Auteur: Adrien Guignard

Adrien Guignard est enseignant au gymnase (équivalent du lycée en Suisse). Docteur ès lettres de l’université de Lausanne. Il a publié quelques articles cf. https://www.cairn.info/publications-de-Guignard-Adrien--24795.htm Depuis trois ans, « comme à la limite de la mer un visage de sable », il s’intéresse parfois à la « généalogie » (continentale) des « humanités médicales » cf. http://files.chuv.ch/internet-docs/ihm/flyer_hm_4.pdf Quelques-unes de ses (rares) publications le font passer pour un hurluberlu.

Vers une esthétique « cisgenre » et hystérique de la « gravidation » : Mailles à partir de « Nouaison » lacanienne

Vers une esthétique « cisgenre » et hystérique de la « gravidation » 

Mailles à partir de « Nouaison » lacanienne

Face aux vieilles malédictions, / Je déclare avec Aragon :

La femme est l’avenir de l’homme! / Pour accoucher sans la souffrance,

Pour le contrôle des naissances, / Il a fallu des millénaires.

Si nous sortons du moyen âge, / Vos siècles d’infini servage

Pèsent encore lourd sur la terre. / Le poète a toujours raison

Qui annonce la floraison […] / Le poète a toujours raison

Jean Ferrat

 

Nouaison[1], « fruit d’or », écrit par Silvia Härri, récite la polysémie abyssale d’une « épreuve », technique, imprimée et littéraire de grossesse (très) difficile, mais : sublimée. Tout se passe comme si la beauté du programme biologique, narratif et poétique nous restait entre les mains, non sans filer entre les doigts (et ne parlons pas entre les ïambes) :

« Cet album de toi, que je n’arrive pas à faire. L’amas des photos dans le livre […] refusant la colle et la fixité. Entre les doigts, les images bruissent, je les regarde, je souris, parfois je pleure. Je ne veux pas, non, je ne veux pas de tous ces souvenirs ou alors rien que des souvenirs de demain, dans dix ans, dans trois vies. Rien qui ne [explétif ?] nous fige. Mouvement mue métamorphose seulement / marelle marguerite massepain / margelle madeleine matin / ma terre merveille mappemonde / macaron maracas magie / marronnier mandragore mandarine / marin matière ma main marjolaine et jardin / mère mère marelle marguerite / maman » (p.98).

La magnificence prosodique de l’éclosion obstétricale et pronominale du « je » porté à la vie est incontestable. Toutefois, pour un (in)dividu hétérosexuel masculin cisgenré, la lecture des parties de Nouaison fomente un événement avec lequel il n’a pas pu faire ni fantasmer (le) corps. L’histoire gravide est à un seul doigt (p.83) et deux ou trois pronoms possessifs de liquider la question bio-théologico-philosophique de : l’origine. En effet : « N’écrire maintenant que le doigt de ton père te servant de sucette ». Agrippé par le maillage sonore des lignes ciselées d’allitérations, l’œil (masculin) écoute mais n’entend pourtant presque rien. Mâle, mal, malaise… « Là où se nichent d’habitude les pénis et les enfants » (p.25) : « il n’y a pas de rapport sexuel » (Lacan, cf. note 1) à l’origine de cette gésine et histoire (d’amour). Le mâle (cisgenré) se sent seul, scotomisé, banni du processus et – surtout !- démembré, absenté de l’engramme délicat d’un texte somptueux dont il rêve de percer le désir. Sa virilité onirique restera pendante, pantoise et littéralement « interdite ». Plus : le voici étourdi-t (l’on revient sur ce « concept » qui intitule la fulgurance lacanienne[2]-de l’amour). Le lecteur cisgenré (un chouia cultivé) reste pt’être sensible à l’écriture de Nouaison, étourdi par le charme érudit de « bijoux discrets » qui scintillent aux oreilles jouisseuses et (donc) féminines des hautes bourgeoises genevoises, virtuoses lorsqu’elles arbitrent les notes, les élégances et les faveurs des prix littéraires. Mmmouais. Le mâle cisgenré n’est – sur ce coup – pas un bon auditeur, il n’arrive pas à lover sa sensibilité dans les allitérations matricielles et maternelles de Härri. Les allitérations (figures enfantines d’apaisement embobinant le rythme de la compulsion de répétition) couvées dans le texte le hérisseraient presque. Frustré, ad usum Delphini : il pense au niveau Jean-Jacques Goldman de la littérature et, amer, « marche seul », fredonnant (donc) « elle a fait un bébé toute seule » (il a les mécanismes de défense – et les références – qu’il peut). Décidément, cette « intelligence des ovaires » (Ferré) le bourre de mélancolie et il échoue, hoquetant, dans une aire transitionnelle (Winnicott) d’allitérations moins altières, apaisantes mais cuites : « Ce soir au bar de la gare / Igor hagard est noir / Il n’arrête guère de boire / Car sa Katia, sa jolie Katia / Vient de le quitter / Sa Katie l’a quitté / Il a fait chou-blanc / Ce grand-duc avec ses trucs / Ses astuces, ses ruses de Russe blanc / Ma tactique était toc ». TOC. Il en est las et là, quand, petit poucet rêveur, pour pénétrer l’origine de ce texte, il cède : Lacan. Tyrannie, touffeur du signifiant : signifiance et interprétose. Ouf.

