Prendre le frais

Les soirs d’été, sur le coup de 21 h, après le dîner pris à 19 h très précises, mes grands-parents Séguéla sortaient les chaises et s’installaient devant leur maison du 27 rue Dessalles, en général sur le trottoir. Ils allaient « prendre le frais ».

Jean et Maria Séguéla sur le trottoir devant leur maison du 27 rue Dessalles
Au premier étage, à droite, la fenêtre de ma chambre, d’où j’entendais les conversations.

Personne ne passait dans ce bout de rue en impasse, et ils pouvaient privatiser à loisir le domaine public.
Ils étaient rapidement rejoints par des voisins, et des amis qui montaient des faubourgs surchauffés de la ville, pour venir profiter de la fraîcheur tout relative du Plateau de Jolimont. A califourchon sur leurs chaises, pour pouvoir s’appuyer au dossier, les hommes commençaient de longues discussions, entrecoupés de silences, où l’on digérait les informations reçues, et où l’on préparait ses futures interventions.

Les débats étaient généralement calmes, entre gens de bonne compagnie, où les agressifs n’étaient pas invités. Ce n’étaient pas des notables, mais des hommes d’âge mûr, empreints de respectabilité.

Je ne me souviens pas que ma grand-mère ait servi des boissons, on ne buvait pas chez les Séguéla. Par contre les hommes fumaient beaucoup, et il arrivait que la fumée des cigares et cigarettes parvienne jusque dans ma chambre située juste au-dessus. Seul élément positif, la fumée tenait les moustiques à distance.

La fraîcheur du soir tombait peu à peu sur les participants, venant effacer les traces de la chaleur diurne. Dans cette atmosphère agréable, la veillée estivale commençait, sans feu de bois, sous la pâle clarté De la lune et des étoiles.

Le sujet le plus important était bien sûr la politique.

Dans les années 50/60, on vivait l’apogée et la fin de la 4ème république. Les hommes politiques de la région toulousaine étaient au pouvoir, portés par la prédominance du courant rad/soc, majoritaire dans le sud-ouest. Vincent Auriol, de Muret, Haute Garonne, fut président de la république (1947/1954), avant de céder la place à René Coty.

 

Vincent  Auriol , député maire de Muret (haute-garonne),
ministre de Léon Blum et du général de Gaulle,
résistant et président de la république 1947/1954

Les crédits tombaient dru sur les départements de la future région Midi-Pyrénées, qui s’enorgueillissaient du plus beau réseau routier de France.

De ma chambre, j’ai pu suivre l’instabilité politique de cette époque, et la valse des gouvernements. Je commençais à m’y intéresser en 1954 avec l’arrivée au pouvoir de Pierre Mendès-France, qui parlait toutes les semaines à la radio et nous faisait boire du lait à l’école.

Je suivrai ensuite les dernières années de cette république avec les présidents du conseil que furent Edgar Faure, Guy Mollet, Maurice Bourgès Maunoury, Félix Gaillard et le dernier Pierre Pflimlin, avant l’arrivée au pouvoir du général De Gaulle. Trois des cinq derniers présidents du conseil étaient originaires du sud-ouest.

La politique municipale était aussi à l’ordre du jour. Le maire SFIO Raymond Badiou, faisait l’unanimité en menant une politique d’urbanisation très prudente. Il dirigea la ville de la libération en 1944 jusqu’en 1958, passant le relais à Louis Bazerque qui se lancera dans les logements sociaux (dont le Mirail). Ce n’est qu’en 1971 que le Centre-Droit prendra le pouvoir avec la dynastie Baudis, Pierre puis Dominique.

On abordait aussi des sujets plus anciens, notamment la guerre de 14/18, dont mon grand-père Jean Séguéla et ses amis étaient tous des rescapés.

Et on parlait aussi beaucoup de la famille, essentiellement campagnarde, tous ces néo citadins arrivaient de la proche région toulousaine, où leurs familles continuaient à vivre dans leurs fermes ancestrales, avant que les jeunes de ma génération ne partent en masse vers la grande métropole occitane, attirés par les conditions de travail plus faciles du tertiaire et du secondaire (l’industrie aéronautique était alors en fort développement et les salaires élevés).

Les faits divers faisaient partie des sujets traités.

La télévision n’étant pas encore répandue, on ne recevait les informations que par la presse écrite et la radio. Faute d’image, c’est la qualité du discours qui primait, et on appréciait les grands orateurs, politiques ou avocats. Mon grand-père avait coutume d’apprécier les gens qui « parlaient » bien, et il devait tomber sous le charme de De Gaulle, séduit plus par la qualité oratoire du discours que par le fond.

Enfin le seul sujet capable d’apporter un peu de discorde, mais sûrement beaucoup d’animation, était le sport.

Pour ces hommes qui avaient fait la guerre de 14, prédominaient des sports virils, comme la boxe et le catch. On veillait alors pour écouter la retransmission des combats de Marcel Cerdan. Et en juillet, bien sûr, le Tour de France avait la vedette ; on évoquait l’étape du jour, on se lançait dans des comparaisons entre coureurs et on faisait des pronostics pour les étapes suivantes. C’était un temps heureux où l’on courrait encore par équipes nationales, et où il y avait beaucoup d’équipes régionales françaises, ce qui multipliait nos chances de victoire.

Mon grand-père aimait bien des coureurs comme Gilbert Bauvin et Raphaël Géminiani, mais son préféré était Louison Bobet, dont il aimait le panache. (Evidemment, pour le contredire et alimenter la discussion avec lui, je préférais Jacques Anquetil).

Louison Bobet dans l’Izoard
Vainqueur trois fois de suite du Tour de France 1953/1955

Le Stade Toulousain, avec ses titres, l’emportait alors sur le Toulouse Football Club, dans la génération de mon grand-père. Il adorait les courses automobiles : les noms des grands pilotes de l’époque m’étaient donc familiers. Juan Manuel Fangio était champion du monde, Farina brillait au début des années 50, Stirling Moss suivait Fangio, et Maurice Trintignant était le premier français à gagner un grand prix (Monaco-1955).

Les spectacles étaient peu évoqués, ils écoutaient via la TSF, des chanteurs et des pièces radiophoniques. Mes grands-parents ne sortaient pas, et le théâtre du Capitole était parfois évoqué par des amis amoureux du bel canto. Seule Edith Piaf rentrait dans les échanges, peut-être plus par sa vie affective que par ses dons de chanteuse. Et en plus, elle était avec Marcel Cerdan.

Edith et Marcel

Les femmes formaient un cercle à part, elles laissaient la primauté de l’expression orale aux hommes, et tenaient des conciliabules à voix basse, évoquant des sujets plus quotidiens, comme la cuisine, les tâches manuelles, la famille. Elles discourraient en tricotant, de manière à ne jamais rester inactives. La santé était un sujet majeur, il y avait toujours un problème à évoquer, les maladies des enfants, les problèmes spécifiquement féminins, et les maladies des vieux. On était alors vieux à 50 ans, et tumeurs et crises cardiaques faisaient des ravages. La médecine en était encore à se battre contre la tuberculose, et on subissait la mort avec une certaine fatalité. Cancer et maladies cardiovasculaires n’appartenaient pas encore au langage commun.

Et puis, elles ne pouvaient s’en empêcher, il fallait bien parler des absentes…. Quand chez les hommes on ne se moquait jamais de son prochain, surtout absent, si ce n’est avec un humour qui mettait une certaine distanciation, chez les femmes on avait la dent plus dure. C’était comme si on ne pardonnait pas aux femmes certains actes, tolérés aux hommes.

Ma grand-mère Maria savait écouter et je ne me souviens pas l’avoir entendu dire du mal d’une consœur, par contre elle avait l’art de poser les bonnes questions, celles qui ouvrent les serrures et délient les langues.

Depuis ma chambre du premier étage qui surplombait la scène, j’entendais malgré moi toutes ces conversations fort instructives, du moins sur la vie du quartier.

J’aurais dû prêter davantage attention aux souvenirs historiques, mais à 10 ans on ne perçoit pas encore l’intérêt de récupérer des informations sur ce passé relativement récent, qui pour moi, enfant de l’après deuxième guerre mondiale, né en 44, relevait d’une époque fort ancienne, 25 à 30 ans avant. Comment s’étonner alors que des enfants de 10 ans d’aujourd’hui, ne connaissent rien à la période 1990/2000, et encore moins au 20ème siècle ?

Ces discussions extérieures nocturnes me faisaient une compagnie, un fond sonore amical, pendant qu’en juin je révisais mes examens et qu’en juillet août je me plongeais dans quelque roman captivant.

Un seul regret, ne pas avoir pris de notes sur toutes ces histoires, qui marquaient cette époque aujourd’hui révolue. Si mes parents s’interdisaient d’y participer*, ils nous amenaient quelques fois, mon frère et moi, « prendre le frais » sur le plateau de Jolimont tout proche. Et sur cet immense terrain vague, orienté vers le nord en pente douce, nous nous asseyions sur l’herbe, et contemplions le ciel étoilé.

La nuit étoilée de Vincent Van Gogh

Toujours prolixe, mon père nous racontait des histoires. Il pouvait parler des heures de l’Histoire de France, ponctuant ses phrases d’interjections familières, qui conféraient une saveur particulière à ses narrations (Ébé c…! Ébé p….!).

Nous regardions les cieux, essayant de repérer les constellations, la Grande et la Petite Ourse, recherchant les étoiles filantes, sans oublier de faire un vœu chaque fois que l’une d’elles illuminait la voûte céleste. Et les grillons stridulaient, créant ainsi un fond musical rassurant et lénifiant, caractéristique de ces soirées mémorables.

Il y avait donc plusieurs manières de « prendre le frais ».

Cette belle expression régionale témoigne parfaitement de cette convivialité et de cette simplicité des rapports humains. La fraîcheur toute relative permettait à la chaleur humaine de s’extérioriser et de s’exprimer. Mon père remplissait des cahiers de contributions directes, pour gagner un deuxième salaire. C’était aussi un alibi pour ne pas se fâcher avec son épouse.

Ma mère évitait tout contact avec sa belle-mère, pour les raisons que j’évoque par ailleurs.

Cette écoute depuis ma chambre du premier étage, m’a permis d’établir un lien à sens unique avec mes grands-parents que la vindicte maternelle m’empêchait de voir.

Par Roger Séguéla, , publié le 04/10/2021 | Comments (0)
Dans: Chroniques | Format:

Le grand combat de Lars Vogt

 

Lars Vogt

 

Les 23 et 24 juillet 2021, le chef d’orchestre allemand Lars Vogt, est de retour à La Roque d’Anthéron. C’est là que nous l’avions découvert au cours de l’été 2019. Pour cause de pandémie, le Festival n’a pas eu lieu en 2020.

Il y a deux ans, il dirigeait le Northern Royal Symphonia, cette année il est à la tête de l’Orchestre de Chambre de Paris (photo ci-dessous).

Venus en 2019, surtout pour écouter les 2 grands pianistes que sont Nicholas Angelich et Anne Queffelec, nous avions découvert ce jeune chef prodige. Cette année, c’est pour lui que nous revenons. Il devait être accompagné par Nicholas Angelich sur un programme Beethoven, et par Mario Haring sur des œuvres de Mozart.

Nicholas Angelich, souffrant sera remplacé au pied levé par le jeune pianiste russe, Vadim Kholodenko.

Mario Haring

A son entrée en scène, je suis frappé par le changement physique subi par Lars Vogt. Il est toujours aussi dynamique, mais il a vieilli, et il est très pâle. Nous apprendrons le deuxième soir par des voisins mélomanes, qu’il souffre d’un cancer du foie, avec métastases, ce qui explique son teint blafard. Si son apparence montre qu’il est physiquement touché, son comportement professionnel est celui d’un battant, d’un homme en possession de tous ses moyens.

Son courage est admirable, comme d’autres artistes, et je pense à Johnny Halliday, il est capable de conserver un comportement normal, et de fournir des prestations remarquables, malgré une maladie très invalidante. Il fournit sur scène une énergie communicative transmise à un orchestre qui ne demande qu’à l’aider. Ce sentiment de lutte commune, chef/orchestre, explique sûrement en partie la qualité de la prestation de l’ensemble, et le sentiment d’avoir affaire à une équipe particulièrement soudée face à l’adversité.

Le premier soir, il enlève une 5ème symphonie d’anthologie, qui laisse les spectateurs dans le plus grand ravissemennt.

Le lendemain, accompagné par le pianiste germano-nippon, Mario Haring, doux et suave au piano, doté d’un toucher soyeux, il a dirigé le 12ème concerto du même Mozart, dans une perfection qui laisse le public émerveillé. Il reprendra le piano pour diriger le 24ème concerto de Mozart, où l’alternance entre sa prestation pianistique et son commandement d’orchestre, démontrera le caractère très personnel de son art musical. Il sera encore époustouflant de gravité dans le 2ème mouvement de la 41ème symphonie de Mozart, dite Jupiter, dont les accents tragiques annoncent déjà le Requiem.

Et il est fabuleux dans son bis de la première soirée, en jouant le Final de la 1ère symphonie de Prokofiev. S’il avait joué aux arènes de Nîmes, il serait sorti par la Porte des Consuls.

