claire Bretécher également. Cela s’appelle en terme marketing, une opération gagnant/gagnant.

Les spécialistes de Marketing liront avec intérêt l’article de LSA (Libre-Service Actualités) du 29 05 1997, qui commente la campagne en cours à cette époque.

Toutes les réalisations publicitaires de CB ont été recueillies dans un grand livre ” 8 A Huit au cœur de la pub”, retraçant chronologiquement toutes ses créations des années 1995 à 1999.

Et je fus très heureux, qu’un jour, elle fasse ma caricature.

J’eus la chance de recevoir toutes ses œuvres parues entre 1995 et 2003 dédicacées à sa manière, avec tout son humour et toute son ironie.

Celle d’Agrippine et la Secte à Raymonde, en 2001, est particulièrement originale, et elle continue à me donner  l’impression de planer !…

Cette belle histoire devait s’achever en 2003.

Laurence L. et moi, quittâmes le groupe Carrefour  qui avait repris Promodès en 2000. Le grand principe de cette entreprise était alors de “virer” les cadres d’origine Promodès et ceux de plus de 50 ans.

Bien retranchés dans notre citadelle 8 A Huit, tout à fait irréprochables, nous dûmes subir pendant 3 ans des pressions, que l’on qualifierait aujourd’hui, de harcèlement moral… Les temps ont changé.

Je fis tout mon possible pour pérenniser l’accord avec Claire, dans l’intérêt de l’enseigne. Mais mon successeur, qui n’avait de Moulin que le nom, pas le prénom, céda rapidement sous la pression des cost-killers, ravis de d'”économiser” le budget Bretécher.

Je la fis même inviter au congrès mondial Carrefour de mars 2003 au Bourget pour une belle journée de dédicaces. Elle y obtint un grand succès, il y avait des gens cultivés chez les invités n’appartenant pas au monde de la grande distribution.

Mais rien n’y fit, les obscurantistes devaient triompher, la belle aventure entre 8 A Huit et Claire Bretécher était terminée… et l’enseigne retomba dans sa routine et son anonymat.

 Légende : A Roger Séguéla, avec un scoop *

* le 8AHuit de la rue Lepic est devenu formidable, je t’en reparle… CB

Conclusion

Avec le recul, l’épopée Claire Bretécher/8 A Huit, donne l’impression d’une période de lumière dans un monde obscur, d’une embellie inespérée dans un environnement très prosaïque.

Pendant 8 ans, Laurence L., Pascal Dupont et moi, avons eu l’impression de tutoyer les dieux de l’Olympe.

Nous sommes fiers du travail accompli avec la “lumineuse” Claire Bretécher.

Nous avons eu le privilège de faire un bout de chemin ensemble, de la rencontrer, de la connaître, et de profiter de sa grâce.

16 février 2020

Addendum : Claire Bretécher a été enterrée samedi 15 février, par une belle journée ensoleillée, au cimetière de Montmartre.

Elle repose à côté de son mari, Guy Carcassonne, division 19.

Laurence L. nous a représentés à la cérémonie, parmi de très nombreux dessinateurs.

“c’était émouvant et simple, à l’image de Claire” , m’écrit Laurence.

 

 

Par Roger Séguéla, , publié le 22/02/2020 | Comments (0)
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Mes vacances au Touring Club de France

Jusqu’en 1955, le mot “vacances” correspondait pour nous aux grandes vacances scolaires, qui duraient 3 mois, du 1er juillet au 30 septembre.

L’expression “partir en vacances” n’avait pas cours, puisque nous les passions dans notre petite maison du 27 bis rue Dessalles.  Les seules sorties étaient pour le dimanche, où nous allions pêcher dans les cours d’eau de la région, et en semaine nous baigner à la piscine municipale de Toulouse.

Dans les années 50, le départ en vacances d’été n’était pas encore un phénomène de masse, et vu les faibles moyens dont disposaient nos parents, avec un seul salaire de fonctionnaire, à l’échelle 8, nous ne partions pas et n’en étions pas forcément frustrés. Nous avions du temps à consacrer à la lecture, au Tour de France, et aux multiples activités auxquelles notre mère essayait de nous intéresser…N’ayant pas la télé, nous n’avions pas d’images sur le bonheur d’être à la plage ou à la montagne. C’est seulement à la rentrée, que les souvenirs des belles vacances de certains de nos camarades de classe plus argentés, pouvaient nous toucher….

Les deux voyages en Italie en 52 et 53 constituèrent une divine exception!

Mais avec le temps la pression se fit plus forte et les sous l’impulsion de ma mère, les parents finirent par se décider à adhérer au Touring Club de France, organisme qui permettait à la classe moyenne de pouvoir enfin accéder au plaisir des vacances d’été en fournissant des prestations simples et suffisantes.

