Fessenheim, catastrophe annoncée

Jean-Marie Brom, Floriane Dupré, André Hartz, Jean-Paul Klée, Olivier Larizza : Fessenheim et le dogme nucléaire français, Paris, Andersen, 2019, 205 p., 16,90 €.

Un livre à plusieurs voix qui se conjuguent pour dénoncer une situation proprement invraisemblable mais qui se prolonge pourtant depuis… 2007, la date prévue initialement pour la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim, après trente ans de service. Prolongée de dix ans cette année-là, un décret publié en avril 2017 a « abrog[é] l’autorisation d’exploiter la centrale de Fessenheim à compter de la date de mise en service de l’EPR de Flamanville ». Quand on sait les retards à répétition qui affectent la construction de la centrale de nouvelle génération censée porter haut le flambeau du nucléaire civil français, voire l’incertitude qui pèse sur son achèvement, on ne peut que saluer l’hypocrisie de la décision adoptée par le couple Hollande (président) – Royal (ministre de l’Environnement). Mais tout cela n’aurait pas vraiment d’importance s’il n’y avait péril en la demeure.

D’abord, le nombre d’incidents récurrents impressionne : la centrale de Fessenheim connaît trois fois plus de ces incidents en moyenne chaque année que les centrales françaises de la même génération. Par ailleurs, indépendamment des risques majeurs affectant toutes les centrales (attaque terroriste, chute d’un aéronef, accident majeur suite à une erreur humaine, par exemple), Fessenheim, qui est située sur une zone sismique, a été conçue pour résister à un tremblement de terre de magnitude 6,7 dont l’épicentre serait situé à 36 km de la centrale. Or il apparaît désormais que l’estimation de 6,7 est inférieure au séisme le plus dévastateur observé dans le passé, sachant par ailleurs que rien ne garantit que l’épicentre d’un nouveau séisme éventuel ne serait pas plus proche que 36 km. Un tremblement de terre pourrait entraîner l’inondation de la centrale soit par rupture de la digue du Grand Canal d’Alsace mitoyen, dont la ligne d’eau se trouve 8,50 mètres plus haut que le plancher de la centrale, soit par rupture du barrage en amont qui provoquerait une vague d’une dizaine de mètres de haut submergeant la centrale (voir Fukushima pour une estimation des dégâts). Inversement, une rupture du canal en aval viderait le canal et priverait Fessenheim de sa principale source de refroidissement.

Un doute existe également concernant la résistance de l’acier des deux cuves des réacteurs conçus pour résister trente ans alors que l’on a maintenant dépassé les quarante années d’exploitation. Indépendamment de l’usure normale des parois de la cuve due au bombardement neutronique en période d’exploitation normale de la centrale, les arrêts d’urgence – comme il y en eut plusieurs à Fessenheim – sont une cause supplémentaire de fragilité.

Pollution de la nappe phréatique située sous la centrale (la plus grande d’Europe), explosion semblable à celle d’une bombe atomique, … on se reportera au livre pour plus de détails sur les causes et les conséquences d’une catastrophe prévisible (sinon – heureusement – assurée). Etonnons-nous simplement ici que la décision de mettre fin au scandale que constitue le maintien en activité de Fessenheim soit du ressort du gouvernement de la seule France alors que si un accident majeur survenait, il affecterait tout autant les Allemands et les Suisses que les Français. Souvenons-nous de Tchernobyl : le nuage atomique ne connaît pas de frontière. Notons à cet égard que si l’Allemagne et la Suisse souhaitent, évidemment, la fermeture de Fessenheim, elles n’en font pas un casus belli, preuve qu’elles ne veulent pas voir (elles non plus) l’importance vitale de l’enjeu.

C’est bien dommage car tout prouve que le gouvernement français est quant à lui totalement inféodé au lobby nucléaire[i], puisqu’il s’obstine à maintenir en vie une centrale – comme le démontre le livre – non seulement dangereuse mais inutile ! Dangereuse, on l’a vu. Inutile car, fragile et très souvent à l’arrêt, son entretien coûte davantage que ce qu’elle rapporte. Mais pourquoi, dira-t-on, EDF tient-elle absolument à la maintenir en activité dans ces conditions ? Les auteurs expliquent que si l’entreprises nationale était contrainte par le gouvernement de fermer (au lieu de prendre la décision elle-même), l’Etat lui devrait une indemnité substantielle. On aimerait des précisions concernant le coût réel du mw produit à Fessenheim, même si l’on sait que tout ce qui concerne le nucléaire étant plongé dans une opacité voulue, il doit être bien difficile d’obtenir des données fiables en cette matière.

