Auteur: Michaël La Chance

Michaël La Chance, poète et essayiste, est philosophe de formation. Il enseigne la Théorie et l'histoire de l'art à l'Université du Québec à Chicoutimi. Il est également directeur de la Maîtrise en art, responsable du cheminement en art numérique, et membre du comité de la revue Inter Art Actuel. La Chance a publié des essais sur le rôle des intellectuels à l'époque des géants corporatifs et du paradigme technoéconomique : Les penseurs de fer et les sirènes de la cyberculture (Trait d'union, 2001), sur la mondialisation de l’art et le sentiment d'échec de civilisation : La culture Atlantide (Fides, 2003), sur la poésie et la peinture allemande contemporaine devant le trauma : Paroxysmes. La parole hyperbolique (VLB, 2006), sur la censure dans les arts : Frontalités. Censure et provocation dans la photographie contemporaine (VLB, 2005), sur la cyberculture et le cinéma de science-fiction : Capture totale. Matrix. Mythologie de la cyberculture (Presses de l'Université Laval, 2006). Ses recueils d'écritures poétiques les plus récents sont : Carnet du Bombyx. Chimera in vacuo bombinans (l'Hexagone, 2000) et Fossés d'amour et d'insomnies (Trait d'Union, 2004). Finaliste au Prix du Gouverneur Général pour Paroxysmes, il a reçu le Prix International Saint-Denys Garneau 2003 pour La Trame du temps.

“Carnet de Louisiane” 4 : Le coma de l’humanité

Sommaire

 

IV – LE COMA DE L’HUMANITÉ

 

Nous pouvons connaître ce que nous avons fait, disait Vico. Ainsi pouvons-nous retrouver par le sentiment un monde qui reste imprégné par tout ce que nous avons, au cours des âges, imaginé et ressenti. Mais comment saurai-je retrouver un territoire que je n’ai jamais vu ?

 

Notre époque aurait cela d’héroïque, elle serait l’imprégnation concrète d’une sagesse poétique qui se sera déposée dans les siècles.

 

La réalité tire sa consistance de l’unité psychique dans laquelle nous pouvons l’habiter. Qu’est-ce qui rend cette unité possible ? Notre monde possède d’emblée une cohérence imaginale, nous pouvons ainsi y loger toutes nos expériences.

 

Quelques heures avant sa mort, Keats voyait l’ensemble de sa vie. Il voyait tout ce qu’il aurait pu faire, la grandeur à laquelle il aurait pu s’élever, les joies et la prospérité qu’il n’aura jamais, – il voyait la limite à laquelle tout cela était soumis. Il a murmuré à Severn qu’il « pouvait sentir les fleurs pousser sur lui. » Chacun ressentira le ruissellement du monde pour peu qu’il abandonne son corps.

 

Ses volières d’oies blanches dans le ciel gris : d’abord un arc, puis des lignes ondoyantes. Par réflexe mental nous cherchons du regard le premier des oiseaux. Les premiers ouvrent un pli dans le ciel, tous glissent par après, l’un après l’autre, sans divulguer les filons du vide dans l’épaisseur de la brume. Le ciel en sera définitivement changé.

 

Ou encore, lignée de canards au ras de l’eau, entre ciel et rivière, car leur hâte les précède.

 

Ne sachant pas qui je suis, j’ai su m’entourer, la vie fut de bon conseil. Ne sachant rien de la vie, j’ai été totalement moi-même, car mon regard et ma pensée étaient mon caprice.

 

Personne n’est seul lorsqu’il raconte sa propre fable, tous sont là, vivants et morts. Les autres sont déjà là parce qu’ils me parlent dans mes pensées, parce qu’ils témoignent dans les silences que je laisse. Il y a ceux à qui je me raconte, et il y a ceux qui sont là depuis longtemps, qui étaient déjà là dans ma façon de me raconter, de me rapporter à moi-même. Ils étaient déjà les ailes de ma mémoire

le-coma-de-l'humanite1

Notre univers serait une boucle sur une trame invisible, laquelle trame serait elle-même enroulée … Seul nous importe comment l’espace inspire, comment le temps expire.

