Editeur: Jean-Marie Gleize

Jean-Marie Gleize est professeur de littérature moderne et contemporaine et directeur du Centre d'études poétiques de l'École normale supérieure Lettres et Sciences humaines (Lyon). Il est auteur de plus de vingt ouvrages de poésie et de critique.
Angoisse

en manque de tact derrière un masque j’erre tel un chirurgien sourd aux applaudissements dans les rues grises que des couronnes obscures ceignent où est l’Autre je rôde aux franges de la ville ceinte par des guirlandes d’insomnie j’entends l’aboi inextinguible de la nuit chienne sa morsure a tuméfié les chairs de l’aube où est […] Lire plus »

De l’âme malade (I)

Chanson récréative   chirurgie calmant mental retard de l’intelligence de la diligence dans le regard du malade reste une lueur d’espoir une lune à l’heure d’été aller sur la plage la nuit souriait sans une once de peur de ce produit de la vésicule biliaire de l’âme malade de la mélodie de la mélancolie la […] Lire plus »

Conversations paysagères (suite 2)

MEMOIRE ET RAMIFICATIONS (II)   La boîte e-mails déborde de messages Des mains amies pianotent de l’affection sur leur clavier Des étoiles de tendresse se posent sur ma peau. Les messages se ressemblent Au bout des doigts, on a le même clavier. Pourtant, ils donnent chacun une joie différente Entre nous, chacun sa prison, Chacun […] Lire plus »

Poèmes d’un temps troublé – 2

Le carnaval avec un seul masque  La ville est pleine de masques blancs, sans costumes de carnaval, des ombres étranges échappées de l’hôpital,  un silence fluide les relie tel un fil de télégraphe, elles glissent l’une près de l’autre ne se cherchent plus, s’écartent, le carnaval avec son unique masque est muet, il te prend […] Lire plus »

Métamorphoses

ENFANCE Dans les soirs repliés des hivers obstinés aux guirlandes perlées de la lampe opaline s’accrochaient les rêves éphémères des enfances constellées… Dans la salle commune le scintillement électrique des filaments déformait sur les vitres obscurcies les réalités oppressantes… L’enfant reclus au milieu des adultes filait, la nuit tombée dans le monde filtré des gnomes […] Lire plus »

Qui connaît Christian Bachelin

Qui connaît Christian BACHELIN ? Qui, parmi nous, peut citer un seul texte, un seul poème, un seul vers, de ce poète « qui s’est vu crucifier en poète maudit, pendant que dans son ciel il neige des voiliers dans la fumée d’usine…

Christian Bachelin

Christian Bachelin, né le 1er septembre 1933 à Compiègne et mort le 29 août 2014 (à 80 ans) au Kremlin-Bicêtre, est un poète et écrivain français.

Né à Compiègne, Christian Bachelin vit une enfance entre Compiègne et Roye-sur-Matz, petit village de Picardie. À l’âge de 12 ans, il entre à l’École militaire  des Enfants de Troupe (AET) des Andelys, école où ses professeurs remarquent ses dons littéraires. Adolescent, il rédige ses premiers poèmes et découvre le surréalisme, Lautréamont, Henri Michaux et Robert Desnos, qui marqueront son style.  Ayant regagné la vie civile, il reçoit en 1953 le prix Marie-Bonheur pour son recueil de poèmes Stances à la neige.

Ensuite, dix ans de silence pendant lesquels il vivote en exerçant une multitude de petits métiers : manutentionnaire dans un entrepôt d’épicerie en gros, à Clairvoix, surveillant dans une coopérative agricole, accordéoniste, pointeau dans une parfumerie de Grasse, « saute-ruisseau » pour un huissier de justice…

Suit une intense période de création, aussi bien en vers qu’en prose, pendant laquelle Christian Bachelin s’isole dans l’écriture. En 1965, Jean Rousselot lui fait connaître les éditions du Pont de l’Épée, Guy Chambelland. Il y publie plusieurs recueils. De retour à Paris en 1973, il est embauché à la Société des gens de lettres comme employé aux écritures.

En 1975, il décroche le prix Charles-Vildrac pour Ballade transmentale.

