Professeur émérite des universités ès sciences économiques

Histoire économique de l’Afrique tropicale

Jacques Brasseul, Histoire économique de l’Afrique tropicale

Paris : Armand Colin, collection U, 2016, 366 p.

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Jacques Brasseul, professeur émérite des universités, est un historien des faits économiques dont les nombreuses publications chez Armand Colin, en quelque cinq lustres, ont contribué à la formation de générations d’étudiants. Pour n’en citer qu’une, sa Petite histoire des faits économiques et sociaux (un condensé de sa magistrale Histoire des faits économiques en trois volumes) est un ouvrage dont la lecture est recommandée tant en classes préparatoires que dans diverses formations universitaires. La critique littéraire évoque souvent les partenariats vertueux qui se nouent durablement entre auteurs et éditeurs, la chose est plus rare s’agissant de celle des publications universitaires. Pourtant, ce dernier opus de Jacques Brasseul est exemplaire de la fécondité d’une telle coopération. Il faut en effet la sérénité que confère la longue route déjà parcourue ensemble pour s’embarquer sans appréhension dans une entreprise aussi exigeante que rédiger une Histoire économique de l’Afrique tropicale destinée à un large lectorat : étudiants, bien sûr, mais aussi collègues économistes et, au delà, vaste public cultivé. La réussite est au rendez-vous. Elle a l’élégance de faire oublier qu’elle a exigé de naviguer serré dans des eaux historiques troubles et parsemées d’écueils. Un montagnard parlerait de chemin de crête.

Le premier écueil s’appelle « Délimitation ». Pourquoi écrire une histoire de l’Afrique tropicale et non de l’Afrique toute entière ? Parce que, explique Jacques Brasseul, « l’Afrique du Nord appartient culturellement, historiquement, géographiquement, au monde méditerranéen, et non à l’Afrique noire et a une histoire qui se confond avec celle de l’Europe et du Moyen-Orient ». Cette divergence, au fil des millénaires, a une explication qui tient en un mot : Sahara ! L’Afrique est non seulement entourée d’océans mais également coupée en deux par un autre grand océan, de sable et de pierres celui-là.

Le Sahara fascine. Avant la décolonisation, les jeunes Français –dont nous étions- s’enorgueillissaient de cette immense tache jaune sur la grande carte accrochée à un mur de la classe qui, en grande partie, était « aussi » la France. Le Sahara mesure 4 800 kms d’est en ouest, entre 1300 et 1900 kms du nord au sud. Sa surface, correspondant à 16 fois celle de la France continentale, est supérieure à celle des Etats-Unis hors Alaska. Il suffit de jeter un coup d’œil à une carte pour se persuader de l’immensité de cette barrière naturelle qui, comparativement, fait apparaître petite la Méditerranée.

Le Sahara n’a pas toujours été un désert. Son climat a fluctué avec l’évolution du régime des moussons, lui-même liée à des cycles solaires. En 6500 av. J.C. le Sahara était encore humide avec forêts, savanes et faune africaine caractéristique. La désertification semble avoir été progressive entre 5600 et 2700 av. J.C. Les évolutions climatiques de longue période en sont la cause principale ; une cause secondaire dont l’ampleur est discutée est l’action de l’homme (élevage, déforestation). Quoi qu’il en soit des causes, l’obstacle est assez vaste et ancien pour expliquer que les histoires de ses rives nord et sud se soient développées en relative indépendance. Relative seulement, car si le Sahara est un océan qui sépare, de hardis marchands navigateurs ont toujours su le traverser, établissant des routes commerciales pérennes. Ce commerce saharien au long cours, seul lien durable entre l’Afrique sub-saharienne occidentale et le reste du monde est particulièrement bien documenté dans le livre de Jacques Brasseul.

Dès l’époque de Carthage, les Berbères servaient d’intermédiaires. Ils transportaient, à grand peine, le sel, le fer, le cuivre, les fruits secs du nord qu’ils échangeaient contre l’or, l’ivoire, et les esclaves du sud. Le dromadaire était alors inconnu. Les difficultés extrêmes du transport expliquent que ces échanges restaient de peu d’importance par rapport à l’économie des pays du sud. Il faut attendre le Ve siècle de notre ère pour que le commerce transsaharien s’intensifie, bouleversé par le recours aux « vaisseaux du désert » comme animaux de charge. S’ouvre alors l’époque des grandes caravanes, comptant plusieurs centaines, parfois des milliers, voire une ou deux dizaines de milliers de dromadaires par expédition. Jacques Brasseul cartographie leurs itinéraires et détaille les biens échangés. L’expansion arabe amplifiera ce grand commerce dont l’âge d’or correspond à notre Moyen Age.

Un deuxième écueil se nomme « Incertitudes ». S’agissant de l’Afrique tropicale, les sources sur lesquelles peuvent s’appuyer les historiens sont rares, souvent indirectes et sujettes à caution (témoignages de voyageurs, traditions orales…). Il en résulte que, à nombre d’interrogations, les historiens ont apporté des réponses différentes. Ainsi de l’importance du commerce transsaharien pendant l’antiquité, insignifiant pour les uns mais non négligeable pour les autres. Dans ces domaines de controverse, Jacques Brasseul présente les thèses en présence, analyse leur cohérence et précise laquelle recueille le plus large consensus chez les historiens. Ce mode d’exposition est celui qui convient. Il fait participer le lecteur à la réflexion historique, en appelle à son discernement. C’est d’autant plus vrai que les sources et auteurs sont très abondamment cités, extraits qui s’insèrent harmonieusement dans les développements.

Le troisième écueil est baptisé « Découpage ». Il n’y a ici pas de recette miracle, toute solution est imparfaite, porteuse d’un éclairage singulier donc aussi d’ombres arbitraires. Le choix d’un découpage chronologique semble cependant naturel s’agissant d’histoire économique. Reste à choisir les périodes en référence à ce qui fait la singularité et l’unité de chacune. Comme on pourra le constater dans ce qui suit, les choix de Jacques Brasseul, s’ils semblent naturels s’enracinent dans beaucoup de sagesse. En particulier, il ne cède pas à la tentation de compléter les grands thèmes chronologiques qu’il choisit par d’autres découpages, verticaux, par exemple « l’islam », ce qui aurait pour effet de rendre plus floue notre intelligence de la dynamique historique de toute l’Afrique tropicale dans son ensemble, épopée dans laquelle le récit nous embarque.

C’est à ce voyage que nous convions le lecteur en présentant un résumé de l’ouvrage, chapitre par chapitre, avant d’exprimer quelques observations sur son contenu. Notre texte ne rend qu’imparfaitement justice au contenu du livre pour plusieurs raisons. La première est que nous avons négligé certains développements dont le caractère un peu technique se prêtaient mal à une restitution condensée, ainsi de l’évolution de termes de l’échange ou de problèmes monétaires. La seconde est que l’ouvrage est abondamment pourvu de synthèses cartographiques et statistiques d’un grand intérêt mais qui feront ici défaut. Il en va de même, et surtout, des nombreux encadrés dont l’effet de loupe instruit fort plaisamment, procurant aussi les respirations dont une bonne pédagogie ne saurait se dispenser.

Trois partis-pris caractérisent notre présentation. Le premier est de s’accorder licence de traiter les chapitres avec une grande injustice. Certains bénéficient d’une restitution plus extensive que d’autres. La raison en est partiellement le plaisir de savourer plus longuement les « bonnes feuilles », mais il s’agit surtout du souci de traiter plus complètement des développements les plus riches en connaissances nouvelles pour le lecteur non spécialiste – les deux allant souvent de pair. Le second parti-pris est de citer très fréquemment le texte, en le signalant mais sans préciser les références de page. Le troisième est de ne pas citer Jacques Brasseul citant un autre historien. On ne trouvera donc pas ici mention des grands auteurs spécialistes de l’histoire de l’Afrique tropicale qu’il convie, en quelque sorte, dans une histoire chorale. Pour ces deux dernières singularités, la préoccupation a été d’aérer le texte.

 

Ch 1. L’Afrique

Quelles sont les caractéristiques de cette Afrique tropicale vers laquelle cheminaient les caravanes venant du nord? Le premier chapitre de l’ouvrage en fait une présentation générale. Vaste territoire, naturellement divisé en trois bandes horizontales, forêt tropicale au centre et savanes au nord et au sud, l’Afrique subsaharienne est peu peuplée. Maladies tropicales et aléas climatiques frappent une population agricole dispersée. Terre abondante, pratique de la culture sur brûlis et de l’élevage expliquent l’absence de droits de propriété sur la terre. Le travail agricole ignore la roue, la charrue et les animaux de trait, il se fait au bâton ou à la houe. Les rendements sont faibles. Les récoltes dépendent d’une pluviosité aléatoire. Mauvaises récoltes et famine guettent. Les invasions de sauterelles ne sont pas moins calamiteuses. Seules les rives des grands fleuves et les lacs sont des territoires privilégiés qui permettent des productions agricoles plus abondantes et la pêche.

Le retard de l’agriculture africaine par rapport à l’Afrique du nord et l’Europe a plusieurs causes : isolement géographique, contraintes climatiques, « barrière du tsé-tsé » pour les chevaux, poids des traditions, lourdeur de la décision collective, primauté du maintien des hiérarchies au sein de la tribu et… comportement rationnel des Africains. Lorsqu’on travaille à la limite de la subsistance, l’important est de limiter les risques d’échec, c’est-à-dire d’une famine désastreuse en s’en tenant aux méthodes ancestrales éprouvées.

Les échanges de produits agricoles se font à dos d’hommes, parfois de bœuf ou d’ânes, sans charrette, ce qui en limite beaucoup l’importance. Les fleuves navigables sont donc les voies privilégiées des échanges, ainsi du Niger sur les rives duquel se concentrent les villes commerçantes qui sont aussi la destination des caravanes venues du nord. Du fait du climat et du régime alimentaire, le sel est souvent nécessaire à la survie. Il provient des salines et du Sahara. Son rôle est considérable dans l’extension puis la pérennité des échanges. Un kilo de sel s’échange contre un ou deux grammes d’or produit dans le sud ouest subsaharien. Sel ou or, l’extraction minière est souvent faite par des esclaves dans des conditions épouvantables.

L’esclavage est très répandu, de même que les sacrifices humains. Ces derniers sont des moyens d’apaiser les dieux, de maintenir le peuple dans la soumission et de terroriser les esclaves. Les anthropologues analysent l’esclavage comme un progrès par rapport à l’anthropophagie. Progrès relatif incite à penser la lecture des récits de mise à mort d’esclaves, joyeusement décapités à la chaîne, pour honorer l’arrivée d’un dignitaire de haut rang ou à l’occasion d’un rite funéraire de chef. Ces pratiques, de même que les punitions par amputation ou yeux crevés, perdureront jusqu’à la colonisation. Ajoutons, une violence sociale omniprésente, les guerres, constantes et meurtrières, et comme le souligne l’auteur « on est loin, de la vision rousseauiste d’un monde heureux et pacifié ».

