Chroniques Créations

Notre Mai 68

C’était il y a plus de 50 ans.

Le 22 mars 1968, au déclenchement des premiers évènements à Nanterre, je ne suis plus étudiant.

J’ai quitté l’école à la mi-juin 1967, muni du beau diplôme d’HEC. Ayant été réformé en octobre, j’occupe depuis le 4 décembre mon premier poste de jeune cadre débutant à la CGFCI. J’ai un bureau rue de la paix, au siège de la société.

Marié depuis septembre 65, j’habite avec mon épouse Marie Claire, un modeste logement au Blanc-Mesnil. Marie Claire travaille au ministère des finances, place St Sulpice.

N’étant plus étudiant, c’est de l’extérieur que je suivrai le mouvement étudiant. Sortant de l’École, j’en comprends parfaitement toutes les motivations. Mais j’en vivrai dans l’entreprise toutes les conséquences économiques. C’est dans ce domaine que je serai acteur.

Je suis donc doublement bien placé pour l’analyser.

Le Mouvement Étudiant de Mai 68 ne fut aucunement politique.

 Il convient de couper les ailes à cette légende qui au fil du temps s’est imposée dans l’analyse historique des évènements. C’était un simple besoin de liberté, exprimé par une jeunesse, étouffée par l’ordre moral imposé par la société. La jeunesse « bourgeoise et étudiante » avait trouvé là un merveilleux moyen de se défouler, en faisant peur aux parents (eux-mêmes bourgeois), et aux institutions poussiéreuses.

 

Affiche de Mai 68                                                             Daniel Cohn Bendit

Rudi le Rouge terrorisait les hommes possesseurs de l’autorité tout en séduisant leurs épouses, tel un Cartouche du XXème siècle. Il est devenu aujourd’hui, sous son nom de Daniel Cohn-Bendit, un social-démocrate réaliste teinté d’écologie. Et il est rentré totalement dans ce système qu’il n’a jamais voulu démolir.

Daniel Cohn Bendit : déclaration du 5 mai 68

 Nous allons nous expliquer directement dans la rue ». « Nous disons que l’État est partie prenante de l’antagonisme de classe, que l’État représente une classe. La bourgeoisie cherche à préserver une partie des étudiants, futurs cadres de la société. Le pouvoir possède la radio et la télévision, et un parlement à sa main. Nous allons nous expliquer directement dans la rue, nous allons pratiquer une politique de démocratie directe. »*

Les leaders du mouvement étudiant : Alain Geismar, Daniel Cohn Bendit et Jacques Sauvageot 

Cette jeunesse aisée et cultivée poursuivait deux objectifs essentiels :

– La Liberté d’expression, la censure étatiste et religieuse pesant sur les arts et la culture, l’Ortf interdisant la diffusion de certaines chansons, 16 pour Brassens par exemple.
РLa Libert̩ sexuelle, comme les mouvements de lib̩ration US (hippies-Woodstock).

Nous voulions avoir des relations sans le risque de la procréation. Nous voulions maîtriser les naissances, et échapper à l’arbitraire de la méthode Ogino.

Affiche de Mai 68

Mai 68 est d’abord un mouvement de révolte étudiante sans précédent, né du malaise latent au sein de l’université française (critique de l’enseignement traditionnel, insuffisance des débouchés, menaces de sélection). Il s’inscrit dans une crise internationale qui a pris naissance aux États-Unis : en septembre 1964, sur le campus de Berkeley, le Free Speech Movement lance la protestation contre la guerre du Viêt-Nam. Mais le cas français se révèle tout à fait spécifique : le mouvement y revêt un aspect plus global, plus spectaculaire qu’ailleurs ; surtout, la révolte étudiante y débouche sur des grèves et une crise sociale généralisée, qui mettent en péril les sommets de l’État. *

Ce mouvement imprévisible devait naître à Nanterre suite à une série de mesures inconséquentes d’une administration vite dépassée. Il n’y avait aucun plan préalable, les évènements se succédant de manière anarchique. C’est ce qui en rendit la compréhension si difficile pour les autorités. En fait il y eut un enchaînement d’actions diverses et variées, le tout dans une joyeuse pagaïe, pour ne pas dire un joyeux « bordel ».

