Personnage multiforme, universitaire, spécialiste des Amériques anglophones, auteur de plusieurs ouvrages sur les mouvements qui se font jour aux marges de la société, Steve Gadet appartient sous son autre nom, Fola, au monde du spectacle comme musicien et rappeur. Le voici désormais acteur avec cette interprétation d’un récit signé Ernest Pépin, guadeloupéen comme lui et comme le héros de leur histoire, un tanbouyé (joueur de tambour) qui a réellement existé, Marcel Lollia surnommé « Vélo » ou, chez Pépin, « l’ange ».
Les lecteurs de Madinin’art ont déjà eu la primeur d’un article (1) signé Sarha Fauré qui apporte déjà beaucoup quant aux intentions de la pièce, de l’auteur du livre, de l’interprète qui a choisi de le porter à la scène : « Ernest Pépin érige Vélo en symbole de résistance, de création et de liberté ». C’est en effet ce que dit le texte… mais il ne dit pas que cela. Car « l’ange » est présenté tout autant comme un héros négatif, un ivrogne, « un sac de rhum », souvent famélique, parfois maladif, la figure même du raté. Faut-il préciser ici que le metteur en scène comme le comédien semblent avoir voulu insister sur cet aspect-là du personnage, plus spectaculaire, il est vrai, qu’un simple porte-parole de valeurs positives. Pas plus qu’en littérature, on ne fait du bon théâtre avec de bons sentiments. Sans compter que le combat pour la résistance et la liberté dans une Guadeloupe dépendante de la Métropole ne saurait être qu’ambigu.
Le « héros positif » existe certes aussi dans la pièce mais il serait rapide de réduire le personnage à cette figure un peu trop « angélique ». Quant à savoir si son existence faite de hauts et de bas fut vraiment emblématique « d’une communauté qui, malgré les blessures de l’histoire, a su préserver et faire rayonner son patrimoine culturel jusqu’à lui donner une portée universelle » (S. F.), l’histoire en jugera.
Ce long préambule ne préjuge en rien de mon appréciation de la pièce, laquelle se fond moins sur le message, l’idéologie censés sous-tendre un spectacle que sur, justement, le spectacle. Peu m’importe, à vrai dire, ce que l’on veut (peut-être) me faire accroire, m’importe plutôt comment cela est montré, quelles émotions cela suscite (spectare : regarder mais aussi éprouver) et de ce point de vue les spectateurs sont en l’occurrence comblés. Pour son premier essai en tant que comédien, Fola accomplit une performance d’autant plus remarquable que cette « première » à laquelle nous avons assisté n’en était pas vraiment une, puisque le texte reproduit en gros caractère sur des feuilles au format A3 reposait sur deux pupitres. Nous étions loin, pour autant, d’une simple lecture théâtralisée (d’une « mise en espace »), un coup d’œil fugitif suffisait pour que le comédien enchaîne son texte, si bien qu’il donnait bien plus l’impression de le jouer que de le lire. Et avec quel talent ! Grand, athlétique, vêtu d’un simple sarouel blanc, le visage marqué, ce qui rendait encore plus crédible l’histoire du tanbouyé maudit (comme on dit un poète maudit) (2), à grand renfort de gestes des bras, esquissant çà et là quelques pas de danse, Fola a accompli en effet une véritable performance.
Kelly Gustarimac, une danseuse, l’accompagnait dans de brèves séquences indispensables pour la respiration du récit. La musique enregistrée était celle de Vélo et l’on a pu même entendre sa voix. Il est prévu que le spectacle évolue, que les feuillets avec le texte disparaissent de la mise en scène mais, dans ce premier état, Le Tanbouyé des sans-voix a déjà reçu un complet assentiment du public.
Le Tanbouyé des sans-voix d’Ernest Pépin, adapté et interprété par Fola (Steve) Gadet accompagné de Kelly Gustarimac. M.E.S. José Exelis. Dans la salle de spectacle de ce dernier au Domaine de Tivoli, à Fort-de-France, Martinique, le 23 juin 2026.
(1) https://www.madinin-art.net/le-tanbouye-des-sans-voix-quand-la-litterature-devient-theatre-musique-et-memoire/
(2) À ce sujet cf. Michel Herland, « Charles Cros, poète maudit ? », Poésie Première, n° 95, 2026.