 

Ch 2. Origine

Par « origine », il faut comprendre la longue période de gestation de l’Afrique jusqu’au niveau de développement décrit précédemment. Elle commence à ce que Jacques Brasseul appelle « l’histoire glorieuse de l’apparition des premiers hominidés ». L’ancêtre de l’homme est apparu il y a 7 à 6 millions d’années (ma) en Afrique, dans au moins trois zones (Ethiopie, Afrique du sud et Tchad). Les maillons suivants de cette fascinante chaîne de l’évolution se nomment : homo habilis (2,3 ma), homo erectus (1,8 ma), qui réussit la première sortie d’Afrique (1 ma), homo sapiens (0,3 ma), qui opère la deuxième sortie d’Afrique (70 000 ans), et enfin homo sapiens sapiens (50 000 ans), l’homme actuel.

Il y a 10 000 ans, l’homo sapiens sapiens est établi partout en Afrique. La révolution néolithique va bouleverser le monde. Elle se produit indépendamment en trois régions distinctes : le « Croissant fertile » (- 8000 ans), la Chine (-7000 ans), l’Afrique du Sahel et occidentale (-6000 ans). A la même période, le Sahara, encore vert, et l’Ethiopie voient aussi une sédentarisation des populations avec apparition de cultures et d’élevages, mais partiellement par l’acclimatation de cultures ayant transité par l’Egypte.

L’assèchement progressif du Sahara a contraint les populations à migrer et à développer des cultures dans la bande sahélienne en constitution : « Sorgho, mil, millet, riz africain et fonio blanc (céréale), niébé (haricot), pois bambara sont cultivés dans la région sahélienne et soudanienne depuis -4000. Le bétail, les moutons et les chèvres accompagnent ces cultures ». Plus au sud, de la Guinée au Cameroun, à partir de -3000, on cultive les ignames africaines.

Une dernière et très importante révolution technologique est l’entrée de l’Afrique au sud du Sahara dans l’âge du fer entre -700 et -400. Elle s’est faite directement après l’âge de la pierre préhistorique sans passer par l’intermédiaire du bronze. Les techniques semblent avoir été apportées au travers du Sahara. C’est « une révolution dans les outils et les armes, faucilles, couteaux, houes, haches, javelots, lances, flèches, etc., tous ces ustensiles en fer étant plus efficaces que les mêmes en pierre. Les forgerons en Afrique de l’ouest formeront des castes respectées et redoutées, avec des pouvoirs magiques ». La sédentarisation et les progrès des cultures entraînent une expansion démographique. A partir des villages d’agriculteurs dispersés, des Etats vont se former en Afrique de l’ouest à la fin du premier millénaire.

 

Ch 3. Empires

Le troisième chapitre est consacré à l’histoire des grands Etats africains. Ici, Jacques Brasseul invite le lecteur à un passionnant voyage dans le temps et l’espace. Si le panorama de l’économie africaine dressé dans le premier chapitre, de même que le récit des origines du second chapitre, pour très enrichissants qu’ils soient, ont pu ne pas « dépayser » radicalement le lecteur cultivé, il est probable que, même pour ce dernier, cette incursion dans l’histoire des royaumes africains, s’apparentera à une exploration dans une contrée inconnue avec, en chemin, de bien belles découvertes.

Les deux plus anciens royaumes africains étaient situés en Afrique de l’Est, au sud de l’Egypte antique. Ils étaient largement soumis à son influence. Il s’agit du royaume de Méroé en Nubie (du IVe siècle avant J.C. au VIe siècle après J.C.) et du royaume d’Aksoum en Ethiopie (de l’an -100 à l’an 1000). Les histoires de ces deux brillantes civilisations syncrétiques sont fascinantes, de même que celles de leurs prolongements jusqu’à l’époque actuelle – ainsi des traditions religieuses. Tout au long de cette longue période qui va de l’antiquité à la renaissance, la Nubie, surtout, et l’Ethiopie, dans une moindre mesure, ont joué un rôle de pont, de passeur, mais aussi de bouclier protecteur pour l’Afrique noire.

En Afrique de l’Ouest, au contraire, « les empires sont fragiles, instables (…). Les dissensions internes et les conflits pour le pouvoir sont permanents, ils finissent par s’effondrer, disparaître et être remplacés par d’autres ». Les causes de cette fragilité sont principalement l’absence de frontières naturelles, le flou des frontières étatiques -l’empereur règne sur des hommes et non sur des territoires-, ainsi que la grande diversité des peuples qu’ils contrôlent. Le pouvoir étatique se résume surtout à la perception forcée de l’impôt, il ne bouleverse pas la culture des villages. Lorsque la contrainte militaire disparaît, la vie continue, inchangée. Les empires africains n’ont jamais été le creuset de nations ; on peut même douter qu’ils aient jamais eu un tel objectif.

Le Soudan, au sens ancien donné à cette appellation, était une région charnière, celle du Sahel. Pour un royaume, le contrôle de la frange sud du désert saharien était essentiel pour commercer avec le nord. C’était aussi une zone comportant deux risques structurels importants : les fluctuations climatiques et le dangereux voisinage avec les hommes du désert. Le Niger y jouait, en mode mineur, le même rôle que le Nil en Egypte. C’était particulièrement le cas pour le « delta intérieur », zone de dispersion du fleuve en multiples cours, entre Bamako et Tombouctou. Appartenant à des ethnies différentes, pêcheurs, agriculteurs et pasteurs y respectaient une spécialisation séculaire permettant une coopération pacifique. Djenné, au sud du delta, est un centre commercial dès le IIIe siècle avant J.C. ; au VIIIe siècle de notre ère, la ville recouvre 33 ha. Elle prospérera pendant 1600 ans. Cette région prospère sera le socle économique des empires successifs.

Ancien Ghana (800-1076), Mali (1240-1400), Wolof (1350-1549) et Songhaï (1450-1591) sont les immenses empires médiévaux de l’Afrique de l’Ouest. L’empire Songhaï s’étend de l’atlantique jusqu’au nord de l’actuel Nigéria, sa superficie est comparable à celle de toute l’Europe occidentale Les frontières approximatives des empires successifs changent mais incluent toujours les mêmes régions fertiles de la vallée du Niger.. L’agriculture et le commerce avec l’Afrique du nord sont au fondement de leur richesse. Les empires exportent de l’or et des esclaves et importent du sel mais, au fil du temps, les échanges se développent et se diversifient. A l’époque Songhaï, les produits africains atteignent l’Europe et celle-ci, à travers le Maghreb, expédie à l’empire des biens manufacturés et de luxe.

Les élites des empires sont islamisées. Les commerçants africains ont été les premiers à se convertir à l’islam pratiqué par les caravaniers. Outre d’évidents bénéfices marchands, cette nouvelle foi leur apportait l’écriture et une méthode d’enregistrement des échanges. L’islam s’est ensuite rapidement répandu dans le Sahel à partir du XIe siècle, tant sous l’effet des dominations arabes transitoires que du fait d’une réelle capacité de séduction. Par rapport aux croyances qu’il remplaçait, l’islam était une religion sophistiquée et puissamment révolutionnaire car conférant la même dignité à tout croyant de toute origine. Il a aussi bénéficié de la faveur des dirigeants sahéliens, tant pour fédérer les populations que pour s’assurer de bonnes relations commerciales et politiques avec les pays d’Afrique du nord.

L’époque du rayonnement de Tombouctou se confond avec celle des quatre empires. La cité connaît son apogée avec l’empire Songhaï : « Tombouctou devient la capitale culturelle et religieuse, avec des universités et centres d’études renommés. Les mathématiques, l’astronomie, la médecine et les sciences humaines comme l’histoire et la géographie, ainsi bien sûr que la théologie islamiste sont enseignées ». Il est significatif de l’intensité et de l’ouverture de cette vie intellectuelle que les manuscrits en provenance du Maghreb y sont, d’après un témoin de l’époque, « la plus précieuse des marchandises ».

En 1591, une expédition militaire venue du Maroc défait les troupes de l’empire Songhaï et se livre au pillage. Les principaux lettrés et savants de Tombouctou sont déportés vers Marrakech, chargés de chaînes. L’empire se morcelle en royaumes et chefferies et s’enfonce dans un chaos généralisé qui durera jusqu’au XIXe siècle. C’est un drame pour toute l’Afrique de l’Ouest.

Plus à l’est, recouvrant le Tchad actuel, le nord-est du Nigeria, l’est du Niger, le sud-est de la Libye et le nord-ouest du Soudan, l’empire de Kanem-Bornou a duré du IXe siècle à la colonisation au XIX e. Il commerce principalement avec le nord de la Libye. Il n’a pas d’or à vendre mais, pendant un millénaire, sa richesse est liée à la vente d’esclaves au monde arabe et ottoman. Au XVe siècle un voyageur rapporte que, comme au Sahel, un cheval, animal de prestige, s’échange contre 15 à 20 esclaves. La même marchandise humaine est offerte aussi contre des armes ou divers biens. L’armée est puissante, c’est la première d’Afrique de l’Ouest à acquérir des armes à feu. Les dirigeants sont islamisés. La guerre sainte légitime les raids pour prélever des esclaves chez les peuples animistes et sans Etats du sud.

 

Ch 4. Expansion

Le chapitre invite à opérer un basculement ver les régions d’Afrique centrale, orientale et australe. La période étudiée est la même que pour l’Afrique de l’Ouest, allant de la fin de la préhistoire à la fin du moyen-âge. Il est principalement consacré à l’expansion bantoue, et aux cités-Etats de la côte est de l’Afrique.

« Bantous » (« humains » en Kongo) ne désigne pas une race ou un ethnie mais un ensemble de peuples parlant des langues voisines sur un espace allant du Cameroun à l’Afrique du Sud en passant par l’Afrique équatoriale et l’Afrique orientale. Cette proximité linguistique est la conséquence d’une lente et longue migration des peuples bantous, initialement situés aux confins du Nigéria et du Cameroun actuels, qui se sont répandus sur tout cet espace et l’ont colonisé. L’expansion bantoue est d’abord orientée vers le sud, l’actuel Congo ; elle commence environ 2000 ans avant notre ère. Plus tard, elle sera complétée par un second flux migratoire allant vers l’est. Elle se termine en 500 de notre ère, en Afrique du Sud. « La progression est estimée à 20 km par décennie (…) ce n’est donc pas une cavalcade à travers le continent (…) il s’agit d’une avancée progressive, d’une dérive migratoire ».

Les Bantous du foyer migratoire sont des agriculteurs et éleveurs semi-nomades qui maîtrisent poterie et tissage. L’expansion bantoue a deux causes. La première est la recherche de nouvelles terres à cultiver. La seconde est l’absence d’opposition sérieuse à cette progression. Les peuples dont les Bantous conquièrent les territoires n’en sont qu’au stade de groupes de chasseurs-cueilleurs. Ils sont incapables de s’organiser et de stopper l’avancée de nouveaux arrivants dont la technologie les domine.

L’expansion s’opère en deux principaux flux migratoires. La branche occidentale suit la cote atlantique et les fleuves du bassin du Congo et gagne l’Angola. La branche orientale progresse vers les lacs africains qui sont atteints aux alentours de 1000 av J.C. C’est dans cette région que les Bantous s’initient au travail du fer. Ce savoir amplifie sensiblement leur supériorité technologique et militaire, ce qui a pour conséquence une accélération de l’expansion. Se ramifiant, elle s’étend ensuite sur toute l’Afrique du Sud.

