Chroniques Créations

Le Bar de la plage – Épisodes 120, 121 et 122

Episode 120

Le vieil homme était assis

Le vieil homme était assis au bord de l’eau à côté de l’ami Pierrot – le fou d’amour. De loin on entendait quelques accords joués au saxo.

De quoi pouvaient-ils bien parler ? De Coltrane, Parker, Gerry Mulligan… Peut-être ne se disaient-ils rien. A d’autres époques, dans d’autres bars de la plage, le vieil homme avait éparpillé des brins de sa vie comme des petits cailloux, maintenant égarés dans le sable ou dissous au fond de verres encore à demi-pleins. Amours, amitiés, musiques, liesses, tendresses, tristesses… Avec les visages et les sous-titres qui allaient avec.

Tout à l’heure, sous les arbres, on a aperçu sa silhouette : costume blanc, pieds nus, discret sous son éternel chapeau cabossé. Sa présence nous rassure ; ses visites distantes nous irriguent d’un air au long cours, ses absences nous inquiètent.

Le vieil homme ne cherche pas la compagnie, la sienne appartient à un autre temps, maintenant sans doute une bande de fantômes, joyeux ou tristes, avec lesquels il entretient un éternel dialogue muet quand, les soirs de brume, ils viennent à passer au loin sur l’océan.

La soirée s’annonçait. Les vagues accordaient leurs couleurs et leur tempo aux riffs nostalgiques bop and blues du saxo de Pierrot, une brise mousseline tenait en éveil les feuillages des arbres ; il n’y avait pas de place pour l’impolitesse pétaradante des mouettes.
Peut-être, ce soir-là, le vieil homme espérait-il le passage de ses chers fantômes… Et nous ?

Episode 121

Songes d’une nuit d’été

On avait mis au rancart tous les mystères irrésolus, toutes les questions restées sans réponse depuis la plus Haute Antiquité. Emporté par l’élan, on a fermé les cabinets des psychanalystes viennois farceurs ; enfin, on a sorti de nos esprits toutes les idées fumeuses sur la condition humaine et l’éternité, leurs prophètes et leurs guérisseurs.

Un désencombrement général de la planète était en cours.

On n’a même pas pris la peine d’établir un inventaire de toutes les inutilités dont s’est débarrassé. Il aurait tenu trop de place et, un jour ou l’autre, il y aurait bien eu un quidam pour venir réclamer un truc bizarre qui lui aurait soi-disant appartenu ou dont il se prétendrait l’auteur : quelque chose comme les dix commandements ou quelqu’un comme le mari de la Vénus de Milo.

Bref le grand nettoyage, urbi et orbi, sur la terre et au ciel, des clics et des claques, bien le bonjour au cloud…

J’ai quand même mis de côté les dix derniers numéros de Rolling Stone pour des jours plus sombres et un exemplaire de L’égoïste romantique ou journal d’Oscar Dufresne alias Frédéric Beigbeder, écrivain nightclubber du quartier de Saint-Germain-des-Près dans les années 90, utile pour étaler le gros temps.

La mer était moins froide, l’air plus léger, les mouettes moins bruyantes…

Leslie ne portait qu’une moitié de bikini, Line avait plus de bleu que de gris dans les yeux, Caro roulait des hanches, pieds nus, histoire de faire marcher Jules.

Georges servit une rangée de dry-martini et dit :
– Alors ?
Jules a répondu :
– On a gardé la musique.
Et je me suis réveillé.

Episode 122

A Magic Song

Lady Gaga dans le film A Star Is Born venait de laisser tout le monde KO ; en solo ou en duo avec Bradley Cooper, en débutante tremblante ou façon vedette made in show-bizz, elle avait tout emporté, le piano, la sono, la scène, le public, nos cœurs et nos âmes. Il nous fallait un peu de temps pour nous en remettre.

La mer aussi prenait son temps pour s’en aller rejoindre le large.

Jean-Do était songeur, une drôle d’idée le turlupinait depuis que les lumières de la salle s’étaient rallumées : comment peut-on écrire une chanson parfaite ? Encore plus belle que Always Remenber Us This Way … (si vous ne regardez pas la video sur YouTube, bande originale du film, on ne se parle plus) On connaît tous des dizaines de chansons réussies, formidables, inoubliables mais la chanson absolue, une seule chanson au-delà de toutes les autres, peut-elle exister ? Tous les songwriters du monde et de tous les temps ont caressé ce rêve une nuit ou une autre, comme cueillir la plus belle étoile filante du cosmos et la déposer sur le plateau du petit déjeuner de son amoureuse endormie.

Jean-Do fit appel aux mathématiques ultimes ; elles restèrent muettes. On n’a jamais vu une équation pleurer pour un chagrin d’amour. Il récidiva auprès des algorithmes dernier cri ; ils s’embrouillèrent. 8 notes et 26 lettres les avaient vaincus. (Est-ce qu’un algorithme défait peut se suicider ?)

Sans doute, les anges et les diables en savent-ils davantage mais ils gardent la recette secrète…

La mer était maintenant étale, sans une ride ; la lune s’y mirait sans modération. Le bar de la plage rêvait, tranquille. Georges alignait les dry-martini…

Non, Lady Gaga n’est pas cette folledingue qui change de plumes et de couleurs à chaque sortie, sorte de clone décérébré de David Bowie,. Depuis ce soir, Lady Gaga est une chanteuse époustouflante, fille de Bette Midler dans the Rose, côté Janis Joplin; Lady Gaga est une actrice bouleversante, sensuelle, charnelle, Lady Gaga est les deux… Mais, de quoi je me mêle, je n’ai même pas ma carte de rock critique stagiaire…