Editeur: Jean-Marie Gleize

Jean-Marie Gleize est professeur de littérature moderne et contemporaine et directeur du Centre d'études poétiques de l'École normale supérieure Lettres et Sciences humaines (Lyon). Il est auteur de plus de vingt ouvrages de poésie et de critique.
« Si peu sûrs »

si peu sûrs (car à mesure qu’il se crée s’efface)     à force d’anticiper ses possibles réalisations je lui avais donné une vive indétermination       faire taire en mon esprit votre voix   pendant quelques temps une insistante clarté bénéficiera de la nuit       le combat que tu mènes me […] Lire plus »

De l’irrationalité dans « Les fleurs du mal » de Charles Beaudelaire

Lire la peur chez Jean Delumeau et Charles Baudelaire : De La peur en Occident à Les fleurs du mal INTRODUCTION Héritière du rationalisme auquel ont abouti les combats des Lumières, la France passe, à maints égards, pour le pays où les attitudes ont toujours été marquées par le recours à la pensée positive, fondée sur […] Lire plus »

Le désespoir se fait maître

Vie démantelée Marcheur rivé à tout ce que tu approches rivé à tout ce que tu sais vers le puits de ton enfance tu circules ciel inaccessible vu entre la vie et la mort & Chemin court dans le temps Chemin long dans l’espace parcourus tu règles tranchant de la douleur senti la vie sur […] Lire plus »

Les enjeux de l’alter-poétique

Pour une écriture impliquée   « Toi aussi tu as des armes » Il s’agit donc de violence (réelle ou symbolique) et de résistance, et de la littérature en tant qu’elle a pu être comprise et utilisée comme un « outil » (tool) contre les différents types de violence. Il me faut apporter une précision initiale quant au lieu […] Lire plus »

Poésie : Une nouvelle livraison de Frédéric Ohlen

Les Mains d’Isis, « Continents noirs », Gallimard, 2016, 358 p.

Quel rayon traverse
L’épaisseur du silence ?

Ohlen IsisFédéric Ohlen, le poète, n’est pas inconnu des lecteurs de mondesfrancophones[i]. Un nouveau livre de poésies vient de paraître, publié par Jean-Noël Schifano qui fut également l’éditeur de son roman Quintet[ii]. Les Mains d’Isis réunit en réalité trois recueils dont les deux premiers ont déjà été édités à Nouméa et n’étaient donc pas réellement accessibles. F. Ohlen, rejeton d’une vieille famille de la « Grande Terre », appartient en effet à cette lointaine francophonie installée sur les rives de l’océan Pacifique. Cela étant, même si son œuvre reste nourrie par ses racines calédoniennes, il a d’autres sources d’inspiration, en particulier dans ce livre qui nous le montre explorant bien au-delà de l’ancien « Port-de-France », en Afrique, en Asie, à Venise, « étonnant voyageur » à Saint-Malo, etc.

L’œuvre de F. Ohlen se détache comme un silex dans le paysage poétique francophone : il est l’homme des formules brèves, des fulgurances qui atteignent le lecteur au cœur, comme le premier distique cité en exergue. Dans cette même veine où la cursivité règne en maître, un voyage en TGV lui a inspiré une série de tercets, pour la plupart indépendants les uns des autres, qu’on peut lire comme autant de haïkus irréguliers (la métrique 5/7/5 n’étant pas respectée). On aimerait tous les citer. Au hasard :

Incapables de voir
La beauté même
Au cul des vaches

Un exemple parmi d’autres montrant comment, chez Ohlen, le poétique, le trivial et le savant peuvent se combiner. Le savant, ici, tient – peut-on le supposer sans trop de risque de se tromper – à la référence implicite à Nietzsche, lequel, dans sa deuxième Considération intempestive, interprétait l’émotion qui nous saisit à la rencontre d’un troupeau de vaches comme le souvenir d’un paradis perdu.