Au moyen âge, les Bantous de l’Afrique orientale se sont souvent mélangés à d’autres populations et se sont diversifiés. Economiquement et culturellement, la différence est considérable entre les peuples des vastes espaces intérieurs de l’Afrique des grands lacs et des montagnes (Kenya, Tanzanie, Rwanda, Burundi et Ouganda d’aujourd’hui) et la population d’une bande côtière allant de la Somalie et au Mozambique.

En dehors de la bande côtière, les territoires sont occupés par des peuples d’éleveurs, d’agriculteurs semi-sédentaires et, au bord des grands lacs, de pêcheurs. Les agriculteurs maîtrisent le travail du fer. Une telle division pérenne du travail a déjà été rencontrée lors de l’étude de l’Afrique de l’ouest. Elle implique des échanges constants, une coopération pacifique entre ethnies, facilitée par l’abondance des terres. Le pouvoir politique est généralement celui de chefferies territorialement limitées. L’écriture est inconnue. Les croyances sont animistes. Il existe un esclavage interne. Dans ces sociétés les éleveurs, minoritaires, sont en charge de l’activité considérée comme la plus noble et sont aussi les mieux entraînés dans l’art de la guerre.

Le chapelet des cités-Etats swahilies disséminées sur la cote orientale de l’Afrique présente un tout autre visage. Reliées par le cabotage intense des boutres, ces villes portuaires partagent une même culture sans avoir jamais formé un Etat. En allant du nord au sud, les plus importantes sont Mogadiscio, Malindi, Mombassa, Kilwa, Zanzibar, Quelimane et Sofala. Elles sont héritières d’une tradition de navigation marchande et d’échanges commerciaux remontant à l’antiquité. Elles sont islamisées dès le VIIe siècle. Leur population africaine s’est enrichie d’apports arabes et perses. Elles commercent avec les pays du nord et de l’est de l’océan indien. Toutes les connaissances des mondes arabe et indien leur sont accessibles. Du Xe au XVe siècle, ce sont des sociétés stables, connaissant peu de conflits, se consacrant entièrement au commerce maritime.

Ce sont des sociétés hiérarchisées reposant sur une base esclavagiste. « Au sommet, on trouve le sultan et ses proches, leur administration et les riches commerçants, qui sont musulmans et évoquent une origine arabe ou perse. (…) En dessous la population libre, également musulmane, faite de tous les artisans et commerçants, marins et clercs, d’origine locale. Et au bas de l’échelle, la population servile, africaine également, utilisée dans les fermes, les fabriques textiles, les maisons des notables, comme domestiques ».

La richesse des cités-Etats repose largement sur la vente d’esclaves, la marchandise étant abondante à proximité. « Les relations entre les villes de la côte et l’intérieur de l’Est africain sont des relations de domination : les cités-Etats commerçantes mènent des raids vers les chefferies africaines pour y prélever des prisonniers et en faire des esclaves ». D’autres biens sont exportés : « l’ivoire, l’ambre, les peaux, la poudre d’or (…), les carapaces de tortue, le bois (troncs, poteaux nécessaires dans l’Arabie aride) et le fer (…). En échange on importe des soies, des cotonnades, des perles de verre et des produits manufacturés divers comme des porcelaines chinoises ».

L’or transite principalement par Kilwa et Sofala. Il provient d’une région intérieure située entre le Zambèze au nord et le Limpopo au sud, à cheval sur le Zimbabwe et le Mozambique actuels. Il résulte de l’exploitation de dépôts alluviaux mais aussi d’extractions minières, avec puits et galeries, pouvant descendre jusqu’à 30 mètres. Cette richesse est sous le contrôle d’un peuple bantou, les Shonas, qui, au moyen âge, réussissent à se constituer un véritable empire, le Monomotapa.

Les Shonas n’ont pas une technologie agricole supérieure à celle des chefferies situées plus au nord. Ils ne connaissent ni la roue, ni les animaux de trait et la charrue, ni l’utilisation de l’énergie du vent ou de l’eau, ni l’écriture. Leur richesse provient surtout de l’élevage pratiqué en altitude sur les terres verdoyantes d’un plateau, à l’abri des ravages du tsé-tsé. En revanche, ce sont des bâtisseurs, selon la technique de la pierre sèche. Il semble que ce savoir-faire se soit développé de façon autonome. En shona, « zimbabwe » signifie « construction en pierre ». Une ville se développe entre le XIIe et le XVe siècle qui, à son apogée, comptera jusqu’à 10 000 habitants, le Grand Zimbabwe. Les très remarquables ruines de cette cité sont aujourd’hui un monument national de l’actuel Zimbabwe.

Le sud de l’Afrique, trop lointain, reste isolé et à l’écart des échanges. L’expansion bantoue a façonné un mode de vie qui n’évolue pas. Il est possible de généraliser ce constat à toute l’Afrique tropicale dont les limitations techniques sont considérables. « L’écart se creuse avec la montée de l’Europe, qui se distancie même du monde musulman à cette époque ». Les progrès dans la navigation, parmi d’autres, vont permettre l’arrivée des Européens.

 

Ch 5. Portugais

Avec l’épopée des navigateurs portugais des XVe et XVIe siècles, nous retrouvons une histoire dont les grandes lignes sont connues. Mais ces retrouvailles sont une fête. La richesse de la narration s’alimente à la passion d’un auteur qui s’émerveille qu’un « des plus petits pays d’Europe, et des moins peuplés, a eu pendant deux siècles un impact extraordinaire sur l’Afrique » et qui, manifestement, se plaît à suivre les périples et les exploits des marins portugais.

En 1249, le Portugal termine sa Reconquista sur les Maures. Les sévères affrontements avec la Castille pour la succession au trône du Portugal se terminent par la victoire des Portugais, soutenus par les Anglais, en 1385. Jean Ier du Portugal arrive au pouvoir grâce au soutien de la bourgeoisie marchande. La « révolution bourgeoise » espère un règne favorable au développement des échanges. La noblesse, elle, rêve d’exploits contre les infidèles. Le Portugal déploie une stratégie de conquêtes au Maroc pouvant satisfaire les deux aspirations. Elle se traduit, d’une part, par la colonisation de villes portuaires qui sont aussi les points d’arrivée des caravanes sahariennes et, d’autre part, par le soutien à des expéditions maritimes allant toujours plus loin vers le sud en longeant la côte africaine. Un prince visionnaire et obstiné, Henri le navigateur, très pieux, en sera le promoteur.

Troisième fils de jean Ier, l’infant Henri, alors âgé de 20 ans, décide son père à lancer une expédition pour prendre Ceuta (1415). Une tradition (dont la réalité est aujourd’hui discutée), veut que, dès 1416, pour préparer d’autres expéditions maritimes, Henri finance, à Sagres en Algarve, le chantier de ce qui deviendra une célèbre académie navale. Le but aurait été d’y concentrer tous les savoirs de l’époque tant en matière de construction navale que de navigation. Quoi qu’il en soit, il est certain qu’Henri a su mobiliser de réelles compétences et que le port de Lagos, à l’est de Sagres, a servi de base à ses ambitions. Il peut puiser dans un vivier de capitaines portugais expérimentés et talentueux, formés à la rude école de la navigation atlantique. Quiconque a croisé devant le cap Saint Vincent, extrême pointe sud ouest de l’Europe, ou remonté au vent le long de la cote du Portugal, connaît la valeur d’un tel apprentissage.

Aiguillonnés par Henri, les navigateurs portugais progressent : 1419, Madère ; 1439, les Açores ; 1444, l’embouchure du Sénégal et le Cap Vert ; 1456, les îles du Cap Vert. En 1460, année du décès d’Henri, les Portugais sont au Sierra Leone. Ils atteignent l’embouchure du Niger en 1473. « Le but à court terme des Portugais est atteint, contourner le Maroc et le commerce transsaharien pour aller chercher directement l’or et les esclaves de Guinée ». Les îles colonisées sont rapidement mises en valeur ; on y cultive surtout la canne à sucre. Cette culture exigeant beaucoup de main d’œuvre, des esclaves sont importés des comptoirs africains, flux qui préfigure la traite atlantique. Des bulles papales légitiment opportunément l’esclavage à des fins de conversion des païens. Henri, dont les motivation sont surtout religieuses, se réjouit du salut apporté à ces pauvres âmes.

La demande des Africains pour les objets troqués par les Portugais étant insatiable, les échanges se développent rapidement. « Leur nouvelle orientation et le début de la traite expliquent le déclin des empires et royaumes de l’intérieur, tournés vers le nord et la création de nombreux établissements sur la côte, les villes et capitales de l’Afrique occidentale coloniale (…). L’or commence à affluer en Europe, mettant fin à des siècles de pénurie du métal et donc de la masse monétaire ». Le littoral atlantique de l’Afrique subsaharienne, jusqu’alors de peu d’importance économique, devient le principal espace de convergence des échanges marchands. Le commerce transsaharien des caravanes ne disparaît pas mais les nouveaux échanges empruntent la seule voie maritime.

« Les Portugais arrivent les premiers en Afrique centrale, ils sont à l’embouchure du Congo en 1482 et établissent des relations diplomatiques avec le royaume du Kongo (ou Bakongo), un vaste pays bantou d’environ deux millions d’habitants ». Le souverain accepte la construction d’une église et se fait baptiser. Son fils, qui règne de 1506 à 1543, fera du christianisme la religion officielle. Le commerce des esclaves commence en 1514. Il va s’intensifier tout au long du siècle entre cette région et l’île São Tomé puis vers le Brésil.

La progression portugaise continue vers le sud pour trouver la route de l’Inde. 1488 est l’année de la brève incursion de Bartolomeu Dias dans l’océan indien. La période 1497-1499 voit Vasco de Gama contourner le cap de Bonne Espérance, remonter le long de la côte est de l’Afrique et atteindre Calicut en Inde avant de revenir vers Lisbonne. En 1500, Pedro Alvares Cabral quitte Lisbonne à la tête d’une flotte ayant la même destination. Naviguant vers l’ouest pour rechercher les vents favorables de l’Atlantique sud, il touche une côte est de l’Amérique du Sud, dont il prend possession pour le Portugal (le futur Brésil), avant de continuer vers l’Inde ; il en revient en 1501. Vasco de Gama effectue son second voyage en 1502-1503 vers Calicut et Cochin. « A partir de là, des flottes annuelles seront envoyées par les Portugais qui prendront le contrôle de l’océan indien et du commerce des épices en quelques années. Les armes, les techniques et les navires étaient supérieurs à tout ce que l’on pouvait trouver dans l’océan Indien, la volonté de combattre et la détermination des Portugais extraordinaires, portées par une foi sans faille, et il n’existait pas dans la région de puissance dominante capable de leur résister ».

