
Née le 19 août 1923, ma mère, Emma Lui, devait vivre les 8 premières années de sa vie, dans le bourg italien de Schivenoglia, à proximité de la belle ville de Mantoue (province de Lombardie).
Fort heureusement, elle a laissé quelques pages, où elle donne un bref aperçu de cette prime enfance, qui fut un moment de bonheur.
Elle devait ensuite émigrer à Toulouse et y affronter toutes les difficultés, que peut rencontrer une enfant de 8 ans, qui débarque dans un pays étranger, dont personne dans la famille ne parle la langue.
J’ai longtemps insisté pour que ma mère mette sur le papier ses souvenirs d’enfance, comme mon père avait commencé à le faire.
Elle se décida enfin le 15 janvier 1993, alors qu’elle allait sur ses 70 ans.
Elle avait longtemps hésité, pensant que sa vie avait été sans intérêt. Son complexe permanent d’infériorité continuait à agir. Malgré toutes ses qualités, elle n’a jamais cessé de se rabaisser et de s’excuser. Comme elle l’écrit elle-même, elle ne cessait de culpabiliser.
En exergue, elle a placé ces lignes significatives de son mal être profond :
« Me voici à un autre tournant de ma vie, vie bien remplie (par le travail-partie barrée).
Je n’ai jamais fait ce que j’ai voulu, toujours le devoir !!»
Elle commence ensuite son récit :
Je suis née le 19 août 1923, un dimanche à 13 h 30, jour de la Saint-Louis.
Ma mère, Cisella, était âgée de 23 ans et mon père, Umberto, de 31.
Ma mère est née à Bevilacqua, dans la province de Vérone, mon père est né à Araraquara, Brésil, dans la province du Mato Grosso.
En réalité, il est né en septembre 1893, mais ne fut déclaré à la mairie d’Araraquara qu’en janvier 1894.
Autour de moi, vivait dans cette belle maison de Corte Bollina, via Brazzuolo, toute la famille Lui.
La maison avait été achetée par ses grands-parents à leur retour du Brésil en 1913.

Corte Bollina en 1952
La famille comprenait mes parents, Umberto et Cisella,
-ma grand-mère paternelle, Teresa Redolfi

– mon oncle Giovanni, célibataire
-ma tante Maria, veuve de Ugo Gasparini
-mon oncle Giuseppe et sa femme Giorgia
-ma cousine Amélia, dont la mère était décédée à sa naissance
Cela faisait 3 ménages dans cette grande maison située à l’angle droit d’une grande cour où logeaient 3 autres familles, dont les Genari.

Stato di Famiglia du 1er septembre 1925, qui recense les occupants de la maison « Corte Bollina », dont les 8 enfants de Andrea Lui et Teresa Redolfi, rentrés du brésil avec leurs parents, (y compris mon grand-père Umberto Lui). Les 3 aînés étaient restés en Amérique du Sud. Umberto faisait donc partie d’une fratrie de 11 enfants.
Elle décrit ensuite l’agencement des différents appartements.
Ses parents disposaient d’un appartement, chambre/cuisine au premier étage.
…au deuxième étage, le grenier où se trouvait le métier à tisser fabriqué par mon père, ses filets de pêche ou balanciers, avec lesquels il allait pêcher dans la Bonifica.
Derrière la maison, une grande cour, avec à gauche un jardin potager dominé par un grand noyer.
Au fond de la cour, un hangar pour abriter les charrettes à foin.
Sur le côté droit de la cour, en surplomb d’un fossé, les poulaillers et les petites stalles, où l’on élevait les cochons.
Mais revenons à l’entrée de la maison, et perpendiculairement à l’entrée de celle-ci, un hangar à foin au-dessus de l’étable, et le chai où l’on conservait la barrique de vin.
Il y avait aussi des clayettes pour l’élevage des vers à soie. On leur apportait les feuilles des mûriers qui entouraient les champs.
Voici planté le décor de mon enfance.
Tout le monde travaillait dehors, sauf ma grand-mère qui gardait la maison.
Mon père était maçon, ma mère travaillait aux champs, ainsi que Giovanni. Giuseppe, lui, était charretier. Il livrait des marchandises, farine, grains, avec une longue charrette tirée par un grand cheval.
Je vois encore la lampe tempête, pendue derrière, et qui se balançait doucement au rythme de la marche du cheval.
Ma tante Maria devait aller travailler dans les fermes voisines.
Il faut dire que mes grands-parents étaient privilégiés d’avoir acheté cette maison à leur retour du Brésil en 1913.
Les trois familles se partageaient les champs, petites parcelles bordées de mûriers et de vigne, des ceps tirés sur fil de fer et que l’on vendangeait avec des échelles.
Voilà, la vie s’écoulait, bien douce pour moi.
Ma cousine Davina naquit en 1924. Je ne me souviens pas d’avoir joué avec elle.
J’ai commencé très tôt à aller à l’école. Mon père m’y portait sur le cadre de son vélo. J’étais la Reine, et l’école, j’aimais !
Après l’« asilo », ou maternelle, je me retrouvai avec la maîtresse Emma, et j’avais pour amie la Fiorita, fille de commerçants du village.
Nous nous disputions la tête de la classe.

