Auteur: Fred Romano

Fred Romano est écrivain, et vit aux Baléares. Son blog : http://www.fredromano.canalblog.com/ Son cyberoman Edward_Amiga : http://www.terra.es/personal/fromano/ Deux romans, Le film pornographique le moins cher du monde (Pauvert, 2000) et Basque Tanger (Editions Scali, 2006) et un recueil de nouvelles, Contaminations (Pauvert, 2001).

Chaos technique

Au départ, j’ai simulé l’indifférence. Avais-je le choix ? Le choix existe-t-il réellement… Vaines péroraisons dépourvues d’avenir… Dès le lever, je vais m’asseoir dans le fauteuil de ma chambre et j’allume la télévision. Je regarde des cours de jardinage, des analyses de la haute finance ou des programmes pour enfants. Ça n’a pas vraiment d’importance. Je dois me contenter d’une seule chaîne, zapping interdit, ce qui, en fin de compte, me facilite les choses. À moins que ce ne soit qu’un mauvais contact dans la télécommande. Pas moyen de le savoir sans faire appel. Alors je reste là, tassée dans mon fauteuil, sans rien faire d’autre que de béer légèrement de la bouche, m’acharnant à ressembler à la petite vieille presque inoffensive que je suis devenue dans cet établissement.

Parfois, je m’endors sur place, ça fait partie du programme. Un jour, je réalise, à ma plus grande surprise, que j’y prends plaisir. Oh, un certain plaisir, pas tout à fait une jouissance. Un peu comme flotter dans le sac, notre conscience n’est alors qu’une sorte de tube et elle dérange beaucoup moins. Par procuration, nous vivons là, immobiles, tout ce que l’être qui nous porte vit, avec les sentiments en moins. Plus exactement, les sentiments qui ont traversé la barrière intestinale nous parviennent, réduits à leur plus simple expression d’éléments périodiques, enfin potables. L’être qui nous porte n’en a pas même conscience, voire niera que de tels phénomènes, purement chimiques, l’habitent ainsi. Car cet être n’a pas la même perception de l’univers que ceux qui flottent dans son placenta. J’ai remarqué que les séances de télévision matinales, lorsque je ne suis pas encore tout à fait réveillée, me ramènent à ces temps heureux. Ces instants cathodiques me sont brusquement devenus indispensables, car je vis par procuration ce qui se passe là sur l’écran, sans pour autant ressentir quoi que ce soit. Ces rares moments d’égocentrisme aigu m’offrent ainsi de nouvelles perspectives sur ma situation. Ici, ceux qui ne hurlent pas sont condamnés au silence. Or, je ne tiens pas à ce que l’on me supprime mon ultime outil de plaisir, mon poste.

Par conséquent, à partir d’un certain moment, j’ai pris l’habitude d’entrouvrir la porte de ma chambre qui donne sur l’extérieur, sur le couloir, pour faire diversion, afin que mon trouble soit considéré comme part de l’agitation mondaine. Je désire donc socialiser. Ce monde extérieur doit pénétrer petit à petit mon intérieur, non pas l’envahir d’un seul coup. Ma propre frilosité, luminescente, me désigne dans l’obscurité et je ne souhaite guère me transformer en cible ambulante.

Cependant, la maladie Ebola, propagée par les tests des laboratoires pharmaceutiques dans les jungles africaines, se glisse par la porte d’entrée, puis dérape sur le lit de boue de la grippe aviaire. Ce déchet d’usine à poulet asiatique se déverse là, pour aller ensuite enrichir le monceau de cadavres animaux de la maladie de la vache folle, fosse commune où bovins, caprins, ovins, cervidés, félins, porcins, rats et chiens et même bisons et visons et humains se décomposent pêle-mêle, fosse profonde creusée par l’avidité des politiciens européens. Quelqu’un, d’une petite voix ridicule, annonce une fin du monde prochaine. Quelqu’un d’autre éteint enfin le poste de télévision. Une femme se met à pérorer. Il ne faut pas écouter les nouvelles, ça va nous donner des idées fausses sur le monde extérieur. On lui demande si elle a des idées vraies. Elle part d’un rire agaçant, avec pour seule réponse le bruit de ses talons sur le carrelage, alors qu’elle s’éloigne, le plus rapidement possible.

Mais, moi, la petite vieille presque inoffensive, je regarde un dessin animé mettant en scène une ferme où les animaux peuvent marcher debout comme des humains mais aussi aller à quatre pattes comme des animaux. Ils ont des appétits d’animaux et des désirs humains. Un chef d’œuvre d’humour et de fraîcheur, on dirait un blog communautaire.

