Entretiens avec Borges, 2

Paul Theroux, dans son livre, continue à profiter du passage à Buenos Aires pour rencontrer le célèbre auteur, deuxième jour.

C’était Vendredi saint. Partout en Amérique latine, il y avait de sombres processions, des gens portant des images du Christ, traînant des croix au sommet de montagnes volcaniques, se flagellant, habillés de linceuls noirs, allant sur leurs genoux en récitant les étapes du chemin de croix, paradant avec des crânes. Mais à Buenos Aires, on voyait peu de ces activités de pénitents. La dévotion, dans cette cité séculière, prenait la forme de sorties au cinéma. Julia, qui avait gagné pas mal d’Oscars, ouvrait ce vendredi saint, mais le théâtre était vide. Les dix commandements, le récit biblique épique des années 1950, passait, et il y avait une queue de deux pâtés d’immeubles devant le guichet. Et une foule identique au film de Zeffirelli, Jésus de Nazareth, et les amateurs, au moins cinq cents, se tenaient pieusement sous la pluie.

J’avais passé la journée à transcrire les notes prises la veille sur mes genoux. La cécité de Borges m’avait permis de le faire sans attirer l’attention pendant qu’il parlait. Je prenais à nouveau le « Subterranéen » de Buenos Aires pour aller à mon rendez-vous.

Cette fois, l’appartement était éclairé. Ses chaussures frottant le sol l’annoncèrent et il apparut, toujours aussi strictement habillé dans la chaleur humide de cette soirée, exactement comme le soir précédent.

« C’est l’heure de Poe », dit-il, « s’il vous plaît, asseyez-vous. »

Le volume était posé sur une chaise à côté. Je le pris et trouvai Pym, mais avant que je puisse commencer, Borges dit : « J’ai repensé aux Sept piliers de la sagesse. Chaque page du livre est excellente. Et pourtant c’est un livre ennuyeux. Je me demande pourquoi. »

« Il voulait écrire un grand livre. George Bernard Shaw lui avait conseillé de mettre plein de points-virgules. Lawrence décida d’être exhaustif, croyant que s’il était emphatique, il serait considéré comme génial. Mais c’est terne, sans aucun humour. Comment un livre sur les Arabes peut ne pas être drôle ? »

« Huckleberry Finn est un grand livre », dit Borges. « Et drôle. Mais la fin n’est pas bonne. Tom Sawyer apparaît et ça devient mauvais. Et il y a aussi ‘Nigger Jim’ – Borges commençait à remuer l’air de ses mains – « Oui, on avait un marché aux esclaves ici au Retiro. Ma famille n’était pas extrêmement riche. Nous n’avions que cinq ou six esclaves. Mais certaines en avaient trente ou quarante. »

J’avais lu qu’un quart de la population argentine avait été d’origine africaine. Mais il n’y avait pas de Noirs en Argentine maintenant. Je lui demandai comment on pouvait expliquer ça.

« C’est un mystère. Je me souviens en avoir vu beaucoup. » Borges paraissait si jeune qu’il était facile d’oublier qu’il était aussi vieux que le siècle. Je ne pouvais être certain de la véracité de son affirmation, bien qu’il présente le plus explicite de tous les témoignages que j’avais rencontrés sur la question, au cours de ce voyage. « Ils étaient cuisiniers, jardiniers, hommes à tout faire », dit-il, « je ne sais pas ce qui leur est arrivé. »

« Des gens disent qu’ils ont été décimés par la tuberculose. »

« Pourquoi les a-t-elle épargnés à Montevideo ? C’est tout à côté, hein ! Il y a une autre histoire, tout aussi bête, disant qu’ils ont combattu les Indiens, et les Indiens et les Noirs se sont entre-tués. Ça aurait pu se passer vers 1850, mais même là, c’est faux. En 1914, il y avait encore beaucoup de Noirs à Buenos Aires, c’était très commun, je devrais dire peut-être 1910, pour être sûr. […] Je ne sais pas pourquoi ils sont si peu nombreux maintenant, pas comme en Uruguay et au Brésil – au Brésil vous pouvez rencontrer un Blanc de temps en temps, si vous avez de la chance, hein, Ha ! »

Borges riait dans son coin, son visage s’éclaira.