Notre première destination, en juillet 1955, fut les Sables d’Olonne. Nous devions y revenir en 1956 et en 1962. J’avais 11 ans, et pour la première fois, je partais pour de vraies vacances au bord de la mer, en Vendée.

Le principe de ces villages de vacances était fort simple : des cabanons recouverts de toile, équipés de lits simples, permettaient un couchage succinct.  Des sanitaires communs servaient aux “villageois”, qui disposaient d’une salle de restaurant où se prenaient repas et petit déjeuners.  Mais le plus important était l’animation : les vacanciers, volontaires dans leur majorité, étaient pris en charge par des animateurs spécialisés, pour faire du sport, des jeux, des tournois, du théâtre, du cabaret, etc. Il y avait des soirées spectacles, où les villageois pouvaient jouer des rôles, chanter, participer à des compétitions. Ceci permettait d’établir le contact entre des gens issus de toutes les régions de France.

Mon père participa à des tournois de volley-ball, de pétanque et de belote, et il avait fraternisé avec des gens du nord, originaires de Longuenesse, dont la poésie du nom le faisait rêver !

Bernard et moi suivions les jeux pour enfants.

notre “maison” au village de toile du TCF aux Sables d’Olonne  juillet 1955 – notre père, Roger et Bernard, et le bateau à voile dont je fus si fier…

Le camp de vacances était situé en plein centre ville, et à 200 mètres de la mer. La proximité de la gare permettait de voyager en train, gratuit pour nous, ce qui facilitait grandement l’approche financière.

Le matin et l’après-midi, nous allions nous baigner sur la magnifique grande plage des Sables, où la mer se retirait très loin à marée basse. Malgré le temps parfois incertain, voir certaines photos, nous trouvions l’eau excellente et passions beaucoup de temps dans la mer.

sur le boulevard du Front de Mer : Emma, Bernard, Roger, André – à droite, de dos, un vacancier en “marcel”, issu des classes populaires

Sur la plage nous participions aussi aux concours de châteaux de sable du Club Mickey, mais l’accès à ses activités était encore au dessus de nos moyens. En fin d’après-midi, nous retrouvions le camp pour ne pas rater les diverses activités ludiques.

Mes parents avaient sympathisé avec une famille d’instituteurs du Poitou, les Thibault, qui avaient 4 filles.  Les deux mères de famille passaient du temps ensemble, à discuter, tricoter et surveiller les filles.

Les Sables juillet 55 sur le front de mer : Emma, André, Bernard Mme Thibault, Roger et son voilier, et 3 des 4 filles Thibault

Nous y sommes revenus en 1956, accompagnés cette fois d’un cinquième élément, le fils Gricou, dont le père était le chef du bureau des litiges, le N+1 de notre père.

On peut s’interroger sur les motivations de cette invitation, et on continue à se poser la question. Il est vrai que les Gricou ne partaient pas en vacances, malgré leur supériorité hiérarchique. On reconnaît bien là le côté Bon Samaritain des parents. Mais de là à s’encombrer d’un gamin peu intéressant, avec qui nous n’avions pas d’affinités, il y a un choix qui nous surprenait, d’autant plus que le père n’était pas plus “intéressant” que le fils.

Intérêt stratégique ? Ce n’était pas le style de notre père, qui s’entendait fort bien avec son N+2, le dénommé M. Grandet. Volonté de montrer au vindicatif Gricou, qu’avec moins de moyens, on pouvait offrir des vacances à sa famille, en gérant mieux son budget ? C’est possible. Toujours est-il que ce gamin taciturne et peu sportif, nous a un peu gâché les vacances.

Encore une fois, en voulant bien faire, nos parents avaient tapé à côté de la plaque!

juillet 1956 sur la plage des Sables, Roger, Bernard et le fils Gricou : la joie ne se lit pas sur les visages !

 Et, grande innovation, mes parents avaient loué une caméra, ce qui leur a permis de réaliser le premier film familial, où, enfin, on passe de la photo à l’image animée, une grande révolution culturelle.

Ce film a été sauvegardé et copié récemment sur DVD. Il a été tourné certains jours où le temps était mauvais et où faute de plage, nous allions nous promener. Dans nos vestes de suédine, nous sommes, Bernard et moi, frigorifiés. On peut y voir le port des Sables et une promenade en barque de pêcheur dans le canal de l’entrée du Port. Il y a beaucoup de travellings, le pêché mignon des débutants. Une scène montre aussi un départ de course à pieds entre nous. Notre mère, bronzée et souriante, y apparaît gaie et pimpante. Notre père y joue au volley et à la pétanque. Beaucoup de scènes sont marrantes et traduisent la joie de tous d’être en vacances C’est un document inestimable pour la famille!