Un autre de ces matins qui se ressemblent tous, de joyeux présentateurs relookés à la silicone hypodermique s’initient aux joies de l’art de scier, voire de faire scier. Le fantôme de Marie Curie en profite pour se matérialiser à mes côtés. Elle semble un peu pâlotte, voire inexistante, derrière son paravent de plomb de cinq millimètres d’épaisseur qu’elle traîne comme un boulet, d’université isotope en université radioactive, s’imposant de voir un monde contaminé à travers son étroit judas, comme pour se faire pardonner d’avoir percé les secrets de l’atome. Elle s’impose ce lest infernal qui épuise éternellement ses dernières forces, pour avoir ainsi mis entre les mains des hommes une si terrifiante merveille. Je ne réagis pas, je ne vais pas me laisser prendre à un piège aussi primaire.

Aussi, je lui désigne un siège à mes côtés face à la télévision, afin qu’elle apprenne à apaiser ses angoisses, voire à tuer ses pensées, grâce à cet outil idéal. Le fantôme de Marie Curie s’installe, non sans avoir soigneusement déployé son paravent de plomb. Les paupières roses de ses yeux pâles papillonnent, ses narines s’enflent comme les spis d’un brigantin, elle semble fascinée par l’ineptie du programme, comme si elle découvrait une nouvelle dimension, illimitée, au-delà de tout ce qu’elle a pu imaginer : la connerie moderne.

D’une voix affectée et cependant saccadée – sans doute l’accent polonais, à moins que ce ne soit la condition fantomatique – elle m’explique que le paravent de plomb lui permet de se livrer à des expériences « inoffensives au regard du profit qu’elles signifient pour la SSScience ! ». Elle prononce ce dernier mot en zézayant terriblement sur le S majuscule, avec toute l’emphase que mirent, à peine quelques décades plus tard, les militaires pour présenter leurs missiles à tête nucléaire intercontinentaux. Ses yeux étincellent soudain de cent mille Nagasaki, ses doigts se tordent comme autant de fœtus japonais au moment de l’impact, ses seins se redressent comme deux obus décorés de pin-up, sexy comme la mort qu’elles amènent. Son cul se trémousse puis se fendille comme un atoll de corail polynésien pris d’une crise aiguë de civisme gaulois. Le fantôme de Marie Curie est si agité de tics qu’un instant, je crains de perdre le fil de l’histoire.

Pourtant à l’écran, le gentil petit lapin asthmatique a été guéri par les pets du taurillon adolescent. J’agrippe furieusement les accoudoirs de mon fauteuil, tâchant de me concentrer. Cela signifie-t-il que le chien va accepter l’invitation gastronomique du couple de cochons ? Rien ne l’indique, aussi j’en profite pour asséner un grand coup de pied au cul du fantôme de Marie Curie. Elle se répand en criailleries et protestations, comme autant de centrales nucléaires se disséminant sur la planète sous des prétextes écologiques, ou tombant aux mains des plus extravagants dictateurs lors d’économiques ventes aux enchères de l’atome, au profit des victimes du socialisme.

Mais, au moins, même si le dessin animé s’est terminé sur une inconnue – on ne sait toujours pas ce que va décider le chien -, de mon côté j’en ai fini avec cette apparition rongée par la culpabilité, cette pauvre Marie Curie, plus paumée qu’un neutrino. J’imagine que ce n’est pas par hasard qu’ils l’ont laissée entrer dans ma chambre. Mais je suis restée impassible. Rétrospectivement, je crois cependant que c’est ce qui a failli me perdre. Le précédent a été créé, le défi ne demande qu’à être relevé

Ils ont failli m’avoir, un matin, bien entendu. J’ai allumé la télévision, pris la télécommande et me suis assise. C’est un rituel que j’effectue à la limite de conscience tant les muscles nécessaires à cette routine y sont accoutumés. Pour cette raison, quelques minutes s’écoulent avant que je ne saisisse l’ampleur du désastre. La télévision ne répond plus à la télécommande.