 

Nous aurions préféré arriver un peu avant pour ne pas voir la disparition prochaine. Un peu après pour ne pas contempler ce qui a déjà disparu. Avant ou après, parce que le monde tout entier pèse de tout son poids dans l’instant.

 

Les ressources d’éveil et de lucidité ne nous font pas gagner le présent. L’immédiat est rendu directement accessible quand l’amour nous porte au-delà.

 

La poésie est un mensonge, c’est le doute de Proust, ou encore elle est une façon de faire face, c’est le défi de Beckett. Comment le dire autrement ? Pour le dire à qui ? Qu’est-ce que vivre pleinement la vie ? Nous voilà posés dans notre existence. La nuit je m’assois sur un banc devant University Lake de LSU. Il fait encore assez chaud pour tout dilater.

 

Chaque réussite implique une perte d’existence, parce que à chaque fois nous augmentons le monde qui aura permis un tel succès.

 

Chaque moment bifurque entre la fuite dans l’imaginaire d’une part et l’adhésion à l’existence immédiate d’autre part, – c’est pourquoi arrêter le monde nous laisse à l’orée de la fuite. Nous circulons entre les moments sans jamais entrer dans l’un de ceux-ci. C’est un évitement plus funeste que l’échappée dans l’abstraction.

 

Nous voulons être accueillis dans le regard des proches, notre visage dans l’eau de leurs yeux. C’est encore un portrait partiel et faussé, comme notre rapport au réel, chacun – mes proches comme moi-même – amputé dans son rapport à soi.

 

Ce que je reconnais de moi-même en autrui me le rend plus étrange encore : ainsi, je pourrais être cet autre là aussi ! Au gré de nos approches successives, je reconnais bien que l’autre n’est pas moi, mais l’avancée du nécessaire malentendu. L’autre est un horizon qui recule, parce que nous ne pouvons supporter psychiquement la cohabitation du même et de l’autre en soi.

 

Ce qui nous entoure, dans l’animé comme dans l’inanimé, est déjà à l’écoute. Écouter le monde c’est rejoindre l’Écoute.

 

En fin de journée, aux alentours de St. Gabriel, nous avons remarqué une maison blanche : la St. Gabriel Grocery qui annonçait entre autres LeBlanc’s Cajun “Hot Boudin”. Équipés de la dernière saucisse à « l’écrivisse » et de quelques croustillants de couenne, nous avons franchi la levée et sommes allés nous asseoir sur le bord du Mississippi. Il nous a semblé que des gens, invisibles dans les arbres, se criaient d’un côté à l’autre du fleuve.

 

Notre vie nous reviendrait mieux calibrée si elle passait à travers les filtres de notre mémoire, à travers les ateliers de nos images et les viviers de nos émotions. Elle serait plus haute en couleur avec un relief mieux détouré, – si seulement elle nous revenait ! Non, elle nous échappe, ici comme là-bas, aussi sûrement que neige en avril avec la tristesse des derniers froids.

 

Notre langage sait tout du monde, du moins il en sait davantage que nous sinon il ne pourrait être langage. Nous tentons d’extraire ce savoir du langage lui-même.

 

Dans un premier temps nous croyons avoir les mots bien en bouche, chaque mot étant une promesse qui nous est adressée personnellement. Mais ces mots sont bientôt figés dans une autre scène où l’Autre se révèle par appropriations. Nous ne sommes qu’événements sporadiques qui nous traversent. Petites dispersions en marge d’un vaste écoulement.

 

Devant le voile océanique, son veinage d’embruns, nous attendons une apparition. Nous attendons de coïncider avec celle-ci dans une dissolution métamorphique.

 

Il y a une grâce chez les personnes entières, elles laissent autour d’elles, par ce qu’elles disent et font, un environnement franc et réel. Tandis que l’être carencé laisse, par tout ce qu’il fait, paroles et gestes, des fractures longitudinales.