La saga familiale allait se poursuivre encore quelques temps. Nous fîmes en 1957 un séjour aux Issambres, près de St Tropez, qui ne nous a laissé curieusement aucun souvenir, ce qui est bizarre, peut être n’y avions nous pas retrouvé la chaleur de l’accueil vendéen. Pourtant le village était plus beau, de même que l’environnement.

Nous retournâmes en 1962 aux Sables d’Olonne, avec Rolf Savelsberg, géant munichois de 1,90 m.  Le trajet se fit en 4cv Renault et à 3 à l’arrière, nous étions serrés comme des sardines. Le voyage fut long, car il fallait lui montrer Lourdes, instructif pour un catho. Rolf fit un tabac au village, il sut s’adapter en participant aux animations et en faisant beaucoup d’efforts pour parler français. Il fit des ravages parmi la gent féminine et conserva un excellent souvenir de ces vacances en toute liberté, lui qui avait des parents plutôt stricts, surtout son père. Sa mère, d’une vaste culture, était plus conciliante.

Il y eut enfin Pramousquier, où, en septembre 1963, allait se produire l’évènement  le plus important de ma vie…

Pramousquier septembre 1963 soirée déguisée, Jackson, Roger, Emma, André, Bernard

Cette année là, Jackson, rencontré en août à Londres, était mon invité. A nous deux, nous avons remporté tous les tournois, ping-pong, volley, pétanque, et même celui de belote. Sa vie, comme la mienne, serait aussi irrémédiablement impactée par ce séjour…..

 

 

 

Par Roger Séguéla, , publié le 16/02/2020 | Comments (0)
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Umberto Lui, mon grand-père maternel

Mon grand père Umberto Lui, est né au Brésil, dans la province du Mato Grosso, au deuxième semestre 1893. Il n’a été déclaré à la mairie de la commune la plus proche, Araraquara, que le 4 janvier 1894. Dans les plantations de café de l’époque, on ne se déplaçait pas facilement jusqu’à la ville.

Umberto Lui vers 1920

Ses parents avaient émigré au Brésil en 1891, quand une main d’œuvre majoritairement italienne et portugaise, fut appelée à remplacer les travailleurs noirs, suite à l’abolition de l’esclavage(1888). Il est « rentré » en Italie en 1913, avec ses parents et une partie de ses frères et sœurs. Quant aux aînés, son frère Luigi était déjà marié, et sa sœur Emma, mariée, mère de famille, était décédée en 1909. C’est pour cette raison qu’il prénomma ses enfants Emma et Lui, en souvenir de ses aînés. Toute sa vie il en parlera en déplorant de ne jamais les revoir. Il avait fait promettre à sa fille Emma, de faire des recherches pour essayer de les retrouver. (Cf. ma chronique : “A la recherche des Cousins Brésiliens”)

De retour en Italie, il tomba en pleine guerre de 14. Mobilisé, il fut blessé à la bataille de la Piave. Ayant vécu toute son enfance et son adolescence au Brésil, il arrive en Italie en parfait étranger, sauf qu’il parle l’italien et le patois local. Son adaptation a pu poser problème, ses condisciples l’avaient, paraît-il, surnommé ‘le fou américain”.

Il épousa Cisella en 1923, cinq mois après la publication des bans… Il faut remarquer qu’il semble s’être fait prier pour passer devant le Monsignore de Schivenoglia, et pourtant ça pressait, ma mère devant naître le 19 août de la même année. Bien que le sujet ait été tabou, il semblerait que ses préférences allaient à une autre jeune fille… mais il avait « fauté » et il fallait réparer. Il aurait d’ailleurs été pris à partie par une bande de jeunes du village qui lui reprochaient son attentisme…

Paysan puis maçon, il semble avoir eu des difficultés pour travailler. Anarchiste et antifasciste, il émigra en France en 1931, à Toulouse, où une partie de la famille Lui s’était déjà installée. Arrivé avec l’un des ses frères pour travailler la terre, il se retrouva rapidement seul, son frère étant reparti en Italie, après avoir découvert en France l’art de faire des gilets. Pour des raisons que j’ignore, il choisit le métier de maçon… mais n’eut jamais la réussite de tous ces émigrés maçons italiens, qui devaient faire fortune dans la région toulousaine (Déromédi par exemple).

Umberto Lui dans les années 40

Sa faible formation restreignait ses possibilités professionnelles. Il en avait tiré un bon enseignement, dont il fit profiter ses 2 enfants : bien travailler à l’école pour acquérir une solide instruction. Il avait compris l’intérêt de l’ascenseur social à partir d’études réussies, ce qui allait pleinement aboutir avec sa fille Emma, ma mère.