Après les assemblées générales improvisées dans les amphis, notamment à la Sorbonne occupée, les barricades surgissaient en fin de journée dans les rues du Quartier Latin, et seulement du Quartier Latin.  t le grand jeu démarrait, les CRS cherchant à détruire les barricades, facilement constituées à l’aide des pavés et des voitures stationnées.

Tous les soirs, sur Europe 1, nous suivions les affrontements qui se déroulaient rue Gay Lussac ou sur le boulevard St Michel. L’Ortf était en grève, et cette radio était la seule à travailler, ses émissions étant reprises sur les transistors en plein développement. C’est Julien Besançon qui assure la couverture en direct des affrontements durant les premières nuits de barricades au Quartier Latin. Il est accompagné de noms qui deviendront célèbres, Fernand Choisel, Gilles Schneider et François Jouffa.

Le ministre de l’intérieur estimera que Europe 1, « Radio Barricades », donne une version trop favorable aux manifestants, et il interdira la présence des voitures émettrices.

A ce sujet, écouter sur You Tube : « Mai 68, la révolte sur les ondes : les archives d’Europe 1 (Tout-sonore intégral) »

Barricade de la rue d’Ulm, devant l’École normale supérieure

 « Sous les Pavés, la Plage »

Le point culminant est atteint dans la nuit du 10 au 11 mai : étudiants et CRS s’affrontent en de véritables combats de rues (voitures incendiées, rues dépavées, vitrines brisées), faisant des centaines de blessés. Au lendemain de cette « nuit des barricades », le pays est stupéfait. L’agitation étudiante, jusque-là isolée, rencontre alors la sympathie de l’opinion publique : le 13 mai, à Paris et dans toute la France, les syndicats manifestent avec les étudiants pour protester contre les brutalités policières. La crise prend alors une nouvelle dimension, car le lendemain, de façon tout à fait inattendue et spontanée, une vague de grèves s’enclenche : à la révolte étudiante succède une véritable crise sociale. *

Affiches et Slogans

La créativité des étudiants sera exceptionnelle durant cette période, et l’on verra fleurir sur les murs de Paris des Slogans reproduits sur des Affiches Murales éditées en lithographie et en sérigraphie. Elles sont réalisées par des étudiants et des professeurs occupant l’École des Beaux-Arts, et l’École des Arts Déco pour Paris. Près de 500 affiches différentes seront créées, et ces images marqueront l’histoire, au point de devenir emblématiques de Mai 68.

                                                                                                                                                             Affiches et Slogans de Mai 68

L’explosion des cocktails molotov rythmait la soirée, effrayant le provincial moyen qui imaginait Paris à feu et à sang. Il n’y avait alors plus de communications, et les familles s’inquiétaient pour leurs membres vivant en région parisienne. Vu de province, le Grand Jeu Estudiantin prenait des ambiances de guerre civile.  Et la disparition du Général allait dramatiser le mouvement.

Notre Action pendant les Évènements de Mai 68

La grève générale ayant été rapidement proclamée par des syndicats qui essaient de récupérer un mouvement qui leur échappe et qu’ils ne comprennent pas, les transports publics sont en grève, et Marie-Claire ne peut pas aller travailler place St Sulpice, au centre névralgique des barricades. Je travaille alors dans une entreprise qui a son siège à Paris, rue de la Paix, et deux usines en province, à Fougères et Limoux. Comme il n’y a plus de carburant, je préviens mon patron que je ne vais bientôt plus pouvoir venir travailler.