« Ils pensaient qu’ils étaient des natifs. J’ai entendu une femme noire dire à une femme blanche, ici en Argentine, « Bon, au moins, on n’est pas arrivés en bateau ! » Elle voulait dire qu’elle considérait les Espagnols comme des immigrants. ‘Au moins, on n’est pas arrivés ici en bateau’ !

« Quand est-ce que vous avez entendu ça ? »

« Ça fait des années », dit Borges, « mais les Africains étaient de bons soldats, ils se sont battus pendant les guerres d’Indépendance. »

« Aussi aux Etats-Unis », dis-je, « Mais beaucoup du côté anglais. Les Anglais leur avaient promis la liberté s’ils servaient dans l’infanterie britannique. Un régiment du Sud était entièrement noir – Lord Dunmore’s Ethiopians, il était appelé. Ils ont fini au Canada.

« Nos Noirs ont gagné la bataille de Cerrito. Ils se sont battus contre le Brésil. De très bons soldats dans l’infanterie. Les gauchos combattaient à cheval, les Noirs non. Il y avait un régiment, le Sixième on l’appelait, pas le régiment des mulâtres et des Noirs, mais en espagnol, le Régiment des Foncés et des Basanés. Dans Martin Fierro, ils sont appelés ‘Hommes de couleur humble’.
Mais assez, assez, lisons Arthur Gordon Pym.

« Quel chapitre ? Pourquoi pas celui où un navire approche plein de cadavres et d’oiseaux ? »

« Non, je veux le dernier. Sur l’obscurité et la lumière. »

Je lus le dernier chapitre, quand le canot dérive vers l’Antarctique, l’eau devenant plus chaude, et puis très chaude, la chute blanche de cendres, la vapeur, l’apparition d’un géant blanc. Borges interrompait de temps en temps, disant en espagnol : « C’est enchanteur, c’est charmant ! », ou, « Comme c’est beau ! »

Quand je finis, il dit : « Lisez l’avant-dernier chapitre. »

Je lus le chapitre 24 : Pym échappe de l’île, poursuivi par des sauvages rendus fous, la description frappante du vertige. Ce passage terrifiant, et long ravit Borges, et il battit des mains à la fin.

Il dit : « Et maintenant, un peu de Kipling ? Est-ce qu’on essaie de déchiffrer ‘Mrs Bathurst’, et essayer de voir si c’est une bonne histoire ? »

Je dis : « Je dois vous dire que je n’aime pas du tout ‘Mrs Bathurst’.

« Bon, ça doit être mauvais. Plain Tales from the Hill, alors. Lisez Beyond the Pale.

Je lus Beyond the Pale, et quand j’arrivai au passage où Bisesa chante une chanson d’amour à Trejago, son amant anglais, Borges m’interrompit, en récitant :

Alone upon the housetops, to the North
I turn and watch the lightning in the sky, –
The glamour of thy footsteps in the North,
Come back to me, Beloved, or I die!

« Mon père avait l’habitude de me réciter celle-là », dit Borges. Et quand je finis l’histoire, il me dit : « Maintenant vous en choisissez une. »

Je lui lus l’histoire du fumeur d’opium, The Gate of the Hundred Sorrows.

« Comme c’est triste », dit-il. « C’est horrible. Le type ne peut rien faire. Mais remarquez comme Kipling répète le même vers. Il n’y a pas d’histoire du tout, mais c’est charmant. » Il toucha sa veste. « Quelle heure est-il ? » Il sortit sa montre et effleura les aiguilles, « Neuf heures et demie – nous devrions y aller. »

Comme je remettais le Kipling à sa place – Borges voulait que les livres soient à leur place exacte, je lui demandai : « Vous relisez parfois vos écrits ? »

« Oui. Pierre Ménard. C’est la première histoire que j’ai écrite. J’avais 36 ou 37 ans à l’époque. Mon père disait : ‘Lis beaucoup, écris beaucoup, et ne te précipite pas à te faire imprimer’, ses mots exacts. La meilleure histoire que j’ai jamais écrite est L’Intrus, et Sud, c’est bon aussi. Ça ne fait que quelques pages. Je suis paresseux, quelques pages et c’est fini. Mais Pierre Ménard est une plaisanterie, pas une histoire.