1930 Schivenoglia la classe de Maestra (maîtresse) Emma. Ma mère a 7 ans.
Rangée du milieu, deuxième en partant de la droite.
Toute la famille était fière de moi, et surtout ma grand-mère qui m’aimait beaucoup.
Elle me préparait souvent un petit déjeuner, qui me fait venir l’eau à la bouche, rien que d’y penser : la polenta du soir, froide, coupée en tranches, était grillée, et sur ces tranches toutes chaudes on étalait de la poitrine de porc hachée avec de l’ail et du persil…divin !
Quand on a faim !
La polenta est une bouillie épaisse de farine de maïs, que l’on fait cuire dans une eau salée, dans un chaudron de cuivre, et que l’on renverse sur une grande planche au milieu de la table familiale.
On la mange toute chaude, en remplacement du pain, avec toute sauce, lapin, canard aux olives, ou même, et c’est délicieux, avec de la charcuterie : panseta, saucisson, mortadelle, fritons…
Je ne connaissais pas le pâté à ce moment-là.
Sa grand-mère, Teresa Redolfi, qui faisait si bien le petit déjeuner
Je me souviens d’être allée avec les parents rendre visite à la famille Rossignoli, mes grands-parents maternels.
Je les vois à Ostiglia, où nous allions en voiture à cheval.
Je les vois plus grands que chez les Lui, plus minces, avec une belle chevelure blanche.
Ma grand-mère était une forte femme, mais toute douce, Mantovani Luigia.
Mon grand-père, Vittorio, était sec.

Vittorio Rossignoli, le grand-père Massimiliano, frère de Vittorio,
maternel de ma mère grand-oncle de ma mère
Ils avaient élevé une nombreuse famille, toujours métayers.
Je les ai peut-être vus deux fois, autant que je me souvienne, et ils sont décédés et reposent à Custoza, au-dessus de Somma Campagna.
Mes oncles et tantes Rossignoli, je ne les ai bien connus que lorsque je suis revenue en Italie en 1952 avec André et nos enfants.
La famille se répartissait ainsi :
à Schivenoglia, la famille Lui, (tout en bas de la carte routière)
à Custoza/Casarossa, près de Sommacampagna, Aldo et Guido Rossignoli avec leurs familles, (en haut à gauche)
à Ostiglia, Stefano Cugola, mari de Elvira Rossignoli, (en bas à droite au bord du Pô)
à Bovolone, Passigato, mari de Rosina Rossignoli (au milieu à droite)
(Elvira et Rosina étaient les sœurs de ma grand-mère Cisella, Italo, Aldo, et Guido ses frères).

Distribution géographique de la famille entre Lombardie et Vénétie

Casarossa en 2010. La ferme est bien de couleur rouge.
Je me souviens d’avoir appris à monter à vélo sur celui de mon père et d’avoir roulé au fossé sur la route, de même qu’être allé encastrer la roue avant entre les ridelles des charrettes stockées dans le hangar.
Je me souviens du décès de la voisine.
Elle jouait avec moi, la tête toujours entourée d’un coussin, car elle tombait souvent.
Je la vois encore, maquillée par sa sœur, comme une poupée de porcelaine allongée sur le lit.
Je me souviens du jour, où mon père, creusant le puits derrière la maison, trouva l’eau.
Elle montait en bouillonnant et talonnait mon père, qui poussait devant lui, sur l’échelle, le jeune voisin, grand frère de la défunte.
J’avais la rougeole et je les regardais depuis la fenêtre de la chambre au premier étage.
Je me souviens de mon oncle, qui les soirs d’été, sortait une pleine sache pleine de paille et allait s’allonger sur le trottoir devant la maison.
Je me souviens de ma grand-mère, me préparant les tranches de polenta grillées, avec le hachis de lard, ail et persil, mon petit déjeuner.
J’en sens encore l’odeur et le goût.