Mais Gouverner, c’est Prévoir, et Johny Hughes, le PDG américain, a stocké des jerrycans d’essence dans un bureau du siège. je serai donc en situation de continuer à venir travailler, et comme j’ai une voiture, j’hérite d’une nouvelle mission, faire du ramassage « professionnel », en fait passer prendre les employés à leur domicile (entre 8 et 10 h) et les ramener chez eux en fin de journée (16 à 18 h). Et on roule bien dans Paris, la plupart des véhicules étant immobilisés. Le reste du temps, je travaille à faire des simulations sur les augmentations de salaire que l’entreprise va consentir dans le cadre des négociations menées par Pompidou et Chirac avec les syndicats. Tout cela fait sourire mon patron, qui sait que l’inflation réduira rapidement à rien les hausses consenties…Finalement, un accord sera signé sur une augmentation de 7+3%, que je me hâterai de répercuter dans les prix de vente.

Si nous écoutons la radio le soir pour suivre les évènements, il n’est pas question d’aller prendre des risques dans les quartiers à affrontements. Mais le 27 mai, nous nous décidons à participer à ce mouvement. Nous sommes alors des fidèles de Pierre Mendès France, à qui nous savons gré d’avoir achevé la guerre du Viet Nam et résolu les problèmes tunisiens et marocains. Nous avons aussi une certaine sympathie pour Michel Rocard. Par contre nous nous méfions viscéralement de François Mitterrand. Nous voilà donc partis pour Charléty.

Auparavant, nous passons par Ivry, où une manifestation est déjà en cours. Mais nous sommes surpris, la CGT a pris le dessus sur les étudiants, et fait scander les slogans politiques d’un autre âge. Nous comprenons alors que le PC, qui se méfie des étudiants, veut récupérer le mouvement à des fins purement politiques. Profondément déçus, nous repartons pour Charléty.

Nous garons la R8 assez loin du Stade, on ne sait jamais, nous n’avons pas envie de la retrouver brûlée dans une barricade, et nous arrivons suffisamment en avance pour être bien placés, au centre de la tribune principale. Nous faisons partie des 30 000 personnes qui vont assister au meeting. Nous voyons arriver le cortège, conduit par les dirigeants de l’Unef, ceux de la Cfdt, et les leaders du PSU, avec Michel Rocard. PMF et FM sont aisément reconnaissables.

Nous écouterons les discours, ponctués des applaudissements de la foule. La CGT et le PC seront copieusement hués. Et nous apprécierons particulièrement PMF, qui refusera de parler, prétextant qu’il est un politique, invité à un meeting syndical, et qu’il n’a donc aucune légitimité à s’exprimer.

Un Mouvement dépourvu d’Unité

 Ni le mouvement de contestation ni les partis de gauche ne réussissent à proposer de solution crédible. D’un côté, les étudiants de l’UNEF, avec le syndicat CFDT et le parti socialiste unifié (PSU), organisent un meeting au stade Charléty le 27 mai ; 30 000 personnes y assistent, en présence de Pierre Mendès France (qui cautionne le mouvement mais ne prend pas la parole). L’affirmation de la possibilité d’une solution révolutionnaire à la crise ne parvient pourtant pas à se concrétiser ; de plus, elle se heurte à la surenchère des groupuscules gauchistes, et surtout à l’hostilité déclarée du PCF, très méfiant devant un mouvement qu’il ne contrôle pas. Du côté des partis de gauche traditionnels, des solutions politiques classiques sont envisagées : gouvernement provisoire, élection présidentielle et législatives anticipées. Mais la concurrence entre la FGDS de François Mitterrand et le PCF de Waldeck Rochet les empêche de s’entendre.

Au lendemain du meeting de Charléty, la cacophonie et l’impuissance sont patentes à gauche. François Mitterrand s’étant proclamé candidat à la présidence de la République, étudiants et grévistes crient à la « récupération ». Le terrain est libre pour une riposte du pouvoir, qui met à profit les divergences du mouvement et les inquiétudes de l’opinion. *

Meeting de Charléty 27 mai 68

MC et moi sommes bien installés au milieu de la tribune principale. Nous pourrons dire à nos petits enfants : « Nous y étions »

 Après ce haut fait d’armes, nous assisterons de loin à la fin du mouvement. Il n’était pas question pour nous d’aller défiler avec les gaullistes aux Champs Élysées, et nous fûmes surpris par l’importance de la manifestation. 30 000 manifestants à Charléty, 1 million sur les Champs, la peur du désordre avait triomphé, et les élections des 23 et 30 juin allaient donner une écrasante majorité à la droite.