« J’avais l’habitude de donner à mes étudiants chinois The Wall and the Books, à lire. »

« Des étudiants chinois ? Je suppose qu’ils pensaient que c’était plein de bourdes. Je crois que ça l’est. C’est une pièce secondaire, ne valant guère d’être lue. Allons manger. »

Il prit sa cane sur le sofa dans le parloir et nous partîmes, serrés dans le petit ascenseur, puis après le portail en fer forgé. Le restaurant se trouvait au coin de la rue. Je ne le voyais pas encore, mais Borges connaissait le chemin. Ainsi c’est l’homme aveugle qui me conduisit. Marcher dans cette rue de Buenos Aires c’était comme être conduit dans Alexandrie par Cavafy, ou dans Lahore par Kipling. La ville lui appartenait et il avait joué un rôle dans son invention.

Le restaurant était plein ce soir de Vendredi saint et c’était extrêmement bruyant. Mais dès que Borges entra, tapant avec sa canne, cherchant son chemin en se guidant avec les tables, un chemin qu’il connaissait à l’évidence bien, un silence tomba dans la salle. C’était à la fois un silence révérencieux et curieux, et il se prolongea jusqu’à ce que l’écrivain fût assis et ait commandé son repas.

Nous eûmes des cœurs de palmiers, du poisson, et du raisin. Je bus du vin, Borges resta à l’eau. Il penchait sa tête sur le côté pour manger, tentant de couper les morceaux de palmier avec sa fourchette. Il essaya une cuillère ensuite, et en dernier recours utilisa ses doigts.

« Vous savez quelle est la grande erreur des cinéastes qui réalisent un Doctor Jekyll and Mister Hyde ? » demanda-t-il ? « Ils prennent le même acteur pour les deux hommes. Ils devraient mettre deux acteurs différents. C’est ce que Stevenson voulait dire. Jekyll était deux hommes à la fois. Et vous ne comprenez pas avant la fin, que c’est le même. Il faudrait faire apparaître ça seulement à la fin. Autre chose : pourquoi est-ce que les réalisateurs font de Hyde un séducteur ? En fait, il n’était que cruel. »

Je dis : « Hyde piétine un enfant, et Stevenson décrit le son des os qui craquent. »

« Oui, Stevenson haïssait la cruauté, mais il n’avait rien contre la passion physique. »

« Vous lisez les auteurs modernes ? »

« Je n’ai jamais cessé de les lire. Anthony Burgess est bon – un homme très généreux d’ailleurs. On est pareil – Borges, Burgess. C’est le même nom. »

« D’autres ? »

« Robert Browning », dit Borges, et je me demandais s’il me faisait marcher. « Mais il aurait dû être un auteur de nouvelles, il aurait été meilleur que Henry James, et les gens le liraient toujours. » Borges attaqua son raisin. « La nourriture est bonne à Buenos Aires, vous ne trouvez pas ? »

« Sur la plupart des aspects, c’est un endroit des plus civilisés. »

Il me regarda : « Peut-être, mais il y a des bombes tous les jours. »

« Ils n’en parlent pas dans les journaux. »

« Ils ont peur d’annoncer les nouvelles. »

« Comment savez-vous qu’il y a des attentats ? »

« Facile. J’entends les explosions. »

De fait, trois jours après, il y eut un incendie qui détruisit en grande partie le nouveau studio de télévision en couleur qui avait été construit par la Coupe du monde. On parla d’une « faille électrique ». Cinq jours plus tard, deux trains subirent des explosions à Lomas de Zamora et Bernal. Une semaine après un ministre fut assassiné, son corps découvert dans une rue de Buenos Aires, avec une note disant : Un cadeau des Montoneros.