Ça chauffe, il dé-lire. Voyons voir sur (s’entend) la couverture : Härri. Or, Lacan, élaborant son concept de « nom-du-père » et s’appuyant sur Les Structures élémentaires de la parenté (Lévi-Strauss) montre que l’Œdipe freudien peut être pensé comme un passage de la nature (utérine auparavant didelphidée) à la culture (qui dit maman ou écrit un livre). Selon cette perspective, le père exerce une fonction essentiellement symbolique : il nomme, il donne son nom, et par cet acte il incarne la loi. En conséquence, si, comme le souligne Lacan, la société humaine est dominée par le primat du langage, cela veut dire que la fonction paternelle n’est autre que l’exercice d’une nomination qui permet à l’enfant d’acquérir son identité. Le lecteur cisgenré se calme. Nouaison de Härri ti(t)re normalement la couverture. Le lecteur viril n’est plus dupe, son errance prend partiellement fin. Le patronyme est heureusement fixé par l’édition et « l’exercice d’une nomination » (fonction paternelle) couvrirait littéralement et littérairement le risques de psychose à savoir un rejet d’un signifiant fondamental hors de l’univers symbolique du sujet. Quand se produit ce rejet, le signifiant est forclos. Il n’est pas intégré à l’inconscient comme dans le refoulement et fait retour sous forme hallucinatoire dans le réel du sujet. A l’évidence, et c’est entendu : Härri gouverne et adresse le symbolique (alors que le psychotique n’adresse pas symboliquement la fonction paternelle, mais l’abolit). L’univers diégètique offert par ce livre n’est pas hystérique, aucune crise d’hallu… Bref, personne n’est sourd : ce livre n’est pas un bébé, son écriture ne s’identifie pas à une grossesse ectopique et malgré Goldman : une femelle ne « fait un bébé toute seule ». Le mâle cisgenré comprend son érotomanie et découvre en fricottant au ba(n)quet de Lacan (voire de Platon[3]) que la définition de l’amour implique en effet, à l’origine : « i-y-a pas de rapport sexuel ». C’est que, dans la sexualité, en réalité, chacun est en grande partie dans sa « propre » affaire. Il y a la médiation du corps de l’autre, mais en fin de compte, la jouissance plante toujours un narcisse ou un soliloque. Le sexuel ne conjoint pas, il sépare. Le réel, c’est que la jouissance emporte en effet loin, très loin de l’autre. Le réel est narcissique, le lien d’amour imaginaire. Donc, il n’y a pas de rapport sexuel, conclut Lacan. Ce dense propos formulé dans « L’étourdit » pourrait alors faire partager un imaginaire linguistique litho-entomo-floral dont Härri file (p.97) la promesse symbolique : « tu parles encore la langue des fleurs, des galets et de la fourmi, celle qui frémit de surprise et d’aventure. »