Vadym Khodolenko

Il y a deux ans, nous avions été frappés par la connivence qu’il avait avec le jeune orchestre du Northern Royal Symphonia. Cette année, nous retrouvons cette même complicité avec l’Orchestre de Paris, qui sublimé par le contexte, fournit une prestation quasi parfaite. Pas la moindre faute dans l’exécution du programme. Nous entendrons bien deux canards, mais il s’agit de deux volatiles de passage, venus écouter le concert classique, le disputant ainsi aux cigales et aux corneilles, qui fournissent un fond sonore original. C’est là un des charmes du plein air, où l’on est à ma merci de sons intempestifs.

Il faut aussi mentionner la chaleur estivale. Le concert Mozart débutant à 21 h, la température fut douce et agréable. Par contre, le concert Beethoven était programmé à 19 h, trop tôt, la température dépassant alors les 30°. Ce fut l’une des raisons de la relative médiocrité dans laquelle fut jouée le 5ème concerto, l’Empereur.

Le jeune remplaçant de Nicholas Angelich, Vadym Khodolenko, souffrit visiblement de la chaleur, mais aussi d’un manque de répétitions avec l’orchestre et le chef. Cela se sentit dans la qualité du jeu, et Lars Vogt dut faire une mise au point à la fin du premier mouvement.

Dommage, car ce magnifique concerto aurait dû être un régal, comme le fut la suite.

Au final, une belle programmation, un bel orchestre, des conditions climatiques et acoustiques optimales, et surtout un immense chef, qui sait sublimer ses orchestres et combler le public.

Souhaitons à Lars Vogt de triompher de sa maladie, et de poursuivre une carrière remarquable. Nous ne demandons qu’une seule chose, l’écouter et l’applaudir lors du Festival 2022 de la Roque d’Anthéron.

La Roque d’Anthéron, le 25 juillet 2021

 

 

Par Roger Séguéla, , publié le 28/07/2021 | Comments (0)
Dans: Périples des Arts | Format: ,

Une grande dame : Ursula Savelsberg 

C’est le 4 juillet 1961, que j’arrive à Münich en provenance de Heilbronn-Sontheim. Je viens d’être reçu au baccalauréat (1ère partie), avec mention. J’ai tout juste 17 ans, et le monde m’appartient. Je suis invité par la famille Savelsberg à passer quelques semaines dans le cadre d’un échange linguistique.

Dans la famille Savelsberg, il y a deux fils, Gert, un géant de 1,93 m et son petit frère Rolf, d’une taille de simplement 1,88m. Ils sont alors âgés de 20 et 18 ans.

Juillet 1961 Grünwald b. München    Gert, Ursula et Rolf Savelsberg (photo RS)

Le père, Heinz Savelsberg, est directeur commercial de la Bavaria gmbh, une entreprise
cinématographique qui produit des films, basée à Geiselgasteig, tout près de Grünwald,
au sud de la capitale bavaroise. Il est souvent en déplacement, c’est l’homme d’affaire
moderne, fumant cigare et roulant en Mercédès. Il est âgé de 57 ans (né en 1904).
Sûr de lui et décideur, il m’impressionne.

Son épouse, Ursula, tient la maison, et organise les réceptions.C’est une femme exceptionnelle, d’une vaste culture et d’un goût raffiné.Elle est alors âgée de 46 ans (née en 1915). Fille d’un professeur de lettres classiques à l’université de Cologne, elle est passionnée par les arts, et notamment la peinture.

L’art moderne

Très tôt elle a été initiée à l’art moderne, son père, le Doktor Lehman, baignait dans le milieu culturel et appréciait le mouvement architectural du Bauhaus. Simple professeur, il avait un jour ramené à la maison une petite aquarelle de Paul Klee. Mais son achat, même d’une somme modique, mettait alors en déséquilibre le budget familial, et, la mort dans l’âme, il avait dû rapporter l’œuvre au marchand. Et depuis, dans la famille, on supputait souvent l’immense plus-value, qui avait ainsi été perdue.

Ceci pour montrer que chez les Lehman on aimait Klee et tous les modernes de l’époque, vilipendés par les nazis. L’ameublement était moderne et de bon goût, elle s’intéressait aussi à la littérature , à la musique et à l’architecture. Elle avait le sens du « Beau ». A 17 ans, j’avais l’âge idéal pour découvrir et absorber toute cette culture moderne, qui m’attirait.

Ce mois de juillet allait être capital dans l’orientation définitive de mes choix artistiques. Vierge de toute formation, j’avais ainsi choisi délibérément mon orientation picturale. A Münich, je pus visiter les musées d’art moderne, et plus particulièrement la Pinacothèque, dans sa configuration de l’époque.

Guidé par Ursula et la riche documentation personnelle familiale, je commence à apprécier les grands mouvements expressionnistes allemands, « Die Brücke », et « Der Blaue Reiter ». Le Blaue Reiter (le cavalier bleu), est un groupe  formé à Münich. On y retrouve Franz Marc, August Macke et Vassily Kandinsky. Klee et Jawlensky y ont aussi participé.

La Tour des Chevaux Bleus de Franz Marc

Le premier groupe expressionniste fut en fait « die Brücke » (le pont), animé par Kirchner, Schmidt-Rottluff et Nolde. Il émergea au début du 20ème siècle.

Mes deux premiers livres d’art achetés à Münich en 1961 (photos RS)

Je ramenais aussi quelques cartes postales représentant des œuvres de Nolde, Kirchner, Franz Marc et Paul Klee. J’eus la chance d’avoir une épouse qui partage mes goûts en matière picturale. Et les reproductions des œuvres des expressionnistes allemands devaient plus tard recouvrir nos murs, notamment Macke et Klee. C’était pour moi la porte ouverte à tout l’art moderne, j’étais prêt à aimer Picasso, Miro, Ernst, Delaunay, Mondrian, Klimt, Manessier, de Staël et beaucoup d’autres.

C’est grâce à Ursula Savelsberg que je choisis cette orientation qui devait durer toute ma vie. Je lui en serai toujours reconnaissant.

Les Voyages Culturels

Les Savelsberg sont de grands voyageurs, et leur modèle m’inspirera.  Ils contribueront, avec d’autres, à me donner le goût du voyage. Ursula voyage beaucoup, avec ou sans son mari, et ses voyages ont le plus souvent un côté culturel. Elle visite l’Europe et s’intéresse aux sites remarquables, d’où elle nous envoie de magnifiques cartes postales. Combien de sites jusqu’alors inconnus, ai-je découvert grâce à ses envois ! Je me souviens tout particulièrement de San Zeno, dont j’ignorais jusqu’alors l’existence. Et pourtant j’aurais dû connaître cette magnifique abbaye, située tout près de Vérone. Elle nous offrit un petit livre d’art consacré à ce monastère, détaillant les merveilles sculpturales. Et lors de notre première visite à Vérone, fief familial de ma grand-mère italienne, nous visitâmes en priorité ce site et son cloître exceptionnel.

29 07 2011 Le cloître de San Zeno près de Vérone (photo RS)

Une Culture Œcuménique

Cet exemple montre que Ursula s’intéressait à toutes les formes de culture, et pas uniquement à l’art moderne. Elle était aussi à l’aise dans le Moyen-Âge que dans la Renaissance. Enfant elle avait baigné dans la mythologie allemande, d’autant plus qu’elle vivait à Cologne sur les bords du Rhin. Et de facto, aimant le Beau, elle aimait l’Italie, où elle fit de nombreux séjours

Une Écriture Lumineuse

Tout le caractère empreint de fermeté et de rondeur d’Ursula ressort dans son écriture, d’une rare originalité. L’extrait d’une lettre adressée à ma mère en janvier 1962 pour préparer la venue de Rolf à Toulouse, en témoigne. Écrite en français (elle parlait couramment anglais), on y retrouve son sens de l’organisation et de la diplomatie.

Point n’est besoin d’être graphologue pour y déceler les traits principaux de son caractère, son œcuménisme et son empathie, son humanisme et son ouverture d’esprit, son côté positif et constructif.

14 janvier 1962 lettre de Ursula à ma mère (document RS)

J’ai conservé ces lettres qui retracent l’histoire de la famille Savelsberg. Ursula vécut longtemps, sa dernière lettre est datée de 2010, elle venait d’avoir 95 ans.

Elle tape alors à la machine et explique en allemand, qu’elle vient tout juste d’arrêter les voyages et la conduite automobile, à cause de sa vue, qui baisse. Elle m’écrit que la vie devient usante (fatigante), et qu’elle n’a toujours pas d’arrière petits enfants. Deux drames devaient assombrir sa vie à peu de temps d’intervalle, la disparition de ses 2 fils. Le premier, Gert, journaliste d’investigation au Spiegel, mort d’une chute sur la terre gelée, en faisant son footing. Pour des raisons que j’ignore, Rolf devait se donner la mort, peut-être des soucis financiers. De caractère, Rolf était plus fragile que Gert.

Haltes Münichoises

Nous sommes donc restés en relation jusqu’à la fin de sa vie, nous écrivant régulièrement. Nous fîmes une escale à Grünwald en août 1966, en nous rendant, Marie Claire et moi en Slovénie à bord de la 4CV. MC se souvient du petit lit étroit de la chambre d’amis. J’y repassais en juillet 2000,  profitant d’un voyage professionnel pour visiter des stations-service BP en Bavière. Chaque fois ce fut un grand plaisir de nous revoir. Même notre fils Raphaël, qui avait beaucoup entendu parler d’Ursula, s’arrêta à Grünwald pour faire sa connaissance, en 1996, au cours d’un voyage professionnel qui l’avait amené à passer par Münich. Ursula, cette dame d’une grande culture, et d’un goût raffiné, faisait finalement partie de la famille.

Je lui dois ma culture artistique, mon amour de l’art moderne, qu’elle a su me faire découvrir et apprécier. C’est une immense chance que d’avoir rencontré à 17 ans une femme d’une telle culture, capable de la faire partager !

06 novembre 1962   –  Cologne en 1531  une carte culturelle façon Ursula (photo RS)

 

 

 

 

 

 

 

Par Roger Séguéla, , publié le 15/06/2021 | Comments (0)
Dans: Chroniques | Format:

« Monsieur Guichard », mon maître d’école

C’est en CM2 (cours moyen deuxième année), en 1954/1955, à l’école primaire Marengo, que j’ai eu la grande chance de tomber sur un maître d’école exceptionnel, qui avait toutes les qualités requises pour faire partie des Hussards Noirs de la République.

Il fut un grand défenseur de la laïcité et des valeurs républicaines.

J’ai oublié son prénom, car on ne l’appelait que « Monsieur » Guichard.

Il en imposait naturellement et aucun élève ne s’est jamais essayé à le chahuter.

Il officiait simultanément sur 3 classes, le CM2 (12 élèves) et les 2 cours de fin d’études (10 et 14 élèves), qui préparaient au certificat d’études primaires, et qui duraient 2 ans.  Il y avait donc 36 élèves, ce qui supposait une organisation remarquable. (Et qui amène à relativiser les jérémiades de certains enseignants actuels…).

Et comme j’étais l’élève brillant de la classe, j’avais vite fait de me débarrasser des exercices, qu’il nous donnait pendant qu’il faisait classe aux élèves du cursus de fin d’études. Je pouvais donc écouter ces cours très intéressants car très pratiques et axés sur des connaissances concrètes.

D’ailleurs, comme il me savait disponible, il me faisait souvent intervenir pour trouver les solutions aux questions posées. Paradoxalement, les anciens ne m’en ont jamais voulu de chasser sur leurs terres, il est vrai que j’ai toujours eu de bonnes relations avec eux, et ils venaient à mon secours quand je me frottais aux fils des bourgeois cléricaux…. Maillastre, pauvre parmi les pauvres, m’accompagnait même jusqu’à la maison dans les périodes de forte tension, faisant office de protection rapprochée.

C’est grâce à cette dualité de cours que j’ai pu notamment travailler le calcul mental, qualité qui m’aura toujours beaucoup servi dans ma vie professionnelle, post-professionnelle et privée.

La Classe de M. Guichard 1954/1955   –   Photothèque Roger Séguéla

Au 1er rang, assise, la classe de CM2 (je suis le 4ème en partant de la gauche). Au milieu, le cours de fin d’études 2éme année (les grands). En haut, le cours de fin d’études 1ère année. M. Guichard est absent de la photo, je ne dispose d’aucune photo de lui. Les noms de famille sont de ma main, l’inscription « 1954/1955, classe de Mr Guichard », est écrite par ma mère

Un Enseignement Novateur

Il était à la fois « classique et moderne », refusait les principes d’un enseignement trop réglementé, ne craignait pas d’affronter le directeur de l’école.

Il aimait innover.

Un exemple : il amenait un tourne-disque en classe, et nous faisait écouter de la musique classique, notamment Chopin et Schubert, ainsi que la musique espagnole. Il nous a fait apprécier les “Séguédilles”. Il aimait aussi les chœurs, surtout les russes, et je me souviens encore des paroles de Stenka Razine.

Un beau jour, un chef cosaque,

Le célèbre et grand Stenka,

Captura dans une attaque,

La princesse Miarka. (prononcer E-mi-iar-ka, le quatrain étant composé d’octosyllabes)

Homme de gauche, tous les après-midis, il nous donnait un exercice et se plongeait dans la lecture du Monde, ce qui nous impressionnait, car les plus évolués en étaient encore à la Dépêche du Midi, les journaux de Paris étant le monopole d’une élite.

