Auteur: Sonia Elvireanu

Poete, romanciere, critique, essayiste , traductrice, professeur

Baudelaire traducteur d’Allan Edgar Poe

 Allan Edgar Poe (1809 – 1849) a été l’un des plus connus représentants du romantisme américain : poète, romancier, nouvelliste, critique littéraire, journaliste, dramaturge et éditeur. Charles Baudelaire (1821- 1867), appelé « Dante d’une époque déchue», « nourri de romantisme »[1], le chantre de la « modernité », représente le symbolisme français. Les deux écrivains sont nés sur des continents différents, ils appartiennent à des cultures et des courants littéraires différents, mais ils s’apparentent par leurs vies et leurs conceptions de l’art. Comme le symbolisme est né du romantisme, Charles Baudelaire se fit l’écho d’une nouvelle esthétique qui aspirait à l’impersonnalité dans l’art, à la transgression de l’égo romantique, passionné et larmoyant.

Pendant sa vie débauchée, Baudelaire découvre le poète américain Allan Edgar Poe par les traductions parues dans les journaux français, mais il fixe la découverte de Poe entre 1846-1847, trois ans avant la mort de celui-ci. Il s’enthousiasme de cet inconnu dès la première lecture et se passionne de son oeuvre étrange. Son fidèle ami Asselineau le confirme: « Dès les premières lectures, il s’enflamma d’admiration pour ce génie inconnu… J’ai vu peu de possessions aussi complètes, aussi rapides, aussi absolues ».[2] Baudelaire le reconnaît lui-même : « J’ai trouvé un auteur américain qui a excité en moi une incroyable sympathie ».[3] C’était plus qu’une sympathie, c’était une passion de toute une vie et une dévotion à l’égard de Poe.

Lorsque Baudelaire le découvre, le romantisme que celui-ci représentait en Amérique touchait à sa fin en France, mais son influence persistait encore chez les parnasiens et même chez les réalistes (Gustave Flaubert, Salambô) et les naturalistes (Émile Zola, La faute de l’abbé Mouret).

En juillet 1848 paraît sa première traduction d’un récit de Poe, Révélation magnétique, dans la revue « La Liberté de penser »[4]. Bien qu’il ne soit pas le premier traducteur de Poe, ni son découvreur, Baudelaire devient son traducteur attitré et contribue à sa gloire en France. L’auteur américain jouit d’une grande popularité en France qu’il n’avait pas dans son pays.

Léon Lemmonier affirme que de tous les traducteurs de Poe, Baudelaire était « son égal par le talent »  et que son âme vibrait à l’unisson de la sienne ».[5] Il a traduit des poèmes et des nouvelles de Poe, mais il a publié aussi des études sur son oeuvre et sa vie qu’il a réunies dans Histoires extraordinaires (1856). Mais tout ce qu’il a écrit sur Poe porte l’empreinte de son admiration sans réserve pour l’écrivain américain qu’il présentait aux Français comme « la plus puissante plume de cette époque », « un des plus beaux génies qui aient jamais existé ».[6]

 

Baudelaire a investi son temps et son travail à traduire Poe non pas par curiosité passionnée, mais parce qu’il a découvert que celui-ci lui ressemblait, donc par fraternité artistique :

« Savez-vous pourquoi j’ai si patiemment traduit Poe ? Parce qu’il me ressemblait. La première fois que j’ai ouvert un livre de lui, j’ai vu avec épouvante et ravissement, non seulement des sujets rêvés par moi mais des phrases pensées par moi, et écrites par lui vingt ans auparavant. »[7]

L’empathie de Baudelaire pour Poe allait jusqu’à faire de lui son alter ego.

« Ce qu’il y a d’assez singulier, et ce qu’il m’est impossible de ne pas remarquer, c’est la ressemblance intime, quoique non positivement accentuée, entre mes poésies propres et celles de cet homme, déduction faite du tempérament et du climat. »[8]

 

Si on parle de distance physique entre les deux poètes, au début elle est immense, car ils habitent sur des continents différents. Physiquement elle reste la même par la mort de Poe, mais psychologiquement elle se convertit en lien intime par la traduction de sa création. Mais en lisant son oeuvre et en la transposant en français, Baudelaire parvient à comprendre leur ressemblance de visions, de vies, de talent et à lui vouer une véritable admiration. Ainsi leur relation se modifie-t-elle grâce à la traduction et passe dans la sphère personnelle, ensuite intime, car Baudelaire finit par s’identifier presque avec Poe, il se reconnaît dans son écriture.

