Chronique des Îles du vent – Guadeloupe & Martinique

Douze écrivains originaires de la Guadeloupe et de la Martinique témoignent leur commun attachement à leurs îles natales ou adoptives. Leurs écritures, en français ou en créole, associées à l’image ou à la musique du slam, en prose ou en vers, témoignent de la richesse de la créativité littéraire de la région. Inspirées par leurs aînés, mais libres de toute école, leurs plumes sont tout à la fois des Caraïbes et du Monde.

LES AUTEURS

Jimmy Anjoure-Apourou, Nicole Cage, Miguel Duplan, Frankito (Franck Salin), Michel Herland, Véronique Kanor, Serghe Kéclard, Gaël Octavia, Émeline Pierre, Michael Roch, Jean-Marc Rosier, TiMalo

EXTRAITS

« Ça faisait long d’temps qu’j’y étais pas revenu, fout’ mes pieds sur le sol de ma gwada pour rien, pour de faux, et jouer pour de faux au fils qui s’en revient après un long périple. Et pourquoi tout ce temps Je n’en sais fichtre rien, j’avais traîné, erré, marché sur toute la terre, en cherchant dans l’ailleurs une réponse à moi-même… Question à la peau dure, persistante et teigneuse comme de la mauvaise herbe. Pieds-à-poule, c’était ça, c’était la mauvaise herbe, celle délicate au sec à arracher d’un coup, mais qui les jours de pluie se laissait facilement foutre dans la brouette, pour faire un peu du propre en devant de la case… Pourquoi je pense à ça ? »
Jimmy Anjoure-Apourou, « Ophélie »

« Chaque homme est un lieu vide, un terrain vague, un désordre invisible socialement bien organisé. Mais quand on fouille la terre, des racines en chaos.
Chaque homme est un Big bang. Chaque homme est un lieu où se dealent des trêves.
Un atelier pour fistoler une vie, préparer une épitaphe.
Mais quand on fouille la terre, des ossements de rêves.
Chaque homme est un cimetière.
Chaque homme est un lieu-dit, phénix venu de Rien. Jérôme, fils d’Ébène en Haute Mer. Lise, fille du dehors. Vwazin sa ki ni ? Noukouchénoulévé. Mais quand on fouille la terre, aucune borne.
Chaque homme, au grand jour, est un kilomètre zéro, la solitude d’une autre
à qui rendre la pareille
une réplique ?
à qui défendre une idée
pour dire je suis. »
Véronique Kanor, « Les tôles de la nuit »

« Tu voulais juste sombrer dans les vagues. Un coup, pour voir, sombrer jusqu’au fond, presque à te noyer, à boire de l’océan et le laisser cramer le fond de ta gorge. Le laisser te brûler vif, lui, le sel marin, plutôt qu’elle, la chaleur accablante du Carême. Charles, ressaisis-toi. Tu voulais juste sombrer, pas te noyer.
J’ai pris la route du Sud, tracé droit sur l’océan. L’écume fraîche qui gicle, je n’avais que ça en tête : les giclures d’eau sablonneuse qui te rincent les pieds avant que tu te jettes dans la vague encore froide du dernier orage. Sous le pare brise de la vieille Corona, j’étais en nage. Ni les vitres abaissées, ni la vitesse de la bagnole ne suffisaient à refroidir le corps ou l’esprit. Je voulais juste plonger, et sombrer un bon coup. »
Michael Roch,« Jidé tombé du ciel »

 

Editions Sépia et K. Editions, 2018, 9 € • 202 pages

Le théâtre aux Antilles – un numéro d’« Africultures »

Il n’est pas trop tard pour signaler un numéro d’Africultures (trimestriel), numéro double, qui fournit un panorama très complet de la création théâtrale aux Antilles françaises, même s’il ne rend pas compte, par la force des choses, des développements les plus récents puisqu’il fut publié au début de cette décennie. Cette réserve n’empêche pas qu’il constitue encore un instrument extrêmement précieux pour connaître les acteurs du théâtre antillais, toutes les personnes interrogées étant encore en activité. En effet, les entretiens avec ces personnalités du monde théâtral ne sont pas les morceaux les moins intéressants de cette publication qui, davantage qu’un numéro de revue, a toutes les apparences d’un ouvrage collectif (dirigé par Sylvie Chalaye et Stéphanie Bérard).

