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Pierre Guyotat, Joyeux animaux de la misère : interview avec Jaques Henric

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« Une mégalopole intercontinentale et multiclimatique constituée de sept mégapoles dont l’une au moins est en guerre. Vaisseaux spatiaux, drones, occupent l’espace céleste. En bas, animaux, monstres, fous de “dieu”. Haute technologie et archaïsmes, dévotions diverses… » Telles sont les premières lignes de la quatrième de couverture présentant le nouveau livre de Pierre Guyotat. Un grand livre où, comme l’explique l’auteur dans l’entretien qui suit, la fiction avance sous la forme d’une « comédie, crue et enjouée ».

 

Après tes trois livres à caractère autobiographique, Joyeux animaux de la misère marque un retour à la fiction. Quelle en est la raison ?

Non, je n’ai jamais cessé d’écrire de la fiction, du texte « en langue ». Après Progénitures 3, encore inédit, je travaille depuis quelques années à une œuvre longue, sous le titre Géhenne (anciennement Labyrinthe) et, entre 2006 et 2009, quand je dictais Coma, Formation et Arrière-fond, je continuais, après les séances d’improvisation dictée, de travailler à ce texte de « fond ». Après la parution d’Arrière-fond en 2010, j’ai repris à plein temps.

Et puis au début du printemps 2013, une nuit d’insomnie, j’ai voulu me détendre dans un texte pour moi, plus aisé, un peu hors de la métrique et de l’univers radical de Géhenne. Dans Géhenne comme dans Progénitures, métrique et rigueur dans la séparation des « espèces » sont liées : la métrique exacte contraint à tailler la langue comme la société y est taillée : une métrique, les versets sont nécessaires pour faire tenir cette société si rude: d’où les mots taillés, apocopes, apostrophes, mots contractés, etc., c’est nécessaire pour imposer ce monde radical, très radical, d’êtres humains, d’êtres animaux, de non-êtres putains, de nourriture-rat, etc., pour le rendre vocalement et visuellement vivant, immédiat.

J’ai donc, après quelques heures de mise au point mentale (lieu, figures, but) commencé, sur carnet, un texte de détente, un « écrit en liberté », plus familier, comme j’en ai écrit beaucoup. Je l’ai lancé, et le lendemain je l’ai saisi sur ordinateur, il m’a intéressé et au bout de quelques jours j’ai senti qu’il fallait que je le poursuive et décide de suspendre provisoirement le travail sur Géhenne, un travail très isolant. Et comme mon ami Frank Madlener, directeur de l’Ircam, rencontré l’été 2010 en Avignon, désirait qu’un texte de moi, extrait de celui en cours ou texte nouveau, puisse faire l’objet, dans l’enceinte de son institut, d’un traitement théâtral avec musique ou seulement sonore, et que je désirais donner un manuscrit plus vite à mon éditeur, j’ai commencé à penser que c’était ce texte, encore à l’état d’esquisse, qui convenait.

 

AUTEUR COMIQUE

C’est donc ce texte que l’Ircam va présenter ?

Oui, un extrait d’abord en juin, dans le festival Manifeste. Puis une production théâtrale en 2015. Nous avons pris contact avec Stanislas Nordey qui, malgré ses nombreuses activités et engagements, a immédiatement accepté, heureux d’avoir entre les mains un texte de moi à « monter » comme on dit, d’autant qu’il a fait travailler il y a peu des extraits de Prostitution à ses élèves du Théâtre national de Bretagne.

Donc, après avoir un temps examiné, tous les trois – le projet est et restera collégial –, quel extrait nous pourrions tirer de Géhenne, mais au fur et à mesure que ce texte impromptu se développait et me prenait tout entier, et m’apportait une joie nouvelle, et que mes nouvelles figures réclamaient que je continue de les faire vivre et surtout parler, j’ai eu la conviction, fin mai – je l’ai annoncé à Frank le soir de l’exécution du magnifique Scardanelli-Zyklus d’Heinz Holliger à la Cité de la Musique – que c’était ce texte-là qu’il fallait prendre pour le projet : pas plus facile que l’autre pour un acteur, parce que l’autre, Géhenne, a une telle métrique que pour lui c’est parfait, tout est là, tout est indiqué si je puis dire comme sur une partition, mais ici, plus souple, plus libre à l’interprétation du fait que le texte n’est composé que de répliques qui se suivent très rapidement alors que dans Géhenne elles sont plus longues, plus oratoires, plus « carrées ».