« Mais le gouvernement n’est pas si mauvais », dit Borges. […]

« Et Perόn ? »

« Perόn était un vaurien. Ma mère était en prison sous Perόn. Ma sœur aussi. Mon cousin. C’était un mauvais leader et, aussi, je crois, un lâche. Il a ravagé le pays. Sa femme était une catin. »

« Evita ? »

« Une banale prostituée. »

Nous prîmes du café. Borges appela le garçon et dit en espagnol : « Aidez-moi jusqu’aux toilettes ». Il me dit : « Je dois y aller et secouer la main de l’évêque. Ha ! »

En rentrant par les rues, il s’arrêta à l’entrée d’un hôtel et donna deux coups à la porte avec sa canne. Peut-être qu’il n’était pas aussi aveugle qu’il le disait, ou c’était un repère familier. Il n’avait pas heurté doucement, « C’est pour la chance », dit-il.

En tournant le coin vers Maipú, il dit : « Mon père avait l’habitude de dire, ‘Quelle histoire loufoque cette histoire de Jésus. Un homme qui meurt pour les péchés du monde, qui peut croire ça ?’ Ça n’a aucun sens, vous ne trouvez pas ? »

« Voilà une pensée appropriée pour un Vendredi saint ! »

« Je n’avais pas pensé à ça, ah oui ! » Il rit si fort qu’il fit sursauter deux passants.

Comme il allait à la pêche de ses clés, je lui demandai de me parler de la Patagonie.

« J’y suis allé », dit-il. « Mais je ne connais pas bien. Je vous dirai ça, cependant : c’est un endroit morne, très morne. »

« Je pensais y partir en train demain. »

« Ne partez pas demain. Venez me voir. J’aime bien vos lectures. »

« Je suppose que je peux partir la semaine prochaine. »

« C’est sinistre », dit Borges. Il avait ouvert la porte, et maintenant il se glissait dans l’ascenseur en ouvrant les grilles métalliques. « La porte des cent chagrins », dit-il, et il entra en riant sous cape.

…/…

 

Baudelaire traducteur d’Allan Edgar Poe

 Allan Edgar Poe (1809 – 1849) a été l’un des plus connus représentants du romantisme américain : poète, romancier, nouvelliste, critique littéraire, journaliste, dramaturge et éditeur. Charles Baudelaire (1821- 1867), appelé « Dante d’une époque déchue», « nourri de romantisme »[1], le chantre de la « modernité », représente le symbolisme français. Les deux écrivains sont nés sur des continents différents, ils appartiennent à des cultures et des courants littéraires différents, mais ils s’apparentent par leurs vies et leurs conceptions de l’art. Comme le symbolisme est né du romantisme, Charles Baudelaire se fit l’écho d’une nouvelle esthétique qui aspirait à l’impersonnalité dans l’art, à la transgression de l’égo romantique, passionné et larmoyant.

Pendant sa vie débauchée, Baudelaire découvre le poète américain Allan Edgar Poe par les traductions parues dans les journaux français, mais il fixe la découverte de Poe entre 1846-1847, trois ans avant la mort de celui-ci. Il s’enthousiasme de cet inconnu dès la première lecture et se passionne de son oeuvre étrange. Son fidèle ami Asselineau le confirme: « Dès les premières lectures, il s’enflamma d’admiration pour ce génie inconnu… J’ai vu peu de possessions aussi complètes, aussi rapides, aussi absolues ».[2] Baudelaire le reconnaît lui-même : « J’ai trouvé un auteur américain qui a excité en moi une incroyable sympathie ».[3] C’était plus qu’une sympathie, c’était une passion de toute une vie et une dévotion à l’égard de Poe.

Lorsque Baudelaire le découvre, le romantisme que celui-ci représentait en Amérique touchait à sa fin en France, mais son influence persistait encore chez les parnasiens et même chez les réalistes (Gustave Flaubert, Salambô) et les naturalistes (Émile Zola, La faute de l’abbé Mouret).

