Editeur: Jean-Marie Gleize

Jean-Marie Gleize est professeur de littérature moderne et contemporaine et directeur du Centre d'études poétiques de l'École normale supérieure Lettres et Sciences humaines (Lyon). Il est auteur de plus de vingt ouvrages de poésie et de critique.
Berkeley (40 ans après)

Réminiscence   Passe sur Telegraph un clochard divaguant un serpent s’enroule sur les bras d’une fille « The Experience » quartier général des Français ils y refont le monde en buvant du café Ce monsieur lunetté un béret sur le chef c’est Bertrand Tavernier qui vient montrer ses films Mon ami Malcom enseigne le cinéma et je […] Lire plus »

Poésie ­– La Martinique d’Olivier Larizza

Octaves de jazz nous sommes aussi des phares allumés dans la nuit Olivier Larizza, professeur de langue et littérature anglaises, a enseigné pendant une dizaine d’années à l’Université des Antilles et de la Guyane en Martinique. Auteur de romans et de nouvelles autant que d’essais savants, comment serait-il resté insensible à l’atmosphère de notre petite […] Lire plus »

Pour Derek Walcott : NULLE MORT NE PEUT

NULLE MORT NE PEUT Pour Derek Walcott Il y a tant de chênes à Atlanta qui gémissent encore Des champs qui pleurent Qui chantent aussi  Et qui impriment aux capsules du coton des torsions incroyables !   C’est ce mélange C’est cette torsion Ce plus insoutenable qui habille l’envol des belles et seules images !   Que la […] Lire plus »

La poésie seychelloise à l’honneur

Károly Sándor Pallai, Subjectivités seychelloises : Identité et insularité dans la poésie seychelloise contemporaine Presses de l’Université de Pécs, Pécs, 2017, 113 p., ISBN 978-963-429-114-5 paru dans la série Acta Romanica Quinqueecclesiensis du Département d’Études Françaises, sous la direction d’Adrián Bene Recension par Jean-François Samlong   Jean-François Samlong est un écrivain et poète français né en […] Lire plus »

Sous le soleil immense

Sous le soleil immense   Chaque jour échauffé comme le feu par le soleil tu vis la vie nouvelle la vie puissante la vie inconnue & Eveillé cœur impatient par le jour attendu tu es étonné chemin de la vie ouvert par sa vue & Lumière du jour sortie tu attends sous le dôme immense […] Lire plus »

« Si peu sûrs »

si peu sûrs (car à mesure qu’il se crée s’efface)     à force d’anticiper ses possibles réalisations je lui avais donné une vive indétermination       faire taire en mon esprit votre voix   pendant quelques temps une insistante clarté bénéficiera de la nuit       le combat que tu mènes me […] Lire plus »

De l’irrationalité dans « Les fleurs du mal » de Charles Beaudelaire

Lire la peur chez Jean Delumeau et Charles Baudelaire : De La peur en Occident à Les fleurs du mal INTRODUCTION Héritière du rationalisme auquel ont abouti les combats des Lumières, la France passe, à maints égards, pour le pays où les attitudes ont toujours été marquées par le recours à la pensée positive, fondée sur […] Lire plus »

Le désespoir se fait maître

Vie démantelée Marcheur rivé à tout ce que tu approches rivé à tout ce que tu sais vers le puits de ton enfance tu circules ciel inaccessible vu entre la vie et la mort & Chemin court dans le temps Chemin long dans l’espace parcourus tu règles tranchant de la douleur senti la vie sur […] Lire plus »

Les enjeux de l’alter-poétique

Pour une écriture impliquée   « Toi aussi tu as des armes » Il s’agit donc de violence (réelle ou symbolique) et de résistance, et de la littérature en tant qu’elle a pu être comprise et utilisée comme un « outil » (tool) contre les différents types de violence. Il me faut apporter une précision initiale quant au lieu […] Lire plus »

Poésie : Une nouvelle livraison de Frédéric Ohlen

Les Mains d’Isis, « Continents noirs », Gallimard, 2016, 358 p.

Quel rayon traverse
L’épaisseur du silence ?

Ohlen IsisFédéric Ohlen, le poète, n’est pas inconnu des lecteurs de mondesfrancophones[i]. Un nouveau livre de poésies vient de paraître, publié par Jean-Noël Schifano qui fut également l’éditeur de son roman Quintet[ii]. Les Mains d’Isis réunit en réalité trois recueils dont les deux premiers ont déjà été édités à Nouméa et n’étaient donc pas réellement accessibles. F. Ohlen, rejeton d’une vieille famille de la « Grande Terre », appartient en effet à cette lointaine francophonie installée sur les rives de l’océan Pacifique. Cela étant, même si son œuvre reste nourrie par ses racines calédoniennes, il a d’autres sources d’inspiration, en particulier dans ce livre qui nous le montre explorant bien au-delà de l’ancien « Port-de-France », en Afrique, en Asie, à Venise, « étonnant voyageur » à Saint-Malo, etc.

L’œuvre de F. Ohlen se détache comme un silex dans le paysage poétique francophone : il est l’homme des formules brèves, des fulgurances qui atteignent le lecteur au cœur, comme le premier distique cité en exergue. Dans cette même veine où la cursivité règne en maître, un voyage en TGV lui a inspiré une série de tercets, pour la plupart indépendants les uns des autres, qu’on peut lire comme autant de haïkus irréguliers (la métrique 5/7/5 n’étant pas respectée). On aimerait tous les citer. Au hasard :

Incapables de voir
La beauté même
Au cul des vaches

Un exemple parmi d’autres montrant comment, chez Ohlen, le poétique, le trivial et le savant peuvent se combiner. Le savant, ici, tient – peut-on le supposer sans trop de risque de se tromper – à la référence implicite à Nietzsche, lequel, dans sa deuxième Considération intempestive, interprétait l’émotion qui nous saisit à la rencontre d’un troupeau de vaches comme le souvenir d’un paradis perdu.