Cela étant, les auteurs présentent une démonstration impressionnante de l’absence de rentabilité du nucléaire civil français, laquelle n’est pas liée uniquement au « miroir aux alouettes » de l’EPR. La dette d’EDF, le coût de la mise en conformité des centrales (le grand carénage), celui du démantèlement, l’enfouissement des déchets, tout cela se chiffre en centaines de milliards ! Et l’on ne parle pas de l’argent déjà englouti pour sauver EDF et Areva du désastre (respectivement 3 et 5 milliards pour la seule année 2017). L’Etat râle mais il paye. Pourtant EDF comme Areva (désormais Orano) sont dans la main de l’Etat, qui détient respectivement 83,7% et 98% du capital de ces entreprises …

Et que dire des mensonges d’Etat destinés à nous (Français) persuader que, par exemple, notre électricité est la moins chère (d’Europe, du monde ?), alors que, dans la réalité, les citoyens de quinze des vingt-huit nations européennes payent leur électricité meilleur marché que nous (source Eurostat). Idem pour la soi-disant « indépendance énergétique » qui serait apportée par le nucléaire, alors que tout l’uranium est importé. Autre mensonge, celui qui vise à nous faire croire que la fermeture des centrales nucléaires allemandes se traduit par l’augmentation de la production des centrales à charbon. Car ceci n’a été vrai que pour les deux années qui suivirent la mise hors service de huit réacteurs sur dix-sept en 2011. Depuis, les centrales à charbon ferment progressivement tandis que les émissions de gaz à effet de serre se réduisent, le relais étant pris par les énergies renouvelables qui représentent désormais 36% de la production d’électricité, soit le double de la France ! Or les renouvelables reviennent moins cher que le nucléaire ! Selon l’estimation fournie par les auteurs, le coût du mwh nucléaire s’élève au minimum à 130 € contre 40 à 80 € pour l’éolien terrestre et 38 à 62 € pour la géothermie. L’éolien offshore et même le solaire sont également moins coûteux que le nucléaire.

Si l’apocalypse nucléaire à Fessenheim n’est pour l’instant qu’une menace, la catastrophe économique et financière du nucléaire français ne fera plus aucun doute pour qui aura consulté le dossier rassemblé par nos cinq auteurs. L’aveuglement, plutôt l’obstination dans l’erreur des gouvernements successifs de la France font frémir. D’autant qu’il est facile d’y voir l’illustration d’une incapacité plus générale à saisir à bras le corps – c.à.d. autrement qu’en paroles – les maux pourtant trop bien connus qui affectent le pays. Pour n’en citer que quelques-uns : la ghettoïsation et plus largement la rupture du lien social (voir les gilets jaunes), la désindustrialisation et le chômage, la crise des finances publiques, le naufrage de l’enseignement, …

Mais il est vrai que la politique énergétique demeure un exemple caricatural, tant les reculs dans ce domaine ont été patents, comme le prouvent non seulement les reports sine die de la fermeture de Fessenheim ou de l’EPR mais encore, et entre autres, le recul devant les bonnets rouges, la démission de Nicolas Hulot, les obstacles au développement des énergies renouvelables, etc.

Le président Macron a récemment reporté de dix ans (à 2035) l’obligation inscrite dans la loi de Transition énergétique (de 2015) de ramener à 50% la part du nucléaire dans le mix énergétique français (au lieu de 72% actuellement). Au train où vont les choses, tout porte à croire que cet objectif ne sera, une fois de plus, pas tenu. Et ce en dépit de tous les gains en termes d’emplois attendus de la croissance verte.

[i] Un tel état de fait est certes ancien mais il n’est pas anodin – et les auteurs ont raison de le souligner – que le premier ministre actuel soit un ancien dirigeant d’Areva (directeur des affaires publiques de 2007 à 2010).

 

« L’entre-deux » : Olivier Larizza après « L’Exil »

Ma poésie a l’air hirsute de mon yéti préféré, « Violet solitude », L’entre-deux.