En juillet 1848 paraît sa première traduction d’un récit de Poe, Révélation magnétique, dans la revue « La Liberté de penser »[4]. Bien qu’il ne soit pas le premier traducteur de Poe, ni son découvreur, Baudelaire devient son traducteur attitré et contribue à sa gloire en France. L’auteur américain jouit d’une grande popularité en France qu’il n’avait pas dans son pays.

Léon Lemmonier affirme que de tous les traducteurs de Poe, Baudelaire était « son égal par le talent »  et que son âme vibrait à l’unisson de la sienne ».[5] Il a traduit des poèmes et des nouvelles de Poe, mais il a publié aussi des études sur son oeuvre et sa vie qu’il a réunies dans Histoires extraordinaires (1856). Mais tout ce qu’il a écrit sur Poe porte l’empreinte de son admiration sans réserve pour l’écrivain américain qu’il présentait aux Français comme « la plus puissante plume de cette époque », « un des plus beaux génies qui aient jamais existé ».[6]

 

Baudelaire a investi son temps et son travail à traduire Poe non pas par curiosité passionnée, mais parce qu’il a découvert que celui-ci lui ressemblait, donc par fraternité artistique :

« Savez-vous pourquoi j’ai si patiemment traduit Poe ? Parce qu’il me ressemblait. La première fois que j’ai ouvert un livre de lui, j’ai vu avec épouvante et ravissement, non seulement des sujets rêvés par moi mais des phrases pensées par moi, et écrites par lui vingt ans auparavant. »[7]

L’empathie de Baudelaire pour Poe allait jusqu’à faire de lui son alter ego.

« Ce qu’il y a d’assez singulier, et ce qu’il m’est impossible de ne pas remarquer, c’est la ressemblance intime, quoique non positivement accentuée, entre mes poésies propres et celles de cet homme, déduction faite du tempérament et du climat. »[8]

 

Si on parle de distance physique entre les deux poètes, au début elle est immense, car ils habitent sur des continents différents. Physiquement elle reste la même par la mort de Poe, mais psychologiquement elle se convertit en lien intime par la traduction de sa création. Mais en lisant son oeuvre et en la transposant en français, Baudelaire parvient à comprendre leur ressemblance de visions, de vies, de talent et à lui vouer une véritable admiration. Ainsi leur relation se modifie-t-elle grâce à la traduction et passe dans la sphère personnelle, ensuite intime, car Baudelaire finit par s’identifier presque avec Poe, il se reconnaît dans son écriture.

Baudelaire fait une véritable obsession pour Edgar Poe et s’assume la traduction de son oeuvre comme une sorte de mission religieuse, en se proposant de faire de lui un grand écrivain en France, selon sa confession dans sa Correspondance avec Saint-Beuve et dans son journal intime Mon cœur mis à nu. Il cultive le mythe Edgar Poe[9] en France, repris par Mallarmé et Valéry qui y croient aussi. Il écrit à Sainte- Beuve: «Il faut, c’est-à-dire que je désire qu’Edgar Poe qui n’est pas grand’chose en Amérique, devienne un grand homme pour la France»[10].

Il le fait non seulement par la traduction, mais en présentant la personnalité, la vie et l’oeuvre de son confrère américain dans ses préfaces, notes critiques et articles. Il veut tout connaître sur Poe à une époque où il n’y avait pas d’édition d’oeuvres complètes, c’est par des emprunts faits au Américains qui vivaient à Paris qu’il se procure des collections de journaux dirigés par celui-ci.

Baudelaire traduit Poe en vertu d’une convergence de pensée, d’une affinité artistique, d’une parenté évidente de leurs existences. Ils sont contemporains, Baudelaire naît douze ans après Poe. Ils ont tous les deux une vie malheureuse, traquée par des difficultés financières et des dettes, ils sombrent dans la débauche, ils sont doués d’un talent hors commun et cherchent le renouveau dans l’art. Ils sont compatibles par leur l’esprit poétique et critique, étant tous les deux les partisans de l’art pour l`art. Ils ont une vie brève, Poe a vécu 40 ans, Baudelaire 46 ans.  