Autre « haïku » de la même série ferroviaire :

Dans les toilettes
Au fond de la cuvette
Le défilement du ballast

Pas de science ici mais encore un souvenir puisque les toilettes des TGV sont trop modernes pour laisser entrevoir le moindre ballast. La formule est lapidaire et d’autant plus évocatrice pour n’importe quel habitué des trains d’autrefois.

Ohlen n’est pas pour autant l’ennemi des formes longues. Il en fait la démonstration avec divers poèmes dont une sorte de chanson intitulée « Naissances », anaphore construite sur un « si » hypothétique. Il n’est jamais meilleur, néanmoins, que dans les fragments qui se suffisent à eux-mêmes, comme cette définition du travail du poète en deux tropes enchaînées :

Pour écrire
Ne couche
Rien

Desserre
Les doigts

Ohlen, on l’a remarqué ailleurs, combine avec bonheur la délicatesse et la sensualité. Comme dans ce quatrain de « Venir au jour » :

Tu reposes
Ainsi le flocon
de nos mains qui se posent
nos désirs

Comment décrire le bonheur d’un réveil ?

Le cadenas des paupières
s’ouvre et l’on va
d’un cœur léger
vers le jour

Une définition du « pays » propre à choquer les identitaires, même ces derniers devraient avouer que c’est bien dit !

Qu’est-ce donc qu’un pays ?
Même corps soudain
même voix

Non le passé
qui s’embracèle
pauvre diadème

mais
le corps là
et les mains qui se tiennent

La trivialité n’est jamais loin… parce que telle est la vie :

Je ne vois que sa montre
enfoncée dans la graisse épaisse du poignet

Glané au hasard de la lecture, un chiasme :

Et cette force
en lui autour
qui est comme une absence
de force

Ou celui-ci, tiré du poème « Noir » :

Préférez au noir d’encre
cette neige
que les pieds des passants
transforment en suie glacée

Une méditation sur la mort riche de ses deux oxymores :

Si simple de mourir
Si mourir c’est laisser
Douleur et douceur
Dans un même sac de pierres ardentes

Un sommet de la concision… ouvrant sur l’infini :

L’espace ?
Ce résidu
Que ton œil calcine

Dans le poème « Magnitude 7 » écrit juste après le séisme du 12 janvier 2010, une double anaphore :

Car il faudra revenir au jour
À la beauté des arbres
À la douceur du feutre
Au pays profond
aux sentiers balayés des vents

Il faudra revenir au jour, etc.

À propos de la nuit, un alexandrin parfaitement régulier :

Mauve d’avoir traîné sa robe dans la mer

Une description précisément exacte pour qui connaît ces grands oiseaux marins :

L’aile bisaigüe des frégates

Et que dire de mieux sur la beauté, celle du moins qui nous naufrage ?

Contre toi
Obscène
dans le feu de son évidence
La beauté

Sans doute s’agit-il de la beauté de l’une de ces coquettes rencontrées à Venise :

Au Caravage
Elle préfère
Le miroir de son poudrier

La lutte pour la vie, un autre haïku :

Envol de plumes
L’enfant pigeon
La mouette le dévore

Encore un haïku et la lutte pour la vie, toujours :

Casquette tendue
Il va vers les passants
Tous se détournent

On peut ouvrir un recueil d’Ohlen au hasard, méditer une page, reprendre ailleurs, cela n’a pas d’importance. Aussi est-ce peut-être ce que l’on apprécie chez lui en premier, la liberté qui nous est laissée de le lire entièrement à notre guise. Mais bien sûr cela ne toucherait pas s’il n’y avait pas cette combinaison d’une forme ressentie comme immédiatement poétique et d’un sens directement accessible. Chez Ohlen, sentiment et connaissance sont donc indissociables : il faut le lire parce qu’il nous permet de nourrir notre sensibilité, dans une forme toujours accessible, tout en renforçant notre compréhension du monde dans lequel nous vivons.

Seule remarque négative (il en faut au moins une pour asseoir l’autorité du critique), dans le poème « Kanaky-Calédonie », Ohlen aurait pu se dispenser de faire l’éloge des accords (de Matignon et de Nouméa) qui sont censés avoir mis fin aux rivalités entre les canaques (« kanak ») et les caldoches.

Puis vinrent les Accords
Nos corps droits sur la terre
Et nos cœurs liés par une promesse
Après le temps des guerres
Vint celui de l’esprit,
etc.

Il faut toute la foi d’un ami des hommes pour croire qu’il suffirait d’un document paraphé par des officiels pour régler des querelles ancestrales tenant à l’appropriation des terres et pour supprimer l’infériorité tant symbolique que réelle des indigènes. Ohlen peut donc faire preuve d’une certaine naïveté lorsque le sort de son propre pays est en cause,… mais qui reprocherait à quiconque ses bons sentiments, et particulièrement à un poète ?

Cela tu l’écrivis le jour
Où Tombouctou tomba

 

[i] http://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/decouverte%e2%80%a6-frederic-ohlen-un-poete-inspire-par-la-rumeur-du-monde/

Frédéric Ohlen entre théâtre et poésie.

[ii] http://mondesfrancophones.com/blog/en-librairie/quintet-de-frederic-ohlen-le-roman-du-caillou/