Sous la signature de la seconde, ce numéro d’Africultures s’ouvre sur une brève histoire du théâtre aux Antilles françaises depuis le XVIIIe siècle (la construction d’un « vrai » théâtre remonte à 1780 à Pointe-à-Pitre, en 1786 à Saint-Pierre de la Martinique) jusqu’à nos jours, avec les péripéties liées à la Révolution française, les tournées des troupes métropolitaines, les premières écritures insulaires, la division entre théâtre populaire et théâtre bourgeois, l’évolution des thématiques de la comédie vers les pièces engagées à partir de l’impulsion donnée par Césaire dans les années 1950 et 1960 : traductions en créole de pièces du répertoire, pièces ressuscitant des figures héroïques de la geste antillaise célèbres ou anonymes, pièces plus intimistes mettant en scène sous une forme ou sous une autre ce qu’il convient d’appeler le « malaise antillais ». Les auteurs écrivent désormais le plus souvent dans un français souvent saupoudré de créole, lequel reste la langue de la comédie toujours populaire.

Un autre article sous la même signature fait le point sur les institutions et les lieux consacrés au théâtre dans la période récente depuis la création de l’Office Municipal d’Action Culturelle par Césaire dans sa ville de Fort-de-France en 1971 et du Centre des Arts et de la Culture à Pointe-à-Pitre en 1978 jusqu’à la construction des bâtiments imposants dotés de tous les équipements nécessaires au spectacle vivant sous toutes ses formes, et bénéficiant tous deux du label « scène nationale » : l’Artchipel en Guadeloupe (1996) et l’Atrium en Martinique (1998).

Publié en 2010, ce numéro ne pouvait faire l’impasse sur les grèves générales qui avaient secoué les « départements français d’Amérique », l’année précédente, pendant plusieurs semaines. Ainsi reprend-il le Manifeste des créateurs culturels du Kolektif Sonny Rupaire (Guadeloupe), pendant du Manifeste pour les produits de haute nécessité rédigé – côté Martinique – lancé par Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau et quelques autres. Plus précisément – on n’oserait dire « plus concrètement » – il s’agissait pour les signataires guadeloupéens d’aider leur île « à changer de stature par une reformulation inédite et multiple de son vouloir ».

En dehors de quelques articles ciblant un objet particulier, par exemple celui consacré par Alvina Ruprecht aux Théâtres d’Outre-Mer en Avignon (TOMA) installés dans la chapelle du Verbe incarné depuis 1998, les entretiens avec les principaux acteurs (auteurs, metteurs en scènes, comédiens) du théâtre antillais constituent l’essentiel du numéro. Malgré les redondances inévitables, ces entretiens, au nombre de vingt-sept, permettent au lecteur intéressé – le plus souvent, sans doute, habitué à voir des spectacles antillais – d’établir un lien particulier avec des femmes et des hommes dont il a lu les pièces ou qu’il a vu jouer sur scène sans les connaître pour autant. Et même s’il a la chance de les connaître un peu, il en apprendra bien davantage sur ces femmes et ces hommes, non seulement sur leurs parcours souvent compliqués mais encore sur ce qui fonde leur personnalité d’artiste.

Parcours compliqués mais qui se limitent pour l’essentiel à des allers-retours entre les Antilles et la Métropole, les échanges avec le reste de la Caraïbe ou avec les Amériques du Nord ou du Sud étant quasi-inexistant. Si, entre Guadeloupe et Martinique, ils fonctionnent relativement bien (encore que ce ne soit pas l’avis général), avec les autres îles de la Caraïbe la relation est totalement asymétrique dans la mesure où les troupes des autres îles invitées sont totalement prises en charge (voyage, cachet, per diem) tandis que les troupes des Antilles françaises sont en quelque sorte missionnées au titre de l’action culturelle à l’étranger et simplement hébergées, dans le meilleur des cas, aux frais de leurs hôtes.