Qu’est-ce qu’un poète ? Une éponge qui se gonfle de sensations pour se vider aussitôt, sans chercher la rime ni la raison ? Cette définition, qui est loin de couvrir tout le champ de la poésie, devrait néanmoins convenir à Olivier Larizza qui explique dans la préface de son nouveau recueil, L’entre-deux (la suite qu’il vient de donner à L’exil[i]), qu’il a écrit ses poèmes dans un état de fulgurance dû « à la fascinante incongruité et à l’exaltation déstabilisante » dans laquelle il baignait, lui le Strasbourgeois envoyé – grâce ou simple hasard – aux Antilles pour occuper un poste de maître de conférences à l’université. Il y restera douze ans avant de rejoindre un poste de professeur dans le sud de la France, douze années bien remplies pendant lesquelles il publiera plusieurs romans, essais, livres de contes, etc. à côté de ses travaux académiques.

Sa poésie dont il est question ici, égotiste et impudique s’il en fut, s’avère passionnante par ce qu’elle révèle de la personnalité d’un jeune homme (il a 28 ans quand il débarque en Martinique), curieux de tout et habile à saisir l’insolite partout où il se trouve, par exemple chez ce chien à l’air cabot d’une hyène de Walt-Disney, lequel chien devient d’ailleurs l’occasion d’une digression métaphysique :

Le museau du clebs frémit mendiant sa pitance comme nous mendions aussi notre feu de ce jour (« Tombant à l’eau », p. 68).

Jeune homme facilement épris, comme il se doit à cet âge : Les fées cabriolaient elles ont des jambes longues à défaillir (« Ô les dauphines ! », p. 69). Comment résister en effet à d’aussi charmantes tentations ? Combien de fois m’as-tu reproché que je n’assumais pas le couple Non je n’assume pas la grandeur de nous deux c’est trop géant pour le prétentieux passereau que je suis (« Violet solitude », p. 51). D’autant que, Adonis aux yeux de velours (« À l’évanouie », p. 59), il est conscient de sa valeur sur le marché de la drague et fier de son vit étincelant de puissance grenat (« Lumière de toi », p. 34), un organe évoqué à maintes reprises sous des intitulés variés depuis le simple attribut jusqu’à l’anatomique pénis en passant par la bite, la pine, le dard, le braquemart voire le gros bras réticulé !

Quand Larizza écrit de la poésie Larizza s’amuse. Par exemple en détournant quelques vers bien connus des grands ancêtres, Mallarmé, Ronsard, Lamartine, d’autres sans doute, comme ici Césaire dans une citation particulièrement transgressive, donc iconoclaste d’Un Cahier du retour au pays natal :

J’habite une blessure secrète (au lieu d’une blessure sacrée chez Césaire)
J’habite rue des flamboyants
J’habite aussi (bien sûr) ma bite (« Le Virtuel », p. 64).

N’allons pas croire pour autant que Larizza soit un vulgaire prédateur à dénoncer sur Me too : On dira que je suis machiste ou misogyne c’est faux J’adore les aubergines (« Dimanche au Bakoua », p. 57) ! À preuve le magnifique poème d’amour intitulé simplement « Tu es » (p. 19) qui se termine ainsi :

Je voudrais te ressusciter dans la clarté des jours qui jamais ne te friperaient Ta vieillesse serait un scandale-courbaril Tes jambes faites de bronze & de lumière m’enserraient à la maltaise Tes seins dans le couloir bleuté de l’horizon s’arrondissent & jubilent je pose un baiser-brasier sur le chiaroscuro de nos ébats Tu es l’éclair qui a explosé les limaces de l’ennui Tu es ma capitale ma Barcelone ma GALAXIE.

Ainsi Larizza, l’adepte d’une poésie égo forte, provocante et jubilatoire se révèle-t-il aussi parfois un  grand romantique.

 

Olivier Larizza, L’entre-deux, Andersen, « Confidences », Paris, 2018, 78 p., 6,90 €.