Hélas ! apparaissent furtivement les premiers symptômes pathologiques et douloureux d’une maladie neuro-végétative qui rongera son corps et son esprit, de manière irréversible – état qui nécessite un placement définitif en maison médicalisée de retraite au Kremlin-Bicêtre. Ses amis anciens Enfants de Troupe, René Hénane, Robert Chambon, Christian Legrand, viennent le voir régulièrement et lui tenir compagnie, l’encourageant à l’écriture. Christian Legrand assume avec une magnifique générosité sa son rôle de tuteur légal. Christian Bachelin est suivi régulièrement aussi par la grande poétesse Valérie Rouzeau qui le soutient pour la création et la publication poétiques, soutien profondément attachant pour notre poète.

Jour noir, Christian Bachelin s’éteint la veille de son anniversaire, le 29 août 2014.

Œuvres

Stances à la neige, 1953. Prix Marie-Bonheur – Neige exterminatrice, Paris, Éditions Guy Chambelland, 1967Le Phénix dans la lucarne, Paris, Éditions Guy Chambelland, 1971 –  Ballade transmentale, Paris, Éditions Guy Chambelland, 1974, Prix de poésie Charles-Vildrac, 1975 – Médiéval in blues, Paris, Éditions Guy Chambelland, 1981Fatrasies en revenant d’aujourd’hui, La Bartavelle Éditeur, 1988Complainte cimmérienne, Paris, Éditions de La Différence, 1989Cantilène engloutie, La Bartavelle Éditeur, 1991Soir de la mémoire, Paris, Éditions Méréal, 1998, réédition en 2018, Paris, La Table ronde, – Atavismes & nostalgies, Les éditions de l’Arbre, 1999Buttoirs rouillés de la mémoire, La Bartavelle Éditeur, 1999 – Y seul, roman, Éditions Zulma, 2001 –  Neige exterminatrice. Poèmes, 1967-2003. Préface de Valérie Rouzeau. Les Éditions Le Temps qu’il fait, 2004 –  Le Démon d’antichambre, dessins d’Evelyn Ortlieb, Paris, Éditions Rehauts, 2007Mémoires du mauve, Éditions Apogée, , 2007.

 

Préface de Valérie Rouzeau pour Neige exterminatrice.

 

Chante ou crève de solitude 

C’était un jour qu’i faisait nuit., rue des Belles Lunettes à Nevers : je venais de tomber sur Neige exterminatrice de Christian Bachelin.

Je reviens de si loin d’un oubli si profond
            Que déjà le hasard ne me reconnaît plus…