 

Dans les rapports humains, c’est un manque d’intelligence qui fait que les personnes blessent croyant être blessés, font taire croyant qu’on ne les écoute pas, etc. La méchanceté a la partie facile lorsqu’elle tire profit de ce flottement malaisé entre les êtres.

le-coma-de-l'humanite2

 

Dans notre recherche forcenée d’un plus d’être nous substituons des demi-vérités subtiles aux vérités. Le mythe de la suffisance provoque un manque à être.

 

POETISCHE WEISHEIT

 

Sagesse poétique. Comment saurions-nous transmettre nos valeurs, si nous n’avons pas conscience de les posséder ? Chacun doit reconnaître les piliers sur lesquels il repose avant de devenir à son tour pilier. À regagner ces valeurs nous pouvons signifier le parcours où quelqu’un saura se les donner.

 

Il trace un mot sur le sable ? Il regarde l’écorce des arbres ? C’est ainsi qu’il se tient au cœur d’une tension extrême, sans nous distancier des extrêmes. Alors la mort n’est pas une extrémité séparée, elle fait partie de cette tension qui nous traverse et qui déforme tout. Cette tension dont toutes choses, parmi les plus simples, sont également froissées.

 

Qu’est-ce que l’être : ce qui nous projette hors de l’être. Définition récursive. Qu’est-ce que la poésie : les successives transitions d’un orbite mental dans un autre, – le pouvoir de transformation de l’énergie ainsi libérée.

 

Quel est notre cycle mental ? Ne mesurant pas la gravité des choses, nous étions tout ce temps à côté et peut-être même dehors. Exposés à tant d’immensité, nous n’en éprouvons pourtant pas le vertige. Occupés à rassembler nos paroles, nous avons l’unité d’une légende.

 

Barry Jean Ancelet aura rassemblé la parole, il a imprégné sa vie de légendes. Il a atteint une grandeur à faire connaître la hauteur des siens. Car il y a en Louisiane des mémoires très fortes, parfois servies par une langue hésitante. L’imagination emprunte les passages de l’interritoire.

 

« Ils lui ont donné un bicycle. Il courait après le char, il pouvait les attraper. Ça fait, il a ôté les tires, et il courait dessus les fils de téléphone avec son rim, juste dessus les rims. Et quand il arrivait là, il sautait en avant là, il sautait en avant du char. Son bicycle, il était dressé, ouais ! Il pouvait parler, « Monsieur Pascal. » Il parlait, ouais, le bicycle ! » Recueilli par Barry Jean Ancelet.

 

Tout se ressemble. Nous l’apprenons de renoncer au centre, de laisser frémir en soi un cœur anonyme.

 

Tout est maintenu dans la grâce par une dispersion du détail. Nous craignons tout ce qui tend à se rassembler, la communauté du bien ou encore les forces du mal. Être humain serait cela : accepter que le réel est pulvérisé, qu’il est accumulation de poussières. Notre folie dispersive précède et nous tient à distance de toutes les autres folies, furieuses et destructrices.

 

Paradoxalement, là où nous nous sommes pleinement réalisés, et devenus identifiables et normaux, – nous sommes devenus quelque peu étrangers à nous-mêmes.

 

Je trouve chez les arbres des esprits complices. Je retrouve ces complicités dans le calme des eaux et aussi dans la coalition des bêtes.

 

Ce que nous savons du territoire poétique : ses extrémités se répondent et, ce faisant, dessinent l’étendue. C’est l’interritoire qui, dans chaque sentiment, donne la réplique et gouverne l’approche. Gerard Manley Hopkins l’appelait inscape.

 

L’interritoire est l’éventail des sentiments et aussi l’étendue de tous les émois par lesquels nous éprouvons les choses. L’in-territoire mouvant de l’invention de l’humain repose sur des souffles et des intensités. Il est aussitôt décapité dès que nous l’approchons avec des dispositifs langagiers qui ne connaissent que l’affirmation d’un invariant culturel.

le-coma-de-l'humanite3

Un sentiment subsiste ici, il n’a jamais été le mien, il a voilé tous nos émois, je dois marcher sur la courbe de ses lambeaux, car les dangers se déplacent.

