Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

« Politique », 1

Sommaire

 

        Il est plus facile aujourd’hui, bien à l’aise dans une robe d’avocat de la défense, de juge, ou de procureur, de condamner ou d’absoudre les actes d’individus pris dans les roulis de l’Histoire. Qu’aurions-nous fait à leur place ? Comment nous serions-nous conduits ? Guy Debord cite et commente ce résumé que Clausewitz donne de sa méthode, au début de son histoire de la campagne de 1815 : « « Dans toute critique stratégique, l’essentiel est de se mettre exactement au point de vue des acteurs ; il est vrai que c’est souvent difficile ». Le difficile est de connaître « toutes les circonstances où se trouvaient les acteurs » dans un moment déterminé, afin d’être par là en état de juger sainement la série de leurs choix dans la conduite de la guerre : comment ils ont fait ce qu’ils ont fait, et ce qu’ils auraient éventuellement pu faire d’autre. Il faut donc savoir ce qu’ils voulaient avant tout et, bien sûr, ce qu’ils croyaient; sans oublier ce qu’ils ignoraient. » Se mettre au point de vue des acteurs, seul le roman permettrait, pour un tel mode de connaissance, de déployer la force d’imagination requise. Ce n’est pas la voie que j’ai choisie pour ce livre. Comment ont-ils été amenés, ces acteurs, à faire ce qu’ils ont fait ? Qu’auraient-ils pu éventuellement faire d’autre ? Que savaient-ils ? Qu’ignoraient-ils ? Sommes-nous dès lors en droit de les juger ? On peut, pour le moins, signaler que dans les mêmes circonstances historiques tous n’ont pas fait les mêmes choix. Pierre de Lescure, Aragon, Paulhan, Char, entrent dans la résistance quand Breton, Péret, quittent la France occupée pour les États-Unis. Breton traverse l’Atlantique pour s’éloigner d’un pays en guerre et gagner un continent en paix, pendant que Samuel Beckett, à l’inverse, abandonne son Irlande en paix pour gagner une France en guerre, et y combattre. La plupart des cinéastes, artistes et comédiens français s’arrangent de Vichy comme de la présence allemande et continuent à tourner, à chanter. Arletty, Mistinguett, Trenet, Chevalier, Tino Rossi, Marie-Laure de Noailles… pactisent avec l’Occupant, se compromettent avec Vichy, quand un Gabin, lui, quitte la France pour s’engager dans les rangs des Forces françaises libres. À Paris, la vie mondaine bat son plein. Cocteau assiste au vernissage de son ami Arno Breker, le sculpteur pompier chéri de Hitler. On se retrouve chez Maxim’s en compagnie de l’architecte nazi Albert Speer, du Sonderführer Heller, de Ernst Jünger, ces francophiles passionnément amoureux de la culture française, dont on fait semblant d’oublier que l’un, Heller, est membre du parti nazi depuis 1934 (mais peut-être l’a-t-il caché à ses amis français ?) et qu’il est responsable de l’action anti-juive en littérature, que l’autre, Ernst Jünger, ne néglige pas en 1941 les besognes de basse police puisqu’il est au service de la censure du Commandement allemand (contrôler les lettres envoyées aux officiers allemands par leurs proches), et que, ainsi que le rappelait Laurent Dispot dans un texte d’hommage à Jankélévitch, ce noble aristocrate sous uniforme allemand, contempteur de l’« horrible » Céline, s’était parfois laissé aller, lui aussi, à quelques considérations générales sur les Juifs, appelant envers eux à une action de « désinfection », et évoquant la nécessité de « ne pas faire trop d’honneur à cette vermine ». L’hédonisme est la morale de ces années noires, la « vie joyeuse » bat son plein, le champagne aide à sceller les amitiés franco-allemandes, pendant qu’à peu de distance de chez Maxim’s le centre de torture de la rue Lauriston fonctionne à plein régime. Les écrivains publient, font jouer leurs pièces ; en revanche, il en est quelques-uns, Guéhenno, Tzara, Reverdy, ou l’ami de Cocteau, Jean Desbordes, résistant mort sous la torture, qui sous le joug allemand choisissent le silence. Les peintres peignent. La production de Picasso ne ralentit pas. Mais lui ne fait pas de courbettes à l’Occupant, ce qui n’est pas tout à fait le cas d’Utrillo, Braque ou Picabia qui se ménagent de bons rapports avec les autorités. Ce ne sont pas tant les engagements, les retraits, les compromissions, les démissions, les lâchetés de tel ou tel que je me crois autorisé à blâmer ici, que les oublis, les non-dits, les maquillages, voire les dénis auxquels ils ont donné lieu. Marguerite Duras, j’y reviens, qui a fait l’impasse sur un des épisodes peu glorieux de son passé, était-elle la mieux placée pour s’ériger après-guerre en procureur ? Sa fonction, durant l’Occupation, dans les organismes nazis de la Propaganda Staffel et de la Propaganda Abteilung lui donnait-elle autorité pour stigmatiser les jeunes résistants communistes, au motif qu’ils étaient staliniens, forcément staliniens ? Concernant son rôle, mis au jour par des historiens travaillant sur la période de l’Occupation, dans les commissions de censure qui recevaient leurs ordres de Goebbels, que de coupe-feux ont alors été déployés par des proches et par l’intéressée elle-même pour étouffer l’information ! Relisons, par exemple, l’ahurissant, et totalement mythifié, entretien-fleuve entre Duras et Mitterrand complaisamment publié par L’Autre Journal. J’ai