Michel Herland est professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, Antilles françaises.

Poésie ­– La Martinique d’Olivier Larizza

Octaves de jazz nous sommes aussi
des phares allumés dans la nuit

Olivier Larizza, professeur de langue et littérature anglaises, a enseigné pendant une dizaine d’années à l’Université des Antilles et de la Guyane en Martinique. Auteur de romans et de nouvelles autant que d’essais savants, comment serait-il resté insensible à l’atmosphère de notre petite île tropicale, si différente de celle de sa province d’Alsace ? A défaut de nous proposer le grand récit antillais qui viendra sans doute plus tard, il livre aujourd’hui une première série de poèmes inspirés par son séjour martiniquais.

Quand un poète est en même temps professeur de littérature, il peut être tenté de se faire l’analyste de son œuvre. Tel est le cas ici. Larizza donne à la suite de ses poèmes une postface en forme de manifeste. La poésie, en effet, a grand besoin d’être défendue, tout au moins dans notre pays (ce n’est heureusement pas le cas partout sur la planète) où son marché s’est réduit comme peau de chagrin pour ne représenter plus que 0,1 % (!) du marché du livre. Cette crise de la lecture s’explique avant tout, selon Larizza, parce que la poésie française contemporaine a succombé à un « vertige formaliste », parce qu’elle se complaît dans « une intransitivité artificielle ou absconse déconnectée de l’humain », tant et si bien qu’elle est devenue « une machine à fabriquer de l’indicible et de l’inaudible », qu’elle « inocule l’ennui ». La charge, on le voit, est sévère, d’autant que des exemples sont cités, ainsi « les monochromes murmurés d’un Bonnefoy ou d’un Jaccottet »[i].

Que doit donc devenir – ou redevenir – la poésie pour trouver – retrouver – un public ? Elle doit d’abord nous parler de tout ce qui importe : la vie, la mort, l’amour, la guerre. Et pas seulement en parler ; elle doit rendre tout cela aussi réel que dans l’esprit exalté du poète. Et bien sûr, on ne décide pas d’écrire un poème, nous dit Larizza, il faut qu’il provienne « d’une douleur ou d’une joie (d’une émotion ou d’un ressenti) qui se fait chair dans le verbe parce que le verbe n’a plus d’autre choix que celui-là ». En d’autres termes, la poésie dit ce qui doit impérativement être dit et ne peut l’être par d’autres moyens que la scansion des vers. La forme, sans doute, importe mais point n’est besoin d’apprendre des traités de style. Sans se rallier à l’écriture automatique, Larizza prône en tout cas le lâcher-prise, un « dérèglement raisonné de tous les sens » (selon la formule de Rimbaud), lequel permettra « d’entrevoir l’inconnu, ce bateau ivre ». En d’autres termes encore, c’est au moment même où le poète est poussé à écrire par une force irrésistible qu’il doit se sentir le plus libre.

De fait, les poèmes du recueil témoignent de la grande liberté de ton autant que de la sincérité de l’auteur. La conclusion du premier poème, « Perdu » semble d’ailleurs l’illustration directe du manifeste.

Alors il prit sa pieuvre pitoyable plume &
Comme un train fou il glissa
lui le hanté des mots et il mit
tout son fardeau paradoxe permanent
dans une improbable poésie une nuit
où elle avait pris l’avion quittant le pays
du soleil où le crépuscule majestu
eux & magenta se meurt et le tue

Si une certaine nostalgie – qui justifie le titre du recueil, L’Exil – est toujours présente, cela n’empêche pas la joie de vivre.

Sur le malecón de Fort-de-France la
vie danse les robes au vent flottent &
matelots du soir dont l’encre s’épuise nous
élucidons le mystère de nos lumières Il y a
toujours du bonheur quelque part

Larizza est un voluptueux hanté par la mort. Il avait à peine trente ans quand il écrivit le poème suivant où la sensualité la plus crue ne sert qu’à rendre plus cruelle l’anticipation de la vieillesse.

Rien ne comptait ni encore
les coulisses des
fashion shows où tu paradais
en appétit vêtu de noir les yeux languissant
sur les cuisses polies des métisses […]
Donc rien au fond
n’avait de l’importance sauf la flèche du temps
qui te trouait le corps imperceptiblement
Et bientôt ton profil en demi-dieu se masturbant
s’étiolerait dans les raies roses du couchant

Larizza entretien un rapport compliqué avec la Martinique, cette île où
dans l’eau barbotent les bambins
castors noirs dans l’immensité bleu sombre

C’est qu’il la connaît comme l’écrivain toujours aux aguets prompt à saisir les contradictions des lieux où il passe.

Cette prison dorée sa richesse m’hallucine écrit-il, mais aussi, par ailleurs
Martinik parfois ressemblerait à cela
Derrière les cocotiers la rondeur optimiste des
mangues la sensualité des échines se cachait
la savane au goût de fer béton gris pourriture
les cancrelats qui rôdent
RAVETS MONSTRES

Il n’est pas si facile de vivre quand on sait qu’on va mourir
Que peuvent les neuvaines
contre le néant, le rien, la vie ?
d’autant plus quand on est un écrivain en quête de reconnaissance. Certes, on peut toujours rêver que
le petit marin aux cheveux longs & à la
chemise blanche brandira son glaive il
brandira sa plume écorchant
la langue des bourgeois de Paris
qui de leurs deniers le gratifieront

mais il faut s’y faire
Les journalistes
parlent d’abord des stars les Angot anal
phabètes dont la logorrhée fascine

Heureusement qu’il y a l’humour et l’autodérision pour aider à vivre et les poèmes de Larizza n’en manquent pas, comme on a pu en juger. Nous nous garderons d’oublier cette importante confidence :
Le samedi 9 juin deux mille sept
des merles vinrent picorer mon assiette
!

 

Olivier Larizza, L’Exil, Andersen, coll. « Confidences », Paris, 2016, 111 p.

 

[i] « dont l’archaïsme bientôt sidérera », ajoute Jean-Paul Klée (in Décorateurs de l’agonie, repris ici par Larizza).

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