Ma mère vers 1928 à Schivenoglia
Je me souviens des grandes panières de petits pains faits maison, petites cornes qui séchaient lentement.
Je me souviens des jours de « Bugada », ou grande lessive.
On ramassait tous les draps et linge de maison de la famille et on le mettait dans un grand baquet en bois, sur pieds, avec de la cendre de bois,
Et l’on jetait dessus de l’eau bouillante, que l’on récupérait en dessous par un robinet.
Et l’on recommençait l’opération tant que l’on jugeait que la crasse n’était pas séparée du linge.
On rinçait alors à l’eau claire, et l’on étendait tout ce linge sur des fils tendus d’un côté à l’autre de la cour, ou sur les haies, ou sur les prés, pour les blanchir.
Ainsi s’achèvent les souvenirs que ma mère a écrits sur son enfance italienne à Schivenoglia.
Dans ces écrits transparaît une vraie joie de vivre.
Jusqu’à ses 8 ans, ma mère a vécu heureuse entourée de sa famille et fière de ses résultats scolaires.
Ensuite, ce fut le choc de son arrivée en France, en tant qu’immigrée, face à d’énormes difficultés d’intégration qu’elle finira par résoudre brillamment.
Mais c’est là une nouvelle histoire qui commence.

1934, au cours moyen, à l’école primaire en France
En conclusion de ce premier chapitre de sa vie, il est permis d’évoquer la notion d’un « paradis perdu », qu’elle regrettera toute sa vie.
Notes de l’auteur
Photos : photothèque RS
On pourra relire en complément deux chroniques antérieures :
- Le goût des voyages
- Découverte de ma famille italienne
Note : les textes écrits par ma mère sont en italique, mes commentaires en caractères gras.
Annexe :
Quant aux raisons de l’émigration vers la France en 1931, j’en vois plusieurs :
-des raisons politiques. Umberto est antifasciste, et il a du caractère. Il a dû se faire des
ennemis politiques. De plus il est anticlérical, et anti-partis. Il serait plutôt anarchiste.
– des raisons familiales : des cousins Lui ont déjà émigré à Toulouse, il y a une base d’accueil,
et je crois qu’il avait le projet de créer une entreprise agricole avec un frère, qui changera d’avis une fois en France et retournera en Italie après avoir appris à faire des gilets.
Il se retrouvera seul et s’établira artisan maçon.
– et peut être des conflits familiaux, on ne s’entend pas forcément bien dans la famille Lui, et des conflits se feront jour sur le partage des biens et valeurs ramenés du Brésil.
-enfin mon grand-père aura eu du mal à s’acclimater à la société rurale italienne, vu qu’il a vécu 20 ans au Brésil. Les jeunes locaux le surnomment « le fou américain”.
Il n’a pas un caractère facile, et n’est pas un grand diplomate.
Et il y a peut-être d’autres raisons, que nous ne connaîtrons jamais.
Hello Ro’ger
j’ai fait suivre ton petit déjeuner italien à ma copine Claudine De Marchi,
origine italienne, grands-parents émigrés, ses parents agriculteurs (paysans
Vers ses 80 ou 90 ans, Sa grand’mère Maria Boselli Rivoltella a écrit un
livre “pour vous mes enfants », (textes, photos) publié chez RADICI, 10 rue
de l’Espinasse, Toulouse, et évidemment sur internet, une revue spécialisée
dans l’émigration italienne.
On croirait du Séguéla…
Ben
Cette chronique familiale associée aux deux autres auxquelles tu renvoies, me touche particulièrement.
Les évocations disparates de la Polenta ou de ta découverte de Blaise Cendrars résonnent bien dans mes bons souvenirs. Mais c’est principalement le destin des familles concernées qui me rapproche de ton vécu et ressenti.
La famille de mon père vient d’un petit village ukrainien des Carpates et a essaimé en Europe, en Amérique, et jusqu’en Chine. C’est aussi la dureté des conditions économiques qui est à l’origine de cette ruée vers l’Ouest par vagues successives. Mon père, né en 1902 est arrivé à Paris en 1927 après avoir terminé ses études d’ingénieur à Prague et Budapest. Les années de disette en Europe Centrale à cette époque l’ont décidé à tenter sa chance à Paris et pouvoir envoyer de l’argent à ses parents et six frères et sœurs.
Du côté de ma mère, née à Paris en 1913, dans une famille de commerçants, les choses auraient dû être plus simples. Mais son mariage en 1937 avec un métèque a creusé un fossé plus large que l’Atlantique entre sa famille et la nôtre.
Ivan