En Afrique orientale, « les Portugais avaient deux objectifs, trouver le prêtre Jean pour une alliance contre l’islam, et trouver l’or du Monomotapa. (…) Le premier objectif se révéla (…) une illusion : le royaume chrétien d’Ethiopie, enfermé dans les terres, ayant perdu ses débouchés sur la mer Rouge, était trop faible pour aider les Européens, et d’ailleurs sans volonté de le faire ». L’or du Monomotapa a été une autre déception. D’une part, les Portugais doivent disputer le contrôle du commerce aux musulmans par l’intrigue ou/et par les armes et, d’autre part, les ressources en or sont bien inférieures à celles de l’Afrique de l’Ouest, alors même que les marchands arabes arrivent à détourner une part substantielle de la production. « La présence portugaise (un millier d’hommes au maximum au XVIe siècle) était de toute façon trop faible et ne pouvait rivaliser avec les siècles de présence arabe et musulmane dans la région (…) Les richesses de l’Asie, en particulier les épices, avaient plus d’importance que celles de l’Afrique, qui portaient surtout sur l’or et les esclaves (…) ». Les implantations portugaises resteront surtout des étapes de la route vers les Indes. « De tout le chapelet de cités dominées par les Portugais au XVIe siècle, il n’est resté que la colonie du Mozambique, là où l’empreinte lusophone a marqué ».

Si les ressources de l’Afrique orientale en or étaient décevantes, celles en esclaves ne pouvaient rivaliser avec l’Afrique de l’Ouest ou Equatoriale, beaucoup mieux situées pour approvisionner le Brésil. Une nouvelle implantation portugaise sur la côte de l’actuel Angola les accroît considérablement. C’est en 1575 que le conquistador Paulo Dias de Novais établit un comptoir à l’emplacement de la future Luanda. En réalité, il ne s’agit pas tant de commercer avec les indigènes que d’installer par la force un système colonial précoce. L’Angola deviendra un très important centre de traite vers Salvador de Bahia.

Le sud du continent africain n’intéresse pas les navigateurs portugais. « Pendant longtemps,  l’immense côte entre l’Angola et le Mozambique, plus de 3000 milles, ne représentait qu’un obstacle à contourner vers les Indes, pour les Portugais, il n’y avait ni or ni comptoir pour acheter les esclaves ». Ce n’est qu’à la fin du XVIe siècle que les navires portugais et surtout hollandais commencent à relâcher au Cap. La route vers les Indes est devenue plus directe ce qui réduit encore l’intérêt de la côte orientale de l’Afrique.

L’arrivée des navires hollandais marque le déclin de l’influence portugaise dans le commerce européen avec l’Asie. Il a plusieurs causes. L’une est l’absence de volonté politique. De 1581 à 1640, le Portugal est rattaché à l’Espagne et la priorité des rois castillans est leurs possessions d’Amérique. Une autre cause est que le Portugal n’a pas les ressources en hommes pour « contrôler durablement un empire aussi vaste, il se consacrera surtout finalement à sa grande possession d’Amérique, le Brésil, délaissant peu à peu l’océan Indien ». Enfin, dernière cause de l’effacement du Portugal, les guerres de l’Espagne avec l’Angleterre et la Hollande font des implantations et navires portugais des cibles légitimes pour des adversaires ayant des moyens supérieurs.

« Au total, l’impact portugais de la fin du XVe au début du XVIIe siècle sur l’Afrique a été localisé, leur contrôle se limitait à des îles et des forts sur la côte, avec peu de contact intérieur, à l’exception de l’Angola (…). Le plus grand apport des Portugais a été l’introduction de nouvelles plantes américaines, qui ont provoqué une véritable révolution culturale en Afrique : le maïs, le manioc, les haricots, les patates douces. Le manioc notamment permet des rendements élevés, résiste bien à la sécheresse et peut être stocké durablement, il remplace le millet dans les zones de savane peu arrosées ».

 

Ch 6. Traite

La traite interne (jusqu’au XIXe siècle)

L’esclavage est une très ancienne caractéristique des sociétés africaines. La pratique massive de mise en esclavage d’hommes libres existait certainement bien avant le début de notre ère. Elle a été continue jusqu’à l’époque coloniale. Il est raisonnable de supposer que ses modalités et son importance ont été variables selon les régions et les époques. Les données font évidemment défaut pour documenter cette diversité de situations. En revanche, les sources exploitées par les historiens suggèrent que c’est toujours un phénomène structurel d’une importance considérable. Les estimations de la proportion d’esclaves dans la population à l’arrivée des Portugais suggèrent un minimum de 25% en Afrique tropicale. Dans toutes les cultures africaines, l’esclavage est donc profondément enraciné comme pratique traditionnelle parfaitement naturelle.

« Les souverains des empires en possèdent par milliers, mais aussi les nobles, les commerçants et les citadins ». La fortune ne se mesure pas en terres mais en esclaves. L’esclave est parfois un bien de luxe que l’on sacrifie pour honorer quelqu’un. Il est beaucoup plus souvent employé à toutes sortes de tâches collectives ou domestiques, comme soldat de première ligne et bien sûr dans tous les travaux agricoles. Cependant les économies ne sont pas « esclavagistes au sens strict, comme à Rome (…), mais « semi-esclavagistes », car le travail agricole n’est pas le fait uniquement des esclaves, les hommes libres effectuent ces travaux partout dans le Sahel, dans tous les villages ».

Les esclaves ne constituent pas une classe car les sociétés africaines sont divisées verticalement en lignages, et non horizontalement en classes. Le lignage réunit toutes les personnes qui se considèrent comme descendant d’un même ancêtre, réel ou mythique. C’est dans le lignage que s’organisent les solidarités. « Les esclaves familiaux sont intégrés au lignage et ne peuvent donc être vendus mais les captifs récents font l’objet d’un marché ». (…) Les esclaves vendus en Afrique par les royaumes et diverses entités politiques étaient surtout des captifs de guerre, c’est-à-dire en fait pris dans des raids sur des populations plus faibles et moins organisées, le plus souvent résultant des attaques des guerriers de la savane à cheval contre les agriculteurs et peuples sans Etats de la forêt ; plus les marginaux de tous les royaumes, criminels, prisonniers, endettés, accusés d’adultère, de sorcellerie, ou ceux qui d’une façon ou d’une autre avaient défiés un personnage puissant. Ou encore des gens se vendant en période de famine, juste pour survivre, avoir de quoi manger ». Des récits de voyageurs font état du droit des rois de mettre en esclavage qui ils veulent.

« Une particularité de l’esclavage en Afrique était que les esclaves ne pouvaient se reproduire suffisamment (…), et qu’il fallait donc chaque année en introduire de nouveaux pour maintenir leur nombre. Diverses raisons sont avancées, comme le fait que les hommes étaient plus nombreux parmi les esclaves, et donc la natalité ne pouvait compenser la mortalité. Les femmes esclaves étaient souvent prises pour épouses ou concubines par les maîtres et les hommes libres, et leur enfants devenaient libres ». A la fin du XIXe siècle, pour une population de 6 millions d’esclaves en Afrique, il fallait trouver 600 000 nouveaux esclaves par an. L’effet démographique négatif d’un tel prélèvement n’est pas douteux.

 

La traite orientale (650-1920)

 « La traite orientale a commencé dès le VIIe siècle et s’est terminée après la traite occidentale, dans les années 1920. (…) Répartie sur treize siècles, et non quatre comme la traite atlantique, elle a porté sur un plus grand nombre de victimes, et a été moins concentrée. (…) 13 000 esclaves par an en moyenne sur l’ensemble de la période, contre 26 000 pour la traite atlantique entre les XVe et XIXe siècles ». Selon les estimations de Ralph Austen (1987), le total cumulé de la traite orientale est de 17 millions d’esclaves (11,7 pour la traite atlantique). Elle empruntait trois routes : le Sahara (7 100 en moyenne annuelle), la Mer Rouge (3 200) et l’Afrique de l’Est (3 100).

Les femmes étaient plus nombreuses que les hommes dans ces flux, destinées à devenir servantes, épouses ou concubines. Les eunuques étaient aussi une marchandise très prisée. Les jeunes hommes étaient émasculés ; un seul sur dix survivait à l’opération. La mortalité des esclaves est également importante du fait des difficultés de la traversée du Sahara. Les conditions du voyage sont atroces (pieds brulés, très peu d’eau et de nourriture, 14 heures de marche par jour…). Ceux qui ne peuvent suivre sont abandonnés en plein désert. Une fois vendus à l’arrivée, leur espérance de vie est faible. On a estimé que, en moyenne, sept années séparaient leur achat et leur mort (ou leur affranchissement).

En Afrique de l’Est, au cours du long convoyage de l’intérieur des terres vers un port de la côte, les esclaves subissent aussi la férocité des trafiquants. Beaucoup meurent de faim. Ceux qui ne peuvent plus suivre sont systématiquement tués. Les femmes portent souvent un enfant dans le dos et une charge sur la tête, défenses d’éléphants ou autres marchandise. Si elles ont du mal à suivre, les trafiquants les allègent en tuant l’enfant et, si elles n’arrivent toujours pas à suivre, elles sont exécutées au javelot. Les survivants sont ensuite transportés par la mer vers la Perse, l’Inde ou l’Arabie. Les boutres emmenaient entre 100 et 200 esclaves dans des conditions tout aussi épouvantables que celles de la traite atlantique.

La traite atlantique (1518-1867)

 Au total, on estime à 11 ou 12 millions le nombre d’hommes et de femmes qui ont été déportés d’Afrique Noire vers les colonies d’Amérique. Un peu moins de 300 000 esclaves sont déportés pendant le premier siècle de la traite ; quatre fois plus au siècle suivant, soit 1,3 million ; encore presque cinq fois plus, soit 6 millions, pendant le XVIIIe siècle, période d’apogée de la traite ; mais encore 3,5 millions au siècle qui la voit cesser.

Les premiers esclaves africains capturés par des marins portugais sont débarqués à Lagos, en Algarve, dans les années 1440. Constantinople tombe en 1453. Le pape veut mobiliser la chrétienté contre l’ennemi musulman. Une bulle papale de janvier 1454 autorise la mise en servitude perpétuelle des Sarrasins païens et l’appropriation de tous leurs biens. Le flux de nouveaux esclaves va ensuite croître régulièrement. Les razzias initiales vont progressivement faire place au commerce avec des esclavagistes africains. Pour ces derniers, la vente d’esclaves aux Portugais n’est qu’une opportunité nouvelle pour une pratique bien rodée. La traite atlantique naît en prolongement de la traite interne. Au Portugal, les esclaves sont employés dans les exploitations agricoles du sud. Dans les villes, ils deviennent, comme en Afrique, un symbole de richesse. Un siècle après les premières ventes d’esclaves, ils représentent 10% de la population de Lisbonne.