Je soupçonne un instant un sabotage : ils ont grillé le transistor afin que je les appelle à la rescousse. Puis, je distingue une petite boîte noire, disposée aux côtés du poste, ornée d’une diode rouge et percée d’une fente de la taille d’une pièce d’un euro. J’y glisse la seule pièce dont je dispose, plus exactement, la seule pièce que l’on m’a laissée. Ces cent tolars slovènes ne sont plus en circulation depuis longtemps, mais la diode passe au vert. Je respire, j’ai eu chaud. On aurait pu me reprocher ma présence en ex-Yougoslavie. Je choisis cependant de ne plus m’asseoir.

Le chien est invité au repas gastronomique des cochons, qui se sont mis sur leur trente-et-un, et se montrent si empressés qu’ils provoquent les vomissements d’angoisse de leur invité. La petite porcelette en profite pour branler le petit lapin asthmatique sous la table. Je commence à me demander si ce programme s’adresse réellement aux enfants. J’ai un peu mal à la tête.

Par la porte entre ouverte s’infiltrent alors d’infâmes effluves d’argent, remugles de cloaque provenant des égouts de la planète. Dans ce réseau immense vivent des créatures purulentes, aux us ignobles, comme de prendre des pourcentages sur des transferts d’argent vers des ohènegés aux noms de penauds mirages. Elles piaillent que voler les pauvres est un bienfait pour la société, car ils sont par trop nombreux. Puis ce peuple de l’égout, nourri et engraissé, s’élève et se fait horde de vautours, tournoyant autour de ces infinies Tours du Silence, que sont les dettes accumulées des pays les plus pauvres. Leur bec aigu de ces nouveaux charognards de la finance, empoisonné d’immondices, déchiquette là-haut morts et vivants, dans une même orgie de merde, jaillissant des intestins crevés de leurs victimes. Puis ces volatiles financiers au petit jour réintègrent leur égout, et ils gouvernent la Terre entière depuis leur refuge souterrain, où ils entassent toute la sanie absurde qu’ils traient à même la société humaine. Nous leur appartenons, nous sommes leur fonds, leur trésor, leur cheptel. Ils ont créé les lois du marché afin de mieux pouvoir nous assaisonner. De temps à autre, ils nous refilent un peu de charogne, afin que nous engraissions, par le biais de Loteries et autres opérations magiques. Il faut absolument que l’on ait l’impression qu’il s’agit toujours d’un miracle. Il paraît que cela rend notre chair plus tendre, lorsqu’on nous assomme en pleine innocence pour mieux nous dépecer.

Heureusement, dans la ferme aux couleurs pastel, les trois gentilles vaches ont décidé d’une petite fête cordiale afin de dérider l’atmosphère, mais la poule, jalouse de la classe des vaches, sème le désordre, entraînant le lama sud-américain dans la révolte. Il semble qu’en réalité, la poule a plutôt un canard derrière la tête, celui qui drague une des vaches avec ses discours intellectuels. Tout reste dans le champ volatil. La journée vient tout juste de commencer mais je crois que je peux aller me coucher tranquille pour ce soir.

Hélas, ils ont découvert que j’écris et m’ont incitée à continuer. Il paraît que ça me profiterait de m’exprimer. Je ne comprends pas comment ils s’y sont pris pour ainsi violer mon intimité. Je ne me consacre à l’écriture que dans la solitude de mon tête-à-tête télévisuel, puis je cache mes productions dans le poste de télévision. Peut-être une micro-caméra y est-elle dissimulée. Ce bouton décoratif est sans nul doute l’œil délateur, le traître technologique.

Mais je choisis, une fois de plus, de ne pas réagir. Ou du moins, de ne rien laisser filtrer dans le bouton décoratif du poste de télévision. Au cours d’une nuit d’insomnie, je mets en pièces une gomme que j’ai dérobée dans la cabine du garde. Elle lui sert à gommer les chiffres qui sortent lors des tirages de la Loterie. Il est persuadé que la combinaison gagnante de la Loterie finira par s’inscrire toute seule sur le mur à force de gommages.

Une autre nuit sans sommeil m’est nécessaire afin d’insérer intégralement tous les morceaux de la gomme volée dans la ceinture de ma robe de chambre. Avec un peu d’entraînement, je suis convaincue que j’arriverai à imiter le mouvement de l’écriture, alors qu’en réalité, je gommerai mes écrits devant l’œil trompeur ainsi trompé. Ils croiront que je continue à écrire mais personne ne me lira plus jamais. Plus de mots pour la postérité, j’aurais tout effacé. Plus de maux, plus de guerres, plus d’horreurs économiques. Le futur sera une paix plate et ordonnée devant laquelle nous serons tous obligés à l’égalité.

Chaos technique.

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