Vers 1942 au Port Garaud, Cisella son épouse, son fils Louis 10 ans et sa fille Emma 19 ans

Ce fut un anarchiste « peureux ». Très fort en paroles, il « s’écrasait » dès qu’il devait faire face à l’autorité ou à l’administration. Par peur de l’uniforme, il descendait même de son vélo et marchait à pied dès qu’il apercevait au loin un pandore…

Faible devant les forts, il était fort devant les faibles, notamment sa femme et ses enfants, et quand il avait bu (un très médiocre rouge ordinaire, ou de l’eau de vie), il pouvait se montrer brutal. Et comme dans beaucoup de familles méditerranéennes, son fils quitta la maison familiale à 19 ans, après qu’ils se soient battus. Le fils Louis était devenu assez fort pour tenir tête au père.

Après avoir gagné aux poings, il s’était réfugié chez sa sœur, ma mère, arrivant avec son vélo de course et quelques maigres affaires personnelles. Nous l’avions hébergé quelques mois, le temps qu’il s’organise. Ils ne devaient jamais plus se revoir. Ainsi se terminaient les relations père/fils dans ce milieu pauvre et peu instruit.

Ma mère ne lui a jamais pardonné, et même si elle l’a aidé « par devoir filial », elle ne ratait jamais une occasion de le rabaisser et de lui rappeler ses turpitudes. Quand il avait besoin d’elle, notamment pour des papiers, il rangeait son vélo près du portail, et nous interpellait pour s’annoncer « Alors, comment ils vont ces pirates », en parlant de nous… Et notre mère attendait qu’il monte l’escalier, très lentement, puis elle lui demandait pourquoi il venait et de quoi il avait besoin. Des explications souvent confuses étaient proférées et un débat conflictuel pouvait commencer… Mon frère Bernard et moi, n’en perdions pas une miette, il y avait toujours quelque chose à découvrir, et malgré le tragique de la situation, nous préférions apprécier son côté comique.

Autant dire qu’il n’a pas rendu sa femme heureuse (cf. Cisella ma grand mère maternelle). Et que ses enfants ne l’ont pas apprécié, quand ils ont compris que ce pouvait être différent ailleurs.

Je me rappelle quelques uns de ses aphorismes : parlant des notables, curés, généraux, administrateurs, « tous sur un bûcher, de l’essence et une allumette ». Parlant des footballeurs, « tous des imbéciles à courir après un ballon ». On ne saurait dire qu’il ait été humaniste !

Mais il était réaliste : « ma patrie, disait-il, est le pays où je peux nourrir mes enfants ».

Il allait pêcher au bord de la Garonne tout près de sa maison du 22 boulevard des Platanes, où se trouve aujourd’hui le siège de la Région. Il s’installait sur un pliant, lançait ses lignes de fond, au bout desquelles il avait monté une clochette, et commençait sa sieste en attendant d’être réveillé par le tintement de la cloche, annonçant qu’un poisson avait mordu à l’hameçon.

Et si nous avions une grande affection pour notre grand-mère Cisella, nous n’en avions pas du tout pour Umberto, suivant en cela le comportement de notre mère, qui nous servait de guide suprême. Tout au plus, avions nous adopté à son égard une sympathie amusée, c’était quand même notre grand-père !

 

Par Roger Séguéla, , publié le 26/01/2020 | Comments (0)
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Les bons petits plats faits maison

Dans les années 50, on ne connaissait pas les plats préparés et la cuisine industrielle.

Toute la Cuisine était faite maison.

Cette noble tâche était l’apanage des femmes, qui restaient au foyer.

Notre  mère, Emma, fin mai 1942

Notre mère s’y collait, et même si elle n’avait pas une attirance particulière pour cette fonction, elle nous préparait de bons petits plats simples et à notre goût, assez restrictif, il faut bien le dire.  Il y avait beaucoup de denrées que nous n’aimions pas, particulièrement mon frère Bernard qui se révélait très difficile.

La base en était fort simple, des plats principaux à base de pâtes, de riz ou de pommes  de terre, en purée, nature ou frites. Les lentilles entraient dans ces plats basiques, et permettaient à notre père d’évoquer la vente par Esaü à Jacob de son droit d’aînesse pour un plat de lentilles.  Il avait suivi le catéchisme, et nous faisait profiter de morceaux choisis présentés à sa manière.

De la viande, quelquefois des steaks, mais c’était cher, des entrecôtes, des escalopes. Le mouton était plus rare, le porc et la saucisse (de Toulouse) fréquents. Nous adorions les joues de bœuf aux carottes et apprécions les pots au feu. Il y avait aussi souvent du foie de génisse, très apprécié. Le foie de veau était encore trop cher. Le civet de lapin en sauce était fort apprécié.  Les viandes bon marché (daubes) étaient les plus utilisées. Nous consommions également beaucoup de volailles.