Cette fois, avec Joyeux animaux de la misère, j’ai voulu plutôt une comédie. Pour se détendre, autant se détendre dans la comédie. Au tout début, je considérais ça comme une bluette. C’est bien resté quelque chose de léger mais son ampleur en fait évidemment autre chose, chacun jugera. J’ai toujours fait de la comédie : quelques-unes des meilleures scènes de Tombeau… sont comiques. Géhenne, c’est de la comédie. Prostitution aussi, si on veut bien sortir du mythe automatique du texte et de l’auteur maudits (si j’avais accepté les bénéfices médiatiques et autres de ce mythe, si j’avais joué le rôle, je serais plus aisé que je ne le suis). Je suis un auteur comique. Ceux qui ont travaillé mes textes, les comédiens, les metteurs en scène, Antoine Vitez par exemple jadis et bien d’autres, l’ont tout de suite vu, parce qu’eux lisent. Oui, lisent les mots, jusqu’au bout, objectivement, sans préjugé, comme le font beaucoup de très bons lecteurs « anonymes » comme on dit. Ce comique peut être plus ou moins grinçant, plus ou moins cocasse, mais c’est du comique, jusqu’à la dernière scène qui peut paraître scandaleuse, blasphématoire – je ne l’ai pas moi-même écrite sans douleur – mais qui se clôt sur une sorte de pirouette. La tragédie, il y en a suffisamment dans le monde pour en rajouter dans les textes.

Au travail fin avril, je me suis installé dans ce texte et je ne suis quasiment plus sorti, j’ai réduit le nombre de mes marches à une tous les trois jours, annulé les déjeuners dehors, réduit mes dîners dehors à peu, je voulais garder intact le vis-à-vis avec mes figures, intact le contact physique avec leur environnement immédiat. Je vivais avec, très heureux. Presque nu, il faisait assez chaud, pour ressentir au plus près un peu de ce que mes figures vivaient. Abstinence sexuelle complète, elle dure depuis plus de trente ans, masturbation comprise : pulsion sexuelle vouée au seul travail du verbe. Pas ou très peu de musique. Aucune inquiétude, aucune angoisse particulière sinon celle, coutumière mais néanmoins toujours aiguë, de l’artiste qui se demande tous les matins s’il va réussir quelque chose avant le soir.

Pierre Guyotat dans son Combi VW. 1971 (Ph. S. Ivankov)

Pierre Guyotat dans son Combi VW. 1971 (Ph. S. Ivankov)

 

Joyeux animaux de la misère se présente en fait comme une suite de voix dialoguant

J’appelle ça des jactances. La jactance étant la manifestation de celle ou celui qui veut prendre la place de l’autre. La détente était ainsi complète puisque je ne m’attachais pas trop à «métrer» le texte. Cela dit, il y a des moments de détente qui se transforment vite en moments de tension. Il y a des moments où l’artiste, surtout s’il se trouve à la tête d’une œuvre aussi radicale que celle-là, éprouve le besoin non pas de revenir à la normalité mais de se détendre dans son univers, dans sa propre voix, sa propre langue. Mais comme j’écris depuis bien longtemps et que j’ai commencé par de la poésie «à pieds », si je puis dire, il y a une métrique naturelle qui s’impose à moi, on la sent, mais elle n’a rien de contraignant, d’absolu ; la nécessité des répliques rapides m’a imposé une rythmique un peu nouvelle. Souvent on frôle le vers. Mais le ton familier, « domestique », la ruse presque moliéresque et la volonté de détente produisent une langue « complète » : les mots ne sont pas taillés comme dans Progénitures et Géhenne, comme ils l’étaient déjà dans Prostitution. Des mots disons normaux, courants, reviennent, ré-annexés, qui étaient écartés. Tout se tient, si la métrique n’est plus, les mots retrouvent leur totalité, et tout le reste. C’est la beauté même de l’art, que tout s’y tienne. C’est même, je crois, l’un des mystères de l’Art, l’une des raisons de l’émotion qu’il provoque, et qu’on se soit à ce point battu pour certaines œuvres, que l’État y soit intervenu. C’est comme en musique, si l’on a un peu d’oreille, on repère vite si une note n’est pas à sa place ou est oubliée, même dans une œuvre qu’on écoute pour la première fois. Il y a cette phrase épatante de l’empereur Joseph II, le « despote éclairé » de nos manuels d’Histoire, à Mozart, après la représentation des Noces, parce qu’à l’époque les hommes d’État allaient à l’opéra, écouter des créations contemporaines…            « C’est trop fort pour mes Viennois, il y a trop de notes ! » Trop de notes, tout est là, mais ça prouve au moins qu’il avait bien écouté. Une grande œuvre, c’est effectivement une œuvre où il y a plutôt plus de choses que moins de choses. Il faut qu’il y ait de la musique dans la musique.