Charles Baudelaire semble reconnaître en Edgar Poe un précurseur et son frère semblable, sa moitié. Il lui arrive de découvrir dans l’oeuvre de celui-ci ses propres pensées encore confuses, mais formulées avec une extrême clarté par son confrère américain :

 

« La première fois que j’ai ouvert un livre de lui, je trouvai, croyez-moi si vous voulez, des poèmes et les nouvelles dont j’avais eu la pensée, mais vague, et confuse, mal ordonnée, et que Poe avait su combiner et mener à la perfection ».[11]

Il se confesse aussi dans une lettre à sa mère :

« Savez-vous pourquoi j’ai si patiemment traduit Poe ? Parce qu’il me ressemblait. La première fois que j’ai ouvert un livre de lui, j’ai vu avec épouvante et ravissement, non seulement des sujets rêvés par moi, mais des phrases, pensées par moi et imitées par lui vingt ans auparavant ».[12]

Sa meilleure motivation de s’être consacré avec dévotion à la traduction de l’oeuvre de Poe, leur ressemblance d’esprit et de vies, dévoile à quel point Baudelaire se sentait intimement attaché au poète américain :

« Pourquoi n’avouerais-je pas que ce qui a soutenu ma volonté, c’était le plaisir de leur présenter [aux Français] un homme qui me ressemblait un peu, par quelques points, c’est-à-dire une partie de moi-même ».[13]

 

Edgar Poe meurt en 1849. Dès 1850, Charles Baudelaire consacre son travail à la mémoire de Poe (dix-sept ans), s’adonne à sa traduction et à son étude critique. Le poète français reprend le portrait d’écrivain maudit fait par la presse américaine à la mort de Poe, car il y voit une ressemblance avec sa propre vie. En réalité, ce n’était pas l’image réelle de l’Américain, rien qu’un portrait fait par Rufus W. Griswold qui convenait à Baudelaire et qui lui permettait de s’approprier Edgar Poe, un poète maudit à la française, de pénétrer intimement la pensée de celui-ci:

« Baudelaire a pénétré d’une façon si intime la pensée et le style d’Edgar Poe que ses traductions font sur nous l’impression même d’un original ; et elles ont contribué non seulement à révéler au public français un génie américain, mais encore à augmenter sa propre gloire. »[14]

 

Les essais et les articles sur la relation écrivain et traducteur dans le cas de Baudelaire et de Poe relèvent d’une part l’influence de Poe sur l’oeuvre de Baudelaire, d’autre part, celle de Baudelaire sur la perception de l’écrivain américain. Le portrait de Poe que Baudelaire offre aux Français est le fruit de son imagination qui y mêle admiration, tendresse et pitié pour ce jeune écrivain d’une intelligence brillante mort si tôt. Il comprend ultérieurement qu’il a mistifié son image, que le véritable Poe ne se retrouve pas dans son image de poète maudit :

«Quand aujourd’hui je compare , dit encore Baudelaire, l’idée fausse que je m’étais faite de sa vie avec ce qu’elle fut réellement, – l’Edgar Poe que mon imagination avait créé, riche, heureux, un jeune gentleman de génie vaquant quelquefois à la littérature au milieu des mille occupations d’une vie élégante, avec le vrai Edgar Poe – le pauvre Eddie… cette ironique antithèse me remplit d’un insurmontable attendrissement .»[15]

Les Français qui haissaient l’Amérique pour son pragmatisme et son progrès matériel, tournèrent leurs flèches contre ce pays accusé d’avoir poussé Poe au malheur et à la mort : « Il fut en vérité « la victime de sa patrie, cet homme que l’Amérique, mère de ses vices et de ses misères, a poussé au suicide contre elle »[16], écrivait Barbey d’Aurevilly. La haine de cette société dont il a critiqué durement la médiocrité et le matérialisme ne fait pas Poe se courber, il sait qu’il appartient aux élites et ses contemporains le savaient aussi, car ils reconnassaient « qu’il écrivait dans un style trop au-dessus du vulgaire ».[17]