Ceci est aussi vrai que je l’aurais vécu. Quand paraît la Neige aux éditions Guy Chambelland, Bachelin, jeune marié exerce la profession de coursier chez un huissier de justice. Il a été enfant de troupe, manutentionnaire à l’entrepôt des épiceries en gros de Clairoix (près de Compiègne, sa ville natale), joueur d’accordéon aux bals des fêtes patronales en Picardie, chevalier à mobylette rouge et amoureux transi, buveur au long cours des soirées entre copains (il ira pour payer sa tournée, jusqu’à vendre à un prix dérisoire son exemplaire de L’Immaculée Conception, qui comportait la bagatelle d’un envoi d’André Breton à Francis Ponge). Il sera encore surveillant dans une coopérative agricole où il vérifiera les manomètres des séchoirs à maïs, pointeau dans une usine de parfums à Grasse, où il aura le mal du pays et il sera aussi, à partir de 1973 – l’année de ses quarante ans – « employé aux écritures », à la Société des gens de Lettres grâce à la bienveillance de Jean Rousselot qui l’introduit dans la maison de Balzac où il restera vingt ans : tout cela n’est pas plus vrai que la poésie où la vie s’invente magistralement, pas plus vrai que le rêve vertigineux de cette vie dont aucune biographie ne saurait rendre compte. Les écritures auxquelles Bachelin s’emploie pour de bon – son œuvre – le disent assez. En des vers fantasques, baroques, syncopés. En des rengaines, des ballades, des blues, des litanies empreints d’une nostalgie tellement inouïe qu’on croirait qu’un sentiment nouveau a été inventé. L’art de détourner les fonds à ses propres fins, qui distingue le créateur authentique de l’épigone ou du faussaire n’est pas en reste avec ce poète dont le lyrisme turbulent révèle l’étrangeté merveilleuse ou cocasse des êtres et des choses en apparence les plus banals, les plus misérables ou insignifiants. Auprès du lecteur distrait, Bachelin pourrait passer pour un doux dingue un peu naïf, un troubadour romantico-surréaliste et dada égaré dans notre époque post-post moderne. Il y a quelque chose de déplacé chez lui, et ceci s’appelle une montagne ou, en d’autres termes, une œuvre. Et cela, qui l’a véritablement lu le sait bien : voici une œuvre, un projet de vie, un accomplissement de beauté redoutable, une quête féroce d’impensable éternité… « Puisque notre passé est perdu et la réalité de notre vie douteuse, jouons le jeu des vies potentielles. (…) Ainsi Christian Bachelin peut se construire un véritable mythe selon la logique paradoxale d’un enfermement en expansion. Coupé d’un présent sans valeur et d’une mémoire en laquelle il ne croit plus, il s’élabore des souvenirs artificiels, une prothèse d’existence, motivé par un double point de fuite, temporel et spatial, le Moyen-Âge et le Nord » écrit Michel Besnier, l’un de ses plus subtils connaisseurs, dans le numéro de janvier 1995 de la revue La Sape. Imprégné de littérature abondante et variée, de Philippe de Thaon (dont il a commencé une traduction bachelinesque du bestiaire) à Jean-Claude Pirotte via Gérard de Nerval, Robert Desnos et Benjamin Péret, André Dhotel et John Cowper Powis, sans oublier les deux « Julien », Gracq et Green, pour ne citer que quelques-uns de ses phares, Christian ne néglige pas pour autant les lectures plus modestes (Rustica ou Bibi Fricotin, les petits romans populaires) ni les autres arts (la musique en particulier, avec une prédilection pour Duke Ellington et le jazz Nouvelle orléans) dans l’élaboration de ce mythe personnel évoqué par Michel Besnier. Ici « Tristan, là « Ténébros » : les doubles ne manquent pas si « la vie est trop courte pour être vécue ». On s’apercevra peut-être du phénomène Bachelin un de ces jours, du génie de ce bric-à-brac déconcertant, ordonné par la grande solitude et l’immense fantaisie de l’inventeur nostalgique de la neige et du vent, de l’attente amoureuse dans l’anonyme brasserie jaune d’une gare elle-même sans nom, des virées épiques à deux roues sur des routes défoncées où se moque une vieille lune au miroir des ornières pleines de pluie, le long de lamentables champs de betteraves… La majeure partie du trésor est encore inédite mais les poèmes qu’on va lire, à l’exception des « Élégies en gris mineur » ont tous paru en volumes : ceux-ci étant épuisés ou introuvables, il a semblé urgent de réimprimer ces chefs-d’œuvre, dont la magnifique Romance sans issue, publiée l’année de la disparition de sa femme Geneviève.

Le ciel désaffecté ne sait plus où se poser

J’ai rencontré Christian l’année suivante au Marché de la Poésie à Paris. J’avais lu tous ses livres et depuis La neige je ne faisais plus sans ces vers dont le rythme sans pareil, le ton à la fois grave et loufoque (j’ai parlé de nostalgie et son affaire est bien là : il s’agit de composer avec le regret pathétique, de le remettre à sa place, ne surtout pas céder à la tentation de geindre) oui, le ton unique m’avait enchantée et déroutée aussi. Enfin un poète assumant sa chimère, un toquet prodigieux, un sage immodéré, un fou plein de raison.

Je pense à la décomposition du chant des grenouilles
En des confins d’été dans des trous de mémoire
D’où me remonteraient comme un long roman jaune…

Ce jour de grand soleil parmi la foule de la place Saint-Sulpice, Christian portait des vêtements d’hiver. Je n’ai pas un instant douté qu’il avait froid, que quelqu’un en lui avait froid, que ce soit juin ou décembre. Nous sommes devenus amis. Une décennie s’est écoulée déjà, le temps vole, et Christian n’écrit presque plus. Il dit qu’il a perdu « le sens poétique de la réalité » … N’empêche. À la misère intime et universelle de l’existence humaine, à son absurdité flagrante, à son drame quotidien, à son mystère familier, à ses joies et ses peines, à ses absences, à ses amours il a rendu un hommage dont la grandeur et l’étrange beauté s’imposeront aux générations futures, bien au-delà de notre temps limité. Remarquablement méconnu du plus grand nombre, Christian Bachelin n’est pas un poète d’aujourd’hui, c’est un poète de toujours : on devrait s’en réjouir beaucoup dès maintenant.