 

SEUL AVEC SES FIGURES

Cette fois, tu n’as pas dicté ce texte…

Je n’ai jamais dicté de fiction. Quand j’ai commencé ce nouveau texte, j’ai acheté une tablette. Ce mini-pad m’a permis de travailler étendu, un peu incliné, j’ai toujours redouté d’avoir à écrire assis à une table, comme un professionnel. J’ai souvent écrit dehors, dans un véhicule, dans des granges ou des débarras, sous la tente, à plat ventre, parce que, n’en déplaise aux critiques, notamment ceux qui, sous influence, répètent naïvement qu’écrire n’est que «joie» – oui, c’est une joie mais dont ils n’imaginent pas la puissance déstabilisatrice – moi, étant donné ce que j’écris, je suis soumis à de fortes pressions pulmonaires. Quand les images affluent, ça secoue sur le plan cardiaque et si on est incliné, c’est mieux. C’était donc une position qui me plaisait beaucoup, la tablette je la tenais de la main gauche, étant incliné mon corps était reposé, mes organes vitaux et autres apaisés autant que possible, j’étais là avec ce petit appareil d’aspect tout à fait banal aujourd’hui, mais assez beau, comme une sorte de petite pierre plate sur laquelle on écrirait, une pierre lumineuse, et de la main droite je tapais sur le clavier virtuel. C’était autre chose que l’ordinateur. J’aimais ce côté lumineux et autonome du support. Du coup, tout était rendu beaucoup plus facile. Cet appareil a été pour une part dans la transformation du texte et dans la primauté prise par lui sur tous les autres. Je n’ai donc cette fois rien dicté. Parce qu’un tel texte était trop intime pour être dicté. Je voulais rester seul avec mes figures.

Est-ce la vision des scènes – il y a une scénographie fabuleuse – qui provoque une rythmique, ou à l’inverse, est-ce la rythmique qui alimente la vision ?

Le rythme et l’image sont absolument inséparables. Dès que je me mets à mâchonner un mot, je mâchonne une image ; le mot est la naissance de l’image, et comme ce sont des figures qui parlent, tout le décor est campé par la parole, il n’y a pas de descriptions détachées, et le rythme et la voix deviennent inséparables. C’est cela aussi l’imagination, une habitude très ancienne, dès l’enfance, de rythmer le monde qu’on voit en même temps qu’on en prend instinctivement ce qui va nous servir plus tard. L’imagination, ça existe encore. L’auto-fiction avec ses petits mensonges d’agrément – rien à voir avec la confession rigoureuse, objectale, courageuse des turpitudes – a déshabitué de l’imagination qui fonde l’Art. On ne comprend presque plus qu’il existe une faculté d’empathie qui, sans informations naturalistes, aide à créer des situations non vécues (mais qu’est-ce qui est non vécu?) avec une grande justesse. Il y a l’intérêt pour le monde, pour les humains, pour le cosmos. Et il y a aussi l’intelligence, c’est-à-dire une façon particulière de relier les choses entre elles. La poésie, ce n’est pas autre chose. À la parution d’une traduction anglaise d’Eden Eden Eden, un journaliste de l’Independent voulait à tout prix que j’aie fréquenté des bordels de garçons au Maghreb, il reposait même la question en titre ou sous-titre: mais j’ignorais la chose, je n’ai connu l’existence de tels lieux que dans des livres sur quelques-uns de nos contemporains, j’avais seulement, en 1968, entrevu à Constantine un bordel de… femmes. Si vous partez du «pas vécu, pas écrit», vous annulez une bonne moitié de l’histoire de la grande fiction. Le « double », c’est justement, pour moi, ce théâtre intérieur dont on charge ou décharge incessamment les figures et où ça parle tout le temps.

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Pourquoi ce titre, très beau, Joyeux animaux de la misère ?