Baudelaire fait une véritable obsession pour Edgar Poe et s’assume la traduction de son oeuvre comme une sorte de mission religieuse, en se proposant de faire de lui un grand écrivain en France, selon sa confession dans sa Correspondance avec Saint-Beuve et dans son journal intime Mon cœur mis à nu. Il cultive le mythe Edgar Poe[9] en France, repris par Mallarmé et Valéry qui y croient aussi. Il écrit à Sainte- Beuve: «Il faut, c’est-à-dire que je désire qu’Edgar Poe qui n’est pas grand’chose en Amérique, devienne un grand homme pour la France»[10].

Il le fait non seulement par la traduction, mais en présentant la personnalité, la vie et l’oeuvre de son confrère américain dans ses préfaces, notes critiques et articles. Il veut tout connaître sur Poe à une époque où il n’y avait pas d’édition d’oeuvres complètes, c’est par des emprunts faits au Américains qui vivaient à Paris qu’il se procure des collections de journaux dirigés par celui-ci.

Baudelaire traduit Poe en vertu d’une convergence de pensée, d’une affinité artistique, d’une parenté évidente de leurs existences. Ils sont contemporains, Baudelaire naît douze ans après Poe. Ils ont tous les deux une vie malheureuse, traquée par des difficultés financières et des dettes, ils sombrent dans la débauche, ils sont doués d’un talent hors commun et cherchent le renouveau dans l’art. Ils sont compatibles par leur l’esprit poétique et critique, étant tous les deux les partisans de l’art pour l`art. Ils ont une vie brève, Poe a vécu 40 ans, Baudelaire 46 ans.  

Charles Baudelaire semble reconnaître en Edgar Poe un précurseur et son frère semblable, sa moitié. Il lui arrive de découvrir dans l’oeuvre de celui-ci ses propres pensées encore confuses, mais formulées avec une extrême clarté par son confrère américain :

 

« La première fois que j’ai ouvert un livre de lui, je trouvai, croyez-moi si vous voulez, des poèmes et les nouvelles dont j’avais eu la pensée, mais vague, et confuse, mal ordonnée, et que Poe avait su combiner et mener à la perfection ».[11]

Il se confesse aussi dans une lettre à sa mère :

« Savez-vous pourquoi j’ai si patiemment traduit Poe ? Parce qu’il me ressemblait. La première fois que j’ai ouvert un livre de lui, j’ai vu avec épouvante et ravissement, non seulement des sujets rêvés par moi, mais des phrases, pensées par moi et imitées par lui vingt ans auparavant ».[12]

Sa meilleure motivation de s’être consacré avec dévotion à la traduction de l’oeuvre de Poe, leur ressemblance d’esprit et de vies, dévoile à quel point Baudelaire se sentait intimement attaché au poète américain :

« Pourquoi n’avouerais-je pas que ce qui a soutenu ma volonté, c’était le plaisir de leur présenter [aux Français] un homme qui me ressemblait un peu, par quelques points, c’est-à-dire une partie de moi-même ».[13]

 

Edgar Poe meurt en 1849. Dès 1850, Charles Baudelaire consacre son travail à la mémoire de Poe (dix-sept ans), s’adonne à sa traduction et à son étude critique. Le poète français reprend le portrait d’écrivain maudit fait par la presse américaine à la mort de Poe, car il y voit une ressemblance avec sa propre vie. En réalité, ce n’était pas l’image réelle de l’Américain, rien qu’un portrait fait par Rufus W. Griswold qui convenait à Baudelaire et qui lui permettait de s’approprier Edgar Poe, un poète maudit à la française, de pénétrer intimement la pensée de celui-ci:

« Baudelaire a pénétré d’une façon si intime la pensée et le style d’Edgar Poe que ses traductions font sur nous l’impression même d’un original ; et elles ont contribué non seulement à révéler au public français un génie américain, mais encore à augmenter sa propre gloire. »[14]

 

Les essais et les articles sur la relation écrivain et traducteur dans le cas de Baudelaire et de Poe relèvent d’une part l’influence de Poe sur l’oeuvre de Baudelaire, d’autre part, celle de Baudelaire sur la perception de l’écrivain américain. Le portrait de Poe que Baudelaire offre aux Français est le fruit de son imagination qui y mêle admiration, tendresse et pitié pour ce jeune écrivain d’une intelligence brillante mort si tôt. Il comprend ultérieurement qu’il a mistifié son image, que le véritable Poe ne se retrouve pas dans son image de poète maudit :