Autre « haïku » de la même série ferroviaire :

Dans les toilettes
Au fond de la cuvette
Le défilement du ballast

Pas de science ici mais encore un souvenir puisque les toilettes des TGV sont trop modernes pour laisser entrevoir le moindre ballast. La formule est lapidaire et d’autant plus évocatrice pour n’importe quel habitué des trains d’autrefois.

Ohlen n’est pas pour autant l’ennemi des formes longues. Il en fait la démonstration avec divers poèmes dont une sorte de chanson intitulée « Naissances », anaphore construite sur un « si » hypothétique. Il n’est jamais meilleur, néanmoins, que dans les fragments qui se suffisent à eux-mêmes, comme cette définition du travail du poète en deux tropes enchaînées :

Pour écrire
Ne couche
Rien

Desserre
Les doigts

Ohlen, on l’a remarqué ailleurs, combine avec bonheur la délicatesse et la sensualité. Comme dans ce quatrain de « Venir au jour » :

Tu reposes
Ainsi le flocon
de nos mains qui se posent
nos désirs

Comment décrire le bonheur d’un réveil ?

Le cadenas des paupières
s’ouvre et l’on va
d’un cœur léger
vers le jour

Une définition du « pays » propre à choquer les identitaires, même ces derniers devraient avouer que c’est bien dit !

Qu’est-ce donc qu’un pays ?
Même corps soudain
même voix

Non le passé
qui s’embracèle
pauvre diadème

mais
le corps là
et les mains qui se tiennent

La trivialité n’est jamais loin… parce que telle est la vie :

Je ne vois que sa montre
enfoncée dans la graisse épaisse du poignet

Glané au hasard de la lecture, un chiasme :

Et cette force
en lui autour
qui est comme une absence
de force

Ou celui-ci, tiré du poème « Noir » :

Préférez au noir d’encre
cette neige
que les pieds des passants
transforment en suie glacée

Une méditation sur la mort riche de ses deux oxymores :

Si simple de mourir
Si mourir c’est laisser
Douleur et douceur
Dans un même sac de pierres ardentes

Un sommet de la concision… ouvrant sur l’infini :

L’espace ?
Ce résidu
Que ton œil calcine

Dans le poème « Magnitude 7 » écrit juste après le séisme du 12 janvier 2010, une double anaphore :

Car il faudra revenir au jour
À la beauté des arbres
À la douceur du feutre
Au pays profond
aux sentiers balayés des vents

Il faudra revenir au jour, etc.

À propos de la nuit, un alexandrin parfaitement régulier :

Mauve d’avoir traîné sa robe dans la mer

Une description précisément exacte pour qui connaît ces grands oiseaux marins :

L’aile bisaigüe des frégates

Et que dire de mieux sur la beauté, celle du moins qui nous naufrage ?

Contre toi
Obscène
dans le feu de son évidence
La beauté

Sans doute s’agit-il de la beauté de l’une de ces coquettes rencontrées à Venise :

Au Caravage
Elle préfère
Le miroir de son poudrier

La lutte pour la vie, un autre haïku :

Envol de plumes
L’enfant pigeon
La mouette le dévore

Encore un haïku et la lutte pour la vie, toujours :

Casquette tendue
Il va vers les passants
Tous se détournent

On peut ouvrir un recueil d’Ohlen au hasard, méditer une page, reprendre ailleurs, cela n’a pas d’importance. Aussi est-ce peut-être ce que l’on apprécie chez lui en premier, la liberté qui nous est laissée de le lire entièrement à notre guise. Mais bien sûr cela ne toucherait pas s’il n’y avait pas cette combinaison d’une forme ressentie comme immédiatement poétique et d’un sens directement accessible. Chez Ohlen, sentiment et connaissance sont donc indissociables : il faut le lire parce qu’il nous permet de nourrir notre sensibilité, dans une forme toujours accessible, tout en renforçant notre compréhension du monde dans lequel nous vivons.

Seule remarque négative (il en faut au moins une pour asseoir l’autorité du critique), dans le poème « Kanaky-Calédonie », Ohlen aurait pu se dispenser de faire l’éloge des accords (de Matignon et de Nouméa) qui sont censés avoir mis fin aux rivalités entre les canaques (« kanak ») et les caldoches.