Il n’est pas de moi, mais il sort de la bouche de la figure principale, « Rosario » : dans une sorte d’élan lyrique, il s’évoque, s’invoque, lui, ses congénères, les ouvriers, les animaux, la vermine si active : « …joyeux animaux de la misère… »

J’ai alors pensé à Descartes et à Pascal. Dans un premier temps, parvenu au milieu du texte, je voulais lui donner pour titre Esprits animaux, puis j’ai trouvé ça un peu trop chic, et, comme le texte est très joyeux, je me suis décidé pour Joyeux animaux de la misère. Joyeux, mais de quoi ? De la misère, dans le sens de Pascal. Je voulais aussi signifier, en manière de défense préventive, et pour bien enfoncer le clou, comme je le fais dans la quatrième de couverture, que ce monde que j’invente – plus futur qu’archaïque – peut paraître un peu effrayant, mais qu’il ne l’est pas pour moi qui le crée, quand je le crée, que ce monde, donc, certaines des données de ce monde existent aussi dans le réel, pas seulement dans la fiction. Par fragments, dans l’humanité actuelle. Oui, il y a des millions de gens qui vivent dans la crasse, au milieu des mouches, des rats, dans la prostitution, et la plus révoltante, la prostitution enfantine, comme on le voit en Asie et dans beaucoup d’autres pays, le nôtre compris. Il suffit alors de rassembler tout cela dans un même lieu et dans un discours tenu par des figures réelles, très humaines encore – nouveauté de ce texte : les figures putains sont d’origine humaine et gardent une part d’humanité, d’où aussi le verbe moins tendu –, puisqu’elles ont un état-civil, mis en coffre chez les Gardes dans un bâtiment du district qui fait partie de l’une des mégapoles qui composent cette mégalopole multicontinentale. Il s’agit bien sûr d’une utopie, d’un rêve se déroulant à la jonction de plusieurs de nos continents actuels. Ce n’est pas pour autant un récit de science-fiction, comme je l’ai vu écrit sur le site d’annonce des magasins Leclerc où le livre est déjà classé dans ce rayon. L’imagination, tout le monde en a, encore faut-il y croire, croire et faire confiance à tout ce qu’on a de fort en soi, avec les risques que cela comporte. Il ne faut pas être prudent avec ça. L’imagination est une autre dimension de l’être, autre que celles, distinctes, du cœur ou celle de l’esprit, les rassemblant et les dominant et le corps donnant l’impulsion décisive. Toutes les grandes découvertes se sont faites par l’imagination. Il y a quelque chose qui apparaît, qu’on saisit comme la mémoire d’un rêve et qu’on retient de toutes ses forces. Voilà comment de grandes choses ont été réalisées. Le mot, du reste, est assez faible par rapport à ce qu’il contient. C’est un élan de tout l’être en accord avec la chair et la structure athlétique qui le constituent dans le temps et dans l’espace.

 

LA TRANSCENDANCE, OUI

Ce monde, scandaleux au regard de la morale (prostitution, inceste, inversions des sexes, sodomies, zoophilie…), semble paradoxalement vécu par les protagonistes dans un état de totale innocence. Pas de surplomb d’un Dieu. Que des dieux et des déesses. Pas de hiérarchies…

Mais on ne peut employer pour un tel monde à moitié humain des mots qui nomment une humanité pleine et entière ! Prostitution, non ! Un, une putain, ne sont pas des prostitués, chose ancienne pour moi, je me suis expliqué là-dessus dans Explications; et, dans ce monde il n’y a pas de « spécialités sexuelles ». Pas de hiérarchies en effet (sauf qu’il y a humains, demi-humains, animaux, un maître et ses putains, etc.), mais c’est une idée ancienne chez moi. L’homme n’est pas plus le roi de la création que le lion n’est le roi des animaux, je le dis dans ce même livre. Quand je vois un chien, ce chien est autant mon frère ou mon père, si je puis dire, que n’importe quel humain et ce n’est pas un effet de réincarnation. Je dis simplement ce que j’éprouve, ce qui ne m’empêche évidemment pas de respecter infiniment l’humain. Depuis la petite enfance j’ai éprouvé dans ma chair même, yeux, cœur, main… le déchirement de cette séparation injuste et sotte entre humain et animal, à égalité avec mon élan vers le ciel, vers le cosmos (les oiseaux, touchant presque la voûte céleste, l’effleurant de leurs ailes…), l’infiniment petit et l’infiniment grand : déchirement peut-être prémonitoire du déchirement sexuel.