«Quand aujourd’hui je compare , dit encore Baudelaire, l’idée fausse que je m’étais faite de sa vie avec ce qu’elle fut réellement, – l’Edgar Poe que mon imagination avait créé, riche, heureux, un jeune gentleman de génie vaquant quelquefois à la littérature au milieu des mille occupations d’une vie élégante, avec le vrai Edgar Poe – le pauvre Eddie… cette ironique antithèse me remplit d’un insurmontable attendrissement .»[15]

Les Français qui haissaient l’Amérique pour son pragmatisme et son progrès matériel, tournèrent leurs flèches contre ce pays accusé d’avoir poussé Poe au malheur et à la mort : « Il fut en vérité « la victime de sa patrie, cet homme que l’Amérique, mère de ses vices et de ses misères, a poussé au suicide contre elle »[16], écrivait Barbey d’Aurevilly. La haine de cette société dont il a critiqué durement la médiocrité et le matérialisme ne fait pas Poe se courber, il sait qu’il appartient aux élites et ses contemporains le savaient aussi, car ils reconnassaient « qu’il écrivait dans un style trop au-dessus du vulgaire ».[17]

Baudelaire a été influence par l’oeuvre de Poe, il en a pris le goût de l’étrange et du mystère. Dans ses traductions on a remarqué la même passion et enthousiasme que dans ses articles critiques, car Baudelaire a respecté le style de Poe, cherchant le mot juste, fidèle au sens et à la forme, étant très consciencieux et soucieux de faire paraître les qualités de celui-ci. Les contes d’Edgar Poe « ont été traduits par Baudelaire avec une identification si exacte de style et de pensées, une liberté si fidèle et si souple que les traductions produisent l’effet d’ouvrages originaux et en ont toute la perfection originale ».[18]

Baudelaire connaît un grand succès comme traducteur avant de publier Les fleurs du mal. Ses traductions se distinguaient de celles des autres traducteurs par « la fidélité au texte-source, fait nouveau pour l’époque».[19] Il « donne beaucoup d’importance à la littéralité du texte et il veille à ne pas modifier l’ordre des mots ».[20]

Ce qui nous paraît malheureux dans cette relation intime avec l’oeuvre de Poe, c’est que les deux écrivains ne se sont pas connus, n’ont pas engagé une correspondance, car Poe a été fauché trop tôt par la mort. La relation intime est univoque, fonctionne dans un seul sens, du poète français vers celui américain. Cela se justifie par la mort prématurée de Poe, Baudelaire l’a découvert avant sa disparition de ce monde. Cela pourrait expliquer aussi son attachement et cet acharnement à le rendre célèbre en France.

 

 

Bibliographie consultée

 

Aquien, Pascal (1992). « Traduire la poésie », Huitièmes assises de la tradition littéraire », Arles 1991, dans « Actes du Sud », 1992, http://www.atlas-citl.org/wp-content/uploads/pdf/8actes.pdf

Brix, Michel, « Baudelaire, « disciple d’Edgar Poe ? » dans Romantisme, Revue du 19e siècle, nr. 122, Maîtres et disciples, Paris, Sedes, 2003.

Hall, E.T, La Dimension cachée. Traduction en français par Amélie Petita, postface de Françoise Choay, Paris, 1978.

Molles, Abraham & Rohmer, Elisabeth, Psychologie de l’espace, Paris, Casterman, 1972.

Pecastaing, Sandy, Poe et Baudelaire : pour une hantologie du texte. Thèse de doctorat. Littératures. Université Michel de Montaigne : Bordeaux III, 2013.

Winkin, Yves, La Nouvelle Communication, Paris, Seuil, coll. « Points / Essais », 2000.

Woodsworth, Judith, « Traducteurs et écrivains : vers une redéfinition de la traduction littéraire », « Traduction et culture(s) », « Traduction, terminologie, rédaction », Vol.1, Nr.1,1988, pp. 115-125.

 

 

Wébographie

 

Brix, Michel, « Baudelaire, «disciple» d’Edgar Poe ? »,  Persée, nr. 122, 2003,  pp. 55-69,  https://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_2003_num_33_122_1221

Bentabet, Faffa, Baudelaire, traducteur d’ Edgar Poe, Thèse de doctorat, pdf, 2015, http://dspace.univ-tlemcen.dz/bitstream/112/8671/1/bentabet-fafa.pdf

Garrait-Bourrier, Anne. « Poe/Baudelaire : de la traduction au portrait littéraire ? »,  « Loxias », nr. 28, mis en ligne le 08 mars 2010, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html, id=5990.