Militant du PSA (parti socialiste autonome), mouvement pré-rocardien, et à l’origine du futur PSU, qui sera créé en 1960, il s’impliquait dans la vie politique et militait pour ce parti, notamment lors des élections.

Sur ce point, il s’était rapproché de mon père, mendésiste en 54/55, qui avait cependant refusé de s’engager, surtout quand il lui avait demandé de participer financièrement !

Il s’intéressait à la vie de ses élèves et de leur famille.

Une de ses techniques était de nous faire travailler sur un budget : rentrée scolaire, chasse, pêche, vacances, etc., ce qui lui permettait d’en savoir beaucoup sur la vie des familles. Les tableaux comparatifs qu’il nous faisait réaliser étaient très formateurs, sur un plan pratique et également sociologique….

De fait, il pratiquait une analyse très factuelle !

Et en CM2, âgé de 10 ans, je savais déjà ce qu’était un budget familial…

L’accent toulousain

M. Guichard était originaire de l’Est, Doubs ou Jura.

Il parlait un français très pur, où « ait » se prononçait « ait » et non pas « é ».

Son perfectionnisme aurait voulu que nous prononcions ces sons à la française, et non à la toulousaine.

Mais nous étions dans un quartier populaire, où l’accent toulousain écrasait toute forme différente d’expression.

Même avec un couteau sur la gorge, aucun élève n’aurait osé dire : « un litre de lait ». Nous nous obstinions à dire : « un litre de lé ». Celui qui aurait prononcé cette expression comme un français du pays d’oil, aurait illico était renié par tous ses collègues, et considéré comme un traître, et un lèche-botte.

Idem pour les verbes conjugués à l’imparfait, on ne disait pas « je marchais », mais « je marché ».

Malgré ses efforts, M. Guichard devait subir sur ce point un cuisant échec.

Notre honneur était en jeu, on emporte la patrie à la couleur de son accent !

Un Hommes déterminant

En effet, le directeur de l’école, M. Naudy, voulait m’envoyer à l’école normale d’instituteurs, où il était sûr de mon intégration et du bon résultat que j’allais lui assurer. Il avait convaincu mes parents, ravis d’un tel destin pour leur fils : instit et fonctionnaire, une vraie promotion sociale.

M. Guichard s’opposa au directeur, arriva à convaincre mes parents de m’inscrire au lycée, ce qui était un saut dans l’inconnu sur le plan social.

J’allais ainsi me frotter à des « fils de bourgeois », de notaires, d’avocats ou de médecins, ce qui faisait alors peur à la classe « ouvrière ».  D’autres élèves méritants ne purent me suivre, sous la pression de leurs parents.

Je fus finalement inscrit au lycée Bellevue, un lycée pilote, chargé de former des ingénieurs parlant allemand pour réussir un développement harmonieux des 2 nations après la seconde guerre mondiale. Le directeur du lycée, M. Tarabout, acheva de convaincre mes parents et me fit inscrire dans la meilleure classe, où l’on apprenait les langues les plus difficiles : l’allemand et le latin.

Il faut dire qu’entre temps, inscrit par mon maître d’école, je m’étais classé second au concours Fabre/Faure qui opposait les meilleurs élèves de CM 2 de la ville de Toulouse, grâce notamment à une excellente note en calcul mental, où mon agilité avait impressionné le jury.

C’est donc grâce à l’intervention de M. Guichard, qui avait su déceler chez moi un certain potentiel, que je pris le premier virage essentiel de ma vie. Il était déjà écrit que je ne serais pas le premier instit de la famille. Mon horizon s’éclairait, je pouvais dorénavant viser le professorat, ce qui rassurait et enchantait mes parents…

Quant à moi, j’avais suivi de loin ces débats, on ne m’avait pas ou peu consulté, mais on s’intéressait à moi, ce qui me rendait fier, et au fond j’étais ravi de partir dans l’inconnu, ce qui devait advenir de encore de nombreuses fois dans ma vie.

Il y a sûrement quelque chose dans mes gènes qui me pousse à l’aventure, j’ai bien eu un arrière-grand-père qui a émigré au Brésil en amenant toute sa famille, et un grand père qui a également émigré d’Italie en France… Bon sang ne saurait mentir !

 

Annexe :  La Princesse Miarka (3 quatrains octosyllabiques) :

Un beau jour un chef cosaque

Le superbe et grand Stenka

Captura dans une attaque

La princesse Miarka

 

Pour sceller une alliance

Avec l’âpre et fière Volga,

Stenka jette au fleuve immense

La princesse Miarka

 

Dans les eaux elle succombe

Mais bientôt le grand Stenka

Voit surgir blanche colombe

La princesse Miarka

 

Par Roger Séguéla, , publié le 08/05/2021 | Comments (0)
Dans: Chroniques | Format:

Brassens (1921-1981), mythe ou modèle

” Il suffit de passer le pont,

C’est tout de suite l’aventure,

Laisse-moi tenir ton jupon,

J’t’emmen’ visiter la nature !

Laisse-moi tenir ton jupon,

Courons guilleret, guillerette

Il suffit de passer le pont,

Et c’est le royaume des fleurettes.

“Il suffit de passer le pont”, l’une de mes chansons préférées

Brassens, “un mythe pour la jeunesse”

Cette accroche peut surprendre.

Un chanteur peut-il être un mythe ?

Elle s’explique par son rayonnement sur une grande partie de la jeunesse de ma génération.

Le personnage de Brassens était alors extrêmement puissant, quasi vénéré.

Toute forme de critique à son égard nous était insupportable !

Sa guitare (et sa pipe), faisaient partie d’une liturgie, que nous nous efforcions de copier, d’un modèle qu’il convenait d’imiter.

Le film produit par France 3, “Brassens par Brassens”, a apporté un éclairage nouveau sur sa vie. J’en ai retiré quelques informations révélant des ressemblances entre ses origines et les miennes.

Quelques points communs

Brassens est né en 21, comme mon père.

Son père était français de Sète, le mien de Toulouse.

Sa mère napolitaine, la mienne mantovano/véronèse.

Il est bon en français au lycée, et s’essaie à faire des vers qui sont mauvais, moi aussi.

Il semble être maladroit, ou peu attiré par les travaux manuels, moi aussi.

Il jouait (bien) de la guitare, en autodidacte, j’en joue aussi (mal), également en autodidacte, certainement pour l’imiter.

Il fume la pipe, j’essaierai d’en faire autant, mais sans y prendre un grand plaisir. L’essai sera de courte durée.

Et la comparaison s’arrête là.

Son Influence sur ma jeunesse

Elle est très forte, Brassens fait partie des principales personnalités formatrices de mon adolescence.

Quand éclate la bombe du “Gorille”, en 52, j’ai tout juste 8 ans. Je perçois le scandale qui entoure cette chanson, et je constate que mon père, tout comme ses amis, l’apprécie.

Si nous ne comprenons pas bien les raisons du choix du gorille à la fin de la chanson, nous apprécions davantage “Hécatombe”, où sur le marché de Brive la Gaillarde, des mégères rossent des pandores. C’est du guignol modernisé, auquel nous adhérons.

En grandissant, je vais progressivement découvrir Brassens, en étant séduit par ses idées d’anarchiste pacifiste, et de libertaire, réfractaire à toute forme d’autorité.

La pochette du Gorille, chanson politique, chez Polydor

Mais je suis aussi touché par son côté “romantique”, voire fleur bleue.

C’est peut-être même ce côté poétique et sensible qui l’emporte sur son aspect “révolté” non violent.

A l’adolescence, cette dualité a tout pour charmer un lycéen.

Et ça fait sérieux de s’afficher comme un fan de Brassens, face à la vague des Yéyés.

Dès que je le peux, j’achète ses disques 33 tours, qui tourneront sans cesse sur ma platine Dual. Le premier sera “Le pornographe, du phonographe”.

C’est le seul chanteur, dont j’achèterai tous les disques, sachant que Nougaro, qui a 8 ans de moins, n’est pas encore connu !

Deux Concerts

C’est le 18 octobre 1966, que nous assisterons, Marie-Claire et moi, pour la première fois à un concert de Georges Brassens.

Il passe au Théâtre National Populaire (TNP), au Palais de Chaillot. Juliette Gréco fait la première partie.

Nous le reverrons une deuxième et dernière fois à Bobino, cette salle faite pour lui, où il est très proche du public, et où l’ambiance est plus intime et plus chaleureuse. Ce devait être en 1969.

C’est une salle adaptée aux chanteurs seuls, avec accompagnement léger. Nous y verrons aussi 2 fois Serge Reggiani, avec beaucoup de plaisir.

Nous n’irons plus voir Brassens, nos goûts ont évolué et nous nous sommes intéressés à de nombreux autres chanteurs, plus jeunes.

Mais nous continuerons à l’écouter, sur les vinyles historiques, puis sur CD.

Mais, oserais-je l’écrire, le son était meilleur sur les vinyles !

François Villon

Brassens est un merveilleux passeur.

C’est par ses chansons que nous découvrons Villon et ses neiges d’antan. Quelle chance fabuleuse d’écouter la “Ballade des Dames du Temps Jadis”, mise en musique par Brassens, avant de l’étudier au lycée.

Dites-moi où, n’en quel pays

Est Flora la belle Romaine

Archipiada ni Thaïs

Qui fut sa cousine germaine ;

Écho, parlant quand bruit on mène

Dessus rivière ou sus étang,

Qui beauté eut trop plus qu’humaine ?

Mais où sont les neiges d’antan ? (Bis)

La face du monde en est changée, celle de l’approche des grands poètes aussi.

Et si le prof est intelligent, il va faire son cours à un public déjà conquis par le poète maudit, et rajeuni par la musique de Brassens.

Et puis il y a tous les autres poètes qu’il va chanter, de Paul Fort à Aragon, en passant par Verlaine et Victor Hugo, Théodore de Banville, Musset et Lamartine, Jean Richepin et Francis Jammes, le grand Corneille et Tristan Bernard, Gustave Nadaud et Antoine Pol, qu’il rendra célèbre en interprétant ses sublimes passantes.

Mention spéciale pour Victor Hugo, dont “La légende de la Nonne” reste pour moi l’un des plus beaux textes de la poésie française. Et je fredonnerai toute ma vie, “Gastibelza, l’homme à la carabine ».

Gastibelza, l’homme à la carabine

Chantait ainsi :

Quelqu’un a-t-il connu dona Sabine ?

Quelqu’un d’ici ?

Chantez, dansez, villageois ! la nuit gagne

Le mont Falou

Le vent qui vient à travers la montagne

Me rendra fou

Pas étonnante, donc, mon admiration pour “Les Rayons et les Ombres” et partant pour “La Légende des Siècles”.

Un Grand Poète

L’ambition de Brassens était d’être un grand écrivain français.  Sur sa carte d’identité, à la rubrique profession, il avait indiqué : “Homme de Lettres”.

Comme il avait quitté le lycée de Sète en fin de troisième, il dut rattraper son retard en français et pendant les années 45 à 52, il lut tous les grands poètes et enrichit son vocabulaire en étudiant les dictionnaires.

Ses premiers livres furent des échecs, et il cessa assez vite d’en écrire, seuls ses amis les ayant achetés.

Ecrire des chansons était pour lui une activité secondaire, puisqu’il s’agissait officiellement d’un art mineur. Il mit un peu de temps pour comprendre que sa vocation, son génie, étaient dans ce domaine, pas si mineur que ça.

Il est beaucoup plus difficile d’écrire une bonne chanson, versifiée, qu’aligner des phrases pour rédiger un roman.

Dans ce but il étudia les méthodes de versification chez les grands poètes.

Il travaillait ses textes sans relâche, recherchant la précision et le mot juste, raturant, reprenant et ciselant les paroles de ses chansons, dans un souci incessant de perfection.

Il restera dans la littérature française comme un grand poète, rejoignant ainsi tous ceux qu’il avait admirés.

L’Interprète

Auteur-compositeur, il resta longtemps dans l’anonymat.

Il fallut l’intelligence de deux de ses amis, (Roger Thérond et André Laville), qui le présentèrent à Patachou, pour que son talent soit reconnu.

Cette dernière lui acheta 3 chansons et lui demanda d’interpréter les autres, il en avait alors, en 1952, une trentaine en stock.

Se produire sur scène était pour lui un supplice, vu sa timidité et son agoraphobie. Il dut se faire violence, et, accompagné par le contrebassiste de Patachou, Pierre Nicolas, il monta sur les planches du cabaret montmartrois.

Il enchaînera Aux Trois Baudets, le cabaret de Jacques Canetti. Ce dernier lui fait enregistrer son premier 78 tours. Mais ses chansons déplaisent aux collaborateurs de la firme Philips, et Canetti créera la marque Polydor pour les diffuser.

Il n’aura pas à le regretter, le succès sera au rendez-vous, amplifié par l’interdiction de diffuser le Gorille sur les ondes radiophoniques !

On comprend ainsi à quel point Brassens choque les “honnêtes gens” et pourquoi il va écrire “La Mauvaise Réputation”.