le souvenir, pour ma part, d’avoir eu connaissance du passé collaborationniste de Duras par une note en bas de page figurant dans la biographie de Gaston Gallimard, due à Pierre Assouline. C’était en 1984. Il y était fait allusion à l’existence de cette commission de la Propaganda Staffel où avait officié la jeune Marguerite Donnadieu, épouse Antelme, commission mise en place par un décret du maréchal, après la préalable aryanisation des maisons d’édition juives (Nathan, Calmann-Lévy), puis prise en main par les nazis. Son attribution : le contrôle du papier d’édition. Elle constituait ainsi un véritable organisme de censure qui épluchait les manuscrits reçus et avait la charge de distribuer le papier aux seuls « bons » éditeurs (entendons ceux qui avaient accepté, de leur plein gré, de retirer de la vente et ne plus publier les auteurs inscrits sur les listes dites « Otto » et « Bernhard », à savoir les auteurs juifs, communistes, ou ceux ayant eu par le passé une attitude critique à l’égard de l’Allemagne et de sa culture). « Marguerite, écrit Laure Adler dans la biographie qu’elle lui a consacrée, ne pouvait ignorer le degré de collaboration de cet organisme constamment surveillé par la Propaganda ». Paul Morand eut des responsabilités dans cette commission dirigée par un collaborateur notoire. Les noms de Ramon Fernandez, Brice Parain, Dionys Mascolo figurent dans la liste de la quarantaine de lecteurs accrédités par ladite commission. Quant à la secrétaire de celle-ci, c’était notre Marguerite Donnadieu-Antelme, qui deviendra plus tard l’intraitable résistante Marguerite Duras, l’impitoyable tortionnaire de collabos, puis la militante communiste (stalinienne, forcément stalinienne ?) pure et dure. Ne manquant pas d’aplomb, à la Libération, l’incorruptible communiste s’en prendra avec une farouche énergie à tous ces veaux de Français qui n’avaient pas ouvertement pris parti contre Pétain. Cette note en bas de page, d’Assouline, encore fallait-il la lire, et l’ayant lue, ne pas aussitôt l’oublier. Que d’amis écrivains, de gauche, à qui je signalais cette note qui m’avait laissé décontenancé, m’ont regardé d’un air incrédule. N’ont-ils pas daigné vérifier son existence, ou s’y étant résignés se sont-ils empressés de la gommer de leur mémoire ? Chaque fois que je revenais auprès d’eux sur ce sujet, je voyais leurs yeux s’arrondir d’étonnement. Il faut dire que Marguerite Duras, la première, l’avait sacrément labile, sa mémoire. Elle tenait du gruyère. Que de trous ! « Interrogée à la fin de sa vie sur cet épisode, écrit Laure Adler, Marguerite balayait d’un revers de main cette question qui l’irritait. Elle ne savait plus pourquoi ni comment elle était arrivée dans cette commission et affectait de ne pas y accorder d’importance. » Quant à Dionys Mascolo, son amant d’alors, qu’elle fait entrer à la Propaganda Staffel, il se justifiera auprès de Laure Adler en arguant qu’en 1942-1943 il était chômeur et pauvre. Il reconnaissait néanmoins, avec honnêteté, que cette commission était bien un « comité de censure ». Quand il m’arrivait au début des années 60 de prendre un verre avec Adamov et sa « vieille » amie Marguerite (dont, après l’avoir quittée, il ne pouvait s’empêcher de me dire, avec son accent russe et un large sourire : « J’aime beu-coup Mar-gue-rite Durrasse mais c’est la femme la plus lèèède d’Europe ! »), le jeunot que j’étais ne pouvait imaginer que cette forte figure de femme, incarnant à ses yeux une gauche intellectuelle intègre, qui tenait sur un ton tranchant des propos définitifs sur l’avenir politique du monde et portait des jugements sans appel sur tel ou tel, avait fréquenté l’ambassadeur du Troisième Reich à Paris, Otto Abetz et le Sonderführer Gerhard Heller, avait été la maîtresse (pour la « bonne cause », s’entend) du gestapiste qui avait fait arrêter et déporter son mari, Robert Antelme, pour ensuite non pas s’engager vraiment dans la lutte armée contre l’occupant nazi (Marguerite Duras n’est pas Pierre de Lescure, ni Beckett, ni René Char, ni ces staliniens, forcément staliniens, Jacques Decour, Georges Politzer, Madeleine Riffaud, Manouchian…), mais, tâche moins périlleuse, participer à des séances de torture d’un détenu soupçonné de collaboration. Il faut relire l’époustouflant récit de l’interrogatoire « musclé » que la frêle petite bonne femme a mené avec un sacré cœur à l’ouvrage dans un local de la rue de Richelieu. Et sans doute, serais-je tombé d’encore un peu plus haut si j’avais vu en cette farouche militante de la lutte anti-impérialiste, qui nous reprochait, à Adamov et à moi, de cautionner la trop molle politique anticoloniale du PC, la co-auteur d’un livre raciste, L’Empire français, monument apologétique dressé à la gloire du colonialisme français rédigé avant la guerre et publié après la défaite. Ce n’était tout de même plus une gamine immature et irresponsable qui écrivait à l’époque : « On ne peut pas mêler cette race jaune à notre race blanche », ou qui affirmait qu’il était du devoir « des races supérieures de civiliser les races inférieures ». Les politiciens de droite qui ont tenté récemment de faire voter une loi reconnaissant « les aspects positifs de la colonisation » pourraient rééditer avec profit cet opuscule.