 

J’accompagne la traversée de l’encre [une tache c’est propagée dans l’épaisseur du carnet] d’un côté à l’autre de la page, – résonance souterraine.

 

La vérité trop tôt venue serait définitivement perdue ? Certes, nous pouvons entrer dans le territoire, mais le guide sera aveugle, les entrées obliques, les chemins latéraux…

 

L’interritoire c’est tout ce qui, du territoire, est déjà en nous ; lorsque nous faisons corps avec le territoire, et pas seulement avec lui, avec aussi ceux qui partagent un sentiment de vivre. Alors l’interritoire serait le déploiement de notre réconciliation. Bientôt notre voix nous ressemble assez, on sent qu’elle nous gouverne.

 

L’interritoire est au coma de l’humanité, ce que la table d’eau est au sol de surface : une sous-couche profonde en laquelle les états de conscience et aussi les dispositions affectives et corporelles se contaminent. C’est une zone interstitielle qui fait circuler nos événements internes dans l’inertie du paysage et dans la stupeur des corps. Quelques lueurs flottantes tournoient encore dans les nuits sans contour.

 

« These states of consciousness are concrete and are left lying about the universe even after they have been vacated by the original occupant. » Carl Salomon, Report from the Asylum, 1950.

 

Partout où le sol est ferme, c’est qu’il donne refuge à notre coma. Ici, parmi cette dispersion des états, nous avons des velléités d’éveil. Si le noyé fait surface c’est que le fleuve s’est perdu.

 

Ainsi du coma d’humanité, d’abord nous ne voyons plus le sol, puis nous ne voyons plus nos propres mains, toute lueur disparaît. La présence humaine n’est qu’une pulsation bientôt inaudible. Un murmure dans l’entassement des mausolées.

 

Où va le rêve lorsque le rêveur s’éveille ? C’est un arc-en-ciel nocturne, c’est un frisson luminescent du matin. Puis des éclairs-piliers vont chercher leur fondation dans la vie opaque. C’est là que nous pourrons rencontrer quelques rêveurs, les faire glisser dans des comas depuis longtemps désertés, pour qu’ils puissent les ressentir et les penser à leur tour.

le-coma-de-l'humanite4

Il est des instants éphémères qui nous sont donnés par le goutte-à-goutte d’un soluté du temps. Soins palliatifs pour un monde qui n’est déjà plus. Par moment il semble que l’attrition de l’instant par l’instant saura regagner l’étendue. Mais, inéluctablement, la verticale du jour, le vortex comateux, la sphère poétique, l’ombre mortelle, tout cela s’affaisse.

 

« Je suis toutes choses à la fois, mais je ne les ferai pas toutes en même temps. » Egon Schiele.

 

Qu’attendre du pourvoyeur d’illuminations et passeur de passages à vide ? Il nous met à portée de l’inconnu, il nous trompe aussi, pour nous révéler ce qui – en nous-mêmes – attend d’être trompé.

 

L’ex-ducation : nous conduire hors de [ce que l’on croit être] soi, nous piéger à côté de nous-mêmes.

 

Les crues historiques du Mississippi ont été autant d’irruptions du Dehors. Mais jour après jour le dehors ressurgit dans le dedans du dedans. La pensée du présent ne saurait être la même, elle sait ce qu’elle gagne à se hausser. Comment philosopher sur la totalité de l’être dans un pays où il faut sans cesse pomper, où la terre ferme est un mince voile sur une table d’eau.

 

Le jour où nous rencontrons celui qui nous rêve, nous le réveillons pour lui parler. Celui-ci prend la parole et dit alors : – Je suis le rêveur : c’est moi qui te rêve et maintenant que tu m’as réveillé, tu dois disparaître !

Envoyez Envoyez