On mangeait alors beaucoup de viande de cheval, qui était bonne et pas chère. Il y avait de nombreuses boucheries chevalines, et l’une d’elles était située dans la cité Périole.  Le sang de cheval passait pour avoir des vertus médicales, et on en faisait boire, fraîchement pressé, aux enfants pour les fortifier. Mon père avait eu droit à ce privilège (qu’il avait estimé tout juste supportable), Bernard et moi y avons échappé, tout comme à l’huile de foie de morue, dont les vertus faisaient autorité… Heureusement, les temps ont changé!

Les conserves en boîte (légumes, ananas) et les sardines à l’huile venaient compléter notre alimentation.

Mon père adorait les spaghettis, il n’avait pas épousé pour rien une italienne. Elle les préparait à la sauce tomate ou avec du parmesan. Quelquefois nous avions la chance, assez rare, d’avoir du parmiggiano provenant de la boutique des cousins italiens (famille Lui). Mais les relations avec eux n’étaient pas fameuses, ils nous snobaient pour des raisons de supériorité sociale. Paradoxalement, à part les spaghettis, notre mère ne nous a rien apporté de la cuisine italienne. C’était l’intelligence de la famille Lui, l’intellectuelle, et elle devait être moins impliquée en cuisine. Une deuxième raison plaide en ce sens, la famille étant pauvre, la cuisine devait être extrêmement basique et peu variée, certainement à base de polenta, dans sa version paupériste. Sa mère Cisella ne semble pas avoir été en mesure de lui transmettre une vraie tradition culinaire.

Il faut aussi mentionner les bons plats de coquillettes au beurre accompagnées d’une tranche de bon jambon, chaque fois que nous étions malades. C’était un excellent moyen pour accélérer la guérison.

Mais le plat familial préféré, c’était les frites, cuites dans une authentique friteuse, à l’huile d’arachide, accompagnés d’un bon steak ou d’œufs au plat.  Il n’est jamais resté une frite à l’issue d’un repas. Il faut dire que mon père et moi avions un excellent appétit, et que souvent nous bénéficiions du manque d’appétence du frangin.

Et le Cassoulet ?  Plat toulousain par excellence, il ne faisait pas partie de la culture culinaire de notre mère. Peut être trop long à cuisiner, nous ne découvrîmes ce plat délicieux que grâce aux boîtes de conserve William Saurin, quelques années plus tard, avant de réussir à apprécier de vrais cassoulets.

Nous mangions beaucoup de légumes et de fruits, ce qui nous procurait une cuisine très variée. Ma mère allait faire le marché sur les Grands Boulevards, à la fermeture quand les prix baissent. Quand nous n’avions pas classe, nous l’y accompagnions. Elle négociait (avec beaucoup de difficultés dans sa jeunesse, puis elle s’est aguerrie), les salades, les petits pois, les haricots verts, les haricots blancs, les tomates, les courgettes et aubergines, etc. Nous n’aimions pas les choux cuits, un atavisme familial….

Il ne faut surtout pas oublier après les œufs aux plats, les omelettes, soit aux pommes de terre, soit aux asperges en saison. Pour les déplacements, les omelettes aux pommes de terre et aux asperges, remplaçaient très avantageusement les sandwiches.

Autre réussite de notre mère, les aubergines farcies.

Le poisson était consommé une fois par semaine, plutôt le vendredi, pas par respect de la religion, mais parce que c’était à ce moment que les poissonniers offraient le plus de choix et le plus de fraîcheur. Comme les frigos étaient rares, même dans les magasins, les poissons étaient présentés sur des étals entourés de blocs de glace, qui fondaient à vue d’œil. Le sol était recouvert d’eau et glissant, l’odeur du poisson prégnante, et peu alléchante. Il y avait beaucoup de “merluchon” et des poissons plats, soles et limandes, qui avaient notre préférence.

Pour les fruits, on ne mangeait alors que les fruits de saison, mais en quantité : pommes poires, oranges, bananes, cerises, fraises, pêches, abricots, prunes, melons, raisins, et figues, rien que des fruits naturels! On ne connaissait pas encore les fruits exotiques, la mondialisation, avec tous ses bienfaits, n’avait pas encore commencé. On pouvait en acheter dans des boutiques spécialisées ou les premiers grands magasins, mais ils étaient hors de prix. La grande distribution n’était pas encore née, et le budget alimentaire représentait plus de 30% des dépenses d’un foyer. Aujourd’hui (2018) il est tombé à 12/13%.