 

          Robert Antelme épouse Marguerite Duras en septembre 1939. Après la défaite, pendant qu’elle se livre à la basse besogne qui consiste à surveiller, sous le regard attentif des Allemands, les maisons d’édition françaises, qu’elle reçoit dans son bureau les auteurs (ni juifs ni communistes, bien sûr, lesquels sont dès les débuts de l’Occupation interdits de publication), qu’elle lit leurs manuscrits, qu’elle juge quels écrits méritent ou non d’être publiés, Robert Antelme, de son côté, occupe jusqu’en mai 1941 un poste de rédacteur auxiliaire à la préfecture de police, avant d’être engagé au cabinet du ministre de la Production industrielle, Pierre Pucheu, ancien militant auprès de Jacques Doriot et du colonel de La Rocque, chef des Croix-de-Feu. Quand Pucheu est affecté au ministère de l’Intérieur, Robert Antelme le suit et reste à ses côtés jusqu’à la fin de 1943. « Fonctions ambiguës », dans les deux cas, commente une des biographes de Marguerite Duras, Frédérique Lebelley. « Ambiguës », l’adjectif me semble un peu faiblard pour ce qui concerne les activités de Duras, approprié dans le cas de Robert Antelme, puisque celui-ci travaille dans une institution répressive, la préfecture de police, sous l’autorité des puissances occupantes et collaborationnistes, mais qu’en revanche il use courageusement de son pouvoir pour sauver des familles juives et prendre les premiers contacts avec la Résistance. On connaît la suite, sa participation au combat contre les nazis, son arrestation, sa déportation, et le superbe témoignage de l’horreur concentrationnaire qu’il livrera, à son retour de camp, dans son livre L’Espèce humaine.

 

          Combien furent-ils, les intellectuels, les écrivains, les artistes, les hommes politiques, à dénoncer les lois antijuives du régime de Vichy (30 septembre 1940, premier statut des Juifs) ? Et après la Libération, combien de temps a-t-il fallu pour que soit évoquée la nature foncièrement antisémite de l’État pétainiste ? Lors du procès du maréchal, jamais les mots « antisémitisme » et « Juifs » n’ont été prononcés (à peine si l’on a osé parler à voix basse de « non-aryens »). Pas une seule fois Mitterrand ne les a employés dans son journal Libres. Combien d’années ont passé avant que la République, via Chirac, reconnaisse la responsabilité de l’État français dans les persécutions et l’extermination des Juifs ? Silence et culpabilité.