Baudelaire a été influence par l’oeuvre de Poe, il en a pris le goût de l’étrange et du mystère. Dans ses traductions on a remarqué la même passion et enthousiasme que dans ses articles critiques, car Baudelaire a respecté le style de Poe, cherchant le mot juste, fidèle au sens et à la forme, étant très consciencieux et soucieux de faire paraître les qualités de celui-ci. Les contes d’Edgar Poe « ont été traduits par Baudelaire avec une identification si exacte de style et de pensées, une liberté si fidèle et si souple que les traductions produisent l’effet d’ouvrages originaux et en ont toute la perfection originale ».[18]

Baudelaire connaît un grand succès comme traducteur avant de publier Les fleurs du mal. Ses traductions se distinguaient de celles des autres traducteurs par « la fidélité au texte-source, fait nouveau pour l’époque».[19] Il « donne beaucoup d’importance à la littéralité du texte et il veille à ne pas modifier l’ordre des mots ».[20]

Ce qui nous paraît malheureux dans cette relation intime avec l’oeuvre de Poe, c’est que les deux écrivains ne se sont pas connus, n’ont pas engagé une correspondance, car Poe a été fauché trop tôt par la mort. La relation intime est univoque, fonctionne dans un seul sens, du poète français vers celui américain. Cela se justifie par la mort prématurée de Poe, Baudelaire l’a découvert avant sa disparition de ce monde. Cela pourrait expliquer aussi son attachement et cet acharnement à le rendre célèbre en France.

 

 

Bibliographie consultée

 

Aquien, Pascal (1992). « Traduire la poésie », Huitièmes assises de la tradition littéraire », Arles 1991, dans « Actes du Sud », 1992, http://www.atlas-citl.org/wp-content/uploads/pdf/8actes.pdf

Brix, Michel, « Baudelaire, « disciple d’Edgar Poe ? » dans Romantisme, Revue du 19e siècle, nr. 122, Maîtres et disciples, Paris, Sedes, 2003.

Hall, E.T, La Dimension cachée. Traduction en français par Amélie Petita, postface de Françoise Choay, Paris, 1978.

Molles, Abraham & Rohmer, Elisabeth, Psychologie de l’espace, Paris, Casterman, 1972.

Pecastaing, Sandy, Poe et Baudelaire : pour une hantologie du texte. Thèse de doctorat. Littératures. Université Michel de Montaigne : Bordeaux III, 2013.

Winkin, Yves, La Nouvelle Communication, Paris, Seuil, coll. « Points / Essais », 2000.

Woodsworth, Judith, « Traducteurs et écrivains : vers une redéfinition de la traduction littéraire », « Traduction et culture(s) », « Traduction, terminologie, rédaction », Vol.1, Nr.1,1988, pp. 115-125.

 

 

Wébographie

 

Brix, Michel, « Baudelaire, «disciple» d’Edgar Poe ? »,  Persée, nr. 122, 2003,  pp. 55-69,  https://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_2003_num_33_122_1221

Bentabet, Faffa, Baudelaire, traducteur d’ Edgar Poe, Thèse de doctorat, pdf, 2015, http://dspace.univ-tlemcen.dz/bitstream/112/8671/1/bentabet-fafa.pdf

Garrait-Bourrier, Anne. « Poe/Baudelaire : de la traduction au portrait littéraire ? »,  « Loxias », nr. 28, mis en ligne le 08 mars 2010, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html, id=5990.

Hennequet, Claire, « Baudelaire, traducteur de Poe », http://baudelaire-traducteur-de-poe.blogspot.com/

Woodsworth, Judith, « Traducteurs et écrivains : vers une redéfinition de la traduction littéraire », « Traduction et culture(s) », « Traduction, terminologie, rédaction », Vol.1, Nr.1,1988, pp. 115-125, https://www.erudit.org/en/journals/ttr/1988-v1-n1-ttr1468/037008ar.pdf

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] « Il y a du Dante dans l’auteur des Fleurs du Mal, mais c’est du Dante d’une époque déchue, c’est du Dante athée et moderne, du Dante venu après Voltaire, dans un temps qui n’aura pas de Saint Thomas ». Les Œuvres et les hommes (1re série) – III. Les Poètes, Paris, Amyot, 1862, p. 380.

