
Flammarion vient de publier ce petit recueil de poésies signé Michel Houellebecq.
Si vous avez le bonheur de l’ouvrir, à n’importe quelle page, vous ne pourrez plus le lâcher avant de l’avoir terminé !
Plus célèbre en tant que romancier et essayiste, ce dernier s’avère être aussi un remarquable poète, capable même de les chanter une fois mises en musique*.
Plutôt que de vouloir tout expliquer par des mots, laissons pour une fois s’exprimer l’auteur, à travers un poème qui résume particulièrement bien le message et le style de l’œuvre
Avant que d’être âgé…
Avant que d’être âgé, j’entrevis des royaumes,
Mais je les ai sans doute, un peu imaginés
Je vivais dans un livre à demi paginé
Peuplé de figurines idiotes et polychromes.
Puis la vie est venue, succession de contraintes
D’ambitions parfois, d’amours un peu mités
J’ai connu les désirs, la frustration, la crainte,
Aujourd’hui j’accomplis quelques formalités
Avant d’en arriver au port où tout s’achève,
Un vent frais et léger joue dans mes cheveux rares
Il n’y a plus à présent d’horizon pour les rêves
J’opte pour un sourire incertain et bizarre.
Procédons à son analyse sur la forme et sur le fond :
Sur la forme, sa poésie présente plusieurs caractéristiques originales :
-contrairement à la production actuelle, elle se lit facilement et est directement compréhensible
-de conception classique, elle est composée d’alexandrins, avec césure à l’hémistiche.
-les strophes sont le plus souvent constituées de quatrains, parfois de tercets (3 vers) ou des quintils (5 vers).
Ses poèmes sont proches des sonnets, composés de 3 ou 4 strophes à base de quatrains.
L’ensemble donne un style coulé et mélodique, qui évoque Baudelaire sur la forme ;
Quant au fond, c’est plutôt du côté de Villon qu’il faut chercher des comparaisons.
Son livre comprend une quarantaine d’opus, où il alterne une composition classique avec une prose plus syncopée, le tout créant un rythme lancinant conforme à son propos.
En effet, Houellebecq décrit un climat de fin de vie, de fin de civilisation, avec parfois une pointe d’humour**.
« Nous avons traversé en ombres maladives
Tous les effondrements d’un monde condamné
Nous avons bien souvent regretté d’être nés
Dans un pays maudit, une époque tardive ».
Nouveau septuagénaire, il fait le constat de ce qui reste quand on a renoncé à tout espoir de victoire : dire le monde tel qu’il le ressent, avec précision et sans emphase, avec une grande simplicité d’expression qui le rend encore plus percutant.
« Combat toujours perdant », le titre est éloquent, il évoque ce monde que le poète traverse en observateur lucide mais épuisé, dépourvu du moindre espoir et dans l’attente de la confirmation de ses pressentiments les plus sombres.
Son livre évoque le thème de la défaite de l’Occident, déjà scellée à ses yeux et joliment versifiée :
« Occidentaux qui voulez vivre
Vous êtes en fin de partie
Mais vous pouvez encore me suivre. »
Et il enchaîne :
« Je ne suis ni saint, ni héros
Mes yeux se rempliront de larmes
Lors de la remise à zéro. »
Et nous voilà imaginant Houellebecq, infirmier en soins palliatifs, au chevet d’un Occident agonisant (Ouest France).
Faut-il voir dans Combat toujours perdant le testament poétique d’un écrivain vieillissant ?
Ou bien le constat sobre, sombre et lucide, de ce qui reste quand on a renoncé à tout espoir de victoire ?
Plutôt une voix, juste et nue, qui continue de dire le monde parce que c’est pour lui, peut-être, la seule manière de lui tenir encore tête.
On se rassemble au bord des berges
A la lisière de la peur
Dans la déchirante douceur
Des longs regrets qui nous submergent.
Combat toujours perdant s’impose dès lors non comme le testament poétique d’un écrivain vieillissant, mais comme le constat, sobre, sombre et lucide, de ce qui reste quand on a renoncé à tout espoir de victoire : une voix juste et nue, qui continue de dire le monde, parce que c’est la seule manière, peut-être, de lui tenir encore tête.
Notes de l’auteur :
*Houellebecq est aussi chanteur. Il se produit sur scène, accompagné par Frédéric Lo, qui a composé la musique, à la Scala, en ce mois d’avril 2026.
Ils viennent de sortir un disque « Souvenez-vous de l’Homme », dont le titre résume bien la philosophie du recueil de poésies.
**En plein milieu de cet ouvrage sombre et profond, on voit surgir quelques pages d’humour, où l’auteur évoque la publicité réalisée par une agence de com du 14ème, proche de son lieu d’habitation.
Cette insertion est bien étrange, et elle arrive un peu comme un cheveu sur la soupe…
Grand philosophe, écrivain goncourisé, remarquable poète, bon chanteur, Houellebecq ne nous semble pas parti pour devenir un grand humoriste…