          Commentaire de Laure Adler, à propos de l’obscure obsession de la judéité qui parcourt l’œuvre de Duras : « Comme un pardon qu’elle n’aurait cessé de réclamer, comme un tourment, une culpabilité qui l’aurait harcelée… »

 

          Bricolage des biographies, traficotages de l’histoire, adultération des mémoires. Le cas de Charles Hernu, puissant ministre socialiste de la Défense dans le gouvernement de François Mitterrand, qui s’illustra dans le lamentable fiasco du Rainbow Warrior, ce navire écolo coulé sur ses ordres par les services de la DGSE et dont l’explosion coûta la vie à un reporter photographe. Héroïque « résistant » aux yeux des électeurs ayant voté pour la gauche en 81, avant qu’on ne découvre, très tardivement, qu’il avait trempé dans la collaboration et qu’on apprenne quelque temps plus tard qu’il était soupçonné d’avoir travaillé pour les services d’espionnage soviétiques. Et je passe sur la biographie soigneusement toilettée de Mitterrand, par ses proches et par lui-même. Dissimulations, tromperies, mensonges divers, notamment à propos de sa présence à Vichy, de son passé maréchaliste, de sa longue amitié avec René Bousquet, le secrétaire général à la police de Vichy, responsable des grandes rafles de Juifs, de leur déportation et de leur extermination dans les camps nazis. Libération publie en décembre 1994 un ensemble de photos. Sur l’une, on voit René Bousquet prêtant serment au maréchal Pétain en 1942, à côté de l’amiral Darlan ; sur une autre, il est en conversation avec Karl Oberg, de la police et des SS en France, et Helmut Knochen, chef de la Sûreté allemande ; sur une troisième, datée de 1974, on est dans un dîner à Latche, la propriété des Mitterrand, un convive est confortablement installé entre le maître et la maîtresse de maison : René Bousquet… Le livre de Pierre Péan, Une jeunesse française, ne paraît qu’en 1994. Si notre information, à mes amis et moi, sur cette période de l’Occupation, était pour le moins lacunaire, en revanche, nous gardions un souvenir précis du rôle de Mitterrand et de la gauche socialiste dans le déclenchement et le déroulement de la guerre d’Algérie. Vote désastreux des « pouvoirs spéciaux » donnés en 1956 au socialiste Guy Mollet, alors président du Conseil, pour qu’il « rétablisse l’ordre en Algérie ». Déclaration de François Mitterrand, alors ministre de l’Intérieur, en 1955 : « La seule négociation, c’est la guerre » (guerre qui ne sera reconnue officiellement comme telle par la France qu’en 1999 !). Son action en tant que ministre de la Justice, en 1956 : considérer comme délinquants et criminels de guerre les acteurs de l’insurrection algérienne (c’est sous cette qualification qu’un jeune communiste français, Fernand Iveton, est guillotiné le 11 février 1957). Rappel de quelques chiffres : entre 1955 et 1961, 1 515 condamnations à mort, 222 exécutées, dont 24 en métropole.

 

          1981. Élection présidentielle. Victoire de Mitterrand. Le soir du résultat, une petite foule en délire, menée par notre amie et voisine Paule Thévenin, et dans laquelle Catherine et moi reconnaissons des visages familiers, envahit la cour de la Fabrique, le bâtiment où nous habitons depuis 1980. Sifflets, cris, pétards, sous nos fenêtres. On fête l’arrivée de la gauche au pouvoir. On cogne à nos carreaux. Sommes sommés de nous joindre à la joyeuse troupe : « À la Bastille ! » Exceptée Paule, la plupart de ces trublions sont des gens de mon âge, ils appartiennent à la génération de la guerre d’Algérie, et les voilà, ce soir-là, toute mémoire noyée, tous engagements anciens reniés, prêts à ovationner un des principaux responsables de la tragédie algérienne ! Déjà que j’étais passablement agacé par les pressions de Paule qui m’envoyait depuis plusieurs jours une messagère de son ami Roland Dumas pour me convaincre de voter pour le « candidat unique de la gauche » ! Agacé et surpris par la soudaine passion de Paule pour Mitterrand, elle qui avait participé au lancement du Manifeste des 121 appelant à l’insoumission des jeunes appelés, et qui se flattait de son amitié avec Genet, dont on sait quelle passion celui-ci avait pour les Maghrébins et en quelle estime il tenait Mitterrand et la gauche officielle… La surexcitation des nouveaux aficionados de Mitterrand, et leur « À la Bastille ! À la Bastille ! » n’a trouvé pour toute réponse de ma part qu’un irrépressible bras d’honneur.