Georges Brassens, et le Mythe de la Pipe

Mythe ou Modèle

Avec Jacques Brel et Léo Ferré, Brassens fait partie du trio majeur des auteurs/compositeurs/interprètes de ma jeunesse.

Et c’est de loin le plus important, celui qui m’a le plus marqué, le plus influencé.

Il m’a servi de modèle, pour m’aider à passer la délicate période de l’adolescence.

Mais ce modèle ne fonctionne plus à l’âge adulte.

Et ceux qui ne l’ont pas compris, j’en connais, sont restés d’éternels ados, profondément immatures, et inaptes à une vie que d’aucuns qualifieront de “normale”.

“Ses ailes de géant l’empêchent de marcher”

Modèle pour les adolescents, il restera mythique dans la chanson française et se sera fait une place de grand poète dans la littérature française.

 

 

 

 

 

 

Par Roger Séguéla, , publié le 20/04/2021 | Comments (2)
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Les Noëls de mon enfance

Impossible de parler de son enfance sans évoquer Noël, cette fête tant attendue qui s’agrémentait de vacances scolaires, et suscitait les rêves les plus fous.

Impossible d’oublier cette ambiance féérique et magique.

Impossible de ne pas se souvenir de cette belle fête familiale.

Et surtout, impossible d’occulter la plus belle des croyances, celle dans le Père Noël.

Le Père Noël :

J’y croirai jusqu’à la fin de l’année 50.

Je serai affranchi par un grand à mon entrée au Cours Préparatoire à Marengo.

Immense déception, écroulement d’un pilier important du panthéon de mon enfance.

A partir de cette révélation, je me méfierai de toute forme de croyance, y compris religieuse, pour ne pas courir le risque d’être déçu !

Début très jeune d’une certaine forme de scepticisme.

 

L’arbre de Noël 

C’est une tradition respectée dans la famille.

Nous aurons toujours eu un vrai sapin décoré dans notre chambre. L’ambiance de noël est appréciée.

Il y a un repas de noël familial, un peu plus festif que d’ordinaire, mais sans plus.

Dans la tradition familiale laïque, il n’y a pas de messe de minuit, et on se couche de bonne heure, pour se réveiller le plus tôt possible, et découvrir les cadeaux au pied du sapin.

Après m’être endormi plein d’espoir et de rêves merveilleux sur des jouets fabuleux, j’aurai des réveils difficiles empreints de déception.

Et il faut en plus donner l’impression à mes parents que je suis « heureux » des présents reçus, pour leur éviter de culpabiliser….

Très jeune, comme on dit, je prendrai sur moi, pour ne pas compliquer la situation et ménager l’avenir !

Noël en Languedoc

Les cadeaux de Noël

Jusqu’à l’année 1950, j’ai le souvenir, que mes parents peinent à équilibrer leur budget.

Mon frère naît en 49, et je me souviens que pour le noël de cette année-là, je ne trouverai dans mes chaussons, au pied du sapin, que 2 oranges.

J’ai 5 ans et demi, et je ressens une immense déception.

Mes parents, désargentés, se positionnent de facto, contraints et forcés, contre la tradition des jouets en cadeau, et ils m’expliqueront que les cadeaux doivent être « utiles » et non pas ludiques. D’où l’orientation vers les livres et les cadeaux pratiques.

Je ne recevrai jamais de vrais jouets.

J’aurai droit à un discours vertueux, du type : « tu es un garçon sérieux, bon élève, les jouets coûtent chers, c’est réservé aux enfants de bourgeois, tu es l’aîné, tu dois donner l’exemple, tu peux t’en passer, c’est du gaspillage, etc…

Heureusement, dans l’utile on trouve les jeux, comme ce fameux jeu de construction en bois, composé de différentes pièces, et de cubes, permettant de bâtir des palais, des châteaux, des maisons, et qui sera à la base de mon inventivité.

Le meccano sera aussi considéré comme utile, mais je ne recevrai que la boîte modèle zéro, contenant un nombre limité de pièces, ne permettant pas de réaliser des objets élaborés. J’en garderai un sentiment de méfiance et de rejet envers tout ce qui est mécanique….

J’ai droit heureusement aux jeux de hasard, petits chevaux, dames, cartes, Monopoly, Cluedo, qui permettront de passer des heures de bonheur, et développeront mon sens du jeu et mon goût pour la victoire.

Jamais de jouets comme les voitures miniatures. J’aurais adoré les Dinky Toys et les Norev. Né 5 ans plus tard, mon frère en bénéficiera, les règles ayant changé pour lui. Et c’est grâce à lui que je pourrai enfin jouer aux voitures, avec 5 années de retard.

1954 Illustration de la notion de cadeau utile (un vélo pour moi)
et de jouet ludique (une voiture à pédale pour mon petit frère Bernard)

 Mais je recevrai beaucoup de livres de la bibliothèque verte, achetés, ou échangés par mon père contre des cigarettes, chez un brocanteur de la rue du Taur. Ce dernier répondait au magnifique nom de « Quinette ». J’ai encore dans l’oreille les paroles de mon père, disant, « je suis passé chez Quinette ». Je savais alors qu’il m’avait ramené un bouquin d’occasion.

La lecture de ces livres, souvent fort tristes, « Sans Famille », « Les Misérables », les œuvres de Charles Dickens, me démontreront la chance qui était la mienne, d’avoir une famille, un toit, du chauffage, et une nourriture suffisante !

 

L’ambiance de Noël 

C’est l’une des grandes joies de mon enfance :  l’ambiance de Noël. Dans une région où il neige de moins en moins, la décoration à base de montagnes enneigées, sapins, luges, guirlandes, pères noël avec leurs hottes débordant de jouets, traîneaux, rennes, paquets de toutes les couleurs, etc., constitue une féérie.

Noël est magique.

A l’école, les tableaux noirs sont décorés de dessins de saison, des guirlandes ornent la classe.

La ville de Toulouse change d’aspect, avec la nuit qui tombe vite, les éclairages, les arbres de noël illuminés, les vitrines décorées créent une atmosphère irréelle.

Les grands magasins décorent leurs vitrines, et nous allons « bader » devant les animations féériques, qui y sont présentées.

J’adore particulièrement les magasins de jouet, qui proposent des merveilles à l’œil des enfants. J’y passerai des heures à rêver devant tous ces jouets, que je n’aurai pas.

Je me souviens de « La Boîte à Jouets », un magasin situé dans un passage couvert entre le boulevard de Strasbourg et la rue d’Austerlitz. Il avait 2 vitrines, une pour les jouets de garçons, et une pour les filles.

Malheureusement, je ne franchirai jamais la porte de ces cavernes aux trésors.

Mais cette frustration fut positive, j’y puiserai une forte motivation pour pouvoir offrir tous ces jouets interdits à mes enfants, sans tomber dans l’exagération.

Par contre je me méfiais des faux Père Noël, qui vous sourient bêtement, et dont je ressentais le comportement mercantile. D’ailleurs ils me paraissent sales, leur fausse barbe est trop visible, et de plus je trouve qu’ils sentent mauvais, tout cela à la période où j’y crois encore. Je suis déjà factuel, il ne peut y avoir qu’un seul Père Noël, et ils sont trop nombreux pour que ce soit crédible.

 

Noël en Musique

Dans les années cinquante, la radio d’état, la TSF, diffuse une musique de circonstance, et les chants et chansons de Noël inondent les ondes.

Il y a les chants traditionnels, que nous apprenons aussi à l’école :

« Mon Beau Sapin,

 Roi des Forêts… »

Et dont j’apprendrai plus tard la version allemande :

« Oh Tannenbaum, oh Tannenbaum,

Wie treu sind deine Blätter… »

Moi, qui ai horreur de chanter, je n’ai aucune appréhension à chanter cette chanson !

Si on avait su y faire, j’aurais peut-être pu apprécier et pratiquer le chant !

Il y a aussi les ritournelles populaires et les chansons enfantines.

Mais il y a surtout Tino Rossi, qui fait un immense succès tous les ans avec son tube :

« Petit Papa Noël,

Quand tu descendras du ciel,

Avec des Jouets par milliers,

N’oublie pas mes petits souliers ! »

Cette chanson est devenue le véritable hymne laïc de Noël, face aux chants religieux.

 

Des Vacances à Jolimont 

Jusqu’à l’âge de 18 ans, je passerai ces vacances de Noël dans notre maison du 27 bis rue dessalles.

Pas de voyages, pas de sorties, c’est l’hiver, l’idée de se déplacer est étrangère au mode de pensée familial.

Je passe donc Noël dans mon domaine, ma chambre, partagée avec mon petit frère.

Nous y avons suffisamment de place pour jouer sur un grand tapis, lire dans nos lits/cosy,

accompagnés des chats, qui recherchent notre chaleur.

Nous passons les fêtes dans une bulle, un cocon, coupés de l’extérieur, repliés sur notre petit monde, et nous n’y sommes pas malheureux.

Nos premières vacances d’hiver, hors de Jolimont, se passeront à Hambourg en 1962, où nous passerons le Nouvel An. Mais c’est une autre histoire ! 

Je n’ai retrouvé aucune photo de Noël prise à la maison.

Réflexion faite, c’est tout à fait normal. Il n’y avait pas encore de flashes à des prix abordables sur le marché, et les photos étaient alors prises à l’extérieur. Il faudra attendre les « flash cubes » Kodak pour pouvoir travailler à l’intérieur.

 1958 La fenêtre de notre chambre « cocon »
En bas à droite, ma mère, moi, et mon père

La Symbolique de Noël

Toutes ces manifestations exceptionnelles contribuent à faire du temps de noël une parenthèse dans la vie courante.

D’abord il y a les vacances, qui viennent apporter un répit dans la vie scolaire.

Pendant 2 semaines on va pouvoir vaquer à des occupations ludiques, lire, jouer avec les copains et les cousins, ou « buller », comme je sais si bien le faire.

C’est aussi la trêve des confiseurs, avec un arrêt des conflits divers et variés, que nous suivons à la radio.

Les gens sont plus calmes, plus détendus,

« Vive les Vacances »

« Vive les Noëls de mon enfance »

 


 

Souvenirs, souvenirs comme chantait Johnny …

J’ai moi aussi passé de nombreuses heures à jouer au Meccano mais rarement en suivant les plans du catalogue. Toutes mes pièces étaient dans une belle boîte en bois fabriquée par mon grand-père. Je les ai gardées longtemps, même après mon mariage, et certaines ont été bien utiles pour des bricolages domestiques.

😁

Jackson

——————–

Bonjour,

Merci pour ces souvenirs de ton enfance si modeste.

J’ai mieux compris tes parents qui me considéraient comme bourgeois.

Mes parents à l’époque étaient « modestes » aussi mais consacraient pour la culture et les loisirs une part importante de leur budget.

Ce budget qui me semblait « modeste » leur permettait quand même une semaine au ski avec nous dans une petite auberge à Barèges à Noël !

Je mesure mieux la différence maintenant.

Tu as eu une mobylette et moi un vélo, je te considérais mieux loti et plus indépendant.

Amitiés,

Jean-Jacques

———————-

Bonjour

Ton goût pour la victoire, ta créativité, ton ingéniosité sont avérés. Ton attirance pour le chant allemand est plus surprenante!

O Tannenbaum, o Tannenbaum

Prosit Neujahr!

Bon dimanche

Martine

Par Roger Séguéla, , publié le 05/04/2021 | Comments (0)
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Rue de la Paix n°4

Le 4 septembre 1967, je suis incorporé à la Brigade des Sapeurs-Pompiers de Paris.

Le 4 décembre 1967, je m’installe dans mon bureau au 4 de la rue de la Paix.

En 3 mois, je suis passé de l’Armée au Business !

Le 4 rue de la paix est le deuxième bâtiment, côté soleil, après la rue Danielle Casanova à droite (suite aux arcades de la place Vendôme)
Mon bureau était au premier étage au-dessus de l’entresol

Un Service Express

Le 4 septembre 67, je pensais débuter un service militaire d’une durée de 16 mois, ce qui programmait mon démarrage dans la vie professionnelle en janvier 1969.

Réformé (RD2), le 21 septembre, je quitte définitivement l’armée le 24 octobre.

Dès le 24 septembre, je me mets en recherche d’emploi, visant un poste pour début janvier 1968.

Mais les choses vont aller très vite, je rencontre le PDG de la CGFCI, Johnny Hughes, le courant passe, il est pressé, moi aussi, et nous faisons rapidement affaire : entrée en fonction dès le 4 décembre. Je me passerai de vacances de Noël !

Un Contrat simple

Johnny Hughes veut développer son affaire, un jeune HEC doit lui apporter du chiffre et de la crédibilité.

Pas de définition de fonction, « ma situation sera celle que je saurai me créer », me dit-il.

Comme je ne connais encore rien à l’entreprise, ce programme me va. Je pourrai toucher à tous les secteurs et voir ce qui me plaira.

En fait, je remplace les 14 mois restants de service militaire par un stage de découverte de l’entreprise de 19 mois.

Qui plus est, ce stage est rémunéré, je vais toucher 1500 francs par mois, près de 4200 € de

2020.

C’est Byzance !

Toute la famille est ravie, mes parents stupéfaits, c’est 2 fois le salaire de mon père.