Dans ce contexte, et quand les fruits en surproduction étaient à la baisse, ma mère en achetait pour faire des confitures. Il y avait toujours des stocks de confiture de pomme, d’orange, d’abricot et de fraise, de prunes et de figues, qui venaient agrémenter de bonnes tartines de pain beurré. Mon père s’en régalait et en remplissait des ramequins ou bien il piochait directement dans le pot avec un bout de pain planté au bout d’un couteau….

Une autre de ses spécialités était de composer de bonnes salades de fruit.

Une innovation maison consistait à préparer des fraises au vin. Les fraises macéraient quelques heures dans un saladier avec du vin : c’était un régal. Nos correspondants allemands regardaient de prime abord ce plat avec restriction, voire dégoût, mais quand ils nous voyaient nous régaler, ils finissaient par goûter, et comme c’était des gens intelligents, ils appréciaient et en reprenaient.

La pâtisserie était le seul plat préparé acheté, le dimanche, chez le pâtissier, où il fallait faire la queue pour obtenir, soit un gâteau classique, soit des petits gâteaux, millefeuilles, éclairs au chocolat ou au café, religieuses, tartelettes aux fruits, etc.

Mon père se serait fait damner pour un millefeuille ou un éclair au café, moi c’était pour le chocolat !

Mais notre préférence allait aux flans et aux crèmes chocolat faits par notre mère. Un vrai régal, qui permettait de terminer le repas en apothéose. Elle savait aussi confectionner de belles tartes aux pommes.

Sa plus belle réussite en matière de dessert était une crème au chocolat dans laquelle étaient introduits des biscuits à la cuillère imbibés ou non de rhum. Un délice, qui était servi pour les repas festifs du dimanche.

Les desserts lactés n’étaient pas encore sur le marché, les yaourts (on disait “yogourts”) commençaient à peine à apparaître. Vendus en pots de verre consignés, il fallait les ramener chez Pendariès, l’épicier en bas de la côte Dessales. A la cantine du  lycée j’ai découvert les petits suisses, enveloppés dans du papier, qui, hélas, utilisés comme projectile, finissaient souvent collés au plafond….

Nous aimions aussi les fromages, mais vu les prix nous consommions essentiellement des camemberts, qui avaient l’avantage d’avoir un bon rapport qualité prix. Adolescents, et après un bon matche de tennis, nous étions capables pour goûter, de manger un camembert entier à deux. Les gruyères faisaient aussi partie des fromages de base.

La vraie découverte des fromages dans leur variété, nous devions la faire à Paris, MC et moi, après notre mariage, notamment au “rayon fromage” du magasin Inno Montparnasse.

Beaucoup de repas, notamment en hiver, commençaient par une bonne assiette de “soupe“, on dirait “potage” en langue d’oïl. Nous nous régalions à avaler ce breuvage chaud, agrémenté de vermicelle, et souvent de bouillon Kub, ces fameux cubes qui venaient en relever le goût. Mais les meilleurs potages étaient ceux qui provenaient d’un vrai pot au feu.

Au sujet des boissons, à table nous buvions de l’eau du robinet, qui venait couper du vin de table faiblement alcoolisé. Déjà enfants, nous buvions en petite quantité de ce breuvage coloré en rouge… Rappelons que les bouteilles en verre étaient consignées et que cela occasionnait une manutention lourde. L’invention des bouteilles en pvc jetable allait beaucoup plus tard alléger considérablement les tâches ménagères.

Parfois, il y avait de la limonade, dans des bouteilles en verre munies d’un bouchon spécial à ressort. Mais cette boisson pétillante était plutôt bue au café, dans les grandes occasions, les jours de forte chaleur. Mon père pouvait alors prendre une bière ou un panaché, auquel nous eûmes droit une fois adolescents.

Entre les repas, comme les jus de fruits étaient trop chers, nous allongions des sirops avec de l’eau, essentiellement de la menthe, de la grenadine, de l’orange et parfois de l’orgeat.

Le petit déjeuner était très copieux, composé d’un grand bol de café au lait, ou de chocolat au lait (Banania ou Poulain), dans lequel nous trempions de grosses tranches de pain beurré recouvertes de confiture. C’était un moment très apprécié!

Tous les repas du jour, en incluant petit déjeuner, et goûter, s’accompagnaient de la consommation de pain, notamment de ces fameuses “flûtes” toulousaine. Dans le nord on parlait de “baguettes”, idem pour les “chocolatines” du midi identiques aux “pains au chocolat” parisiens.