Le Tournant du 30 Mai

La contre-offensive prend les apparences d’un drame spectaculaire : le 29 mai, le président de Gaulle disparaît de l’Élysée, créant un sentiment d’affolement dans la population. Le lendemain, dans une brève allocution radiodiffusée, le général annonce la dissolution de l’Assemblée et la tenue d’élections anticipées. La manifestation organisée le soir par les gaullistes sur les Champs-Élysées rassemble 1 000 000 personnes ; elle marque le retournement d’une opinion inquiète et lasse qui, à défaut d’alternative claire, n’entrevoit d’autre débouché à la crise et à la paralysie économique que le retour à l’ordre.

Avec la perspective d’élections, la crise retrouve les voies traditionnelles de la politique. La gauche est prise de court : si les gauchistes dénoncent ces « élections-piège à con », les partis traditionnels ne peuvent les refuser, mais ils ont perdu l’initiative. La reprise du travail s’opère lentement. La lutte continue encore, mi-juin, aux usines Renault à Flins et Peugeot à Sochaux. Bien des grévistes se sentent floués mais ils sont isolés. De fait, le scrutin des 23 et 30 juin donne une majorité écrasante à la droite gouvernante. En faisant jouer un réflexe de peur du désordre, peur d’un hypothétique « complot » communiste, les gaullistes sont parvenus à essouffler le vent de la contestation.*

La parenthèse est alors achevée. L’année scolaire sera inachevée pour les étudiants et les lycéens. Les diplômes 68 seront dévalorisés par rapport aux précédents. Le travail a repris doucement.

Je suis allé à Limoux expliquer aux ouvriers qu’ils seraient augmentés de 7% immédiatement et de 3% au 1er janvier 1969. Ils n’avaient rien demandé, suivi le mouvement de grève générale en appliquant les mots d’ordre des syndicats, et bénéficié d’une augmentation substantielle, que l’inflation réduirait rapidement à néant.

Après un confinement d’un mois dans la capitale, nous avions besoin de respirer. Grâce aux stocks d’essence de Jonhy Hughes, nous avons pris le chemin de la Bretagne en voiture, pour aller nous oxygéner dans l’air vivifiant de la Côte Bretonne, et rendre visite à une amie de MC dont les parents habitaient Landébia, dans les Côtes du Nord (Côtes d’Armor aujourd’hui). Et il fit très beau le samedi…

Pentecôte 68, début juin, à Saint Cast, Côtes du Nord, la R8 portes ouvertes et MC photo de droite

Il n’y a pas de pavés sur la plage…

Le Mouvement de Mai 68 était terminé.

Si le mouvement de Mai 68 a échoué à court terme, il n’en a pas moins laissé une empreinte profonde. Ses retombées sont multiples. La loi Edgar Faure introduit la participation dans les universités, qui en sont transformées. La loi sur les sections syndicales d’entreprise ouvre la voie à une lente transformation des relations salariales. Sur le plan politique, Mai 68 a anéanti l’autorité du « vieux » général de Gaulle : son départ après l’échec du référendum d’avril 1969 en est le résultat différé. À gauche, la crise provoque un déclic, dont découle le renouveau du parti socialiste (PS) en 1972, et le programme commun PS-PCF de 1974. La victoire de François Mitterrand en 1981 en est l’écho lointain. De même, les mouvements féministes et écologiques sont les héritiers de Mai. La crise de 1968, accoucheuse de nouveaux comportements, a donc contribué, à défaut de révolution, à la modernisation de la société française. *

*Source Historique : Encyclopédie Larousse

 

 

 

 

0