 

« Da Vichy Code »

 

          Dans ma rubrique « falsification des mémoires », le cas le plus troublant pour moi est celui de Maurice Blanchot. Il ne s’agit plus d’un politique, mais d’un écrivain, et qui plus est d’un écrivain auréolé à mes yeux d’un grand prestige intellectuel. Fin des années 50, je découvre les livres qui marqueront ma vie littéraire : le Pour un Malherbe de Ponge, L’Expérience intérieure de Bataille, le Van Gogh d’Artaud, et les essais de Blanchot, L’Espace littéraire, La Part du feu, Le Livre à venir… Selon Les Lettres françaises – ce journal dans lequel j’ai la naïve habitude, depuis l’âge de quinze ans, de prendre pour argent comptant ce qui s’y écrit -, Blanchot était une des figures représentatives des écrivains de la Résistance. 1984 : consternation, j’apprends que Maurice Blanchot a été avant-guerre un pamphlétaire d’extrême droite, violemment antisémite, qu’il a été de mars à juin 1942 secrétaire de rédaction de la NRF dirigée par Drieu la Rochelle, a fait partie de Jeune France, l’association culturelle chrétienne maréchaliste fondée en 1940 à Vichy, qui compta dans ses rangs le compositeur Messiaen, Roger Leenhardt, Max-Pol Fouchet, Paul Flamand, Emmanuel Mounier (je rappelle, avec insistance, que la législation contre les Juifs entra en vigueur le 3 octobre 1940), a été attaché à sa section littéraire, aux côtés, entre autres, de Claude Roy et de René Barjavel. En 1976, déjà, un dossier sur Blanchot publié dans la revue Gramma, dont je ne suis pas le seul à n’avoir pas eu à l’époque connaissance, avait mis en lumière les engagements politiques de l’écrivain, mais dans le choix des textes proposés de celui-ci ne figuraient pas ceux à contenu explicitement antisémites. On trouvait par ailleurs, dans Jeune France, à la section théâtre : Jean Vilar, Fernand Ledoux, Raymond Rouleau, Pierre Fresnay, Pierre Renoir… ; à la section arts plastiques : Jean Bazaine, Alfred Manessier, et Édouard Pignon. Oui, Pignon, le peintre communiste, ami de Picasso… Étrange continuité que je découvrais là, en 1990, et seulement en 1990 ! à la lecture de l’ouvrage dirigé par Jean-Pierre Rioux, La Vie culturelle sous Vichy, entre la politique culturelle du Front populaire de 1936, celle suivie sous Pétain, puis, après la Libération, celle menée par la gauche française et la droite gaulliste, celle-ci sous l’impulsion de Malraux. Souvent les mêmes acteurs traversent sans trop d’états d’âme ces trois périodes de notre histoire. Édouard, Pignon, Jean Vilar, Claude Roy sont à Vichy. Pierre Schaeffer, Pierre Seghers, Max-Pol Fouchet, Emmanuel Mounier, officient à Radio-jeunesse… Le gaullo-centriste, puis gauchiste libertaire, Maurice Clavel est un des rédacteurs de la charte d’un mouvement d’adolescents proche de Vichy, les Compagnons de France. Je découvre que ce bienveillant interlocuteur des Nouveaux philosophes, fondateur avec Camus du journal Combat, est un ancien militant d’extrême droite, charmé à la fin des années 30 par le chant des sirènes d’un Doriot et du Céline de Bagatelles pour un massacre. Toujours la même interrogation : pourquoi diable cet intellectuel, qui saura se reprendre en se conduisant courageusement dans la Résistance à partir de 1943, chercha-t-il à occulter aux yeux des historiens, de ses biographes, et du grand public, ses engagements passés ? Autres informations : de l’automne 1940 à la fin de 1943, le Service des dramatiques de la radio de Vichy fait appel à des auteurs comme Paul Morand, Armand Salacrou, Drieu la Rochelle, Thierry Maulnier, Kléber Haedens, Raimu, Madeleine Renaud, Charles Trenet, Pierre Brasseur, mais aussi, plus inattendu, à Philippe Soupault, le poète surréaliste, membre du PC, avec qui il m’arrivera de prendre de sérieuses cuites à la Fête de L’Humanité, mais aussi cet autre surréaliste Jacques Baron, mais aussi un certain René Laporte (est-ce le Laporte que je retrouverai chroniqueur aux Lettres françaises ?), et également Robert Desnos (qui, lui, sera bientôt l’admirable résistant que l’on sait et qui mourra dans un camp de