Une difficulté particulière relevée par plusieurs acteurs du théâtre est celle de l’absence de formation de haut niveau des comédiens aux Antilles françaises. Cela se ressent chez certains comédiens professionnels autoproclamés. Des stages organisés ponctuellement sous la direction de formateurs venus d’ailleurs ne suffisent pas, d’autant que certains comédiens locaux n’ont pas toujours la disponibilité nécessaire pour les suivre. Curieusement, les auteurs sont plutôt mieux lotis. Deux concours, organisés par l’association Textes en Paroles et par l’association Ecritures Théâtrales Contemporaines en Caraïbe (ETC-Caraïbe), permettent de repérer les meilleurs textes (une fois admis les alea propres à tout concours) et de leur donner une audience par des lectures publiques, l’édition, voire des aides à la production. ETC-Caraïbe organise en outre régulièrement des stages d’écriture sous la houlette d’auteurs de théâtre chevronnés, des stages qui ont permis l’éclosion d’une pléiade d’auteurs parmi lesquels quelques-uns sont en train d’acquérir une notoriété méritée. Un concours est également organisé en direction des lycéens, garantie que la relève sera présente.

On ne saurait passer en revue ici tous les entretiens réunis dans Africultures. On s’en tiendra à deux auteurs, l’un chevronné, couronné par le prix Goncourt pour l’un de ses romans et l’autre appartenant à la génération suivante et promis à un brillant avenir. Patrick Chamoiseau a écrit une dizaine de pièces, la plupart dans la période anti-colonialiste des années 60-70, quand, de son propre aveu, « le monde était plus simple ». Disciple revendiqué d’Edouard Glissant, il explique pourquoi il s’est tourné aujourd’hui vers une esthétique contemporaine où domine, selon lui, « l’incertain, le chaos, le désordre » et qui ne peut mettre en scène que « des identités composites et toujours en devenir ». Alfred Alexandre, dont l’œuvre tant romanesque que théâtrale dégage une violence contenue, décrète avec une belle lucidité le crépuscule du mouvement nationaliste tout en soulignant la rémanence de forces révolutionnaires mais qui n’ont d’autre horizon que la « stratégie du chaos » (encore le chaos mais dans un sens, ici, négatif), puisque, aussi bien, ce qui désormais motive véritablement les gens, aux Antilles comme ailleurs, c’est « l’argent et la réussite individuelle, loin de la liberté et de l’égalité [qui furent les] objectifs des générations antérieures ». Fermez le ban !

« Emergences caraïbe(s) : une création théâtrale archipélique », dir. Sylvie Chalaye et Stéphanie Bérard, Africultures n° 80/81, Paris, L’Harmattan, 2010, 292 p., 22 €.

 

La Guadeloupe et la Martinique à travers les cartes postales anciennes

Pineau GuadeloupeLa réédition de deux ouvrages de Gisèle Pineau et André Lucrèce respectivement consacrés à la Guadeloupe et à la Martinique est l’occasion d’un voyage dans le passé riche d’enseignements. Les premières cartes postales ne ressemblent en rien à celles que l’on trouve aujourd’hui sur les présentoirs des boutiques pour touristes. Pas de paysage de rêve – mer bleue, sable blond et cocotiers –, pas de fleurs exotiques, pas de pin-up plus ou moins dénudée assortie d’une légende égrillarde. Il y a un siècle en arrière, on ne connaissait pas la photographie en couleurs, ce qui rendait sans intérêt les photos de paysages ou de fleurs. Quant aux jeune femmes et dames, elles se baignaient tout habillées – comme nous le montrent, justement, les cartes postales anciennes. Celles-ci nous apportent en effet un témoignage proprement irremplaçable sur la vie de nos ancêtres. Il y avait bien, à cette époque, le journal L’Illustration, mais ce dernier couvrait surtout les grands événements ; ses reporters ne visitaient pas les coins reculés et s’intéressaient peu à la vie sans grandeur des classes laborieuses. Heureusement, grâce aux cartes postales, il nous reste des images des moindres villages ; et non seulement des villages mais de leurs habitants dans des situations festives ou dans des occupations tout-à-fait ordinaires, alors qu’aujourd’hui le respect du « droit à l’image » interdirait de photographier n’importe quel quidam, d’imprimer sa photo sur du carton et de la vendre à qui en voudra qui l’enverra par la poste à qui il voudra en ajoutant au verso un mot (qui se continuera parfois jusqu’au recto).

