Scènes

Avignon 2019 – 13 « La Brèche » de Naomi Wallace (IN)

Une « vraie » pièce de théâtre dans la programmation du IN, c’est donc encore possible ! On aurait pu en douter tant celle-ci semble vouée aux metteurs en scène démiurges qui fabriquent eux-mêmes une pièce à partir d’un roman ou d’un fait divers. Parfois avec succès, heureusement, mais l’on constate souvent, navré, que le « créateur de théâtre » a trop confiance en son talent, qu’on préférerait qu’il s’en tienne à son métier et puise dans le répertoire des auteurs dramatiques, déjà célèbres ou non.

Philippe Millot est un jeune metteur en scène qui accepte de se coltiner avec des textes écrits pour le théâtre par des auteurs professionnels, denrée rare dans le IN comme on vient de le noter. Il a choisi pour sa troisième mise en scène La Brèche (The McAlpine Spillway) de Naomi Wallace, américaine, née en 1960, dont sept pièces sont traduites aux Editions théâtrales.

La Brèche est donc une « vraie » pièce avec une intrigue, des personnages forts qui se découvrent progressivement, des rebondissements…, bref tout ce que les spectateurs « ordinaires » attendent quand ils ont payé leur place. Les personnages sont pris à deux moments différents, adolescents puis jeunes adultes. D’abord trois lycéens dont l’un a une sœur un peu plus âgée. Quand on les revoit plus tard, le frère se sera suicidé. Mais, fausse piste, la pièce tourne moins autour de l’élucidation de ce suicide et de la relation qu’entretenaient les trois garçons entre eux, qu’autour de la relation entre eux et la fille, ou plutôt des relations des garçons à la fille, le tout sur fond d’inégalités sociales criantes.

La construction de la pièce est impeccable, N. Wallace nous amène où elle veut et nous la suivons sans rechigner. En bannissant tout décor, sauf un banc blanc qui coupe la scène en deux, Ph. Millot nous force à nous concentrer sur le texte, rien que le texte. Est-ce pour cette même raison que le casting surprend ? D’après le texte, la fille est la plus sexy du lycée, ce qui n’est nullement le cas sur le plateau. Autre « erreur » de casting : le troisième garçon, celui qui tient un rôle de comparse est radicalement différent avant (nettement le plus petit de la bande) et après (de beaucoup le plus grand). Dans sa présentation de la pièce et de sa M.E.S Ph. Millot ne mentionne pas le casting ; tout au plus précise-t-il qu’il refuse le spectaculaire. Les effets de lumière sont présents mais discrets. Les comédiens sont munis de micro, ce qui leur évite d’avoir à hausser le ton, de même que leur jeu n’est jamais excessif.

Ph. Millot nous invite à un spectacle très cérébral et, dans son genre, très réussi.