concentration allemand). Dès lors, devais-je m’étonner que l’intransigeant Paul Éluard ait donné une interview à la radio vichyste, ou qu’il ait confié en même temps que son camarade communiste Eugène Guillevic, le poète libraire Marcel Béalu, Jacques Audiberti, et l’anar Armand Robin, des textes à la NRF alors dirigée par Drieu la Rochelle (Leiris et Queneau, eux, s’y refuseront) ? Devais-je trouver pour le moins incongru qu’au printemps 1944, alors que se déchaînait une haineuse campagne de propagande pro-allemande à la radio de Vichy, Simone de Beauvoir ait produit pour cette même radio une série d’émissions consacrées à l’histoire du music-hall en France ? Étais-je au bout de mes surprises ? Pas encore. Mes lectures des années 90 m’apprirent que jamais le cinéma français n’avait été aussi florissant que sous Vichy et dans la France occupée. Époque bénie, « âge d’or », reconnaîtra Claude Autant-Lara (cinéaste de gauche, sympathisant communiste ayant fini dans la peau d’un hargneux lepéniste). Pas juif, pas anti-vichyste ni anti-allemand déclarés, aucune difficulté pour tourner. Alors que les convois de Juifs arrêtés par milliers lors des grandes rafles sont dirigés vers les camps de la mort, les studios de cinéma fonctionnent à plein régime, produisant des œuvrettes sentimentales ou de guillerettes comédies. Que de réalisateurs qui compteront parmi les grands noms du cinéma français (Clouzot, Cayatte, Becker, Bresson…), que de jeunes acteurs qui feront de brillantes carrières après-guerre (Maria Casarès, François Périer, Serge Reggiani…) ou de comédiens déjà célèbres (Fernandel, Raimu, Pierre Blanchard…) participent alors à la production cinématographique française, apportant ainsi leur concours à une profession qui, rappelons-le, avait été préalablement « épurée » ! Comment aurais-je pu me douter que mon vieux camarade Louis Daquin, cinéaste communiste (auteur d’un beau film sur les mineurs, Le Point du jour, et de Nous les gosses, tourné en 1941, avec des dialogues de Marcel Aymé) avec qui j’avais de longs entretiens quand je venais à Paris, avait tourné trois films dans le Paris occupé alors qu’il était déjà membre du Parti, et qu’il justifiait sans grand tourment de conscience l’apathie qui avait été la sienne quand les films anglo-saxons, puis américains, avaient été interdits des écrans français. Le vieil anti-américanisme des communistes et d’une large partie de la gauche française, déjà vivace avant guerre, trouvait là de quoi se satisfaire. Enfin Hollywood ne ferait plus d’ombre à un cinéma bien de chez nous ! La volonté de retrouver une « source d’inspiration authentique, vraiment nationale », exprimée par un Louis Daquin, fut également partagée par les peintres dits de « tradition française », séduits par l’idéologie de la Révolution nationale. Dans son étude « La question artistique et le régime de Vichy » et son livre L’Art de la défaite (1940-1944), Laurence Bertrand-Dorléac suit le périple de ces artistes de Jeune France qui se regrouperont après la Libération dans l’école dite de Paris. Avant Vichy, pendant Vichy, après Vichy, l’anti-américanisme reste leur boussole idéologique et le ciment de leur communauté. Même parcours pour les peintres communistes de tradition réaliste. Leur mot d’ordre : À bas le « formalisme », l’« élitisme », le « décadentisme », l’art voué aux « spéculations marchandes » ! ; retour à la « tradition nationale du bien peindre, de l’artisanat, d’un art proche du peuple ». Pour ces artistes, l’ennemi privilégié, honni, c’est évidemment Picasso. J’ai en mémoire les violentes diatribes contre le « camarade Pablo » auxquelles se livrait devant moi, lors de nos rencontres à la librairie Racine, le peintre Boris Taslitzky. Cet artiste communiste, ancien déporté de Buchenwald pour faits de résistance, à qui les dessins rapportés des camps avaient valu le soutien de Tzara et d’Aragon, et un grand prestige dans le Parti, n’avait jamais pardonné aux Lettres françaises, à « Louis » (Aragon), et à « Maurice » (Thorez), de l’avoir lâché pour Picasso.