Moralité, j’ai travaillé dur, et ça commence à payer.

J’ai 23 ans et demi.

La CGFCI/International Displays

J’intègre une entreprise dénommée CGFCI : Compagnie Générale Française du Commerce et de l’Industrie (CGF en abrégé), destinée dans son objet à toutes formes de négoce, de commerce et d’industrie. Une dénomination suffisamment large pour pouvoir tout y faire !

Créée en 1958, cette société prendra plus tard le nom de Cie Générale Française du Carton et de l’Imprimerie, beaucoup plus adapté.

Et sa filiale, « International Displays », permet de faire du négoce en cartonnage sur le marché de la publicité, notamment sur lieu de vente (la Plv).

Johnny Hughes me laisse le choix de mon titre. J’aurais pu tenter « Directeur Commercial » ou « du Marketing », mais je suis modeste et réaliste, un titre, ça se mérite, et je me donne celui « d’Attaché Commercial », ce qui va faciliter mon intégration.

Impression et Cartonnage

Johnny Hughes a préempté un marché juteux, la niche des boîtes de chaussures de luxe, celles qui, vu leur prix de vente, nécessitent une belle boîte en carton imprimé.

Il a acquis aux USA un procédé de thermocollage des boîtes en carton, le Wrap-Box, dont il a l’exclusivité pour la France. Les boîtes, imprimées dans deux usines à Limoux et Fougères, sont livrées en palettes et montées sur place à l’usine, grâce à des machines à thermocoller, prêtées contre caution.

Le marché français de la chaussure est alors florissant, de beaux souliers de qualité sont fabriqués dans toute la France, avec un point fort sur la région de Romans.

Le même procédé est utilisé pour les jouets, et la CGF réalise des boîtes de poupées, comme pour Petitcollin, à Etain dans la Meuse.

En 1967, le marché de l’habillement et du chaussant n’est pas encore envahi par les produits à bas prix. Les articles sont encore chers, ils nécessitent un emballage de qualité.

Les Souliers Gracia – la seule boîte à chaussure retrouvée 50 ans après (photos RS)

Johnny Hughes : Un patron atypique

D’origine américaine, Johnny Hughes ne laisse pas indifférent, il n’a rien à voir avec le profil physique des patrons du Cac 40. Il n’a pas fait de grande école, il connaît bien le terrain, il est opportuniste et excelle dans la vente.

C’est par ses techniques de vente assez personnelles qu’il a construit sa clientèle.

Il a su s’attacher des patrons provinciaux, en leur apportant la mode parisienne.

Il sait les inviter dans les plus grands restaurants, et même dans les boîtes à la mode…

C’est un excellent moyen de les fidéliser !

Il aime la vie et en profite allègrement. Il possède une maison avenue Foch, en achète une en Suisse, roule dans une Fiat 124 Coupé Sport 1967, gère les pertes de la boutique de mode de son épouse, sise au bas de la rue de Rennes, près du boulevard St Germain. Et cela bien qu’il soit en instance de divorce. Début 69, il part 15 jours en Tanzanie, et revient fier d’avoir tué un éléphant.

La Fiat 124 Coupé 1967

Il ne mélange pas sa vie professionnelle et sa vie privée.

Il a un look de play boy sur le retour, en pleine forme et le teint clair le matin, nébuleux et couperosé en fin d’après-midi, au retour de repas d’affaires par trop arrosés.

Tout le monde dans l’entreprise sait que pour travailler sérieusement il faut le voir le matin.

Et comme il a parfois du mal à tenir ses promesses, par exemple le 13ème mois donné en mai 68, et à développer avec sérieux ses affaires, je comprendrai vite qu’il n’y a pas d’avenir pour moi dans cette boîte, taillée à sa dimension.

Il est effectivement assez radin, et pinaillera même sur mes notes de frais.

Je le baptise « Tiburce », un gentil prénom affectueux.

Une Équipe Efficace

L’équipe, qu’il a constituée autour de lui, est courte et efficace.

Grete, ou Greta, est la secrétaire/assistante allemande de classe, organisée et efficace. C’est une petite blonde qui sait se faire respecter. Nous serons invités MC et moi, à dîner à son domicile, où elle nous recevra avec son compagnon eurasien.

Mme Rollin, est une directrice de production en pleine maturité. Elle connaît parfaitement le marché du cartonnage et de l’imprimerie et est intraitable sur les achats.

Elle gère le réseau des représentants multicartes, dont une de mes missions sera de s’affranchir, car ils sont plus au service du client que du fournisseur.

Elle a noué une relation privilégiée avec M. Reulet, le patron d’une imprimerie avec qui nous travaillons. Les repas d’affaire débordent parfois sur l’après-midi, et elle en revient pimpante et le rose aux joues. Tout le monde sait ce qu’il faut répondre si le mari téléphone !

Elle est assistée par sa responsable technique, un petit bout de femme vive et efficace, Mme Noël, que tout le monde, évidemment, appelle la mère Noël.

Le climat est excellent et je m’entends bien avec cette équipe féminine.

Il y a aussi 2 bons maquettistes, installés dans de vastes bureaux sur cour. Ils créent les modèles de boîtes, que le patron ou moi, allons présenter aux clients.

Pour certains industriels plus difficiles, nous faisons appel à des artistes free-lance, dont la notoriété flatte les égos.

Deux usines à Limoux et Fougères

Les boîtes sont fabriquées et imprimées dans deux usines situées à Limoux dans l’Aude et à Fougères, Ile et Vilaine.

Livrées sur palettes, elles sont montées en bout de chaîne chez le fabricant de chaussures.

Le SAV est fait par les directeurs d’usine, et les directeurs techniques, mais nous sommes tous capables de le faire, tellement le système du thermocollage est simple. Je me surprendrai moi-même de ma compétence technique…Et j’apprendrai accessoirement les métiers de l’impression, en devenant compétent en offset et en héliogravure.

Je me rends compte aujourd’hui que je suis souvent allé à Limoux et jamais à Fougères.

Une raison bien simple, Limoux est proche de Toulouse, et j’irai soit avec le Capitole en louant une voiture à Toulouse, soit avec la R8 personnelle, soit avec la Fiat 124 Coupé Sport.

En effet, quand il est absent, (Tanzanie, USA, Allemagne, Suisse), Johnny Hughes me laisse sa voiture, ce qui me permet d’arriver triomphalement à Jolimont ou au Blanc-Mesnil. Je laisserai la voiture de sport garée dans la rue dans cette banlieue, notamment pendant les grèves de mai 68 et il n’y aura jamais de problème.

Notes de Frais et Repas d’Affaires

Me déplaçant avec ma R8 personnelle, je découvre le charme des notes de frais. Cette voiture ayant été achetée d’occasion, elle s’amortit vite et dégage de la trésorerie.

Selon les destinations, j’utilise, soit la voiture, soit le train, en fonction de la distance et la facilité d’accès. Il est souvent compliqué de joindre certaines villes de province par la Sncf, comme Etain dans la Meuse !

Je découvre aussi le charme des repas d’affaires.

Jusqu’en 67, j’ai rarement eu l’occasion de manger au restaurant.

Avec Johnny Hughes, je vais découvrir tout le rituel du repas d’affaires, destiné à bien traiter le client.

Le modèle et la couleur de notre R8 achetée en 1967

J’en suis tellement surpris, que j’ai détaillé un premier menu dans un courrier du 17 janvier 1967 adressé à mes parents. Je cite :

« Repas excellent au Grand Hôtel de Valenciennes, hélas trop arrosé, mais j’ai bien tenu le coup. (Whisky, blanc de blanc, bordeaux, champagne et liqueurs). 12 huîtres énormes et steak au poivre délicieux ».

Je ne suis pas habitué à boire autant, le travail post-prandial est difficile et il vaut mieux rentrer en train qu’en voiture.

Ces repas me font découvrir des aliments nouveaux, comme les huîtres, les fruits de mer et une grande variété de fromages. Dans les premiers temps, je me gaverai littéralement d’huîtres, et de langoustes. Nous ferons aussi une débauche d’escargots, auxquels nous ne touchons plus du tout aujourd’hui.

Et je découvre le vin de Champagne, et mes premiers bons Bordeaux. Et là il y a fort à faire, car je n’ai encore jamais bu de vins de qualité. Il me faudra trouver une méthode pour savoir apprécier les meilleurs crus et développer mon goût.

Mon Premier Client : Pradet à Orléans, la marque Hungaria

Utilisant à fond le réseau HEC, je rentre en relation avec un ancien élève, qui occupe un poste de direction chez Pradet à Orléans. Cette entreprise fabrique des articles de sport à la marque Hungaria, célèbre en France depuis les coupes du monde de football de 1938 et de 1954, où les Hongrois de Ferenc Puskas s’étaient inclinés en finale face à l’Allemagne de l’Ouest, rendant éminemment sympathique le football hongrois en France.

Pradet achète mes boîtes et j’ouvre mon compteur avec un premier client.

Un buvard Hungaria, comme on en faisait dans les années 50 (archives Pradet)

C’est ma première vente, ma carrière commerciale a commencé, et j’ai apprécié le « jeu », qui consiste à rendre un produit (ou un service), indispensable à l’acheteur.

Je vais me prendre à ce jeu, en développant des qualités naturelles, qu’il me faudra améliorer par l’acquisition de techniques de vente.

Ces techniques, j’irai les chercher plus tard à l’École de Vente de Lesieur-Cotelle, mon futur et second employeur.

Un patron prévoyant : Mai 68

Johnny Hughes est un vrai patron, il sait que pour gouverner, il faut prévoir.

Il le démontre au moment de mai 68.

Au déclenchement de la grève générale, et avec la fermeture des raffineries, il y a une pénurie de carburant. Les transports publics ne fonctionnent plus.

Nous prévenons notre boss, Tiburce, que nous ne pourrons bientôt plus venir travailler….

Et là, il nous sort sa botte secrète, il a stocké dans un bureau une vingtaine de jerrycans d’essence, en toute illégalité. Il me confie sa Fiat Coupé Sport, avec mission d’aller chercher le personnel le matin, et de le ramener le soir à son domicile.

Cela fonctionne, nous arrivons vers 10 h/10h30 au bureau le matin, et repartons vers 16h30.

J’aurai donc exercé la fonction de chauffeur du personnel, mais sur voiture de sport !

La Gestion

L’un des charmes de la CGFCI, c’est que je peux toucher à tout. Je m’intéresse aussi à la gestion. J’analyserai les frais généraux, décomposerai frais fixes et variables, et reverrai leur imputation sur le prix de revient des produits, de façon à bien connaître leur rentabilité.

Je mets en place une vraie comptabilité analytique, permettant une juste connaissance de la rentabilité, et la réalisation de devis précis. Nous pouvons ainsi ne pas donner suite à des affaires insuffisamment rentables.

En mai 68, je calculerai les hausses de salaire, (7+3) %, sachant que l’inflation de 13%/an annihilera rapidement cette augmentation.

Le 4 rue de la Paix : un emplacement stratégique pour la mode parisienne

Ce n’est pas par hasard que Johnny Hughes a installé ses bureaux rue de la paix.

C’est l’épicentre du Paris de la Mode, près de la rue du Faubourg St Honoré, entre l’Opéra et la place Vendôme, à deux pas de la rue Royale et de la place de la Concorde.

C’est aussi le centre du Paris historique.

Évidemment, c’est destiné à impressionner les clients, et ça fonctionne.

Deux bureaux donnent sur la rue de la Paix, celui du PDG, avec 2 fenêtres, et le mien, avec une seule.

Je suis gâté, je n’aurai jamais plus de toute ma carrière un bureau aussi bien situé.

Et cerise sur le gâteau, en me retournant, à travers la fenêtre, de l’autre côté de la rue, au 1er étage du 3 de la rue de la paix, je peux suivre les défilés de mode de la maison de Haute Couture : Madame Grès (anciennement Maison Paquin).

Un clin d’œil aux défilés de mode des pompiers de paris évoqués dans ma chronique sur « la vie d’un sapeur inapte au fort de Villeneuve St Georges » !

Le tableau ci-dessous évoque la sortie des employés de la maison Paquin, quelques décennies auparavant, comme aurait pu le faire le film de Woody Allen, « Midnight in Paris ».

Sortie des ouvriers de la maison Paquin, rue de la Paix, par Jean Béraud (XIXe s).

Une séparation en douceur

Mon engagement auprès de la CGFCI n’a pas rompu les contacts établis avec d’autres entreprises, notamment avec Lesieur-Cotelle et Associés (LCA).

Je me suis vite rendu compte que cette petite entreprise ne m’offrait pas les perspectives de carrière, que j’étais en droit d’espérer, vu les études réalisées.

C’était idéal pour un début, mais il fallait en sortir, pour profiter des opportunités offertes par une plus grande société structurée et organisée.

Je mène en parallèle des négociations qui aboutissent rapidement, fin février 1969.

La branche Entretien de Lesieur-Cotelle m’offre un poste de cadre de direction. J’aurai une période de formation d’une année sur le terrain, suivie par deux années, où j’exercerai toutes les fonctions commerciales, à Paris et en Province, et suivrai toutes les formations de l’école de vente.

Au bout de 3 ans, je serai cadre commercial opérationnel.