Qui, parmi nos lecteurs d’un certain âge, n’a eu entre les mains de ces vieilles cartes un peu jaunies, écrites à l’encre noire ou violette d’une plume hâtive ou appliquée, adressées à des grands parents depuis longtemps disparus ?

Les deux livres racontent la même histoire dans des lieux qui se ressemblent. Ne parle-t-on pas des « îles sœurs » à propos de la Martinique et de la Guadeloupe ? Il faut des événements extraordinaires, comme l’éruption de la Montagne Pelée en 1902 ou le cyclone qui frappa Pointe-à-Pitre en 1928, toujours liés à la ruine et à la désolation, pour les particulariser. Pour le reste, c’est toute la société de cette époque-là, autour de la première guerre mondiale, qui défile : bourgeois ou paysans, marchands ou pêcheurs, riches ou pauvres, en tenue des villes ou des champs, parfois en guenilles, au travail ou au repos. Les photos nous enseignent comment on était vêtu pour couper la canne, laver le linge, vendre quelques légumes ou des bonbons gwo siwo, et le dimanche aller à la messe ou excursionner. Nous pouvons comparer les coiffures, panamas, casques coloniaux, chapeaux bakoua pour les hommes, et chez les femmes le langage compliqué des coiffes nouées et des bijoux, collier-choux, chaîne-forçat, tété-négresse, créole, nid d’abeilles…

MARTINIQUE BROCHE_COUV_dos 16_160p.inddC’est le temps de la première révolution des transports, quand apparaissent les bateaux à vapeur, les automobiles, les taxis pays qui remplacent progressivement les voiliers, les calèches, les chars à bœufs. Mais l’on monte encore à cheval ou sur un mulet, le tramway est hippomobile, la barque se manœuvre avec des rames, et c’est au sabre d’abatis qu’on coupe la canne, à la force des muscles qu’on soulève les sacs de sucre et les tonneaux de rhum.

Ces anciens qui nous regardent fixement à travers l’objectif du photographe ne nous ressemblent guère. Ils sont marqués par le labeur, par les privations pour certains. Ils font encore partie du monde de toujours, celui où l’on se déplaçait le plus souvent à pied, où toute l’existence restait confinée à l’environnement le plus proche, où la vie, pour la plus grand nombre, se résumait à trimer sans cesse pour le repos de quelques-uns. Il y avait fort peu d’obèses, seuls les riches étant susceptibles de manger une nourriture qui les fasse grossir. Les journées de travail s’allongeaient de la pointe du jour à la tombée de la nuit, les vacances n’existaient pas, pas plus que les congés-maladie et les CHU. On mourrait tôt et dans la souffrance, usé. On ne lisait pas, faute de savoir lire et du temps disponible pour cela. On croyait à l’au-delà et que peut-être on serait sauvé.

Et aujourd’hui ? Aujourd’hui est un autre monde. Pour le meilleur et pour le pire.

Les textes de G. Pineau et d’A. Lucrèce apportent un utile contrepoint aux nombreuses cartes postales (trois cents pour la Guadeloupe, quatre cents pour la Martinique), en rappelant un épisode historique, une anecdote ou en attirant l’attention sur des détails des photographies que l’œil n’aurait pas nécessairement perçus. Les auteurs sont deux écrivains, la première plutôt romancière (L’Espérance-Macadam, etc.), le second plutôt essayiste (Les Antilles en colère, etc.). Chacun connaît bien son île, ses habitants. Leurs discours s’accordent à l’émotion que suscite une plongée dans un passé pas si éloigné dans le temps mais tellement différent de notre présent.

 

Gisèle Pineau, La Guadeloupe à travers la carte postale ancienne, Paris, HC Éditions, 2016, 128 p. (première édition en 2004 sous le titre Guadeloupe d’antan)

André Lucrèce, La Martinique à travers la carte postale ancienne, Paris, HC Éditions, 2016, 160 p. (première édition en 2004 sous le titre Martinique d’antan)