Puis vinrent les Accords
Nos corps droits sur la terre
Et nos cœurs liés par une promesse
Après le temps des guerres
Vint celui de l’esprit,
etc.

Il faut toute la foi d’un ami des hommes pour croire qu’il suffirait d’un document paraphé par des officiels pour régler des querelles ancestrales tenant à l’appropriation des terres et pour supprimer l’infériorité tant symbolique que réelle des indigènes. Ohlen peut donc faire preuve d’une certaine naïveté lorsque le sort de son propre pays est en cause,… mais qui reprocherait à quiconque ses bons sentiments, et particulièrement à un poète ?

Cela tu l’écrivis le jour
Où Tombouctou tomba

 

[i] http://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/decouverte%e2%80%a6-frederic-ohlen-un-poete-inspire-par-la-rumeur-du-monde/

Frédéric Ohlen entre théâtre et poésie.

[ii] http://mondesfrancophones.com/blog/en-librairie/quintet-de-frederic-ohlen-le-roman-du-caillou/

Érotisme du Shijing

Le Shijing – « Classique des poèmes » – est un recueil chinois du Ve siècle avant notre ère dont la compilation est attribuée à Confucius. Les deux poèmes reproduits ici nous découvrent les canons de la beauté féminine dans l’ancienne Chine.   Ses doigts sont telles de jeunes pousses, Sa peau telle graisse figée, Son cou […] Lire plus »

Déclinaison autour de « Vie Minuscule », poème et dessins inédits.

Tiny Life Declination 2

Parra Life Declination

SONY DSC

Parra_Tiny Life

Présentation

L’œuvre picturale de Marianic Parra se combine avec les textes de Jean-Pierre Parra dans des jeux de lignes/jeux d’écritures – composition rythmique.

Les deux artistes s’inscrivent dans l’alliance de la peinture (où toute la surface du plein et du vide est en jeu) et de la poésie (où tout est suggéré par les mots).

La peinture, alors, emprunte à la poésie pour composer une peinture poétique, et la poésie s’inscrit dans la peinture pour aider la compréhension.

La peinture, la poésie, deux arts qui servent de référence l’un pour l’autre dans un dialogue fécond qui affirme l’imagination créatrice puisée dans les différences irréductibles.

La ligne part d’image réelles (végétal, formes géométriques, courbe, horizon …) et produit l’abstraction. La ligne nous plonge à la fois dans le concret et dans l’abstrait.

Au cas particulier de l’œuvre picturale « Vie Minuscule » et de son poème associé, les deux artistes ont voulu, dans une déclinaison plastique et poétique, dépasser leur propre travail pour franchir les frontières de l’achevé jamais tout à fait achevé.

« De l’incursion d’une charmante personnalité »

Avec une réincarnation en ligne de mire leçons prises sur le volet tirées retenues entendues leçons d’agressivité la somme des déterminations sociales qui pèsent sur nous sommes-nous ? Eternel en tant qu’objet idéal d’un bond de mon lit je me sauve brouillon d’angoisses au petit matin   la situation extérieure convie à ma surface une […] Lire plus »

Poème épars

I   l’arc-en-ciel essentiellement fragilisé malgré ses moments – ses derniers moments ? – d’optimisme n’a pas trouvé ni donné satisfaction   ce ne serait pas un écran ce serait plutôt un cahier il faudrait tourner et toucher avec ses doigts les pages celles-ci-mêmes qui ont été écrites par cette autre main on ne saurait pas […] Lire plus »

Culture, exotisme et identité dans la poésie polynésienne (Raapoto, Amaru, Hiro)

Culture, exotisme et identité dans la poésie polynésienne (Raapoto, Amaru, Hiro)   En analysant les poèmes de Turo a Raapoto, de Patrick Araia Amaru et d’Henri Hiro, on peut développer une matrice de lecture herméneutique complexe structurée par la forte imagerie naturelle et le style élevé abstrait et hautement poétisé, et également par la morale […] Lire plus »