On voit beaucoup de chiens dans la rue, en ce moment, à cause de l’accroissement de la misère des petits, jeunes ou vieux, et je dois dire que ma compassion, dans un premier

mouvement va autant au chien qu’à l’être humain. Je dirais même que le chien m’apparaît comme une victime de la misère de l’homme ou de la femme qu’il accompagne. Ma sensibilité aux animaux a fait que je les considère comme des égaux. La mort d’un animal touché par une voiture dans mon village, à la sortie pourtant de l’Occupation où pourtant… je m’en souviens, a été vécue comme un drame, vraiment. Je me souviens encore du bruit que son corps a fait quand ce gros chien qui traversait la nationale a été heurté par une voiture, un gazogène alors, et de ses cris, et de la précipitation des gens vers lui, des gens bouleversés, certains pleurant.

Dans Géhenne, il y a le Dieu, qui serait plutôt le Dieu islamique, le plus contemporain. Mais peut-être qu’écrivant Joyeux animaux de la misère, j’en ai eu assez de « Dieu ». C’est aussi que j’ai toujours trouvé absurde d’adorer un Dieu. Je peux comprendre qu’au cours d’une certaine période de l’humanité, la préhistoire par exemple, où à mesure que l’humain se redressait et perdait peut-être de ses défenses « animales », on ait eu à fabriquer des idoles, des idoles invisibles surtout. Mais maintenant qu’on sait beaucoup de choses déjà, mais si peu au regard de ce dans quoi on avancera si tout ne pète pas avant, sur l’origine et les causes des phénomènes… Et devoir se prosterner devant qui ou quoi que ce soit, très peu pour moi : admirer, oui, vivants ou morts, oui, prendre exemple, en toute connaissance de cause sur père ou mère, sur des héros de l’Art par exemple ou de la sainteté, oui, oui, on avance beaucoup avec l’admiration, par l’exemple : quel exemple, compréhensible du moins par nous humains, donne le Dieu à adorer ? À la fin de l’hiver, le passage de la sonde Voyager, lancée il y a plus de trente ans, dans une autre galaxie que la nôtre, m’a fortement impressionné. C’était la première fois qu’un objet fabriqué par nous sortait de notre monde, de notre coin du cosmos et qu’on était en mesure d’en être informé. Avec un beau message optimiste et délicat enregistré dans toutes les langues possibles (ce qui laissait supposer, au plus haut niveau, l’existence d’autres peuplades que la nôtre). Et, plus tard, des USA aussi, cette demande d’associations pro-animales pour la reconnaissance des grands singes comme nos égaux, demande officiellement rejetée, au plus haut niveau. J’ai écrit ce texte dans ce bain-là d’extension, de fracturation de la superbe terrienne et humaine.

La transcendance, oui, quelque chose au-dessus, un rassemblement de tous nos désirs, de toutes nos « nostalgies », une élévation au-dessus de notre existence quasi végétative de tous les jours : l’Espace, la charité, oui, le Christ, oui, Bouddha, oui, une force qui impulse, un Dieu « historique » à qui on parle familièrement et qui se défend plus de l’humain que l’humain ne se défend de lui, comme dans la Bible, oui, mais un Dieu qu’il faut adorer, non, l’allégeance rituelle à un dieu dont on ne connaîtrait rien de son            « histoire » ; un Allah pur comme du diamant et haut comme un astre des astres, oui, mais sans commandements moraux ou politiques… Ce qu’il y a de formidable avec Dieu, c’est ce que tous les hommes ont fait avec, les théologies notamment, leurs traductions dans l’art, la théologie qui est une construction magnifique, surtout la théologie chrétienne, catholique, non-iconoclaste, illustrée par tous les grands peintres et les grands poètes et prophètes. La foi est peut-être une notion indépendante de la croyance en Dieu. Je suis peut-être un homme de foi et il m’arrive de céder. Ce texte étant aux limites de plusieurs mondes, il est normal qu’on y évoque et invoque plusieurs dieux. Au moins, ce qu’il y a de bien avec le christianisme, outre que c’est une religion de la chair et de la chair la plus abandonnée, c’est la Trinité, et les apôtres, et les saints. On a le choix, même si la trinité… La disparition de Dieu, de la croyance, de la foi, a beaucoup coûté à l’humanité. Révolutions, sanglantes et injustes, massacres, génocides. Même si ceux-ci ont été perpétrés par d’anciens croyants : Himmler, filleul du Roi de Bavière puis, adulte, furieux ennemi du Christ… Comme en art, si on enlève quelque chose, de petit ou de grand, tout peut s’effondrer de ce que le rejet de Dieu présentait comme pouvant être autonome : il le faudrait bien sûr, mais l’homme est peut-être allé trop vite : l’extermination du peuple du dieu unique n’est pas sans rapport avec cette précipitation. L’athéisme exige un sang-froid, une imagination, une bonté décuplés.