Comme Jolimont était éloigné des boulangeries, nous avions la chance de voir un boulanger itinérant arrêter sa carriole menée par un cheval, devant le 27 bis rue dessales pour nous offrir sa production. Seule contrainte, il fallait être présent lors de son passage, ou bien s’arranger avec un voisin. Une anecdote amusante, le cheval avait l’habitude de laisser un peu de crottin à chacun de ses passages, et il fallait voir toutes les voisines/clientes de la rue se précipiter avec pelle et seau pour récupérer le précieux engrais livré gratuitement à domicile.

Enfin je terminerai cette chronique par l’évocation des repas du dimanche, forcément améliorés, souvent autour d’un poulet  accompagné de frites, ou d’un gigot aux haricots.

La  Poule au Pot tous les Dimanches pour tous les Français

Nous étions fidèles à cette volonté  de Sully édictée au tout début du 17ème siècle

 En entrée, il y avait de la charcuterie (nous aimions la saucisse sèche et la mortadelle) et une grande salade (œufs durs, tomates) accompagnée de mayonnaise (voir le texte ou je raconte la préparation très difficile de ce produit). Je n’ai jamais été un fana des entrées, je n’aimais pas cette mayonnaise faite maison, peut être à cause du cérémonial conflictuel qui présidait à sa fabrication. Je n’aimais pas non plus les bouchées à la reine qui étaient  souvent proposées à l’époque.

N’oublions pas le café, moulu dans un magnifique moulin. Nous en avons bu déjà enfants, et n’avons jamais arrêté d’en boire.

On ne peut pas terminer ce texte sans évoquer les denrées inaccessibles à cause de leur prix, ou encore indisponibles.

Les huîtres étaient encore un aliment rare, difficile à conserver, cher, et d’une ouverture improbable. Nous en avons mangé en quelques occasions, notamment quand Tontoni en apportait pour un repas dominical. C’était alors la croix et la bannière pour les ouvrir, mes parents n’avaient ni la technique, ni les outils adéquats. La séance d’ouverture dans l’évier se terminait souvent dans une odeur de mercurochrome et d’eau oxygénée, avant la pose de tricostéril et de bandes….

Plus tard, quand je commençais à travailler, je profitais des premiers repas d’affaire pour rattraper mon retard en matière de consommation d’huîtres.

Ce fut aussi le même phénomène pour le foie gras, qui ne se démocratisa que vers les années 70.

Le champagne était encore une boisson élitiste, et nous consommions d’infâmes mousseux, des vins liquoreux, le Monbazillac faisait fureur chez les dames qui y trempaient de petits gâteaux secs, et des rouges ordinaires. L’apprentissage des bons vins ne viendrait que dans les années 80, lors de mon arrivée dans la grande distribution, chez Promodès et surtout chez Codec, où se trouvaient les meilleurs connaisseurs en produits alimentaires .

C’est  un excellent souvenir que je conserve de la bonne cuisine préparée par notre mère. Le temps passé à table fait partie des bons moments de mon enfance, en écoutant France Inter ( le jeu des mille francs, les feuilletons) ou en échangeant sur les évènements du jour, politique, bureau des litiges, affaires scolaires, etc.

Toute notre enfance nous avons pu consommer une alimentation saine et faite maison, qui nous a bien réussi. Une telle cuisine, peu onéreuse, reste possible aujourd’hui, mais l’offre alimentaire et le temps disponible pour les mères de famille ont tellement évolué que très peu de femmes modernes voudraient revenir à cette culture culinaire.

 

 

 

Par Roger Séguéla, , publié le 18/12/2019 | Comments (0)
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Cisella, ma grand-mère maternelle (la nonna)

Ma Grand Mère maternelle, Cisella, surnommée « la Baronne » par mon père fut une personne d’une discrétion étonnante, toujours en retrait, et toujours prête à rendre service.

Vêtue en sombre, à l’italienne, elle aura passé sa vie au service des autres, mari brutal, enfants, famille italienne qui en abusait, sans jamais s’accorder le moindre plaisir. Elle nous aimait en silence, n’avait jamais réussi à apprendre le français, parlait un mélange de patois italiens (mantovan et veronese), d’italien et de français, ce qui la rendait difficilement compréhensible en France comme en Italie. Avec mon frère nous expérimentions le « Baronnien », son langage qui nous amusait, et qui la faisait rire quand on l’utilisait (« A fat gnouls » pour « il y a de l’orage »). Mon père l’estimait et la protégeait, son rapport avec ma mère était assez conflictuel, personne d’autorité, ma mère avait du mal à accepter sa faiblesse et sa fuite devant les problèmes : « Ma… non so pa… (Mais… je ne sais pas…).

Elle nous adorait, mon frère Bernard et moi, et nous le lui rendions bien.