[2] Apud Bentabet, Faffa,  Baudelaire, traducteur d’ Edgar Poe, Thèse de doctorat, pdf, 2015, p. 103, disponible sur  http://dspace.univ-tlemcen.dz/bitstream/112/8671/1/bentabet-fafa.pdfp. 103, disponible sur

http://dspace.univ-tlemcen.dz/bitstream/112/8671/1/bentabet-fafa.pdf

[3]Ibidem, p. 104.

[4] Michel Brix, « Baudelaire, « disciple » d’Edgar Poe ? » dans « Persée », nr. 122, 2003, pp. 55-69.

[5] Apud. Bentabet, Faffa, Op. cit., p. 7.

[6] Ibidem.

[7] Charles Baudelaire, Correspondance Générale, éd. Jacques Crépet, Paris, Conard, 1948, IV, p. 277 ; Apud Judith Woodsworth, « Traducteurs et écrivains : vers une redéfinition de la traduction littéraire » , dans « Traduction et culture(s) », «  Traduction, terminologie, rédaction », Vol.1, Nr.1,1988, p. 123.

[8] Charles Baudelaire. Cité par Léon Lemonnier dans « Les Traducteurs d’Edgar Poe de 1845 à 1875 : Charles Baudelaire ». p.108; Apud  Bentabet, Faffa, Op.cit., p. 106.

[9] Charles Baudelaire, Mon coeur mis à nu, dans « Histoire des Histoires extraordinaires», Paris, Conard, 1932, pp. 352-353 ;  Apud. Judith Woodsworth, art. cit., p. 122.

[10] «Histoire des Histoires extraordinaires» , p. 378 ; Apud. Judith Woodsworth. art. cit., p. 123.

[11] Lettre à Armand Fraisse, 1856. Cité par Léon Lemonnier dans ” Les traducteurs d’Edgar Poe en France de 1845 à 1875 : Charles Baudelaire ». p.106 ; Apud Bentabet, Faffa, Op.cit., p. 106.

[12] Lettre à sa mère, 26 mars 1853 (Revue de Paris, nr. 1,’ sept. 1917). Lettre à Th. Toré, 1864 (Lettres, éd. du Mercure). Cité par Léon Lemonnier dans ” Les traducteurs d’Edgar Poe en France de 1845 à 1875 : Charles Baudelaire ». p.109 ; Apud   Bentabet, Faffa, Op. cit., p. 106.

[13] Bentabet, Faffa, Op. cit., p. 37.

[14] Ibidem.

[15] Charles Baudelaire. Oeuvres posthumes, « Histoires Extraordinaires », cité dans « Edgar Poe et la critique française de 1845 à 1875 », p.31 ; Apud.  Bentabet, Faffa, Op. cit., p.49.

[16] Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère., cité par Léon Lemonnier dans « Poe et la critique française de 1845 à 1875 ». p. 40 ; Apud.   Bentabet, Faffa, Op. cit., p.54.

[17] Charles Baudelaire, Oeuvres posthumes. Cité par Léon Lemonnier dans « Poe et la critique française de 1845 à 1875 ». Apud Bentabet, Faffa, Op. cit., p. 76.

[18] Théophile Gauthier, notice des ‘’Fleurs du Mal’’, dans « Les traducteurs d’Edgar Poe en France de 1845 à 1875 : Charles Baudelaire ». Léon Lemonnier, p. 159 ; Apud   Bentabet, Faffa, Op. cit., p. 191.

[19] Bentabet, Faffa, Op. cit., p. 239.

[20]Ibidem, p. 241.

Par Sonia Elvireanu, , publié le 03/12/2018 | Comments (3)
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