Et pour suivre cette formation de longue durée, je serai rémunéré 2500 francs par mois dès l’embauche, (environ 6000 € 2020), voiture de fonction fournie.

A 25 ans, cela ne se refuse pas.

Connaissant bien mon patron, je sais comment lui présenter les choses : je vais tout simplement lui demander une augmentation substantielle, puisque j’ai fait mes preuves et apporté un chiffre d’affaires conséquent, rentabilisant ma présence.

Évidemment, il tergiverse, répond négativement, puis finit par lâcher 50 francs.

Nettement insuffisant.

Je ne lui laisse alors pas le temps de réfléchir, et lui présente ma démission, qu’il ne peut pas refuser.

C’est une technique, qui permet une séparation en douceur, tout en restant bons amis, puisqu’il me propose de rester son conseil en gestion.

Cette mission sera de courte durée : ma première prestation ne sera jamais rémunérée…Et nous en resterons là !

Épilogue

Après le numéro 4 de la rue de la Paix, à Paris, je me retrouverai dans l’immeuble ultramoderne de la société Lesieur-Cotelle au Pont de Sèvres, à Boulogne.

Après l’imprimerie et le cartonnage, j’aborde la chimie et l’alimentaire….

Une nouvelle vie va commencer.

Un autre grand changement est aussi programmé, nous décidons, MC et moi, de mettre en route notre premier enfant, Raphaël, qui naîtra à Grenoble le 23 juin 1970, 5 ans après notre mariage.

Quelques années plus tard dans mon bureau moderne du Pont de Sèvres (photo RS)

 

 

Par Roger Séguéla, , publié le 14/02/2021 | Comments (0)
Dans: Chroniques | Format:

La vie d’un sapeur inapte au fort de Villeneuve St-Georges

Dans une chronique intitulée « RD2-Miracle au Val de Grâce », j’ai raconté l’histoire de ma réforme du service militaire, jusqu’au 21 septembre 1967, date à laquelle le médecin colonel a prononcé la fameuse formule magique, RD2, me rendant à la vie civile.

Commission de Réforme et Sociologie

Mais je n’étais pas libéré de l’armée pour autant, il fallait que cette décision soit validée par une commission de réforme.

On m’indiqua immédiatement un délai minimum de 3 semaines pour passer devant ladite commission, qui se déroulait hebdomadairement à St Mandé, à l’hôpital Begin.

Mais c’était compter sans la lourdeur de la bureaucratie, qui sévissait déjà à l’époque.

Je dus attendre 4 semaines jusqu‘au 20 octobre pour comparaître enfin devant ladite commission, qui ne pouvait, sauf cas exceptionnel, qu’entériner la décision prise au Val de Grâce.

Un choix cornélien se posa alors, le 20 octobre était la date à laquelle je devais passer l’oral d’un certificat de licence de « Sociologie Générale », dont j’avais passé l’écrit à la Sorbonne début juin.

Par jeu, et par esprit de compétition, à HEC, on aimait s’inscrire à des examens de fac, sans jamais aller aux cours, pour démontrer leur facilité et étoffer notre CV.

La sociologie, avec la psychologie, faisait partie de ces sciences fourre-tout embryonnaires et à la mode, où il suffisait de deviner la pensée politique des professeurs, pour réaliser le devoir écrit qui les satisferait.

Nous étions passés maîtres dans cet exercice, et j’étais capable de faire sur mesure la dissertation adhoc.

Donc sans aller aux cours, ce que j’ai regretté plus tard, j’aurais pu aller humer l’air de la Sorbonne, quelques mois avant mai 68, j’avais rédigé la dissertation, qui me rendait admissible à l’écrit et m’envoyait passer l’oral….

Hélas, le 20 octobre, je dus sécher l’oral de socio, n’ayant pas le don d’ubiquité, pour ne pas rater la commission de réforme.

Ce n’était finalement pas un mal, je me rendis compte plus tard qu’un diplôme de sociologie n’était pas forcément un atout dans une carrière de cadre dirigeant dans le privé (à moins de vouloir demeurer dans les relations humaines) !

Si je l’avais obtenu, je l’aurais sans doute retiré assez vite de mon CV.

Donc le 20 octobre, je suis définitivement libéré de mes obligations militaires, et le 24 au matin je retire mon livret militaire à la caserne Champerret.

Mais entretemps, 4 semaines s’étaient écoulées, 4 semaines perdues, passées à la caserne des sapeurs-pompiers de Villeneuve St Georges.

Perdues certes mais riches d’enseignement, elles me firent encore plus apprécier la chance d’avoir été réformé, et d’avoir évité ce long tunnel fastidieux et inutile.

L’entrée du Fort de Villeneuve St Georges (photo BSPP)

Sapeur Inapte au Fort de Villeneuve St Georges

L’armée ne lâche pas facilement ses proies, et bien que classé « Inapte », je dus effectuer un mois de pseudo service, dans la caserne des sapeurs-pompiers du Fort de Villeneuve Saint Georges.

C’est l’endroit où j’aurais dû faire mes classes (4 mois à l’époque chez le Pompiers).

Je n’y ai passé qu’une nuit, celle du 4 au 5 septembre 1967, le soir de mon incorporation.

Le Fort de Villeneuve St Georges en 1967,
la formation des sapeurs (photo BSPP)

Un peu d’histoire : après la défaite de 1871 face à la Prusse, l’état-major s’aperçut que la capitale était mal défendue. Dans les 10 années suivantes, 12 forts furent construits autour de Paris, dont celui-ci.

Il devait défendre le sud de Paris, la Seine et les voies ferrées venant de Lyon et d’Orléans.

Il était conçu pour accueillir des canons et 1200 soldats.

Il ne sera jamais utilisé.

En 1966, il fut affecté à la formation des aspirants sapeurs-pompiers, à raison de 600 jeunes recrues par an, soit 100 tous les 2 mois, qui venaient s’intégrer dans l’armée des 8000 pompiers militaires opérant sur Paris et la petite couronne.

Classé « inapte », je fus affecté à des tâches administratives, c’est-à-dire dans un bureau, où il n’y avait quasiment rien à faire.

J’y retrouvais 4 sursitaires qui y achevaient leur service en roue libre, et qui eurent bien le temps de me raconter la vie de la caserne.

Ils avaient réussi à se faire classer inaptes, après avoir fait les classes.

Et ils avaient beaucoup d’histoires à raconter, qui toutes mettaient en avant les travers de la vie militaire. J’en raconterai certaines que je n’ai pas oubliées…

Mon Organisation

Étant marié, j’avais le choix entre coucher à la caserne ou rentrer chez moi tous les soirs. Évidemment je choisis l’option 2, même si j’avais 3 heures de transport par jour, entre Le Blanc-Mesnil et Villeneuve St Georges, via les gares du Nord et de Lyon, par train et métro.

Seule obligation, être à la caserne entre 7 h 45 et 18 h.

D’où nécessité de prendre le train de 6 h 15 le matin, ce qui est vraiment tôt pour moi. Ceux qui me connaissent peuvent en témoigner. Se lever à 5 h 45, c’est inhumain, et oblige à se coucher tôt, alors que je ne rentre qu’à 19 h 30. Mais dans le cas présent, sur mon petit nuage, je m’adaptais avec jubilation !

Je vivais au rythme d’un banlieusard, et personne ne s’en plaignait à l’époque.

Les évènements de 1968 étaient pour plus tard, et la formule « Métro-Boulot-Dodo », n’avait pas encore été inventée.

Personne ne se plaignait encore des conditions de transport. L’ère des pleureuses n’avait pas commencé.

Heureusement la journée au bureau était éminemment calme, et permettait des temps de récupération. En s’organisant bien avec mes collègues, on se ménageait des siestes réparatrices !

L’impressionnante voûte de l’entrée du fort, empruntée tous les matins à 7 h 40,
et pas encore décorée en 1967 (photo BSPP)

La Moyenne

C’est la plus belle histoire dont je me souviens, d’autant plus intéressante qu’elle est vraie.

Le bureau de l’administration militaire, où j’étais affecté, était sous l’autorité d’un sous-officier, vraisemblablement un caporal-chef, qui gérait, entre autres, les résultats des épreuves hebdomadaires, passées par les conscrits durant leurs classes.

Il y avait deux épreuves, notées sur 20.

La meilleure note ne dépassait jamais 13, et il fallait avoir 14 de moyenne pour avoir une permission du weekend.

Autant dire que personne n’avait jamais eu de permission pendant les classes.

Ce système pervers en était d’autant plus pérenne.

Or pendant le mois de septembre 1967, le colonel dirigeant la caserne, eut la bonne idée d’ajouter une troisième épreuve.

Notre caporal fit la moyenne comme d’habitude, et la grande majorité des élèves-sapeurs eurent le droit de partir en permission.

Il refit cent fois ses calculs, mais il trouvait toujours le même résultat.

Évidemment, aucun des sursitaires ne lui révéla la faille du système.

Il fallut qu’au bout de plusieurs semaines, un élève obtint une moyenne de 21/20 pour qu’il aille voir le colonel, aussi ahuri qu’une poule ayant pondu un œuf d’autruche.

Le colonel, un peu plus futé que son sous-off, ce qui était tout de même logique, eut tôt fait de découvrir le pot aux roses.

Pour notre caporal, qui l’avait toujours fait ainsi, faire la moyenne consistait à diviser la somme des deux notes par 2.

Malgré l’adjonction d’une troisième, il avait continué à diviser par deux, ce qui avait fait le bonheur de deux promotions d’élèves….

Évidemment il fut sévèrement charrié, mes collègues, qui avaient subi ses humiliations pendant leurs classes, ne se privant de lui démonter la profondeur de son incompétence.

J’assistais ainsi à quelques scènes où la vengeance des universitaires fut cinglante.

Ils lui démontrèrent, que s’il n’y avait pas eu l’armée, il aurait été incapable de trouver un emploi dans le privé, et qu’il aurait été SDF. Et le pire, c’est qu’il en convenait !

Qu’il était réconfortant de voir ainsi punie la bêtise des sous-offs.

J’ai malheureusement oublié la plupart des histoires relatives à la vie de la caserne.

Il me revient cependant le one man show que faisait l’un des 4 compères étudiant. En vrai comédien, il avait construit un sketch autour du défilé de mode d’un grand couturier, dont les mannequins étaient des pompiers. Il mimait la cérémonie et commentait avec des airs de gazelle. Il remportait à chaque fois un grand succès, en faisant évoluer le texte à chaque nouvelle prestation.

MC me rappelle qu’elle connaît bien cette histoire : je l’ai racontée au cours d’un repas de famille, chez les Gourdet en présence des Lavigne, avec un certain succès.

Le classement au QI des différentes armes

Les universitaires sursitaires avaient inventé un classement des différentes armes en fonction du QI.

Ils expliquaient qu’un engagé volontaire se voyait affecté à une arme en fonction de la note obtenue à l’examen :

-avec une note de 1 sur 10 maximum, c’était la légion

– avec un maxi de 2, il avait accès aux pompiers

-et il fallait au moins 3 pour être versé aux parachutistes

Ce qui permettait de dire aux engagés pompiers qu’ils auraient été incapables de faire un bon para.

Un Service presque totalement en Civil

C’est une performance assez étonnante que je parvins à réaliser.

Incorporé le 4 septembre, je devais être « habillé » en costume de pompier le 5.

Mais mon départ au Val de Grâce m’évita cette cérémonie.

J’y restais en civil pendant toute la durée de mon hospitalisation.

Je retournais au Fort de Villeneuve St Georges en dehors de la période normale de dotation des effets militaires.

Et je déambulais plus de 3 semaines, dans toute la caserne, du bureau à la cantine, dans mes vêtements civils, ce qui amusait mes collègues étudiants. Personne n’intervint, jusqu’au mardi de ma dernière semaine, où dans un couloir je tombais sur le Colonel, patron du fort.

Il daigna enfin me voir, et me demanda ce qu’un civil pouvait bien faire là ?

Je déclinais ma raison sociale, en l’appelant « Monsieur », car je ne connaissais toujours pas

le tableau des grades… (et je ne le connais toujours pas !).

Il m’envoya illico presto me faire habiller.

Je fis donc près de 2 mois de service militaire en portant 4 journées seulement le beau costume de pompier, que je quittais le soir avant de sortir, pour le remettre en arrivant le matin.

Il n’existe aucune photo de moi en habit militaire !

Je serai donc le premier de la famille à être dans ce cas.

Mon fils Raphaël sera le second.

Le port de l’uniforme chez les Séguéla : (photos archives familiales)

1  mon grand-père Jean en uniforme d’artilleur pendant la guerre de 14 – 18 (à côté de son épouse Maria)

2  mon père André vêtu de la tenue des Chantiers de Jeunesse en 1941

 

3  moi-même en 1965 en attente d’un uniforme que je ne porterai jamais

Servir ou Périr

C’est la devise de la Brigade des Sapeurs-Pompiers de Paris.

Elle est importante car elle montre l’engagement de ce corps d’armée au service de la population civile.

Un pompier risque sa vie tous les jours, même en temps de paix.

C’est ce qui donne sa noblesse à cette spécialité militaire, et vient atténuer quelque peu les ridicules inhérents à son organisation ! 