L’extension géographique et la croissance de la traite sont liées à la progression des navigateurs portugais. La mise en valeur des îles colonisées par les Portugais crée de nouveaux débouchés au négoce des esclaves. Le commerce transatlantique prend le relais et génère l’immense flux de main d’œuvre servile entre l’Afrique et les Amériques. Les royaumes africains sont au nombre des pourvoyeurs de la marchandise. Sur l’ensemble de la traite atlantique, le Congo et l’Angola fournissent 40% des esclaves ; le Biafra et le Bénin, un peu moins de 20 % chacun ; la Côte de l’Or, la Sierra Leone et la Sénégambie se partagent le reste. Les principales destinations des navires négriers sont le Brésil (41%), les Caraïbes (49 %), l’Amérique du Nord (4%), et les autres pays d’Amérique latine. Les conditions de vie pendant la traversée sont si épouvantables qu’on a pu estimer à 13 % des esclaves embarqués les pertes moyennes au cours du voyage.

Comme les chiffres précédents le laissent supposer, « la notion de « commerce triangulaire », qui a fait la fortune des livres d’histoire depuis plus d’un siècle est aujourd’hui revisitée ». Le plus grand nombre d’esclaves a été en effet transporté dans l’Atlantique Sud, sans passer par l’Europe, entre le Brésil et l’Afrique centrale, en particulier l’Angola. Il s’agit d’un aller-retour direct entre l’Amérique et l’Afrique ». En revanche, pour des raisons de vents dominants, le commerce triangulaire était économiquement incontournable lorsque la destination des esclaves était les Caraïbes.

« L’idée traditionnelle que les navires européens du commerce triangulaire apportaient surtout des biens de pacotille, de la camelote, de la verroterie aux Africains est également battue en brèche par les historiens. (…) Les principaux produits étaient les tissus, puis les produits métalliques, allant des barres de fer servant d’étalon et de monnaie jusqu’aux ustensiles de toute sorte, et bien sûr les armes. (…). Les armes à feu ont connu un succès foudroyant en Afrique, accompagnant la montée de la traite. On estime qu’en 1682, deux fusils étaient nécessaires pour l’achat d’un esclave (…) en 1718 il fallait déjà 24 à 32 fusils ». Vingt millions d’armes à feu au total auraient été introduites en Afrique durant l’ère de la traite.

 

Les effets de la traite

Les effets de la traite sur les régions africaines pourvoyeuses d’esclaves font l’objet de controverses qui portent moins sur leur nature que sur leur importance. Par exemple, s’il est très évident que la saignée en hommes n’a pas pu favoriser la démographie, la véritable question est l’ampleur de cet effet dépressif et de ses conséquences sur le long terme. Plusieurs arguments sont avancés par ceux qui tendent à les relativiser. Le premier concerne l’importance relative, assez faible, du prélèvement ; par exemple, 0,6 % de la population par an en Angola au pic de la traite. Le second se rapporte à la diminution de la pression démographique sur les ressources : « dans une société soumise au piège malthusien, comme toutes les sociétés avant la révolution industrielle, le prélèvement d’hommes pouvait atténuer les effets désastreux des pénuries alimentaires et famines ». Un troisième argument porte sur le maintien de la fécondité : la traite portant surtout sur les hommes, son effet sur la reproduction a probablement été amorti du fait de la polygamie.

Les controverses mélangent parfois les conséquences de la période d’implantation des Portugais avec celles de la traite atlantique à son apogée. Ainsi, on peut arguer de l’arrivée des plantes américaines, telles le maïs et le manioc, qui a favorisé les cultures et fait diminuer les famines ; mais, en sens inverse, on peut mettre en avant les maladies apportées par les Européens et leurs effets parfois calamiteux sur les populations africaines. Enfin, il n’est pas certain que le raisonnement sur des moyennes soit très pertinent pour apprécier les effets de la traite. Certaines ethnies, réservoirs traditionnels d’esclaves, ont été beaucoup plus affectées que d’autres, voire ont disparu, alors que des royaumes vivant de la traite ont au contraire prospéré, ainsi du Dahomey.

Les conséquences économiques de la traite sont également difficiles à évaluer et donc restent controversées. Un bon exemple porte sur l’éventuelle éviction de l’artisanat africain par les produits européens.

Ces questionnements débouchent sur une interrogation portant sur le retard de développement de l’Afrique précoloniale par rapport à l’Europe. Peut-on l’attribuer aux effets de la traite ? Jacques Brasseul ne le pense résolument pas. « Le retard de l’Afrique est évidemment antérieur à la traite, il n’en est pas la conséquence, il en est la cause. C’est bien parce que les Africains ne disposaient pas des techniques et des moyens des Européens, que ceux-ci ont pu les déporter, c’est bien parce que l’esclavage aussi préexistait en Afrique que les royaumes africains ont trouvé normal de continuer cette pratique avec les nouveaux venus. Sinon, si l’Afrique n’avait pas été en retard, si par exemple elle avait été plus avancée (…) cela aurait pu être les Africains qui seraient venus chercher des esclaves sur les côtes européennes. L’idée paraît évidemment saugrenue, mais son incongruité même montre l’évidence, à savoir que l’Afrique a souffert de son retard ».

 

La fin de la traite

 A la fin du XVIIIe siècle, l’Angleterre domine la traite, avec plus de la moitié du commerce transatlantique. Le pays est agité par la lutte entre partisans de la liberté, des hommes, ou/et des échanges, et ceux qui défendent l’esclavage ou/et les tarifs douaniers. Les premiers remportent une importante victoire. « En février 1807, le parlement britannique passe une loi qui déclare la traite illégale pour les sujets de sa majesté. En 1811, une autre loi impose des pénalités élevées à quiconque, quelle que soit sa nationalité, pratique la traite. (…) C’est le début de la mise en place d’un contrôle maritime exercé par des patrouilles de la Royal Navy pour arrêter les navires négriers et libérer les esclaves transportés (…). Ces décisions sont suivies d’une intense activité diplomatique. « Les négociations, les pressions, la lutte d’influence, tout est utilisé pour convaincre les autres nations de suivre. Les Etats-Unis interdisent la traite en 1808, la Hollande en 1814, la France en 1818, le Portugal en 1836, le Brésil en 1850 et l’Empire Ottoman en 1857 ».

« La campagne pour abolir l’esclavage lui-même et non plus seulement la traite, ne commence à donner des résultats que dans les années 1830 ». L’esclavage est aboli en 1833 par l’Angleterre. Les autres pays suivront, souvent en traînant les pieds. Pour n’en citer que deux : la France, en 1848, à la faveur d’une révolution, et les Etats-Unis en 1865, au prix d’une guerre civile. Les retardataires sont le Portugal (1878) et, surtout, l’Espagne (1886) et le Brésil (1888).

La mise hors la loi de la traite par les britanniques n’a pas fait cesser le trafic, en particulier vers le Brésil et Cuba. Presque 3,5 millions d’esclaves traversent l’Atlantique au XIXe siècle. Cependant elle a eu un effet dissuasif. En son absence la traite aurait été beaucoup plus importante. Sa diminution a été plus rapide en Afrique de l’Ouest, mieux contrôlée par les navires britanniques que les routes Angola-Brésil ou Mozambique-Brésil.

En Afrique de l’Ouest, progressivement, le commerce d’esclaves devenant difficile, et aussi sous l’impulsion de la demande européenne, les échanges se réorientent vers le commerce légitime, l’exportation de productions agricoles. Dès 1830, les exportations d’huile de palme dépassent la valeur des exportations d’esclaves. De même, les exportations de coton connaissent une expansion spectaculaire.

Le commerce légitime a deux effets économiques, il a d’abord favorisé « une plus grande présence européenne, par rapport à la traite, et avec elle une influence croissante des Européens et de leur culture en Afrique ». Ensuite, il a eu comme effet néfaste une extension de l’esclavage interne. Le phénomène touche progressivement toute l’Afrique tropicale.

« Puisque les esclaves ne pouvaient être exportés, leur nombre grossissait et ils étaient employés dans tous les secteurs permettant de remplacer les exportations d’hommes par des exportations de produits africains comme les huiles. Le bois précieux est également exporté, mais aussi la gomme arabique, la cire d’abeilles, le café, les noix de coco et toujours l’ivoire, le sel, les plumes d’autruche et les noix de Kola. En outre de nouvelles cultures sont introduites comme l’arachide, le sucre, le cacao, le thé ou la cannelle. Toutes ces activités étaient labour-intensive, de même que les moyens de transport pour acheminer les produits, et le travail et le dos des esclaves en Afrique même ont permis de produire et d’exporter sur une échelle accrue tous ces biens ».

« La campagne d’abolition, puis la chasse aux négriers au XIXe, renforcent l’idée d’une mission de l’Europe en Afrique. La colonisation peut donc être vue comme la suite logique de la traite atlantique ; le mouvement abolitionniste avait réussi à éliminer la traite, puis l’esclavage dans les colonies européennes en Amérique, il restait l’esclavage en Afrique même, qui a continué à se développer au XIXe siècle. Les impérialistes européens utiliseront cet argument en se plaçant dans le prolongement de l’action abolitionniste ».

 

Ch 7. Pressions

En Afrique, le XIXe siècle est « celui de la transition de l’économie de traite à l’économie de production, essentiellement à travers le commerce licite et les plantations ». Les évolutions sont cependant différentes selon les régions, ce qui justifie la régionalisation de l’analyse. « Un point commun caractérise toute l’Afrique, c’est la pression croissante qui résultera dans la colonisation directe après la conférence de Berlin, en 1884-1885.

Au début du siècle, l’Afrique de l’Ouest connaît une progression géographique et une évolution de l’islam. Jusqu’alors sa diffusion se limitait aux élites ; « il restait peu répandu dans la paysannerie et le peuple, et partout mêlé de paganisme ». Les confréries islamistes peules entreprennent, d’une part, de l’imposer à tous et, d’autre part, de l’étendre vers les royaumes encore païens. Les guerres saintes successives, internes et externes, permettent la création d’empires théocratiques.

L’empire peul du Sokoto (1804-1903), situé au nord de l’actuel Nigéria, le plus vaste de la région, compte environ 10 millions d’habitants. « Il s’agit d’un califat religieux intransigeant, bien organisé, avec des émirats locaux, une trentaine, et dont le dirigeant prend le titre de sultan. (…) Le Sokoto est une société esclavagiste. Les esclaves sont employés partout, pas seulement dans l’agriculture (…) ». Les Anglais soumettent l’Empire en 1903.

L’empire peul du Macina (1819-1862) autour du delta intérieur du Niger est caractérisé par un contrôle très strict des mœurs et une organisation économique hautement productive qui évoque le corporatisme ou le socialisme réel. L’empire est détruit en 1862 par le fondateur de l’empire de l’ethnie Toucouleur (peuls métissés) qui l’englobe. La conquête Toucouleur est partie de la vallée du Sénégal. L’empire Toucouleur, plus vaste, est moins rigoriste. Il prend fin en 1893 avec la colonisation française.

Fondée par des philanthropes luttant contre l’esclavage, Freetown, au Sierra Leone, est la première implantation durable des Britanniques. A partir de 1808, le gouvernement britannique la choisit comme base de la Royal Navy pour sa lutte contre les négriers. « Dans le même état d’esprit, le Libéria est fondé par des Américains en 1821. Les comptoirs de la Côte de l’Or et autour sont peu à peu contrôlés par la marine britannique ». En 1874, le Gold Coast, futur Ghana, devient une colonie anglaise.