Le comptoir du bar de la gare (s’)allonge, reprenons. Le signifiant « Härri » avec Nouaison, rend ferme un cocon de sereines disqualifications serrant des figures masculines (voire paternelles) sainement meurtries. A preuve, la parturiente, alitée, est suppléée (p.67) dans ses fonctions enseignantes. La narratrice härrienne est inflexible : le « bouche-trou » est un prétentieux, désorganisé : un irresponsable. Autres preuves, les figures de l’autorité médicale : elles sont nécessaires, mais associées à celles, serviles comme avilissantes, des plombiers, des électriciens, des garagistes et des réparateurs « d’aspirateur défectueux » (p.24). Preuve suprême, l’instance narrative härrienne condamne la « solitude impuissante » (p.39) du maître endeuillé. Voici la plus haute autorité littéraire mondiale : mise bien bas. Chessex (s’entend) : en prend pour son grade (dégradé au carré). Lisant Pardon mère, la narratrice portante juge, rabroue et remballe le défunt pharaon roprazien des littératures françaises et francophones. « Chessex » – il n’a qu’une majuscule dans le texte – est : coupable de sa culpabilité. Sa vertigineuse contrition délétère n’est plus respirable, mais palpable (donc), dépassable : « La litanie de la culpabilité te donne le tournis. Au fil des pages […] resserrés, les remords continuent de s’épancher en flots houleux. […] Tu refermes le livre […] ta main joue à cache-cache avec cette petite bosse (reinette ou abricot ?) » (ibidem). Si l’on excepte un couple (Todorov et Huston), un génial joggeur japonais (Murakami) et quelques lapidaires évocations (dont Brassens), la seule figure masculine épargnée, dressée, majuscule, poétique est : MESCHONNIC (cité deux fois). Elle participe du symbolique härrien et ouvre l’imaginaire qu’on a lu dans cette toujours déjà seconde mesure d’exergue(s) : elle l’engendre un bout (et pas n’importe quel bout, celui de l’origine). Au comptoir du bar, grave (gravement éméché), le lecteur cisgenré admire et, plein, entend enfin les sons et les majuscules. Härri est de mèche avec Meschonnic. En effet, quand il s’agit de penser, de réciter la question bio-théologico-philosophique de l’origine, sous la couverture on lit (p.85) : « IV / je ne cherche pas le dernier mot / je parle parce que je cherche / le premier / HENRI MESCHONNIC ». Voici pourquoi l’élucidation lexicographique du titre suit immédiatement (p.87) par dé-finition et clôt l’intransitivité inaugurale nommée Nouaison : « Nouer (v. intransitif) : passer à l’état de fruit ». Qu’on se la boucle : le poète a toujours raison.

 

Adrien GUIGNARD

[1]La numération des pages renvoie à : Härri, Silvia, Nouaison, Orbe, Bernard Campiche, 2015.

[2]Härri, sur la toile, déclare : « peu fréquente[r] ce monsieur », cf. consulté le 15 juin 2017 : http://www.lelitteraire.com/?p=15481. « L’étourdit » est publié en 1973, dans le no.3 de la revue Scilicet. De philosophiques – communistes et sophistiques – commentaires de « L’étourdit » existent, cf. Badiou, Alain et Cassin, Barabara, Il n’y a pas de rapport sexuel. Deux leçons sur « L’étourdit » de Lacan, Paris, Fayard, 2010. Le philosophe communiste glose diversement et souvent l’aphorisme lacanien, je m’inspire ça et là de sa glose la plus accessible, cf. Badiou, Alain, Eloge de l’amour, Paris, Flammarion, 2009, p.27 et ss. Quant à l’utilisation sommaire du « nom-du-père » et de la « forclusion », les indispensables compléments bibliogrpahiques figurent dans : Roudinesco, Elisabeth et Plon, Michel (dir.), Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, La Pochothèque, 2011 [1997].

[3]Le Banquet, 192 c-d, Phèdre, 250 a-b, 255.

 

Härri, Silvia, Nouaison, Orbe, Bernard Campiche, 2015

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