 

LA DÉRIVE RACIALISTE

Dans ce monde d’apparence violente, des mots reviennent : grâce, beauté, amour, chéri, mon Jésus, mon cœur…

Ce n’est pas un monde brutal. Ce sont la situation, les situations qui sont brutales, l’intérieur, pour être vivable, ne l’est pas. Et puis, il n’y a pas que des scènes de sexe comme on dit, il y a aussi de longues scènes de gestation et de délivrance, de mise-bas puisqu’il s’agit de demi-humains. Ce sont les scènes que je considère comme les plus puissantes. Celles de la « conception » de Rosario, personnage central, et, surtout, de sa mise-bas, scènes qui sont nouvelles dans ce que je fais. Rien de morbide dans tout ça. Scènes de saillies de femelles par les mâles dans les bordels proches de celui de Rosario, scènes de découverte de crimes passionnels; figures de fous, d’errants – il y en a beaucoup dans Paris même –, figure du monstre cannibale; le bordel où survit la « mère » de Rosario. Et ce « mowey », défroque conductrice de l’action et mot que j’ai inventé, au son enfantin, de comique enfantin, un peu indien. L’hallucination. Un bon artiste, c’est celui qui rend compte de cette hallucination et y résiste. Il sait s’attacher aussi à un détail, le tenir pour que tienne l’ensemble. Et le tenir sur plusieurs pages. Sans oublier ce qui joue un rôle important dans le texte : les lieux fermés ou ouverts, l’ordure, l’excrément, la viande rouge, la Nature, l’air, les odeurs, la lumière, le soleil, la lune. Il faut penser, accorder tout cela en même temps quand on bâtit une scène. Ainsi tout ce qui est noir, qui peut apparaître comme sordide, se double toujours de quelque chose de lumineux.

Au fond, pour poursuivre sur ce que nous disions sur les hiérarchies, le besoin de classer, de catégoriser, comment ne pas revenir à ce qui s’est « joué » au début du 19e siècle, à cette dérive racialiste, puis raciste, qui a coïncidé avec le moment où la recherche, la technologie et la science prenaient une importance considérable, où se développait la révolution industrielle, à cette habitude, d’entomologiser l’humanité, après l’avoir fait avec les animaux. Tout le monde s’y est mis, dans l’enthousiasme du Progrès. Nos plus grandes idoles républicaines ont participé à cette opération. Le scientisme, Claudel, avec sa fraîcheur géniale, en a saisi très jeune l’ennui et le danger. On avait alors oublié une chose qui permettait d’appréhender au mieux l’humanité, qui est ce dont le Christ, avec un effrayant courage et face à toute une énorme civilisation, a témoigné : l’amour, qui est la logique suprême. Aimer, embrasser, étreindre, comprendre au lieu de classer. Il n’y a pas que Gobineau qui s’est prêté à ça, au classement, à la hiérarchie des « races », mot dont je comprends qu’on veuille l’évacuer. Et encore, Gobineau c’est tellement fantasque, en plus merveilleusement écrit, avec une érudition en folie, une imagination extraordinaire, au point que ça ne devait tromper personne, c’était une manifestation de plus de cette allégresse polygraphique française qui mène souvent au pire, mais Tocqueville son patron lui a reproché son fameux Essai. Mais quand c’était un Renan… Il est vrai que l’un et l’autre n’étaient pas antisémites, Gobineau avait une grande admiration pour le peuple juif, Renan aussi, quoique… parce qu’il était hébraïsant.

Beaucoup avaient vu le danger de la codification des espèces. Il y a là-dessus des pages profondes de Chateaubriand. Quand on pense aux dégâts provoqués, sur les humains, dans leur chair, et sur la vision de l’homme. La science n’était pas obligée de classer, du moins de s’arrêter au classement, elle aurait pu faire œuvre d’imagination, quelques-uns l’ont fait. Le scientisme, c’est la science des non-imaginatifs. Tout est explicable, mais pas comme ils l’ont cru.

 

Paru dans Artpress