 

[i] https://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/poesie-%C2%AD-la-martinique-dolivier-larizza/

Poésie ­– La Martinique d’Olivier Larizza

Octaves de jazz nous sommes aussi
des phares allumés dans la nuit

Olivier Larizza, professeur de langue et littérature anglaises, a enseigné pendant une dizaine d’années à l’Université des Antilles et de la Guyane en Martinique. Auteur de romans et de nouvelles autant que d’essais savants, comment serait-il resté insensible à l’atmosphère de notre petite île tropicale, si différente de celle de sa province d’Alsace ? A défaut de nous proposer le grand récit antillais qui viendra sans doute plus tard, il livre aujourd’hui une première série de poèmes inspirés par son séjour martiniquais.

Quand un poète est en même temps professeur de littérature, il peut être tenté de se faire l’analyste de son œuvre. Tel est le cas ici. Larizza donne à la suite de ses poèmes une postface en forme de manifeste. La poésie, en effet, a grand besoin d’être défendue, tout au moins dans notre pays (ce n’est heureusement pas le cas partout sur la planète) où son marché s’est réduit comme peau de chagrin pour ne représenter plus que 0,1 % (!) du marché du livre. Cette crise de la lecture s’explique avant tout, selon Larizza, parce que la poésie française contemporaine a succombé à un « vertige formaliste », parce qu’elle se complaît dans « une intransitivité artificielle ou absconse déconnectée de l’humain », tant et si bien qu’elle est devenue « une machine à fabriquer de l’indicible et de l’inaudible », qu’elle « inocule l’ennui ». La charge, on le voit, est sévère, d’autant que des exemples sont cités, ainsi « les monochromes murmurés d’un Bonnefoy ou d’un Jaccottet »[i].

Que doit donc devenir – ou redevenir – la poésie pour trouver – retrouver – un public ? Elle doit d’abord nous parler de tout ce qui importe : la vie, la mort, l’amour, la guerre. Et pas seulement en parler ; elle doit rendre tout cela aussi réel que dans l’esprit exalté du poète. Et bien sûr, on ne décide pas d’écrire un poème, nous dit Larizza, il faut qu’il provienne « d’une douleur ou d’une joie (d’une émotion ou d’un ressenti) qui se fait chair dans le verbe parce que le verbe n’a plus d’autre choix que celui-là ». En d’autres termes, la poésie dit ce qui doit impérativement être dit et ne peut l’être par d’autres moyens que la scansion des vers. La forme, sans doute, importe mais point n’est besoin d’apprendre des traités de style. Sans se rallier à l’écriture automatique, Larizza prône en tout cas le lâcher-prise, un « dérèglement raisonné de tous les sens » (selon la formule de Rimbaud), lequel permettra « d’entrevoir l’inconnu, ce bateau ivre ». En d’autres termes encore, c’est au moment même où le poète est poussé à écrire par une force irrésistible qu’il doit se sentir le plus libre.

De fait, les poèmes du recueil témoignent de la grande liberté de ton autant que de la sincérité de l’auteur. La conclusion du premier poème, « Perdu » semble d’ailleurs l’illustration directe du manifeste.

Alors il prit sa pieuvre pitoyable plume &
Comme un train fou il glissa
lui le hanté des mots et il mit
tout son fardeau paradoxe permanent
dans une improbable poésie une nuit
où elle avait pris l’avion quittant le pays
du soleil où le crépuscule majestu
eux & magenta se meurt et le tue

Si une certaine nostalgie – qui justifie le titre du recueil, L’Exil – est toujours présente, cela n’empêche pas la joie de vivre.

Sur le malecón de Fort-de-France la
vie danse les robes au vent flottent &
matelots du soir dont l’encre s’épuise nous
élucidons le mystère de nos lumières Il y a
toujours du bonheur quelque part

Larizza est un voluptueux hanté par la mort. Il avait à peine trente ans quand il écrivit le poème suivant où la sensualité la plus crue ne sert qu’à rendre plus cruelle l’anticipation de la vieillesse.

Rien ne comptait ni encore
les coulisses des
fashion shows où tu paradais
en appétit vêtu de noir les yeux languissant
sur les cuisses polies des métisses […]
Donc rien au fond
n’avait de l’importance sauf la flèche du temps
qui te trouait le corps imperceptiblement
Et bientôt ton profil en demi-dieu se masturbant
s’étiolerait dans les raies roses du couchant

Larizza entretien un rapport compliqué avec la Martinique, cette île où
dans l’eau barbotent les bambins
castors noirs dans l’immensité bleu sombre

C’est qu’il la connaît comme l’écrivain toujours aux aguets prompt à saisir les contradictions des lieux où il passe.