Anglais et Français utilisent les voies navigables pour pénétrer un continent dépourvu d’infrastructures grâce aux nouveaux bateaux à vapeur. Les Français remontent le fleuve Sénégal. Dès 1819, ils construisent un fort à 600 kms de l’embouchure. Nommé gouverneur du Sénégal en 1854, Louis Faidherbe « entreprend la conquête totale de la vallée et sa mise en valeur, notamment avec l’arachide ». Dans les années 1830, les Anglais lancent des navires de reconnaissance sur le Niger. La progression est freinée par l’hostilité des tribus et la malaria qui décime les équipages. En 1854, une expédition remonte le Niger sur 1000 kms et revient sans perte, le capitaine ayant obligé l’équipage à prendre de la quinine. Sur la côte, Lagos est prise en 1851 et devient une colonie en 1861. « Avant même la colonisation directe qui intervient dans les années 1884-1885, le delta du Niger est entré dans la sphère d’influence de la Grande Bretagne ».

Les colonisateurs européens freinent l’expansion de l’Islam en Afrique noire. Des missions protestantes et catholiques sont fondées. « Les missionnaires ont énormément contribué à la connaissance de l’Afrique, vivant au sein des populations, ils ont pu l’étudier de près, parfois traduisant la bible dans les langues locales, étudiant ces langues, introduisant l’écriture et ouvrant ainsi la voie à des cultures littéraires. Mais ils ont aussi été des agents actifs de la colonisation, incitant leurs gouvernements respectifs à intervenir en Afrique de façon à faciliter leur volonté d’évangélisation ».

Le commerce licite se développe tout au long du siècle. « La demande croissante d’huiles diverses en Europe, avec le développement de l’industrie et du rail, a bien sûr favorisé la culture de l’arachide en Afrique de l’Ouest. Il en va de même pour l’huile de palme ». « Ces cultures ne demandent que de petites exploitations, à la portée du paysan africain, qui peut à son tour bénéficier des importations de biens manufacturés bon marché de la révolution industrielle. C’est donc un changement structurel auquel on assiste, une redistribution des revenus en faveur de la masse (…) ». La France et plus encore l’Angleterre dominent ce commerce. « La montée des échanges s’accompagne de l’apparition d’une nouvelle catégorie de marchands africains, les entrepreneurs européanisés, qui participent activement à ces flux et réalisant des fortunes ». Cependant, « les techniques de culture ne changent pas, elles restent traditionnelles, sans connaître d’amélioration des rendements ou de la productivité. (…) La terre reste gérée collectivement, appropriée communautairement, il n’y a pas de place pour l’individu innovateur. La charrue et l’attelage ne sont pas pratiqués, les famines continuent à menacer ».

La traite atlantique dure plus longtemps en Afrique centrale. Elle est encore massive pendant la première moitié du XIXe. L’Angola est une chasse gardée pour les négriers portugais ou brésiliens. Par la suite, elle continue clandestinement pour se tarir dans les années 1860. L’éviction par le commerce licite est lente. La production d’autres produits, est basée sur l’esclavage interne. Ainsi du caoutchouc au Congo, propriété personnelle du roi des Belges, récolté dans la forêt, sous une contrainte abominable. En Angola, c’est d’abord l’ivoire qui remplace les esclaves comme produit dominant à l’exportation, complété par la production des plantations naissantes.

En Afrique orientale, l’Ethiopie « conserve un avantage sur les autres régions africaines, une culture littéraire ancienne et un sentiment d’appartenance nationale entretenu par une Eglise tout aussi ancienne ». Le pouvoir central est faible mais l’Ethiopie garde son indépendance. Les démêlées avec les Anglais, en 1867-68, font prendre conscience de l’écart technologique avec les Européens. Les négus accumulent les armes et mettent sur pied une armée plus moderne. Ils se font conseiller par des Européens. Une ligne de chemin de fer est construite entre Addis-Abeba et Djibouti (1897-1917).

« En Afrique de l’Est, le trafic des esclaves s’accroît aux XVIIe et XIXe siècles, du fait de la demande émanant des îles Mascareignes, où la France installe des plantations de sucre, et de celle venant des Omanlis, contrôlant la côte et développant des plantations de girofle ». Quand les Anglais font pression sur les sultans de Zanzibar pour arrêter la traite, elle n’en continue pas moins sur le continent et à une échelle accrue car les esclaves sont de moins en moins envoyés à l’extérieur, mais utilisés sur place ». Comme ailleurs, « le commerce légitime (clous de girofle, caoutchouc, copal, ivoire), mène en réalité à une extension de l’esclavage interne ». Dans l’intérieur, entre les razzias, la chasse aux éléphants, la diffusion des armes à feu, la violence devient endémique dans la seconde moitié du XIXe siècle » à la veille de la colonisation. Zanzibar devient un protectorat anglais en 1890.

Le sud de l’Afrique connaît de profonds bouleversements au XIXe. Les Hollandais créent un poste permanent au Cap en 1652. Les conditions climatiques méditerranéennes et les ressources en terres fertiles attirent des colons. Les Hollandais sont « à cette époque les plus avancés en Europe sur le plan des pratiques agricoles ». Ils introduisent « la culture du trèfle, qui a l’avantage de restaurer la fertilité du sol et de donner du fourrage aux bêtes ». Après 1685, arrivent des Huguenots fuyant les persécutions en France, « apportant avec eux, entre autres métiers qualifiés, la culture de la vigne et la production de vin ». Avec l’extension de la colonie, les conflits avec les premiers occupants, Hottentots et Khoïsans, sont inévitables. Les premiers sont repoussés au nord et les seconds décimés par les maladies apportés par les Européens. Des esclaves sont importés de l’extérieur (Madagascar, Afrique de l’Est, Malaisie, Indonésie).

« Au Cap, la population européenne grossit au XVIIIe et les colons se mettent à lancer des incursions vers l’intérieur, cultivant, élevant et échangeant avec les Hottentots. Ces fermiers migrants, Trekboers en hollandais, se coupent progressivement des contacts avec la côte, des contacts avec l’Europe et leurs racines, et forment une nouvelle culture, individualiste, résistante, rude, celle des Afrikaners, parfois illettrés, atteignant au mythe » (…) Ils arrivent aux confins de l’expansion bantoue vers le sud en 1770.

Les Britanniques prennent le contrôle du Cap en 1806. Des colons sont implantés. Ils développent l’élevage de moutons mérinos. La laine devient le premier produit d’exportation. Le besoin de nouvelles terres a pour conséquence les guerres cafres ou guerres de frontière avec les peuples bantous du nord-est, solidement implantés et organisés en Etats ; elles vont durer pendant l’essentiel du XIXe siècle.

L’instabilité de la région est accrue par les guerres entre peuples bantous, initiées par l’expansionnisme du royaume Zoulou créé en 1816. Elles ont pour causes « les rivalités entre les groupes pour acquérir des terres, du bétail et des hommes, et aussi pour pratiquer le commerce avec les Européens (notamment l’ivoire et les esclaves) » basés dans la baie de l’actuelle Maputo.

« A la fin de cette période de dévastation, en 1836, des Afrikaners de la colonie du Cap (…) environ 14 000 hommes, femmes et enfants, se lancent avec leurs chariots et wagons dans une longue expédition vers le nord, le Grand Trek, qui va durer une décennie. Ils partent pour échapper à l’administration anglaise, ses réformes et son changement d’optique en faveur des populations locales et de leur protection (…) notamment sous l’influence religieuse de la London Missionary Society » (…) Les batailles avec les bantous du nord-est s’ajoutent aux guerres locales ».

« Les Boers fondent en 1839 la république du Natal, annexée par les Britanniques dès 1843, Port Natal (futur Durban) étant un havre trop important pour être laissé hors de leur contrôle ». Les Afrikaners repartent vers l’ouest et « contribuent à la formation de deux nouvelles républiques, le Tranvaaal (South African Republic) et l’Etat libre d’Orange au sud du premier, tous deux reconnus par les Anglais en 1852 et 1854. En 1857, sous la pression populaire, dans les républiques boers, l’Eglise réformée hollandaise prend une décision aux conséquences durables, un tournant dans la politique raciale, organiser des offices séparés pour les Blancs et les Coloreds de la même religion. C’est l’origine de la ségrégation et de l’apartheid, des thèses du développement séparés ».

« La découverte de mines de diamants à Kimberley en 1867 contribue (…) à la mise en place d’une société basée sur la ségrégation raciale en régression par rapport aux mesures égalitaires prises par les Anglais, à l’origine du départ des Afrikaners et du grand Trek ». La région, disputée entre Africains et Boers, est annexée par les Britanniques en 1871. L’afflux de revenus provenant des mines renforça l’autonomie du gouvernement du Cap et les électeurs blancs imposèrent des mesures de séparation » dans toutes les institutions.

La ruée vers le diamant se mesure au fait que, simple hameau quatre ans plus tôt, en 1871, Kimberley, avec 50 000 habitants, est plus peuplée que Le Cap. « La demande en biens de toute sorte explosait, revivifiant l’économie locale et régionale. Les deux tiers de ses habitants étaient africains de toutes les ethnies environnantes. (…) A partir du milieu des années 1870 commencent l’industrialisation et l’accumulation du capital dans les mines de diamant de Kimberley (…). Durant les années 1880, des regroupements aboutirent à la constitution d’un monopole, celui de la Cie De Beers, fondée en 1888 par Cecil Rhodes, un immigrant anglais qui avait fait fortune comme mineur individuel au cours de la première décennie du diamant. Toute l’économie de la région tomba peu à peu sous son contrôle (…). Le salariat est la règle dans les mines où la pratique de l’esclavage apparaît totalement inadaptée. (…) Rhodes devient Premier ministre de la colonie du Cap en 1890. Il est à l’origine de la colonie britannique de Rhodésie ».

« Vingt ans après la découverte des diamants, les mêmes aspects se retrouvèrent lorsque l’exploitation de l’or débuta dans le Witwatersrand, au Transvaal au sud de Pretoria », en 1886. Fondée la même année, Johannesburg, compte 50 000 habitants en 1890 ! « Les capitaux investis dans les mines d’or représentent en 1897 quinze fois ceux des champs de diamants, le nombre de travailleurs dix fois, et la valeur de la production plus du double ». Johannesburg devient le moteur d’un développement économique rapide de toute la région. L’afflux d’immigrants, les uitlanders, menace de submerger la population des Boers, aussi le gouvernement du Transvaal refuse de leur donner des droits civiques. Les Britanniques désireux d’annexer le Transvaal et ses ressources en or se saisissent de ce prétexte. La deuxième guerre des Boers (1899-1902), « atroce avec la mise en place de camps de concentration », met fin à l’indépendance du Transvaal et de l’Etat libre d’Orange.

La révolution minérale sud-africaine a profondément modifié la structure de la population. De 20 000 Européens dans la province du Cap en 1798, on atteint 750 000 dans les années 1890 pour l’Afrique australe. Cette importante minorité d’Européens, 10% de la population, dominant tout un pays reste un cas unique en Afrique. Toutefois, dans les deux dernières décennies du XIXe siècle, la ruée sur l’Afrique des puissances européennes est lancée : le Scramble for Africa voit les invasions et annexions européennes se précipiter. La période coloniale commence au tournant du XXe siècle.