Nous n’avons jamais su les circonstances de sa rencontre avec Umberto, mariage arrangé après une déception amoureuse de ce dernier ? C’est ce que nous avons cru comprendre, car il n’y avait aucune trace du moindre sentiment entre eux. *

Un souvenir parmi d’autres, un jour elle arrive à Jolimont et nous raconte que quelqu’un lui avait offert une « tourtou » et qu’elle l’avait mise dans une cage… gros questionnement et vaste interrogation, nous avions du mal à concevoir une tortue dans une cage, mais connaissant le « baronnien » il fallait interpréter son vocabulaire approximatif sinon poétique. Il nous fallut pas mal de temps pour comprendre qu’il s’agissait en fait d’une tourterelle.

Cette anecdote montre la difficulté d’insertion de personnes immigrées à faible niveau scolaire. C’est pour cela qu’elle n’a pu que faire des ménages dans la famille italienne qui en profitait allègrement et qui la traitait de haut…..d’où les mauvaises relations de ma mère avec une partie des cousins italiens toulousains.

Janvier 1945 au 27 rue dessalles. Cisella Lui avec son petit fils Roger dans les bras

         Une fois séparée de son mari, elle vécut à mi-temps entre la France et l’Italie, elle se sentait mieux en Italie, mais ne pouvait y rester longtemps car les cousins lui demandaient de payer pour son logement et sa nourriture, et ils la renvoyaient en France quand elle avait dépensé ses maigres économies. En fait, à force d’exil, elle n’était plus chez elle nulle part.

1953 Les 3 sœurs Rossignoli : Cisella, née en 1900, Rosina, en 1911 et Elvira, en 1897

         Elle est morte à 92 ans dans une maison de retraite, où ma mère venait de la placer. Ce fut un drame, car ma mère ne pouvait plus s’en occuper, et elle a culpabilisé de s’en être « débarrassée »

S’il faut imaginer Sisyphe heureux, il faut beaucoup d’imagination pour imaginer, que ma grand-mère ait pu être heureuse, et pourtant, quand elle était avec nous, ses petits-enfants, elle était toujours souriante, toujours d’accord avec mon père, d’un fatalisme à toute épreuve, malgré les brusqueries de sa fille qui n’hésitait pas à la secouer pour la sortir de sa passivité.

Comment était-elle dans sa jeunesse ?  Je n’ai même pas de photos, où elle ait moins de 40 ans, et elle porte toujours le « fichu » des italiennes du temps. On peut imaginer une grande et belle jeune fille, au vu d’une photo de sa sœur Elvira jeune, avant qu’elle ne rentre dans l’enfer d’un mariage malheureux.

Elvira,  la sœur aînée de Cisella, jeune fille


*j’ai voulu approfondir la question et j’ai cherché l’acte de mariage entre Umberto et Cisella (orthographe initiale italienne).

Bien m’en a pris, car aucune date ne figurait sur l’arbre généalogique réalisé par ma mère, qui ne pouvait l’ignorer, ayant toujours eu pour mission de s’occuper des papiers de la famille. Et il y en eut beaucoup s’agissant d’une famille immigrée, l’administration française s’étant souvent montrée tâtillonne.

Les papiers étant chez Bernard, j’ai donc demandé à mon frère le rechercher ce fameux document, qu’il m’a envoyé aujourd’hui, 26 avril 17.

Et on y découvre que le mariage fut prononcé le 10 juin 1923, notre mère étant née le 19 août de la même année. Et pourtant les bans avaient été affichés fin janvier et début février. Connaissant le caractère obstiné de Umberto, et dans le contexte religieux de l’époque, on peut supposer qu’il y eut de l’eau dans le gaz, et beaucoup de difficultés à le conduire devant le

« monsignore » de Schivenoglia….D’autant plus que j’ai ouï dire que ses préférences allaient ailleurs….mais à l’époque, il fallait « réparer », ce qui a contribué à gâcher des millions de vies, dont celles de mes grands-parents.

On pourrait être tenté de faire un parallèle avec mes parents, mariés en janvier 1944, alors que je suis né le 29 juin de la même année. (J’ai toujours été fier de m’être invité au mariage de mes parents…). Mais la comparaison s’arrête là, car j’ai découvert dans les vieux papiers soigneusement classés, les échanges épistolaires entre André et Emma. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il y avait entre eux un amour profond. Peut-être faut-il y voir une des raisons de mon caractère plutôt optimiste ?


Quelques exemples de langage “Baronnien”:

On va avoir dé la “mélèta sta soir”  (lettre de Bernard  30 /01 /66)

T’ago pas mal a la genciva? (lettre de Roger mai 65)

A fat temporal, variante :  A  fat gniouls… signifie “le temps est orageux”

On a ouna tourtou dans la cagea… il s’agit d’une tourterelle

 

 

 

 

 

 

Par Roger Séguéla, , publié le 07/12/2019 | Comments (0)
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