Hennequet, Claire, « Baudelaire, traducteur de Poe », http://baudelaire-traducteur-de-poe.blogspot.com/

Woodsworth, Judith, « Traducteurs et écrivains : vers une redéfinition de la traduction littéraire », « Traduction et culture(s) », « Traduction, terminologie, rédaction », Vol.1, Nr.1,1988, pp. 115-125, https://www.erudit.org/en/journals/ttr/1988-v1-n1-ttr1468/037008ar.pdf

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] « Il y a du Dante dans l’auteur des Fleurs du Mal, mais c’est du Dante d’une époque déchue, c’est du Dante athée et moderne, du Dante venu après Voltaire, dans un temps qui n’aura pas de Saint Thomas ». Les Œuvres et les hommes (1re série) – III. Les Poètes, Paris, Amyot, 1862, p. 380.

[2] Apud Bentabet, Faffa,  Baudelaire, traducteur d’ Edgar Poe, Thèse de doctorat, pdf, 2015, p. 103, disponible sur  http://dspace.univ-tlemcen.dz/bitstream/112/8671/1/bentabet-fafa.pdfp. 103, disponible sur

http://dspace.univ-tlemcen.dz/bitstream/112/8671/1/bentabet-fafa.pdf

[3]Ibidem, p. 104.

[4] Michel Brix, « Baudelaire, « disciple » d’Edgar Poe ? » dans « Persée », nr. 122, 2003, pp. 55-69.

[5] Apud. Bentabet, Faffa, Op. cit., p. 7.

[6] Ibidem.

[7] Charles Baudelaire, Correspondance Générale, éd. Jacques Crépet, Paris, Conard, 1948, IV, p. 277 ; Apud Judith Woodsworth, « Traducteurs et écrivains : vers une redéfinition de la traduction littéraire » , dans « Traduction et culture(s) », «  Traduction, terminologie, rédaction », Vol.1, Nr.1,1988, p. 123.

[8] Charles Baudelaire. Cité par Léon Lemonnier dans « Les Traducteurs d’Edgar Poe de 1845 à 1875 : Charles Baudelaire ». p.108; Apud  Bentabet, Faffa, Op.cit., p. 106.

[9] Charles Baudelaire, Mon coeur mis à nu, dans « Histoire des Histoires extraordinaires», Paris, Conard, 1932, pp. 352-353 ;  Apud. Judith Woodsworth, art. cit., p. 122.

[10] «Histoire des Histoires extraordinaires» , p. 378 ; Apud. Judith Woodsworth. art. cit., p. 123.

[11] Lettre à Armand Fraisse, 1856. Cité par Léon Lemonnier dans ” Les traducteurs d’Edgar Poe en France de 1845 à 1875 : Charles Baudelaire ». p.106 ; Apud Bentabet, Faffa, Op.cit., p. 106.

[12] Lettre à sa mère, 26 mars 1853 (Revue de Paris, nr. 1,’ sept. 1917). Lettre à Th. Toré, 1864 (Lettres, éd. du Mercure). Cité par Léon Lemonnier dans ” Les traducteurs d’Edgar Poe en France de 1845 à 1875 : Charles Baudelaire ». p.109 ; Apud   Bentabet, Faffa, Op. cit., p. 106.

[13] Bentabet, Faffa, Op. cit., p. 37.

[14] Ibidem.

[15] Charles Baudelaire. Oeuvres posthumes, « Histoires Extraordinaires », cité dans « Edgar Poe et la critique française de 1845 à 1875 », p.31 ; Apud.  Bentabet, Faffa, Op. cit., p.49.

[16] Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère., cité par Léon Lemonnier dans « Poe et la critique française de 1845 à 1875 ». p. 40 ; Apud.   Bentabet, Faffa, Op. cit., p.54.

[17] Charles Baudelaire, Oeuvres posthumes. Cité par Léon Lemonnier dans « Poe et la critique française de 1845 à 1875 ». Apud Bentabet, Faffa, Op. cit., p. 76.

[18] Théophile Gauthier, notice des ‘’Fleurs du Mal’’, dans « Les traducteurs d’Edgar Poe en France de 1845 à 1875 : Charles Baudelaire ». Léon Lemonnier, p. 159 ; Apud   Bentabet, Faffa, Op. cit., p. 191.

[19] Bentabet, Faffa, Op. cit., p. 239.

[20]Ibidem, p. 241.

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