 

          Il faut au jeune militant communiste que je suis une certaine agilité intellectuelle pour comprendre, et admettre, que les écrivains qui dénonçaient début 1944, dans Les Lettres françaises clandestines, les éditeurs « déshonorés » d’avoir pactisé avec l’ennemi (Grasset, Denoël, Gallimard, Flammarion, Julliard, Stock…) aient néanmoins aussitôt confié à ces « traîtres » leurs manuscrits pour publication. Elsa Triolet propose un manuscrit à Denoël, qui le publie à côté des pamphlets de Céline ; Aragon, Camus, Marguerite Duras, Simone de Beauvoir, Blanchot, fournissent en livres les éditions Gallimard, Flammarion, Grasset, Stock, où publient dans le même temps Brasillach, Jouhandeau, Marcel Aymé, Drieu, Rebatet, Chardonne, Montherlant. Éditeurs coupables de publier, mais auteurs innocents de les alimenter, allez vous y retrouver… Il est logique qu’à la Libération les auteurs en question aient tenté de sauver les maisons d’édition qui les avaient accueillis. D’autres noms d’auteurs prestigieux figurent sur les listes de publications des années 43-44 : Queneau, Leiris, Michaux, Bataille…, mais eux, à leur décharge, ne furent pas signataires des textes vengeurs publiés dans la presse clandestine. L’attitude de Bataille, malade, atteint de tuberculose pulmonaire, qui commence à écrire L’Expérience intérieure en 1941 (le livre paraîtra en 1943), est proche de celle Joyce. Il revendique une attitude de retrait par rapport aux événements qui bouleversent l’Europe. Et quand en 1941 il se laisse tenter de participer à une revue pétainiste dont la direction doit été confiée à Blanchot, il a cette réponse à son ami Leiris, qui le met en garde et lui reproche sa désinvolture : « Ce que j’ai toujours compté pour l’essentiel relève de ma vie intérieure ; je n’ai pas à me soucier de ce qui est extérieur à moi. Dans le temps présent, il n’y a pas à se solidariser avec ceux qui sont atteints. » Surprenante attitude quand on sait que, s’il y a un écrivain qui s’est longtemps soucié du monde, et qui plus tard s’en souciera encore, c’est bien Bataille. Notamment avant guerre, quand il fait partie avec Simone Weil du Cercle communiste démocratique fondé par Boris Souvarine en 1926, quand il participe à Contre-Attaque, au Collège de sociologie, constitue en 1935 avec Roger Caillois une Union des intellectuels révolutionnaires, manifeste contre le fascisme, puis après-guerre publie, dans Critique des analyses à caractère politique sur la guerre d’Espagne, les camps d’extermination nazis, Hiroshima, le fascisme, le totalitarisme soviétique…

 

          Libération du jeudi 21 septembre 1995. Une page titrée : « Sport de l’Occupation, images des occupés ». Il s’agit d’un compte rendu d’une exposition au musée national du Sport dont le thème est le « Paris de la vie sportive, 1940-1944 ». 150 clichés pour montrer comment, dans la France occupée, Vichy promouvait le sport. Cinq photos illustrent l’article de Libé, dont une, occupant la demi-page, attire mon attention. On est au stade Roland-Garros. Sur la piste, de beaux éphèbes, en slip, exhibent leur musculature devant la foule. Je regarde de plus près ces visages… Est-ce bien eux ? Je vérifie avec la légende. Mais oui, c’est bien Jean Marais, Jean-Louis Barrault, Jacques Dufilho, et mon vieil ami Alain Cuny !… célébrant au trot, biceps et pectoraux bandés, les « noces du sport et de la culture »…

 

Blanchot et ses faux amis

 

