Comptes-rendus Pratiques Poétiques

“Au démêloir des heures” de Claude Luezior

Être poète, c’est accepter de mettre son âme à nu, de révéler ce que tout être humain connaît en secret, cet éternel déchirement entre la réalité et le rêve, le plaisir et la souffrance, la lumière et l’ombre, ce que le « Démêloir des heures » de Claude Luezior démêle au fil des pages. Dès le liminaire, le poète dresse le décor : « Sans entrave, la nuit joue une fois pour toutes son fou du roi sur le damier des songes déliés de toutes contraintes. » Mais quand la nuit s’achève, au contraire « Fureur au démêloir du jour… » 
 
     Ainsi est née la révolte du poète qui l’a conduit à « mettre des mots sur l’indicible… » Et d’entraîner le lecteur  vers une « voie lactée/où j’abreuve /mes impatiences », lui faire connaître « … cet autre moi/de tous les impossibles » ; entre autres impossibles, celui de prendre le temps, « le temps d’un rien/d’un amour, d’un plaisir ». Pourtant, « … au chaudron /de la nuit/s’évaporent/effluves/ et fumets/de velléités/nourricières ». 
 
     Le poète nous suggère des rêves hésitant entre ivresse et cauchemar, « traits/mâchurés/à la cantonade/vin triste/qu’éructent soûlographes/et muses/dévoyées ». De page en page, l’absolue sagesse s’avère incompatible avec la création artistique et poétique. A l’instant primordial, rien n’est jamais sûr, « indifférence, différence/au seuil tentaculaire/de la création ». Tout au long de la vie, ne cessent de s’opposer le bien et le mal, « dans leur nid/grouillent/et s’enlacent des couleuvres ». Et toujours, les nuits demeurent les espaces envoûtants dont les multiples parfums réveillent les souvenirs ; « la pudeur/d’une violette/déplie ses effluves/à l’oratoire de mes désirs », nous confie le poète. 
 
     Maître de l’allégorie, Claude Luezior sait tout autant user d’un réalisme subtile : « baisers/en balade/écumes/et larmes/à la croisée/de nos langues ». Ne va-t-il pas jusqu’à rebaptiser ses poèmes « confessions exsangues ». Et puis soudain,  ce cri : « Suffit ! » Le poète se rebiffe : « que basculent/paniques et phobies ». Il repousse les pensées négatives et demande du positif : « que l’on scande enfin/un soleil rebelle ». C’est à un printemps de l’âme qu’il aspire : « ne plus être la proie/de cet inconscient/qui me transperce » ; mais est-il vraiment possible d’y échapper ? « Lutte/otage/contre geôlier/jour contre nuit/face à face/primal/contre/l’obscure/tyrannie ».   
 
     Pourtant, voilà que s’annonce « un jour d’apothéose, peut-être.» L’ultime poème du recueil  proclame un « …souffle/désormais reconquis » ; « doutes et conquêtes/ont capitulé ». Ainsi, «Au démêloir des heures » triomphe la Poésie.

Claude Luezior, Au démêloir des heures, Paris, Ed. Librairie-Galerie Racine 2023, 98 p.