Cette prison dorée sa richesse m’hallucine écrit-il, mais aussi, par ailleurs
Martinik parfois ressemblerait à cela
Derrière les cocotiers la rondeur optimiste des
mangues la sensualité des échines se cachait
la savane au goût de fer béton gris pourriture
les cancrelats qui rôdent
RAVETS MONSTRES

Il n’est pas si facile de vivre quand on sait qu’on va mourir
Que peuvent les neuvaines
contre le néant, le rien, la vie ?
d’autant plus quand on est un écrivain en quête de reconnaissance. Certes, on peut toujours rêver que
le petit marin aux cheveux longs & à la
chemise blanche brandira son glaive il
brandira sa plume écorchant
la langue des bourgeois de Paris
qui de leurs deniers le gratifieront

mais il faut s’y faire
Les journalistes
parlent d’abord des stars les Angot anal
phabètes dont la logorrhée fascine

Heureusement qu’il y a l’humour et l’autodérision pour aider à vivre et les poèmes de Larizza n’en manquent pas, comme on a pu en juger. Nous nous garderons d’oublier cette importante confidence :
Le samedi 9 juin deux mille sept
des merles vinrent picorer mon assiette
!

 

Olivier Larizza, L’Exil, Andersen, coll. « Confidences », Paris, 2016, 111 p.

 

[i] « dont l’archaïsme bientôt sidérera », ajoute Jean-Paul Klée (in Décorateurs de l’agonie, repris ici par Larizza).

Olivier Larizza : l’humour est littéraire

Larizza 1« Le message est le massage » (Mac Luhan)

L’humour est une denrée précieuse parce que, somme-toute, plutôt rare, en tout cas en littérature. Écrire ou publier un livre pour faire rire n’entre pas habituellement dans le programme des auteurs et éditeurs sérieux, sans doute pourquoi, d’ailleurs, on les qualifie de sérieux. Ils préfèrent les récits autofictifs, aussi moroses que les amours dont ils sont le décalque, ou les innombrables « livres de ma mère », « de mon père », signes immanquables d’un œdipe mal digéré et d’un deuil – de ce fait – inconsolable. Car en effet, ces ouvrages dont on voit mal qui ils devraient intéresser en dehors de la mère ou du père concerné(e), sont généralement écrits lorsque celle ou celui-ci a rejoint sa dernière demeure. On doit à la vérité de dire que, de cet océan nombrilesque, émergent quelques ouvrages relevant de genres mineurs et relégués dans des collections « dédiées » : romans noirs, d’aventure, de fiction spéculative, à l’exclusion des romances sentimentales qui sont par nature exclues des catalogues des « grandes maisons ». Mais romans d’humour, non – on ne connaît pas tout, certes – mais a priori on ne voit pas une telle denrée dans ces catalogues-là. San Antonio a beau être l’objet de savantes études, il a toujours été publié au Fleuve Noir : c’est dire !

Une jeune maison d’édition a relevé le gant en ouvrant une collection « humour ». Et c’est un jeune auteur – mais déjà prolifique puisqu’il ne compte pas moins d’une vingtaine d’ouvrages à son actif – qui ouvre le feu avec Le Best-seller de la rentrée littéraire. Il est plus facile, on le sait, de faire pleurer que de faire rire, aussi faut-il signaler qu’on rit beaucoup à la lecture de ce livre. Cependant, il y a rire et rire, celui bête et vulgaire, par exemple, des animateurs des émissions dites de divertissement et de leurs invités, et bien d’autres du même genre dont on nous dispensera de faire la liste. Le rire provoqué par les « vannes » d’Olivier Larizza n’est ni bête ni vulgaire et, qui plus est, ses calembours[i] et autres jeux de mots ont une vertu particulière propre à ravir les amis des lettres : son humour est littéraire.