          Ce long détour pour en revenir à Blanchot. 1984, Philippe Sollers publie dans la collection « L’Infini », chez Denoël, l’essai d’un universitaire américain, Jeffrey Mehlman, Legs de l’antisémitisme en France, un thème déjà abordé en France par des historiens de la littérature. Mais plutôt que de revenir sur les cas célèbres, archi-commentés, de Bloy, Bernanos, Céline, Rebatet, Jouhandeau, Jeffrey Mehlman s’intéresse à quelques auteurs dont les noms, hormis ceux de Bloy, Giraudoux, voire Gide, n’ont jamais été cités dans un tel contexte. Et, bien sûr, l’apparition du nom de Blanchot nous laisse pantois. Non, ce n’est pas vrai, encore un ! Non, pas lui, pas Blanchot ! Pas l’auteur du Manifeste des 121 appelant les jeunes appelés à la désertion, pas l’anti-colonialiste, l’anti-fasciste, le compagnon de route des trotskistes, le pétitionnaire d’extrême gauche, pas le farouche défenseur des révoltes étudiantes, pas le fidèle ami d’Israël !… Hélas, les textes sont là, cités par Mehlman, terribles. Il s’agit d’articles publiés dans la presse d’extrême droite d’avant-guerre, charriant un antisémitisme d’une violence inouïe, lesquels lui valurent d’être inculpé en 1937 de « provocation au meurtre ». De ce passé de Blanchot, nous n’avions jamais rien su. D’abord parce que lui-même et ses proches n’en avaient rien dit. Qui était au courant ? Son ami Pierre Klossowski ? J’ai interrogé, il m’a répondu, gêné, par un haussement d’épaules.

L’intention de Jeffrey Mehlman n’était en rien polémique. Son essai ne relevait pas du pamphlet, encore moins du règlement de comptes. En universitaire sérieux, il cherchait tout simplement à comprendre la logique des engagements idéologiques et politiques de Blanchot dans les années 30, et surtout il s’employait à relever les traces qu’ils avaient éventuellement laissées dans son œuvre. Une démarche critique somme toute normale et opportune. Ne pouvait-on, par exemple, interpréter le pro-sémitisme d’après-guerre de Blanchot (qui le conduisait à justifier systématiquement tous les aspects de la politique israélienne) à la lumière de son antisémitisme ancien, dont on pouvait penser qu’il n’en était que le symétrique envers ?

          Le livre de Mehlman paraît dans un silence pesant. Pas de réaction de Blanchot. Gêne, honte ? Sans doute. Amnésie ? Probablement pas, car on allait bientôt découvrir, en lisant un autre commentateur de l’œuvre, Philippe Mesnard, que l’auteur de Thomas l’obscur avait su retravailler sa propre histoire, prenant l’initiative de republier ses textes, mais en triant, éliminant, modifiant l’ordre chronologique de leur parution, se montrant peu soucieux de la vérité biographique, s’inventant des rencontres qui n’avaient pu avoir lieu (avec Foucault, notamment), ou rapportant dans L’Instant de ma mort cette exécution ratée, en 1944, qui laissa dubitatifs ceux qui avaient vécu cette époque. Or, voilà que pour faire pièce au livre de Mehlman, pour étouffer les informations qu’il contenait, les « amis », funeste initiative, montent au créneau pour le défendre le plus stupidement possible. Un détachement de preux chevaliers, se croyant missionnés pour garder l’entrée de quelque saint sépulcre, se déchaînent contre l’universitaire américain et son éditeur Philippe Sollers. Protestations indignées, insultes haineuses. C’est le déni, pur et simple : les textes de Blanchot produits par Mehlman sont des faux. La Quinzaine littéraire éructe, Maurice Nadeau ne décolère pas. Curieusement, ce sont des intellectuels communistes qui enragent le plus. En 1993, dans le numéro 66 de la revue Digraphe, soit dix ans après la parution du livre de Mehlman, on peut lire encore ceci, dirigé contre « l’étude insultante », les « divagations », la « mauvaise foi » et la « plume insolente », « sans scrupules et sans honte », de « l’universitaire américain » (il est rappelé, à plusieurs reprises, que Mehlman n’est pas français mais bien américain) : « Dans le cas qui nous occupe, un écrivain dont l’œuvre est considérable se fait traiter publiquement de fasciste et d’antisémite, sans aucune nuance, sans preuve sérieuse [souligné par moi J.H.], et pas n’importe où, dans Tel Quel ». Outre que Blanchot n’a jamais été traité de « fasciste », le hargneux auteur de l’article fait mine de croire que Mehlman évoquait le Blanchot d’après-guerre, le Blanchot de gauche (violemment anti-gaulliste – même rhétorique « révolutionnaire » des années 30 mise au service de son combat contre de Gaulle), et de citer, pour appuyer sa fallacieuse démonstration, un texte où Blanchot affirme : « Tout antisémitisme est un délire et l’antisémitisme, serait-il délirant, reste la faute capitale. »

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