 

 Quelques poèmes posthume

 

Avec des inflexions
(illisible) et veloutées
la chanteuse Blues
Caresse la tristesse
Comme la tristesse est belle
Le soir autour des gares
dans la séparation
sans visage et sans âge
Les années sont lointaines
Dans la nuit des amants
Ce n’est pas le néant
C’est le rêve du Temps
Les dernières minutes
sont-elles éternelles
C’est ce que l’on ressent
dans l’étreinte de la brume.

 

Un escargot vole haut
un ver de terre plane à l’envers
Les vieilles boivent leur café
filtré dans des chaussettes trouées
un cor de chasse croche un crapaud
Dans le bonnet d’un Polonais
C’est réel autant qu’irréel
par le (illisible) des visionnaires
La princesse du noir manoir
succombe à sa passion du soir
Dans l’adoration mystique
S’épanouit le clitoris
Les vieux rois reviennent de guerre
par les forêts de la folie…

 

Rengaines d’enfance

Que tout reste crépusculaire
pour que rien jamais ne s’achève
ni les petites vies poussives
ni les grands naufrages inouïs
un lapin qu’on va bientôt tue
ronge un navet dans son clapier
un mécanicien suburbain
répare une locomotive
L’ancienne vie du faubourg se reflète dans le cambouis
Une enfance a son paradis
Dans une bulle de savon
La rengaine des rues se traîne
avec les amours infidèles
chez l’épicier une sardine
parle toute seule  dans sa boîte.

 

Si les brouettes sont tièdes
c’est à cause des gousses d’ail
si la lune est lente
c’est à cause du déluge
La chouette du pommier
Pond des pommes de neige
Pour éblouir le chien
dans le jardin du poète
L’éternité commence
autour d’un tire-bouchon
dans le tiroir qui sent
l’esprit de la famille
au coin des rues la pluie
fait pousser les orties
qui piquent les valises
Dans l’ouate de l’oubli.

 

Entre brume et brouillard
Les mégots s’enrhument
Pleurant le jus de chique
du souvenir infini
Un tas de charbon
Près d’une rivière
Est-il nécessaire
au regret natal
Et le bleu de la brume
pour soupeser un peu
l’accent du pays
Dans le goût des bières
nous mourrons solitaires
mais fidèles au point blanc
de la condensation
des amours et des jours.

Jusqu’aux os trempés de l’apparence

La pluie              verticalise tout à coup la plus grise horizontalité que la mort ait scrutée. Regard, mémoire, espace, l’un par l’autre s’effacent derrière la rinçure brutale des augures. Vertical, chaque instant est un fin récipient de terre cuite, au col long, fiché dans le sol, une très haute jarre dont la lumière pare, à […] Lire plus »

Conversations paysagères (suite)

MEMOIRE ET RAMIFICATIONS (I) C’était le début du printemps Hier, ou peut-être l’année dernière 0ui, c’était un mardi. Il est venu tout chambouler A cause de lui, dans nos vies Tout s’est arrêté. ***** Depuis, je ne sais rien faire d’autre Que marcher d’une pièce à l’autre Dans  l’appartement clos. Etrangement, dans ces lieux limités, […] Lire plus »

Poèmes d’un temps troublé – 1

Le froid       Un hiver étrange veut ronger le fleurissement de mars,  il blanchit notre vue renverse les sens, descend le froid en nous,  un germe perfide hante le monde, et nous ravage,  perturbe la routine des jours et nous enrage,   bouleverse la floraison de son cri noir de corbeau.   Echelle fleurie  Aucun tremblement […] Lire plus »

Des galaxies et du besoin d’être interné(e)

 Ballade je délivre ma parole la vie sur ordonnance ensevelissement du drame envoyez-moi du monde en support du monde insupportable un épouvantable épouvantail essaie de se faire pardonner sa méchanceté par une bonté d’apparat je ne te laisserai pas entrer dans mes songes en songeant à ce que tu m’as fait subir comme je suis […] Lire plus »