La photo dont ma mère avait rêvé : ce sera sans moi
(BSPP 1967)

La Préparation de l’Avenir

La réforme, tout à fait imprévue, vint bouleverser notre organisation pour le proche avenir.

Nous nous étions préparés à vivre chichement pendant les 16 mois du service, avec le seul salaire de MC, et l’aide de mes parents, prêts comme toujours à consentir un effort financier, comme ils l’avaient fait pendant les 3 ans d’étude à HEC. Seule différence, pas de frais de scolarité.

Ma grand-mère Séguéla avait même promis un billet de 5000 anciens francs par mois.

Nous allions disposer de 520 + 200 + 50 = 770 francs par mois, soit environ 2150 € (valeur 2020).

Il fallait tenir, sans dépenses inutiles.

Nous y étions prêts, et cela ne nous posait pas le moindre problème. Nous savions que tout irait mieux après, et n’avions pas de gros besoin, hors loyer, charges et voiture.

Avec la réforme, tout change, les nuages sont balayés, l’horizon se dégage, je vais enfin travailler et toucher un bon salaire.

Nous pouvons derechef faire des projets !

La machine à projets se met en marche :

– emploi : je me mets immédiatement à la recherche de mon premier job.

– logement : nous voulons être propriétaires, et ne plus payer de loyer. Nous commençons les recherches pour acheter un appartement que nous verrions bien sur la rive gauche dans le 14ème arrondissement, ou mieux dans le 6ème. Il est permis de rêver !

– famille : nous sommes heureux de vivre nos premières années sans enfant. Nous décidons de continuer encore quelques temps. En fait, nous vivrons 5 années « mariés sans enfants », de très belles années que peu de gens ont pu ou su expérimenter.

– voiture : nous allons rapidement changer la 4CV Renault pour une R8.

– achats : l’habit faisant le moine, je fais l’acquisition des costumes et chaussures, qui me donneront le look d’un jeune cadre dynamique. L’aide de MC est précieuse, et je me transforme vestimentairement.

MC en profite pour renouveler sa garde-robe, d’autant plus que la mode des sixties est magnifique, et adaptée aux jeunes que nous sommes.

L’Adieu aux Pompiers

Dutronc avait fait une chanson qui vantait le prestige de la réforme, plutôt que celui de l’uniforme.

Le mois passé au Fort de Villeneuve St Georges, m’avait montré quelle chance j’avais eu d’être réformé et d’éviter 14 mois de service militaire.

Notre vie en avait été changée !

Et le 4 décembre, j’allais débuter en costume/cravate dans mon premier job, à la CGFCI.

Ironie du sort, je fus installé dans un magnifique bureau au 4 de la rue de la Paix, au 1er étage. Et juste en face, de l’autre côté de la rue, je pouvais apercevoir les défilés de mode de la grande maison de couture à la marque « Madame Grès ».

Un beau trait d’union avec le virtuel défilé de mode des Pompiers de Paris.

 

Source : courrier adressé par Roger Séguéla à ses parents entre septembre et décembre 1967

Remerciements pour sa collaboration éclairée à Marie Claire Séguéla

A suivre : « Rue de la Paix numéro 4 »

 

 

Par Roger Séguéla, , publié le 19/01/2021 | Comments (0)
Dans: Chroniques | Format:

RD2 – Miracle au Val de Grâce

RD2 = Réformé Définitif Sans Pension
Ou comment j’ai reconquis 14 mois de liberté !

Trois dates très importantes marquent cette année 67 :

– lundi 4 septembre 1967 : incorporation au régiment des Sapeurs-Pompiers de Paris, Porte Champerret.

–  jeudi 21 septembre 1967 : Val de Grâce, déclaré RD2, réformé définitivement, service militaire réduit de 16 à 2 mois.

– vendredi 20 octobre : passage devant la Commission de Réforme à Saint-Mandé et libération définitive le lundi 24 à 15 h 30, muni de mon livret militaire.

Ces 17 jours (du 4 au 21 septembre), auront marqué ma vie, ils constitueront mon haut fait militaire, « ma campagne du Val de Grâce ».

Ils méritent bien quelques explications, et une narration empreinte de sérénité et de jubilation.

Rares étaient alors les heureux élus, capables d’obtenir une réforme définitive sans pratiquement de motif valable. Ce fut une vraie performance, le résultat d’un cocktail de chance et de méthode, où rien ne fut laissé au hasard, une fois l’opportunité révélée.

Au départ, je ne disposais pas de la moindre chance d’échapper au service militaire.

A 23 ans, je venais de quitter l’École des HEC, diplôme en poche, prêt à ma lancer avec ardeur dans la vie active.

Les Pompiers de Paris

Mais il fallait d’abord régler le problème du service, d’une durée de 16 mois à l’époque.

La solution intelligente était alors de choisir la Coopération, d’une durée de 2 ans, qui pouvait offrir des opportunités intéressantes.

Étant marié, cette solution était difficile à mettre en œuvre. Ma situation matrimoniale me permettait de rester sur Paris, en ciblant une sinécure, l’armée de l’air, place Balard, où beaucoup d’étudiants faisaient un service « peinard », comme devait le faire mon ami Jean-Noël Ménétrat.

Pour assurer le coup, je fis appel à 2 oncles de la belle-sœur de Marie-Claire, qui se faisaient forts, vu leur entregent, de me garantir une affectation place Balard.

Confiant, j’attendis la feuille de route, qui arriva une semaine avant l’incorporation et m’envoya à la Brigade des Pompiers de Paris, tout juste créée en mars 1967.

Le piston avait fait long feu… et j’allais devoir combattre les incendies en grimpant sur la grande échelle, ce qui ne faisait partie ni de mes spécialités, ni de mes objectifs.

Et en plus j’avais alors une certaine appréhension du vide.

Un point positif, les gardes dans les théâtres !

J’allais œuvrer dans une unité d’élite, où l’entraînement était poussé, et le danger certain.

Et je ne voyais aucun moyen d’y échapper !

Après réflexion, je dus vraisemblablement cette affectation « d’élite » au fait que j’avais fait la PMS (Préparation Militaire Supérieure) et même obtenu la mention Bien à l’examen final. J’avais tout fait, en suivant de faux bons conseils, pour être officier et choisir mon arme !

Péniscola – juin 67

Flashback : Péniscola – juin 1967

La bonne compréhension de cette histoire nécessite un retour en arrière.

Dès la fin des cours, vers la mi-juin, nous prîmes la route en 4 CV pour Toulouse, où nous changeâmes de monture pour la 403 Peugeot des parents, et descendîmes en Espagne jusqu’à Péniscola, port pittoresque situé entre Barcelone et Valence, dans la province de Castellon.

Nous devions y passer 15 jours de vacances, dans un appartement neuf, à 10 mètres de la plage.

Tous s’y passa bien, même si la mer était froide (19°).

Et fait important, je rentrais avec une forte douleur aux oreilles

 

 

Un Été parisien – Antony/Le Blanc Mesnil

Au dispensaire de la cité universitaire d’Antony, début juillet, je consultais un docteur, qui ne trouva rien d’anormal et me donna des gouttes auriculaires. Quelques jours plus tard, toujours mal en point, je pris rendez-vous avec un otorhino, qui diagnostiqua une otite aigüe.

Je refusais l’opération (paracentèse), par manque de confiance dans la médecine universitaire, et optais pour un traitement de choc avec 5 piqûres à la cortisone et un traitement à base de pénicilline.

Sans le savoir, je venais de déclencher un enchaînement heureux de circonstances.

Je l’ignorais, la cortisone, à forte dose, provoque la production d’albumine.

Mon état de santé ne s’améliora que légèrement, du côté de l’audition. Mais sous l’effet des médicaments puissants, la fièvre disparut

Nous déménageâmes d’Antony vers le Blanc-Mesnil à la mi-juillet.

Étant disponible, je cherchais un job d’été.

Bien que fraîchement diplômé, le stage le mieux payé, trouvé grâce au Copar, l’organisme des étudiants, fut un travail de cariste/manutentionnaire, chez Duco, à Stains, une entreprise produisant des peintures, des solvants et des produits chimiques.

J’y travaillais tout le mois d’août, payé 3 francs 60 de l’heure, pour 10heures par jour.

Ce qui me permit de gagner 900 francs, (2500 € en 2020), une belle somme avant de partir au service.

Point important pour la suite de mon histoire, je travaillais dur et toujours debout à manipuler des objets lourds. D’où une certaine fatigue physique….

Et en 3 mois j’aurai perdu près de 6 kg, passant de 69 à 63. Je flotte dans mes pantalons.

La caserne à base « triangulaire » de la porte Champerret

Incorporation le 4 septembre 1967 caserne de la porte Champerret

C’est dans ce bâtiment que je subis la traditionnelle coupe de cheveux. J’avais préparé le terrain, et le coiffeur d’origine ariégeoise m’évita l’humiliation habituelle.

Après un premier examen médical, nous fûmes acheminés vers la caserne enterrée de Villeneuve Saint Georges, où je passais ma première nuit de sapeur-pompier, toujours en civil, dans une chambrée troglodyte.

Surprise le mardi matin, avant d’aller me faire habiller en sapeur, je fus appelé et conduit en ambulance militaire à l’hôpital de Port Royal, au Val de Grâce.

On me dit simplement que l’analyse de mon taux d’albumine avait révélé un niveau trop important : j’avais 1,10 g/l, alors que le maximum pour les pompiers de Paris était à 1 g/l.

Et comme l’Armée ne s’embarrassait pas de cas litigieux avec des conscrits susceptibles de demander des pensions, on allait me faire un complément d’analyses.

Le Val de Grâce – Entrée Principale

Séjour au Val de Grâce – 5 au 22 septembre 67

Un point d’histoire, il convient de rappeler que l’abbaye royale du val de Grâce fut élevée suite à un vœu d’Anne d’Autriche, qui avait dû patienter 23 ans avant de mettre au monde le fils de Louis XIII, prénommé Louis, Dieudonné, le futur Louis XIV.

Cet évènement inespéré allait donner naissance au Val de Grâce, transformé en hôpital militaire par la Convention en 1793.

Débarqué à l’hôpital de Port Royal le 5 septembre, je me retrouvais au premier étage après l’entrée, dans une immense pièce équipée de 24 lits. J’occupais le premier lit en rentrant à droite, le plus proche de la sortie.

Débarrassé de la corvée des classes, je partis à l’aventure dans ce nouveau domaine, qui pouvait ressembler pour certains à une colonie de vacances. C’est ainsi que la plupart des conscrits concevaient cette période, pour se laisser aller dans l’inactivité la plus totale….

Je fis immédiatement connaissance avec des recrues intéressantes, des médecins qui voulaient se faire réformer.

Informés de mon taux d’albumine, ils me conseillèrent de pratiquer un régime capable d’empêcher ce taux de baisser. Le prélèvement ayant lieu tous les matins à 7 heures, il fallait que je me fatigue avant de remplir le flacon.

Je me levais donc à 5 heures, et j’allais faire 2 heures de pompes et d’exercices physiques pour me fatiguer, dans la zone des sanitaires.

Je suivis un régime alimentaire à base d’œufs et de bière.

Je me fis envoyer par ma mère un résultat d’analyse d’urine de 1961, où j’avais eu une albuminurie orthostatique, suite à un excès de compétitions sportives (1000 mètres et cross-country en cadets). Cela ne m’était arrivé qu’une fois, mais ce document allait jouer un rôle important.

Mes « conseillers », qui cherchaient à simuler la schizophrénie pour se faire réformer, me donnèrent une information capitale. Le patron du service, le major Martin, dont les études médicales avaient été payées par l’armée, voulait partir exercer dans le civil, après avoir accompli les 10 années qu’il devait à l’État.

Mais l’Armée faisait des difficultés pour le laisser partir.

J’avais donc une belle carte à jouer.

Il me reçut une première fois, et je lui fis part de toutes les maladies dont je pouvais souffrir. Il fit faire des études sérieuses sur tous les sujets évoqués, notamment la fracture du scaphoïde, dont je prétendis souffrir.

Lors de la deuxième et ultime visite, il me répondit qu’à part l’albuminurie, en voie de forte régression, (en effet, malgré mes efforts, le taux baissait inexorablement), je n’avais rien de grave, capable de justifier une réforme.

Je jouais alors mon va-tout, déclarant que je n’avais aucune fibre militaire, et que je serais beaucoup plus utile à la nation en faisant mon métier qui était de créer de la valeur pour enrichir le pays.

Après cette belle tirade, il ne répondit rien et me renvoya dans mes appartements.

Autant dire que je passais les jours suivants en plein doute, avais-je bien fait de me livrer complètement ?

Je continuais cependant mon régime, et pour me divertir, je participais aux activités proposées au foyer : ping-pong, babyfoot, billard.

Il y avait même une salle de cinéma, et je me souviens d’y avoir vu Jean Paul Belmondo dans « Léon Morin, Prêtre ». Le film idéal à voir dans une abbaye !

Il y avait également le chanteur Antoine, lui aussi en observation, mais il ne sortait hélas pas dans les jardins.

Je voyais tous les jours mon épouse Marie Claire, qui travaillait alors au ministère des finances à deux pas, place Saint Sulpice, et qui m’apportait la presse sportive et politique….

J’arrivais même à avoir une permission de 24 heures.