On ne racontera pas l’histoire mais elle-même, déjà, est littéraire, puisque le narrateur s’en trouve être un écrivain fictif (nommé Octave Carezza). En outre, une prière d’insérer, en tête de chaque chapitre, rappelle l’identité du véritable écrivain, Olivier Larizza. Exemple, en préambule au chapitre intitulé « Le petit marchand de prose » :

« C’est donc, vous l’aurez compris, dans le secret espoir de relever un peu le niveau des belles-lettres et surtout le chiffre de son compte en banque – mais il paraît qu’aujourd’hui les deux ne vont plus de pair – que M. Larizza soumet son nouvel opus à votre goût et votre intelligence. Si vous pouviez effectivement en faire le best-seller de la rentrée littéraire, cela nous arrangerait car l’auteur est sur les nerfs ces temps-ci, comme en témoigne le chapitre suivant. »

On ne peut évidemment tout citer, mais deux citations de la première page du chapitre en question donneront une première idée du genre d’humour pratiqué par O. Larizza. L’incipit : « Un certain nombre de gens croient que, dans la vie, c’est l’argent le plus important ; un écrivain n’a aucun doute là-dessus ». Et un peu plus loin, après que nous ayons appris qu’Octave Carezza a dirigé un ouvrage collectif intitulé L’Amour est dans le prêt : « Même pour un auteur français, y soutenait un éminent professeur de New-York, il vaut mieux être riche que pauvre, surtout si l’on a du mal à joindre les deux bouts ».

Il serait cependant erroné de croire que l’argent soit le thème principal de cet ouvrage. Il n’est qu’un souci parmi tous ceux d’un homme de lettres : rapport avec les éditeurs, les collègues (lors des salons du livre), les lecteurs, l’angoisse de la page blanche, l’espoir de « l’immortalité », sans compter quelques autres soucis communs à tous les humains, comme l’amour qui-quand-où.

Olivier Larizza

Olivier Larizza

O. Larizza a publié il y a quelques années un essai sur le livre numérique[ii]. Dans l’un des chapitres du présent livre, son narrateur se trouve à la FNAC, s’efforçant de dissuader les acheteurs de liseuses (« deux ados qui ont plus d’acné que moi à leur âge, s’extasient devant l’absence de boutons de l’appareil – comme on les comprend ! »). L’impératif auquel tout écrivain est censé se soumettre – nulla dies sine linea – est interprété ainsi par notre auteur : « pas un jour sans une ligne (de coke) ». À propos d’un écrivain « la quarantaine bien entamée mais avec l’air d’un éternel adolescent », cette remarque : «  à croire qu’il ne se droguait pas ». La gloire posthume ? « Il vaut largement mieux aller à la poste hériter qu’aller à la postérité » ! La lutte des classes ? Alors que le narrateur est pourvu d’un doctorat, son compère Angelo Grisé, écrivain autodidacte, a arrêté l’école en troisième : « Il y avait par conséquent onze classes d’écart entre nous, un fossé bien trop grand pour être comblé par l’amitié, la littérature ou les filles du Top Nude ». D’où la conclusion en forme de généralisation : « Marx avait donc raison : dans l’histoire des hommes, les contraintes matérielles priment sur les éléments affectifs, surtout après une orgie de crêpes ».

Le même Angelo Grisé a l’honneur d’une critique savante intitulée « La schize du narrateur homodiégétique dans Sans attendre les pingouins ». Il découvre ainsi que son œuvre renferme quelques catachrèses, épiphores  « et même un boustrophédon » (!)  mais ce qui l’inquiète le plus est le « diagnostic » d’épanadiplose. Les savants apprécieront, les autres enrichiront leur vocabulaire…

On l’aura compris, « écrire, c’est difficile, et surtout quand on est écrivain » (aphorisme attribué à Antoine Blondin)[iii]. Mais il ne faut surtout pas désespérer puisque « tout à une fin, sauf le saucisson qui en a deux ».

 

Olivier Larizza, Le Best-seller de la rentrée littéraire, Paris, Andersen, 2015, 232 p. O. Larizza est maître de conférences en littérature anglaise à l’Université des Antilles.

[i] De l’abbé allemand Calemberg. Il est laissé au choix de chacun de faire ou non la liaison du « s » au pluriel de « calembours ». Voilà qui devrait plaire aux jeunes d’aujourd’hui qui ont perdu l’usage de la liaison (« deux / euros » au lieu de « deux-z-euros »).

[ii] La Querelle des livres, Paris, Buchet-Chastel, 2012.

[iii] D’autres citations sont à l’évidence plus douteuses comme celle attribuée à Mac Luhan (en exergue à cet article) : on aura rectifié.