 

Ch 8.   Colonisation

Vers 1900, les annexions sont terminées. Sept pays ont participé à la ruée sur l’Afrique : Allemagne, Belgique, Espagne, France, Grande-Bretagne, Italie et Portugal. « (Ils) se sont taillé des territoires énormes ; ainsi l’empire colonial français représente 9,7 millions de km2, le britannique 5,2, le Congo belge 2,3, les possessions portugaises 2 et les allemandes 1,8 ». Le découpage géographique « ne tient souvent pas compte des peuples et des groupements humains, la plupart des colonies en contiennent un nombre élevé, mais certains peuples se trouvent aussi divisés entre diverses colonies ».

« La période coloniale a duré 70 ans de 1890 à 1960, la même durée que l’URSS. (…) On distingue habituellement la colonisation indirecte des autorités britanniques, conservant les hiérarchies et institutions locales, et celle directe à la française, plus directive et centralisatrice, et comportant une volonté d’assimilation, pratiquée également par le Portugal, la Belgique et l’Allemagne (jusqu’en 1919, avec la perte de ses colonies) ».

Après la frénésie politique et diplomatique de la « course à l’Afrique », l’intérêt pour les colonies retombe en Europe. « Les gouvernements européens se trouvent confrontés au coût croissant de la colonisation ». La doctrine dominante est que « la bonne colonie est celle qui se suffit à elle-même financièrement, qui ne coûte rien l’Etat, qui peut équilibrer ses dépenses grâce aux produits d’exportation. Il s’agit d’intégrer l’Afrique dans l’économie mondiale, selon les spécialisations possibles, les dotations en produits primaires, agricoles ou miniers de chaque région ». En attendant la réalisation des rêves de bonnes colonies, il faut des dotations de la métropole et des taxes payées par les Africains pour équilibrer les budgets. Pour que les taxes rentrent, il faut que les indigènes aient des revenus, donc qu’ils aient des cultures commerciales. Mais, pour l’acheminement des récoltes, il faut aussi construire de coûteuses infrastructures… ce qui creuse le déficit à combler. La collecte des taxes se fait souvent avec brutalité.

Dans le monde rural africain, la vie continue, inchangée. Les autorités traditionnelles dirigent les affaires courantes. La fin des guerres tribales et l’introduction de l’impôt sont les deux changements les plus marquants. Initialement, « l’engagement humain des Européens reste limité et leur présence dans les colonies très réduite ». Un très petit nombre de responsables administratifs gèrent les colonies.

« Pour expliquer la facilité de l’invasion impérialiste, et ce contrôle de populations entières par un si faible nombre d’Européens, de même que l’absence de soulèvement général africain, (…) il faut revenir sur un désastre économique de la fin du XIXe siècle en Afrique, qui met les habitants en situation de faiblesse extrême, au moment même où les Européens poussent leurs pions ».

« Les sécheresses répétées entre 1890 et 1920 réduisirent le débit des fleuves, firent reculer les lacs, chuter la production agricole. (…) Les invasions de sauterelles également détruisirent une bonne partie des récoltes. (…) En outre dans les populations affaiblies, les maladies firent des dégâts énormes, avec le choléra, le typhus, la fièvre jaune, la syphilis, la gonorrhée, la variole, la méningite et la tungose. (…) La peste bovine se mit de la partie et tua jusqu’à 95% de tout le cheptel entre 1889 et le début des années 1900 ». « Partout les Africains étaient affamés, malades, démoralisés, et anxieux de nouer de bonnes relations » et non de résister à l’avancée de l’homme blanc. « La crise est peu à peu surmontée dans les années 1900. La colonisation se stabilise et les autorités entament les premiers investissements ».

C’est l’époque de projets grandioses de lignes ferroviaires qui seront abandonnés les uns après les autres. Il y a cependant des débuts de réalisation et les réseaux régionaux sont constitués dès les années 1920. Ils bénéficient surtout aux flux commerciaux vers la mer et l’extérieur. « Il faudra cependant attendre les routes, les automobiles et surtout les camions, dans les années 1920 », système de transport plus souple, décentralisé et accessible pour voir les Africains profiter pleinement de la modernisation du transport. « Les camions remplacent les dromadaires, les ânes ou les hommes, permettant de transporter les produits comme l’arachide depuis les zones les plus reculées ».

En Afrique de l’Ouest, « le système du petit paysannat africain est préféré par les autorités coloniales qui savent (…) que les paysans peuvent fournir des produits d’exportation à meilleur coût. La mise en place de plantations européennes apparaît inutile, susceptible de créer des conflits, et de toute façon les investisseurs privés potentiels sont peu nombreux. (…) Le début de la colonisation voit une progression très rapide de la production pour le marché, et par la suite un ralentissement dû au peu de changement dans les méthodes ». La houe n’est pas remplacée par la charrue. Il n’y a pas d’évolution vers une agriculture intensive. L’extension des nouvelles cultures (coton, cacao, café, tabac, arachide, huile de palme et de palmiste) illustre la réactivité des petits paysans aux signaux du marché.

Cependant, en règle générale, « les pouvoirs coloniaux attribuèrent des monopoles d’achat des récoltes à des firmes européennes. (…) Ils contrôlaient aussi les prix à l’exportation par le biais d’agences et de compagnies spécialisées. Les prix payés aux producteurs africains étaient les plus faibles possibles, et quant les prix montaient sur les marchés mondiaux, elles gardaient la différence ».

A la différence de l’Afrique de l’Ouest, « en Afrique orientale, on assiste à l’implantation de fermiers européens pratiquant un capitalisme agraire ». « Les Européens appuyés par les autorités prennent les meilleures terres et utilisent des techniques plus élaborées qui seront par la suite adoptées par les Africains. (…) Un capitalisme agraire africain se forme ainsi en Afrique orientale et au nord de l’Afrique australe ». Cet effet d’entraînement ne se constate pas en Afrique du Sud où les agriculteurs africains se voient réduits à un prolétariat rural employé par les fermiers européens et dans les plantations.

« L’esclavage continuait sous des formes cachées ou atténuées à l’époque coloniale. Les habitudes du XIXe siècle, d’un esclavage interne généralisé, ont eu du mal à disparaître. (…) On estime à environ deux millions encore en 1905 le nombre d’esclaves en Afrique le l’Ouest française, dans les ex-Etats musulmans. (…) 300 000 esclaves sont libérés entre 1905 et 1907, et le mouvement continue par la suite, l’esclavage disparaît entre les deux guerres ». Cependant, dans toutes les colonies africaines, au bénéfice des autorités et des projets d’infrastructure, est créé un régime de travail forcé, analogue à la corvée d’ancien régime, qui est un substitut à l’esclavage. Il n’est aboli qu’en 1946 dans toutes les colonies françaises.

« Les implantations d’activités de transformation pour fabriquer des biens manufacturés, sont largement absentes en Afrique coloniale ». Les deux principales explications sont la baisse des coûts de transport vers les métropoles et/ou la crainte de créer des concurrents outre-mer. Les pays du sud de l’Afrique font exception à cette règle. La révolution minérale voit la mise en place d’équipements lourds pour exploiter les diamants et l’or, l’emploi d’une population blanche d’encadrement et l’extension rapide d’un vaste salariat africain peu payé mais suffisamment « pour attirer sans cesse des travailleurs venant de tout le sud du continent. (…) L’Afrique du Sud devient ainsi une exception, du fait d’une rapide industrialisation ente les deux guerres. Celle-ci est favorisée par une action décisive de l’Etat afrikaner, pour lequel, dès les années 1920, le développement industriel devient une priorité ».

« Le commerce à l’époque coloniale connaît une amplification rapide, mais surtout bien sûr orienté vers l’extérieur, vers les métropoles. Cependant, pour les pays européens, la part du commerce avec leurs colonies dans l’ensemble de leurs échanges reste modeste. « En 1913, l’Afrique dans son ensemble représentait 7% du commerce extérieur britannique (en dehors de l’or) et 10% de celui de la France. (…) L’Afrique tropicale ne comptait que pour 2% du commerce anglais et 1% de celui de la France ». Des pourcentages voisins de 1% caractérisaient aussi la part des colonies belge et allemande dans les échanges de leur métropole. Très logiquement, le commerce avec l’Afrique du Sud est bien supérieur à celui avec les autres colonies. En 1930, il représente plus de la moitié des échanges extérieurs de l’Afrique, pays méditerranéens compris (dont deux autres exportateurs importants l’Egypte et l’Algérie).

Les effets de la colonisation sur la démographie sont d’abord négatifs. « Les premières décennies de la colonisation ont plutôt vu une baisse ou une stagnation de la population ». Evoqués plus hauts, les fléaux qui s’abattent sur l’Afrique en sont une explication générale mais la colonisation y a aussi sa part. En Afrique de l’Ouest, l’orientation précipitée (forcée) vers l’agriculture commerciale amplifie les famines. Ainsi encore des excès du travail forcé : « entre 1880 et 1920, la population du Congo est réduite dans des proportions inimaginables du fait des atrocités du règne de Léopold II dans l’exploitation forcenée du caoutchouc, elle diminue au rythme de 0,25% par an. (…) Les populations de l’Afrique équatoriale française subissent les mêmes exactions qu’au Congo (…) dans l’exploitation du caoutchouc, puis dans la construction de la ligne de chemin de fer Brazzaville-Pointe Noire avec des pertes de travailleurs forcés épouvantables ».

Entre les deux guerres, l’amélioration des conditions climatiques et donc des récoltes ainsi que les progrès des systèmes de santé ont pour conséquence « une révolution démographique en Afrique coloniale », une explosion de la population. L’Afrique passe de 130 millions d’habitants en 1900 à 170 en 1930 et à plus de 200 millions à la fin des années 1940. « La population d’origine européenne reste très minoritaire dans l’Afrique coloniale ». Au milieu des années 50, elle ne représente que 2% des 240 millions d’habitants du continent, soit 5 millions, dont 3 millions pour l’Afrique du sud et 1 million pour l’Algérie. Un million de colons Européens sont éparpillés sur tout le reste du continent, essentiellement dans les grandes villes.

« L’éducation au départ est confinée aux missions, mais dans la deuxième phase de la colonisation, après 1918, nombre d’institutions scolaires sont mises en place par les autorités. (…) L’enseignement est souvent biaisé, centré sur la culture des métropoles, selon l’image traditionnelle de « Nos ancêtres les Gaulois avaient les yeux bleus »». Les progrès de la scolarisation concernent surtout l’école primaire. En 1938, « il n’y a pas plus de 11 000 jeunes Africains recevant un enseignement secondaire dans toute l’Afrique noire sur un total d’environ 170 millions de personnes ». Les premières universités apparaissent dans les années 50. A la veille des indépendances, la pénurie de main-d’œuvre qualifiée constitue un lourd handicap pour les futurs Etats.