Arrivé au 18 septembre, je me retrouvais dans le brouillard le plus complet.

Je savais qu’avec plus d’un g/l d’albumine, on pouvait être réformé. Mais avec un gramme, on était dans un cas limite. De quel côté allait pencher la balance ?

Je venais de calculer que sur 12 sortants, seuls 2 avaient été réformés définitivement.

Je craignais la réforme temporaire, qui retardait le problème d’un an et compliquait les choses.

L’anxiété grandissait, et MC ne tenait plus en place.

Enfin arriva le matin du jeudi 21 septembre….

Matinée du Jeudi 21 septembre  RD2

A 8 heures précises, le médecin-colonel pénétra dans la grande salle, entouré de tout son état-major, et précédé par le major (ou capitaine, j’ai toujours eu du mal avec les grades), qui présentait les « impétrants ».

Étant le premier en entrant, je fus le premier cas à être traité.

Je me tins bien droit, et tout ouïe, en attendant les paroles divines.

Ce fut bref.

Le major prononça ces paroles que je n’oublierai jamais :

« Roger Séguéla, Albuminurie Orthostatique à un taux supérieur à 1 g/l depuis 6 ans. »

La réponse du médecin colonel jaillit instantanément et fut d’une concision extrême et aveuglante : « RD2 »

Les jeux étaient faits, j’avais gagné.

Une immense joie me submergea, que je ne pouvais surtout pas exprimer.

J’aurais voulu sauter au coup du major Martin, mon bienfaiteur, mais il abordait déjà le cas suivant, un jeune engagé que j’avais motivé et qui fut aussi réformé.

Un souvenir « cocasse » me reste de cette scène, un adjudant qui faisait partie des scribes du colonel, ne put s’empêcher de me glisser, plus bête que méchant :

« Réformé, vous ne pourrez plus travailler dans l’administration, vous serez obligé d’aller dans le privé » (sic).

Il ne savait quel immense plaisir il venait de me faire.

Dès la fin de la visite du colonel, je téléphonais immédiatement la nouvelle à MC, qui envoya un télégramme à mes parents.

Ils en reçurent deux, puisque je réussis aussi à leur en envoyer un dans l’après-midi.

Déserteur

Une telle bonne nouvelle devait être fêtée immédiatement.

C’est ainsi, que tout naturellement je quittais ma chambrée à 17 h, allais chercher MC à Saint-Sulpice, pour rentrer ensemble au Blanc-Mesnil, après avoir fait des courses pour fêter dignement cet évènement.

Nous fîmes un excellent dîner, escargots, grosses crevettes et vin blanc.

Dans l’euphorie du moment, j’avais totalement oublié l’armée française.

Le lendemain matin, vendredi 22, je me pointais au Val de Grâce, pour récupérer mes affaires et préparer la suite.

Je tombais sur mes voisins de chambrée effarés, me disant que sans leur intervention « intelligente », j’aurais pu être porté déserteur.

Ce que j’étais de facto puisque j’avais quitté mon casernement sans autorisation.

Ils furent chaudement remerciés, et je frémis rétrospectivement de cette erreur qui aurait pu me coûter cher !

Réformé et Déserteur dans la même journée, c’est une expérience plutôt rarissime !

La Morale de l’Histoire

Dans les Fables de La Fontaine, il y a toujours une morale.

Si je dois en tirer une de cette histoire, c’est qu’il faut savoir saisir sa chance, et utiliser les opportunités qui se présentent, en mettant en œuvre tous les moyens disponibles, voire à en inventer d’autres. L’appui des proches est un élément positif important.

Une fois engagé dans l’opération, il faut persévérer jusqu’à l’atteinte de l’objectif, sans se laisser déstabiliser par les obstacles rencontrés.

Ce qui nécessite une certaine confiance en soi et un optimisme raisonné.

Cette méthode m’aura été bénéfique tout au long de ma vie.

Et dans le cas présent, elle me fit gagner 14 mois de liberté !

Grâce à la cortisone, j’avais changé ma vie….

Et contrairement au titre, il ne s’agit pas d’un miracle, mais de l’application d’une stratégie délibérée, démontrant la suprématie du libre arbitre.

Sources : Courrier adressé par Roger Séguéla à ses parents entre juin et octobre 1967

Suite à venir : « un mois de la vie d’un sapeur inapte à Villeneuve St Georges ».

Remerciements à Marie Claire Séguéla pour son aide précieuse et éclairée

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J’ai le vague souvenir d’avoir atterri dans le même dortoir

que toi au Val de Grâce – rapatriement sanitaire d’Algérie

où j’étais en coopération, jaunisse – c’était en février ou avril 70 et j’ai occupé le premier lit le long du mur en entrant à droite.  Il y avait là une vingtaine de gars dans mon cas. Mon voisin de lit était un légionnaire

rapatrié de Tahiti pour les mêmes raisons ( il en était à sa troisième

jaunisse) qui le soir même est parti (en chemisette à plis) s’aérer au

Quartier latin sur quelques itinéraires que je lui avais confiés.

Reconnaissant, il a veillé sur mon confort pendant les mois (sans doute un

ou deux) où nous sommes restés côte à côte… Encore un soft miracle au Val

de grâce.

Michel Bénézy

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Mon service militaire au Val de Grâce est une des belles années de ma vie (1972).

Mon patron connaissait le colonel chef de Service de Biologie du Val de Grâce.

Après mes classes (1 mois) à Libourne, j’ai été affecté dans son Service en tant qu’anatomo-pathologiste car j’étais déjà interne en médecine depuis 1970.

J’ai pu vivre dans le monde médical parisien et beaucoup apprendre dans ma spécialité.

J’ai fait des études approfondies en pathologie pédiatrique à la faculté et à Necker.

Surtout j’ai préparé ma thèse de médecine sur une grande série de tumeurs testiculaires (178 cas avec ceux de Toulouse).

C’est une pathologie souvent chez le jeune homme et donc vue à l’armée.

J’ai aussi fait la bringue avec des laborantines et bien d’autres … j’ai même grimpé à Fontainebleau !

Bref un séjour très riche avant mon mariage en 1973.

Roger, je me souviens bien de ta réforme pour albuminurie 5 ans avant mon service militaire ! mais j’en ignorais la péripétie …

Jean Jacques Voigt

 

 

 

 

 

 

 

Par Roger Séguéla, , publié le 15/12/2020 | Comments (0)
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De la radio à la télé

Pendant mon enfance, dans les années 50, le poste de radio constituait le centre névralgique de la maison. Situé sur un meuble ad hoc en plein milieu de la cuisine, c’était le pôle autour duquel s’organisait la vie familiale, notamment pendant l’écoute respectueuse et silencieuse des informations au cours des repas.

Le Poste de Radio Ducretet Thomson

Tout aussi religieusement étaient écoutés le jeu des cent mille francs et les feuilletons de France Inter, comme “Les Mystères de Paris” d’après Eugène Sue.

Et par défaut le soir après 10 heures, quand les ondes “voulaient bien passer”, nous écoutions les informations sur Radio Sottens (Suisse), par manque de confiance dans une ORTF aux ordres du pouvoir, notamment pendant la guerre d’Algérie.

Nous écoutions aussi les matches de foot (le Tfc en déplacement), le Tour de France, et à l’époque les matches de boxe, Cerdan, Humez.

Il y avait aussi les concerts le soir pendant que mon père travaillait aux contributions. Il notait les références de ses morceaux préférés, les plus beaux, et plus tard il pourrait en acheter les disques.

Le Tourne-disque Teppaz

Un premier progrès, cet appareil permettait de choisir enfin la musique que l’on voulait écouter, sans être obligé de subir la programmation radiophonique.

La Guilde du Disque permettait alors de se constituer un premier socle de disques classiques à un prix abordable.

Mon père avait un bon jugement musical, les premiers achats furent pour les symphonies de Beethoven, des concertos de Mozart, et des opéras de Rossini (Le Barbier de Séville) et de Verdi (La Traviata).

Et pour nous, les enfants, l’Apprenti Sorcier de Paul Dukas, Le Casse-noisette de Rymsky Korsakoff et Pierre et le Loup de Prokofiev.

Le tourne disque ne pouvant fonctionner qu’avec le poste de radio, il me fallait des circonstances assez rares pour pouvoir écouter mes disques, pendant la journée, et en l’absence de ma mère, lors de ses cours de couture.

Mon Transistor avec Hautparleur Gründig incorporé, acheté à Munich en 1962, en même temps que l’électrophone Dual, avec mon salaire de figurant dans « the great escape ».

Il me fallut attendre longtemps pour pouvoir écouter ma musique dans ma chambre. J’essayais d’abord le poste à galène, un vrai échec, c’était un système compliqué et inaudible. Un premier poste à transistor me permit d’écouter la radio, en révisant mes cours et en faisant mes devoirs.

Contrairement à ce que pensaient les adultes, un fond sonore facilitait ma concentration.  J’avais du mal à travailler en silence.

Toute ma préparation du Bac et d’HEC s’est faite en musique !

Dans le coin en bas à gauche de la table, le transistor Gründig, Cillacères sept.62

Mon électrophone Dual avec le haut-parleur au mur, Antony 66/67

Et le soir je pouvais écouter, à partir de 22 h l’émission “Pour Ceux qui aiment le Jazz”, de Frank Thénot et Daniel Filipacchi. De là me viennent les bases de ma culture jazz. C’est le jazz de cette époque, qui est toujours resté mon préféré.

Les Disques

Avec un tourne disque, on pouvait envisager l’achat de disques, mais c’était une nouvelle dépense, alors qu’il n’y avait pas de nouvelle source de revenus pour l’ado que j’étais….

Je débutais donc petitement, et il me semble que mon premier achat fut un 33 tours « Le Gorille” de Georges Brassens. Je profitai de mes vacances allemandes (1958/1959), pour acquérir des 45 tours jazz, comme Mr Acker Bilk.

Mon premier disque “Le Gorille” de Georges Brassens

Le Rejet de la Télévision

Il nous fallut attendre l’attribution de la prime exceptionnelle d’installation, obtenue par Marie-Claire pour sa titularisation au Ministère des Finances, en janvier 1969, pour avoir enfin un poste de télévision à domicile. MC put acheter un magnifique Téléavia, le Portavia 111 dessiné par Roger Tallon. Cette télé design démodait d’un coup tous les autres modèles, et elle fut installée dans notre petit appartement du Blanc Mesnil.

Notre téléavia sur le bahut au Blanc Mesnil

J’avais alors 24 ans.

Pourquoi un tel retard ?

Mais parents s’étaient très tôt déclarés hostiles à la télé, faisant un amalgame entre le côté technique et le côté politique de la chose (il y avait aussi d’autres raisons cachées).

Ils firent un vrai blocage, vantant les avantages de la radio, qui permettait l’écoute, tout en faisant autre chose. C’était vrai pour mon père qui passait ses soirées à effectuer du travail à domicile pour le compte des contributions directes.

Pour eux, la radio était de qualité, la télé, avec son unique chaîne, populaire. C’était dans leur vision politique réductrice, un outil d’abêtissement des masses, dont il fallait se détourner comme de la peste…

Deux autres raisons cachées, le coût, élevé à l’époque, et la volonté de se démarquer des voisins… Peut être un péché d’orgueil ?

Mais là où le bât blessait, c’est quand il était indispensable de voir une émission, il fallait alors “quémander” une chaise chez des voisins, qui vous faisaient alors bien sentir leur supériorité. Ce fut le cas pour les matches de foot de la coupe du monde de 58 en Suède, où nous regrettâmes amèrement l’absence d’une télé, car il fallut implorer la permission des Labourgogne, pour voir quelques beaux matches de l’équipe de France et du Brésil, dans des conditions précaires, assis sur une mauvaise chaise ou carrément par terre.

Pour le tournoi des 5 nations, grâce aux frères Bentaberry, je pouvais me glisser dans le salon de leur grand-père, mais tout cela ne nous grandissait pas !

Ensuite, pendant mes études quasi monacales, l’absence de télé ne fut pas pour moi une gêne, j’y étais habitué, et je pus consacrer plus de temps à l’étude.

Mais une telle politique familiale avait été imposée aux enfants que nous étions, Bernard et moi, et nous étions sincèrement vaccinés anti télévision. Marqués par un tel blocage, il nous fallut un certain temps pour en sortir, ce qui démontre la forte influence des parents sur les convictions de leurs enfants.

En ce qui me concerne, je terminais HEC sans télé, ce qui pouvait encore se justifier, car je devais étudier le soir, mais je privais MC de ce plaisir, jusqu’en janvier 1969.

Ce fut assez tôt pour, le 21 juillet de la même année, vivre notre première nuit devant la télé, en assistant en direct aux premiers pas de Neil Armstrong sur la lune. Il aurait été dommage de manquer un tel évènement….

Nous gardâmes le magnifique Téléavia design noir et blanc jusqu’en 1979, pour le remplacer par un poste couleur.  Et le premier soir ce fut un magnifique Zorro, avec Alain Delon dans le rôle principal, qui ouvrit cette nouvelle ère et enchanta les enfants, Raphaël et Anne-Lise, dans notre maison du Plessis Paté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Roger Séguéla, , publié le 24/11/2020 | Comments (0)
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