Episode 220
Idylle or not idylle…
Une fois de plus, Caro faisait la savante, citations en pagaïe, répliques au cordeau, grands airs. Mais on sentait bien que tout ça c’était pour épater la galerie et masquer le reste… l’intérieur. Vielle feinte de prestidigitateur ou de pickpocket. Ça se voyait et on le voyait bien : Caro était amoureuse. Et une fille amoureuse est d’une autre espèce qu’une fille ordinaire.
Ça se sentait aussi que Jules était hors-jeu, elle n’avait plus de ces remarques vachardes à son encontre. La paix retrouvée des amants séparés, comme aurait pu dire cette radoteuse de Marguerite Duras…
La mer moutonnait, l’énigme restait entière… elle n’aurait quand même pas piqué un des amoureux de Leslie… le bikini noir sur une peau brunie peut être une arme fatale… Indifférence des mouettes.
Hier soir, au Phare, Jules et Jim avaient essayé de se saouler, Jules a gagné… en principe, rien à voir avec les derniers évènements…
Leslie s’intercala : « quelqu’un a-t-il vu le grand blond qui ressemble à Brad Pitt… pas moyen de mettre la main dessus depuis deux jours… »
On n’en dira pas plus pour aujourd’hui.
On a autre chose à faire… non, pas vraiment…
Episode 221
Une soirée avec Michel Houellebecq :
Le temps était à couleurs variables. Gris et moche pour les inconditionnels du soleil et de ses rayons acérés. « Nice weather, isnt’it » pour tous les Anglais. La mélancolie de Line prenait ses aises dans ce tendre crachin maritime.
Ça m’allait bien ; je n’avais rien d’autre à faire que de vous raconter (quand même un peu dans le désordre) nos conversations de cette nuit, au Phare.
Jules :
– Est-ce que quelqu’un a vu le dernier ou avant dernier numéro de la Grande Librairie (FR2)
(Titre ; Houellebecq et Compagnie…en langage jazzique : Houellebecq and Friends.
Au générique ; Frédéric Lo, musicien, il vient de mettre en musique et d’enregistrer le dernier album de Michel, Erick Orsenna, Claire-Marie Le Guay, pianiste, elle sort un livre sur Bach avec Orsenna, Que la joie demeure, André Velter, poète et éditeur de poésie, copain de Orsenna au lycée Quimper et Jean-Pierre Luminet, astrophysicien, philosophe, autant dire du beau monde.
Qui se connaît bien, qui s’aime bien, personne n’est obligé de faire le malin devant les autres. Il y a aussi Augustin Trapenard, le Monsieur Loyal de la session, il a des nœuds dans la tête, personne ne comprend ses questions, ce n’est pas grave, ils n’en ont pas besoin pour bavarder entre eux)
Michel Houellebecq :
– Combat toujours perdant … (le titre de son dernier recueil de poèmes) vous trouvez ça pessimiste… pas du tout, c’est évident… on finit toujours par mourir.
Frédéric Lo :
– Une chanson, c’est des paroles plus de la musique…Bob Dylan, Lou Reed, Leonard Cohen…
Michel Houellebecq :
– (l’album) C’est plutôt une chanson parlée… je trouve que ma voix va bien avec… un comédien… oui, pourquoi pas… mais ça serait trop long à expliquer… je n’ai pas le bagage pour chanter…
Erik Orsenna :
– Celui qui chante prie deux fois
(Jim : ah bon…)
Michel Houellebecq :
– Le rythme précède le sens, et le rythme et la rime ça fait écrire… des fois, ça marche… on arrive à dire des choses… s’échapper de l’ordinaire, c’est déjà un succès, c’est déjà pas mal…
Anne-Claire Leguay va au piano, Bach, sa célèbre cantate « Que la joie demeure ».
André Velter :
– La poésie est faite pour être dite.
(Suit une vidéo de Laurent Terzieff, dans la trentaine, qui récite un extrait de Enivrez-vous de Rilke ou d’Amour de Baudelaire, – je me suis un peu perdu, tellement c’était beau, Laurent Terzieff, d’une intensité absolue).
Anne-Claire Le Guay parle de Bach :
– il est ébouriffant d’activités, il compose, il est prof de musique, il est prof de latin, il a des élèves, Tout cela dans le 60m² qu’il occupe avec sa deuxième femme et la dizaine d’enfants survivants sur la vingtaine engendrés… Pas question de dire, un peu de calme papa travaille …sur un coin de table, dans l’agitation de l’ordinaire une cantate par semaine… le génie perce sous le quotidien.
Elle va piano et joue… toujours Bach… « Concerto italien » Un silence suit…
(Jules dit ; le silence qui suit un morceau de Monk est toujours de Monk. Monk avait beaucoup écouté et admiré Bach, il l’avait inspiré… ce soir-là, le silence qui suivait était encore de Bach).
Anne-Claire Le Guay :
– Bach improvisait aussi beaucoup… quand la vie est trop rétrécie, on se tourne vers l’art…Bach nous fait du bien, nous élève… le silence, le doute et la vie reprend.
Michel Houellebecq :
– Un roman, c’est du travail, plus on y passe de temps, plus on s’en souvient ; la poésie, c’est comme ça vient… il ne faut pas louper le moment.
Frédéric Lo :
– On connaît l’histoire : Leonard Cohen demande à Bob Dylan combien de temps il a mis pour écrire tel chanson ; réponse : 15 minutes. Bob Dylan demande à Leonard Cohen combien de temps lui il a mis pour un de ses chansons… 15 ans.
Michel Houellebecq :
– Je serais plutôt 15 minutes, Mallarmé c’était 15 ans.
Michel Houellebecq :
– Je connais de plus en plus de gens qui meurent autour de moi… ma vie sociale se résume à des enterrements, j’en ai marre… je vais errer dans une génération avec des gens que je ne connais pas…
(Encore) Michel Houellebecq :
– L’écriture n’est pas thérapeutique, elle n’a jamais fait de victime, elle ne guérit pas non plus… j’aime écrire…
Voilà, c’est à-peu-près comme ça que cela s’est passé et encore plus bien sûr… Anne-Claire est allée rejouer du piano… cette fois, Mozart.
Le Phare s’est vidé, on n’a même pas fait attention. On était un peu sonnés, éblouis comme lorsque l’on prend les phares d’une voiture en plein dans les yeux…
Pour reprendre pied, une dernière tournée de gin-tonic s’imposait, des étoiles se posèrent sur nos verres…
Bon, j’ai sans doute un peu exagéré tout ça… tant pis.
Leslie passe dans le crachin, et dit « Alex, nice weather, isn’t it ».
Qu’est-ce que je vous disais… Les Anglais et le temps…
Episode 222
Les mouettes faisaient un de ces raffuts…
Il y en avait partout, ça piaillait, ça s’engueulait ou ça se chambrait, on ne sait jamais avec ces foutues bestioles quand elles jouent leur partition…
Caro était d’une humer de chien. Leslie a annoncé qu’elle avait retrouvé le grand blond qui ressemblait à Brad Pitt. Louise de V. pestait contre la manif des mouettes « c’est comme ça que les révolutions commencent ; par des cris. On connaît la suite. »
La météo marine hésitait.
C’était assez pour aujourd’hui.
– Georges, un dry martini devrait faire l’affaire.