 

Epilogue : Depuis les indépendances

Les conditions économiques favorables des années 1950 ont aidé l’accession à l’indépendance, processus dont les ressorts politiques sont multiples. « Les indépendances autour de 1960 aboutissent à la formation d’une cinquantaine d’Etats-nations ». « Les responsables africains ont eu la sagesse de ne pas remettre en cause les frontières héritées de la colonisation, malgré leur arbitraire, évitant le risque d’une aggravation des conflits ».

Après les indépendances, l’euphorie caractérise les années 1960. La croissance se maintient. « Les pays africains visent alors l’industrialisation, considérée comme la voie royale du développement, favorisée par l’Etat » et … financée par l’agriculture. Les années 1970 voient l’accumulation de difficultés tant politiques qu’économiques. Elles s’aggravent dans les années 1980, appelée la décennie perdue pour le développement. « La fin du siècle cependant voit à la fois l’exacerbation des crises politiques, guerres, génocide, sida, mais aussi un renouveau institutionnel et économique, l’adoption de politiques plus avisées, conduisant à un retour à la croissance, une croissance plus forte que dans le monde développé, qui dure maintenant depuis une vingtaine d’années, et plus rapide encore dans les pays africains à faible revenu ».

« Les stratégies d’industrialisation ont ponctionné l’agriculture, avec des effets désastreux sur ce secteur, le plus important dans ces économies rurales, et donc sur l’ensemble de l’économie. (…) Des raisons politiques expliquent ces orientations erronées. La première est qu’en Afrique les paysans sont loin du pouvoir (…) à la différence des citadins. (…) Les régimes en place ont tout à craindre des contestations des seconds, et peu des premiers ». Ils ont donc tendance à favoriser « les habitants des cités, notamment avec des prix maintenus artificiellement bas pour les produits alimentaires ». La seconde a été, dans certains pays, l’adhésion au socialisme réel, à l’économie planifiée, comme voie privilégiée de développement des pays pauvres, avec l’URSS comme modèle. « Le colonialisme était profondément associé au capitalisme et il n’est pas surprenant que de nombreux pays aient opté pour une voie socialiste au cours des décennies suivantes. (…) L’échec de toutes ces expériences, du Mali à L’Ethiopie, de la Tanzanie au Ghana, en passant par la Guinée ou le Bénin, comparé aux réussites relatives de pays comme le Kenya, le Sénégal, le Malawi ou la Côte d’Ivoire, est maintenant patent et elles ont été abandonnées. (…) Il n’y a pas de raccourci vers le développement, l’efficacité du capitalisme de marché est une nécessité ».

Au début des années 1980, les institutions de Bretton-Woods, le FMI et la Banque mondiale, font pression pour que les orientations étatistes et dirigistes soient abandonnées pour des politiques favorables au marché. En contrepartie de l’attribution de prêts, des programmes d’ « ajustement structurel, censés remettre l’économie sur les rails, favoriser la croissance », sont mis en œuvre par 36 pays. Ils impliquent une perte de privilèges et de rentes pour toutes les bureaucraties et affidés des pouvoirs, et leur coût social est élevé ; leurs résultats ont été variés.

« L’évolution politique dans l’ensemble du continent est marquée par des régimes autoritaires à parti unique, parfois éclairés comme en Côte d’Ivoire au temps d’Houphouët-Boigny, parfois despotiques et ruinant leur pays dans la corruption et un clientélisme exacerbé (ainsi au Zaïre de Mobutu), parfois meurtriers comme en Guinée avec Sékou Touré, en Ouganda avec Idi Amin Dada, Bokassa de RCA ou en Ethiopie avec Mengistu. Les démocraties sont l’exception (Sénégal, Botswana, Gambie), mais elles progressent à partir des années 1990, comme dans le cas exemplaire de l’Afrique du Sud ».

« La justification du parti unique réside dans les divisions ethniques des pays africains, où les gens votent en fonction de leur appartenance et non selon des critères politiques ». Le parti unique de masse et discipliné serait la seule voie de dépassement des divisions pour pouvoir mener une politique de développement. Il a parfois été interprété comme « l’équivalent moderne des traditions africaines ancestrales, où les plus anciens, les sages, prenaient les décisions dans l’intérêt général. (…) En réalité, le parti unique a surtout servi à renforcer le pouvoir du chef et des élites privilégiées, et à les enrichir toujours plus (…). La corruption et le clientélisme sont généralisés, ainsi du Nigéria après l’Indépendance ».

« Les choses changent à partir des années 1990, les pays africains s’engagent dans des réformes de grande ampleur, tandis que la croissance forte des pays émergents, et en premier lieu la Chine avec sa demande insatiable de produits primaires (…), favorise le redémarrage en Afrique ». L’accent est porté « sur la mise en place d’une bonne gouvernance, c’est-à-dire de meilleures politiques économiques (baisse de l’inflation, équilibre budgétaire, ouverture aux échanges extérieurs) et d’institutions adaptées, favorables au développement » (garantie des droits de propriété, sécurité des échanges, intégrité des administrations). « En outre, le continent a entamé sa transition démographique, avec l’urbanisation et l’industrialisation croissantes (…) l’écart entre croissance économique et croissance de la population tend à augmenter, favorisant une hausse du revenu par tête. Enfin les progrès agricoles, l’adoption progressive de nouvelles techniques intensives, ainsi que les variétés à haut rendement (…) favorisent la croissance et la libération de main d’œuvre pour les activités secondaires et tertiaires, industries et services ».

« L’Afrique noire serait-elle enfin bien partie, pour paraphraser le livre célèbre de René Dumont en 1962, à peine les indépendances acquises ? La croissance des vingt dernières années (…) semble l’indiquer, mais elle reste fragile, encore basée sur les matières premières exportées dont les prix peuvent varier rapidement, et aussi sur la demande des pays développés et émergents. Les inégalités et la pauvreté restent énormes, la corruption répandue avec souvent des élites prédatrices, la production alimentaire est encore insuffisante et de nombreux pays dépendent toujours des importations pour nourrir leur population. Le continent dans son ensemble ne représente que moins de 3% du PIB mondial. L’avenir est donc ouvert, mais l’Afrique et les Africains, qui ont connu une modernisation extraordinaire depuis deux siècles (…), malgré toutes les crises (économiques, sociales, sanitaires, politiques), ont une capacité d’adaptation et de résilience qui permet d’augurer une évolution plus favorable ».

 

Propos conclusifs

 Au terme des quelque 360 pages très denses de cette Histoire économique de l’Afrique tropicale, le lecteur n’échappe pas à un sentiment de satiété. Bien évidemment, il n’est que transitoire. L’appétit renaît vite. C’est avec plaisir que l’on retrouve tel ou tel développement, que l’on médite sur les rapprochements de quelques unes des 26 cartes, que l’on fouille parmi les 17 tableaux, sans oublier la relecture gourmande de certains des 23 encadrés. Une table des matières détaillée et un index très complet facilitent ces usages sélectifs d’approfondissement. Ce sont ceux d’un ouvrage de référence, destin promis au livre de Jacques Brasseul. C’est alors que, loin de la satiété, le manque fait irruption : « Quel dommage que cet aspect ne soit pas plus développé ! Etc. ». On se prend à rêver d’une publication en trois volumes…

Avec la nécessaire dose de mauvaise foi qu’implique l’exercice, on pourrait reprocher à l’ouvrage d’avoir les défauts associés à certaines de ses qualités. Ainsi, s’il est frustrant que certains développements ne soient pas plus conséquents, on voit mal, tant le soin apporté à son équilibre est grand, quelle partie du texte pourrait être évincée pour leur faire de la place. Autre exemple, si la constante référence à la littérature existante, la citation fréquente des textes, la présentation des divergences entre les spécialistes de l’histoire économique de l’Afrique, sont, avons-nous dit, d’excellentes options, il n’en demeure pas moins que, parfois, le texte donne l’impression d’une bousculade d’idées dont la conséquence est une aspiration à moins de modestie de l’auteur et donc à la production d’un propos plus synthétique.

Une interrogation majeure pour l’histoire économique de l’Afrique tropicale est celle de la stagnation séculaire de l’agriculture du fait d’un mode de production figé, correspondant, pour faire simple, à l’âge du fer néolithique. Jacques Brasseul donne l’impression de privilégier une explication en termes de rationalité collective : lorsque la famine menace, l’innovation agricole présente un risque trop important ; la sagesse est de s’en tenir à des pratiques éprouvées qui limitent le danger de catastrophe alimentaire. Elle est évoquée à plusieurs reprises. Cependant, également dans plusieurs passages, il est rapporté que l’agriculteur africain qui avait une trop bonne récolte par rapport aux autres pouvait parfois le payer très cher : on l’accusait de sorcellerie, on le dépouillait et on s’en prenait à sa personne. De même, le poids des traditions, de la culture, est évoqué, ici et là mais de façon lapidaire, comme frein à l’innovation. Il y a donc un ensemble de considérations anthropologiques à verser au dossier de l’invariance multiséculaire de la technologie agricole en Afrique tropicale qui mériteraient un effort d’explicitation – ne serait-ce que sous la forme d’un bon encadré.

Jacques Brasseul est un économiste libéral, c’est-à-dire convaincu de la créativité générée par la rationalité économique, des bienfaits de l’échange marchand et de l’ouverture des économies. Cette vision est une heuristique puissante pour décrypter l’histoire économique. Le lecteur en apprécie la pertinence tout au long de l’ouvrage. Cependant, il arrive que, emporté par sa vision, l’auteur donne parfois l’impression de minimiser le rôle de la violence et des rapports de force. Un exemple est peut-être celui de la conversion des agriculteurs africains aux cultures d’exportation après la fin de la traite atlantique. Jacques Brasseul souligne leur réactivité aux signaux du marché qui les fait opter pour de nouvelles cultures qui rapportent plus. N’est-ce pas réduire le rôle de la contrainte dans la modification de la production agricole ? Certes, on trouve dans le texte des mentions des cultures forcées, en particulier par le biais de la taxation. Cependant, le recours à de multiples formes de contrainte par le colonialisme, la façon dont elles se conjuguent pour infléchir l’économie locale, ne font pas l’objet du développement synthétique que l’on aimerait trouver.

A ce point, un rappel de la mauvaise foi critique n’est pas inutile. En effet, il serait parfaitement vain de vouloir instruire à charge contre Jacques Brasseul un procès de type « histoire « économiste » versus histoire globale ». Tout l’ouvrage est un modèle de l’art de l’économie politique. Pour notre plaisir, si le propos central est bien économique, les nombreux fils de l’histoire du continent y sont tissés avec une admirable habileté.

 

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6 Responses to “Histoire économique de l’Afrique tropicale”

  1. Selim dit :

    D’un écrivain, à propos de l’Afrique d’aujourd’hui, quelques pages remarquables : Luc Lang, « Fantômes d’Afrique, la NRF, n° 621, novembre 2016

  2. ML dit :

    « L’idée de ce colloque était de sortir de ce face à face avec l’Occident. Penser l’Afrique à travers le monde. Quelle place réservée à la tradition ? »

    Euh… On est chez ‘Omar m’a tuer’ à Madinin ?

  3. Selim dit :

    Remarquable exercice, à la mesure de l’ouvrage analysé.